LOTISSEMENT DES CIEUX
— Peut-être, pense-t-il encore, — car il est pitoyable et généreux — aux pauvres gens, à la classe ouvrière, pourra-t-on céder des parcelles de l'atmosphère, payables en plusieurs fois ?
Vente de nuages a tempérament diront encore les prospectus explicatifs.
Le roi Jojo bat des mains, ce qui est chez lui le signe d'une extrême satisfaction; lorsque, soudain, une moue sinistre enfle sa bouche ; un pli soucieux ride son front; ses sourcils tracent un accent circonflexe au-dessus de son regard qui s'emplit de tristesse.
— Mais, murmure Jojo, bas, très bas, comme s'il a crainte d'être entendu, mais . . .
les sujets du royaume de Jojoïe, peuventils devenir des hommes-oiseaux?
Il importe de tirer, dans Tinstant, cette question au clair.
Précisément à Thorizon du jardin privé, derrière le muretin qui Tenclot, le soleil, changé en pain à cacheter, se couche. C'est l'heure de se mettre au travail et d'examiner les affaires de l'Etat.
Le roi Jojo siffle dans ses doigts, deux fois. C'est le signal convenu qui va faire apparaître immédiatement Dico, officieux courtisan et savant officiel, érudit accrédité du royaume de Jojoïe.
Jojo Fs anxieux de savoir si son rêve est réalisable, se fait raconter par le savant Oico quelques anecdotes sur les similitudes des oiseaux et des hommes, qui sont assurément fort curieuses.
Au coup de sifflet de son maître, Dico, rérudit officiel du royaume de Jojoïe, est soudainement sorti du réduit poudreux dans lequel il commet de façon permanente des malpropretés littéraires, telles que : démarquages d'œuvres d'auteurs accrédités, traductions d'écrivains célèbres, sans citation d'origine, copies textuelles, qu'il s'approprie, de travaux et documents mal protégés par les lois.
Dico n'ignore point la noirceur de ses procédés discourtois et abusifs; aussi vit-il dans une perpétuelle inquiétude à l'idée que les accaparements illégitimes dont il tire profit pourraient bien être, une fois, connus.
Dico est un homme vieux, laid, sale dont les relents infectent le chancre, — toujours suppurant, — de TUniversitarisme.
Sa silhouette est caricaturale.
Erudit officiel du royaume de Jojoïe, il a, sur son crâne dénudé une marmotte ou toupet qu'on appelle aussi perruque. Dico écrit avec deux plumes d'oie
— alternativement, non pas simultanément ; — celle qui chôme perche sur son oreille.
Il a les ongles noirs et les doigts tachés d'encre.
Son nez porte besicles.
L'habillement est comme il suit :
Défraîchi et râpé aux coudes. Déformé ; Dico
— à l'instar du philosophe Colline — emplit ses poches de livres, manuscrits , p amphlets, documents divers, variés et contradictoires, car c'est lui qui rédige les discours du Trône et alimente de révélations scandaleuses les journaux de
VJ
Topposition. Enfin il est — comme tout le monde — officier d'académie.
Dico est accouru jusqu'à l'entrée de la tonnelle et se confond en salutations déférentes devant le roi Jojo, conformément aux prescriptions protocolaires.
Il tremble de tous ses membres, car — ainsi qu'il a été dit plus haut — sans cesse sa conscience, bourrelée de remords, redoute un cataclysme.
Lorsqu'il a fini de saluer, le roi Jojo lui dit :
— En dépit des hautes préoccupations mondiales qui agitent àl'ordinaire les esprits de Notre ]\Iajesté, celle-ci daigne avoir envie d'apprendre si, dans l'histoire des siècles passés et dans l'examen de textes dignes de foi, on trouve des exemples d'êtres humains ayant été oiseaux et, réciproquement, d'oiseaux ayant été des hommes.
De plus en plus tremblant, Dico, qui ne comprend absolument rien à la question de son maître, répond :
— Le soleil, pour illuminer l'Univers, a-t-il besoin du concours d'une chandelle?... Votre Majesté se révèle infiniment trop charitable en appelant à ses augustes côtés le misérable qui, près du mammouth, ne saurait être, à proportion, que la puce d'un ciron.
Le roi Jojo bat des mains, ce qui est chez lui le signe d'une extrême satisfaction; il reprend :
— Ce que tu viens de me dire est complètement idiot et si nous continuons sur ce ton, jamais nous n'aurons fini avant rheure de mon souper.
Au demeurant pour simplifier, je cesserai, à titre provisoire, de me qualifier de Majesté, et d'autre part, je t'autorise désormais, quand nous serons seuls, à me tutoyer. Il me déplaît de m' entendre sans cesse adresser la parole à la troisième personne. Je crois être perpétuellement entretenu par des domestiques; rien n'est plus
odieux tiens, prends un bonbon dans
ma bonbonnière.
Dico qui frémit encore, murmure, indécis :
— Ce n'est pas une farce, au moins?
— Prends, te dis-je... j'en prends bien, moi-même, c'est du shewing-gum... insiste gentiment Jojo.
Dico obéit et mâchonne péniblement le caoutchouc sucré.
La glace est rompue.
Jojo recommence :
— Avant que tu ne me répondes, et pour ne pas t'aborder en traître, je t'avoue désirer vivement apprendre que les hommes se sont déjà transformés en oiseaux, et réciproquement. Situ me disais le contraire, j'en éprouverais du dépit. Or, je te paie assez cher pour que tu ne me contraries pas.
Fournis-moi donc sur ce curieux phéno-
mène les explications indispensables à ma satisfaction; il importe que tu réussisses, sans quoi je te chasserai de mon royaume après t'avoir fait fouetter. Je ne saurais être perpétuellement dupe!... assieds-toi par terre, et crache au loin cette gomme qui t'empêche de parler.
Ayant craché, Dico prend la parole en ces termes :
— Avant d'entrer dans le fond du sujet, je te demande d'abord, Jojo, la permission de te dire « vous », ce qui me sera plus commode, vu mes habitudes antérieures et aussi pour ce fait que je n'ai pas gardé les peuples avec toi!
— Soit ! consent Jojo, moi je persisterai à te tutoyer... Continue...
— Dès maintenant il m'est loisible de répondre affirmativement à votre première question, savoir : « Les hommes peuvont-ils être oiseaux ? »
De même je vous assurerai que la deuxième question, savoir : « Les oiseaux peuvent-ils être des hommes? » comporte également une réponse affirmative. Toutefois il est préférable, et plus conforme au logique enchaînement des idées, de fondre en une seule les deux propositions, afin de justifier ce qui vient d'être dit par un ensemble de faits et de preuves...
— C'est là où je t'attends, oîi tu vas t' embrouiller.
— Erreur profonde ; et pour peu que j'interroge ma mémoire, la surprenante aventure des courtisans de Diomède me revient précisément à l'esprit...
— Voyons leur histoire.
— Donc, Jojo, ce Diomède, qui fut roi de Thrace, s'en revenait du siège de Troie, et se rendait par mer en Italie. Gomme il avait eu quelques difficultés avec Vénus, ses courtisans ne cessaient de lui mal parler de la Déesse, laquelle en conçut un vif ressentiment.
Vénus, pour se venger des courtisans,
les changea soudain en oiseaux et l'on vit
ceux-ci voltiger au-dessus du navire de
Diomède, durant toute
la traversée.
Ovide, qui rapporte ces faits dans ses Métamorphoses^ ignore l'espèce de ces oiseaux, et g croit qu'ils appartien-
nent à la race des cygnes. Pline, au contraire, prétend que c'étaient des colombes ou des pigeons et ajoute qu'ils aimaient les Grecs
à l'exclusion de tous les autres hommes... Que pensez- vous de ceci?
~ L'aventure est assez piquante en vérité, mais nous ne sommes guère avancés s'il nous est impossible de savoir en quelles sortes d'oiseaux les hommes peuvent être transformés ou encore quels sont les oiseaux qui peuvent devenir des hommes.
— A cela, fait Dico, je répliquerai par de nouvelles citations, choisies dans les pensées et maximes d'auteurs universellement notoires.
Le roi Jojo, qui commence à s'intéresser aux propos de son érudit ofliciel se retourne à demi sur la bergère d'osier, les gros yeux de sa face placide s'écarcpiilk'nt, s'arrondissent et Dico pense en lui-même (pi'assurément son souverain a i)resquc une de ces bonnes physionomies de chouettes ou de
hiboux, comme on en voit aux devantures des boutiques d'oiseleurs.
Mais il est courtisan trop subtil pour exprimer ce sentiment.
Afin de donner plus d'autorité aux propos qu'il va tenir, Dico se lève, marche de long en large, agite ses grands bras, remue son corps qui flotte dans les plis d'une ample redingote.
Et, à part soi, Jojo se dit que le ridicule personnage ressemble à s'y méprendre aux disgracieux échassiers de la famille des hérons ou des autruches. Mais Jojo cache sa pensée ; il est un roi débonnaire qui ne raille point ses sujets.
Dico reprend :
— Un certain Dufresny, que nous autres savants, tenons pour être philosophe, a défini les trois états de l'espèce féminine de la façon suivante :
La plupart des femmes sont des paons à la promenade, des pies grièches à la maison, des colombes dans le tête-à-tête.
D'oii je conclus...
Jojo interrompt :
— Ce n'est pas nécessaire, j'ai compris ; mais que fais-tu des hommes dans cette affaire?
— J'y arrivais. A coup sûr l'homme ne saurait être autre chose que le « pigeon »... Ne tenez point pour de l'argot récent, ce terme :
Car, vers iS^g, Jean V% roi de Gastille,
instituait une association religieuse et militaire dont les membres s'engageaient à combattre, à leurs frais, les Maures. Or, c'était l'ordre du pigeon!
— J'entends bien ! Mon collègue de Tancien temps ne manquait point d'esprit.
Certes, je suis déjà presque convaincu des rapports fort étroits qui existent dans l'histoire naturelle entre les hommes et les oiseaux ; mais cela me distrait de t'entendre pérorer; d'autant que je n'ai rien de mieux à faire pour le moment. N'as-tu point d'autres renseignements burlesques à me fournir sur ce sujet ?
Dico s'empresse de répondre affirmativement :
— J'en ai... et de plus réjouissants encore :
Aux femmes, ressemblent les poules et leurs succédanés. Si un objet quelconque effraie les femmes, elles font entendre à plusieurs reprises un petit cri rauque, lèvent la tète, restent quelques instants dans une immobilité complète. Cette attitude dûment contrôlée chez nos compagnes est exactement aussi celle des pintades lorsqu'elles se prennent de peur.
On désigne indifféremment sous le nom de linottes, bécasses, etc., des femmes ou des oiseaux. Il est même un mot qu'on emploie ..
mais je n'ose...
— Pourquoi? fait Jojo étonné.
— A cause des convenances.
— Hé ! s'écrie Jojo tout guilleret, voici que tu me mets l'eau à la bouche ; n'aie
aucune inquiétude... ce livre n'est pas pour les jeunes filles...
Dico, rassuré, poursuit :
— Je voulais parler des grues... Elles appartiennent à la famille des cultrirostres à bec long, denté et sillonné sur les côtés...
— Ce n'est que cela?
murmure Jojo devenu maussade; franchement j'éprouve une désillusion. . .
il est vrai qu'on ne peut guère compter sur toi si l'on veut entendre des choses gaies.
— Je n'en connais que de sérieuses.
— Continue !
— Où en étais-je ?...
oui... Et quand les femmes avancent en âge on les appelle des pies :
La pie a des similitudes vraiment surprenantes avec les vieilles personnes.
Elle caquette volontiers ; aime tout ce qui brille et particulièrement l'or; avare, rapace, cachottière, elle excelle à contrefaire la voix d'autres animaux et même à imi-
ter le son de la trompette...
— Je ne connais point d'octogénaire femelle disposée à faire des cris de bêtes ou des bruits d'instruments, hormis des lunatiques, mais je conviens que certaines duègnes sont aussi déplaisantes que tes pies...
— Pour en finir avec celles-ci, on prétend que certaines parviennent à compter jusqu'à cinq sans se tromper...
je n'en tirerai d'ailleurs aucune conclusion.
— Ni moi non plus, affirme Jojo qui, après un court silence, dit au savant :
— Reparle-moi des hommes à présent!
— Ce sont des perroquets. Voltaire a
écrit : « J'ai ignoré pendant le quart de ma vie ce que j'ai vu, entendu et senti, et je n'ai été qu'un perroquet, siffié par d'autres perroquets. »
Ce sont aussi des serins, des dindons, des étourneaux dans les circonstances ordinaires de l'existence ; des corbeaux lorsqu'ils prêchent ou qu'ils héritent; des
vautours dès qu'ils possèdent ; des pingouins bouffis d'orgueil...
— Hé, objecte Jojo, tu n'es guère poli. Heureusement que tu parles des simples hommes et non pas des rois...
Ne sais-tu point cependant de comparaison moins bourrue, que je puisse replacer à l'occasion lorsque j'aurai du monde?...
Un sourire erre sur les lèvres pâles et gercées de Dico.
— J'ai, dans cet ordre d'idées, quelque chose de fort bien à dire en société. L'effet en est assuré :
Comparons si vous le voulez, tout d'abord, l'homme au merle. On est naturellement amené ensuite à songer aurossignol.
Que dit le rossignol quand il chante?
Dupont de Nemours nous l'apprend il dit:
Dors, dors, dors, dors, ma douce amie Amie, amie.
Dors en aimant.
Dors en couvant, Ma belle amie, Nos jolis enfants.
Nos jolis, jolis, jolis, jolis, jolis, Si jolis, si jolis, si jolis.
Petits enfants!
— Jolis, jolis, si jolis...! répète Jojo enthousiasmé. Il bat des mains, ce qui chez lui est le signe d'une extrême satisfaction :
Si jolis, si jolis... c'est en effet l'imitation parfaite du chant du rossignol; jamais je ne serai las d'entendre cette poésie!... Ordonne à mes scribes d'en prendre copie afin que je puisse me la faire réciter chaque fois qu'il m'en prendra fantaisie.
— Il sera fait selon votre désir, déclare avec solennité Dico , cependant que le roi reprend d'un ton grave :
— J'aurais aimé plus de détails, notamment sur le chapitre des poules et des grues, mais je te tiens pour ignorant leurs mœurs. Lorsque je les voudrai connaître, mon bouffon Coco me renseignera.
Néanmoins, je suis satisfait d'avoir, pu, sans bailler, supporter ta conversation
jusqu'à l'heure de mon souper que voici précisément arrivée.
Retire- toi; désormais tu pourrais m'ennuyer ; toutefois tu ne seras pas chassé du royaume, ni fouetté... Va... pour te récompenser je t'autorise à doter d'une règle de plus, la grammaire de notre langue.
Tandis que de serviles valets, luxueux comme des généraux de division, chamarrés d'aiguillettes et dorés sur tranche^ se disposent à emporter le roi Jojo de sa bergère jusqu'à la salle à manger du palais, Dico, l'érudit courtisan, se tapit à nouveau dans son antre poussiéreux, à la manière d'une araignée.
Dico réfléchit à Tautorisation qu'il vient d'obtenir et médite un nouveau larcin.
Peut-être, à l'instar de ses prédécesseurs français, qui s'approprièrent l'Y de la langue d'Homère et le W des dialectes septentrionaux, lequel, dans ses pays d'origine, a la qualité d'une voyelle, peut-être Dico va-t-il tenter d'escroquer à M. Alcanter de Brahm... son « point d'ironie ».
L'Éminent mathématicien Pipo, instruit Jojo I" des meilleures façons de voler, ce qui intéresse prodigieusement ce roi, ig^norant, mais débonnaire.
Dès l'aube du lendemain le roi Jojo est préoccupé : la nuit porte conseil. Il a réfléchi à sa conversation avec Térudit courtisan Dico. Il en a conclu que les sottes histoires de ce caricatural personnage ne contiennent point l'indication des procédés à employer pour transformer les habitants du royaume de Jojoïe, en hommesoiseaux.
Dans sa haute sagesse, habilement conseillée par un sous-maître des cérémonies qu'il honore de sa confiance, Jojo I" décrète que seul, dans cet ordre d'idées, l'illustre mathématicien Pipo pourra lui fournir de véridiques renseignements.
Jojo ne connaît point ce Pipo, dont il paie cependant les gages, tous les mois.
Mais le service de la Sûreté générale du royaume doit être documenté surlui.
Jojo ayant sifflé trois fois dans ses doigts, Veto le gendarme, revêtu de son grand uniforme, apparaît et salue.
— Apporte-moi la fiche de police du nommé Pipo, ordonne le roi.
Veto^ le gendarme, salue, fait demi-tour et disparaît.
Au bout d'un instant Veto reparaît.
Il salue, donne la fiche au roi.
Veto resalue, refait demitour et redisparaît.
Jojo lit attentivement :
Fiche de Pipo.
Le sieur Pipo habite sur le polygone dans une maison en forme de cube qui est un cercle dont il est le seul membre. Le mobilier se compose exclusivement d'X, d'une table de Pythagore et d'une table de Logarithmes, Pipo se nourrit de racines carrées. Parfois dans la journée, il joue du triangle ou alors, assis sur un tronc de cône, il pêche dans la rivière avec une ligne
brisée. Au point de vue politique, cest tout à fait l homme de la droite. Comm^rcialement, il présente une certaine surface; moralement il redoute toujours de se compromettre et prendrait volontiers la tangente à roccasion; au physique, profil anguleux.
— Hé, fait Jojo, celui qui a écrit ces choses, était assurément pris de boisson, mais il n'importe. Ce Pipo m'intéresse et je le veux voir incontinent.
Ce que disant, le roi, selon sa coutume, siffle dans ses doigts, mais contrairement à l'usage, personne ne se présente, hormis quelques vagues comparses du département de la valetaille.
Ces salariés aux faces chafouines, aux instincts malfaisants, dissimulent à peine leur satisfaction, parce qu'ils savent Jojo facilement enclin à la colère et prompt aux représailles. Sans doute, l'illustre Pipo, pour n'être point accouru, va connaître la disgrâce.
Mais le roi s'est réveillé de bonne humeur; au demeurant, le beau soleil qui luit sans préjudicier à la fraîcheur de la température l'incite à la clémence.
Après s'être écrié, non sans un léger dépit qu'il montre :
— Cet animal va manquer son entrée !
le roi Jojo excuse Pipo :
— Les savants sont distraits, dit-il:
autrefois, Archimède sortit nu de son bain pour aller proclamer par les rues de Syracuse son fameux eurêka ; de même Jean-
not, héros symbolique de tous les temps, cherche en vain à Tentour Fane sur lequel il est monté
Et Jojo de conclure avec un regard courroucé pour les domestiques :
— A vous seuls, fantoches de mentalité primitive, il n'est point permis d'avoir des distractions... hou... hou... disparaissez.
Comme les griffes du chat se dissimulent sous le velours de la fourrure, les plats valets s'effacent dans la pénombre des portes entrebâillées; Jojo, satisfait de cet exemple, coiffe son grand chapeau de paille, prend sa canne à pommeau d'or et se dirige paisiblement par le jardin privé, vers la demeure de l'illustre Pipo.
Sur son passage les fleurs s'épanouissent.
Dans les arbres, chœurs de pinsons.
Au loin, sons atténués de cloches, jurons de charretiers, chants rustiques de pâtres, sifflet d'une locomotive.
Jojo arrivé au terme du voyage, frappe à la porte de la demeure de Pipo.
— Qui va là? fait une voix rude.
Jojo sait bien qu'il lui suffirait de se nommer, pour voir aussitôt la porte s'ouvrir toute grande, mais Jojo est un roi qui aime à faire des farces à ses sujets, comme autrefois le roi Louis XI plaisantait chez ses amis les drapiers.
Jojo ne répond donc pas et continue à frapper :
Toc... toc...
Ce jeu charmant pourrait durer un siècle, mais l'illustre Pipo est un homme trop précis pour ne point approfondir sur rheure un problème mal élucidé.
Pipo pousse donc sa porte avec brusquerie, pour savoir ce qu'il y a derrière. Or, la porte s'ouvre à l'extérieur et bouscule par suite Jojo.
Le roi s'asseoit (euphémisme). ,^^->^ y
Le roi ne s'attendait pas à cela.
Il est interloqué, suffoqué, ému; de grosses larmes perlent aux paupières clignotantes de ses yeux arrondis de surprise.
... Et c'est dans cet état que Tillustre Pipo voit pour la première fois le roi.
Pipo n'a pas l'âme méchante. Remettant à plus tard les formules protocolaires, il aide Jojo à se relever.
— Le centre de gravité, explique-t-il, est placé trop haut...
— Heu, fait le roi, on dit pourtant que j'ai les jambes bien courtes par rapport à mon corps et que conséquemment, j'ai plus noble tournure assis que debout...
mais n'as-tu rien à m'ofîrir à boire pour me réconforter?
Uillustre Pipo se multiplie — ce qui est le comble pour un mathématicien.
Gomme il est fort distrait, Pipo tend à Jojo l'éponge du tableau noir pour s'essuyer le front, et lui donne à boire l'encrier dans lequel il jette deux morceaux de craie, s'imaginant offrir du café convenablement sucré.
Il fait asseoir le roi sur la table de Logarithmes et lui-même se juche sur un chevalet.
Puis, Pipo oublie totalement la présence de son auguste visiteur, et entreprend avec frénésie d'extraire des racines carrées, d'une simple feuille de papier.
Jojo, toutefois, après un silence, élève timidement la voix :
— Je suis venu vous voir, illustre Pipo, pour connaître ce qu'il en est du vol particulièrement chez les êtres humains...
Vous conviendrait-il de me renseigner? A cette question, Pipo, bourru, répond :
— Sur ce sujet, nullement scientifique, mais plutôt immoral, Dodo, ton juge somnolent et prévaricateur, te renseignera, roi, mieux que personne.
— Hé, hé, insiste Jojo d'une voix blanche, qui cependant s'enhardit peu à peu, vous voulez rire, illustre Pipo, car ce n'est point des vols synonymes de rapines que j'entends discuter, mais bien des vols correspondant à l'acte de s'envoler dans les airs.
— On s'y pouvait tromper, grogne Pipo.
— Sans doute, j'aurais dû dire « survol » comme M. Jean Aicard, encore que, pour ce qui me concerne, j'eusse préféré employer le vieux mot de « volation ».
— En ce cas, c'est ma partie; que veuxtu savoir exactement?
— On m'a conté que des hommes ont volé...
— C'est vrai : Dédale, Icare, Simon le Mage...
— Hé, sollicite Jojo, ne pourriez-vous substituer à cette énumération sèche et difficile à retenir, un récit plus agréable des hauts faits de ces gens?... Vous êtes si savant!
Pipo, flatté, jette au loin la feuille de racines carrées et après avoir toussé, commence :
— Je le puis. Ecoute, roi :
Dédale, mécanicien, statuaire, qui vécut au xui® siècle avant Jésus-Christ et se rendit célèbre en donnant dans ses œuvres, le mouvement aux membres et, aux yeux, Texpression, ayant tué son neveu, dut quitter T Aréopage. Il se rendit alors chez Minos, mais s'attira sa haine pour avoir fabriqué un taureau avec lequel la reine
G^-^^nSî»^
Pasiphaé assouvissait de funestes passions. Minos l'ayant enfermé, ainsi que son fils Icare dans le Labyrinthe, Dédale, pour s'enfuir, imagina de s'adapter des ailes aux épaules.
Ovide, au livre VIII des Métamorphoses, nous décrit cette invention :
« Dédale, raconte-t-il, dispose les plumes avec ordre, en prenant d'abord la plus petite ; chacune d'elles est moins longue que celle qui la suit et toutes s'élèvent par une gradation insensible; il attache ces plumes au milieu, avec du lin, à leur extrémité
avec de la cire ; il leur imprime ensuite une légère courbure afin de mieux imiter l'aile des oiseaux. »
— Ce Dédale, ne tomba-t-il point à la mer ? interroge Jojo.
— « Tu confonds, roi débonnaire, mais ignorant, tu confonds avec Icare, lequel fit fondre la cire de ses ailes à la chaleur du soleil dont il s'approcha trop près...
mais si tu m'interromps, nous n'en finirons pas!
— Bah! dit Jojo, il faut dire ce qu'il faut.
Le chapitre suivant sera plus court, voilà tout.
— Quelques siècles après, Simon le
Mage, pour imiter Jésus-Christ, s'éleva dans le ciel avec un char de feu. Simon le Mage trafiquait d'une courtisane, nommée Hélène, qu'il prétendait faire passer pour Minerve. Mais saint Pierre qui était présent à l'expérience pria Dieu si efficacement, que les démons précipitèrent Simon le Mage sur le sol oii il se rompit les os.
— Vos hommes-volants, illustre Pipo.
me paraissent être de singuliers personnages peu dignes de notre estime; n'en existe-t-il point de plus honorables'^...
— J'arrive à eux, roi, précisément :
Au début du xv^ siècle, Jean-Baptiste Dante de Pérouse, savant, observateur et mathématicien, construisit des ailes parfaitement adaptées à son corps et à son poids, avec lesquelles il put effectuer plusieurs volations au-dessus du lac de Trasimène.
Voisins, voyageurs, pèlerins, témoins des expériences, colportèrent alentour, puis au loin, l'admirable aventure ; si loin que le bruit en vint par delà les lagunes pestilentielles, jusqu'au cœur de Venise, la plus babylonienne des cités.
En ces temps-là précisément, l'illustre général vénitien Barthelemi Alviano, allait, pour se distraire des batailles, convoler en justes noces et dans un grand apparat, avec la plus jolie personne qui fût au monde, l'illustre fille du doge illustre de Venise. On s'évertuait à faire de la cérémonie une fête inoubliable, et l'idée germa dlnviter Jean-Baptiste Dante de Pérouse à renouveler ses expériences en présence des futurs époux.
Le « volateur » consentit à la chose.
Nous le retrouvons le jour de la cérémonie nuptiale, juché sur un toit de la ville, cependant qu'un grand concours de peuple, le considère, qui de la terre ferme, qui des gondoles, dont la multitude s'entrechoque dans Fétroitesse des canaux.
Il fait un temps superbe, le soleil brille; la mer au loin se pare d'un manteau d'or
et d'azur, et sur le firmament Jean-Baptiste Dante de Pérouse se promène avec ses ailes gigantesques comme un fantasmagorique oiseau de proie.
Mais le voici qui bouge, s'agite, se lance... il plane dans les airs, bat des ailes, vole... sY'lève et redescend selon sa volonté et de toutes parts les applaudissements éclatent.
Or, la chronique secrète nous apprend qu'à ce moment, la jolie fiancée de l'illustre général vénitien Barthelemi Alviano, se départissant soudain de l'attitude modeste et réservée qui convenait à son état, joignit d'un geste spontané, ses doigts fuselés sur ses lèvres et lança dans le ciel, un long baiser d'amour à l'adresse du volateurî
Jean -Baptiste Dante de Pérouse, qui s'en aperçut du haut des nues — car il était non seulement
savant, homme-oiseau, mathématicien, mais encore observateur — en conçut un trouble extrême! Il dirigea dès lors, sans adresse, ses ailes ingénieuses, et s'en vint choir, malencontreusement, sur le toit de l'église Saint-Marc, d'oii il chut encore sur le sol.
On le releva avec la cuisse cassée.
... La tendre fiancée de lillustre général, devenue épouse de Barthelemi Alviano, n'oublia point le « volateur »... pour des raisons qu'il semble superflu d'expliquer.
Elle lui obtint la chaire de mathématicien, à l'Ecole de Venise, chaire qu'il occupa avec dignité jusqu'à sa mort, à l'âge de quarante ans.
... Il est encore une autre histoire de jambe cassée, plus moderne et toute au préjudice de son héros, M. le marquis de Bacque ville :
M. le marquis de Bacque ville avait plus de soixante ans en 1742, lorsqu'il imagina de traverser la Seine avec un appareil volant de son invention.
Ce gentilhomme prétendait s'élancer d'une fenêtre de son hôtel, situé sur une des berges du fleuve, et venir se poser dans le jardin des Tuileries.
Une foule énorme, au jour annoncé pour l'expérience, s'intalla sur les quais, le Pont-neuf, le Pont-Royal, afin d'assister à rémotionnante tentative.
A l'heure dite, l'audacieux vieillard.
muni de larges ailes — comme l'amour ou la chauve-souris — apparut au balcon de sa demeure et fort délibérément s'aventura dans les airs.
« Son vol parut heureux jusqu'au milieu de la rivière », raconte Gérard de Nerval, lorsque soudain, après quelques mouvements d'un aspect inquiétant et désordonné, on vit le malheureux homme-oiseau s'abattre lourdement... et sur quoi..., je te le demande?... sur le toit d'un bateau-lavoir qui se rompit, de telle sorte que l'infortuné marquis s'en vint choir au milieu des blanchisseuses, lesquelles furent de tout temps, personnes fort irritables ! ... J'en citerais bien d'autres encore:
assez ment chés
Montgolfier, Ader, mais mon esprit, essentiellement précis, répugne à faire, pourlemoment, le commentaire de leurs entreprises.
C'est ainsi que les Wright, Farman , Voisin, Blériot, appartien nent encore au domaine de la légende!...
Jojo s'étonne de ces propos .
Cependant, avance-t-il, ces noms populaires me sont familiers. Comse peut-il que, plus rapprode nous dans la chronologie du
monde, ils soient moins connus que les autres?
Pipo hausse les épaules, résout machinalement une équation et réplique :
— Roi débonnaire et ignorant, il faut pour énoncer de sains jugements faire entrer en ligne de compte le recul de l'éloignement et la patine du temps.
Les historiens contemporains sont d'accord sur les menus détails de l'existence de Gharlemagne ou de Louis le Pieux; par contre, ils ne le sont guère sur les mobiles de TafTaire Dreyfus ou sur Tinfluence politique de M. Jaurès.
La vie privée du Président de la République française est moins connue... Mais nous nous écartons du sujet...
— C'est juste, dit |Jojo, et j'ai d'ailleurs saisi.
— Revenons donc à la question.
L'illustre Pipo, après avoir résolu, pour
ne point rester inactif, une nouvelle équation, reprend :
— J'estime que le problème doit s'énoncer ainsi :
Peut-on construire des appareils qui permettront à l'homme de voler à la manière des oiseaux?
— Voilà qui est merveilleusement exprimé!
— Je réponds : « Oui. »
Le Père Joseph Gallien, dans son « art de naviguer sur les airs », décrit un navire de son invention. Il est plus long et plus large que la ville d'Avignon et sa hauteur ressemble à celle d'une montagne bien considérable. Cet appareil pèse 12 millions de quintaux, peut enlever 4 millions de personnes et 36 millions de quintaux de marchandises, mais à la condition d'être gonflé avec de Tair des régions de la grêle...
— Gomment se procurer cet air, répond Jojo. C'est là que gît sans doute la difficulté?
— Probablement, réplique Pipo, narquois... Monsieur de la Folie, citoyen de Rouen, raconte qu un habitant de Mercure est venu dans un appareil dont la curiosité consistait à annuler la pression de l'air en faisant tourner des globes métalliques.
— Je comprends fort bien, assure Jojo.
— Pas moi, répond Pipo... Mais depuis fort longtemps déjà, Léonard de Vinci, le père des encyclopédistes, avait imaginé de faire voler les hommes en leur adaptant des ailes aux membres. Toutefois, celui qui entrevit le premier la solution du problème, c'est Blanchard :
Blanchard a écrit dans le Journal de Paris, du 28 août 1781, ces lignes :
« Les plumes ne sont pas nécessaires à
Toiseau pour voler; une tenture quelconque suffit. La mouche, le papillon, la chauve-souris, volent sans plumes et avec des ailes en forme d*éventail, d'une matière semblable à la corne. Ce n'est donc ni la
matière ni la forme qui font voler, mais le volume proportioné et la célérité du mouvement qui doit être très mobile. »
— Parbleu, s'écrie Jojo, ce Blanchard me paraît digne de foi et j'entends que l'on construise bientôt dans mon royaume un certain nombre d'appareils procédant de ces principes... Illustre Pipo, êtes-vous suffisamment instruit des choses de la mathématique pour fabriquer ces appareils?
— Assez instruit, assurément, mais pas assez payé !
— Je vous ouvre un crédit illimité, dont je me couvrirai en décrétant les douzièmes provisoires définitifs !
— Dès lors, rien n'est plus simple. Il suffit — du moment qu'on s'est assuré de
C le commanditaire — de prendre MV 2\ quelques tiges de bambou, une assurance sur la vie, des toiles à matelas et de multiplier le tout par 3,i4i6.
On aura un aéroplane.
— Et l'on pourra s'envoler avec?
— Ceci n'est plus de mon domaine; l'appareil sera construit selon les règles, c'est ce qu'il importait surtout d'établir. Nous autres, gens de science, traduisons à l'ordinaire cette pensée par la formule : C.Q.F.D.
— G.Q murmure Jojo. En effet,
je n'y aurais jamais songé... Eh bien, illustre Pipo, mettez-vous à l'ouvrage !
Jojo I", après un entretien documentaire et instructif avec son bouffon Coco, décide que celui-ci sera le premier homme-oiseau du Royaume de Jojoïe.
Le jardin est clos de murs.
Il se divise en deux parties inégales.
L'une est affectée aux cultures utiles ; c'est la moins grande et la plus négligée, naturellement. Dans l'autre poussent à profusion des végétaux variés qui ne servent à rien.
De ceux-ci il est fait grand cas.
Les cultures utiles sont les légumes.
Jusqu'à ces dernières années, on montrait aux touristes, dans un coin du potager, certaine espèce rare de choux géants et frisés : sous l'un d'eux, autrefois, avait été trouvé le roi Jojo!
Du moins cette jolie légende s'était accréditée, persistant longtemps, pieusement entretenue dans l'esprit des foules : il
avait fallu le fait brutal de l'initiation du roi Jojo aux mystères véritables de la naissance et delà reproduction (événement survenu au cours de son service militaire qu il accomplissait dès Tâge de puberté dans les armées de Jojoïe, avec le grade de colonel adjudant- major, remplissant les fonctions de brigadier-fourrier), pour détruire la poétique fiction.
Par contre, dans la partie du jardin réservée aux plantations d'agrément, on entretient encore aujourd'hui avec le plus grand soin, un rosier, aux roses orangées dont naquit, voici seize printemps, la fdle du roi Jojo, la délicieuse princesse Béco, laquelle est blonde, innocente et nubile.
Ces imbécillités naïves, en dépit de leurs extravagantes invraisemblances, ont plu, plaisent, et plairont toujours dans les familles honnêtes, car elles constituent une facile explication aux questions embarrassantes posées par les enfants.
Les cultures inutiles sont les plantes odoriférantes, les fleurs de tournesol, les dahlias.
Au fond du jardin se trouve un petit bois peuplé de conifères, de chênes-lièges importés et de sureaux, avec les branches desquels se font les fifres, flûtes et clarinettes de la fanfare du Palais.
Une mousse épaisse tapisse le sol de ce bois plein d'ombre.
Un hibou apprivoisé gîte dans le creux
d'un arbre, deux lapins habitent un terrier artificiel. Tout récemment, le satyre a pris sa retraite.
La tonnelle, sous les ombrages de laquelle le roi Jojo, parfois, vient faire sa sieste, est au centre du jardin. Enfin, par delà le département réservé aux légumes, entre le bassin des poissons rouges et la boule en clinquant (jui reflète les images, grotesquement déformées, se trouve la cour proprement dite, que, par manière de mépris, certains appellent « les communs ».
Cette cour sent à la fois le fumier et le pétrole ; l'huile tiède et le crottin.
L'explication de ce curieux phénomène est aisée car, dans un voisinage immédiat, cohabitent les automobiles et les chevaux de la maison particulière du roi Jojo.
Souvent des valets d'écurie, sanglés dans
des gilets rou^^es à manches de lustrine, se disputent en ces lieux avec des mécaniciens revêtus de cottes bleues saturées de
graisse. Les uns menacent de leurs fourches les autres, qui font le simulacre de la riposte avec de lourdes clefs anglaises. Des propos grossiers s'entrecroisent, les éventualités les plus graves s'annoncent.
Toujours les discussions entamées ont pour conséquence la cessation générale du travail, et le traité de paix se signe chez le marchand de vins le plus rapproché.
L'âne, sur lequel la princesse Béco, déguisée en bergère, va parfois dans la campagne se promener incognito, est l'ordinaire et unique témoin des drames de la cour. Ce philosophe en a trop l'habitude pour être un seul instant ému.
...Après son déjeuner, suivant l'usage, le roi Jojo se dirige vers la tonnelle avec l'intention d'y faire la sieste.
Mais un vacarme assourdissant le trouble soudain dans ses pensées et l'attire du côté des communs.
— Sont-ce encore mes laquais qui font des farces? se demande Jojo, fort ennuyé à ridée que, peut-être, il ne pourra pas faire autrement que d'intervenir pour trancher de sa haute sagesse un différend sur lequel il n'aura absolument aucune opinion.
Le tapage devient de plus en plus insupportable et sa cause ne cesse d'être mystérieuse; le roi Jojo en présence de cette
conjoncture décide de rebrousser chemin et d'aller reposer ailleurs.
— Dorénavant, songe-t-il, à l'heure de ma sieste, je ferai bannir du jardin et lieux circonvoisins, tout être susceptible de produire un bruit quelconque, soit par ses propres moyens, soit au moyen d'accessoires ; hormis cependant les chanteurs de refrains populaires et les pianos mécaniques italiens actionnés par une manivelle que tournent des savoyardes, car ces mélodies primitives favorisent Fassoupissement.
Mais, tandis qu'il se dispose à revenir au Palais pour porter sa décision à la connaissance du maître des cérémonies, le roi Jojo est terrorisé par une apparition aussi fugitive qu'imprévue ! Il bondit instinctivement de trois pas en arrière, et tombe assis sur une plate-bande de myosotis, cependant que non loin de lui, retentit un grand éclat de rire.
Une bassinoire ancienne, en cuivre rouge, ornée de ciselures dues à un maître, vient de passer devant le roi, animée
d'une vitesse vertigineuse. Cette bassinoire, dont les mouvements rapides et les bonds désordonnés décapitent les pavots de la corbeille et quelques autres fleurs, est attachée à la queue d'un chat afl'olé, dont la moitié du corps est peinte en vert.
Un second rire ayant éclaté, Jojo se retourne et découvre derrière lui, tapi dans les massifs, un personnage au costume bariolé comme celui des arlequins de comédie.
— Parbleu, s'écrie Jojo, j'aurais dû m'en douter: c'est un mauvais tour de Coco, mon bouffon !
Je te vois bien, sot, ajoute-t-il, et cela se trouve à propos, car je méditais précisément de te gourmander d'importance.
Viens çà, que j'allonge tes oreilles pour mieux te faire apprécier ma semonce !
Nullement inquiet, Coco, le bouffon, sort de sa rustique cachette et s'approche du roi, esquissant mille grimaces et légers pas comiques.
Mais Jojo ne daigne point s'apercevoir de ces gentillesses.
Cependant Coco retire son bonnet, qu'il aplatit sur le sable à la manière d'un petit tapis pour ensuite s'asseoir dessus.
— Car, dit-il, si le pro-
tocole veut que je me découvre devant le roi, mon maître, il m'octroie d'autre part la liberté de m'installer aussi commodément qu'il me sied, alors même que Sa Majesté Jojo I", roi de Jojoïe, et de nul autre lieu, demeure obstinément debout.
— Ceci est exact, reconnaît Jojo, encore que j'éprouve du dépit à l'idée qu'une loi semblable permette à un simple bouffon de me manquer ainsi de respect.
— Le tout est de savoir, reprend Coco, lequel est le plus respectueux, de se tenir debout et couvert devant son maître, ou d'être assis tête nue. C'est là un problème que seuls les géomètres et les réthoriciens
Jojo fermement interrompt le bouffon :
— C'est là un problème, que ni loi, ni même moi, ne sommes capables de résoudre, encore que, de par ma qualité de roi, je sache tout sans avoir rien appris ; mais j'ai du plus urgent à te dire : il s'agit des factures que je reçois sans cesse à ton sujet.
— Je n'en veux rien connaître, le ministre des Finances
— Ce saint homme ne veut plus les payer, car il les juge exagérées! N'as-tu pas commandé, tout récemment encore, quatorze vêtements de formes et de teintes si extravagantes que je ne peux songer à les repasser, pour les achever lorsqu'ils seront usés, à la valetaille des sous-sols?
— Ce sont mes costumes pour le pro-
chain carnaval, explique gravement Coco.
— Voilà sans doute une légitime excuse ; mais encore ce mémoire d'un pâtissier, qui me parvint hier et te concerne, équivaut par son importance à une note d'apothicaire : je prétends me faire, demain, déclarer par le tribunal, irresponsable de tes dettes. Au nombre des vertus que je recommande, figure l'économie
Poliment, mais avec fermeté, Coco interrompt à son tour le roi :
— Pardon, fait-il, pardon. Mais les rôles m'ont tout l'air de se renverser par vos soins. Ce n'est pas au roi de m' adresser des observations, mais à moi, son bouffon, de lui formuler des critiques.
Suis-je ou ne suis-je pas votre bouffon?
— Assurément, tu es mon bouffon.
— Dès lors, vous n'ignorez pas qu'un bouffon, coûte toujours cher à son maître?
L'extravagance que vous reprochez à mes habits est indispensable à ma fonction. A Torigine, le fou du roi portait bonnet pointu à longues oreilles, surmonté d'une crête en papier rouge. Il avait la marotte au poing, la vessie à la ceinture. Le vêtement se confectionnait jaune et noir avec garnitures de grelots.
— Je ne dis pas non, murmure Jojo, en hésitant un peu, car il sait que Coco est plus expert que lui dans l'art de développer les paradoxes.
Coco poursuit :
— Votre arrièregraud-oncle Charles YI, roi de France en 1404, fournit à son bouffon quarante-sept paires de souliers, « vu qu'il piétinoit beaucoup », rapportent les anciens textes.
— Ce Charles YI, que je n'ai d'ailleurs point connu, quoiqu'il soit mon parent, objecte Jojo, était assurément plus fou lui-même que son fou...
Coco continue :
— L'Angely, fou de Louis XI Y, gagne 25.000 livres à ce métier. Au surplus, il y avait dans la profession d'intéressants profits! A ce propos, je sais par cœur, pour l'avoir lue dans Brantôme, une bien touchante anecdote, dont Brusquet, fou de Philippe II, fut le héros, lors du grand festin offert à Bruxelles par son maître au duc d'Albe. Yous la raconterai-je?
— Evidemment, déclare Jojo, puisque je te paie pour m'amuser.
— Yoici l'histoire de Brusquet, telle qu'elle est rapportée :
« Ainsi qu'on était sur la fin du fruit, il
se vint lancer sur la table et, prenant le bout de la nappe, se vint à entortiller de ladite nappe, et se retournant toujours d'un bout à l'autre, et amassant peu à peu les plats par une telle et sublime industrie, qu'il en accumula et arma son corps , et en sortant à l'autre bout de la table il s'en trouva si chargé qu'à grand peine pouvait marcher; et ainsi chargé de son butin il passa les portes par le commandement du roi, qui dit qu'on le laissât sortir, riant si extrêmement et trouvant le trait si bon, plaisant et industrieux, qu'il voulut qu'il eût le tout. »
— L'histoire est bonne en vérité, reconnaît Jojo avec franchise, et je vais essayer de la retenir moi aussi; mais je te défends bien de jamais faire comme ce Brusquet, lorsque j'aurai du monde à dîner.
D'ailleurs, les fous d'autrefois étaient souvent sages et de bon conseil. Tandis
que toi, c'est fort différent : chaque fois que je t'écoute et fais ce que tu me dis, les historiographes qui rédigent mes mémoires pour la postérité, inscrivent une bêtise à mon compte.
— Cela prouve que ces historiographes sont de tristes sires, bien malappris, il faut les chasser.
— J'en ai chassé beaucoup, les nouveaux venus ont procédé comme les anciens.
— Hélas ! murmure Coco attristé, tout n'est ici-bas qu'un perpétuel recommencement. Ne pensons point à des choses sérieuses, car elles nuisent au calme de l'esprit. Amusons-nous plutôt. Voulez-vous monter sur votre vélocipède?
Jojo secoue la tête avec mélancolie.
— Il fait trop chaud, et puis, je suis un peu gros. ]Mais va plutôt chercher mon automobile pour me promener dans les allées et me reconduire ensuite au Palais.
— Ça, réplique Coco, c'est impossible, car l'automobile est démontée.
— Je n'ai cependant pas donné d'ordres dans ce sens.
— Sire, s'écrie Coco en faisant une pirouette, je l'ai démontée moi-même.
— Et pourquoi faire, grands dieux?
— Sire, pour jouer au puzzle avec! Il y a deux mille quatre cent vingt pièces, et personne depuis huit jours n'en peut venir
à bout. C'est le plus joli puzzle que j'aie jamais vu!
Jojo considère avec effarement Coco le bouffon, qui se livre à des excentricités de gestes et de physionomie. Il comprend que c'est une farce et la trouve même drôle. Mais, à la réflexion, il ne la trouve plus drôle du tout.
— Alors, interroge-t-il, comment retournerai-je à la maison?
Coco n'est point embarrassé pour répondre :
— En pratiquant le sport le plus salutaire qui soit au monde et le moins coûteux aussi : la marche !
— Sans doute, reconnaît Jojo, cela ne coûte pas cher, mais c'est ennuyeux!
Jojo s'achemine péniblement vers sa de-
meure, tandis que Coco sautille et caquette à ses côtés.
Soudain le visage du roi s'illumine, un bon sourire écarquille se face replète.
— Auriez-vous une idée drôle? questionne narquoisement Coco.
Jojo répond :
— Je ne prétends point cela ; c'est au bouffon, non au roi, d'avoir des idées, surtout des idées drôles, mais je pense que grâce à l'illustre mathématicien Pipo, je posséderai bientôt un appareil qui me permettra de voler dans les airs aussi aisément que les oiseaux.
— Un aéroplane, dit Coco. C'est encore bien dangereux !
— Le crois-tu sincèrement?
— J'en ai la certitude, réplique vivement le bouffon. Ces engins sont assez rudimentaires et l'histoire /
de l'aviation est féconde en drames décevants. Au demeurant, la chose se comprend sans grande difficulté.
— Explique-toi donc clairement ; insiste Jojo, troublé.
Coco obéit :
— L'atmosphère est un élément semblable aux autres matières, bien que plus fluide;elle a des similitudes frappantes avec Tonde amère de l'océan et même l'eau douce des lacs. On y rencontre des courants et des vagues. Les tempêtes y sévissent avec encore plus d'intensité que sur la mer ; le calme des nues est parfois trompeur et la navigation aérienne apparaît aux esprits perspicaces comme étant d'une nature plus subtile que la navigation sur les flots.
— Tu m'inquiètes un peu, Coco.
— En outre, l'homme auquel une longue habitude, je dirai même plus, l'atavisme, a permis de connaître et d'apprécier les risques de l'élément liquide, est encore très ignorant des dangers invisibles qui hantent les domaines aériens. Pour me faire comprendre par un exemple concret plus en rapport avec votre , mentalité de roi de Jojoïe qu'une image abstraite, Ije dirai que l'aviateur contemporain, placé en équilibre sur sa machine est exactement dans la même situation qu'un homme qui se jette à l'eau sans savoir nager.
— Voilà qui est nettement exprimé, et
j'ai fort bien compris, affirme Jojo. J'en conclus que je ne monterai jamais dans ces périlleux engins que l'on appelle aéroplanes.
— Vous aurez grandement raison.
— Et c'est toi qui y monteras à ma place !
— Hein?
— Le danger sera beaucoup moins grand et l'importance du risque notamment atténuée de ce chef, car il est préférable à mon sens, que tu sois exposé.
— Tel n'est point mon avis, objecte avec sincérité Coco.
Jojo poursuit :
— Plus j'y réfléchis, plus je trouve mon idée bonne et conforme, tant à Téquité qu'aux intérêts de la Nation. A dater de cet instant, je te consacre homme-oiseau
officiel du royaume de Jojoïe remerciemoi en me^ baisant la main.
— Bel avantage, grogne Coco, que d'être promu casseur de bois ; ne voyez- vous point quelque autre favori plus digne que moi de cet honneur?
— Non pas, ta seras homme-oiseau et pour célébrer ta nomination, je compte donner incessamment une fête grandiose avec feu d'artifice et distribution au peuple de menus objets sans valeur.
Sur ces mots, Jojo, très digne, étant arrivé au seuil du Palais, congédie Coco, d'un geste protecteur et auguste.
Coco demeure pensif un instant, mais se console vite à l'idée des prochaines réjouissances annoncées.
La prinœsse Béco, fille du roi Jojo I" s'éprend de Coco Tex-bouffon, ce qui trouble un instant la paix de la nuit calme.
Le long de la maison grimpe une vigne qui ne porte point de fruits. Elle est là pour l'ornement, autrement dit c'est une vigne vierge, nom ^Tdgai^e, comme chacun sait, du cissus héderacé de la bignone radicante que l'on appelle aussi: la douceamère.
La vigne vierge prend sa naissance dans le sol, à côté d'un soupirail. Son tronc noueux et sec, comme l'armature d'une grappe de raisin de Gorinthe, se dresse vertical jusqu'à la hauteur du premier étage. Là, il se subdivise en un nombre infini de rameaux qui s'en vont, selon le gré de leur fantaisie, l'aire, aux fenêtres, des cadres de verdure. Les feuilles sont abondantes et multicolores, si découpées
qu'elles ressemblent à des papiers frisés, aux couleurs d'arc -en -ciel.
De rharmonie de cette végétation s'échappent, telles des mèches rebelles d'une coiffure de femme savamment ordonnée, des sarments dorés et tendres, pousses vivaces, fraîches, éphémères que dessèchent à l'ordinaire deux journées de soleil.
Il fait nuit et tout dort au Palais, sauf Coco. Ce Coco ne fait rien comme personne. L'ex-bouffon consacré hommeoiseau par ordonnance privée et encore secrète du roi Jojo, rôde dans l'ombre, en quête de quelque aventure. Ainsi agissent les chats de gouttières et les souris chauves.
De ses yeux de lynx aux reflets verts et pervers. Coco avise la vigne et ses sarments.
Il sait la saveur des pousses nouvelles : elle est agréablement acidulée. Elle stimule les glandes salivaires et fait venir l'eau à la bouche.
Coco va mâcher les sarments.
Coco broute en chèvre. Les sarments craquent sous ses dents. Rien n'est plus amusant.
Vite il a tondu de la vigne la hauteur de sa taille et voici qu'il n'est pas rassasié de ce jeu.
Coco s'accroche au treillage et grimpe le long du mur.
Les vers luisants, en face, dans l'herbe de la pelouse, regardent avec surprise de leurs yeux illuminés cet étrange marau-
deur qui déjà atteint le niveau du premier étage. Efïectivement Coco, en allongeant le cou pour happer un sarment magnifique, a le visage au ras de la plus belle fenêtre de la maison.
Coco attire à lui le sarment qui résiste, mais Coco sera le plus fort ; il le déchiquette, l'avale à grandes bouchées.
L'autre extrémité ne cède pourtant pas : une lutte s'établit, âpre, mystérieuse; qui triomphera?
Soudain après un brusque effort, face cà
face avec la figure de Coco, se trouve un autre visage dont la bouche attire à elle l'autre extrémité du sarment !
Le mouvement est si prompt que les deux fronts entêtés se heurtent, mais à leur choc ^ ^1^ )) j^'^^ succède un contact "^j^S"^-^ »^ pl^s doux et , par le >»^\') "^ fait du plus curieux
des hasards, les lèvres de Coco rencontrent et joignent deux lèvres si fraîches et si parfumées que Coco, délicieusement impressionné, ne songe guère à retirer les siennes. A ce moment la lune sort toute ronde d'un pudique nuage et éclaire la situation.
— Ho! murmure Coco.
— Ha! gazouille une petite voix fliitée.
— Coco I
— Béco!
C'est la princesse Béco, qui rêvait à sa fenêtre, en suçant, elle aussi, de la vigne vierge, et avec laquelle Coco vient d'échanger ce baiser.
La princesse Béco s'est reculée toute rougissante, mais pas très loin.
Coco, l'ex-bouffon, assez inquiet des
suites que comportera cette aventure, s'est replié provisoirement et en bon ordre, à l'instar d'une avant-garde militaire qui se méfie après une alerte.
Toujours accroché à l'espalier de la vigne vierge, il a recroquevillé son corps souple et dissimulé sa silhouette sous le feuillage dentelé.
Il demeure immobile, ainsi, dans le silence, en souhaitant ardemment que cela ne dure pas trop longtemps.
Heureusement la princesse Béco, remise de son émoi, parle.
Elle exprime ce qu'elle a ressenti :
— La drôle de chose, en vérité !
— Elle n'est guère désagréable, hasarde Coco à mi-voix pour tàter le terrain.
Et comme la princesse Béco se tait, derechef, Coco poursuit :
— Peut-être, pourrait-on recommencer?
— Ha! fait Béco, un peu scandalisée, je commence à croire que ce Coco m'a pris un baiser sur la bouche.
— Ho! réplique Coco, non sans justesse, à moins que ce ne soit la gracieuse princesse qui n'ait embrassé, sur les lèvres. Coco ?
— Que prétends-tu, infâme?
— Je prétends que là gît tout le mystère, car le problème est de savoir en l'occurrence lequel de nous deux baisa l'autre !
Assurément un front reçoit le baiser que lui donne la bouche.
Assurément, la bouche embrasse, du fait qu'elle touche une joue.
Mais lorsque quatre lèvres s'unissent sans violence, ni mauvais vouloir, avec ensemble et simultanéité, je gage .qu'il est impossible de déterminer lesquelles prirent l'initiative, car, de par nature naturelle, le rôle actif appartient aux unes comme aux autres.
— Ha! reconnaît la princesse Béco, ceci me semble assez bien imaginé, encore que je ne sois point tout à fait convaincue.
Malgré mon innocence, je sais, pour l'avoir ouï dire aux duègnes de ma suite, que les hommes sont plus entreprenants que les femmes et par conséquent redoutables!
— Les duègnes se vantent ! affirme avec aplomb Coco.
— Toujours est-il, reprend la princesse Béco, que je ne saurais admettre avoir été embrassée, ni surtout que j'ai embrassé ce fou de Coco, simple bouffon du roi Jojo, mon père 1
— Ho ! ho ! ho ! ricane Coco qui, peu à peu, est remonté le long du treillage de bois jusqu'au niveau de la fenêtre à laquelle s'accote la princesse Béco.
— Pourquoi ris-tu? interroge celle-ci.
— Ho! continue Coco, parce que, précisément, je ne suis plus bouffon.
— Tu fus chassé tantôt? questionne, anxieuse et contrariée, la princesse.
— Bien au contraire, pourvu d'un grade
élevé; honoré, d'une fonction périlleuse, mais noble.
— Cocher?
— Non.
— Chanteur?
— Non.
— Général, musical clown, ministre?
Coco prolonge ce jeu charmant des dénégations jusqu'au moment où Béco s'impatiente.
— Dis-le donc ! ordonne-t-elle , autrement je fermerai ma fenêtre et t'y pincerai les doigts.
Sous la menace directe, Coco parle :
— Je suis homme-oiseau !
— Ça n'est pas un métier, répond Béco, interloquée.
— Ce le sera!
— C'est absurde!
— C'est admirable !
— Les femmes se moqueront de toi !
— Les femmes raffoleront de moi. Au demeurant, l'amour d'une seule me préoccupe.
— Ah! laquelle?
— Vous le voulez savoir?
— Je suis curieuse...
Coco s'est assis confortablement sur l'appui de la fenêtre. Ses jambes pendent à l'extérieur. Son bras, sous pré-
texte de consolider un équilibre instable, serre la taille de Béco qui n'y voit point malice.
Coco, de la main qui reste libre, sort un objet de sa poche et le montre à Béco.
— Regardez-la, fait-il effrontément.
La princesse Béco regarde... Tobjet est un miroir. Béco y voit son image reflétée.
La lune, scandalisée par Taudace de Texbouffon, se voile de son nuage de brume,
La princesse Béco, vu l'obscurité, juge inutile de rougir, mais elle sent son cœur battre très fort. Elle est délicieusement impressionnée, perplexe pourtant. Elle murmure :
— Je ne sais... si jamais... je pourrai... m' éprendre d'un homme-oiseau?...
— Je sais des précédents, annonce triomphalement Coco.
— Mais je ne demande qu'à être convaincue, avoue la gracieuse princesse, pleine d'ingénuité ; donne-moi donc des exemples, nets et précis, convenables aussi et que puisse écouter une oreille de jeune fille.
— Il y a, fait Coco, l'histoire, rapportée par les petits Almanachs galants en 1784, de la tendre Eugénie qui aimait le valeureux Gusman, un homme-oiseau de mon genre qui voyageait dans une nef aérienne.
— Est-ce possible ?
— ... Eugénie, comme sœur Anne, est
montée à sa tour et au surplus, voici
la petite poésie qui la concerne :
Elle voyait couler dans ce triste manoir Et les nuits sans plaisir et les jours sans espoir. Se livrant aux langueurs de sa mélancolie, Dans le plus haut des airs, elle entendit un soir De sons harmonieux, la douce mélodie.
Et parmi ces accords dont le goût a fait choix, Elle crut de Gusman reconnaître la voix. C'était lui. Car Gusman, dans une nef légère, A l'aide d'un balon (sic) planait sur l'atmosphère. ...Mais bientôt de plus près, Gusman se fait en-
[ tendre, Se nomme, la rassure et l'erreur se détruit. Eugénie en tremblant le presse de descendre : Gusman, par le donjon, doucement s'introduit.
ITOIflllilSlfl
— Ha ! s'écrie Béco, remarquant que Coco, tout en parlant, enjambe la fenêtre et
entre dans la chambre, ha, je crois que tu fais comme Gusman?
— N'est-il pas mon maître... et mon modèle?
— Mais tu pénètres chez moi...?
— La Bible a dit : « Il vaut mieux demeurer avec un lion ou avec un dragon, que d'habiter avec une méchante femme ...» Si je viens, c'est donc que je vous crois bonne et faite à souhait pour mon goût.
Coco esquisse de la main, dans Tombre, vers la poitrine de Béco, un geste de caresse et, sur l'air de « Eh mais, oui-da », fredonne à mi-voix :
Tout globe est fait pour plaire .
N'en soyez pas surpris :
Ce qu'on aime à Cythère On l'aime dans Paris.
Eh mais, oui-da !
Comment peut-on trouver du mal à ça?
— Nous ne sommes ni à Paris, ni à Cythère, remarque la princesse Béco, mais bien en Jojoïe. Cela n'empêche que tu me plais énormément. Peut-être vais-je t' aimer.
— Penh, grogne Coco, en feignant Tindifférence, Molière a dit :
La tête d'une femme est comme girouette Au haut d'une maison, qui tourne au premier
[vent !
Les grands yeux de Béco, s'humidifient.
— Il ne faut point, dit-elle, être brusque avec moi, autrement je pleurerai.
— Je sais des baisers qui consolent, réplique avec empressement Coco, cependant qu'il joint le geste à la parole.
La princesse Béco défaille.
Il faut la ranimer.
Coco l'embrasse encore une fois, puis
deux, puis une autre. A la longue, Béco reprend ses sens.
La lune se doutant que c'est fini, écarte son nuage de brume, mais un peu trop tôt.
Les pires désastres vont résulter de ce mouvement anticipé.
Du fond du jardin, Veto, le gendarme qui veille à la sécurité publique et au respect de la morale, a vu, grâce à la lune, les tendres baisers de Coco.
Il accourt et fait grand tapage!
— Censément que pour cet incident indécent que défend le règlement, je vous arrête immédiatement.
Béco tremble et Coco jure. Veto le gendarme reprend :
— Coco, descends, je t'attends provisoirement et irréductiblement, plan, rataplan, rataplan, plan.
— Il appelle le guetî murmure Coco, très confus.
— Ne peux-tu point, suggère l'astucieuse princesse, t'enfuir pas les airs, puisque te voilà devenu homme-oiseau ?
Coco, pour toute réponse, chante sur l'air de Pierrot :
— L'art de voler assurément N'est point un art, comme on le croit, futile ;
Mais il faudrait présentement
Se diriger adroitement.
Pour que la chose soit facile Attelez-moi deux coursiers en avant.
Voilà, princesse, et voilà justement
Comme on se rend maître du vent!
Et il ajoute :
— En attendant, je préférerais m'en aller par l'escalier. Certes, ceux qui s'en vont par les airs provoquent l'admiration générale :
C'est ainsi qu'on a dit pour Blanchard, lorsqu^en ballon il traversa la Manche, le 7 janvier 1785, plus de cent ans avant Blériot :
Le pêcheur qui, sur l'eau, tenait son bras tendu, Laisse tomber sa ligne : il reste confondu.
Les yeux fixés au ciel. Courbé sur sa charue {sic). Le laboureur les voit et les suit dans la nue ; Le timide berger les croit des immortels Et, dans son cœur troublé, leur dresse des autels.
...Hélas! je ne suis pas Blanchard. De plus, en bas, il n'y a pas de Manche, mais bien Veto, le gendarme.
— Plan, rataplan, rataplan, plan, récidive celui-ci.
— La situation est inextricable, déclare la princesse Béco.
Heureusement tout va s'arranger, car le vacarme a réveillé le roi Jojo.
On l'entend qui arrive dans le couloir, suivi de sa Maison militaire, de sa Maison civile et de la foule des courtisans.
Selon qu'il est de bonne ou méchante humeur, selon qu'il a encore sommeil ou qu'il est éveillé, il tuera Coco et Béco, ou leur pardonnera.
— L'aventure peut-elle devenir tragique ? interroge la princesse Béco.
— Non, assure Coco, car si nous sommes mis à mort, il devient impossible d'écrire la suite de ce roman dont nous représentons les principaux personnages, ainsi qu'il est dit dans l'Avant-Propos.
— C'est la meilleure raison, reconnaît judicieusement Béco.
En efTel, Jojo entre dans la chambre de la princesse. On lui a déjà tout raconté; tout se sait dans les palais de rois.
Il dit :
— Pendant le trajet de mes appartements à celui-ci, Dodo, mon juge somnolent et prévaricateur, vous a, sur mon ordre, condamnés tous les deux à la peine capitale et, sur mon ordre également, accordé la loi Bérenger ; ce qui ne signifie rien en somme, car c'est donner d'une main pour retirer de l'autre.
J'entends, toutefois, que chacun prenne désormais exemple sur moi en s'en allant coucher seul, vu qu'il est une heure fort avancée et que la nuit doit être consacrée au sommeil !
On obéit. Veto le gendarme retourne au fond du jardin.
Coco redescend par la fenêtre et disparaît dans les bosquets où. il épouvante quelques papillons.
Jojo regagne sa couche royale.
Et la princesse Béco, demeurée seule, rêve, rêve éperdument en regardant la lune qui, enfin rassurée, se montre épanouie, ronde comme un fromage lancé dans l'azur des cieux !
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Pour avoir voulu faire des économies et s'être mêlé à la foule de la foire de Cacofony-les-Orgues, Jojo I" est initié à diverses sortes de vols.
Au lieu d'organiser la grande fête annoncée avec feux d'artifice et distribution au peuple de menus objets sans valeur, pour célébrer l'élévation au rang d'homme-oiseau, de Coco, le bouffon, le roi Jojo s'étant ravisé a dit :
— Il sera préférable, plus commode et aussi amusant, d'aller en bande à la foire de Cacofony-les-Orgucs.
Les rapports de police sont remplis d'éloges sur cette célèbre kermesse et, tout en ne regardant pas à la dépense. Nous aurons moins de frais, ce qui sera profitable aux finances de l'Etat.
Par mesure d'économie et surtout pour ne point s'embarrasser de la compagnie des personnes ennuyeuses qui constituent en Jojoïe — comme ailleurs — la majorité,
Jojo a décidé délimiter ses invitations à la princesse Béco, sa fille, et à Coco, hommeoiseau.
Ils iront tous les trois par le tramway jusqu'à la barrière et reviendront par le dernier train.
Le dîner, avancé d'une demi-heure, est rapidement expédié.
Pour éviter les réceptions officielles en pays étranger, le roi Jojo a fait savoir par de nombreux communiqués aux journaux qu'il voyagerait dans le plus strict incognito, sous les titres et les noms de Duc de la Campagne, Comte des Jardins, Baron du Puits.
En outre, il a bourré ses poches de cartes de visite appartenant à son sous-maître des cérémonies, par pure précaution et dans le cas d'une mauvaise affaire.
La jolie princesse Béco, coiffée d'un chapeau gigantesque qui cache entièrement la tête, et vêtue d'une robe si étroite par le bas qu elle peut à peine marcher, provoque l'admirative curiosité des voyageurs à l'intérieur du tramway -, des voyageurs du (( Salon », comme dit le spirituel conducteur qui, pour charmer les loisirs que laisse l'itinéraire, joue agréablement de la musique à tous les arrêts avec une petite trompette de poche.
Jojo et Coco ne passent pas non plus inaperçus : Jojo a remplacé sa couronne par un chapeau de feutre mou et revêtu le
complet à carreaux qu'il met pour monter en vélocipède.
Coco porte la casquette d'aviateur. Il a mis le plus décent de ses costumes, qui est encore un vêtement ridicidement bariolé, si bien que les gens de la plate-forme le prennent pour un faiseur de tours, ou un chasseur de restaurant à la mode.
Soudainement débarqué de la voiture publique, parvenue à son point terminus, le roi Jojo demeure interdit, immobile, en contemplation, en extase, devant les illuminations de la foire.
Des guirlandes de lampions tendues en travers de l'avenue sur une longueur infinie forment une voûte lumineuse du plus merveilleux effet.
De part et d'autre de la chaussée sont des bouticpies étincelanlcs d'où ruissellent des flots multicolores de lumière.
Des lames d'acier, des verroteries reluisent et miroitent. Des colonnes torses, aux cuivres scintillants, montent vers des plafonds d'andrinople rouge, qu elles semblent perforer perpétuellement.
Parfois une projection éblouissante de phare à Tacétylène oblige Jojo à fermer les yeux, mais la curiosité, bien vite, provoque derechef l'écarquillement de ses paupières.
Au demeurant, tous les sens ont leur profit. Les harmonies les plus mélodieuses retentissent et se confondent grâce à la promiscuité des instruments qui les déterminent. On goûte à la fois le charme des gammes berceuses de la valse de Faust et Tentraînant refrain de la Jambe de Bois,
Un orgue, tout en dorures, orné d'automates à cymbales, tranche par les mâles accents de Sambre-et- Meuse dans la langueur douce du Petit cœur de Ninon, que
dévide comme un échevean sans fin un pianola mécanique.
Des coups de maillet assénés sur des têtes de Turcs, les crépitements des balles dans les tirs, battent au loin une mesure déréglée du plus original effet.
Jqjo émerveillé, ravi, ne se lasse ni de voir, ni d'entendre ; il dit dans sa candeur naïve de roi ignorant, mais débonnaire :
— On se croirait à la fois à la guerre et au cirque! A l'exception des cérémonies qu'organisent parfois, au Ghàtelet, mes cousins les rois de féeries, je n'ai jamais rien vu de plus beau I
Jojo aspire avec délices l'air ambiant saturé de poussière, mais qui sent le caramel tiède, la pomme de terre frite et la transpiration.
Apercevant un pâtissier qui pétrit de ses mains noueuses et velues, un long serpent de guimauve rose, suspendu à une
potence Jojo se remémore les contes de son enfance qui décrivaient les régions enchanteresses où sont des lacs de laii, des cascades de confitures, des carrière de bonbons et des montagnes de chocolat
Attiré par les appels d'une cloche, Jojo as ste a la parade d'un théâtre de m^rion nettes. Il r,t de bon cœur aux farces de Tabarm et s'extasie à la vue de deux ca mches habillés en danseuses qui vdsem au son du tambour. ^ vaisent
- Parbleu, Coco, fait-il, voici de jolis tours et de réjouissants propos que tu ferais bien de retenir pour me distraire en les repétant dans l'avenir.
vexe^car''- '^^"''^ ^^' ^^""''^''^ ^'''^
tn7' •'''"',*'"^«' pense tout haut Jojo, que tu nés plus mon boufi'on, mais bien le donT""" ^°°""^-°^«<'^" du royaume. Par-
Le silence persistant, Jojo regarde machinalement autour de lui.
Hélas! il se voit entouré de visages qui certes n ont rien d'hostile, mais lui sont parfaitement inconnus.
-Me serais-je imprudemment aventuré, lo m de ma famille et de mes amis? songet-û mqmet, car il n'a pas l'habitude de se promener seul.
Il appelle tout haut :
— Coco... Béoo...
Seul un perroquet de la ménagerie voisine répond :
— Jacquot !..
Le roi Jojo est désolé.
Son cœur bat plus vite qu'à l'ordinaire, sa gorge se serre, un gros sanglot monte, des larmes perlent à ses paupières... il tremble un peu...
Jojo a si piteuse tournure, qu'un gentilhomme bien habillé, à figure avenante, s'enquiert des causes de son désespoir :
— Ho ! fait Jojo, la voix douloureuse, je me suis perdu dans la foule et ne puis savoir ce qu'il est advenu de la princesse Béco, ma fille, et de mon homme-oiseau, Coco, r ex-bouffon î...
— Peut-être ces personnes ne sont-elles pas bien loin? suggère, pour consoler Jojo, le gentilhomme bien habillé, à la figure avenante.
Le gentilhomme insiste :
— Que veniez-vous faire ici?
— Noussommes venusnous amuser et prendre au milieu des inventions nouvelles quelques renseignements sommaires sur les meilleures façons pour les hommes, de voler.
— Quelle curieuse coïncidence, réplique le gentilhomme, je suis venu moi-même
dans la même intention; nous pourrons donc nous entr aider.
Mais au préalable, il importerait de savoir si vos compagnons sont ou non loin de nous.
Jojo se confond en révérences.
— Vous êtes bien poli, monsieur. Moi je suis trop gros pour courir après eux. Toutefois, j'imagine que Béco et Coco doivent être en avant à quelque distance.
— C'est exactement mon opinion, reprend le gentilhomme bien habillé, à figure avenante, et si vous m'attendez à ce petit café qui est là près des chevaux de bois, j'irai les chercher et les ramènerai dans l'espace d'un instant.
— Voilà une proposition qui me convient à merveille, dit Jojo; précisément, je meurs de soif; allez donc, je m'installerai à ce petit café.
Le gentilhomme, au moment de partir, se ravise :
— Un instant, reprend-il, je pourrais tarder à revenir et vous, vous lasser d'attendre. Il faut tout prévoir; un cataclysme est si vite arrivé ! Nous pourrions échanger, par exemple, quelques objets de valeur?
— Rien n'est plus judicieux, reconnaît Jojo.
Précisément, mon portefeuille contient huit billets de cent francs. C'est tout ce qui me reste de mes appointements men-
suels de roi. Il est vrai que nous sommes déjà le 7 du mois.
— Pour ma part, reprend le gentilhomme bien habillé, à figure avenante, j'ai dans ce petit sac une somme un peu supérieure en or monnayé à l'effigie de la République. Prenez mon bien en gage, comme je prends le vôtre en dépôt.
— C'est une excellente solution, approuve Jojo qui, l'échange une fois fait, s'installe confortablement dans le petit café et commande quatre bocks.
Au bout d'une heure d'attente, Jojo a bu les quatre bocks et commence à s'ennuyer. Il s'impatiente.
Dans la foule des badauds qui s'empressent à la foire, Coco, l'ex-bouffon, fait mille farces qui tiennent à son ancien état.
Parfois il scandalise par ses manières la princesse Béco. Parfois aussi la fait-il rire aux larmes.
Coco se dispute avec les gens des loteries, lorsqu'il ne gagne point, et détermine si grand tapage qu'on lui donne, afin qu'il s'en aille, soit un vase colorié, soit un pavé de pain d'épices, au choix.
Il apostrophe l'àne savant et cherche à le distraire de son travail en lui chatouillant les oreilles du bout de sa canne, si bien que l'àne se met à braire.
Il accepte le défi du lutteur et, lorsqu'il a reçu le gant, se ravise soudain, le re-
tourne, mais après l'avoir furtivement rempli de poil à gratter.
Il commande deux douzaines de gaufres bien saupoudrées de sucre et, sous prétexte d'aller quérir un ami, disparaît sans les prendre.
Somme toute, Coco se conduit comme un mécréant.
La princesse Béco écoute d'une oreille amusée les propos galants de deux jeunes gens.
L'un suggère l'organisation d'un souper fm dont elle sera la reine.
L'autre, plus radicalement^ offre de l'entretenir sur le pied de cinq cent mille francs par an, pendant une demi-heure.
Un troisième survient, jurant ses dieux, qu'il n'aime que les blondes, comme Béco!
Bien entendu, la jeune princesse, aussi nubile qu'innocente , ne comprend rien à ces ordures, qu'elle suppose être des compliments.
Attirée dans une roulotte par la somnambule espagnole, la princesse Béco se voit prédire des choses absolument incompréhensibles au cours desquelles il est question du facteur, d'un homme de la campagne, d'une certaine amie brune dont il faut se méfier : les cartes annoncent encore un voyage, de F ennui, de l'argent, une grande joie! /^k Béco n'est pas enceinte et quelqu'un de généreux lui offrira le prochain terme !
La princesse Béco, suffisamment abasourdie par les bavardages ridicules de la vieille femme sale et laide, refuse de consulter le marc de café!
Elle rejoint Coco qui est arrêté en extase, devant un palais en forme de kiosque rond, richement décoré et magniliquement illuminé !
Ce Palais contient un nombre inimaginable d'oiseaux-mécaniques aux plus vives couleurs. Il en est de toutes les formes.
Coco les énumère à Béco, émerveillée :
— Monoplans, biplans, triplans, multiplans ; à queues fixes ou mobiles; avec ou sans gauchissement...
— Qu est-ce que le gauchissement? interroge Béco dans sa candeur.
Coco pour avoir l'air de s'y connaître, va entreprendre d'interminables explications, lorsque le maître du Palais, l'invite courtoisement :
— Offrez donc à vot'dame une balade dans les airs... deux ronds par tête. = . c'est donné
— Je n'oserai jamais, murmure tout bas Béco.
— Moi, fait Coco, avec aplomb, je n'ai pas peur... j'irai!...
— Coco!..
— Béco!..
Coco est un peu pâle. Ces aéroplanes, tout en tournant les uns derrière les autres au son d'une musique guerrière, montent et descendent comme les navires sur les flots. Or, Coco qui a fumé un cigare, redoute d'avoir mal au cœur :
Néanmoins, il se risque :
— Je n'irai pas loin, assure-t-il à la princesse Béco, et pour vous rassurer, je passerai devant vous à plusieurs reprises.
Béco, tout émue, étreint longuement la main de Coco. Leurs cœurs tressaillent à Tunisson. Leurs yeux humides, au cours d'une contemplation muette, se noient littéralement les uns dans les autres...
(C'est une excellente afîaire pour l'auteur qui peut, dès maintenant, prévoir un mariage pour l'apothéose de la fin, si nulle complication ne surgit d'ici-là!)
Coco est monté sur un oiseaîi mécanique, qui s'appelle Paris- Londres.
Il vient de payer deux sous et le Palais, en forme de kiosque rond, merveilleusement illuminé, se met à tourner :
Ah î la belle promenade : guidé par son aéroplane, qui obéit à un mécanisme ingénieux, tantôt Coco rase le plancher sur lequel circule, affairé, un receveur à la sacoche gonflée de menue monnaie, tantôt il pointe vers le vélum en cretonne,
qui figure un ciel où les étoiles sont marquées par des trous.
Un vieux cheval, qui semble être le dieu tout-puissant de cette tour mobile, marche avec résignatien, en hochant la tète, non loin de l'aéroplane de Coco, tandis que la musique engendrée dans une sorte de coffre peint en rouge, tonitrue terriblement.
Malgré les charmes puissants de cette excursion, Coco commence à se sentir étourdi, mais par bonheur les oscillations de l'aéroplane diminuent et l'appareil doucement s'arrête.
Coco est vite descendu.
Il cherche du regard Béco, lorsque deux bras courts s'abattent sur ses épaules, tandis qu'un baiser retentissant éclate sur son front.
C'est Jojo!
C'est Jojo qui a vu son ex-bouffon Coco dans la gloire admirable de sa splendide promenade et qui ne peut modérer son enthousiasme.
— Parbleu, fait ce bon roi, je savais bien que tu réussirais dans le métier que je t'ai imposé.
Il nous appartient au surplus, à nous autres souverains, de découvrir ceux que le Ciel marqua pour accomplir de nobles actions... Viens çà... que je t'embrasse encore!...
Louis XIV dut, au choix judicieux qu'il fit de ses ministres, sa retentissante notoriété... Mais pourquoi prends-tu cet air étonné?...
Coco a pris cet air étonné, car Jojo est étonnant à voir.
La princesse Béco, qui, sortant de la foule, s'approche précisément à cet instant de son père, ne peut pas non plus dissimuler sa surprise.
Elle interroge le roi avec une sollicitude inquiète que contrebalancent les prodromes d'un inextinguible fou rire :
La roi Jojo n'a plus de chapeau. Sa figure est toute barbouillée de suie. Son faux-col a des plis comme un accordéon.
Jojo n'a plus de cravate, en outre son gilet est déboutonné. Sa veste est déchirée en maints endroits.
Jojo continue de parler à Coco :
— A propos, n'aurais-tu pas vingt sous à me prêter ? Car, par suite de divers événements assez curieux, il se trouve que je suis momentanément démuni d'argent...
— Que vous est-il arrivé, mon père, dit la princesse Béco... où donc est votre chaîne?...
— Et votre montre? reprend Coco.
— Et votre canne à pommeau d'or?
continue Béco.
— Et votre bague au diamant bleu?...
— Et vos...?
Jojo prend un air contrit :
— Vous oubliez mon portefeuille !
Figurez-vous que je n'ai plus de portefeuille !
L'attitude sévère de Béco et de Coco détermine Jojo à se confesser :
— Ça n est point ma faute, dit-il contrairement aux usages du confessional, car mon anneau précieux, je Fai prêté à une dame fort convenable qui veut s'en commander un pareil...
— L'entôlage... murmure Coco.
Jojo poursuit :
— Bousculé par un quidam, j'ai été fort heureusement tiré d'affaire grâce à deux
personnes courtoises qui se sont chargées de réparer ma chaîne de montre abîmée dans la bagarre...
— Vol à l'esbrouffe ! . . .
— Ayant desserré ma cravate parce que j'avais chaud, je m'aperçus, peu après, de sa
disparition... avec l'épingle de prix qui l'attachait...
— Yol à la tire...
— ...Enfin, j'ai échangé mes billets de banque avec un gentilhomme à figure ave-
nante, contre ce sac que, par la suite, j'ai reconnu être plein de cailloux!
— Vol à l'imbécile...
— Mais que bougonnes-tu donc. Coco ?
demande naïvement Jojo. S'agit-il donc des vols que tu viens d'effectuer?...
— Hein? réplique Coco, pensif... non point; ceux-ci sont d'un genre différent, mais votre initiation fui plus complète que la mienne, encore que j'aie réalisé une remarquable performance !
La princesse Béco interrompt, nerveuse :
— Après tout, Coco, tu n'as fait que monter sur un carrousel, car ces aéroplanes, je l'ai bien vu, sont suspendus par des lils
de fer au plafond du manège qui, autrefois, était assurément un manège de chevaux de bois...
— Si vous me coupez tous mes effets, princesse, riposte Coco vexé, ce n*est plus la peine que je sois « flirt » avec vous.
— Je m'en passerais bien.
— Moi, mieux encore...
Jojo, désolé de la tournure que prend la conversation, intervient.
— Allons, allons, mes enfants, pas de disputes, je vous en prie... nous sommes venus ici pour nous amuser... D'ailleurs... je n'ai plus de montre, hélas ! mais, à mes paupières alourdies, je pressens qu'il est l'heure d'aller coucher... il ne faudrait surtout pas manquer le dernier train...
Cette remarque sage rétablit l'apaisement. Coco et Béco se sourient; Jojo les prend chacun par un bras et paisiblement le trio s'achemine vers la gare du chemin de fer, cependant que, les unes après les autres, les baraques s'éteignent et que s'endorment les saltimbanques.
Sommé de s'adonner à des travaux profitables, Coco est exilé sans argent à La Bicoque, mais, grâce à l'opportune intervention de M. Abraham Domisoldo, la fortune paraît devoir sourire au jeune aviateur.
Il est absolument impossible de savoir où se trouve « La Bicoque » .
On a déjà consulté pour y parvenir :
Le Dictionnaire Larousse.
Un archiviste paléographe-géographe.
Deux voyantes extralucides.
Un reporter-policier.
L'indicateur des Chemins de fer et de la Navigation.
Maints concierges (les concierges savent généralement tout).
Des agences de renseignements (célérité : discrétion).
Le Bottin.
Saint Antoine de Padoue. *
Tout cela en vain.
Et cependant « La Bicoque » existe, mais on ne peut la découvrir.
Parce que c'est un village oii il n*y a rien, qui est situé dans un pays perdu.
Les habitants croupissent dans le plus lamentable état d'abrutissement. Inaptes aux surmenages intellectuels ou physiques, ils meurent d'extrême vieillesse, après avoir vécu leurs dernières années tout à fait en enfance; ce qui est un avantage pour l'assistance publique locale, car cette administration entretient dans le même établissement, en usant des mêmes procédés de nutrition et de surveillance, les nourrissons et les nonagénaires.
Pour bénéficier du legs d'une feue dame pieuse, les autochtones sont obligatoirement voués au bleu et au blanc, de leur naissance à l'âge de piiberté et de l'âge de décrépitude à la mort. Cette définition, — d'une imprécision d'ailleurs bien féminine — donne lieu à de nombreux abus.
Le roi Jojo, au lendemain de la charmante soirée passée à la foire, s'étant réveillé de fort méchante humeur, a signifié à Coco, l'ex-boufTon, qu'il l'exilait à La Bicoque.
Coco est immédiatement parti pour cette destination inconnue, poussant dans une charrette à bras, tout un assortiment de cannes à pêche en bambou, de plaques de zinc, de rouleaux de fil de fer, de planchettes en sapin; un coupon d'andrinople.
divers bouts de bois, quelques vis, des clous, un petit marteau.
Jojo a dit, en lui remettant ces objets en désordre :
— Il paraît que tout cela, c'est ton aéroplane. Du moins l'illustre Pipo l'affirme et prétend l'appareil fort aisé à monter désormais, en adaptant les unes aux autres les pièces qui le composent. Va-t'en donc faire tes expériences à La Bicoque et ne reviens que tu n'aies réussi.
La chronique secrète, que l'on publiera cent cinquante ans après Jojo, raconte que ce bon roi, ignorant, mais débonnaire, a ajouté en grommelant dans la mousse de savon qui, clia([ue matin, simule à son menton, une barbe vénérable :
— Je commence à croire qu'on s'est foutu de moi.
Coco est parti.
La princesse Béco a versé deux larmes.
Veto, le gendarme, revêtu de son grand uniforme, s'est mis sur le seuil de la gendarmerie pour suivre des yeux l'exode de Texbouffon.
Ces choses ont été consignées dans la forme officielle sur les registres qui servent aux moines pour écrire au jour le jour, This^ toire du Royaume de Jojoïe.
Après avoir longtemps erré.
Coco s'étant, par hasard et par bonheur, trompé de chemin, a aussitôt découvert La Bicoque, ce qui s'explique assez naturellement.
Il n'y a guère, en effet, que lès gens égarés pour trouver un pays perdu.
Coco s'est vide.
Il tourne ses pouces temps.
Alors
installé dans une grange pour occuper le
qu'il se livre à cette opération, vraiment ridicule, la population s'émeut et les autorités délibèrent.
L'arrivée d'un étranger dans un pays où jamais personne ne s'aventure, constitue — on le comprendra facilement — un événement d'une grande importance.
Dans le peuple se forme un courant d'opinion assez uniforme. Le peuple critique — c'est un principe — il ne conclut d'ailleurs point.
Les dirigeants locaux suggèrent des attitudes aussi diverses qu'ils sont nombreux. Ce n'est plus un principe, mais un état normal et commun à toutes les assemblées humaines.
Quelle conduite observera-t-on vis-à-vis de ce Coco?
Le chasser, le garder, le maltraiter, bien l'accueillir?
Tous tombent d'accord pour décider que l'installation de Coco devra, pécuniairement parlant, profiter à la commune.
Mais nul ne sait comment y parvenir.
C'est à ce moment que, d'une façon très opportune, M. AbrahanDomisoldo, effectue son entrée, qui, pour l'éventuelle compréhension de ce récit, ne saurait passer inaperçue.
M. Abraham Domisoldo, n'est ni Israélite comme paraît l'indiquer son portrait , ni maître chanteur, comme le laisserait croire son nom aux esprits superficiels..
Mais il se fait volontiers passer pour l'un et l'autre, estimant que, dans une société moderne bien organisée, la qualité de Juif et l'étiquette de malfaiteur sont d'excellents atouts pour réussir.
M. Abraham Domisoldo est un psychologue. C'est aussi un homme sans âge :
successivement il a construit des châteaux en Espagne; monté des bateaux; fait des trous à la lune ; lancé des ballons d'essai ; brassé des affaires; vécu d'expédients; cousu de fil blanc, des malices ; tiré, au flanc, à lui la couverture et le diable par la queue.
Il s'est brûlé à diverses reprises et paie généralement ses dettes en monnaie de singe.
Il sait rendre sa personnalité aussi encombrante et indispensable qu'elle est inutile — au demeurant le meilleur homme du monde, avec toujours le mot pour rire — et en plusieurs langues, M. Abraham Domisoldo étant, de par sa profession, obligatoirement polyglotte.
M. Abraham Domisoldo, sans perdre son temps, qui vaut, assure-t-il, un louis la minute en semaine et dix francs les dimanches et fêtes, se fait conduire à la grange, au fond de laquelle Coco tourne misérablement ses pouces. Il l'interpelle sans préambule :
— Good morning, signor, combien avezvous de marks fur dièse unternemung?
Interloqué, Coco répond que, pour le présent, quelques dettes criardes seules se sont accumulées sous forme de factures, dans son portefeuille.
— Dio mio ! s'écrie M. Abraham Domisoldo, en levant les bras au ciel, quès aco que j'entends là pour une fois sa-ais-tu! Poor little thing; rester sans rien gagner pendant plus de zwei Uhr. . . Caramba ! Nous changer ça. Li papa Domisoldo, bon pour petit aviateur. Wait a minute !...
M. Abrahan Domisoldo, d'un air profondément inspiré, comprime un instant sa grosse tète entre ses mains courtes et velues, comme s'il voulait soudain en faire germer l'idée qui depuis longtemps lui est venue à l'esprit. C'est une ruse, pour donner confiance, car la plupart des gens supposent que le premier mouvement est le bon — ce qui est généralement inexact.
En quelques phrases lapidaires, M. Abraham Domisoldo prouve à Coco qu'il tient la fortune à condition que lui, M. Domisoldo, soit chargé de la gérer.
Coco veut bien et M. Domisoldo se met aussitôt à l'œuvre.
Depuis le matin, la porte de la grange est restée ouverte et nul ne vient rendre visite à Coco ; nul ne s'inquiète des objets qu'il apporta dans sa charrette à bras.
M. Domisoldo barricade l'entrée , badigeonne sur l'extérieur, en quatorze lan-
gués vivantes, dont trois mortes, y compris l'espéranto :
<c Défense de pénétrer ! »
Et aussitôt la foule afflue.
On frappe à l'huis.
M. Abraham Domisoldo parlemente:
— Nicht -, interdit ; forbidden ; e prohibito d'entrare, etc.. etc...
Quelques audacieux insistent et, les jaugeant à leur mine avec le flair qui le caractérise, M. Abraham Domisoldo, inaugure solennellement, en leur honneur, le respectable principe du guichet payant !
C'était simple, mais il fallait y penser!
Au bout de quelques jours, M. Domisoldo, est obligé de commander le service d'ordre synthétisé par Veto, le gendarme, revêtu de son grand uniforme, afin que le hangar ne soit pas envahi. Les recettes sont excellentes.
Pendant ce temps, Coco s'occupe à fixer sur les tringles en bambou des surfaces de calicot, autrement dit, il monte son appareil, en attendant de faire mieux, ce qui ne saurait tarder, car ainsi en a décidé M. Abraham Domisoldo — que Dieu, dans son infinie bonté, sûrement créa et mit au monde pour faire le bonheur de tous les hommes-oiseaux.
Chez M. Bistro, un heureux hasard fait se rencontrer Coco et Moto le mécanicien.
M. Abraham Domisoldo détermine leur association dont la nécessité s'impose.
Au bout du village, dans le terrain vague où s'accumulent les détritus, est un modeste immeuble, fait des planches d'une démolition. La fenêtre ouvre de travers, la porte joint mal; un cartonnage goudronné, semé de cailloutis, forme la toiture.
Autour de cet édifice, par la présence de quelques tiges desséchées de tournesols anémiques, se révèle un effort de culture. Il y a aussi, à droite, des fleurs dans un carré de terre glaise fortifié avec des morceaux d'assiettes.
Un tuyau de fer battu, raccordé i\ une gouttière, descend à pic du toit, dans un vieux seau hygiénique à demi enterré.
L'ensemble de cet appareil, prévu en faveur de l'écoulement des eaux ménagères
et de pluie, répand à l'ordinaire une odeur nauséabonde.
La construction abrite un magnifique comptoir en zinc massif et guilloché, derrière lequel opère, quotidiennement et parfois jusqu'à une heure fort avancée de la nuit, M. Bistro.
M. Bistro, vu de l'extérieur, donne nettement l'impression d'un être humain à face bestiale qui n'aurait point de jambes et dont le corps prendrait fin au niveau du comptoir en zinc.
M. Bistro se déplace fréquemment, parallèlement à lui-même, le long du dit comptoir. De temps en temps, par une plongée brusque, il disparaît, puis surgit à nouveau, perpendiculairement désormais au comptoir.
En réalité, il fait les mouvements de Gnafron ou de Polichinelle à Guignol.
M. Bistro, cependant, a des jambes.
Celles-ci, épaisses et courtes, barbotent perpétuellement dans un marécage de sirop mêlé d'absinthe, de café et de vin, marécage constitué, d'une part avec les fonds de verres, de l'autre avec la terre meuble du sol.
M. Bistro est débitant de boissons; son établissement s'appelle comme lui, et par extension : Bistro.
M. Bistro, moyennant un impôt annuel et l'aliénation de sa voix aux élections, a acquis le droit d'empoisonner ses concitoyens et de leur inoculer diverses maladies, depuis l'ivresse jusqu'à la paralysie générale, y compris le delirium tremens et la folie furieuse.
C'est un honorable commerçant qui jouit de l'estime générale et bénéficie de la protection des pouvoirs publics.
Coco, homme-oiseau dont l'appareil volant est entièrement monté, passe le plus clair de ses journées en compagnie de M. Bistro, qui fait semblant de boire pour inciter — comme c'est l'usage — le client à consommer.
Coco penché sur un coin de table rédige une lettre destinée à la princesse Béco.
« jNIa jolie princesse, a-t-il écrit, je vous assure que La Bicoque serait un séjour enchanteur si vous veniez m'y rejoindre. Je
VOUS embrasse en vous attendant comme je vous attends en vous embrassant.
« Bonjour au roi Jojo.
« Coco. »
Coco cacheté sa lettre avec une salive toute poissée de sucre et se dispose à partir pour la poste, lorsque soudain il s'arrête, étonné.
Quelqu'un vient d'entrer chez M. Bistro et de commander aussitôt, avec Tallure martiale de Ghoppard du Courrier de Lyon..,
— Une absinthe, une...
dans un grand verre !
Cet homme, avec la plus parfaite aisance, porte sur ses épaules, un moteur, à plusieurs cylindres, d'une puissance de cent chevaux .
Au bout de cinq minutes.
Coco est le meilleur ami de l'inconnu qui lui raconte son histoire.
Né de parents riches mais malhonnêtes, ceux-ci, dès sa plus tendre enfance, le destinèrent au théâtre , mais sa vocation fut plus forte que les objurgations familiales et, chargé de malédictions. Moto — c'est ainsi que l'inconnu s'ap-
pelle — apprit le métier de l'industrie, dans lequel il atteignit rapidement le grade de Chevalier.
Tour à tour, ingénieur, contremaître, exploiteur de brevets, brasseur d'affaires, fabricant de menus objets de première nécessité. Moto gagna une immense fortune, ce qui le conduisit à la faillite.
Rentré provisoirement dans le sein de sa famille, au lieu de s'adonner, comme on l'y invitait courtoisement, à la lecture des œuvres licencieuses et à la méditation des albums pornographiques, il préféra s'instruire des choses de la mécanique; vu la tournure malsaine de son esprit, Moto ne tarda point à connaître, des sciences contemporaines, les mystères les plus subtils.
Décidément incorrigible, Moto fut jeté sur le pavé de façon aussi péremptoire que définitive. Dès lors, résolu à voler de ses propres ailes, il projeta d'entrer dans l'aviation.
Estimant que l'avenir de la locomotion aérienne dépend, pour sa majeure partie, de la qualité de Tengin moteur, il résolut de perfectionner celui-ci et de fabriquer un quarante cylindres d'une puissance de cent chevaux-vapeur, le tout d'un poids si réduit, qu'il serait loisible à tout être humain, même de faible constitution, de l'emporter sur son dos...
— Je gage un apéritif que tu as réussi, déclare Coco émerveillé par cette invraisemblable histoire, et se souvenant de l'entrée sensationnelle de Moto chez M. Bistro.
— Tu parles, réplique Moto, dans l'idiome de Levallois-Perret.
Coco poursuit :
— Précisément, le roi Jojo, mon maître, m'a fait livrer ces temps derniers un remarquable aéroplane avec lequel je pourrai voler dans [les airs, dès que j'aurai un moteur susceptible de l'arracher du sol. Peut-être pourrions-nous traiter ensemble une affaire?...
— Ya, ya, traiter une affaire, godferdom, ça est mon business, interrompt soudain M. Abraham Domisoldo qui vient d'entendre les derniers mots de la conversation, tandis qu'il entrait chez Bistro.
M. Bistro, tout en transvasant des liquides, rit d'un large rire silencieux, car il sait que les opérations commerciales ne se
négocient jamais sans plusieurs renouvellements de consommations.
Et pour amorcer son siphon sur les porte-monnaies de la clientèle, il déclare d'un air aimable.
— Ces Messieurs me permettront d'offrir la première tournée.
En six tournées l'accord est conclu et chacun va signer un papier que M. Domisoldo a sorti de sa poche; mais voilà qu'au dernier moment tout paraît devoir être à recommencer, car Coco et Moto prétendent Tun et l'autre s'abstenir de monter sur l'appareil.
— Cela ne peut pourtant pas être moi ! s'écrie M. Domisoldo, à bout d'arguments.
— Ni moi non plus, continue ]M. Bistro, qui veut glisser le mot pour rire.
Coco et Moto ne sont pas entêtés, mais les voilà si bien convaincus chacun du mal fondé de leur prétention antérieure, qu'ils veulent désormais tous les deux piloter l'aéroplane.
La discussion menace de s'éterniser et M. Bistro s'en réjouit, car il remplit les verres pour la septième fois.
M. Abraham Domisoldo, toutefois, s'émeut de ces intempestives dépenses, s'étant imprudemment engagé à les payer.
Aussi pour en finir, signe-t-il à Coco
et à Moto, des engagements séparés, d'après lesquels, chacun d'eux aura le droit exclusif de conduire l'oiseau mécanique.
Cette solution, bien qu'irréalisable de fait, convient aux parties en présence.
Moto, le mécanicien, aussi avisé que sans scrupules, murmure à la cantonade :
— C'est rien de l'dire, j'ies ai eus au boniment tous les deux... et comment!
Tandis que Coco, plus que jamais poète, fredonne plein de joie ce médiocre refrain, sur l'air de la Vendange :
Voilà que tout s'axrange.
Je me sens aux anges , Je me sens aux anges !
Car je vais m'envoler Dans mon p'tit panier.
Dans mon p'tit panier Percé !
Quant à M. Abraham Domisoldo, il s'en tire avantageusement avec M. Bistro en
lui abandonnant, sous forme de pourboire, l'appoint de la pièce en plomb avec laquelle il vient de le payer.
...Mais l'heure est venue d'entreprendre des choses formidables.
Aux populations sereines de La Bicoque, M. Abraham Domisoldo fait savoir,
FcH
par la voie des affiches, que l'équipe aérienne : Coco-Moto, au service du roi Jojo, va prochainement frapper un grand coup.
Prévenu de ces événements par un message de la télégraphie sans fil qu'apporte un pigeon- voyageur, le roi Jojo pleure de ravissement dans la salle haute du Palais, cependant que la princesse Béco paie en maugréant 20 centimes de surtaxe pour la lettre de Coco, partie sans être affranchie.
Veto, le gendarme, revêtu de son grand uniforme, que l'auteur a oublié de relever de garde, continue à se promener devant le hangar, mélancoliquement, solennellement, perpétuellement!
Ayant décidé, pour frapper un grand coup, de traverser la rivière O, l' homme-oiseau, Coco, la franchit en effet, d'une manière inattendue.
Les choses sont comme les corps de femmes grasses : lorsqu'on les emprisonne dans des corsets, il faut leur laisser le temps de se tasser.
Depuis la signature des irréalisables contrats intervenus entre Coco, Moto et M. Abraham Domisoldo, dans l'établissement de M. Bistro, huit jours se sont écoulés pendant lesquels :
M. Abraham Domisoldo aréglé, d'accord avec la municipalité de La Bicoque, toutes les questions administratives et pécuniaires ;
L'équipe des volateurs est exonérée de charges et M. Abraham Domisoldo reçoit des appointements fixes de la commune;
Moto a été promu au rang de professeur d'aviation;
Coco, à celui de champion de voies aériennes.
Quelques réceptions ont lieu à cette occasion, ce qui a permis au gouvernement de décorer un agriculteur et plusieurs agents électoraux.
Désormais on se repose.
On attend le moment opportun de faire quelque chose.
Voici, d'ailleurs, comment on occupe une journée :
Dès l'aube. Moto, mécanicien, aussi avisé que sans scrupule, s'installe chez M. Bistro, où il fait son cours libre d'aviation.
Après avoir proféré devant un public inintelligent quelques énormités scientifiques, il conclut généralement ainsi :
— Et puis ce qu'il y a de bon avec ces trucs-là, c'est qu'on peut sans danger fumer à bord; voilà.
Le plus souvent, Moto souligne son « voilà » d'un jet de salive ; aspire dans sa pipe une grosse bouffée de tabac et la souffle au nez de son auditoire.
Alors il s'en va vers la fenêtre du bistro, qui donne sur la plaine, regarder le temps.
Moto revient ensuite auprès de la table oîi s'empilent des soucoupes et profère avec l'autorité que donnent les inébranlables convictions :
— Le vent va tomber.
Un tressaillement agite Tassistance prête à abandonner les cartes, mais aussitôt, se
rasseyant, Moto demande impérieusement :
— Ben quoi, et la manille?
Cette scène poignante se renouvelle toutes les deux heures environ, tous les jours.
Ils sont là cinq ou six, venus de partout et d'ailleurs : collaborateurs bénévoles, coureurs d'autos en rupture de volant,
jeunes brevetés d'écoles industrielles, amateurs, fils de bourgeois. Certains, riches; d'autres « près de leurs pièces ».
— Mes arpètes, comme dit en parlant d'eux, Moto.
Ou pour les gens qui ne comprennent pas :
— Mes bleus.
C'est ainsi que Moto s'est institué, à La Bicoque, professeur d'aviation et, accessoirement, de manille, ce dernier sport étant enseigné par-dessus le marché.
C'est un personnage considérable, car il fait croire qu'il sait ce que beaucoup ignorent et qu il fait ce que la majorité ne fait pas.
Il est serviable, compétent, solennel, sans toutefois mépriser le mot spirituel sans se montrer inaccessible à la plaisanterie, sans être rebelle à la familiarité, du moment que les libertés ne se prennent point dans le travail.
Au demeurant, on travaille peu. C'est la faute du temps : quand il ne vente pas, il pleut, ou alors c'est l'inverse, mais pour l'affaire en question, c'est bien la même chose.
La manille achevée et le vent soufflant toujours, Moto, qui sait graduer les émotions, ordonne :
— Allons au hangar.
Alors on va au hangar.
Le hangar, c'est la grange, frêle et vaste bâtisse qui ressemble au garage d'un traintramway.
On ouvre le panneau découpé dans la clôture, comme une chatière dans une porte, on se faufde, un par un, derrière Moto.
A l'intérieur du local qui s'éclaire du haut par la toiture en vitres, règne une bonne odeur de bois verni mêlée à de très vagues émanations d'essence.
Les « bleus » ouvrent les narines, à la
manière des fidèles impressionnés par les parfums d'encens dans l'église.
Comme à l'église, la pénombre incite au recueillement.
L'appareil est là, rigide, énigmatique, un peu inquiétant.
Formidable aussi.
L'oiseau mécanique, au repos dans sa cage, semble gigantesque. Sa queue n'en finit plus et ses ailes paraissent si délicates qu'on n'ose y toucher.
Le corps a une allure de mannequin d'osier, de nasse à larges mailles pour prendre des homards géants.
Tout est remarquablement propre, hormis le voisinage du moteur, saturé d'huile et de cambouis.
Moto touche avec familiarité à toutes ces choses et, de ce chef, grandit encore dans Testime de ses « bleus ».
A la vérité. Moto n'a pas la célébrité des grands aviateurs. Il est comme ces artistes qui préfèrent aux succès éphémères des planches, les joies saines de la pédagogie ; mais il assure avoir autrefois volé, volé, en pilotant lui-même.
D'aucuns lui font parfois raconter comment il passa deux fois de suite au-dessus du petit bois et de Tauberge qui a un étage ; ce récit, inventé en tous points, se provoque assez facilement après dîner, avec du Champagne.
Lorsqu'on a contemplé Foiseau mécanique un délai suffisant, Moto va regarder le temps et revient dire :
— On va sortir l'appareil.
Dès lors les visages se détendent, les lèvres s'ouvrent, les bras s'agitent. On vit, on vibre.
La clôture est enlevée, la lumière pâle d'un jour triste pénètre.
Avec des précautions infinies, les « bleus » s'attellent aux ailes en se méfiant de toucher aux ailerons de gauchissement ; d'autres pincent
Tarmature du corps entre leurs doigts inexperts ; quant à Moto, il empoigne avec hardiesse l'arrière sous le gouvernail et, quand il a commandé : « En avant, » dirige, très expert, l'appareil, telle une immense brouette.
Les pales de Thélice oscillent aux cahots, comme des ailes de petit moulin à vent.
...Et voici tout le monde autour de l'oiseau mécanique, tapi au milieu de la plaine,
prêt, dirait-on, à prendre son vol, si on voulait !
On ne veut pas encore.
Moto, pourtant, saute à bord; par des gestes rapides et sobres, il s'assure que toutes les commandes fonctionnent à souhait. Il se penche vers le moteur, le touche et en retire une main noire, qu'il essuie au revers de son bourgeron.
Moto est fort beau à voir ainsi, mais il
ne pose pas pour la galerie, vite remet pied à terre et commande :
— Monte voir. Coco.
Coco n'ose pas dire non.
Coco s'y prend mal pour monter.
Coco pèse assurément moins que Moto et à le voir faire osciller l'oiseau, on a l'im-
pression qu'il est lourd, effroyablement lourd; Coco, assis à la direction, se révèle gauche, d'une façon surprenante ; il ne sait où fourrer ses pieds, ni que faire de ses mains.
Il a conduit autrefois des autos en course. On dirait qu'il cherche instinctivement son débrayage et son levier des vitesses...
Personne ne rit de lui. On a conscience qu'on ne ferait pas mieux.
Le silence règne, l'instant est émouvant au suprême degré. Coco va-t-il recevoir le baptême de Tair? Qu'en pense Moto?
Moto considère l'horizon, la calotte céleste, les touffes épaisses des sapins. Moto allume sa pipe, puis, après une assez longue réflexion, décide :
— Le vent tombe.
Il ajoute :
— i\Iais la nuit vient. .. on va rentrer l'appareil, ce sera pour demain matin.
Naturellement, tout cela ne fait point l'affaire de M. Abraham Domisoldo.
Moto peut bien pérorer dans l'établissement de M. Bistro, Coco peut bien rouler sur l'herbe avec sa mécanique, il n'en reste pas moins patent que ]M. Domisoldo a pris, vis-à-vis des populations locales, l'engagement que l'homme-oiseau de son équipe traverserait incessamment la rivière O, de ce chef, devenue fameuse.
Les populations locales ont édifié de gigantesques tribunes sur le bord de cette rivière. Les étrangers y ont retenu des places à prix d'or.
INL Abraham Domisoldo, lui-même, a spéculé sur les coupons de location.
Et voici que le peuple murmure.
Et voilà ([ue Veto le gendarme, chargé d'assurer l'ordre, fait, chaque soir, aux autorités supérieures, les rapports les plus inquiétants sur l'état d'esprit de la foule.
La révolution gronde sourdement.
Que l'aviateur se dépêche de traverser la rivière O, sans quoi les pires désastres vont se produire.
M. Abraham Domisoldo, après avoir réfléchi toute une nuit, décide qu'il est indispensable de décider Coco à effectuer la traversée.
Il ira l'entretenir de cette éventualité à Taube; à l'aube, les gens encore abrutis par le sommeil, se défendent mollement.
L'aube luit.
M. Abraham Domisoldo éveille Coco.
Derrière l'imprésario, se glisse Moto, qui murmure d'une voix tragique :
— Allons, Coco, du courage... votre pourvoi a été rejeté...
Coco se frotte les yeux ; très crâne, ne sollicite aucun délai; tout en revêtant à la hâte son modeste uniforme d'aviateur, il désire simplement un verre de rhum, une cigarette et une carte postale pour envoyer à la princesse Béco.
Gomme on lui demande s'il ne veut rien d'autre , à peine suggère-t-il, sans d'ailleurs insister autrement, qu'il aurait aimé, avant de partir, apprendre le russe.
Le voilà prêt!
Les rares familiers admis à son réveil suffoquent d'émotion et pleurent abondamment.
— Retenez donc vos larmes, leur dit simplement Coco, elles vont faire déborder la rivière.
Une telle présence d'esprit dans de semblables circonstances est la preuve dun courage inouï.
Il n'y a personne aux tribunes. C'est trop tôt, mais l'important, c'est que la performance soit accomplie.
Par la suite on trouvera très suffisamment de gens pour affirmer qu'ils en furent témoins.
Le télégraphe sans fil fonctionne sans interruption. Depuis un mois M. Abraham Domisoldo a retenu la ligne et transmis, pour n'être point coupé, l'Histoire de la Locomotion Aérienne depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours.
Arrivé sur le bord du fleuve qui roule des ondes noires et tumultueuses, tel le Styx, Coco, malgré sa proverbiale audace, éprouve une certaine émotion. Pour se donner une contenance, il s'évente en dépit du froid, avec un hélicoptère-jouet que lui offrit la veille une délégation d'admirateurs.
Est-ce avec ce frêle appareil qu'une mouche ferait basculer, que Coco risquera l'aventure?
Coco semble hésiter Reculcra-il?
M. Domisoldo redoute aussi cet instant suprême. Il fait un signe à Moto, et celuici, d'une violente poussée de la tête dans le bas des reins de Coco, lance le valeureux aviateur par-dessus l'onde, sur la rive opposée.
Hourrah pour la Jojoïe !
Coco, l'ex-bouffon da roi Jojo, promu par décret de Sa Majesté homme-oiseau du Royaume, vient de franchir la rivière O, en empruntant le premier la triomphale voie des airs !
(A la vérité et pour la compréhension de ce récit, il importe d'informer le lecteur que la rivière O mesure dans sa partie la plus large, quatre-vingts centimètres, au maximum.)
^h^NM7;^^//^rfM
Le brav' général Schako, n'écoutant que son courage, réveille Jojo à l'aube, et dans un entretien secret, auquel assiste une foule considérable, lui fait entrevoir les dangers qui peuvent résulter de la folle équipée de Coco.
— Ta ra ta ta...;
Ta ra ta ta...;
Ta ra ta ta, ra ta ta, ra ta ta.
Il est à peine huit heures du matin. Tout le monde dort encore au Palais.
Pour n'éveiller personne, le facteur a soigneusement glissé le courrier sous la porte; à la grille du parc, sans sonner, le laitier, comme d'ordinaire, a suspendu le litre quotidien de Sa Majesté.
L'àne favori de la princesse Béco, en mâchonnant des chardons, observe rigoureusement sa consigne, à savoir : ne braire qu'à partir de 8 heures 1/2.
... Et cependant, les claironnants accents d'une marche guerrière retentissent, tonitruants, troublant la paix silencieuse du jardin oii les salades elles-mêmes sont assoupies.
— Ta rata ta...
Soudain, au premier étage du Palais, deux jalousies , jusqu'alors jalousement unies par une main de fer, s'écartent l'une de l'autre, décrivent une courbe régulière, et viennent — désormais divorcées — se plaquer en claquant sur la muraille de la maison, laissant apercevoir une croisée qui s'ouvre avec un grincement d'espagnolette, et un tremblement de vitres.
Le visage ridé de Lavabo , la vieille nourrice du roi Jojo s'encadre dans la fenêtre. La vieille nourrice Lavabo, qui était fée autrefois, est absolument sourde, mais fut néanmoins éveillée, car elle ne dort jamais que d'un œil, ayant le malheur d'être borgne.
Elle grommelle d'abord :
— Ce doit être l'insupportable enfant du concierge auquel on a eu le tort de donner un clairon pour ses étrennes.
Puis, cherchant encore d'oii vient le tapage, de son œil unique, mais perspicace, elle regarde.
Elle voit :
Dans le jardin, caracolant sur un chevaljupon, le brav' général Schako. D'une main, il agite son sabre, heureusement émoussé; de l'autre, il maintient à proximité de ses lèvres la miroitante trompette d'où il tire ses intempestifs ta ra ta ta.
La bonne vieille, qui est aussi pour certains, la vieille bonne, interpelle du geste et de la voix le bouillant militaire.
Hélas ! celui-ci, tout à sa cavalcade, n'entend rien, ou feint de ne pas entendre.
En bondissant, il saccage les plates-bandes, sans s'inquiéter des histoires désagréables qu'il s'attirera avec le jardinier.
Il casse des arbustes, arrache des rameaux, piétine des tètes d'asperges à peine nées... Enfin, s'étant pris le pied dans un lil de fer, furtivement tendu au ras du sol pour guider les pois de senteur, il linit par tomber.
Mais le brav' général Schako n'en con-
tinue pas moins à souffler dans la trompette.
Tandis que la nourrice se lamente, une autre fenêtre s'ouvre, et cette fois, le roi Jojo lui-même apparaît en chemise, le regard encore bouffi de sommeil, le chef coiffé d'un bonnet de coton en forme de couronne. ^
Le brav' général Schako, couvert de poussière, mais demeurant dans la position héroïque du soldat de Marathon, aperçoit son souverain, et militairement le salue en agitant vers lui son chapeau à plumes.
Jojo sévèrement l'interpelle :
— Pourquoi m'a-t-on réveillé? Il n'est pas encore huit heures et demie. Aucun événement au monde n'a, que je sache, assez d'importance pour qu'on se permette à son propos d'écourter mon sommeil.
— Sire, répond le brav' général Schako, qui est parvenu à se débarrasser du fil de fer et à remonter sur son cheval-jupe ; Sire,
Votre Majesté fait erreur absolue. L'instant est d'une gravité extrême. Il importe que je La mette au courant du cataclysme qui se prépare. La guerre peut-être...
Jojo l'interromp :
— Le serein du matin pourrait m'enrhumer, je vais fermer la fenêtre, mais je t'autorise à monter, général, jusqu à moi, par l'escalier d'honneur, le seul qui reste, car de l'autre, hélas ! n'en parlons plus... c'est un escalier dérobé. Tu te justifieras de ta fanfare matinale, pendant que je mangerai mon petit déjeuner.
Par les couloirs et les galeries, le brav' général Schako caracole en jouant de la trompette avec frénésie. De son sabre qui tournoie au-dessus de sa tête, il crève une chromolithographie de prix, et casse deux lampes électriques. Entraîné par son ardeur belliqueuse, il monte un étage de trop. Parvenu, sans s'en douter dans les combles, il opère un savant mouvement tournant, et avec une audace inouïe, redescend sur la rampe jusqu'au palier des appartements royaux.
Le voici face à face avec la face de Sa Majesté toute barbouillée du chocolat qu'elle déguste à petites gorgées.
Jojo ordonne :
— Parle.
Le brav' général Schako, rectifiant encore sa position, cependant impeccable, sollicite :
— Audience secrète, Sire.
Jojo consent, d'un signe de la tête.
— Audience secrète, hurle à la cantonade le sous-maître des cérémonies.
Les appartements royaux s'emplissent aussitôt d'une multitude de fonctionnaires, courtisans, nobles, délégués de syndicats, domestiques, photographes, scribes, sténographes, journalistes, tous gens qualifiés pour assister à ces sortes d'audiences.
Seul, de tout le Royaume, l'âne en
est exclu, comme gués oreilles.
— Un peu de hallebardier, qui chapelle anglaise,
ayant de trop Ionsilence, glapit un fut suisse dans une à Paris.
Jojo ayant achevé son chocolat, s'assied dans son lit, et remplace son bonnet de coton par un képi de colonel, ce qui est une marque de déférence à l'égard du brav' général Schako, et conforme aussi aux prescriptions du protocole.
Dans son rude langage des redoutes et
des camps, le brav' général Schako s'exprime de la sorte :
— Jusqu'à présent... grâce attitude correcte, mais ferme des troupes... Jojoïe.,. royaume demeura fort au dedans... respectéau dehors. . .Etat major. . .moi-même. . . toujours œil tourné vers la frontière.
— Bien, approuve Jojo... et ceci doit être assez difficile, vu que nous sommes entourés de frontières de tous les côtés.
Le brav' général Schako salue militairement à cette judicieuse remarque, et continue :
— Or... hier... nous apprenons... façon confidentielle... par service de la statistique...
-^ Quel est ce service? interroge curieusement Jojo.
— Espionnage, Sire, espionnage !
Jojo reprend :
— Pourquoi donc, à l'appeler ainsi, s'ostine-t-on?
— ... S'obstine-t-on, rectifie Dico, érudit officiel du Royaume.
— C'est vrai, murmure Jojo en rougissant, je fais toujours la même faute.
Le brav' général Schako poursuit :
— ... Par bureau informations ... apprenons... Coco... homme-oiseau... violé...
territoire voisin.
— Ah ! je respire, s'écrie la princesse Béco ; il ne s'agit que d'un territoire !
Schako roule des yeux terribles et dit encore :
— ... Viol... Constitue injure grave...
camouflet pour souverain jusqu'alors...
ami... allié.
— Si je comprends bien, demande Jojo, tu considères comme une insulte à mon cousin du prochain Royaume, ce fait, que Coco, pour ses débuts d'aviateur, a franchi la rivière O, sans remplir les formalités habituelles, telles que les déclarations à la douane du tabac et des alcools?...
— Assurément, Sire.
— C'est étonnant, continue le roi, tous les jours les peuples voisins vont et viennent d'un pays dans l'autre, en passant par le petit pont, sans que la moindre difficulté ne surgisse... Tu comprends les choses autrement. Soit, je ne te contrarierai pas... J'écrirai, s'il le faut, une lettre d'excuses à mon voisin.
Lebrav' général Schako bondit :
— Des excuses!... impossible... jamais d'excuses... la guerre... la guerrrrrrrre...
— Ouais, réfléchit Jojo, c'est très joli la
guerre. Je ne prétends point que ce ne soit pas amusant quelquefois, mais, pour se battre, il faut posséder une armée, car, personnellement, je m'abstiendrai de la moindre manifestation hostile et nous serons beaucoup dans ce cas. Avons-nous donc une armée?
— Nous avons une armée.
— Est-elle prête?
— Elle le sera.
— Ce qui signifie qu'elle ne l'est pas encore.
— Armée d'élite, Sire; depuis votre nouvelle loi... armée d'élite.
— C'est vrai, je me souviens, murmure Jojo en souriant, tu jl veux évidemment parler de ma récente \f décision, d'après la-
quelle tous les soldats sont, de droit, promus capitaines à dater de leur entrée au régiment?
— Oui, Sire.
— En effet, une armée où tout le monde est au moins capitaine, ne peut être qu'une armée d'élite... Compte-t-elle aussi de nombreux musiciens?... sais-tu bien que ce sont les seuls militaires qui m'intéres-
sent... etpourrai-je les voir incontinent... tout au moins les ouïr?
— Hélas ! Sire, l'armée entière est en permission.
— Alors, pourquoi viens-tu m'en parler?
Je n'aime pas que l'on me suggère un plaisir dont je ne puis profiter dans l'instant. . . Ah! les rois à notre époque sont bien malheureux...
Le brav' général Schako insinue :
— Mobilisation... Sire... toujours possible...
— Non, par exemple, déclare Jojo courroucé, je te le défends bien : la dernière fois que tu t'es avisé de mobiliser l'armée — et encore, il s'agissait d'une mobilisation pour rire — j'ai su ce que cela coûtait à mon trésor. En outre, mes automobiles réquisitionnés, ont été démolis; mes vélocipèdes cassés, mon téléphone accaparé ; que sais-je encore?... Non... non et non...
— Mais alors. Sire... comment solutionner?...
Solennellement, le roi proclame :
— Le différend sera solutionné grâce à la subtilité des juristes : nous provoquerons une conférence internationale. . . Qu'on aille quérir dans son sièsfe, et qu'on apporte avec précaution, Dodo, le juge somnolent et prévaricateur...
Et Jojo, remplaçant sur son auguste tête le képi de colonel par une toque de
magistrat, fait comprendre, par ce geste, que l'audience secrète accordée au brav' général Schako est levée.
Le brav' général Schako, n'écoutant que son courage, cravache à tour de bras le cheval-jupe, et charge dans la foule innombrable des assistants.
— Ta ra ta ta ;
Ta ra ta ta ;
Ta ra ta ta, ra ta ta, ra ta ta.
Tandis que Coco roule sur la plaine en aéroplane, la princesse Béco arrive à La Bicoque, rencontre Moto, s'en éprend et l'embrasse. Mais Coco chante le grand air d'Othello et l'infidèle, repentante, se jette à son cou.
La princesse Béco a quitté le palais du roi de Jojoïe, son père, pour se rendre sur rinvitation de Coco, à La Bicoque.
Elle n'est accompagnée que de la vieille bonne Lavabo qui fut fée, autrefois...
...A La Bicoque on a assis Coco dans le baquet de l'aéroplane.
Coco est un peu piile ; comme sa figure est toute ronde et d'ordinaire jaune, un comparse suggère que Coco ressemble à un fromage ou à la lune. Personne ne rit de cette plaisanterie idiote.
Coco ne dit rien, mais dans son for intérieur il trouve que le « baquet » est fragile.
Une planche mince, étroite, en constitue le fond, quant au dossier, une ceinture de cuir pour pantalon en tient lieu.
Le fuselage métallique est à jour, hormis l'emplacement sous le moteur qui a un plancher de zinc.
Les ailes ouvertes de part et d'autre, au niveau du baquet, dissimulent le sol aux yeux écarquillés de Coco.
Celui-ci, machinalement, lève la tête et constate qu'il y a de la place en l'air.
Désormais c'est fini de rire : plus de manilles chez M. Bistro, dans le petit café dont les fenêtres donnent sur la plaine immense.
Le vent est tombé, la pluie a cessé; l'appareil est en état : Moto, professeur d'aviation, a décidé que Coco allait apprendre à voler.
Il en est d'ailleurs grand temps. Il faut faire oublier la fâcheuse aventure de la traversée de la rivière O.
Alors on a sorti le monoplan du hangar, et Coco par privilège d'ancienneté y est monté.
Moto recommande à Coco du calme et de la présence d'esprit.
— D'abord, dit-il, tout ça c'est une affaire de moteur, et les moteurs, ça te connaît puisque tu as conduit des autos en course. Pour lors, essaye pas de t'enlever avant que le moteur ait pris son régime et que l'hélice tourne à la vitesse voulue...
Sitôt que tu vois quH'es bon, vas-y, mon vieux, carrément... mais pas de trop, rapport à ce que Tappareil pourrait bien se cabrer, tout d'un coup, et te vider en
arrière... ou alors piquer du nez brusquement et te vider en avant... Pour ce qui est de gouverner, de tenir ton équilibre, te frappe pas, ça viendra tout seul.
Mais, par exemple, s'il se passe des choses pas ordinaires au moteur, t'avise point de faire de la voltige et de t'en aller en peinard chatouiller le trembleur ou tracasser le fil de bougie... laisse faire, et ramène-toi d'abord à terre par un bon coup de plané, quitte à l'expliquer ensuite avec tes soupapes ou ta carburation... enfm si t'as les foies... coupe, mon vieux, coupe l'allumage, y a pas de déshonneur !
Moto à peine a fini de parler que déjà pour Coco, la popularité commence.
C'est un repor^ ter - photographe qui veut de lui une «grosse tête», puis un « ensemble » à bord de Tappareil.
— On peut pas savoir, dit avec une cynique ingénuité, cet opérateur. Si vous veniez à vous « arranger » tout à r heure !.. Ainsi, . . . rinfortuné Jacquard quand il s'est tué... eh bien, j'étais seul à l'avoir...
Il insiste ce reporter-photographe ; il énumère à l'auditoire ému des bénévoles apprentis, sa collection macabre !
Enfin il s'en va, galopant avec son terrifiant instrument en quête d'une chambre noire.
Pendant ce temps, Loupio, le benjamin des élèves, est invité par Moto à mettre le moteur en route.
Le moteur ne part point ; Loupio s'exténue à balancer les pales de l'hélice.
Coco, figé dans son baquet, ne bronche pas. D'abord Moto lui a défendu de bouger 1 Et puis, somme toute, il ne se sent pas autrement pressé... Quoi?... les histoires
de cet imbécile de photographe-reporter... Non... Alors?... Rien...
Brrrrmm... Tout tressaille, gémit, craque, vacille !!... Le moteur est en route, simplement !
Coco perçoit vaguement les dernières recommandations de Moto et, chose curieuse, il entend avec plus de netteté les propos à son adresse de la bande joyeuse des camarades t qui l'encouragent ».
On lui rappelle le tarif.
Une tournée par pièce cassée.
Une aile endommagée : le café et les liqueurs à son compte.
S'il entre dans le petit bois: du Champagne.
Coco le voit, ce petit bois, au loin, très loin. De loin on dirait une touffe d'herbes, mais déjà Coco s'hypnotise dessus.
Les apprentis continuent leurs facéties :
— Tache de battre le record... Rentre pas sans prévenir, dans le hangar.
Le frêle esquif cahote. Le paysage bouge. L'hélice, embrayée soudain, ralentit puis repart, prodigieux ventilateur qui souffle au nez de Coco.
L'oiseau roule sur la plaine.
Voilà Coco tout seul dans l'immensité.
— Gare à décrocher les étoiles en passant... — lui a crié le plus incorrigible, tandis qu'il s'éloigne.
Heureusement elles sont encore invisibles.
Et Coco prend peu à peu de Tassurance. Il effleure une commande au hasard... c'est la bonne... tant mieux... un peu d'avance... Hum. . . ça vous serre le cœur quand l'appareil se soulève de l'avant.
« Coupe, mon vieux, crains pas de couper l'allumage, » a recommandé Moto, et Coco n'a garde de désobéir.
Le petit bois grossit à l'horizon . . .
C'est toute une histoire de virer avec ces machines-là ... On a encore le temps . . . Quelque chose a craqué . . . Bon, voilà l'appareil qui se dresse encore . . .
« Coupe, mon vieux, coupe ...»
— Ça court terriblement, constate Coco qui, sans tourner la tête et rien qu'en baissant les yeux, voit la plaine qui défde sous lui . . .
Il doit être encore assez haut. . . deux mètres, trois, peut-être plus. . .
« Coupe, si t'as les foies ...»
Oui, Coco a les foies. . . Il voudrait bien les y voir, les autres ! . . .
Cahots! cahots! . . . Est-ce que ça tangue, est-il dans les airs? ou bien roule-t-il simplement encore et sont-ce des rugosités du sol?. . . Coco se pose la question; ce n'est pas la résoudre . . .
Tandis que l'aéroplane, emportant l'exbouffon à l'extrémité de la plaine immense, n'est plus qu'un imperceptible point à l'horizon, l'attention de la foule se porte sur
une jolie scène de bergerie qui vient d'apparaître au premier plan.
C'est la princesse Béco qui arrive.
Elle est assise, toute de rose vêtue, avec un cercle d'écaillé sombre dans sa blonde chevelure, au milieu d'une délicate petite calèche attelée à la Daumont, de quatre blancs moutons qui ont, chacun, autour du cou, une faveur bleue tendre.
Les enfants riches, venus avec leurs parents en villégiature à La Bicoque, croient reconnaître, dans ce gracieux équipage, la voiture aux chèvres des Champs-Elysées.
Les enfants pauvres, qui ne connaissent point ce charmant véhicule de l'élégante promenade, ne peuvent formuler la même supposition, mais leurs jeunes cervelles ont été bourrées déjà, à maintes reprises, des récits des légendes et ils s'écrient :
— Ce sont des fées!
D'autant qu'apparaît derrière la princesse, la vieille bonne Lavabo, qui, avec son œil unique, ses mitaines et son gros parapluie, ressemble de façon surprenante à la fée Carabosse, laquelle se montre fréquemment aux enfants, coiffée d'une marmite et à califourchon sur un manche à balai.
Quelques rustres supposent que c'est l'avant-garde d'une troupe de saltimbanques. Heureusement, les gens sensés — et ils sont, par extraordinaire, le plus grand nombre — reconnaissent la princesse Béco et lui rendent les honneurs dus à sa haute situation.
M. Domisoldo se confond en révérences, et Moto, malgré son caractère bourru, salue poliment.
— Oii est Coco? interroge la princesse, de sa voix fïûtée.
C'est Moto qui répond.
Le mécanicien, aussi avisé que sans scrupule, explique à la jolie personne l'essai que fait « son élève ».
— Votre élève? interroge la princesse.
Se peut-il que Coco soit « votre élève » puis-
qu'il est le premier homme-oiseau du royaume?
Moto, sans s'émouvoir, démontre à sa manière que l'aviateur n'est rien et ne peut rien être. Qu'au contraire le fabricant du moteur est tout, absolument tout. Sans le moteur, pas d'aéroplanes. Une panne, l'appareil est immobilisé. Fonctionne- 1- il bien, au contraire, que. . .
Moto va s'embarquer dans des explications techniques et partiales, mais M. Domisoldo, avec le plus grand tact, lui fait remarquer tout bas qu'une semblable conférence pourrait ennuyer l'assistance.
Après un bref colloque entre M. Domi-
soldo et Moto, colloque auquel prennent également part Téditeur et l'auteur, il est décidé que les dessins de Métivet rempla-
ceront avec avantage une discussion sur cet oiseau. . . du moins sur cet oiseux sujet.
Au surplus il se passe du nouveau : sur l'horizon au loin, la silhouette de raéroplane se profile, immobile.
Le moteur s'est arrêté; on ne sait pourquoi. On ne sait d'ailleurs jamais pourquoi!
Et voilà tout le monde qui arrive en courant.
Coco sourit à tous d'un air protecteur. Moto vient par derrière, plus lentement, comme il sied à sa personnalité de professeur.
— Alors, Coco?
— Alors, Moto?
— Ben, c'est pas trop mal pour un début; t'as encore rien cassé.
Coco se rengorge, il descend avec promptitude, bien que sans grâce, promène un regard circulaire et triomphant sur Tassistance ; il va conter ses & impressions » ; mais Moto reprend :
— La prochaine fois, faudra quitter le sol!
Quitter le sol ! Coco n'a donc pas volé ? . . .
11 est si stupéfait, si navré que Moto, abandonnant sa gravité professionnelle, éclate de rire d'abord et lui explique ensuite.
— Penses-tu ! Mais mon pauvre Coco, pour une première fois, je leste toujours l'appareil si bien qu'il ne peut pas s'enlever !... Seulement... inutile de débiner le
truc aux autres... pour eux... tu as volé... et..., ne te frappe pas, ça viendra vite.
Moto — c'est vexant — a dit ces choses devant la princesse Béco.
Celle-ci, inconstante comme toutes les femmes, se laisse embrasser sur le front par l'abominable Moto, mécanicien aussi avisé que sans scrupule.
... Et Coco voit cela !
Coco, à ce spectacle, est rempli d'amertume. Il se souvient précisément de l'heure exquise passée à la fin du chapitre V sur la fenêtre du Palais, au clair de lune, à bécoter Béco ! Alors soudainement inspiré, il entonne avec à propos le grand air d'Othello :
11 n'est pas sur la terre
De peine plus amère Qu'un souvenir de bonheur
En des jours de douleur.
Qu'un souvenir de bonheur Dans la douleur, dans la douleur !
La musique ne l'adoucit point, bien au contraire et il va se mettre en colère lorsque la princesse Béco, s'arrachant aux caresses de Moto, court à Coco et lui dit :
— Mon bon Coco, ne te lâche pas, je t'en prie. Cela n'a aucune importance, puisque je suis toujours une jeune fille absolument ignorante des choses de Taniour.
— Hum ! fait Coco perplexe.
Mais Coco n'est pas encore remis de ces
successives émotions, que le reporter-photographe accourt vers lui :
— M'sieu Coco, regardez la belle photo que j'ai faite de vous.
Et Coco abasourdi, se voit à bord de l'oiseau mécanique, juché dans les airs, passant au-dessus d'une maison!...
Alors, comme son âme honnête ignore les mystères du « truquage », il demeure indécis et finit par douter de la sincérité de Moto.
— Un jaloux, peut-être ! songe-t-il... qui a voulu me diminuer dans le cœur de ma belle princesse !...
Mais deux bras potelés se nouent autour de son cou...
Au cours de l'audience solennelle, protestataires et rhéteurs envisagent la perturbation que le vol aérien provoquera dans la société moderne. — Malgré la situation inextricable, Dodo, le juge somnolent et prévaricateur, prononce un jugement qui satisfait tout le monde.
— Maintenant, dit le roi Jojo, en se frottant les mains, nous ne sommes plus à la guerre, mais au tribunal; qu'on apporte la magistrature !
Après quelques instants d'attente, une porte secrète s'ouvre dans la muraille, et ([uatre robustes laquais déposent au pied du lit royal un confortable fauteuil capitonné de cuir vert dans lequel repose, endormi. Dodo, le juge somnolent et prévaricateur.
Son sommeil est calme et sans rêve, sa respiration régulière et silencieuse. Dodo dort, mais ne ronlle pas.
Gomme il est tassé sur lui-même et qu'il est revêtu d'une longue robe, il a l'air de n'avoir qu'un ventre et une tête. Pas de cou. Le rabat plissé, noué derrière la nuque, frôle son menton à la façon d'une bavette. D'ailleurs, Dodo bave un peu par sa bouche entr'ouverte.
Parfois, il murmure, tout en dormant, quelques-uns des mots les plus usuels de sa profession :
— ... Attendu... considérant... inscrivez, greflier... après en avoir délibéré... confirme... infirme... audience... est... levée... levée... le...
Gela signifie qu'il juge.
Le procureur, les avocats, les plaignants, les témoins, se sont introduits en se bousculant dans le plus grand désordre, derrière la magistrature. Ils envahissent la chambre du roi Jojo, soudain transformée en prétoire; les adversaires s'invectivent véhémentement, parlant tous à la fois. — On apporte le Gode.
On apporte aussi une sonnette qu'agitera frénétiquement, pendant toute la durée du spectacle, un vieil huissier édenté.
Ge vieil huissier édenté, qui a la longue habitude des cours, ayant constaté que tout le monde est à son poste, profère d'une voix glapissante les paroles définitives :
— Nous allons entendre les témoins...
approchez, les témoins.
Tel le sable de la mer, les témoins sont
innombrables. Cela tient à ce que le gouvernement de Jojoïe — comme la plupart des gouvernements — alloue une indemnité de trois francs aux personnes invitées à ester en justice.
Le vieil huissier édenté renvoie la plupart de ceux qui se présentent, afin de ne pas trop grever le budget, et menace les récalcitrants de les faire arrêter ce qui les détermine — par esprit de contradiction — à s'enfuir en courant.
Ne sont acceptés que les gens de bonne apparence.
Durant les préliminaires de la mise en scène, le greffier griffonne des choses inutiles mais incompréhensibles sur un registre énorme.
Jojo frappe trois fois dans ses mains.
L'huissier glapit :
— Témoin numéro un !
Un petit homme s'approche en tapinois du tribunal.
On lui demande :
— Vous jurez de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité? Levez la main droite, dites : « Je le jure. »
Et sans attendre la réponse :
— Faites votre déposition, ordonne-t-on.
Le petit homme déclare :
— Je le jure... Je suis le directeur des Ponts et Chaussées dont l'administration coûte si cher à l'Etat et lui rapporte si peu.
On nous a supprimé les diligences pour leur substituer les chemins de fer et nous n'avons plus eu personne pour subvenir à l'entretien des communications, jusqu'à l'apparition, fort opportune, des automobiles. Mais si l'on permet désormais aux aéroplanes de circuler dans les airs, c'en est fait de notre profitable profession, car, hormis la Voie lactée que revendiquent dans leur département les astrologues, je ne connais point de chemin qui puisse servir à ces hommes-oiseaux.
Sous l'ancien régime existaient les bienheureux péages. Les conquérants du monde
imposaient un tribut général aux marchands qui transportaient des marchandises d'un lieu à un autre. Les simples passants même, devaient payer leur écot.
C'est ainsi que dans le comté de Lesmont, en Champagne, un cheval ayant les quatre pieds blancs payait un franc.
Un Juif devait se mettre à genoux devant les portes du château et recevoir un soufflet du comte ou de son fermier.
Un chaudronnier (avec ses chaudrons) devait 2 deniers, si mieux n'aimait dire un Pater ou un Ave devant le château.
Il est bien regrettable que d'aussi pittoresques coutumes soient abolies !...
— Je le regrette aussi, déclare Jojo, cependant je n'y
puis rien, ma royauté étant, non absolue, mais constitutionnelle... va donc... retourne à tes ponts.
L'huissier glapit :
— Témoin numéro deux !
Un gros monsieur s'approche en souriant, du tribunal.
On lui demande:
— Vous jurez
dire... vérité... toute... vérité... rien... vérité? Levez... main droite... dites... : « le jure... »
Et sans attendre sa réponse :
— Faites... déposition, ordonne-t-on.
— ... le jure... Je suis le directeur des Douanes ; si l'on autorise les aéroplanes...
— Tiens, interrompt Jojo, c'est ici comme dans une Revue : Je suis ceci... je suis cela... par exemple, ça manque de petites femmes...
Le gros homme souriant continue :
— Gomme Ta fort bien exprimé M. Gh.
Richet, le distingué professeur de l'Académie de Médecine à Paris, la première conséquence immédiate de l'aviation c'est l'abolition virtuelle des douanes.
Si l'on peut passer par les airs sans s'arrêter à la frontière, il est clair qu'on pourra transporter dans un aéroplane tous les petits objets soumis à perception.
A vrai dire on peut instituer pour empêcher ce passage, maintes réglementations habiles et gênantes. Par exemple on peut interdire de s'arrêter sur le sol étranger ou de franchir la frontière.
Mais cette interdiction n'est pas possible, car elle suppose une sanction quelconque... il faudrait alors organiser un corps de douaniers aéroplanistes poursuivant les aéroplanes qui se permettraient
de dépasser les limites sacro-saintes de nos frontières terrestres-aériennes.
— M. Gh. Richet, déclare le roi Jojo, a parfaitement raison, je ne vois guère de moyen de vous tirer de là, même avec...
Soudain Jojo s'arrête, pâlit et se dissimule sous sa couverture, craintivement.
— Les grenouilles ! s'écrie-t-il d'une voix terrifiée, qui a laissé entrer des grenouilles ? Que ma chambre soit transformée en prétoire, soit ! mais non en marécage.
Chacun se retourne et regarde stupéfait ! Il n'y a pas de grenouilles.
Jojo a pris pour des grenouilles une délégation des employés de l'octroi qui vient protester.
Conformément à l'usage, tandis que le greffier persiste à noircir son grimoire, le vieil huissier édenté demande au délégué en chef de l'octroi :
— Jurez... vérité... toute... rite... rien q... té!... vez... n... oite... t... Tjure...
Mais Jojo que ces émotions ont brisé, trouve que c'est toujours la même chose et ayant consulté pour la forme Dodo, le juge somnolent et prévaricateur qui n'a pas encore ouvert les yeux, chasse la délégation et fait donner la parole au Procureur.
Le Procureur monté sur un escabeau afin d'être mieux vu, commence son réquisitoire par une pittoresque description des régions célestes, vierges jusqu'à présent, de toute souillure, telle la neige frais tombée !
— Avant la création du monde !... proclame -t-il avec emphase.
Jojo qui écoute, le menace :
— Plutôt que de te voir remonter si loin, je préfère tout de suite l'obliger à l'asseoir.
— Hélas ! reprend le Procureur, je ne pourrais.
J'appartiens à la magistrature debout... mais j'en
arrive aux temps modernes : l'aviation est à l'humanité ce que fut à Damoclès l'épée suspendue au-dessus de sa tête par Denys
TAncien, tyran de Syracuse ; selon Horace :
Districtus ensis cui super impia Cervice pendet non Siculae dapes Dulcum elaborabunt saporem; Non avium citharœque...
— Qu'est-ce qui lui prend? demande avec anxiété Jojo à ses fidèles courtisans.
Ceux-ci ne savent, car leur instruction fut sommaire, mais Dodo s'est à demi réveillé. Il sourit, balbutie :
— Hé... bé... bé... un peu... de latin... n'est pas... malsain... cela en... dort... bien...
ITv^
... Et, en efïet, Dodo, le juge somnolent et prévaricateur se replonge dans les bras de Morphée...
Le Procureur continue :
— Comme disait jadis M. le Marquis d'Argenson, alors lieutenant de police,
voici ce qui résultera de la conquête de Fatmosphère :
« Il y aura des armées aériennes. Nos fortifications deviendront inutiles. La garde des trésors, l'honneur des femmes et des filles seront bien exposés, jusqu'à ce qu'on
ait établi des maréchaussées en Tair et coupé les ailes aux effrontés et aux bandits. Cependant les artilleurs apprendront à tirer au vol. Il faudra dans le royaume une nouvelle charge de secrétaire d'État pour les forces aériennes... »
— Je ne veux rien créer de nouveau!
s'écrie Jojo. Nous sommes déjà beaucoup trop de fonctionnaires et si la conversation doit s'engager sur ce terrain, je préfère l'interrompre tout de suite. Au surplus la situation m' apparaît inextricable... N'y a-
t-il donc personne parmi vous qui puisse la solutionner, — même en apparence — par quelque proverbe, sentence, aphorisme, ou simplement par un bon mot?
Volontiers, aussitôt après, je lèverais l'audience !
Lever Taudience! ! Ces paroles magiques ont pour effet de réveiller complètement Dodo. Le juge somnolent et prévaricateur, à l'idée qu'on va pouvoir s'en aller, frétille comme un poisson remis à l'eau.
Il prononce :
— Le tribunal,
« Après avoir délibéré dans son for intérieur, conformément à la loi, vu sa grande habitude de juger les causes sans les entendre;
« Attendu que le problème que soulève la traversée aérienne de la rivière O par l'homme-oiseau Coco est immense, mais n'aurait d'intérêt au point de vue internationalo-juridique que si la rivière O constituait une frontière ;
« Attendu que l'étude, même rudimentaire de la géographie révèle que les rives de la rivière O appartiennent toutes les deux au royaume de Jojoïe, que par conséquent l'hommc-oiscau Coco en passant d'un bord à l'autre de la rivière O ne s'est point introduit en pays étranger, mais est, au contraire, demeuré constament sur le territoire national ;
« Par ces motifs :
« Le tribunal estime n'avoir pas à connaître d'un cas qui ne s'est point présenté et condamne tout le monde aux dépens. »
— Ha! fait Jojo émerveillé de la sagacité du célèbre Dodo, je savais bien que tu nous tirerais d'affaire par quelque subtilité professionnelle ! Grâce à toi nous voici complètement rassurés ! Merci bien.
Et Jojo, de commander en esquissant un large geste :
— Qu*on remporte la magistrature!...
Comme le dit judicieusement Jojo : la princesse Beco et le mécanicien Moto prouvent qu'ils ne sont pas superstitieux en montant, pour la première fois, dans un oiseau mécanique au chapitre XIII.
C'est le matin.
Un matin du mois de mai.
— Joli mois de mai, quand reviendras-tu ?
— Probablement l'année prochaine, ré~ pond le mois de mai.
Les fleurs embaumées s'épanouissent à la tiède caresse des rayons du soleil.
L'onde claire babille dans le lit des petits ruisseaux.
L^herbe tendre, perlée de rosée, pousse sur la verte prairie.
Au sein des noisetiers toufl'us, les geais caquettent.
Le p«ître des montagnes chante sa tyrolienne.
La brise de l'Océan porte, au large, la prière du marin.
La faux des moissonneurs grince sur les épis de la récolte mûre.
L'Arabe du désert, accroupi dans le sable, invoque Mahomet.
L'Esquimau, sur le seuil de son humble demeure, déguste en hochant la tête, un sorbet à l'huile rance.
La foule qui attend le tramway, dédaignant l'intérieur, s'entasse à l'impériale.
C'est le matin.
Un matin du mois de mai.
Joli mois de mai !
C'est aussi le printemps. Les cœurs des jeunes gens s'émeuvent.
En se promenant à travers la plaine immense, la jolie princesse Béco effeuille une marguerite.
Fidèle à la gracieuse coutume, elle murmure doucement :
Il m'aime Un peu, Beaucoup, Passionnément.
A ce moment précis. Coco apparaît à Béco. Il a fort belle prestance, revêtu de son élégant costume d'homme-oiseau.
Tel le paon ou les enfants mendiants du fin fond de la Bretagne, Coco fait la roue, devant la princesse, afin de la séduire.
Mais la princesse est excessivement rêveuse et distraite.
Les exercices acrobatiques n'ayant produit sur elle aucune impression, Coco a l'effronterie de suggérer qu'on pourrait peut-être jouer à s'embrasser.
— Hélas ! murmure la cliarmante Béco, hélas ! hier je ne voyais point de malice à ce jeu, car j'étais encore tout à fait innocente, mais les sous-entendus des duègnes et l'éveil du printemps m'ont, désormais, partiellement initiée aux mystères de l'amour, du moins, en ce qui concerne la théorie !
Or voici que j'éprouve un désir... mais je n'ose.
— Osez donc, insiste Coco délicieusement troublé par les propos de la princesse.
La princesse Béco rougit jusqu'à la racine de ses cheveux blonds. Sur ses yeux, doux comme la pervenche, s'abaissent les paupières aux longs cils.
Ses doigts, lassés d'effeuiller la marguerite, lâchent la fleur qui tombe, tandis que les deux mains s'unissent en un gracieux geste d'imploration.
La princesse Béco regarde s'il n'y a personne pour l'entendre, hormis Coco qu'elle aime, et, comme ils sont bien seuls dans la plaine immense, elle balbutie presque imperceptiblement :
— Je voudrais jeter mon bonnet pardessus les moulins !
A ce vœu poétique, si délicatement for-
mule, Coco tressaille d'une inexprimable allégresse.
Il sait ce que parler veut dire et d'une voix persuasive, chaleureusement conseille à Béco de se laisser enlever.
— Enlever! dit Béco, je n'y tiens guère, une personne de ma condition ne saurait, j'imagine, accepter offre semblable!
— C'est ce qui vous trompe, affirme Coco ; depuis les temps les plus reculés, les enlèvements sont à la mode dans les meilleures familles :
Jupiter enlève Europe et Ganymède. Pluton ravit Proserpine. Diane, elle - même , enlève Endymion. Les Centaures veulent enlever Hippodamie et les femmes des Lapithes. Hélène, déjà enlevée une première fois dans sa jeunesse, l'est une seconde par Paris.
Les Romains s'emparent des Sabines.
Aidé par plusieurs seigneurs de ses amis, et sur l'instigation du confes-
seur de la dame, le chevalier de Bussy enlève M""* de iNliramion. En 1840, Isabelle de Bourbon, sœur de Fex-roi d'Espagne, François d'Assises, se laisse ravir par un aventurier polonais, nommé Gurowski...
Mais cette longue énumération, bien que textuellement empruntée au dictionnaire Larousse (article : enlèvement), ne détermine pas la princesse Béco à obtempérer au désir de Coco.
Obstinée, elle répète :
— Les moulins... je voudrais jeter mon bonnet par-dessus les moulins !
Coco, peu entêté, ne demande pas mieux, mais oii y a-t-il des moulins... même un seul ?
Précisément, en scrutant l'horizon de leurs yeux brillants d'amour, Coco et Béco découvrent en même temps, une petite demeure coiffée d'un toit pointu, perchée sur une patte avec une croix de Saint-André devant la poitrine, dont les quatre branches ont l'air d'être les coques d'une cravate
lavallière aux gigantesques dimensions!
— C'est un moulin !
— C'est un moulin !
Foulant aux pieds la tendre herbette, Coco et Béco, se tenant par. la main, courent dans la direction du moulin.
Le moulin, tout petit vu de loin, grossit à mesure qu'ils s'approchent. Lorsqu'ils
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sont à le toucher, le moulin se révèle immense.
— Jamais, gémit navrée la princesse Béco, jamais je ne pourrai jeler mon bonnet par-dessus ce moulin. C'est trop haut!
En vain elle s'applique, elle s'efforce en vain ; la charmante princesse fond en larmes et Coco, désespéré de la voir en ce triste état, part, après avoir décidé d'aller chercher une échelle, du haut de laquelle,
aisément, Béco pourra jeter enfin son bonnet par-dessus le moulin.
— Béco... Béco... fait une voix railleuse.
— Qui m'appelle ? interroge en souriant la princesse, surprise au milieu de son désespoir.
Une grosse figure couverte de cambouis apparaît à la fenêtre du moulin.
C'est Moto, le mécanicien avisé et sans scrupule.
— Peuh ! ricane-t-il, en désignant Coco parti au loin, il faut être rien bête pour aller chercher une échelle.
— C'est parce que le moulin est trop haut, explique honnêtement la princesse Béco.
— Probable! reprend Moto... Mais le plus simple, s'il est trop haut, c'est de rabaisser!
Et tandis que la charmante princesse le regarde aimablement, Moto, le mécanicien avisé et sans scrupule, sort de la petite maison et, armé d'une scie, se met en devoir de couper le pied unique qui fixe le moulin au sol.
Eu quelques instants l'opération est
— Dommage, mur- V'X J A-^^ \ mure Moto, qu'on
n'ait pas prévenu le cinématographe...
Enfin, j'espère que Métivet ne m'oubliera pas. ,
Puis il s'adresse à la princesse.
— Désormais, ajoute-t-il, rien de plus aisé que de jeter votre bonnet par-dessus le moulin.
Le moulin en effet, posé sur la terre, a diminué dans la proportion d'un homme ordinaire qui deviendrait homme-tronc.
Les quatre branches de ses ailes n'en paraissent que plus gigantesques.
En outre, ce rustique immeuble, mutilé par Moto, ressemble à un aéroplane à carrosserie fermée, du dernier confortable.
— Parbleu! suggère Moto qui vient de faire cette intéressante remarque, j 'parie un demi-setier que, pour peu qu'on balance un coup les ailes, toute la boutique va s'envoler... Ça colle?... J'vous enlève-t-y, princesse?...
La princesse Béco depuis cinq minutes a beaucoup réfléchi aux propos tenus par Coco sur THistoire de V Enlèvement à travers les âges depuis les temps les plus reculés jusquà nos jours. Elle a reconnu que des précédents notoires pourraient être invoqués par elle, le cas échéant...
Et... le cas échet.
La princesse Béco, délicieusement émue à l'idée d'effectuer son premier voyage dans les airs, accepte avec enthousiasme la proposition de Moto...
Elle entre avec lui dans la petite maison. Les ailes aussitôt se mettent à tourner..,
L'appareil s'envole emportant Béco et Moto jusqu'à l'entrée du Paradis...
Coco revient juste pour les voir partir.
Afin de les suivre des yeux le plus longtemps possible, Coco monte à l'échelle...
Tandis que, transportés dans les parages du septième ciel, la princesse Béco et le mécanicien ]Moto prolongent autant qu'ils peuvent leur admirable promenade, se moquant du qu'en-dira-t-on, le roi Jojo, prévenu en hàle de l'aventure par la rumeur publique et Veto le gendarme, rit à ventre déboutonné, à l'idée que les jeunes gens ont fort bien dupé, pour une ibis, Coco, ex-boufTon du royaume, promu pre-
mier homme-oiseau de Sa Majesté, ci-devant personnage ridicule et pour le présent sur le point d'être,..
— Mais, Sire, interrogent simultanément Dico, érudit officiel, et Pipo, l'illustre mathématicien, Sire, quelles conclusions psychologiques et scientifiques, nous ordonnez-vous de tirer de cette affaire?
Ayant enfin cessé de rire :
— Aucune, répond le bon roi, si ce n'est que la princesse Béco, ma fille, et ce Moto, que je ne connais pas, sont des personnes fort peu superstitieuses pour avoir osé monter pour la première fois dans un oiseau mécanique... au chapitre XIII !I