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CHAPITRE XV

A l'issue du Meeting International une surprenante aventure vaut à Coco et à Béco la Médaille d'honneur. Jojo 1" se proclame Roi de l'air et l'Aviation triomphante, par la bouche innocente de l'héritier de la couronne, détruit le dernier conte de fées.

Depuis l'annonce du grand meeting international organisé à Petiny-d'Aviation sous le haut patronage d'honneur du roi Jojo, l'animation règne h l'aérodrome.

Sa Majesté, de plus en plus désireuse d'être initiée aux coutumes des hommesoiseaux, se promène incognito dans la foule, accompagnée seulement d'une centaine de courtisans.

Le monarque, qui désormais a fait de M. Abraham Domisoldo son confident, lui communique ses pensées que le surintendant des vols vend aussitôt à la Presse ; cela provoque une certaine indignation au

Palais, notamment chez les moines historiographes qui n'ont plus rien à faire et chez Dico, l'érudit officiel, qui bénéficiait autrefois du profit des révélations indiscrètes.

Mais Jojo n'a cure des querelles intestines.

Il dit tout haut :

— Les véritables mœurs des hommesoiseaux n'ont — à mon sens et c'est assurément le bon — absolument aucun rapport avec les racontars du savant officiel Dico et de l'illustre mathématicien Pipo .

« L'observateur avisé qui rédigera plus tard cette ornithologie retiendra simplement, sans en tirer de conclusion, une série de faits qui pourraient être l'objet de chapitres dont les sommaires seraient les suivants :

c< L'homme-oiseau se réveille avantl' aube et ne se couche guère qu'après minuit.

c( L'homme-oiseau vole de préférence de très bonne heure le matin, ou tard dans la soirée, parfois à la tombée du serein.

« La conversation des hommes-oiseaux porte volontiers sur des choses légères. Entre eux, ils échangent des propos à bâtons rompus et profèrent beaucoup de paroles en l'air.

(c Ils se nourissent de vol-au-vent, hormis mon ex-bouffon Coco et la jolie princesse Béco, ma fille, qui se mangent exclusivement l'un l'autre, de baisers.

« Lorsqu'ils dansent pour se distraire, les hommes-oiseaux, font de préférence des ailes de pigeon.

« L'homme-oiseau ne vit pas seul :

« Il est affligé d'une multitude de parasites :

« Femme, famille, enfants, parents. (Accessoirement petite ou petites amies) Collaborateurs, admirateurs, élèves, administrateurs, acquéreurs, journalistes. Enfin imprésarios-managers .

«... Seuls mon ex- bouffon Coco et la jolie princesse Béco, ma fille, se suffisent à eux-mêmes! »

Ayant ainsi parlé, le bon roi s'applaudit de toute la force de ses deux mains l'une claquant l'autre, puis il ordonne avec solennité.

— Que le Meeting commence !

L'ordre royal se répète de bouche en bouche et finit par arriver aux oreilles de Moto le mécanicien avisé et sans scrupules.

Depuis la veille au soir, Moto déjà chevalier d'Industrie, ainsi que l'on sait, a été promu par Jojo « Commissaire au virage de la piste en hauteur ». On lui a adjoint comme second, M. Mouche, anobli sous les noms de : Mouche du Coche, Comte à dormir debout.

Pour satisfaire au désir de Sa Majesté, Moto va entreprendre la classique et d'ailleurs inefficace « tournée des hangars ».

Il sollicitera les aviateurs de sortir et ceux-ci s'y refuseront, prétextant mille excellentes raisons pour s'abstenir : ratés au moteur, insuffisance de public, vitesse exagérée du vent, etc..

Moto s'en ira désespéré en apparence et alors, soudain, les appareils sortiront... Il aura suffi qu'un seul aviateur fasse semblant de se préparer...

Mais quelque chose d'inattendu se produit :

Sans attendre le signal officiel, un aéroplane s'est envolé : dans la brume ouatée de Taube apparaît sa silhouette.

L'appareil a d'abord décrit une courbe élégante en s'élevant au-dessus du sol.

Poursuivant sa trajectoire de projectile, peu à peu modéré dans son élan par la résistance de Tair, il descend lentement, puis, prenant une approximative tangente, s'en vient toucher le sol et se confond avec les bruyères au milieu desquelles il a atterri.

Lorsqu'un appareil atterrit — c'est encore un usage en vigueur dans le monde des hommes-oiseaux, — tous les mécaniciens et ouvriers qui se trouvent dans le voisinage prennent le pas de course et vont, aussi vite qu'il leur est possible, rejoindre l'aviateur et son engin, que diverses contingences, encore ignorées, ont déterminé à interrompre le vol.

Ayant vu l'aéroplane tracer cet arc de

cercle, Moto, qnittant précipitamment son absinthe, se met à la tète de Téquipe d'élèves et dit :

— C'est Bouchard qu'a sorti avec le « taxi ».

La double histoire de Bouchard et du taxi se résume en quelques mots :

Moto ne savait plus que faire du moulin à vent, transformé en appareil d'essai, et baptisé le « taxi » . Trop lourd pour tenir l'air, il ne volait qu'à la condition d'être précipité sur le sol du haut d'un mamelon abrupt. Moto n'en voulait plus, qu'allaitil en faire?

Sur ces entrefaites, Bouchard, ex-roi, lui aussi, comme M. Mouche du volant- automobile, gaillard de poids — 120 kilos! — était venu à Petinyd' Aviation.

Il lui fallait un appareil solide, coûte que coûte.

Il n'est de chaussure qui ne trouve son pied !

Gela avait coûté, mais Bouchard avait eu le « taxi »

Depuis lors il s'était « essayé » s'acclimatant lui-même, trompant les attentes, ne s'élevant pas

quand on y comptait, s' élevant quand on n'y comptait pas...

Moto et son équipe, arrivés sur les lieux deFatterrissage, y trouvent Bouchard assis, au milieu d'un amas de bois cassé.

Les cinq pneus des cinq roues ont éclaté, ce qui courrouce singulièrement Bouchard :

— Car, dit-il, avec apparence de raison, c'est pas la peine de faire de l'aviation pour avoir les mêmes embêtements qu avec les autos... Et encore quand tous les pneus d'une auto crevaient à la fois, il n'y en avait jamais que quatre !

Bouchard apostrophe véhémentement Moto :

— C'est de l'article de bazar vot' « camelote » d'appareil! Ça casse comme du verre...!

Moto, avec assez d'à-propos, rectifie :

— Comme du bois !

— Comme du verre, que je vous dis, reprend Bouchard. Ce qu'il me faut, à moi, c'est du solide, du bien fait : vous allez d'abord me mettre du pneu de 120 de section, cliappe de course sur ces roues-là ; puis faut me doubler ces haubans à leur base, d'une équerre en acier. Faudra aussi m' armer le fuselage avec du fer en U... C'est comme l'hélice... au lieu d'aluminium... collez-moi de bonnes pales de fonte. . . Et aussi. . . des chaînes de vélo pour les transmissions? ça n' me va pas ! . . . j'veux de la chaîne qui « soye » de la chaîne ! . . .

Moto, qui s'attendait à des reproches amers sur le poids exagéré de l'ex-moulin à vent, devenu « taxi », promet tout ce que veut Bouchard.

On rapatrie sur un camion, le bois cassé, au hangar, et on va boire ensuite.

... Quelques instants après l'appareil, consolidé selon les indications de Bouchard, est prêt.

Mais on attend, comme d'ordinaire, la nuit tombante pour effectuer les essais.

Bouchard pendant ce temps « emménage ». Le terme est propre :

Par crainte des crevaisons, il emporte : une bouteille d'air comprimé (20 kilos), deux accus de rechange {60 kilos), une hélice en supplément (19 kilos), sa valise, un sac d'outils, la lampe à souder.

Il a plu la veille. Le sol détrempé est mou.

Lorsqu'on sort l'aéroplane, ses roues entrent jusqu'au moyeu dans la boue.

— Bah! fait Bouchard en s'installant dans le baquet, on en sortira... poussez.

L'équipe de Moto pousse.

Le moteur ronfle. L'appareil s'anime un peu. Gomme il oscille à droite, à gauche, le bout des ailes s'endommage.

— Ça va bien, poursuit Bouchard, les ailes, c'est fait pour être démoli.

Elles le sont en effet, au cours de cahots plus violents. Les deux vastes surfaces du monoplan se rompent net et s'étalent à plat dans la terre grasse.

— C'est égal, crie Bouchard, enchanté, mes pneus à double chappe sont un peu là, je pense... pas de danger qu'ils crèvent... et mes chaînes donc ! ...

L'appareil, privé de ses ailes, ressemble dès lors à un oiseau, mince démesurément, déplumé, à un long fuseau.

Allégé, n'offrant plus de résistance à l'air, il s'arrache de la boue, part à belle allure, roule sans peine sur le sol fangeux... Bouchard disparait à l'horizon. . .

Lorsqu'il revient, on lui demande par politesse :

— Avez-vous volé ?

— Non, répond Bouchard, mais je m'en contreficlie, car j'ai fait du 140 de moyenne sur les terres labourées avec ce truc-là.

Décidément il n'y a qu'un mauvais aéroplane pour faire un bon auto de course...

Vous pensez si je vais engager l'oiseau en question dans la prochaine épreuve deTAutomobile Club de France !...

Si Bouchard demeure fidèlement inféodé à la locomotion mécanique terrienne, entre temps, par les airs, des performances

sensationnelles ont été accomplies. Les records delà hauteur, de la distance, du nombre des passagers, de la durée, de la vitesse, ont été établis de telle sorte (ju'il sera désormais impossible de les battre.

Tous les Grands Prix considérés jusqu'alors comme utopiques ont été gagnés par de très habiles et fort extraordinaires aviateurs venus au INIeeting International de tous les coins du monde.

Ce sont des milliardaires aniiîricains, des ingénieurs à idée fixe, des espions de

Germanie, des réparateurs de bicyclettes, des gens du monde, un illettré, un ancien commis voyageur, un grand-duc, plusieurs militaires de divers grades, quelques notables commerçants.

Ils appartiennent tous à la classe des héros.

L'un vole si vite qu'on ne le voit point passer; l'autre s'élève si haut qu'il s'égare parmi les étoiles ; un troisième reste en l'air si longtemps que parti jeune encore il redescend chargé d'années.

... Mais le Meeting tire à sa fin. Or il reste encore à distribuer la médaille d'honlieur de Jojoïe à l'aviateur ou à l'équipe qui aura accompli la chose la plus surprenante au cours d'un vol aérien.

Dans ce but, le roi Jojo, revêtu des insignes qui distinguent du commun des mortels les gens de sa profession, a pris place au milieu de la tribune officielle, toute tapissée de velours rouge galonné d'or.

La Cour au complet se tient derrière lui.

De même que dans une comédie, les principaux interprètes, sous des prétextes futiles, réapparaissent à la scène finale, Dico, Pipo, Dodo, Schako, Lavabo.. Veto, Bobo, Domisoldo, Moto, sont là, tous, sauf Coco et Béco qui vont, dans un instant seulement, efi'ectuer leur entrée.

En effet, du hangar capitonné, comme une voiture de déménagement, où s'abri-

tent les amours de Tex-bouffon et de la jolie princesse, soudain rompant le silence impressionnant du crépuscule, l'use un ronron d'une telle douceur que l'on se demande s'il s'agit d'un moteur qui marche ou d'un cœur qui soupire?

Il s'agit des deux à la fois.

Avec grâce, un appareil sort. C'est un monoplan d'une extrême élégance, semblable à une nef et à une libellule. Ses

ailes sont délicates et transparentes. La queue est longue, fuselée, harmonieuse de forme. Le corps puissant et svelte. Quant à l'hélice qui tourne à l'avant, elle resplendit si étincelante dans le miroitement des ultimes rayons du soleil couchant, qu'on dirait à la voir, un bolide lumineux, déliant l'atmosphère.

L'oiseau mécanique fait d'abord quelques bonds sur le sol; son corps léger frissonne à la caresse de la brise, oscille; peu à peu, il s'élève, hésitant, incertain.... sa volonté s'aflirme, son allure s'accélère....

aft

impatient, le voilà décidé, qui pointe en se dressant puis, rapide de plus en plus, il charge vers Tazur incendié du crépuscule, paraphant sa trouée d'un éphémère panache de fumée diaphane..., comme les comètes telles qu'on les représente dans les livres d'images.

Coco et Béco tendrement enlacés l'un à l'autre sont les gracieux pilotes de la net' admirable qui les transporte au faîte du ciel!... Chacun s'arrête de parler, pour — interdit — les contempler ! . . . C'est la Beauté qui passe dans son plus magnifique équipage !

Mais oh! l'angoissant spectacle!...

Quelque chose soudain s'est détaché de l'aéroplane et lentement. . lentement...

descend des nues pour tomber au beau milieu d'un nid touffu de verdure.

De quoi s'agit-il?

Le roi Jojo, très intrigué, questionne successiA^ement ses conseillers et tous s'avouent incapables de lui répondre.

Que faire?

Avec beaucoup de présence d'esprit, M. Domisoldo suggère :

— Allons voir!

Mais une Cour ne se déplace pas comme cela. Néanmoins l'idée plaît en principe au roi Jojo qui fait venir le chef du Protocole afin d'en discuter avec ce haut fonctionnaire.

Cependant Coco et Béco se sont em-

pressés d'atterrir et bien avant que n'arrive le Roi ou même l'indispensable Moto avec son équipe, ils ont découvert ce qui a été pondu par l'aéroplane.

C'est un œuf!

Un gros œuf, gros comme un œuf de Pâques !

La coquille — une coquille en sucre — est toute craquelée.

Coco et Béco, avec mille précautions achèvent de la briser pour savoir ce qu'elle

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contient. Or, voici qu'apparaît à leurs yeux stupéfaits, un minuscule aéroplane!... Ce n'est pas tout : cet aéroplane est monté par le plus délicieux bébé qui soit au monde! La jolie princesse, très émue, presse tendrement sur son cœur cet incomparable cadeau que lui fait évidemment le dieu Amour, tandis que Coco, tout attendri, se sent bète à pleurer... et pleure !

A ce moment le roi Jojo, suivi par toute la Cour, arrive.

Il voit ce touchant spectacle, bat des mains, ce qui est chez lui le signe d'une extrême satisfaction, et s'écrie :

-7- Parbleu, voilà bien le plus extraordinaire phénomène que j'aie constaté depuis que la Jojoïe est transformée en royaume aérien î

J'attribue, cela va sans dire, la Médaille d'Honneur, avec tous les profits qu'elle comporte, à Coco, mon gendre, àBéco, ma fille et à leur progéniture.

Quant à moi pour me récompenser de mon initiative, je me consacre et sacre incontinent : Jojo i^' Roi de l'air !

Aussitôt les trompettes sonnent à tous les échos et l'on tire cent un coups de canon.

Cette cérémonie, bien que célébrée dans la plus stricte intimité, a un retentissement considérable à travers le monde civilisé.

Le peuple de Jojoïe fraternise avec les peuples voisins et l'allégresse universelle ne tarde pas à sombrer, selon l'usage, dans la plus crapuleuse des orgies.

. . . Cependant la famille royale s'est retirée dans les appartements privés du Palais.

La jolie princesse Béco un peu fatiguée, et dont la pâleur accroît encore la distinction, repose sur sa chaise longue; Coco,

d'un air important, confère avec Bobo, le docteur dans une pièce voisine .

— Il faut à la jeune mère, après ce gros événement, recommande Bobo, deux semaines de calme et... pas de promenade en aéroplane.

— Oui, oui, fait Coco, j'ai compris.

Le roi Jojo, paisiblement, a gagné sa chambre à coucher.

Il est tout seul. C'est un peu le sort des vieux et Jojo se sent vieilli depuis qu'il est grand-père.

Comme il se frotte les yeux en se mettant au lit. Lavabo, la nourrice, qui fut fée autrefois, entre et s'approche de la couche royale.

Elle tient dans ses bras, avec des précautions infinies, le jeune héritier de la couronne : TAéroenfant :

Très maternelle, Lavabo dit au monarque assoupi :

— Il faut que désormais l'aïeul sache de belles histoires pour les conter à son petit-

fils... et puisqu'il a sommeil, je vais lui apprendre l'histoire de THomme au sable : Il y avait une fois...

Longtemps, longtemps la vieille Lavabo parle des lutins, des elfes et des génies... Elle explique que l'un d'eux, un bon gnome, qui fut « lare » autrefois, s'en va de par le monde lorsque arrive la nuit, saupoudrer les paupières d'une poussière merveilleuse et magique qui prévient des insomnies, procure le doux repos... La

vieille Lavabo parlerait bien encore, mais voici qu'au murmure berceur de sa voix chevrotante le petit enfant s'est réveillé. Il a entendu.

Il rit !

Et alors — ô surprise qui n'est pas sans laisser un peu d'amertume, car il est bon de croire aux choses incroyables ! — l'aéroenfant, créature d'essence éminemment moderne, malgré son extrême jeune âge, interrompt Lavabo pour s'écrier d'une voix, déjà ironique, hélas : !

— Mais non, bonne vieille fée, tu dis des bêtises. L'homme qui dans les yeux jette du sable pour endormir.., c'est tout simplement un aéronaute qui vide son sac de lest, du haut d'un dirigeable !

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