CHAPITRE XIV
La Cité moderne, Petiny-d 'Aviation, étant achevée, M. Domisoldo, promu surintendant des vols, conduit le roi Jojo, déguisé en pèlerin, dans les milieux propices à rétudedes mœurs et coutumes nouvelles.
Plusieurs mois se sont écoulés pendant la seconde que le lecteur vient d'employer à passer de la page précédente à celle-ci.
Le roi Jojo, confortablement installé sur le toit-terrasse du Palais, bat des mains, ce qui est chez lui le signe d'une extrême satisfaction.
Sur l'initiative avisée de ce bon monarque, la Jojoïe est désormais organisée pour être le premier, le meilleur et l'unique royaume de l'air.
C'est M. Abraham Domisoldo, récemment nommé surintendant des vols, qui a réalisé ce tour de force de doter le roi Jojo d'un Etat à plusieurs étages, d'une capitale modèle qui s'appelle Petiny-d'Aviation et
aussi, tout particulièrement de quatre ailes, le corps de bâtiment principal du Palais, appartenant à Sa Majesté.
De son toit-terrasse, Jojo contemple les alentours.
Certes, la superficie du territoire est toujours exiguë, mais, lorsque Jojo considère son royaume de haut en bas ou de bas en haut, celui-ci apparaît tellement immense que le roi en éprouve le vertige.
On fait alors appeler Bobo, le docteur, qui administre à Jojo un remède — un remède souverain, naturellement — et le roi, vite remis de son indisposition, recommence à boire, chanter, rire avec les courtisans, ses amis et familiers de l'entourage.
Soudain F harmonieuse mélodie d'une voix bien connue monte, respectueusement et par l'ascenseur électrique, jusqu'aux oreilles de Jojo.
— Je parie un sou, s'écrie le Roi, que voici venir M. Domisoldo, surintendant des vols et maître-chanteur attitré du Royaume.
C'est lui !
Jojoagagné ! Honnêtement, il prend un sou dans sa poche droite et le met dans sa poche gauche.
— Qui paie ses dettes s'enrichit, profère-t-il tout joyeux.
Puis, apercevant M. Domisoldo prosterné à ses pieds :
— Relevez-vous ... Et fournissez-moi quelques explications de nature à me satisfaire.. . Tout d'abord, M. Domisoldo, êtesvous un fripon ?
— Non, Sire. Je suis un honnête homme : Quarante années d'un passé sans tache prouvent surabondamment . . .
Jojo interrompt :
— M. Domisoldo, si ce que vous dites était exact, j'en serais fort dépité. Mais je me console à l'idée que, précisément, votre audace à mentir constitue un élément de friponnerie de plus, à votre actif.
Je vous tiens pour malhonnête et cela me convient. A ma question — que je vais vous poser à nouveau — gardez-vous de répondre autrement que par l'affirmative : M. Domisoldo, êtes-vous un fripon?
— Oui, Sire !
— A la bonne heure !
Après avoir poussé quelques soupirs de satisfaction, le roi Jojo reprend :
— Les personnes honorables sont d'un commerce nécessaire, mais ennuyeux et nullement instructif ; ce ne sont ni Lavabo,
ma b onne, ni Dico Térudit officiel, ni Pipo, l'illustre mathématicien, ni Dodo, le juge somnolent et prévaricateur, ni Schako, le brav' général, ni même Veto, le gendarme, qui pourraient me renseigner sur ce qui se passe réellement dans mon nouveau royaume. Or, je grille de connaître, en ses petits détails, l'existence du bon peuple... et je compte sur votre indélicatesse notoire, sur votre indiscrétion proverbiale pour ne rien me celer.
. . . Déguisés en pèlerins, le roi Jojo et M. Domisoldo se promènent à l'aventure par les rues, boulevards, places, esplanades, carrefours, cours et impasses de Petiny-d' Aviation .
Cette cité moderne est pleine d'imprévu :
Les concierges sont installés au « cintième» étage.
L'entresol s'appelle l'entreciel.
Certains propriétaires, pour ne point trop modifier les habitudes, ont construit leurs maisons à l'envers comme cela s'était fait à l'Exposition de 1900.
D'autres ont superposé immeubles sur immeubles.
Mais les détails architecturaux de Petinyd'Aviation intéressent médiocrement le roi Jojo, trop grand psychologue pour être préoccupé des choses matérielles.
— Présente-moi donc, dit-il à M. Domisoldo, quelques curiosités locales. Chaque ville, à l'ordinaire, possède ses phénomènes. Petiny-d' Aviation, cité essentiellement originale et neuve, n'aurait-elle point d'attractions?
— Si fait, réplique M. Domisoldo, rapportez-vous-en à moi pour être convaincu que j'ai pris mes précautions ; tout est préparé d'avance et en vérité de façon si subtile qu'on peut croire les rencontres que nous allons faire et les événements qui vont se produire, comme étant uniquement dus au seul fait du hasard ! . . .
— C'est bien ainsi que je l'entends, approuve Jojo.
Tandis qu'ils errent au gré de leur fantaisie,un spectacle délicieux attire et retient l'attention des deux pèlerins :
C'est une sorte de bergerie-pantomime
qui pourrait faire un poétique scénario de cinéma.
M. Domisoldo dans la crainte que Jojo ne comprenne pas très bien ce qui va se passer, le lui explique au fur et à mesure que se succèdent de véritables petits tableaux vivants :
— Voici, dit-il, Epistemon Gamar ; c'est un simple, un innocent. On lui a promis
le royaume des Gieux car il est pauvre d'esprit, mais en attendant il veut goûter du Paradis terrestre.
Au travers de la haie, il entrevoit Guillemette qui lui paraît être incontinent ce qu'il peut connaître à la fois de plus rose, de plus blond et de plus joli au monde.
Guillemette, fdle d'un riche métayer, s'occupe de l'éducation d'une mésange déjà apprivoisée.
Elle sourit à la gracieuse petite bête et celle-ci, pour n'être point en compte de politesse, vient picorer du grain dans le creux de sa main.
Epistemon Gamar imagine, dans sa candeur naïve, que peut-être Guillemette
voudra l'aimer. Etrinnocent le demande à la maligne fille, tout simplement, comme ça, par-dessus la haie!!! On n'a guère idée de courtiser ainsi une demoiselle.
Celle-ci répond :
— Je n'aime et n'aimerai jamais que les oiseaux !
De là à conclure que, pour atteindre le cœur de Guillemette il faut devenir oiseau, rien n'est moins compliqué, même pour un innocent,
Epistemon Gamar songe donc sérieusement à cette transformation et va entretenir du projet une vieille du pays experte en maléfices, philtres et sortilèges.
— D'aucuns racontent, dit la vieille, que jadis les enfants de Matebrave furent changés en cygnes et que des hommes en Thrace devenaient oiseaux après neuf immersions dans le marais de Trilomac, mais rien ne justifie que ces propos ne soient point mensongers !
Epistemon Gamar ne les met cependant pas en doute, caries âmes simples, comme est la sienne, ne sont guère accessibles à Thésitation. Aussitôt il va se jeter dans la mare qui croupit au bas de la métairie. On est accoutumé aux extravagances de cet innocent et nul ne s'étonne de le voir: «... Tout dedans Teau caché comme ung canard au plonge excepté ung peu du nez pour respirer... »
Ainsi que dit Pa-
nurge d'un homme
qu'il avait découvert
en la chapelle de Saint-Pierre de Rome,
trempé de la sorte dans le bénitier, pour
conjurer le mauvais esprit.
Lorsqu'il sort de la mare, Epistemon Gamar s'approche de la haie derrière laquelle il aperçoit Guillemette.
Il dit.
— Guillemette, Guillemette, ohé ! n'ai-je pas Tair d'un oiseau?
Guillemette se prend à rire, puis lance des pierres au mécréant, car il est sale et tout couvert d'herbes impures.
Epistemon Gamar retourne dans la mare.
La vieille n'a-t-elle pas dit que les hommes de Thrace ne se transformaient qu'après neuf expériences ?
Il revient une deuxième fois tout ruisselant se présenter à Guillemette qui le menace d'une fourche, puis d'un gros chien.
Les simples sont des amants entêtés.
Trois, quatre fois, cinq fois, Epistemon Camar réapparaît, de plus en plus apitoyant et lamentable devant la cruelle Guillemette.
Et celle-ci, successivement, pousse des cris perçants pour ameuter le monde, lui fait donner du fouet par les butors de la métairie et, finalement mettre le feu aux chausses par des mégères à son service.
Epistemon Camar, sans désespérer pour cela et vite oublieux des mauvais traitements, retourne à la mare.
La neuvième fois doit être décisive. Le simple l'a comptée sur ses doigts et en attend une bonne aventure...
Or, il advient qu'Epistemon Camar, après avoir plongé, ne reparaît point à la surface de Teau !
Au tableau suivant :
Un grand oiseau — est-ce Epistemon? — d'une blancheur éclatante, d'une forme inconnue dans le pays, mais d'une extrême beauté, vient tournoyer autour de Guillemette...
Celle-ci l'appelle d'un sourire engageant.
Lors, l'oiseau se pose sur son épaule ; puis s' étant penché vers son sein, lui arrache le cœur d'un coup de bec et l'emporte tout sanglant dans l'infini des nues !...
— Mais cela n'est pas gai du tout, sanglote Jojo ; n'as-tu point quelque chose de comique à me faire voir désormais ?
M. Domisoldo n'est jamais embarrassé :
— Il faut de tout, Sire ! j'ai en effet du plaisant à vous montrer.
... Les deux pèlerins errent au gré de leur fantaisie, lorsque derechef un spectacle tragique attire et retient leur attention.
C'est encore une sorte de pantomime anglaise qui pourrait faire un sensationnel scénario de cinéma.
M. Domisoldo, convaincu que Jojo ne va pas comprendre, lui explique au fur et à mesure qu'ils se succèdent, les véritables petits tableaux vivants :
— M""*" Mouche, que l'on voit chez elle par la fenêtre ouverte, vient de consulter le réveille-matin pendu au mur de sa cuisine, au-dessus de la boîte à sel. Elle s'aperçoit que M. Mouche, son mari, est encore en retard pour le dîner.
Elle remue nerveusement sa cuiller de bois dans le « roux » qu'elle prépare, coiffe une marmite ouverte de son couvercle de fonte, s'essuie le front qui transpire, avec la manche de son corsage et grommelle :
— J'm'en vas y conter queuqu'chose.
M"'" Mouche n'est pas distinguée.
M. Mouche l'a épousée voici environ une quinzaine d'années, alors que celle-ci était cuisinière de son état; M. Mouche, ouvrier serrurier.
C'était un couple assorti, digne de l'existence la plus paisible et la plus obscure.
Mais l'automobilisme était né, séduisant
l'esprit audacieux, avisé de M. Mouche qui, lâchant la serrurerie s'introduisait dans l'industrie nouvelle, devenait chef d'équipe, contremaître, mécanicien de coureur, enfin coureur et roi du volant.
Dès lors M"'" Mouche dont l'époux, à l'issue d'une victoire, avait été présenté à un secrétaire du roi, s'était retirée des cuisines des autres, n'exerçant plus dorénavant son art que pour son compte personnel.
A l'inverse de ce qui se passe dans le sport, de «professionnelle » elle était devenue « amateur ».
A Petiny-d' Aviation, le couple avait édifié, sur une fraction des terrains lotis, un immeuble carré, en briques multicolores, agrémenté de meulières, surmonté d'un toit rouge. On avait mis un jardin autour, dans le jardin une pièce d'eau, dans la pièce d'eau, des rocs. Au milieu de la pelouse une boule-miroir. Le tout s'amortissait sans douleur, par traites mensuelles de 187 fr. 5o.
L'aviation s'étant développée, M. Mouche, roi du volant honoraire, adoptait aussitôt l'aviation ; Mouche ! un beau nom pour un aviateur.
M. Mouche étant devenu homme-oiseau, les choses avaient changé.
Cet homme régulier et normal se levait avant l'aube, disparaissait tout le jour et, chaque soir, dépensait un litre de pétrole
de la lampe, à travailler jusqu'à Taurore.
Il dépensait en outre de l'argent à acheter des morceaux de bois, du fil de fer et de la toile caoutchoutée.
A maintes reprises, M"® Mouche avait dit :
— G'est-y Dieu possible qu'un homme soye assez loufoque pour manger son bien dans des bêtises pareilles.
Etc., etc.
Cela n'avait servi à rien.
Peu à peu les dettes étaient venues. Les traites de 187 fr. 5o demeuraient en souffrance et comme M. Mouche rentrait de plus en plus irrégulièrement pour le dîner, la colère de M™" Mouche allait s'accroissant.
Ce soir-là, M"* Mouche est plus courroucée qu à son ordinaire et M. Mouche, plus en retard que d'habitude.
M"*" Mouche prend une grande résolution.
Son roux ayant brûlé, elle quitte la cuisine et vient au seuil de sa porte, armée du balai.
— Que méditez-vous donc, madame Mouche, avec ce balai ?
Lui disent les gens du voisinage en passant auprès d'elle.
M""^ Mouche répond :
— Je vas fiche une bonne raclée à Mouche pour lui apprendre à faire de l'aréoplane.
Elle dit, l'excellente dame, de V « aréoplane », comme elle dit aussi le « coUidor » .
Peu à peu la foule de badauds locaux grossit; chacun veut voir M"^ Mouche administrer une raclée à son époux, car c'est un spectacle toujours réjouissant.
M""^ Mouche est vigoureuse, la raclée promet d'être bonne .
M""^ Mouche peste fort : avec un grand flux de paroles amères, elle prend à témoin de ses malheurs tout le peuple et même le roi Jojo, que cela distrait prodigieusement.
Elle est si préoccupée, qu elle ne remarque point qu'à un certain moment la multitude ne l'écoute plus, mais, le nez en l'air, regarde avec un stupéfait enthousiasme certaine chose qui se passe dans le ciel.
M""^ Mouche s'aperçoit pourtant de l'ingrate distraction de son auditoire et va ramener sur elle l'attention en frappant de son balai une casserole, lorsqu'elle s'entend appeler :
— Madame Mouche, madame Mouche.
Elle se retourne tout d'une pièce et voit
à la fenêtre du grenier son mari qui lui sourit.
M"^^ Mouche, qui ne s'étonne de rien, demeure pourtant interloquée. La maison
n'a qu'une entrée, M""® Mouche la garde, en gendarme, depuis une heure...
Par où Mouche a-t-il passé?
A cet instant se fait une grande rumeur : musique en tête, la municipalité de Petinyd' Aviation vient féliciter Mouche de son admirable vol!...
Mouche, en effet, est venu de l'aérodrome avec son appareil et, le plus naturellement
du monde, a atterri sur le toit de sa maison!!!
Gomme les journalistes lui demandent ce qui l'a incité à exécuter une aussi périlleuse entreprise, il répond simplement :
— C'est rapport à M"*° Mouche et à son balai ; je n'aurais jamais osé rentrer par la porte, vu que j'étais en retard ! . . .
Le roi Jojo rit du bon tour joué à M""^ Mouche ! M. Domisoldo, sans tirer autrement vanité du succès que son spectacle remporte auprès du souverain conclut modestement :
— Voilà, Sire, quelques aperçus de l'existence actuelle ainsi que des nouvelles mœurs et coutumes du bon peuple de Jojoïe.
— J'en veux pour le moment, répond avec sérieux Jojo, retenir qu'il existe véritablement des hommes-oiseaux en Jojoïe.
Jusqu'à ce jour, j'ai vu venir par le chemin de fer, des boîtes immenses remplies d^objets, en apparence cassés. J'ai vu bâtir des hangars, édifier des tribunes, ériger des pylônes, boulonner des moteurs sur des sortes d'embarcations munies d'ailes, fixer des hélices à l'avant de caisses d'emballage à claire-voie, j'ai vu se constituer des Clubs et des Syndicats . . . mais je n'avais jamais vu voler personne.
J'espérais, — vous avouerai-je, M. Abraham Domisoldo — que sitôt l'ouverture de l'aérocité baptisée par nos soins du nom original de Petiny-d' Aviation, hommes et femmes-oiseaux s'en viendraient nous rendre visite à tire d'ailes par les voies aériennes. Or, si les trains, tramways, autobus, chariots de tous genres sont archibondés, si les automobiles et les vélocipèdes sillonnent les routes, si les navires, en quantité, accostent à l' aéroplage, les nues sont libres et désertes.
C'est pourquoi j'ai failli douter de l'existence des « volateurs » jusqu'au moment où vous m'avez montré ce M. Mouche, atterrissant sur la toiture de sa maison.
M. Abraham Domisoldo a tellement haussé les épaules au cours de cette déclaration qu'il en reste bossu !
Néanmoins il réplique :
— Sire, inconsistant et mol...! Rien n'est plus aisé dorénavant que de vous montrer une multitude d'oiseaux mécaniques évoluant à travers l'atmosphère.
Toutefois il importe d'attirer à vous ces phénomènes par des procédés adroits et séduisants. Les chasseurs d'alouettes em-
ploient des miroirs. Faites scintiller aux yeux des aviateurs quelques appâts d'or ou d'argent, mieux encore. . . de gloire. . .
— J'ai compris, interrompt Jojo. Vous me conseillez d'organiser un grand meeting doté de prix somptueux?
C'est entendu, je l'organise, mais à la
condition que la fête commence de suite car je ne sais pas attendre. . .
Pour toute réponse, M. Domisoldo désigne à rimpatient monarque un point noir à l'horizon. . . Ce point, suivi d'un autre point, grossit. . .
Jojo ajuste ses besicles pour mieux voir et soudain s'écrie :
— Ha! ... Je les reconnais ! C'est Coco, mon ex-boufFon, qui arrive en aéroplane avec la jolie princesse Béco, ma fdle... Mais qui donc les suit dans un équipage ridicule ?
Et M. Domisoldo d'expliquer :
— Moto ! le mécanicien avisé et sans scrupule ; il arrive derrière eux tapi au fond de son moulin à vent aéromobile ! ! !