D' MAGNUS HIRSCHFELD
Quiconque veut saisir le spectacle géant d'une capitale comme Berlin, quiconque, méprisant l'observation superficielle, veut aller au fond des choses, ne saurait négliger la trame discrète d'homosexualité qui altère par son action spécifique chacune des nuances du tableau et qui influe si essentiellement sur la physionomie môme de l'ensemble.
11 est, nous l'avons vu, assez peu vraisemblable qu'il naisse à Berlin plus d'homosexuels que dans telle petite ville ou dans telle région rurale ; mais c'est une supposition fort défendable que ceux qui se trouvent différer de la majorité sous une forme si peu enviable, se portent, consciemment ou inconsciemment en des lieux où, dans la foule ondoyante et diverse, il leur est possible de vivre plus obscurs et, par conséquent, plus tranquilles. Le côté original et singulièrement séducteur de ce désert (T hommes qu'est une grande ville, c'est précisément que l'individu y échappe au contrôle de l'entourage, mieux que dans quelque coin de pro-
vince où tout, sens et esprit, se rétrécit, aux limites d'un étroit horizon... Là, on peut savoir, — et on sait consciencieusement — quand, où, avec qui le prochain a mangé ou bu, a été à la promenade ou au lit... tandis qu'ici, les gens qui habitent sur la rue ne savent pas même, bien souvent, qui loge sur la cour, et, à plus forte raison, ce que font les locataires ; il y a à Berlin des maisons qui hébergent des centaines de familles et des milliers d'individus.
Mais, ce qui, dans une capitale, échappe au profane, l'œil exercé du connaisseur le saisit d'autant plus aisément, qu'en l'absence de toute contrainte, chacun s'y étale, au naturel.
Et c'est ainsi que celui qui sait remarque bien vite dans les rues et les lieux publics de Berlin, outre les hommes et les femmes, au sens reçu du terme, des personnages parfois qui par leurs manières, souvent même par leur mise, se différencient au point, qu'entre le sexe masculin et lo sexe féminin, il a fallu créer un vocable spécial pour le troisième sexe.
Cette expression, — déjà en usage dans l'antique Rome — ne me parait pas précisément heureuse, mais, en tout cas, meilleure que le terme,
d'ores et déjà si employé d'homosexuel (similisexuel), car ce dernier peut fortifier la conception fort répandue d'après laquelle, quand plusieurs homosexuels se trouvent réunis quelquo part, des actes sexuels doivent se produire ou tout au moins être en projet, ce que les faits ne confirment en aucune manière.
Ainsi, lorsqu'au cours de nos esquisses, il sera question d'homosexuels, il n'y aura pas lieu de supposer des pratiques sexuelles de quelque ordre que ce soit. >(Quand, môme, il s'en produit, elles échappent à l'observation, non seulement h cause des pénalités qu'elles entraînent, mais, avant tout, par suite d'un sentiment de pudeur, de convenance, de moralité, tout aussi inné chez les homosexuels que chez les normosexuels : en aucun cas elles ne constituent l'essentiel ; bien plus, elles font souvent complètement défaut. L'essentiel, ce n'est pas tel acte, c'est la nature môme de l'uranien — nous conservons ce nom, après Ulrichs, à ceux qui ont la manière homosexuelle d 'éprouver des sentiments — ; l'essentiel est son attitude visà-vis du sexe masculin et du sexe féminin, ce sont les sympathies et antipathies qui découlent de sa constitution naturelle. Mais, pour celui-là môme
qui connaît de nombreuses particularités typiques spécifiquement propres aux uraniens, bien des cas restent impénétrables, soit que, ce qui n'est pas rare, les indices effectivement saisissables fassent défaut, soit parce que les homosexuels jouent, avec une rare adresse, leur comédie de la vie, qui le plus souvent pour eux n'est qu'une tragédie de la vie — en calquant toutes leurs habitudes sur celles des normaux et en apprenant l'art de dissimuler sagement leurs penchants.
Pour la plupart, ils attachent une extrême importance à « ne pas se faire remarquer ». J'en connais même à Berlin qui ne pratiquent nullement la continence, et qui des années et des années, voire même leur vie durant, ont su donner le change a leur entourage. Il n'est pas rare, en particulier, aux heures où l'on cause entre camarades d'amoureux exploits de les voir, à l'instar de maint traducteur des anciens, déguiser en femme une personnalité masculine.
Les conditions topographiques de Berlin ne sont point sans favoriser pareilles métamorphoses. Tel qui habite le quartier Est et y a ses relations d'affaires ou de famille, peut avoir rendez- vous des années dans le quartier Sud avec son ami
sans qu'âme qui vive dans son voisinage puisse soupçonner quoi que ce soit. Il y a maint Berlinois de TOuest qui n'a jamais vu le Wedding et maint indigène de Kreuzberg qui n'a jamais poussé jusqu'à Scheunenviertel. J'ai été longtemps en rapport avec une vieille Berlinoise, veuve d'un musicien ; elle avait un fils unique qui ne voulait rien faire de bon, qui commença de bonne heure l'école buissonnière, qui s'absentait et vagabondait des jours entiers. Ses parents étaient toujours h sa recherche. Finalement, lorsqu'il eut vingt et un ans, ils perdirent patience et le laissèrent courir. Vingt-six ans durant, sa mère resta sans nouvelles ; elle avait plus de soixante-dix ans et son mari était mort depuis longtemps, lorsqu'elle vit arriver chez elle un homme d'une cinquantaine d'années, vieux avant l'âge, la barbe en broussaille ;— un vrai cheval de retour des tribunaux de basse police « pourri jusqu'aux moelles par l'alcool ». Il venait demander « si le père n'avait pas laissé par hasard, quelques vieilles frusques». La chose extraordinaire, c'est que, sans être jamais sortis de Berlin, ni l'un ni l'autre, la mère et le fils ne s'étaient jamais rencontrés. .
On aurait peino h croire, combien, dans la capitale de lEmpire, l'une, certes, dés mieux organisées au point de vue de la surveillance policière, il y a des personnes qui vivent parfaitement ignorées de l'autorité compétente. C'est avec une véritable stupéfaction que j'ai constaté combien d'étrangers expulsés considèrent, avec raison, notre bonne ville comme le plus sûr et le plus discret des refuges, et, mieux encore, combien de personnes recherchées par la police, séjournent parmi nous des mois et des années sans être inquiétées ; — non seulement dans les quartiers excentriques, mais jusque dans le centre des affaires et des plaisirs où I on a le moins l'idée de les rechercher.
Avez-vous jamais visité le bureau 361, à la Préfecture de police de rAlexanderplatz\ Dans cette ville si riche en spectacles impressifs c'est un des coins les plus curieux. Dominant les toits de la capitale, au bout d'une enfilade de chambres, se trouve un local dans lequel restent entassés dix millions de feuilles classées par ordre alphabétique. Chaque feuille, c'est une vie d'homme.
Ici, les vivants dorment dans les cartons bleus, les morts reposent dans les cartons blancs.
Un nom, un lieu et un jour de naissance... Qui-
conque depuis Tan de grâce 1835 loua dans la ville un appartement ou une chambre a là sa place. Toutes los déclarations d'élection de domicile et de changement de domicile y restent consignées; telle feuille relate trente déménagements, telle autre aucun... Il y a là des gens dont la carrière commença au fond d'une cave du quartier Est et vint se terminer dans la gloire du Thiergarten; d'autres du bel appartement du premier sont remontés au quatrième, sur la cour. C'est à ce bureau qu'on renvoie tous ceux qui cherchent quelqu'un à Berlin.
De huit heures du matin à sept heures du soir des centaines et des centaines de personnes — par an des milliers, montent ce long escalier de fer. Chaque renseignement coûte 25 pfennigs. Il ne vient pas seulement des gens qui courent après leur argent, de ces êtres pour qui un homme ne prend quelque valeur qu'au prorata de ce qu'il leur doit, non, plus d'un grimpe là-haut qui, retour de l'étranger, cherche s'il a encore quelque parent, quelque camarade d'enfance... Les premières années on s'écrit, puis on laisse dormir la correspondance et maintenant voilà l'émigré, étranger dans sa propre patrie, à la recherche de son vieux chez lui.
Le cœur gros il écrit le nom et le dernier domicile connu de sa mère sur l'imprimé : depuis longtemps elle est morte... Il demande ses frères, ses sœurs, ses amis: tous, tous disparus, et le malheureux, désormais, seul dans la vie, descend accablé l'étroit escalier.
Combien sont venus aux renseignements vainement ici, parents, cherchant leur fils perdu, sœurs demandant leur frère, filles à la poursuite du père de l'enfant dont l'avenir repose dans leur sein. « Pas inscrit. Parti sans laisser d'adresse. Parti pour l'étranger. — Décédé », prononce, impassible, l'employé quand, après une demi-heure, il revient, appelle ceux qui attendent qui silencieux, sérieux, anéantis, s'en vont bien rarement réconfortés pour plonger h nouveau dans cette mer de maisons, dans cette mer d'hommes qu'est le puissant Berlin.
La facilité qu'il y a à passer inaperçu dans une ville de deux millions et demi d'habitants, ne favorise pas peu ce dédoublement de la personnalité si fréquent en matière sexuelle. L'homme d'une profession et l'homme d'un sexe, l'homme de jour et l'homme de nuit sont souvent deux personnalités foncièrement différentes en un seul et
même corps, l'une fière de son honorabilité, considérable et scrupuleuse, l'autre en tous points contraire. Cela n'est pas moins vrai des homosexuels que des normosexuels. J ai connu un uranien avocat qui, le soir, en quittant son bureau ou une société de son monde dans le quartier dePc&Èdam, allait rejoindre dans le sud de Fr^ederichstadt un « caboulot » dans lequel il passait la moitié des nuits à jouer, à boire et à faire tapage avec Chien- Fou et autres apaches berlinois. La brutale nature de ces criminels semblait exercer sur lui un attrait invincible. Un autre, \m ancien officier, d'une des meilleures familles du pays, allait encore plus loin. Deux ou trois fois par semaine, il échangeait le soir, le frac pour une vieille défroque, le tube pour une sale casquette, le haut faux-col pour un foulard aux teintes criardes et allait traîner des heures entières dans les distilleries du quartier des Granges, dont les habitués le tenaient pour un des leurs. A quatre heures du matin on le trouvait dans un cabaret de « sans travail » très achalandé tout près de la gare de Friedrichstrasse, dont il était le client assidu. Il déjeunait pour 10 pfennig avec les plus misérables vagabonds, pour se réveiller après
quelques heures de sommeil dans la peau d'un irréprochable gentleman. ,
Il me souvient aussi d'une homosexuelle, qui, dans une double vie tout à fait analogue, visitait souvent, en cuisinière, les salles de danse fréquentées par les gens de maison, au milieu desquels elle se trouvait extraordinairement h son aise.
Ce partage, où, si l'on préfère, ce redoublement de la personnalité est particulièrement intéressant dans les cas où elle se complique d'une division du personnage en deux sexes.
Je possède la photographie d'un homme en élégante toilette de dame qui, des années, joua son rôle parmi les femmes du demi-monde parisien, jusqu'à ce qu'un hasard mît en lumière qu'elle était en réalité un homme, et, chose plus singulière, pas du tout un homme homosexuel. A Berlin même, on cite plusieurs arrestations d'hommes qui se livraient à la prostitution féminine. Je connais plus d'une femme à Berlin qui, chez elle, vit complètement comme un homme. Une des premières que j'eus l'occasion de voir attira mou attention durant une fête à la Philharmonie par sa voix profonde et ses gestes masculins. Je fis sa connaissance, et sollicitai la permission de lui
rendre visite. Lorsque, l'après-midi du dimanche suivant, au crépuscule, je sonnai à sa porte, un jeune homme vint m'ouvrir. Un chien sautait autour de lui ; une cigarette fumait entre ses doigts. A ma question : « M lle X... est-elle chez elle ? voudriez- vous lui passer ma carte, je vous prie.» « Avancez un peu, répondit en riant le jeune homme, c'est moi-môme. » Je pus constater que, dans son intérieur, cette jeune fille vivait absolument comme un homme. C'était une brave personne, qui, ayant pris la vie courageusement, déclina maiut parti avantageux, parce que, disait-elle, elle s'en serait voulu d'induire un homme en erreur.
La division de la personnalité peut s'accentuer au point que Yhomme de jour s'indigne sincèrement de la manière de vivre de son aller ego nocturne, et tonne contre lui. Ce n'est point toujours par pure hypocrisie que quelqu'un qui s'est exprimé sans ménagement sur l'homosexualité se trouve un beau jour avoir maille à partir avec le paragraphe 175 du Code criminel.
Si, du reste, môme h Berlin, malgré la facilité et la sécurité relative des rapports sexuels, tant d'uraniens vivent dans la continence — comme c'est souvent le cas sans aucun doute — cela
arrive moins par peur que peur une disposition morale qui leur ordonne l'abstinence et la leur rend possible. Beaucoup de ces homosexuels vivent leurs années de jeunesse dans le plus complet isolement ; beaucoup, par un intense travail cérébral, réduisent au silence leur penchant sexuel; quelques-uns passent pour des originaux, des lunatiques, des..., d'autres déploient au grand jour la manie de collectionner, qu'il n'est pas rare de voir se porter sur des objets en rapport plus ou moins étroit avec leur penchant ; h ma connaissance un prince résidant à Berlin et uranien, rassemblait avec une vraie passion tout ce qui représente des soldats de tous les temps et de tous les pays. D'autres aussi cherchent et trouvent un dérivatif et un apaisement de leur penchant sexuel dans la fréquentation des endroits, bains, gymnases, locaux sportifs, où ils ont l'occasion de jouir de la vue des formes qui leur sont sympathiques ou bien encore ils pénètrent pour le môme motif dans des « sociétés » . En particulier, dans les Unions de Berlin réservées h un seul sexe, comme les sociétés de gymnastique et les Unions chrétiennes de jeunes gens, aussi bien que les clubs et unions de femmes. Depuis l'Union des domestiques jus-
qu à l'Union pour le droit de suffrage — les membres uraniens ne sont pas rares — quand ce n'est pas l'élément uranien qui constitue la force agissante de l'union... Souvent les intéressés, nullement ou obscurément conscients de leur nature d'uraniens, voient leur attention attirée sur ce point par un tiers qui plutôt pour plaisanter que sérieusement, fait des remarques do ce genre : « Tu te conduis en frère bien affectueux. »
Depuis quelque temps déjà, un membre d'une union spirite cherchait h me voir, pour s'assurer s'il était homosexuel ; un camarade de son union lui avait dit h la suite d'une dispute : « Tais-toi, hermaphrodite I » Ce jeune homme fortement féminin et visiblement hyper-nerveux me raconta que dans la vie ordinaire il n'éprouvait d'impulsions sexuelles ni vers les femmes, ni vers les hommes ; c'était seulement quand il tombait en trance, ce qui lui arrivait facilement qu'il s'identifiait à une Indienne et éprouvait comme tel un violent amour pour un de ses camarades d'Union.
Quoique les uraniens sachent en général fort bien se tenir dans leurs Unions, il éclate, çà et là des scandales, surtout quand, sous l'influence d'un léger excès alcoolique, se relâchent les freins
qu'habituellement ils savent mettre à leur vraie nature. J'en vais donner un exemple suggestif sous plus d'un rapport.
Il y a quelque dix ans, un missionnaire organisait, dans un but religieux?... de grandes réunions et des fêtes, qui jouissaient d'une vogue extraordinaire. « La nature séduisante, aimable decethommo attirait comme un aimant. » C'était un personnage d'extérieur agréable, sérieux, fort bien doué, et excellent orateur. « Il n'avait qu'à demander, et les dons pleuvaient ; partout il avait l'influence ; partout on l'aimait et on l'adorait — surtout les femmes. On ne trouvait pas de paroles pour exprimer la bonté de son cœur ; lui-môme racontait souvent dans les réunions comment il allait répandre souvent et avec zèle des consolations dans les prisons, comment les jeunes gens qu'il avait trouvé dans les établissements de charité ?. . . sans aucune ressource, il les ramenait chez lui pour les héberger.
. Il avait, en outre, un caractère des plus enjoués. En le voyant dans les excursions estivales de l'Union organiser des jeux avec ses élèves, comme un enfant joyeux à l'excès, on se réjouissait sans arrière-pensée, de la gaieté, de ce champion du
Seigneur, — gaieté qui, au fond, n'était qu'une hypocrisie. Mais, un jour, un trouble profond, une véhémente indignation agitèrent la pieuse Union. M. W... s'était fait empoigner pour manœuvres immorales sur de jeunes hommes. Au cours du procès, douze jeunes gens avouèrent que W...
s'était livré sur eux à des attouchements déshonnôles, qu'il s'était livré à ces pratiques jusque derrière la chaire, à l'orgue et dans la sacristie et chaque fois avait prié ensuite avec eux. Il fut condamné à une peine d'emprisonnement sévère.
C'est a un fort honorable monsieur, faisant partie de la même union, que je suis redevable de la communication de ces faits. « Je n'aurais jamais imaginé, m'écrit-il, que cet honoré Monsieur, pùt tomber si raide de son piédestal. Les sentiments cachés que je réprimais dans de durs combats, les sentiments pour l'écrasement desquels je m'étais affilié à cette pieuse société, étaient partagés par son directeur! Lorsque la tragédie, que je vous esquisse, arriva, je pensai avec humiliation « Seigneur, aie pitié de moi, pauvre pécheur » et, avec bien d'autres, je me suis détaché de cette Union, si profondément déconsidérée. »
Fréquemment il arrive qu'un homosexuel pla-
tonique se voue non à une Union, mais plutôt à une personne unique, en laquelle il a trouvé la satisfaction de ses goûts. Combien de ces hommes ne laissent pas leur protégé achever son éducation, étudier, mais l'emmènent en voyage avec eux, lui font des rentes, l'adoptent, le couchent sur leur testament, se remuent pour lui avec un zèle intense, sans que cela aille jusqu'à un baiser, oui, sans qu'ils aient eux-mêmes, le soupçon des fondements sexuels do leur propre inclination. Et cependant ils n'attendent pas moins jalousement, ils ne lisent pas moins passionnément les lettres de l'aimé, qu'un fiancé celles do sa fiancée. Et il est encore plus rare que celui qui bénéficie de rapports de ce genre, y voit clair dans la vraie nature de son « paternel » ami. Lui et sa famille ils ont la bouche pleine de louanges sur « l'excellent cœur » de leur meilleur ami.
Tout cela n'empêche pas le jeune homme d'invectiver bravement les homosexuels, sans qu'il se doute combien par là il blesse celui qu'il ne devrait jamais blâmer.
Je citerai ici des vers adressés par un monsieur berlinois à son ami. Ils feront toucher du doigt, combien il est difficile de fixer pour ces senti-
ments qui peuvent différer par leur forme, par leur force, mais non par leur essence, les bornes indécises et toujours mobiles qui séparent les manifestations spirituelles, morales, de celles d'un ordre matériel. Ecoutez :
Dans ses yeux profonds, dans ses yeux fidèles plonger
[mes yeux,
Tout près de lui penchés à la fenêtre, Joue contre joue
Sans un mot, bien fort, longtemps longtemps En faut-il plus pour se sentir heureux.
Sa main doucement caressée par ma main Sentir errer sur moi le souffle de s*is lèvres Reposer ma tête sur son cœur chaud Plier ma bouche aux courbes de sa bouche Oui c'est assez pour être heureux.
Le contempler s'il rit, s'il se meut joyeux Ou bien suivre ses gestes sérieux, profonds Et comprendre enfin qu'en tout, quoi qu'il fasse Il reste immuable en force en beauté...
N'est-ce point pourtant être heureux 1
Vues, goûts, soucis, tout mettre en commun, Me bercer à la musique de sa voix, User ma vie à faire sa vie plus belle.
S'il souffre, lui rester fidèle C'est pourtant être heureux
Savoir lui dire qu'il est mon tout, mou bien suprême, Savoir de lui qu'il ne se sent rien de plus proche. Lui faire sentir combien, combien je l'aime, Sentir que pour toujours il me veut pour amie Oui c'est assez pour être heureux
O puissé-je ne jamais entrevoir
S'il en est ailleurs des bonheurs plus hauts
Que ceux dont fut comblé mon cœur
Qu'on nous laisse en paix, mais pour toujours
Cela suffit pour être heureux tous deux.
Ihm in die tiefen, treuen Augen sehen (1), Mit ihm vereint an meinem Fenster stehen, Zu lehnen mein Gesicht an seine Wange, Ganz still, recht fest und lange, lange .
Ist das nicht Gluck genug —
Ihm sanft die Hande zu beruhren, Den Atem seiuer Brust zu spttren.
Mit meinem Haupt an seinem Herzen liegen Und meinen Mund an seine Lippen schmiegen, Das ist doch Gluck genug
Zu schauen, wenn er lacht und froh sich regt, Zu merken, wenn er ernst und tief bewegt,
1. Dans l'impossibilité absolue de rendre exactement le texte allemand, d'une richesse de pensée, d'une harmonie et d'une noblesse vraiment hors de pair, nous avons dû le transposer. Malgré tous nos efforts, nous ne nous dissimulons pas que nous ne sommes pas arrivé à rendre que bien imparfaitement le charme et les nuances de ce poème que le grand Heine eût pu signer. Nous en reproduisons le texte à titre documentaire :
Zu sehen, wie in allem, was er treibt Er stets sich gleich an Kraft und Schônheit bleibt, Ist das nicht Glùck genug —
Die Ansicht mit ihm auszutauscheo, Dem Wohllaut seiner Stimme lauschen, Sein Leben schœner zu gestalten.
Wenn Leid ihn quâlt, treu zu ihm halten, Das ist doch Gluck genug —
Ihm sagcn kônnen, dass er mir das Hôchste, Vfibn ihm vernehmen, dass ich ihm der Nâchste, Ihm schildern durfen, wie sehr ich ihn liebe, Den Wunjph zu hôren, dass seinFreund ich bliebe, Das ist doch Gluck genug —
O, wenn ich es doch nie erlebte, Dass ich noch mehr an Gluck erstrebte, Als mir so reichlich ist beschieden, Dann hâtten er und ich den Frieden Und be^le Gluck genug.
Voici encore une relation détaillée d un uranien chaste sur le premier éveil de son amour. Elle émane d'un étudiant personnellement connu de moi, qui ne s'est encore jamais comporté sexuellement. Elle confirme l'opinion que le penchant homo-sexuel se distingue, il est vrai, en direction et signification, mais non dans son développement ijaturel, de l'amour normosexuel.
J'ai grandi à Berlin, dans cette « Babylone perdue » j'ai suivi avec beaucoup de camarades de mon âge une école publique, j'ai été aussi dans une pension, où certes les mœurs n'étaient pas très sévères et j'ai néanmoins, sous le rapport sexuel, conservé remarquablement longtemps l'innocence d'un enfant. Jamais je n'ai comme d autres garçons, trouvé du plaisir à bavarder et à me creuser la tête pour savoir « d'où viennent les enfants ». J'avais même une honte tout à fait remarqua ble, dont les causes restent encore mystérieuses pour moi, à entendre parler de ces choses. Aussi, à quinze 8ns, je passais aux yeux de mes camarades, et à juste titre, pour « innocent ». Ce n'est pas précisément que je crusse encore, précisément, à la cigogne, mais je n'avais aucun soupçon de ce qui caractérise la différence des sexes et de rapports sexuels quelconques. Naturellement, je ne comprenais rien non plus aux plaisanteries classiques qui se faisaient sur ce thème, ce qui contribua à étendre ma réputation d' « innocence ».
J'avais, à cette époque dix-sept ans, et j'ai ressenti un sentiment étrange à l'égard d'un de mes compagnons d'étude qui était le premier de la classe ; je n'étais pas lié avec lui autant que je l'étais avec certains autres camarades et pourtant, j'éprouvais une joie toute particulière lorsque je pouvais lui parler, déambuler dans sa société sous le préau et surtout me trouver assis en classe à ses côtés. Cette occasion, à mon grand désespoir, ne se présentait que rarement ; presque toujours j'étais le troisième en composition et un autre que moi occupait la place que j'enviais. Je fus donc obligé de me contenter de le regarder, ce que je faisais le plus
souvent possible, tout en prenant mes précautions, afin qu'il ne s'en aperçut pas.
Je m'efforçais surtout de ne laisser soupçonner par qui que ce soit mes sentiments à son égard, sentiments que l'autre ne partageait, du reste, nullement. Je ne savais pas alors et actuellement encore je ne peux pas m'expliquer pourquoi j'avais caché ce sentiment à tout le monde et môme à l'objet de mon amour. J'avais probablement la juste intuition de ne pouvoir être compris et, à part cela, je sentais que l'état de mon âme était plutôt nébuleux : il m'eût été, en effet, impossible de percevoir nettement et d'exprimer par des paroles ce que j'éprouvais et pensais. Pourtant je rêvais au bonheur d'être lié avec lui par une amitié solide, de pouvoir rester constamment ensemble, de faire nos devoirs en commun et de n'être jamais contraints de nous séparer. Le soir, étendu sur mon lit, j'imaginais toutes sortes d'accidents qui auraient dû se produire pour rendre notre liaison bien solide : que sa maison brûlât, par exemple, il serait donc sans domicile et je l'inviterais à rester avec moi ; nous partagerions le même lit et je me voyais le pressant sur ma poitrine pour lui témoigner combien je l'aimais.
Ce qu'il convient surtout de remarquer ; c'est quepareilles pensées lorsqu'elles me venaient, m'emplissaient d'un bonheur suprême, et je ne possédais néanmoins aucune espèce d'idée sur les rapprochements sexuels. Mon esprit était absolument pur et nullement perverti parles histoires dégoûtantes et sales qui arrivent trop tôt aux oreilles des enfants confinés dans les villes ; ces choses-là n'agitaient point mon imagination. Pourtant, ces images immorales et luxurieuses n'au-
raient-elles pu s'imposer à moi ? Non, il n'y avait pas et il ne pouvait pas y avoir trace d'immoralité dans mes pensées, non plus que dans ces réalités que j'ai moi-même vécues. Aussi bien, tout ce que j'ai ressenti dans le plus profond de mon cœur, tout cela est pour moi la preuve la plus sûre et la plus incontestable que dans l'homosexualité il n'existe aucune trace de ce que l'ignorance et la sottise voudraient lui attribuer. Qu'on considère alors la sexualité, en général, comme une manifestation immorale, qu'on essaie de toucher à l'ordre naturel des choses en traînant dans la boue tout ce qu'il y a de plus sacré, alors seulement on pourra condamner aussi l'amour homosexuel. Je me rends compte maintenant que tout ce qui se passait à cette époque dans mon âme enfantine et ignorante d'ellemême et qu'envahissait pourtant une splendeur inconnue, tout cela ne fut autre chose que le premier éveil de mon cœur. Et, pour cette raison que l'objet de mon premier amour fut un être masculin, cette orientation particulière de la sentimentalité s'est définitivement emparée de moi. Lorsque d'autres hommes, normaux, rencontrent une belle fille dans la rue, involontairement ils tournent la tête, je fais de même pour de beaux adolescents, je les regarde aussi, malgré moi. Si je vais dans le monde, au bal ou ailleurs, il m'arrive d'être frappé inconsciemment par la prestance de quelque jeune inconnu : je constate ensuite que j'ai suivi avec attention tous ses gestes, observé avec quelles femmes il dansait et ainsi de suite.
A quelque temps de là ce premier amour fut remplacé par une passion plus forte que j'éprouvai pour un autre camarade. Celui-là bien que d'un an plus
âgé que moi, était dans une classe inférieure à la mienne. Je me souviens de quelle manière surgirent peu à peu les premiers signes de cette inclination nouvelle : je profitai de toute occasion pour me trouver avec cet ami, dans le préau, en classe, dans la rue, au gymnase. J'éprouvais cependantde grandes difficultés pour rendre nos entrevues plus fréquentes, non seulement, comme je l'ai dit, il n'était pas de ma classe et nous n'avions pas des occupations communes, mais, de plus, il n'était pas précisément aimé dans le cercle de mes amis.
Cette amitié fut donc pour eux un sujet de surprise, bien plus que pour moi-même qui ne me rendait pas un compte exact de mon état. Mais à cette époque-là — j'avais alors dix-huit ans, — je commençais à dessiller mes yeux et à comprendre les choses ; je faisais déjà des promenades en règle sous ses fenêtres, épiais ses sorties et ne pensais qu'à lui. Bientôt je compris que ce que j'éprouvais était un véritable, un profond amour, mais je n'eus pas le courage de me déclarer et pendant longtemps il ne s'aperçut de rien. Malgré tout, nos relations devenaient plus étroites, bien que je susse que je lui étais indifférent, je profitais de toutes les occasions pour resserrer encore davantage ces liens et cela m'a réussi, bien que je n'ai pu l'amener à ressentir une réelle amitié pour moi. Mais, le propre du caractère de mon ami K... était qu'il n'avait point d'ami et pendant tout ce temps je n'eus qu'une seule fois l'occasion de ressentir les souffrances de la jalousie; c'est précisément, du reste, cet accès de jalousie qui m'a fourni la certitude de l'homosexualité de mon amour. A la fin, le sentiment qui me poussait vers K... devint
si impérieux et je fus tellement exténué du rùle hypocrite joué par moi, qu'une fois, alors que nous travaillions ensemble, je me jetai à son cou et lui confessai mon secret touten le couvrant de baisers. Cetteexplo- ■sion l'ébahit un peu et il resta immobile, sans comprendre de quoi il s'agissait.
Les semaines qui suivirent cette scène furent les plus belles de ma vie ; presque tous les soirs nous -étions ensemble, je l'aidais à ses devoirs et ceux-ci finis, nous restions assis tendrement enlacés causant de tout et de rien. Mais ces semaines furent malheureusement trop courtes, car en môme temps un amour s'installa dans le cœur de K... non pour moi, mais pour une jeune fille. Aussi, quand je venais passer les aprèsmidi chez lui, il ne savait me parler que de celle qu'il aimait, en route pour Pécole il me parlait encore d'elle et le soir je me rendais avec lui là où il pouvait la rencontrer, j'attendais qu'elle arrivât pour échanger •quelques paroles ; nous faisions quelques pas ensemble et je prenais ensuite congé pour les laisser entête à tête, moi je n'étais plus qu'une valeur négligeable. Je ne saurais dire que je fus jaloux à cette occasion ; au contraire, je reportai sur elle une partie de mon amour pour K... car je voyais qu'elle le rendait heureux. Mais mon cœur saignait quand il me donnait à lire son journal ; il n'y était question que d'elle, que ■de ce qu'elle faisait, de ce qu'elle disait, de ce qu'elle pensait ; à peine y faisait-on une mention de moi. Ce qui me peinait le plus, c'est qu'il ne pouvait plus supporter mes baisers ni mes caresses. Et moi, qui lui avais déclaré que mes sentiments envers lui étaient du véritable amour, qui m'efforçais de lui prouver par
tous les moyens à ma disposition que c'était là une chose licite, au même titre que l'amour entre homme et femme ! Mais lui prétendait que ce serait être infidèle à sa maîtresse que de recevoir des baisers de moi : (< Nous pouvons rester amis, — car je t'aime — me disait-il — mais amis, comme les autres le sont. »
Nous sommes restés liés de la sorte pendant deux ans encore et je me flatte d'avoir eu, au moins au début, une bonne influence sur lui ; non seulement je l'aidais dans ses devoirs, mais aussi je m'efforçais d'ouvrir son esprit aux sujets les plus élevés : les sciences, la politique, etc. , et de l'intéresser à ces questions, ce à quoi il n'était pas davantage préparé par l'éducation reçue que par le milieu dans lequel il vivait. Je lui ai gardé pendant longtemps mon amour intact et môme à l'heure où f écris ces lignes, je n'en suis pas encore complètement guéri.
Dans le cours de ces dernières années, les tendances de mes sentiments affectifs m'ont peu à peu intéressé; d'abord par leur côté négatif. Mes camarades commençaient déjà à parler de leurs bien-aimées, ils gravaient leurs noms sur les bancs de l'école, leur envoyaient des cartes postales illustrées. Je pensais alors, qu'avec le temps je ferai comme eux : j'étais, du reste, le plus jeune de ma classe. Pourtant, je ne me doutais pas que mon affection pour K... n'était autre chose qu'un amour vrai et réel, plus fort et plus profond peut-être que celui que les autres ressentaient pour ces fillettes. Ce ne fut qu'à la faveur de comparaisons que j'acquis le véritable sentiment de la réalité. Comme tout homme vraiment amoureux, je faisais mes promenades sous ses fenêtres, je passais
tous les jours, en faisant même de [grands détours^ devant sa maison et j'étais heureux quand je Papercei vais. Ainsi, m'analysant avec soin et établissant des termes de comparaison avec ce qui se passait autourde moi, je finis par lire clairement dans mon cœur. Il me souvient, par exemple, de l'impression profonde que j'ai ressentie quand ma mère m'a dit un jour : c Paul, Paul, celui qui se promène toujours seul est sûrement amoureux. » Et, en effet, de mon propre mouvement, je ne prenais jamais mon frère dans mes promenades, afin de pouvoir rester seul avec lui, si je le rencontrais.
Ces « liaisons solides » entre hommes ou femmes homosexuels, souvent de longue durée, sont, à Berlin, d'une fréquence extraordinaire. Il faut avoir observé la tendresse qu'ils se portent les uns aux autres, les soins empressés qu'ils se témoignent, l'anxiété de leur attente, l'énergie avec laquelle l'amoureux prendra à cœur les intérêts, — pour lui souvent très éloignés — de son ami ; le savant ceux de l'ouvrier, l'artiste ceux du sousofficier ; il faut avoir vu les souffrances morales et physiques résultant de la jalousie, pourpouvoir dire qu'ils ne comportent « aucun acte de luxure contre nature ». C'est simplement là un mode de ce grand sentiment qui, de l'avis de beaucoup, est
seul capable h donner à notre existence sa valeur réelle et sa consécration.
J'ai, autrefois, donné mes soins à une vieille dame atteinte d'une grave maladie nerveuse. Cette dame vivait depuis longtemps en commun avec une amie. Jamais je n'ai rencontré dans ma pratique un exemple de sympathie pareil de la part d'une personne bien portante envers une malade, et cela pas davantage parmi les gens mariés que chez les mères anxieuses de la santé de leurs enfants. Cette amie bien portante, n'était d'ailleurs pas précisément une compagne agréable ; elle manquait d'égard et elle était autoritaire ; mais qui voyait cette affection et cette sollicitude surprenantes, ces soins prodigués jour et nuit, lui pardonnait ses défauts rien qu'en raison de son dévouement sublime. Elle ne faisait, avec son amie, qu'un corps et qu'une àme ; si Ton touchait à célle-ci un membre douloureux, l'autre en ressentait le réflexe, chaque malaise de la malade se réflétait sur le visage de l'amie, le manque de sommeil ou d'appétit se communiquait aussi à l'amie bien portante.
Un autre couple vivait non loin de celui-ci. Lui était référendaire, et l'objet de ses soupirs, un ami
âge de dix-huit ans, tailleur pour dames. Ce dernier était à ce point efféminé, qu'un jour je fis remarquer h mon référendaire, qu'il aurait mieux fait de prendre une femme tout entière plutôt que de s'amouracher de ce neuf- dixièmes de femme.
Sa voix était si féminine, que, quand il .me demandait au téléphone, — ce qui arrivait parfois pour les affaires de son ami — mon secrétaire m'annonçait toujours . « Une dame demande •a vous parler. » Tous les deux vivaient en grande harmonie ; le jour chacun vaquait à ses affaires, l'un au tribunal et l'autre dans son atelier de tailleur. Quand le référendaire quitta Berlin, il prit son ami avec lui, mais, auparavant il demanda au père de ce dernier, un brave ouvrier berlinois, une entrevue d'explication, pendant laquelle, comme il me le raconta tout honteux, il fallut faire l'obscurité dans la pièce. Le père n'en fut nullement surpris ; il soupçonnait depuis longtemps ce qui se passait et il ne fit aucune objection.
Le petit tailleur pour dames avait son ami d'atelier, non moins efféminé que lui. Leur profession plus qu'aucune autre h Berlin, les destine, à coudoyer des éléments uraniens. Cet ami s'amou-
racha du frère du référendaire qui, quelque temps auparavant, avait tenté de se tuer pour un étudiant qui ne répondait pas h son amour. Ce ne fut, que quand ce dernier couchait à T hôpital gravement malade, que les deux frères ont reconnu leur prédisposition bizarre, chose dont ils ne se doutaient point jusqu'alors. — Donc, peu a peu, il en résulta une seconde liaison amoureuse, entre Tingénieuret l'autre tailleur et c'était un spectacle vraiment comique que de voir les deux beaux et solides gaillards se promenant le dimanche dans le Grunwald, avec leurs deux petits bonshommes de tailleurs pour dames : Villy et Hans.
Il n'est pas rare de constater à Berlin, qu'il y a des parents qui s'accommodent de la nature uranienne et même de la vie homosexuelle de leurs enfants.
J'ai assisté, il n'y a pas longtemps, à l'enterrement d'un vieux médecin, dans un cimetière de la banlieue. Devant la tombe ouverte se tenait le fils unique du défunt, à droite la mère âgée et, h côté, un jeune ami de vingt ans ; tous les trois dans un deuil profond. Lorsque le père, h l'âge de soixante-dix ans, découvrit la nature uranienne de son fils, il fut pris d'un grand désespoir. Il con^
sulta plusieurs médecins aliénistes, qui lui donnèrent des conseils différents et, du reste, inefficaces. Il se mit alors lui-même, h l'étude de la littérature concernant ce sujet et finit par reconnaître que cet enfant était un homosexuel de naissance ; quand son fils dut s'établir, il ne s'opposa pas à ce qu'il prit son ami avec lui ; bien plus, ces excellents parents reportèrent leur pleine affection • sur ce jeune homme qui sortait dune couche sociale inférieure. Les deux amis avaient, l'un sur l'autre, une bonne influence morale ; tandis que chacun d'eux isolé, aurait eu de la peine à se frayer un chemin dans la vie, les deux ensemble réussirent très bien. La science et la bonne éducation de l'un furent heureusement complétées par l'énergie et l'esprit d'économie de l'autre.
Sur son lit de mort, le vieux médecin dit ses derniers adieux à sa femme et à ses « deux petits » . L'aspect de ces trois êtres humains unis dans les larmes et la douleur, pendant que le chœur entonnait le chant de Mendelsohn : « Ainsi en décida la volonté divine », impressionnait l'Ame un peu plus profondément que l'oraison funèbre d'un jeuno curé faisant d'une voix fluette l'éloge du défunt qu'il ne connaissait pas.
Il n'est pas rare de voir à Berlin des jeunes gens uraniens s'installer môme à demeure dans les familles de leurs amis et qui y sont considérés, comme faisant partie de la famille. Il y a des mamans — même des renseignées — qui sont très heureuses de voir que leur fils ait trouvé un ami aussi sublime ou leur fille une si gentille amie ; ce genre d'amitié est pour elle préférable que de voir leur fils courtiser une jeune fille ou que les jeunes gens fassent la cour à leurs filles.
Une mère qui est venue me consulter pour une maladie vénérienne de son fils, s'égara jusqu'au point à me faire cet aveu étrange : « J'aurai désiré de voir mon second fils devenir aussi homosexuel. » Parfois l'ami aime le fils de la maison et lui-même est aimé par la fille et en général il arrive des intrigues curieuses entre les différents normosexuels et homosexuels du môme entourage. Pour le psychologue ou écrivain qui a l'habitude des observations de ce genre, le champ de ces études s'élargit d une façon remarquable. J'ai connu h Berlin un uranien qui épousa la sœur d'un jeune homme,rienque pour pouvoir rester constamment avec ce dernier sans attirer l'attention. Les jeunes mariés, qui en réalité ne l'étaient pas, se sépa-
rèrent au bout de quelques années. Mais le frère norraosexuel a ruiné avant son beau-frère. Un autre homosexuel aimait un homme qui noua une intrigue amoureuse avec une jeune fille. L'uranien fut très jaloux de la jeune fille, et cette dernière lui en voulait aussi, jalouse à son tour.
Mais l'homme ne resta pas non plus fidèle à la jeune fille et lui causait comme a son ami des soucis par ses coups de tête. Ni l'un ni l'autre, du reste, ne se connaissaient pas.
Un jour la jeune fille vint voir l'uranien, pour l'avertir que l'ami fut pendant la nuit victime d'un grave accident. Ce souci commun en fit alors deux amis. Mais, voici que l'homme et la jeune fille se brouillèrent ensemble ; elle fut irréconciliable ; lui ne tenait plus de chagrin, voulait revenir vers elle, mais elle lui interdit sa porte. Enfin, il s'adressa h son ami uranien le priant d'intervenir, et celui, qui se réjouissait déjà au fond de voir enfin rompue cette union, si pénible pour lui, va vers la jeune fille, parle en faveur de son ami et les réconcilie tous les deux.
On pourrait citer beaucoup de cas identiques, pris à la source vive de la vie de Berlin. Passons maintenant de la vie et des souffrances des ura-
LES HOMOSEXUELS 3j
niens isolés aux faits et gestes des groupes uraniens.
Si, parmi les homosexuels, beaucoup vivent dans une solitude voulue, qui passe insoupçonnée dans le flot montant des grandes villes, et si d'autres se consacrent uniquement a une seule personne ; il en est un nombre non moins respectable qui recherchent le contact d'autres homosexuels et même de groupes homosexuels. Pour cela Berlin fournit ici encore des occasions innombrables .
On doit regretter de voir certains uraniens qui par leur distinction et l'étendue de leur savoir pourraient figurer honorablement dans certaines sphères, finir par se trouver mal à l'aise dans les milieux composés d'hommes normaux. Les compliments et les marques hypocrites, les toasts aux dames qui leur sont souvent adressés, tout cela leur devient de plus en plus pénible et s'ils trouvent un beau jour une société où se mouvoir librement et où se faire comprendre, alors ils s'isolent de plus en plus du reste du monde.
La vie mondaine pour les uraniens de Berlin, se présente sous les formes les plus variées. Elle est de plus animée, aussi bien dans les cercles fermés que dans les endroits accessibles à tous.
Les réunions homosexuelles plus ou moins importantes, sont, surtout en hiver, à Tordre du jour.
Souvent ces réunions se composent de membres d'une même classe ou d'une même condition sociale, mais les distances ne sauraient être aussi strictement observées que dans les sociétés d'hommes normaux, d'hétérosexuels. Maint uranien se montrerait froissé si Ton refusait de traiter sur un pied d'égalité son ami, celui-ci fût-il de la plus basse extraction.
Par reconnaissance pour mes travaux concernant l'affranchissement des homosexuels, je suis souvent appelé à assister, en qualité d'invité honoraire, à leurs réunions, et, tout en n'acceptant qu'un petit nombre de ces invitations, j'ai pu me former une opinion suffisamment exacte sur le mode de vie des uraniens de Berlin.
Il m'est arrivé un jour de me trouver, dans les conditions signalées plus haut, au milieu d'homosexuels uniquement composés de princes, de comtes et de barons. A part les gens de service exceptionnellement nombreux et de la plus belle prestance, — cette réunion, dans son aspect extérieur, ne différait en rien de n'importe quelle
autre réunion aristocratique. Un repas opulent fut servi par petites tables et une vive conversation s'engagea aussitôt h propos de dernières représentations de l'œuvre de Wagner, pour lesquelles presque tous les uraniens cultivés nourrissent une admiration surprenante. On parla ensuite voyages, littérature, politique, — oh ! très peu — pour passer ensuite insensiblement aux c potins » de la cour. On parla surtout avec détails de l'apparition d'un jeune duc au dernier bal donné par l'empereur ; ce duc avait fait palpiter le cœur de tous les uraniens, son uniforme azuré les faisait rêver, son amabilité était captivante et on s'ingéniait à trouver le moyen de lui être présenté. On raconta ensuite différentes anecdotes sur les autres uraniens absents ce soir là. Une surtout m'a fait rire et s'est gravée dans ma mémoire . Dernièrement, un jeune prince avait été invité à la chasse par un magnat homosexuel dont il ne soupçonnait point les tendances uraniennes ; non plus du reste, que celles des personnes de son entourage. L'hôte illustre s'étant levé de grand matin pour aller respirer l'air dans le parc du château, croisa dans un couloir le maître de céans. Ce dernier, aussi peu préparé que possible
à cette rencontre matinale, était revêtu d'un costume ou plutôt d'un accoutrement tout à fait ridicule ; sa taille rondelette, adornée d'une matinée en velours rouge, parsemée de fleurs et bordée de dentelles. L'aspect de ce costume était si bizarrement drôle que l'hôte princier ne put s'empêcher de tomber, à cette vue, dans une crise de rire spasmodique.
Une autre soirée, à laquelle j'ai également assisté, fut donnée dans les salons d'un des plus grands hôtels de Berlin. Un riche uranien y célébrait sa fête, à part quelques rares exceptions, il n'y avait guère que des couples d'amis, dont beaucoup vivaient ensemble depuis des années ; chacun conduisait sa « connaissance » à table. Le repas fut précédé d'une représentation théâtrale qui avait lieu sur une scène établie dans la salle voisine. Tous les acteurs étaient des homosexuels. Après quelques monologues comiques, l'hôte, en personne, joua sous un masque la scène de Falstaff, tirée des Joyeuses commères de Windsor; après on présenta une charge viennoise de Nestroys, Une conférence chez la concierge. Tous les rôles de femmes étaient tenus par des uraniens féminins : Un jeune baron fort
connu dans le monde, qui jouait le rôle principal, excita une hilarité folle par son jeu parfait. Après le dîner on se mit h danser, et bien que les tètes fussent échauffées par les libations copieuses et variées, rien d'indécent ne se passa. Comme certains convives portaient les vêtements de femmes, on se permettait la plaisanterie, plutôt inoffensive, d'affubler ceux des uraniens qui se distinguaient par leur prestance mâle, d'atours féminins, chapeaux, schalls, etc. ; les uns faisaient à mauvais jeu bonne mine, les autres se fâchaient. Car, il y a des uraniens auxquels la femme dit si peu, que l'idée seule d'avoir sur eux quelque objet féminin, leur est insupportable.
Les uraniens appartenant à des classes moins riches de Berlin, aiment aussi à avoir leurs réunions. Je m'en tiendrai à un exemple qui est resté gravé dans ma mémoire. La scène avait lieu dans une taverne de la banlieue, où, parmi les autres invités, se trouvaient deux frères normosexuels. On se régala bien de saucisses, de salade, de pomme de terre, de gruyère, tandis que le fils du patron jouait sur le piano un air des rues. Mais voici que rentre « Schwanhilde » « M.
Schwan, née Hilde » pour les initiés. Il était
affublé en cuisinière berlinoise, habillée pour aller au théâtre et faisait déjà la joie de l'assistance, quand, à la fin, il donna la parodie de la danseuse déchaussée Isidora Duncan. Un imitateur de femmes, d'un moindre talent, qui, par hasard se trouvait dans l'avant-boutique,fut invité à présenter son répertoire. Là-dessus, entre un vrai homme, un charbonnier de Landwehrs- Kanal, un « rude gaillard », tatoué sur les bras, aux cheveux lisses ramenés sur le front, avec une cotte rapiécée, un mélange original de balourdise et de grâce. Il chanta un certain nombre de chansons berlinoises, pas excessivement décentes, en patois de Berlin, dune voix monotone et avec pas mal de fautes ; il appuyait chaque strophe par des mouvements grotesques qu'il faisait suivre de torsions du corps après chaque strophe ; mais tout cela était si harmonieux que, malgré sa gaucherie, on devait lui reconnaître un certain charme. Ensuite, on enleva les chaises et les tables et on se mit à danser. C'est alors que se produisit une scène d'un comique difficile à rendre. Au beau milieu de la danse rentra — car l'heure de la fermeture était dépassée — un gardien de paix avec l'air sévère de l'emploi. Après un court moment
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d'ahurissement, un des musiciens, un uranien, saisit le gardien par la taille et se mit à valser avec lui. Celui-ci fut tellement ébahi, qu'il n'opposa aucune résistance et partagea avec le fils du patron et le charbonnier le rôle de danseuses de prédilection.
Il y a naturellement d autres réunions uraniennés qui ont le caractère plus ou moins sérieux. Ainsi, un savant berlinois réunissait plusieurs fois chaque hiver, dans son appartement rempli d'objets d'art, un petit cercle d'amis. Il y avait là toujours dix où douze personnes, appartenant aux milieux universitaires, dont deux ou trois non homosexuels. Le vieillard tout en servant à ses invités de forts vins du Midi, des huîtres, des homards et autres victuailles, rappelait avec une verve intarrissable ses souvenirs. Il avait connu Alexandre de Humboldt et Iffland et été l'ami de Hermann Hendrichs et de Karl Ulrich. Les conversations roulaient presque exclusivement sur le problème d'homosexualité. Là, on pouvait voir un jeune prêtre catholique soutenir une controverse avec un vieux pasteur protestant sur luranisme ; plusieurs philologues discutaient au sujet des sonnets de Shakespeare ; tandis que juristes et médecins disser-
taient sur l'article 51 du Code pénal qui dans l'appréciation d'un délit fait entrer en ligne de compte l'absence du libre arbitre et recherchaient dans quelles limites cette exception pourrait d'ores et déjà être interprétée en faveur d'homosexuels.
Les réunions des uraniens berlinois qui ont surtout un caractère sérieux, sont celles qui ont lieu la veille de Noël. C'est en ce jour plus encore qu'en tout autre, en ce jour de fôte de famille, que l'uranien sent son isolement. Beaucoup le passeraient, ce jour, encore plus tristement, si l'un ou l'autre parmi les uraniens aisés n'avait la bonne pensée de réunir auprès de lui ceux qui n'ont point de home.
Dès la veille, le maître de la maison a préparé l'arbre de Noël ; toute couleur vive en est bannie, parmi les bougies en cire blanche scintillent guirlandes en argent, flocons de neige, glaçons, globes brillants... tout cela plein de goût; tout en haut une grande étoile en argent sert de piédestal à l'archange qui annonce au monde « paix aux hommes sur la terre o. Puis, tous les cadeaux coquettement enveloppés sont déposés autour de l'arbre ; chacun aura le sien : calendrier, livre, colifichet quelconque, il y a jusqu'à une bague, une glace
de poche, une bande pour la moustache ! Le matin de bonne heure, le maître a fait sortir la plus belle nappe de son armoire, aidé son domestique à préparer la table, distribué les couverts en argent, plié les serviettes, garni de fruits les grands plateaux, mis sur chaque assiette un bouquet avec, à côté, un joli menu illustré. Pour quelques invités surgit un embarras, on n'a pas pu se rappeler leur vrai nom. En cette soirée, un peu solennelle, on voudrait bien garder les distances, mais quoi, lorsque tout le long de l'année on n'a jamais interpellé quelqu'un que d'un petit nom d'amitié à l'allure féminine... Dans le couloir une seconde table est servie, c'est là que mangent les enfants et le personnel — oui les enfants — rare apparition dans ce foyer uranien, car on a invité à la fête les deux petits de la blanchisseuse et les trois enfants du portier. On attache de l'importance à ce que les mômes mets soient servis à la seconde table qu'à la table principale et que là tout ait aussi l'air solennel.
Le commencement de la cérémonie avait été fixé pour huit heures, car quelques invités avaient d'abord à assister à la fête chez des amis ou dans leur famille, avant de venir dans ce cercle d'amis.
Quand tout le monde fut enfin réuni, le maître de céans disparut dans un salon fermé jusque-là, jeta encore un coup d'oeil sur les cadeaux, alluma les bougies, appela d'abord les enfants et celui des invités qui doit accompagner leurs chants sur le piano. Maintenant on ouvre les portes à deux battants et les voix claires des enfants célèbrent cette nuit silencieuse et sacrée du Noël.
Un recueillement profond se lit sur tous les visages, dans maint œil on remarque une larme, même la « longue Emilie », ce confectionneur pour dames, toujours si gai, ne peut maîtriser son émotion. Loin, bien loin, se reportent les souvenirs des uraniens au temps, où ce jour-là était pour eux aussi une fête de famille, quand rien ne faisait prévoir encore ce revirement de leur sort, si contraire à celui de leurs sœurs depuis longtemps mariées ; ce n'est qu'insensiblement que s'est ouvert ce précipice qui les sépara des leurs ; vinrent ensuite les années où ils passaient cette fête, sans trêve ni joie dans un restaurant ou en compagnie « d'un bon livre » dans « une chambre meublée ». Les uns pensent à leurs rêves brisés, h tout ce qu'ils auraient pu conquérir si les vieux préjugés ne s étaient mis à travers leur chemin,
les autres, gens haut situés, pensent à l'hypocrisie de leur vie et cela leur serre le cœur ! Beaucoup pensent h leurs parents morts ou pour lesquels ils sont comme morts et tous dans une douleur profonde pensent à cette femme qui les aimait pardessus tout et qu'eux, ils aiment au-dessus de tout — leur mère.
Les voix des enfants se sont tues ; on distribue les petits cadeaux, on en comble surtout les enfants, les domestiques, et on se met h table. Les conversations ne sont pas aussi joyeuses que d'habitude ; on parle de ce brave M. X... qui Tannée dernière était encore là à table et que la terre couvre maintenant.
Peu à peu la contrainte diminue, le ton devient un peu plus gai, mais le sérieux persiste toujours et un souffle de sentimentalité douloureuse plane sur toute cette soirée.
Quand enfin — m'écrivait il y a quelques années un homosexuel à la veille de Noël — quand enfin voudra-t-on reconnaître que le Sauveur est venu pour nous aussi, que nous aussi, nous ne devons pas ôtre exclus de son amour paternel, noble, miséricordieux et universel ?
La veille de Noël, Tannée dernière, je suis appelé
auprès d'un jeune étudiant habitant l'Ouest de Berlin. Ce jeune homme, m'explique t-on, avait été frappé pendant la nuit d'un accès de folie.
Sa chambre, quand j'y pénétrai, offrait un spectacle terrible ; elle était remplie de débris de pots cassés, de morceaux de meubles brisés, de livres, de linge et papiers déchirés, tout cela maculé de sang, de pétrole et d'encre. Devant le lit une mare de sang et sur le lit couché un jeune homme, la figure d'une pâleur de cire, où brillaient les yeux d'une flamme profonde et étrange ; des cheveux noirs encadraient son visage fin et régulier. Le front et le bras étaient entourés de linges sanglants.
Il venait d'avoir avec son père, un notable bourgeois de Berlin, une discussion au sujet de son uranisme, ils en étaient sortis irréconciliables, et ainsi pendant la nuit de Noël, la première qu'il passât en dehors de sa famille, il avait erré dans les rues désertes. Il regardait de l'autre côté de la rue, dissimulé dans un sombre couloir, les lumières étincelantes, dans l'appartement de ses parents; les rires arrivaient à ses oreilles, et il aperçut à un moment la silhouette de sa mère, qui au milieu de la joie des enfants, appuyait pensive son front aux carreaux.
Quand les lumières furent éteintes en haut il alla dans le premier cabaret qu'il rencontra, vida, assis dans un coin discret, plusieurs verres d'eau-de-vie coup surcoup, fit autant dans un deuxième et un troisième caboulots et dépensa jusqu'à son dernier sou dans d autres établissements déserts pour y boire du café noir au kirsch. 11 rentra enfin chez. lui, monta les quatre étages et fut pris d'un accès de surexcitation telle qu'il cassa la lampe pour s'ouvrir les artères avec le verre.
Un ami du malade m'appela auprès, je lui pansai une blessure après l'autre ; il ne se plaignait pas et ne dit pas un mot mais la flamme de ses yeux parlait, la pâleur de ses lèvres parlait de ses souffrances terribles et du devoir noble et sacré de ceux qui travaillent pour l'émancipation des uraniens.
L'hiver passé les réceptions d'un artiste uranien jouissaient surtout d'une grande faveur. Le maitre de céans recevait ses invités, parmi lesquels il y avait beaucoup d'étrangers homosexuels, surtout des provinces russes de la Baltique, des pays seau dinaves, ainsi que des dames homosexuelles, — affublé d'un costume qui était une synthèse hardie de la robe princesse et de la toge du magistrat.
On y donnait des auditions musicales. Parfois le maître de la maison chantait d'une voix qui participait du baryton et de l'alto, ou bien un pianiste danois exécutait de beaux morceaux pour piano. On y voyait régulièrement un jeune Autrichien, étudiant en chimie ; il était là assis silencieux et sérieux, mais se trouvait visiblement bien parmi les siens, puisqu'il y revenait toujours. Au printemps, quand ces réunions prirent fin et un jeune Russe étant revenu dans son pays, l'étudiant se rendit un soir dans une taverne uranicnne et là se fit jouer par le pianiste Abandonné, de Koschat ; quand le passage mélancolique arriva, il avala un morceau de cyanure et mourut en quelques secondes.
Sans que l'homosexualité en soit toujours la cause directe, il existe une corrélation indirecte entre l'homosexualité et la mort violente : un officier élevé dans le corps des cadets, soldat dans l'àme, commet un délit homosexuel en dehors du service ; le fait devient public et une révocation brusque en est la suite. Il ne connaît que son métier de soldat. Maintenant il cherche à se placer dans le commerce , il trouve des places, les perd ; sa famille ne veut plus s'occuper de lui ;
il reste abandonné, perd toute tenue, cherche des consolations dans l'alcool ou dans la morphine et finalement a recours à l'arme libératrice. Je connais beaucoup de tragédies analogues ; il y a quelques semaines un jeune lieutenant finit de la même façon pour « cause de dettes » dirent les journaux ; mais la cause initiale fut plus profonde ; c'était la môme aventure que celle citée plus haut ; — il a succombé à l'homosexualité.
Il y a quelques jours, j'ai enlevé à un professeur homosexuel le flacon d'acide prussique. Il n'a commis aucun délit punissable ni aucune action homosexuelle; il était entré récemment dans renseignement ; son directeur reçoit une lettre accusant le jeune maître de pédérastie ; appelé devant son chef, il avoue avoir cette prédisposition, on lui donne le bon conseil de demander sa mise en congé ; il le fait, mais n'a pas le courage de l'avouer à sa pauvre mère qui s'était saignée pour faire de lui un professeur. Et maintenant le voilà à la recherche d'un emploi, dans ce grand Berlin, où il y a beaucoup de places et plus encore des gens sans places.
J'ai réussi à préserver du suicide plus de vingt homosexuels dans ces dernières huit années ; je ne
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sais pas si je leur ai rendu service, et pourtant cela me cause une joie profonde, de leur avoir conservé la vie et de les avoir conservés à la vie.
Il y a aussi des réunions homosexuelles régulières, des soirées ; là aussi on rencontre une personnalité autour de laquelle se groupent les autres, mais chacun y paye son écot.
Pendant de longues années le Club « Lohengrin » était le plus fréquenté ; les séances avaient lieu dans une taverne connue sous le nom de « Reine ». Ici c'est la musique qui dominait.
D'autres clubs comme la Société des monistes ou la Société des platoniques ont un caractère plutôt littéraire. Il y a aussi à Berlin des cabarets fréquentés spécialement par les uraniens.
Dans toutes ces réunions la vraie sexualité se trouve au second plan, comme dans les cercles des normosexuels. Le trait d'union chez eux consiste simplement dans le sentiment de solidarité résultant de fatalités parallèles. A part ces sociétés d'un caractère plutôt privé, il y en a d'autres, encore plus importantes et qui sont accessibles h tout le monde.
Qu'il y ait des restaurants, des hôtels, des maisons de famille, des établissements de bains,
des lieux de plaisirs, qui bien qu'ouverts à tous ne sont fréquentés que par les uraniens, cela ne parait pas trop étonnant, mais que les gens de professions diverses aient leurs locaux, entretenus à leurs frais, voilà qui est tout à fait remarquable. Ainsi, vous trouvez des restaurants où on ne rencontre que des étudiants, des artistes ou acteurs ; d'autres, que ne fréquentent que les fonctionnaires, ou les commerçants spécialisés dans la vente de tel ou tel article, les amateurs de certains jeux ou sports, d'autres encore qui ne sont fréquentés que par de vagues hommes de lettres, grecs ou autres aigrefins. Il y a lieu de distinguer les lieux de réunions préférés des uraniens, mais qui sont aussi fréquentés par d'autres personnes d'une part et d'autre part les établissements qui ne sont fréquentés que par les uraniens.
Dans la première catégorie rentre une taverne munichoise de Friedrichstadt, où depuis des années, à certaines heures des centaines d homosexuels et môme davantage ont coutume de se réunir.
Ils ont aussi leurs cafés préférés, et là on voit en quelques années un changement se produire. Souvent le propriétaire ou le garçon sont uraniens, souvent, c'est telle ou telle spécialité qui a la pré-
férence. Les dames uraniennes préfèrent les pâtisr séries ; ainsi dans le quartier Nord de la ville se trouve une pâtisserie qui n'est fréquentée de quatre à six que par des femmes uraniennes israélites qui y prennent leur café, lisent les journaux, causent et jouent au skat et surtout aux échecs.
En été, c'est dans des cafés-jardins que les uraniens se réunissent et que les normaux, au moins en groupes, évitent. Dans quelques-uns on peut remarquer la prostitution des femmes à côté de celle des hommes.
Dans un des cafés concerts les plus en vogue de Berlin, les menées des homosexuels étaient devenues tellement gênantes qu'on fut obligé de charger la police de mettre fin à ces agissements sans nom.
Il faut dire, h l'avantage de la police berlinoise, que les agents provocateurs y sont excessivement rares. Il serait facile aux policiers de mettre la main sur les homosexuels, s'ils voulaient euxmêmes se faire passer pour tels. Du reste, cela a bien dû arriver quelquefois. Je ne connais, quant à moi, qu'un seul cas de ce genre. La scène eut lieu dans un café-concert où un uranien avisant un agent de police qui le surveillait, crut que celui-
ci lui faisait des avances et le prit pour un de ses pareils. Mais quel ne fut pas son effroi lorsque cet agent en réponse à un attouchement trop intime, lui mit la main au collet et le conduisit au poste. L'uranien fut d'ailleurs condamné par la suite pour ce « geste obscène ».
A côté de ces sortes d'endroits il y en a à Berlin quantité d'autres qui sont fréquentés exclusivement par des homosexuels. Il semble très difficile d'évaluer leur nombre exact ; pourtant le conseiller D r Necke (1) peut avoir raison lorsqu'il évalue à plus de vingt le nombre des tavernes uraniennes h Berlin. J'entends souvent parler dans ma pratique de restaurants uraniens que je ne connaissais pas encore. Chacun de ces établissements a, parait-il, un cachet à part ; dans l'un on ne rencontre que les gens d'un certain âge, dans tel autre il ne se trouve que des jeunes gens ; ailleurs enfin jeunes et vieux sont confondus. Tous ces établissements sont très fréquentés et remplis de monde les dimanches et les samedis soirs. Les patrons, les garçons, les pianistes, les chanteurs, tous y sont homosexuels.
1. D r P. Necke. Une visite chez les homosexuels de Berlin ; avec remarques sur V homosexualité . Archiv f. Kriminalanthropologie u. Kriminalistik, B. XV, 1904.
On a vu des uraniens arrivant du fond de leur province, pleurer d'attendrissement h ce spectacle.
Dans ces tavernes tout se passe très discrètement ; aussi les agents de la police secrète n'ontils jamais Poccasion d'intervenir.
Rodolphe Presber a esquissé dans un feuilleton, sous le titre Les types de la capitale, un tableau véritablement vécu d'une de ces tavernes uraniennes.
« Nous fîmes la dernière halte de notre intéressante pérégrination dans un restaurant du meilleur genre. Ce ne sont plus ici les marches usées, claquant sous les pieds, auparavant entrevues, mais un escalier très propre. Meilleur quartier, meilleure maison. L'arrangement des pièces y est confortable, non dépourvu d'une certaine allure familiale. Sur les murs, des tableaux aux cadres dorés. Au lieu de l'affreux orchestrion des bouges précédents, voici un élégant piano avec tous les morceaux du répertoire. Un artiste de talent est assis devant le clavier, tandis qu'auprès de lui se tient un adolescent maigre, à la barbe naissante, aux gestes efféminés, un sourire doux et un peu contraint éclaire son visage, sa tète pommadée s'adorne d'un chapeau de
femme à larges bords, muni d'une ample voilette. Le jeune homme chante en voix de soprano... Les deux pièces sont bondées de monde. Le public n'est pas vulgaire. Aucun des auditeurs ici présents ne crache par terre, ne se nettoie les dents et les oreilles, ne se gratte les jambes comme nous avons eu le dégoût de le constater ce soir en d'autres lieux. Des vieux messieurs dignes, des sportsmen rasés et quelques artistes frisés au petit fer, tel est le public d'ici. Nul, s'il n'était prévenu ne remarquerait quoi que ce soit d'étrange, à part un autre chanteur également sopraniste... et l'absence complète de femme... On boit sans exagération à des tables proprement couvertes. Pas un mot malsonnant ; et aucun sous-entendu obscène dans les chansons qui se débitent ici. C'est plutôt une teinte de sentimentalité qui règne dans cette atmosphère. Cependant le soprano qui se dandine sur ses hanches comme s'il portait une robe à traîne, termine sa tendre chanson.
«A ce moment, un vieillard d'aspect respectable, qui était assis à notre table, se tourne vers lun de nous et lui touchant l'épaule d'un air d'intimité lui demande, le regard brillant : « Vous plaisez-vous parmi nous ? »
(( Pas de malfaiteurs ici, pas d'assassins, pas de voleurs. Mais des malheureux, des hors la loi, qui traînent après eux, au cours de leur vie solitaire, la malédiction d'une énigme mystérieuse de la nature. Des hommes qui ont acquis par une lutte de tous les jours, une position enviée. Des travailleurs honnêtes, dont l'honorabilité est hors de doute, dont la parole et le nom représentent une valeur ; et qui pourtant, sous la menace d'un paragraphe de loi moyen-àgeux sont contraints de se réunir, apeurés et isolés, loin des heureux normaux, pour confesser entre soi leurs penchants invincibles, toujours exposés aux coups de la loi, au mépris des ignorants, aux pièges des « maitreschanteurs. »
« Nous quittons ces lieux avec, dans notre cœur sain, un sentiment de pitié pour ces pauvres malades que l'ignorance indigne de notre siècle a placé au même rang que des malfaiteurs. Au-dessous de nous scintillent les étoiles d'un ciel de juillet, et la pâle clarté de la lune bleuit les toits. Le veilleur de nuit avec son énorme trousseau de clefs passe auprès de nous, il se glisse le long des hautes maisons ; sous un porche un couple d'amoureux se serre les mains avec ferveur, cependant que
cette voix de soprano venue de là-bas, continue de nous suivre dans la nuit. . . »
C'est bien cela, Presber ! — Une autre taverne nranienne que nous visitons, se compose de quatre pièces assez spacieuses. Dans la troisième et la quatrième il y a des pianos ; dans une on chante les chansons les plus nouvelles, dans l'autre on danse, non entre hommes et femmes mais entre hommes et hommes. Ils dansent avec un vrai abandon ; la « femme » plie sa taille languissante dans les bras de son danseur mâle ; la musique, mauvaise du reste, les transporte ; et il semble, quand le musicien s'arrête, qu'ils se réveillent de nouveau pour la triste réalité.
Très originales sont les réunions pour le goûter, qu'on donne assez souvent, dans ces locaux.
Le patron, le chansonnier ou un autre client, célèbrent leur fête et ont invité pour cette cérémonie leurs « amies ». A une heure fixée de l'aprèsmidi arrivent les invités, la plupart les uraniens de la classe ouvrière. Chacun remet au héros de la fête un cadeau, un travail fait à son intention, un échantillon de son art culinaire, quelques fleurs naturelles ou artificielles. On échange des salutations, de gracieuses révérences suivies de
baisers chastes d'amitié. Il faut voir, comme ils gesticulent ensuite, se font des compliments ; se retirent les épingles à chapeau, s'aident à ôter les pardessus, s'arrangent mutuellement les plis de leurs vêtements, gagnent ensuite leur place et commencent la conversation : « Avez-vous déjà entendu, ma chère ? » Tout cela est d'un comique indescriptible. Quelques noms honorés comme la « Baronne », la « Directrice », la « Chambre séparée » sont salués avec des marques spéciales de joie et de respect ; les retardataires sont accueillis avec des reproches bienveillants. Une heure après l'heure fixée tout le monde se met à table. C'est alors que commencent les caque tages, bavardages, -cris de joie tels qu'un vrai homme en serait saisi de peur. Et avec quelle rapidité disparaissent les monceaux de gâteaux et les torrents de café. Après ■avoir satisfait aux besoins de la langue et d'estornac, voici les ouvrages à main : on fait du crochet, on tricote, on coud, on répare, et en même temps, les artistes qui ne manquent jamais dans les réunions uraniennes, amusent les convives par leurs chants, déclamations, conférences. Mais la gaieté arrive à son point culminant lorsque l'hôte, -accompagné par les aplaudissements des convi-
ves se met gracieusement devant le piano et avec sa voix alto pleine où la mélancolie se mélange avec l'incompréhensible, entonne sa chanson préférée : « Ah ! si j'étais brigand ». Ainsi se sont écoulées en pleine harmonie ces quelques heures et maintenant ce troupeau joyeux se disperse aux quatre vents jusqu'à l'heure du dîner.
Celui qui épie la conversation tenue dans ces locaux, est étonné d'entendre prononcer un aussi grand nombre de noms féminins, dont quelquesuns sont très étranges.
Mais bientôt il s'apercevra qu'il s'agit ici des sobriquets dont ces hommes se gratifient. Les raisons de ceci sont différentes ; d'abord les personnes qui viennent ici cachent, et avec raison, leur vrai nom, donc les autres, pour s'amuser d'eux, leur accolent les noms choisis ad hoc ; à part cela, on sent instinctivement que l'appel : « Monsieur tel ou tel » chez beaucoup, mais nullement chez tous, se trouve en contradiction avec leur aspect féminin. Du reste, ce choix des préfixes railleurs, donne l'occasion au peuple berlinois à épancher sa bonne humeur et son instinct de la plaisanterie.
Beaucoup de ces noms ne sont qu'une transfor-
mation des prénoms masculins ; ainsi Paul devient Pauline, Fritz Frieda, Erich Erika, George Georgette, Théodore devient Dorchen ou Thea et Otto Ottilie ou Otero.
Une chanson uranienne, — qui raconte comment une mère, à la nouvelle que son fils est devenu <( pervers », accourt chez lui et celui-ci la calme en montrant, comme preuve de sa normalité, les lettres d'amours à lui adressées et signées Louise, — finit ainsi :
Et quand Maman partait, Au moment du baiser d'adieux Je pensai dans mon for intérieur Comme c'est heureux, chère Maman, Que tu ignores
Que ma Louise — s'appelle Louis.
Souvent on ajoute à ces noms encore un supplément ; ainsi pour le nom Juste, nous aurons une Schmalzjuste, Klammerjuste, Klamottenjuste, Handschuhjuste, Blumenjuste, pour Karoline nous aurons Spitzenkaroline et Umsturzkaroline (car avec ses gestes larges elle renverse au moins un bock chaque jour) nous aurons une Kœseklara, une Lausepanla, etc.
Il y a des uraniens qui ont des noms tirés du
vieil allemand : Hildegarde, Kunégunde, Thus-
nelda, Schwanhilde ou des noms nobles, bien sonnant, comme : Wally von Trauter, Bertha von Brunneck, As ta von Schœnermark ; ainsi on rencontre dans ces tavernes des marquises de la Place d'Alexandre (car il habite la Place d'Alexandre), Princesse von Aschaffenbourg,Duchesse d'Angoulôme, Grande duchesse Olga, Reine Nathalie, Carmen Sylva, Reine de Cafés, la Grande Ecuyère, Madame Excellence, Impératrice Bf essaime, Impératrice Catherine.
Les autres tirent leur nom de leur métier ; ainsi un danseur berlinois uranien s'appelle « Jettchen Hebezeh » (lève tes orteils), un tailleur pour dames « Jenny Fischbein » (la baleine), un comique, imitateur de femmes « Pokahuntas ou rossignol des Indes ». Et dire que tous ces noms ont été collectionnés par deux amateurs dans un seul local uranien et en très peu de temps. Il y a aussi des noms tirés d'histoire naturelle comme «vache suisse», « cochon d'Inde », « chat en plâtre (car il se met de la poudre de riz), « canard branlant » (car il marche comme un canard), « serpent h lunettes », « violette bleue », « pomme de Chine », « la rosinc », « grappe de raisin » (car il s'émotionne facilement).
On a la prédilection pour féminiser les titres ou certaines originalités des personnes amies, ainsi le Directeur s'appellera la « Directrice », un conseiller intime la « Conseillère »,un procureur la « Procuratrice », etc.
Un groupe à part forme les « Tantes pour sol dats », le sobriquet qu'on leur donne a son origine dans la prédilection quïls manifestent plus spécialement pour tel ou tel corps de troupes ; nous avons ainsi la « Justine pour les hulans », la « Fiancée du dragon », « Anna pour les uraniens », la « Canonnière », voire môme la « Maîtresse de tir », car cette catégorie d'individus fréquente surtout les auberges situées aux abords de l'Ecole de tir.
Il y a d'autres surnoms au sens moins compréhensible encore comme : « Minehaha ou l'Eau riante », « Rébecca ou la Mère de la Compagnie », « Anita à la dent empoisonnée », « Cléo de Mérode », « Sainte Berrylis », la « Compagne de ma honte », la « Libre Suissesse », la « Bonne Partie », « Suzanne au bain »,le « Mur blanc », (à cause de la poudre de riz qu'il se met au visage), enfin la « Rotonde » et la « Fleur des Lieux », nom de deux uraniens dont on dit qu'ils se rendent
plus souvent que de raison, dans ces sortes d'édicules. Voici encore Y « Homme des bois », la « Mère Holffen », « Violetta», « Aurora », « Melitta», « Rosansa », « Cassandra », « Goulach », l'« Aïeule », la « Fiancée funèbre », le « Crépuscule », « Heure matinale » ; ce dernier en effet, a de l'or dans la bouche ou tout au moins dans les dents (1).
Les femmes uraniennes portent également — dans les milieux où elles fréquentent et dans les cercles qui sont nombreux, — des noms analogues. Seulement chez elles, contrairement à ce qu on rencontre chez les hommes, nous trouvons de simples prénoms et non des sobriquets se rapportant à telle particularité de leur individu; du reste elles montrent une prédilection marquée pour les noms monosyllabiques comme : Fritz, Heinz, Max, Franz, surtout, Hans ; on trouve aussi des Edmonds, des Arthurs, des Oscars, des Rodolphes.
Un grand nombre de noms duraniens est tiré de la littérature et de l'histoire: Napoléon, Néron,
César, Héliogabale, Caligula, Grégor, Antonius,
1. Le proverbe allemand dit : « Die Morgenstunde hat Gold im Munde » ; ce qui signifie que la fortune sourit à celui qui se lève de bon matin.
Carlos, Posa, Mortimer, Gœtz, Le Tasse, Egmont, Arnim, Teja, Blucher, Osterdingen, Karl Moor, Franz Lerse, Jorn Uhl, Don Juan, Puk et Hiddigeigie.
Les « cabarets de soldats » à Berlin, méritent surtout une mention spéciale. Ils sont situés à proximité des casernes, et il convient avant tout de les observer aux jours fériés, le soir, jusqu'à Theure de l'extinction des feux. A ce moment on trouve une cinquantaine de soldats, et de sousofficiers, qui s'y rendent pour trouver un homosexuel de bonne volonté, et rarement ils reviennent à la caserne sans avoir trouvé leur « affaire ». Ces cabarets ont une existence éphémère. A peine sont-ils ouverts, que l'autorité militaire en défend l'accès aux soldats, après la dénonciation de quelque anonyme qui par jalousie de métier ou par vengeance a « vendu la mèche ». Immédiatement du reste, quelque nouveau cabaret s'installe dans le voisinage. Dernièrement encore on vit surgir dans le quartier Sud-Ouest de Berlin une « boite »à soldats réellement typique ayant pour enseigne A la Mère Chat. Je ne sais en vérité, si ce nom tirait son origine de la vieille patronne qui avait quelque chose du chat dans sa démarche et dans sa phy-
sionomie, ou bien de la quantité de chats qui rôdaient entre les tables et les chaises ; les murs même étaient couverts de leurs images .
Un normosexuel entrant dans un de ces cabarets, serait peut-être surpris d'y voir tant de messieurs bien mis assis en compagnie de soldats, mais il ne pourrait presque rien noter qui dépassât les bornes de la décence. Ces amitiés entre homosexuels ébauchées dans ce lieu devant un plat de saucisses et de salade et en vidant des chopes, excèdent parfois la durée de la présence sous les drapeaux. L'ami, depuis longtemps, s'en est retourné dans son village, s'y est marié, il cultive sa terre natale, loin de cette bonne garnison de Berlin, lorsqu'un beau jour l'uranien reçoit une surprise, en manière de souvenir amical, venant du pays de l'autre sous forme d'appétissante charcuterie. Il arrive même que ces relations s'éternisent, ou se reportent sur les autres frères qui ont pris du service à leur tour ; je connais un cas de ce genre où un homosexuel persévéra dans ce genre d'affection avec trois frères, l'un après l'autre, tous les trois faisant partie d'un régiment de cuirassiers.
D'ordinaire, une fois le service terminé, le sol-
dat se rend au domicile de son ami, qui lui a préparé de ses propres mains son plat préféré ; il en avale gloutonnement des quantités énormes. Le jeune guerrier va se prélasser ensuite, avec le sans-gène d'une jeunesse épanouie, sur le sopha, tandis que l'uranien assis discrètement sur une chaise, répare le linge déchiré que l'autre lui a apporté ou bien s'occupe à broder les pantoufles qu'il lui destine comme cadeau de Noël. Cela devait être une surprise, mais l'heureux amant n'a pas eu assez de force pour garder son secret.
Pendant ce temps on parle de tous les détails du service royal ; ce qu'a dit le « vieux » (capitaine) à l'appel, quel service a lieu demain, quand on prendra la garde. Demain pourra-t-on voir passer le sigisbée et à quel endroit. Ensuite on l'accompagne jusqu'à la porte de la caserne, non sans avoir préalablement rempli sa gourde de vin rouge et lui avoir préparé quelques tartines au beurre.
Le jour de parade, l'uranien se rend sur un endroit convenu dans l'avenue Belle Alliance ; il s'était levé de bonne heure pour prendre sa place au premier rang. Pourvu que son ami soit chef de file, il pourra ainsi mieux le voir ! La parade finie, il
attend avec impatience son retour, il aura alors congé ce soir, on ira au cirque ; mais avant cela, le soldat dépose sa pièce de 50 pfennigs, — qu'il a reçue comme extra-solde ce jour-là, — dans la tirelire qui se trouve chez son ami.
Un jour encore plus important, c'est la réception à la compagnie pour l'anniversaire de l'empereur : « Kaisersgeburtstagskompagnievergnûgen » L'homosexuel sy rend en qualité de « cousin » avec son ami. Son cœur est rempli d'une félicité touchante quand il fait danser la jeune fille préférée par le soldat, il ne sait môme pas comment elle est, car il n'a regardé que lui et en tenant la jeune fille dans ses bras, il ne pensait qu'à l'autre. Parfois le capitaine lui adresse la parole en sa qualité do cousin de son soldat ou du sous-officier. Mais il arrive que l'homosexuel ne peut pas, à sa grande douleur, participer à cette fête ; c'est que quelques jours avant, il était à table, dans une société, avec un des officiers présents.
Les raisons qui incitent le soldat aux relations homosexuelles, sont faciles à démêler : d'abord c'est le désir de rendre son existence dans la capitale un peu plus confortable : meilleure table, bons vins, cigares, endroits de plaisir. Ensuite il arrive
que lui — un cultivateur peu instruit, un artisan, un ouvrier — espère profiter au point dé vue intellectuel de son commerce avec l'homosexuel. Ce dernier lui fournit de bons livres, lui parle des faits du jour, le conduit dans les musées, lui apprend à surveiller sa tenue. A part cela, le personnage comique de l'uranien, le fait souvent rire ; quand son ami le soir lui roucoule des couplets ou se couvrant le chef d'un abat-jour danse devant lui en se ceignant les reins d'un tablier, le soldat, grand enfant, s'amuse beaucoup. Autres raisons encore, le manque d'argent et la privation de femmes — qu'il no paie du reste pas — mais dont il se défie par crainte des maladies vénériennes, lui, qui là-bas, a juré fidélité à sa fiancée et qui le lui rappelle timidement dans ses lettres.
A proximité des cabarets que nous avons décrits, il y a des promenades où les soldats « font la retape » soit isolément, soit en groupes, cherchant ainsi à se rapprocher des homosexuels. Un uranien, homme de grande expérience à ce point de vue et qui a beaucoup voyagé, m'a fait part d'une observation très importante et que nous avons pu contrôler ensemble : la « prostitution soldatesque »
est d'autant plus commune dans les pays où la législation la réprime plus sévèrement. Cela a sa raison d'être, car dans les pays où les lois relatives à Turanisme sont sévères, on a moins à craindre les chantages et autres inconvénients de la part d'un soldat que d'un civil.
A Londres, dans les rues et les parcs les plus fréquentés, de nombreux soldats s'offrent depuis le soir jusqu'à minuit. La personne, citée plus haut, nous a affirmé qu'il n'y avait nulle autre capitale d'Europe où se trouvait un aussi grand nombre de soldats de toutes armes se livrant à ce métier spécial, que Londres. Il y a une douzaine de lieux de réunion qui leur sont destinés et où dès la nuit venue les soldats se tiennent.
De môme que les endroits que nous avons signalés, « les lieux de racolage » changent assez souvent ; ainsi, dernièrement, une des voies les plus passagères, le Planufer, fut interdite aux soldats.
Dans les grandes villes Scandinaves la prostitution soldatesque est particulièrement florissante ; à Stockholm par exemple, on fait circuler depuis quelques années des patrouilles, qui ont pour devoir d'épier les soldats, mais, comme nous le
disait encore notre homme cela n'a servi à rien.
A Helsingsfors, capitale de la Finlande, ville de 80.000 habitants, la prostitution militaire a pris des proportions exorbitantes. Elle est moins répandue à Saint-Pétersbourg où pourtant, sur une place éloignée de la ville, les matelots cherchent h entrer en relation avec des homosexuels.
Notre homme enfin comparait Paris avec ces différentes villes et il avouait que « pendant 18 mois d'observations il n'avait pu constater que des rudiments, les indices les plus fugaces d'une prostitution soldatesque ».I1 en était de même à peu près pour Amsterdam, Bruxelles, Rome, Milan, Naplcs et Florence (villes privées de législation contre les uraniens). Conclusion : dans tous les pays européens qui possèdent une législation sé- • vère contre les homosexuels, les soldats s'adonnent a luranisme d'une façon extraordinaire, tandis que dans les pays où ce paragraphe n'existe pas on ne remarque presque pas ce phénomène.
Du reste, le nom « prostitution militaire » ne correspond pas h l'idée de la prostitution, car chez les soldats il ne s'agit pas « d'abandon du corps pour en faire un métier.dans un but mercan-
Jr
tile». Je m'élève ici contre l'opinion généralement répandue que dans le commerce entre soldat et homosexuel il s'accomplit ordinairement un acte quelconque tombant sous le coup de la loi. Quand on arrive aux actes sexuels, ce qui n'est pas toujours le cas, ils ne consistent alors que dans la surexcitation par les baisers et l'attouchement de certaines parties du corps, comme c'est généralement la règle dans les actions homosexuelles.
L'opinion que l'homosexuel, môme femme, doit être pédéraste dans la pleine acception du mot, est fortement erronée. J'ai vu, dans ma pratique, un épisode qui prouve à quel point cette opinion est répandue encore à Berlin. Quand j'ai ouvert dans les journaux la question concernant la statistique des uraniens, vint chez moi quelque temps après un brave boucher de l'Est, un père de famille normal qui me demanda très sérieusement s'il n'était pas homosexuel, « car depuis quelques semaines je ressens — dit-il — un chatouillement dans le fondement ».
Une autre corporation qui entretient depuis longtemps à Berlin des relations étroites avec les uranistes, c'est celle des athlètes. Les nombreuses unions athlétiques de la capitale se composent en
général de travailleurs célibataires âgés de dix-huit à vingt-cinq cuis ; la plupart sont serruriers, forgerons ou ex-travailleurs du fer. Ces gens ne prisent que la force, le danger et l'audace. A leurs yeux « la lutte entre la Russie et le Japon n'est pas une vraie lutte parce qu'on a beaucoup tiré, on n'a guère lutté, mais piqué et boxé ».
Pénétrons dans un club athlétique en relations avec des homosexuels. C'est dams l'arrière-salle d'une auberge que se fait le « travail ». L'étroit espace est rempli d'émanations d'huile, de métal et de sueur, bref de ce parfum spécial qui émane des corps des travailleurs du fer. Des barres de fer, des haltères, des poids de 100 kilogrammes et au-dessus gisent sur le sol ; à côté le matelas sur lequel les luttes ont lieu. Huit ou dix puissants athlètes sont là, les uns en tricot noir, les autres le torse nu, la poitrine et les bras tatoués.
Le long de la cloison vitrée se trouve une table longue et étroite, entourée de bancs, sur lesquels sont assis un certain nombre de messieurs, dont les traits et les vêtements distingués forment un singulier contraste avec ceux des hommes forts. Au bout de la table se tient la Présidente ou Protectrice du club athlétique, un tailleur pour dames,
en qui se vérifie le mot de Martial « qu'à une petite exception près il tient en tout de sa mère » . Aucun non initié ne soupçonnerait en lui un membre du club athlétique, — à plus forte raison sa Présidente.
Sur la table se trouve une tirelire dans laquelle les habitués déposent leur obole pour couvrir les frais, l'acquisition de poids et de matelas. En outre ils paient l'écot pour leurs athlètes : eau de seltz, limonade et cigarettes avant et pendant le travail, bière et souper après le travail des poids et la lutte.
Les amis uraniens ont soin que le travail soit soigné ; la beauté plastique des mouvements, le jeu des muscles est consciencieusement examiné par les bienfaiteurs expérimentés ; chaque pause donne à ce point de vue lieu à d'ardentes discussions.
Si tant d'homosexuels se lient avec les athlètes, c'est surtout pour avoir à leur disposition — s'ils sont molestés ou s'ils ont des désagréments à cause du fameux article 175 — des hommes de poigne et de courage, sur l'appui et l'amitié « effective » desquels ils peuvent compter en toute sûreté.
C'est par certains propriétaires de locaux fréquentés par les uraniens, mais pas exclusivement par eux, que sont organisés, surtout durant le se-
mestre d'hiver ces grands bals d'uraniens qui tant par leur cachet spécial que par leur extension, constituent une spécialité de Berlin. Aux voyageurs d'importance, principalement étrangers, qui désirent voir quelque chose de tout à fait particulier dans la plus jeune des capitales européennes, ils sont signalés parles hauts fonctionnaires comme une des choses à voir les plus intéressantes. Ils ont déjà été décrits bien des fois, en dernier lieu par Oscar Méténier dans Vertus et vices allemands. Les Berlinois chez eux (i). Dans la grande saison, d'octobre à Pâques, ces bals ont lieu plusieurs fois par semaine : souvent même, il y en a plusieurs le môme soir. Quoique l'entrée soit rarement inférieure à 1 mk 50, ces exhibitions sont des plus fréquentées. Presque toujours les agents de la police secrète y abondent : ils veillent à ce qu'il ne se passe rien d'inconvenant. Autant que je sache, ils n'ont jeûnais eu jusqu'ici l'occasion d'intervenir. Les organisateurs ont l'ordre de ne laisser entrer autant que possible que les personnes qui leur sont notoirement connues comme homosexuelles.
Quelques-uns de ces bals jouissent d'une renom-