Paris, 1904, chez Albin Michel
mée particulière, surtout celui qui se tient peu après le premier de Tan, dans lequel sont exhibées les nouvelles toilettes, qui, souvent, sont l'œuvre de ceux mêmes qui les portent. Quand, Tannée dernière, j'allai voir ce bal avec quelques autres docteurs, il y avait là environ 800 personnes. Sur les dix heures les vastes salles sont encore presque * vides. Ce n'est que vers onze heures qu'elles commencent à s'animer. Beaucoup de visiteurs sont en toilette de soirée ou en toilette de ville, beaucoup d'autres sont costumés. Quelques-uns se présentent avec des masques épais, en dominos impénétrables : ils vont et viennent sans que personne se demande qui ils sont ; d'autres soulèvent le masque vers minuit ; certains viennent en vêtements de fantaisie ; une .grande partie de l'assistance est en habits de femme, souvent en toilette simple, parfois en toilette très riche. J'y vis un Américain du Sud, avec une robe de Paris, dont le prix devait dépasser 2.000 francs.
Beaucoup dans leur aspect et leurs mouvements paraissent si féminins, que les connaisseurs euxmêmes ont peine à reconnaître un homme. Je me souviens avoir examiné, à un de ces bals, une domestique, avec un officier de police fort expéri-
menté en la matière : le fonctionnaire était parfaitement convaincu que c'était une femme authentique ; je n'avais moi-môme qu'un faible doute. Nous apprîmes au cours de la conversation qu'elle était « un homme ». Les femmes véritables sont fort clairsemées dans ces bals ; çà et là seulement un uranien a amené son hôtesse, une amie ou... sa femme. On en use en général chez les uraniens avec moins de sévérité que dans les bals d'uraniennes du môme genre, dont l'entrée est soigneusement interdite à tout« homme authentique». Une impression désagréable et même dégoûtante produi sent dans ces bals les messieurs, qui également ne viennent pas tous seuls — mais qui malgré leur moustache souvent très forte ou leur barbe viennent « en femme ». Les plus beaux costumes sur un signe de l'organisateur, sont salués par le tonnerre d'une fanfare, et conduits par lui autour de la salle. C'est entre minuit et une heure que la fête atteint ordinairement son paroxysme. Vers deux heures a lieu une pause pour le café, c'est le principal bénéfice de l'organisateur. En quelques minutes, de longues tables sont dressées et servies, et plusieurs centaines de personnes y prennent place ; des chants et des danses humoristiques par les « imitateurs
de dames » présents, assaisonnent les entretiens puis le joyeux tumulte se continue jusqu'au matin.
Dans une des grandes salles, dans lesquelles les ixraniens donnent leurs bals, a lieu aussi, presque chaque semaine, un bal analogue pour uraniennes : beaucoup viennent en costume d'homme. Une fois par an on peut voir réunies, en costume approprié, chez une dame de Berlin, la plupart des femmes homosexuelles. La fête n'est pas publique; l'accès n'en est généralement ouvert qu'aux personnes qui sont connues du comité de dames. Une assistante m'en communique une description typique : « Un beau soir d'été, à partir de 8 heures, voitures sur voitures s'arrêtent devant un des premiers hôtels de Berlin ; des dames et des messieurs en costume de tous les pays et de tous les temps en descendent. Ici on voit un étudiant en costume de sa corporation, cinglé d'une énorme écharpe, là un monsieur en costume rococo aide galamment sa dame à descendre d'équipage. Les vastes emplacements, brillamment illuminés, se remplissent rapidement ; maintenant entre un gros capucin et il est salué respectueusement par tous ces tziganes, pierrots, matelots, clowns, boulangers, valets, beaux officiers, Boërs, Japonais
et par les charmantes geishas. Une Carmen aux yeux pleins de feu, mais un jockey en extase ; un Italien se lie d amitié avec un bonhomme de neige. Toute cette assemblée bigarrée, joyeuse et pleine d'entrain offre un spectacle vraiment curieux . D abord les convives se réconfortent devant les tables bien servies et ornées de fleurs. La maîtresse de maison en robe de velours flottante, salue ses hôtes en un speech court et énergique. On enlève les tables. Les sons du « Danube bleu » retentissent et la danse commence. On entend, des salles voisines, les rires, les cliquetis de verres et les chants entraînants, mais nulle part on ne verra franchir les bornes de convenances. Aucune dissonance ne trouble cette joie générale, jusqu'au moment où toutes les convives quittent ces lieux, dans lesquels elles ont pu, au milieu de leurs semblables, rêver pendant quelques heures. S'il vous arrive une seule fois de participer à une fête pareille, — conclut M me R..., vous en sortirez persuadé, pour le reste de votre vie, que les uraniennes sont injustement calomniées, que, là comme partout, il y a de braves gens et de mauvaises gens, bref que la disposition homosexuelle ne peut pas être une marque décisive de malhon-
ne te té. Exactement comme chez les hétérosexuels il y a là du bon comme mauvais.
D y a aussi à Berlin des hôtels, des restaurants, des maisons de famille et des établissements de bains qui sont exclusivement fréquentés par les homosexuels ; toutefois je n'ai jamais pu mettre la main sur la maison de la communauté homosexuelle signalée dernièrement par le pasteur Phillips.
L'homosexualité dans les établissements de bains n'est pas aussi répandue à Berlin que dans d'autres capitales, surtout à Saint-Pétersbourg et à Vienne. Dans la métropole autrichienne il existe un établissement de ce genre qui est particulièrement connu, comme fréquenté par les uraniens à de certaines heures. D'après mes renseignements, à Berlin, quatre de ces établissements ne vivent que de la clientèle uranienne.
Très souvent leurs propriétaires ont un employé homosexuel, quand ils ne le sont pas eux-mêmes. Ordinairement ils n'ont pas ouvert leur maison dans le but exprès d'en faire un lieu de réunion pour homosexuels, un centre de débauche (§ 180, d. p.), mais peu à peu le bruit se répand que le patron, ou le gérant, ou le masseur est « tel » et les ura-
niens y affluent pour ne pas y être gênés, comme ailleurs.
Les propriétaires ne se rendent pas compte qu'ils courent risque par là de se mettre en conflit avec le paragraphe qui condamne ceux qui vivent de la prostitution ou qui la favorisent. Dernièrement nous avons assisté à un procès intenté à un vieil uranien pour avoir fondé avec un de ses amis, dans l'Ouest de la ville, un hôtel-pension fréquenté surtout par les dames et les hommes uraniens. Bien que les accusés — non sans raison, à mon avis — déclarassent ne pas avoir exigé des prix plus élevés qu'ailleurs, et allégué enfin qu'ils n'étaient pas à môme de pouvoir contrôler, ce que les clients — et parmi eux un député bien connu — faisaient dans les chambres avec leurs invités, ils furent néanmoins tous deux condamnés à un mois de prison.
Les hôteliers qui donnent l'hospitalité pour quelques heures, aux hommes prostitués avec leurs compagnons, s'exposent à des responsabilités encore plus grandes. Les maisons de passe, si nombreuses à Berlin, encourent les mêmes pénalités. Ces maisons sont la conséquence directe du paragraphe 175. Elles sont visitées surtout par les ura-
niens appartenant aux classes sociales élevées, par beaucoup d'officiers uraniens des garnisons environnantes, qui par crainte bien compréhensible des maîtres-chanteurs, des filous, des dénonciateurs s'adressent à ces personnes de confiance pour leur procurer des « sujets sûrs ».
Cet été on a arrêté à Bruxelles un cordonnier et sa femme qui offraient aux clients des photographies obscènes dont il possédaient un grand choix. Le même trafic se fait à Berlin. On me signale — sous le sceau du secret — des intermédiaires résidant ici, auxquels certains messieurs s'adressaient personnellement, par écrit et môme par dépêche, en leur donnant des détails sur leur genres de prédilection : les uns demandaient un cuirassier, de préférence en culotte blanche et en grandes bottes, ou bien des hommes habillés en femmes, des livreurs de bière ou des porteurs de pierres en costume professionnel et — même — des ramoneurs. Presque tous trouvent pour l'heure indiquée l'objet de leur désir. Pour les dames dos maisons du même genre existent également.
La presse quotidienne berlinoise rend inconsciemment de grands services aux uraniens. On peut lire dans certaines feuilles « jeune femme
cherche une amie » ou « jeune homme cherche un ami ». Voici quelques annonces de ce genre prises dans des journaux de nuances politiques fort diverses :
Monsieur Agé, ennemi des femmes, cherche relations avec un homme de mêmes opinions. S'adresser S. D. 2072, à l'Expédition,
Vieux garçon, désire homme sympathisant t Union » Morgenpost, rue Bulow.
Monsieur, 23 ans, cherche ami. Lettres à a Socrate-». Expédition principale, rue Vivet.
Vieux garçon, b. comp. cherche amitié avec v. garçon. OfT. A. B. 11. Postamt, 76.
J. HOMME DE PAM. 27 ANS, CHERCHE RELATIONS AMICALES A. UN MONSIEUR ÉNERGIQUE A. B. SI- TUATION. Lettres T. L. V.a l'Expédition