‹ Les Honnêtes gens. Mademoiselle de ChamprosayChapitre 1 sur 3 · ÉTIENNE ÉNAULT · texte numérisé non relu

ÉTIENNE ÉNAULT

Le baron Didier de Mervilly revenait de Lisieux et suivait le chemin qui traverse daus toute son étendue une des plus riantes vallées de la Normandie, la vallée qu’arrose l’Orbiquet, petite rivière dont le cours rapide se subdivise à l’infini, répandant sur son passage la fraîcheur et l’abondance. Didier était à cheval, il pressait par instants le trot d’un poney d’apparence modeste et d’allure paresseuse. C’était, il y a quelques années, vers la fin du mois d’août, une après-midi. Le soleil adoucissait sa lumière en la réfléchissant dans la transparence d’un grand nuage floconneux. Sous cet éclat velouté, les perspectives devenaient suaves ; les prairies herbeuses, les vannes murmurantes, les coteaux boisés, tout se pénétrait d’une grâce délicate qui enchantait le regard. Mais notre cavalier paraissait comme insensible à la beauté du paysage qui se déroulait devant lui.

Ses yeux, chargés de réflexion et de tristesse, se dirigeaient, sans les voir assurément, vers les horizons nouveaux que découvrait chaque repli de la route. Châteaux à demi-cachés sous l’ombrage des parcs, filatures échelonnées sur la rivière et troublant de leur tapage industriel le repos profond de la campagne, villages pendus au flanc des collines et montrant leurs maisonnettes en briques dans un entre-croisement de pommiers, rien ne parvenait à fixer son attention, rien ne distrayait son esprit, qu’absorbait sans doute la préoccupation d’un chagrin.

Comme il venait de franchir le bourg de Cernay, il entendit résonner derrière lui le galop d’un cheval. Il se retourna et vit qu’on le saluait de loin. 11 devina sans peine qu’on s’efforçait de le joindre, fit halte, et attendit qu'on l’abordât. Un cavalier s’arrêta brusquement à ses côtés en lui tendant la main.

— Merci de votre complaisance, mon cher baron! ditil d’un air aimable et gai. La rencontre me ravit!... Je vous ai reconnu à la distance d’un quart de lieue, et je suis accouru, désirant continuer mon petit voyage en votre compagnie, si vous le permettez.

— Voilà un désir dont je vous sais gré, mon cher Félix, répondit Didier en secouant, non sans un peu de peine, la mélancolie de ses pensées et en souriant. Vous vous rendez sans doute à la Roseraye, chez M. Herbault?

— En effet... Je viens de Trouville, où j’ai pris quelques bains de mer, et je vais, selon ma coutume, passer le mois de septembre sous le toit hospitalier de l’ancien associé de mon père. Je compte chasser sur ses terres, bien entendu, et même sur celles de Mervilly, car vous m’y inviterez, n’est-ce pas, cher baron?

Félix Duhautbois lança ces derniers mots avec une

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MADEMOISELLE DE CIIAMPROSAY

vivacité pleine de bonne grâce. Didier cependant parut étonné, presque ému. 11 poussa son cheval en avant, et, tandis que son compagnon l’imitait, il répondit avec un calme légèrement contraint :

— Je n’ai plus désormais le droit de vous adresser une invitation.

— Comment cela?

— Mervilly a cessé d’appartenir à ma famille. Nous l’avons vendu.

— Quoi! vous avez consenti à vendre le bien héréditaire dont vous portez le nom ?

Il y avait un sentiment de reproche manifeste dans la voix de Félix. Didier fixa sur lui un regard grave et un peu hautain.

— C'est pour sauver l’honneur de ce nom, dit-il d’un ton ferme, que ma mère et moi nous avons fait le sacrifice qui vous surprend. Il nous a coûté quelque effort, croyez-le bien. Mais nous estimons que la possession d’une fortune ne vaut pas l’accomplissement d’un devoir.

Celte réponse fut suivie d’un instaut de silence. Félix Duhautbois était tout confus de s’être permis d’adresser étourdiment à son compagnon une sorte de blâme. Quant à Didier de Mervilly, il avait détourné la tête pour cacher la trace d’une vive émotion, puis il était redevenu pensif, presque soucieux.

Les deux jeunes gens, qu’une parole imprudente avait si péniblement impressionnés, pouvaient avoir trente ans environ. Le baron Didier de Mervilly était simplement vêtu. Une redingote brune, un peu râpée, close jusqu’au menton, dessinait sa taille élancée, bien prise, remarquable de souplesse et de distinction. Son visage, aux traits réguliers, expressifs, était d’une blancheur mate, que faisait ressortir une chevelure noire, naturellement

ondulée sous un chapeau dont les contours manquaient de lustre et de fermeté. Il avait de grands yeux bleus, doux et profonds, à reflets intelligents. Une main fine et nerveuse, un pied étroit et bien cambré achevaient de révéler en lui la race, en dépit de l’humilité de ses vêtements.

Félix Duhautbois, au contraire, était mis dans le dernier goût de la fasbion parisienne. 11 portait un costume de cheval parfait de tout point : casquette de velours, habit de même étoffe, gilet et culotte en casimir blanc, bottes molles à éperons d’acier, jabot de dentelle, cravate de soie bleue, dont les bouts brodés étaient retenus par une épingle en diamant. Sa cravache était un chef-d'œuvre d’art signé Verdier. Toute cette recherche de la toilette ne parvenait cependant pas à lui communiquer l’extrême élégance de tournure, l’aristocratique délicatesse de physionomie qui charmaient le regard dans v son compagnon. Félix n’en était pas moins un assez joli cavalier. Ses cheveux blonds, ses yeux gris perle, son teint rosé, ses dents blanches, offraient un ensemble qui n’était pas sans grâce ; malheureusement ses lèvres trop épaisses, son nez qui se redressait avec effort, en compromettaient un peu l’harmonie. Il avait une taille bien proportionnée, mais légèrement replète, qu’il sanglait pour en amincir les contours. On remarquait d’ailleurs dans toute sa personne une expression de bonté naturelle, de cordialité expansive qui prévenait tout de suite en sa faveur.

Après un instant de silence embarrassé, Félix Duhautbois tendit de nouveau la main à Didier, et reprit vivement :

— Pardonnez-moi ma maladresse, mon cher baron. Je savais que vous aviez eu la douleur de perdre votre père l’hiver dernier, mais j’ignorais que sa mort eût été

pour vous un double motif d’affliction. Ce que vous venez de m’apprendre m’attriste sincèrement.

Le visage assombri de Didier s’éclaira aussitôt. Il accueillit d’un air amical les excuses de son interlocuteur, dont il serra la main avec effusion.

— Je vous remercie de l’intérêt que vous me témoignez, répondit-il; mais je m'étonne de voir que vous ne connaissiez pas les malheurs qui ont frappé ma famille. M. Herbault ne vous a donc rien dit, rien écrit à cet égard ?

— Il y a un an que je ne l’ai vu. Il correspond rarement avec moi, et ses lettres sont d’un laconisme qui rappelle Tacite. C’est lui cependant qui m’a annoncé le décès de M. de Mervilly, mais sans commentaire et sans explication.

— Eh bien, mon père a succombé sons le coup d’une ^apoplexie foudroyante, à la nouvelle qu’un banquier de Lisieux, qui avait su lui inspirer toute confiance, s’était enfui lui emportant un dépôt de cinq cent mille francs. C’était là un vrai désastre pour ma famille, et ce n’était pas le seul, hélas! car nous perdions presque au même moment une forte commandite dans une exploitation industrielle, dont le gérant venait de faillir. Et comme l’infortune s'acharne parfois sur celui qu’elle atteint, les créanciers de la faillite prétendirent que M. de Mervilly s’était plusieurs fois immiscé dans les actes de la gestion, et que sa succession devait être obligée solidairement, aux termes de l’article 28 du Code de commerce. Un procès nous fut intenté, un arrêt de la cour impériale de Caen, donna gain de cause aux créanciers. Il nous fallait, par conséquent, ou acquitter les dettes, ou laisser une tache à la mémoire de l’honnête homme que le désespoir avait tué. Ma mère n’hésita pas, et quoique ses biens, seule fortune qui nous restât, fussent à l’abri

de toute action judiciaire, elle les vendit et paya. Voilà pourquoi, mon cher Félix, Mervilly ne nous appartient plus.

Une vive émotion se peignit sur le visage de Félix Duhautbois.

— Ah! mon ami, s’écria-t-il, voilà une belle et noble action! En vérité, il n’y a que l’aristocratie pour porter à ce point la solidarité de l’honneur et pour agir avec un désintéressement si chevaleresque. Une famille bourgeoise n’eût jamais fait cela.

— Dans tous les rangs de la société, le courage du sacrifice est rare, répondit Didier. La bourgeoisie compte aussi des cœurs capables de dévouement. M. Herbault en est un exemple, à mon avis.'

— Certes, je suis loin de méconnaître ses qualités et ses mérites. Mais, si übéral qu’il soit, je doute fort que, le cas échéant, il se fût conduit comme votre mère et comme vous.

— C’est pourtant grâce à sa générosité que notre domaine s’est vendu le prix qu’il valait.

— Comment cela, mon cher baron?

— Deux personnes semblaient devoir se disputer Mervilly. Mais, le jour de la vente, elles s’entendirent. L’une d’elles parut seule chez le notaire : notre propriété allait lui être adjugée à vil prix, lorsque M. Herbault, instruit de ce qui se passait et touché de notre situation, accourut. Il engagea la lutte, fit des offres inattendues, poussa les enchères jusqu’au double de la mise à prix, et se rendit acquéreur.

Félix sauta sur son cheval.

— Eh quoi ! dit-il avec un éclat d’enthousiasme, M. Herbault s’est conduit de la sorte? Ah! le digne homme! et comme je vais l’embrasser de tout cœur !

— Vous voyez bien, mon ami, reprit Didier en sou-

riant, que la noblesse à laquelle j’appartiens n’a pas le privilège des élans magnanimes et des beaux sentiments.

— Elle n’en a pas le privilège, soit, insista Félix, mais on ne saurait méconnaître qu’elle possède à cet égard une supériorité, par cela même qu’elle est rarement animée de la passion des affaires et de l’amour du gain.

— Vous êtes trop aimable pour que je cherche à vous contredire. Je ne puis que vous remercier de l’hommage que vous voulez bien rendre à la caste dont je suis le plus modeste représentant.

Comme Didier achevait ces mots, les deux cavaliers arrivaient à l’entrée de Saint- Martin de Bienfaite. Une certaine animation régnait dans le village. Des paysans, armés de fusils et de fourches, couraient çà et là, s’appelant, s’interrogeant, criant : « Où est-il? » Les paysannes affolées entraînaient leurs enfants et rentraient précipitamment dans les maisonnettes. Un garde champêtre, suivi de plusieurs gars armés, arborda les deux jeunes gens. Le sabre d’une main, le bonnet de coton de l’autre, il leur dit d’un air effaré :

— Est-ce que vous ne l’avez pas vu, messieurs?

Didier et Félix firent halte, et demandèrent de qui il s’agissait.

— D’un chien enragé qui a mordu des bœufs dans un herbage voisin. Il a traversé tout à l’heure le village. Heureusement, il ne s’est jeté sur personne. Nous sommes à sa recherche, mais nous ne savons point dans quelle direction il s’est enfui.

— Nous ne l’avons pas rencontré, dit Félix.

— Êtes- vous bien sûr qu’il soit enragé? demanda le baron de Mervilly.

— Quant à ça, il n’y a pas de doute, répondit le garde champêtre. Ceux qui l’ont aperçu sont d’accord sur ce

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point. Il a les yeux sanglants , une écume jaune à la gueule et la queue entre les jambes. C’est d’ailleurs une belle bête, grande et robuste : un chien-loup, à ce qu’il parait.

— Faut-il que nous nous mettions en chasse avec vous? demanda Félix.

— Oh! ce n’est point la peine, messieurs... Nous sommes assez de monde pour traquer l’animal et le tuer. Que nous ne vous empêchions pas de continuer votre chemin.

De nouveaux groupes de paysans, portant tout un attirail de guerre, venaient de joindre le garde champêtre et ses compagnons. Les deux cavaliers jugèrent que leur présence n’était pas indispensable à l’expédition. Ils saluèrent et rendirent la main à leurs chevaux.

Pendant quelques minutes, Didier et Félix causèrent de l’incident qui avait interrompu leur entretien ; puis ils reprirent la conversation au point même où ils l’avaient laissée un quart d’heure auparavant.

— Quoique vous ayez vendu. Mervilly, dit Félix, j’aime à croire que vous n’en continuerez pas moins à l’habiter? Je suppose que vous vous êtes réservé la location du château?

— Y pensez-vous, mon ami? Une telle condition n’eût pas été raisonnable, elle eût nui à la vente. Et d’ailleurs nous savions que, tous les engagements de la faillite acquittés, il resterait bien juste à ma mère de quoi vivre dans la plus humble médiocrité.

— Ainsi vous êtes sur le point d’abandonner Mervilly?

— Demain, nous transporterons nos pénates à Orbec, dans une petite maison sur le chemin de Livarot.

Didier réussit à glisser un peu de bonne humeur dans l’expression de sa voix. Une sensation pénible altéra la

physionomie de son compagnon, dont le regard humide eut un reflet de vive sympathie et de sincère admiration.

— 11 y a vraiment des malheurs bien immérités, dit-il. Ils semblent parfois mettre en question la justice de Dieu ; mais en même temps ils font ressortir le stoïcisme édifiant avec lequel les belles âmes acceptent les rigueurs du destin. Je remarque que plus l’infortune frappe haut, plus elle rencontre de courage et de résignation... Mon cher baron, vous ajoutez une nouvelle preuve à l’appui de cette vérité.

— Ne vous fiez pas trop à l’apparence, mon bon camarade. Je suis moins ferme, moins vaillant que vous ne l’imaginez. S’il ne s’agissait que de moi, il est vrai, je me moquerais gaiement des cruautés du sort. Mais il y a ma mère, pauvre chère femme, née sous le toit qui ne lui appartient plus, n’ayant jamais quitté le domaine seigneurial dont se composait sa dot, car ma mère est le dernier rejeton de la branche aînée des Mervilly, tandis que mon père descendait de la branche cadette. Vous comprenez dès lors toutes mes craintes, mon ami. 11 est si douioureux de rompre une habitude formée depuis l’enfance et cimentée par le temps ! Comment la baronne supportera-t-elle le changement radical qui va s’opérer dans son existence? Résistera-t -elle à la dure épreuve? ne succombera-t-elle pas sous le fardeau de l’adversité ? Yoilà ce qui me tourmente et ce qui ébranle ma philosophie.

— Oui, je vous comprends et je vous plains. On peut être fort contre son propre chagrin, mais on est faible contre le chagrin de la personne qui nous est chère... J’aime à croire toutefois, reprit Félix, que madame la baronne de Mervilly n’est pas souffrante ?

— Elle se porte mieux que je n’osais l’espérer. Elle se

montre même plus calme et plus souriante que je ne m’y attendais.

— Et mademoiselle Valentine de Cliamprosay?

En prononçant ce nom, Félix Duhautbois eut une inflexion vocale qui avait je ne sais quoi de caressant et de respectueux.

— Elle va parfaitement, répondit le jeune homme. Grâce à elle, notre infortune nous semble plus facile à accepter. Elle a une tranquillité d’âme naturelle qui se communique, adoucit les amertumes du présent et donne confiance en l’avenir.

— C’est ei i effet une jeune fille accomplie. Je ne connais pas une personne plus belle ni plus aimable. Elle a de la race surtout, et la parfaite distinction de sa personne n’enlève rien à la bonne grâce de son esprit.

Félix s’était animé. Didier sourit imperceptiblement.

— Je crois que vous l’appréciez comme elle le mérite, dit-il. Elle aussi, je me plais à le reconnaître, vous rend la justice qui vous est due.

— Est-ce qu’elle daigne se souvenir de moi?

— Il y a peu de temps, nous causions de vous ; elle faisait votre éloge en des termes qui vous eussent assurément flatté.

Le visage de Félix se colora. Un éclair de joie traversa son regard.

— Cela prouve que mademoiselle Valentine de Champrosay est bien indulgente, dit-il. Je n’en suis pas étonné... Noble, charmante et bonne, reprit-il avec une certaine exaltation, voilà l’idéal !

Il soupira et se tut.

— Qu’avez-vous donc, mon ami? lui demanda Didier avec un peu d’étonnement. Est-ce que par hasard vous ne seriez pas complètement heureux?

— L’est-on jamais?

— Rien ne vous manque cependant. Jeunesse, santé, bonne mine, fortune, Dieu vous a tout donné.

— Oh! tout... tout...

— Que désirez-vous encore, ingrat?

— Ce que je désire?... Mais vous allez vous moquer de moi?

— Je ne suis guère railleur, vous le savez.

— C’est vrai, et je n’hésite plus à vous confesser une de mes faiblesses... Sachez donc, mon cher baron, que je regrette... de n'être pas noble.

— En vérité ?

— Oui. Pour être un peu gentilhomme , un peu vicomte, je donnerais la moitié de mon héritage paternel.

Didier sembla stupéfait.

— Est-ce sérieux? demanda-t-il.

• — Très - sérieux , répondit Félix. Que voulez-vous, j’aime tout ce qui est élégant et aristocratique : les bijoux de prix, les fleurs rares, les chevaux pur sang, les armoiries, les parchemins. Affaire de goût, fantaisie d’artiste. Avoir de la naissance, une particule, un titre, un blason, cela me parait ravissant... Je vous porte envie, mon cher baron , et je me réjouirais d’être à votre place.

— Si j’étais à la vôtre, je vous assure que je n’ambitionnerais rien de plus, répondit Didier. Qu’est-ce que la noblesse, en effet, de nos jours? Une institution sans force et sans éclat, un souvenir plutôt qu’une réalité. Autrefois elle reposait sur un principe de hiérarchie sociale. C’était un ordre privilégié, ayant des droits indiscutables, possédant des fiefs, des majorats, des douaires, des bénéfices de toute nature. Aujourd’hui, c’est bien différent. La Révolution a passé le niveau sur cette brillante institution. Si elle n’a pu en détruire complè-

temeut le prestige, elle en a du moins brisé à jamais la suprématie et l’autorité. Franchement, je ne m’en plains pas.

— Cela prouve que vous êtes raisonnable. Moi, je le serais moins que vous assurément. Si j’étais le descendant d’une famille ayant jadis appartenu au premier ordre de l’Etat, je garderais une terrible rancune à la mémoire de ceux qui ont sapé l’édifice de l’ancienne société française. Je détesterais le libéralisme moderne.

— A quoi bon? Les choses changent, c’est la loi du mouvement et celle du progrès. S’y conformer est encore ce qu’il y a de plus digne et de plus judicieux.

— Au fait, j’approuve votre opinion, dit Félix. Ce qui me plaît d’ailleurs dans la noblesse, c’est précisément ce qu’elle a conservé, c’est-à-dire la grâce des noms, la coquetterie des titres. Cela rehausse toujours, à mon avis, une personnalité et lui imprime un cachet de suprême distinction... Ah! mon cher Didier, ajouta-t-il avec un nouveau soupir, pourquoi ne me nommé-je que Duhautbois tout court? Une particule, un simple brevet de chevalier, me feraient tant de plaisir et m’iraient si bien !

Il accentua ces derniers mots avec une vivacité à la fois plaisante et convaincue qui égaya Didier. Je jeune baron ne put s’empêcher de rire.

— Êtes-vous enfant! dit-il. J’avais remarqué, depuis que je vohs connais, vos goûts élégants et délicats, mais je ne croyais pas qu’ils allassent jusqu’à vous faire regretter de n’ètre pas d’une origine aristocratique. Croyezmoi, vous avez tort de ne pas vous montrer satisfait du nom et des avantages particuliers qui vous ont été transmis. (Jue de gens s’en contenteraient!

— Sans doute, et vous parlez sagement. Mais le penchant que je viens de vous avouer est plus fort en moi

que la raison. Il me plaît d’ailleurs, et je ne tiens pas à m’en corriger... Je ne vous en suis pas moins reconnaissant, mon cher baron, reprit Félix, de l’indulgence que vous me témoignez. Je vous ai offert l’occasion de me railler, et vous n’avez pas voulu en profiter. Je vous remercie de tout cœur.

— Chacun de nous a ses faiblesses, mon ami, répondit Didier. On ne doit pas être sévère pour autrui quand on veut être soi-mème jugé avec modération.

— Voilà une excellente maxime dont je m’empare. Il est probable qu’elle ne tardera pas à me servir d’arme défensive.

— Contre qui, s’il vous plaît?

— Contre M. Herbault, qui, lui, ne manque jamais de se moquer de moi chaque fois que nous discutons à ce sujet.

— M. Herbault est un homme de bon sens, vous en conviendrez.

— Je ne le nie pas.

— Devenu millionnaire par le travail , il est resté simple, modeste, bonhomme, dans l’honorable acception du mot.

— D’accord... Seulement je trouve que la fortune ne l’a pas assez changé.

— Comment cela? *

— Il n’est pas convenable, en vérité, qu’un richard tel que lui conserve les allures et la tenue d’un simple ouvrier. On le voit presque toujours habillé de froc, la casquette de loutre sur la tète, des sabots aux pieds, même le dimanche. Cela a-t-il le sens commun, voyons?

— Affaire d’habitude, mou ami. M. Herbault aime sans doute ce costume, parce qu’il lui rappelle son ancienne pauvreté. 11 y a, ce me semble, dans ce goût-là quelque chose de touchant,

— Vous êtes à son égard d’une bienveillance... que d’ailleurs je comprends à merveille... Mais dites-moi, je vous prie, que va-t-il faire, avec sa façon de vivre et de se vêtir, de sa nouvelle et brillante acquisition? C’est à peine s’il parait être le propriétaire de la Roseraye, sa gentille bicoque du chemin de Lisieux.

Didier ne répondit pas tout de suite. Sou cœur se serra.

— 11 est présumable, dit-il en roidissant sa voix, que M. Herbault destine Mervilly à sa fille, mademoiselle Clotilde. Ce sera sa dot quand il la mariera.

— Je le crois aussi... Mais, franchement, un château n’est guère en harmonie avec l’éducation de cette chère enfant.

— Pourquoi? Mademoiselle Clotilde est bien élevée, jolie, gracieuse et bonne.

— Bourgeoise , mon cher, bourgeoise ! interrompit Félix. Avec une robe d’indienne, mademoiselle Valentine de Cliamprosay est cent fois plus dintinguée qu’elle ave j uue toilette de soie, de dentelle et de velours.

— Vous exagérez, mon ami.

Didier venait d'articuler ces mots, lorsqu’un cri perçant retentit dans la direction d’un petit chemin creux qui descendait vers un moulin. Les deux cavaliers s’arrêtèrent brusquement. Ils étaient à une demi-lieue environ d’Orbec, non loin de l’endroit où la route de Thiberville se relie à celle de Lisieux. Par-dessus les haies latérales, on découvrait la vallée, entre sa double ligne de coteaux herbeux et boisés, avec ses belles prairies artificielles, ses clôtures de peupliers, ses irrigations serpentines, ses filatures rougeâtres, son horizon vaporeux où se profilait la silhouette d’un clocher. Mais ni Félix Duhautbois ni Didier de Mervilly ne remarquèrent la grâce de ce paysage normand. Droits sur leurs étriers, ils cherchaient

du regard à se rendre compte de la nature du bruit saisissant qu’ils avaient entendu. Soudain un second cri, plus poignant que le premier, les remua jusqu’au fond de l’âme. Ils engagèrent leurs chevaux dans le sentier dont la pente rapide était rendue plus âpre par un semis de cailloux roulants, et, au risque de les voir trébucher et s’abattre, ils les lancèrent au galop.

Ils arrivèrent ainsi devant un pont de pierre jeté sur l’Orbiquet. La petite rivière s’élargissait en aval de ce pont et formait une assez belle nappe d’eau, dont la chute faisait tourner les aubes de la roue du moulin. La berge était élevée, elle s’échancrait et s’abaissait cependant vers le milieu, livrant un passage qui aboutissait à une petite plate-forme sur pilotis, où les paysannes de l’endroit avaient coutume de se réunir pour laver. Mais il n’y avait là aucune lavandière en cet instant. Une scène terrible, quoique muette, n’en frappa que mieux les yeux de Didier et de Félix : une jeune fille se .tenait réfugiée sur le bord de l’eau. Elle était tremblante, effarée ; elle s’efforçait de crier, mais elle n’en avait plus la force. Un chien roux et trapu, ayant la mine sinistre, la tête basse, l’œil injecté, la mâchoire écumeuse, la queue flasque et pendante, lui barrait le chemin pour remonte; sur la berge, et semblait prêt à se jeter sur elle. Evidemment c’était là le chien enragé à la recherche duquel s’étaient mis les habitants de Saint-Martin de Bienfaite. Le péril était imminent pour la jeune fille, que les deux cavaliers reconnurent, et qui était mademoiselle Clotilde Herbault.

En un clin d’œil, Didier et Félix mirent pied à terre. Didier atteignit le premier le dangereux animal, le cravacha, et le poursuivit jusque près de la vanne du moulin. Eu cet endroit, le chien qui fuyait fit volte-face, ouvrit démesurément ses yeux ronds et enflammés, mon-

tra ses crocs aigus en grognant, et se replia sur ses patte s de derrière pour bondir. Sans s'intimider, le baron de Merville enfonça son regard comme une lame dans le regard de la bête menaçante, puis il s’avança lentement, d’un pas ferme, la. cravache levée, superbe de résolution. Le chien l’attendait immobile et comme magnétisé. Ce fut un moment d’anxiété violente pour Félix, qui se disposait à secourir son compagnon, et pour Clotilde Herbault, que l’émotion suffoquait. Tout à coup l’animal cessa de grogner; il ferma les yeux, qu’aveuglaient sans doute les éclairs du regard de son agresseur. Alors, par un geste aussi prompt que robuste, Didier lui saisit la peau du cou, l’euleva sans peine, et le précipita dans l’écluse, où il disparut sous la roue du moulin.

Cela fait, il revint tranquillement sur ses pas.

La jeune fille manqua de présence d’esprit pour le remercier de vive voix; mais elle rougit en le regardant, et lui’ adressa un sourire plein de reconnaissance et d’admiration.

— Ah ! baron, s’écria Félix, vous avez été magnifique de courage et de sang-froid !

— Vous eussiez agi comme moi, mon ami, si votre affection ne vous eût retenu près de mademoiselle Herbault.

— Vive Dieu ! mon clier, je ne me flatte pas d’avoir votre calme effrayant et votre rare intrépidité!

A peine Félix avait-il lancé cette exclamation, lorsqu’un homme, un vieillard de haute mine et de grave allure, apparut. Il s’avança lentement vers Didier, le prit dans ses bras, et l’étreignit contre sa poitrine avec une muette effusion.

— Monsieur le duc, j’ai l’honneur de vous saluer, s’empressa de dire Félix en s’inclinant devant le nouveau venu.

— Je vous salue, monsieur, répondit sommairement le vieillard.

Puis il salua Clotilde, et s’éloigna sans ajouter un mot.

Lorsqu’il eut traversé le pont de pierre et disparu entre les haies du chemin creux, Félix reprit :

— Par la sambleu! baron, cet excellent duc n’a guère changé depuis un an. Il est toujours avare de sa parole comme un chartreux. Plus que jamais il me semble mé-. riter son surnom : le Taciturne.

— En èffet, M. Théobald de Trézel se montre de plus en plus triste et silencieux. 11 a sans doute quelque deuil au cœur que le temps aggrave, loin de le modérer. Il convient de respecter cela, mon cher Félix, d’autant plus que le mutisme et la mélancolie du duc n’altèrent en rien la déücatesse et la générosité de ses sentiments.

— Oui, je me rappelle combien il est bon pour tous et secourable aux malheureux. Aussi m’inspire-t-il une profonde vénération... Et d’ailleurs, ajouta Félix en souriant, est-ce qu’il en peut être autrement pour moi?... Un duc, c’est si imposant, à mon avis!... Ah! si j’étais duc!...

— Ne dites donc pas de folies! répliqua Didier avec un mouvement d’épaules légèrement ironique... Allons voir si le chien est bien mort.

Accompagnés de Clotilde, ils se rendirent de l’autre côté du moulin. Là, ils aperçurent le chien étendu sans vie, le crâne brisé, sur un lit de glaïeuls, de nénufars et de roseaux.

— Vous n’avez plus rien à craindre, mademoiselle, reprit Didier. Je vous laisse avec un ami qui va vous accompagner à la Roseraye. Permettez-moi de prendre congé de vous et de hâter mon retour à Mervilly, où l’on doit m’attendre impatiemment.

Clotilde Herbault, plus calme, trouva de touchantes paroles pour remercier le jeune baron.

— Adieu, monsieur, ajouta- t-elle. Je n’oublierai jamais la scène saisissante qui vient de se passer sous mes yeux.

— Le fait est qu’elle vaut qu’on s’en souvienne, reprit Félix... Au revoir, mon cher Didier.

Didier répondit cordialement, se remit en selle et s’éloigna.

Clotilde le suivit d’un regard à la fois timide si caressant. Elle devint pensive dès qu’elle eut cessé de l’apercevoir.

Didier traversa Orbec, prit la route de l’Aigle, qu’il abandonna au bout d’un instant, et s’engagea dans le chemin qui conduit directement à Mervilly.

Après avoir franchi durant un quart d’heure environ les sinuosités de ce chemin, qui se glisse entre des haies d’aubépine, des prés et des champs, il arriva au pied . d’un coteau dont le sommet est ombragé de hêtres sécu- \ laires. Il gravit la pente et aperçut deux femmes debout sur la hauteur. Il les reconnut : c’étaient la baronne de Mervilly, sa mère, et mademoiselle Valentine de Champ-

rosay. II fit sentir l’éperon à sa monture, qui se mit à trotter en grimpant et qui arriva tout essoufflée sur le plateau. Là Didier sauta lestement de cheval, enlaça sa mère dans ses bras, et dit d’un ton délibéré, presque joyeux :

— C’est fini ! tout est payé jusqu’au dernier centime I Les créanciers ont comblé <fe louanges notre famille, et m’ont adressé les plus cordiales protestations de dévouement.

— Je suis heureuse, mon fils, répondit la baronne avec résolution ; je sens vivement ce qu’il y a de douceur dans le sacrifice accompli pour conserver intact le renom de probité que les aïeux nous ont transmis.

— Oui, l’honneur est sauf! reprit Didier. Quant à la fortune, c’est bien différent : à peine nous reste-t-il une quarantaine de mille livres. Avec cela, on ne roule guère carrosse; mais, bah! on peut marcher, comme disent les bonnes gens. Et nous marcherons, pardieu!... N’est-ce pas, Valentine?

11 se tournait à ces mots vers la compagne de madame de Mervilly, s’emparait de l’une de ses mains et la portait à ses lèvres avec effusion.

— La richesse a du bon, répondit la jeune fille d’un air tranquille et souriant; mais il doit être facile de s’en passer, lorsqu’on nous privant de l’opulence Dieu nous conserve ce bien suprême, qui est la tendresse de ceux que nous aimons.

— Voilà une belle et touchante parole, chère enfant ! dit la baronne; elle résume bien notre situation. Oui, la destinée a pu nous ravir ce qui fait l’existence brillante, mais elle nous a laissé du moins ce qui fait la vie du cœur. Et la part qui nous reste est encore la meilleure des félicités d’ici-bas.

Tandis qu’elle s’exprimait ainsi, Didier et Valentine

MADEMOISELLE DE CHAMPRÛSAY

avaient les yeux attachés sur sou visage. Ils craignaient d’y remarquer une expression de tristesse et de regret : ils n’y virent que le reflet d’une douce exaltation.

Madame de Mervilly avait cinquante ans. C’était une femme d’une distinction exquise, ayant une taille un peu au-dessus de la moyenne, élégante et mince, des traits finement dessinés, harmonieux et charmants. Le temps n’avait marqué qu’avec discrétion son empreinte sur cette figure privilégiée, dont le front était lisse encore, les joues rondes, les lèvres fraîches. De légers indices pouvaient seuls faire soupçonner en partie l’âge qu’elle avait : son teint manquait d’éclat, ses paupières étaient entourées d’un petit cercle de bistre, sa tempe commençait à se sillonner, ses cheveux cachaient mal un certain nombre de fils d’argent. Il y avait d’ailleurs dans l’ensemble de cette aimable personne une grâce qui rajeunissait les apparences, une délicatesse qui intéressait. Aussi n’étaitil pas rare qu’on la prît pour la sœur aînée de l’admirable personne qui l’accompagnait, et qui comptait à peine dix-huit ans.

Mademoiselle Yalentine de Champrosay était, sans contredit, une beauté aussi parfaite que puisse l’ètre une créature humaine, un de ces types lumineux qui éblouissent et ne mettent pourtant aucune coquetterie à exercer la puissance de leur rayonnement. 11 était visible de prime abord que Dieu, le sublime Sculpteur, s’était plu à la former avec un art merveilleux, et qu’il s’était fait un devoir de ne compromettre par aucune négligence le chef-d’œuvre féminin dont il avait conçu la suave création. Comme Ève, elle était blonde, mais de ce blond céleste qui donne à la chevelure des reflets d’auréole. L’ovale de son visage avait cette pureté ineffable dont Raphaël et le Corrége ont à peine réalisé l’idéal. On sentait comme une caresse d’artiste divin dans chacune des

lignes accomplies qui concouraient à lui faire une physionomie d’ange au regard d’azur profond, au sourire de perles enchâssées dans une rose. Son teint était si blanc qu’il semblait vaporeux ; son cou mignon se modelait à rendre un cygne jaloux sous une robe de soie noire, sans ornement; son buste élancé, qu’aucun lien ne comprimait, avait des inflexions ravissantes : on en devinait sans peine les souplesses et les fermetés. Lés plis superbes de la jupe dénonçaient à l’œil le moins exercé cette richesse de contours que rêve tout poète amoureux de la forme. Sa main était un miracle de petitesse : elle tentait le baiser en inspirant le respect. Son pied avait je ne sais quoi d’aérien, de féerique : on lui cherchait des ailes, tant il semblait pouvoir se poser sur les fleurs sans les courber. Mais ce qui enchantait surtout dans cette jeune fille, c’était une majesté douce et sereine, qui émanait évidemment d’un cœur tendre et résolu. Elle eût porté le diadème avec une élégance souveraine, mais sans fierté.

En ce moment, les rayons veloutés du soleil au déclin l'effleuraient et l’ embellissaient à ravir. Elle avait ces effluves de beauté qui exaltent l’esprit et semblent donner une perception des anges. Didier la contempla en silence : de ses yeux éloquemment muets s’exhalait comme un hymne de tendresse, comme un cantique d’amour. Par un effort de volonté, il secoua cette douce extase, prit le bras de sa mère, toucha du bout du doigt l’épaule de Yalentine et dit :

— Rentrons au château.

— Pas encore, cher enfant, répondit la baronne. Il n’est pas l’heure du dîner. Promenons-nous dans la grande allée des hêtres, que j’aime tant 1 Tu nous conteras là plus en détail ce qui s’est passé chez notre notaire de Lisieux, puis nous causerons de l’avenir.

MADEMOISELLE DE CIIAMPROSAY

Un petit pâtre était assis sur l’herbe à peu de distauce : Didier l’appela et lui confia le soin de ramener à l’écurie de la ferme le poney normand dont il s’était servi et qui appartenait au fermier. Depuis quelques mois, par mesure d’économie, les chevaux du baron avaient été vendus, ce qui n’avait pas été un de ses moindres ennuis, car il était excellent écuyer.

La baronne, son fils et mademoiselle de Champrosay se dirigèrent à pas lents vers l’avenue des hêtres, qui s’étend en ligne droite, large et superbe, entre le parc de Mervilly et une sapinière de récente plantation. Ils s’engagèrent sous un dôme de feuillage épais, en marchant sur un tapis velouté de mousse et de lichen. Aucune symétrie ne régnait dans ce repli grandiose de la campagne, et cependant l’aspect en était royal. Le Nôtre eût été séduit par la profonde perspective d’un ombrage si plein de majesté.

Didier fit alors le récit complet de ce qui avait eu lieu dans la réunion des créanciers à laquelle il avait assisté le matin même à Lisieux.

— Lorsque je me présentai, dit-il, je n’eus pas de peine à m’apercevoir que l’on connaissait déjà le sacrifice accompli par toi, ma mère. On se leva et on s’inclina respectueusement devant ton fils. Puis, au nom de l’assemblée, l’un des créanciers principaux prit la parole et déclara que chacun consentait de grand cœur à subir une réduction de trente pour cent sur le montant de ce qui lui était dû. Un murmure approbateur confirma cette déclaration. Je répondis aussitôt que ta volonté formelle était que tout le monde fût désintéressé sans aucune réserve, et que chaque créance reconnue valable fût remboursée intégralement. Il y eut, à ces mots, un mouvement de surprise admirative parmi les créanciers. Ils étaient émus, tant il est vrai que les hommes sont meil-

leurs qu’on ne le dit, et que, si animés qu’ils soient par un mobile d’intérêt, ils se montrent presque toujours sympathiques en présence d’un acte de probité. A plusieurs reprises, ces braves gens insistèrent pour que j’acceptasse les réductions qu’ils me proposaient. Dans l’espoir de m’y déterminer, ils firent valoir les raisons les plus ingénieuses, les arguments les plus décisifs. Mais je tins bon... pour t’obéir, ma mère, et aussi pour donner satisfaction à ce sentiment de fierté légitime que j’ai dans l’âme et qui me vient de toi. Il fallut donc que chacun touchât la totalité de sa créance et donnât quittance absolue et sincère en marge de l’acte de répartition. Ah 1 je te jure que j’ai entrevu plus d’un regard humide, et que j’ai entendu murmurer plus d’un regret relatif à l’inflexibilité de mon refus. Comme j’allais me retirer, toutes les mains se tendirent vers moi, et tous les cœurs firent explosion. Les offres de service se multiplièrent à l’envi, et j’eus quelque peine à me soustraire aux élans d’une si chaleureuse manifestation.

— L'a récompense de ce que j’ai fait est là, dit madame de Mervilly après un silence et d’une voix qui vibrait nerveusement. Un si éclatant témoignage d’estime achève de me consoler.

— Ainsi, ma mère, tu ne ressens aucun chagrin? tu ne te repens pas d’avoir vendu ton domaine pour sauver l’honueur de notre nom?

— Je pourrais revenir sur ce qui est désormais irrévocable, que je ne le voudrais pas. Si je me sens un peu de mélaucolie au cœur, mon cher fils, c’est que je songe à toi, qui es maintenant sans fortune, et qui vas ^tre obligé de demander ta vie au travail.

— Le travail est la loi commune, ma mère. C’est la nécessité sociale. J’ai eu tort, grand tort de n’avoir pas mis plus tôt cette maxime en pratique. Le coup qui vient

de nous atteindre me semblerait moins cruel si j’avais un état, une profession, si j’avais su trouver déjà la sécurité dans l’emploi lucratif de mon intelligence et de mon temps. Ah! Jean-Jacques a bien raison lorsqu’il dit que nul n’est à l’abri de l’adversité, et que tout homme devrait, dès sa jeunesse, être en mesure de gagner son pain en travaillant.

— L’auteur de Y Émile est un philosophe trop rigoriste, trop exclusif, mon enfant. Sa manie de vouloir que tout le monde se fasse artisan est impraticable. Grâce à Dieu ! il est pour un esprit cultivé comme le tien d’autres ressources que la truelle, le rabot, la doloire ou la lime, et j’ai la certitude que tu obtiendras sans peine, avec l’aide de nos amis, une occupation en rapport avec ton savoir et tes facultés.

— J’en ai sérieusement l’espoir. Ma résolution est déjà prise, mon projet arrêté.

— Et que comptes-tu faire, mon ami?

— Demander d’abord des lettres de recommandation aux personnes considérables de ce pays qui ont connu mon père et l’ont aimé, puis me rendre à Paris pour solliciter une place, une fonction, que sais-je? Je suis licencié ès-lettres, docteur en droit; les titres prouveront que je possède une certaine valeur personnelle, et que je mérite d’inspirer quelque intérêt.

— Ce qu’il te faudrait, mon cher fils, reprit la baronne d’un air réfléchi, ce serait une sous-préfecture... en Normandie, si cela était possible..., ou même dans uu des départements circonvoisins.

— Bah! n’importe où, ma mère. Je n’ai pas la superstition du clocher, et si le ministre m’envoyait administrer Brignolles au fond du Var, ou Orthez dans les Basses-Pyrénées, je l’eu remercierais de grand cœur.

MADEMOISELLE DE GHAMPROSAY

— En effet, pourquoi pas Orthez ou Briguolles? Qu’importe la sous-préfecture, pourvu qu’il nous soit permis, à Valentine et à moi, d’accompagner monsieur le souspréfet !... Qu’en pense mademoiselle de Champrosay?

La jeune fille marchait en silence. Lorsqu’elle entendit la question demi-sérieuse, demi-plaisante qui lui était adressée, elle regarda la baronne d’un air attendri, et lui répondit avec une douce gravité :

— Partout où nous serons ensemble, je serai satisfaite ; mon bonheur est près de vous. Allez au bout du monde, s’il le faut, mais emmenez-moi !

L’inflexion mélodique qui accentuait ces mots leur communiquait un charme pénétrant.

Didier eut un élan de tendresse enthousiaste.

— Oui, chère Yalentine, oui, nous vous emmènerons ! dit-il. Au besoin même, nous vous enlèverions!... 11 est des habitudes qu’on ne peut plus rompre lorsque le temps les a enracinées au cœur. Qu’on meure pour vous, ma belle amie, cela doit être facile à qui vous aime ! mais qu’on vive sans vous, quand on vous adore, c’est tout bonnement impossible !

Madame de Mervilly posa sa main sur les lèvres de son fils et s’écria en riant :

— Eh bien ! une déclaration à brûle-pourpoint... sans ménagement... devant ta mère?... Et les convenances, monsieur!... et le respect qui m’est dù!... T’imagines-tu, par hasard, reprit- elle, que Yalentine ait attendu ce beau langage pour se convaincre de la vivacité des sentiments qu’elle t’iuspire?... 11 y a longtemps, crois-moi, qu’elle sait mieux que toi-mème à quoi s’en tenir sur ce point. Une femme, une jeune fille surtout, c’est si observateur et si fin !

— Vous me flattez, madame la baronne, dit Yalentine. Je n’ai fait preuve ni d’observation ni de finesse. Fran-

chôment, je ne me doutais guère de la grande affection que me portait Didier. Il s’était toujours montré si cordial, mais si réservé envers moil C’est lui, je vous l’avoue, qui a pris soin de m’en instruire, il n’y a pas bien longtemps. Son aveu a été pour mon cœur un événement imprévu, mais le plus doux, à coup sûr, et le plus heureux des événements !

— Allons, allons 1 dit la baronne, voilà qui est clair, et il n’y a plus à hésiter. Le mariage entre vous est devenu inévitable. Il s’accomplira... dès que Didier aura obtenu la position qu’il ambitionne et qu’il ira bientôt solliciter à Paris.

— Il est prudent, en effet, de ne. prendre les charges d’une famille que lorsqu’on est en état de les porter, réfléchit le baron. Mais tu me fais craindre, ma mère, que l’éventualité de laquelle dépend la chère union projetée n’ajourne un peu trop mon bonheur.

— Je ne désire pourtant pas en retarder la réalisation, mon cher fils. Si donc il vous convient, à Valentine et à toi, de vous marier sans retard, je vous assure que je n’entends pas du tout m’y opposer.

— C’est charmant 1 s’écria Didier. J’avoue, quant à moi, qu’il ne me déplairait point d’être le plus ravi des époux avant de devenir le plus zélé des sous-préfets.

— Et maintenant, l’opinion de Yalentiue? demanda madame de Mervilly.

Mademoiselle de Cliamprosay offrit ses deux ravissantes petites mains au baron, et d’une voix calme mais résolue elle répondit :

— La volonté de votre fils sera la mienne, madame la baronne, car mon cœur est à lui. Permettez-moi cependant d’exprimer une opinion : il me semble que Didier devrait être libre de toute préoccupation de famille durant son séjour à Paris ; il serait nécessaire, à mon avis,

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qu’il appartint tout entier aux exigences de sa situation de solliciteur. Des raisons d’économie, indispensable, hélas ! l’empêcheraient d’emmener sa femme avec lui. 11 partirait donc seul, triste et déjà contrarié dès les premiers pas. Comment ferait-il ensuite pour s’acquitter avec courage, avec entrain, des démarches obligées? Ne seraitil pas saisi bien vite d’une impatience trop naturelle de retourner vers la compagne de sa vie, vers celle dont l’àme lui adresserait un mystérieux appel, qu’il entendrait sans doute, et auquel il aurait bien de la peine à résister ? Et si ses espérances tardaient à se réaliser, si, comme il arrive souvent, l’effet des recommandations traînait en longueur, où puiserait-il la force de persévérer? Ne se découragerait-il pas d’autant plus aisément que rien ne viendrait stimuler son ambition?... J’estime donc qu’il vaut mieux pour Didier que nous ajournions notre mariage jusqu’à son retour de Paris. Notre bonheur serait ainsi la récompense de ses efforts, de sa patience et de son succès.

— Valentine a raison, dit la baronne. Yalentine est la sagesse même, et nous devons suivre son avis.

— Yalentine est bien sensée, en effet, dit le baron avec un peu d’amertume. A dix -huit ans, elle a déjà la circonspection et la gravité que donnent à une femme l’expérience et la maturité de l’esprit.

— C’est un reproche, mon cher Didier. Je ne le mérite vraiment pas. J’ai parlé selon ma conscience, mais je suis prête à agir selon mon cœur... Je serai donc votre femme quand vous voudrez.

Ces paroles changèrent subitement l’impression de Didier. 11 couvrit de baisers les doigts blancs aux ongles roses qu’il tenait dans ses mains, et s’écria :

— Vous êtes angélique, ma Yalentine, et j’ai eu tort de paraître douter de vos sentiments I Oui, quelle que

MADEMOISELLE DE CIIAMPROSAY

soit la vivacité de ma tendresse, je reconnais avec vous qu’il convient de retarder notre union jusqu’au jour où mes démarches auront réussi. Ce serait folie, en vérité, de contracter de nouveaux devoirs de famille quand tout nous tfccable dans le présent, et que rien ne nous garantit le bien-être dans l’avenir.

— A la bonne heure ! dit la baronne. Nous sommes d’accord maintenant. J’espère que Dieu nous sera bientôt propice, qu’il fera succéder à nos dures épreuves, si bravement subies, une ère de réparation et de prospérité... En attendant, poursuivit-elle, j’ai pris mon parti de nos revers, et ne me désole nullement d’aller habiter la maisonnette de la rue de Livarot. Elle est d’ailleurs très-avenante et meublée assez confortablement. Yalentine l’a ornée à ravir; elle en a fait un petit paradis. Aussi je compte bien y être heureuse... autant qu’on peut être heureux après l’écroulement d’une fortune.

Ces derniers mots lui échappèrent comme malgré elle. Un soupir goufla légèrement sa poitrine et mourut sur ses lèvres. Elle détourna la tête pour cacher une larme qui venait de mouiller son regard et qu’elle dévora.

— A présent, rebroussons chemin, reprit-elle avec fermeté. Allons au château faire notre dîner d’adieu.

Durant le retour, l’entretien fut moins animé. Le silence se prolongea même plusieurs fois. L’avenue, il est vrai, était éblouissante de lumière projetée par le soleil qui s’inclinait sur une colline en s’encadrant dans le cintre formé par le feuillage des hêtres. Il y avait là une splendeur dorée qui captivait l’imagination et qui imposait la rêverie.

Madame de Mervilly et son fils y virent un emblème de l’opulence, et songèrent naturellement à la fortune

qui avait si longtemps brillé dans leur existence, et qui s’était évanouie, hélas ! comme allait s’éteindre bientôt l’éclat fastueux de l’astre destiné à disparaître sous l’horizon.

Mademoiselle de Champrosay, elle, se souvenait d’être entrée à Mervilly pour la première fois, dix ans auparavant, par une belle soirée d’automne, dans un moment où le ciel radieux projetait sur la campagne de superbes rayonnements. Elle était bien triste alors, la pauvre enfant ! Un double deuil l’avait faite orpheline. Elle venait d’apprendre la mort de son père, officier de marine, lieutenant de frégate, qu’une attaque de fièvre jaune avait tué au Brésil. Un an plus tôt, sa mère, une douce et charmante créature, tombée subitement en langueur et consumée par un mystérieux chagrin, avait expiré en la pressant sur son cœur dans un suprême élan de tendresse et de désespoir. A la suite de ces sombres événements de famille, qui laissaient la chère petite sans proches parents, presque sans ressources, M. de Mervilly, ancien camarade d’enfance du comte de Champrosay, s’était fait un pieux devoir de la recueillir et une joie de l’élever. Près de franchir avec elle le seuil du domaine, l’excellent gentilhomme lui avait montré du doigt le parc et le château tout inondés de soleil couchant, et lui avait dit d’un ton tendrement paternel : .

— Regardez votre nouvelle demeure, ma bonne Valentine; vous serez là chez vous, car vous êtes ma fille désormais.

Cette scène se retraçait vivement dans la mémoire de la belle orpheline. Mais, hélas! comme les choses avaient changé ! Son bienfaiteur était mort, la propriété seigneuriale de Mervilly n’appartenait plus à sa famille d’adoption ; la baronne, Didier, et elle-même allaient dans quelques heures abandonner pour jamais le séjour qui

MADEMOISELLE DE CIIAMPROSAY

avait abrité si longtemps leur bonheur. Et cependant la nature resplendissait; tant il est vrai qu’elle reste indifférente à nos tristesses comme à nos réjouissances, et qu’elle fête imperturbablement nos infortunes comme nos prospérités.

Les trois promeneurs ne tardèrent pas à entrer dans le parc et à se diriger vers le château. Comme l’avenue, le parc étincelait sous les feux obliques que dardait le ciel. Ainsi saturé d’atmosphère en flamme, il était magnifique avec ses grandes pelouses toutes fraîches, ses beaux massifs de cèdres, de mélèzes et de sapins, ses profondes perspectives qui fuyaient jusqu’au-delà d’Orbec à travers la vallée de Lisieux. Le château, lui aussi, mis en relief par ces effluves d’irradiations, avait des airs superbes. Sa façade, style Renaissance, s’accentuait à merveille. Composée d’un principal corps de bâtiment en retraite et de deux pavillons en retour, elle avait trois rangées de fenêtres dont les vitres réfléchissaient des clartés vermeilles. D’élégantes statues mythologiques représentant Diane, Actéon, Aréthus, Phébé, Hécate et Psyché, se profilaient au premier étage dans des niches de marbre, et semblaient s'animer sous le souffle ardent d’Apollon, dieu de la lumière. Un fronton où se groupaient en un bas-relief finement sculpté les quatre divinités de la campagne, Cérès, Flore, Pomone et Yertumne, se détachait en vigueur sur les teintes grises dont s’estompait l’Orient. Un perron avec rampes à balustres de stuc, avec vasques garnies de géraniums et d’hortensias, donnait accès au rez-de-chaussée du château, qui se jaspait de rose comme un palais florentin.

Sur le point de gravir les degrés, madame de Mervilly s’arrêta; Didier et Valentiue en firent autant, et tous trois contemplèrent en silence l’aspect magique qui s’offrait à leurs yeux. S’il y eut un sentiment pénible dans leur

contemplation,- on s’en fût difficilement rendu compte, car aucune plainte ne s’exhala de leurs lèvres, aucune tristesse ne se peignit dans leur regard. Après une pause, madame de Mervilly dit simplement :

— Jolie architecture, éclairée surtout comme elle l’est ce soir.

— C’est vrai, se contentèrent de répondre le jeune baron et mademoiselle de Champrosay.

Une minute après, ils pénétraient dans le vestibule, vaste entrée dont le dallage se composait d’une mosaïque, et dont les murs, peints dans les tons du porphyre, se divisaient en panneaux au moyen de pilastres couronnés de chapiteaux d’ordre corinthien. Quatre bustes en marbre posés sur des cippes, et dans lesquels on reconnaissait les types consacrés de Racine, de Voltaire, de madame de Staël et de Chàteaubriand, révélaient les goûts littéraires des anciens maîtres de Mervilly. Un escalier monumental, agrémenté comme le perron, conduisait aux étages supérieurs par des degrés lents et doux que divisaient de larges paliers. Ce vestibule annonçait un intérieur dont les dispositions devaient avoir autant de grâce que de majesté.

— Madame la baronne est servie, dit un domestique en livrée qui attendait d’un air grave et dans une attitude de profond respect.

La baronne le regarda et lui sourit.

— C’est bien, mon bon Hubert, répondit- elle. Malheureusement vous venez pour la dernière fois de me prévenir que le repas du soir est prêt, car nous nous séparons demain.

Le domestique resta calme, mais ses yeux se fermèrent à demi comme pour cacher une émotion.

— Demain ! murmura-t-il. Est-ce donc vraiment demain ?

— Mon Dieu ! oui, reprit Didier. C’est demain qu'expire notre droit d’habiter Mervilly*. L’acte de vente est formel à cet égard.

Hubert n’ajouta pas un mot. Il étouffa un soupir.

Bientôt la baronne, Didier et Yalentine prirent place autour d’une table élégamment dressée et modestement servie, dans une salle à manger de grande dimension, dont les murs étaient revêtus de lambris en chêne sculpté, et ornés de tableaux représentant des scènes de chasse dues au pinceau cynégétique des Desportes et des Oudry. Le mobilier, d’un caractère moyen-àge, d’une distinction sérieuse, se composait de bahuts, de dressoirs, de chaises à haut dossier eu bois ciselé, déchiqueté, brodé de feuillages, d’écussons, et divisé en panneaux. De beaux vases des Flandres, de riches faïences de Nevers, des tapisseries de haute lice en lampas rouge et or, achevaient de communiquer à celte pièce un antique et majestueux aspect.

On se serait cru là dans un château du seizième siècle, si le costume moderne de ceux qui s’y trouvaient réunis n’eût dissipé l’illusion.

Les convives mangèrent peu, et le repas fut court. Madame de Mervilly allait se lever de table, lorsqu’une femme de chambre entra vivement dans la salle à manger. Elle paraissait tout émue; son regard exprimait une certaine irritation.

— r Qu’y a-t-il donc, Lucie ? lui demanda la baronne avec étonnement.

La camériste ne répondit pas tout de suite. Elle hésita, comme s’il lui fallait un peu d’effort pour annoncer quelque chose de grave, même d’inconvenant. Enfin elle se décida :

— Il y a, madame la baronne, dit-elle, que M. Herbault, mademoiselle Cio tilde sa fille, et M. Félix Du-

hautbois, sont dans le vestibule... Ils désirent vous parler.

— Eh bien ! en quoi cela peut-il vous choquer, mon enfant ?

— Je ne sais trop, madame la baronne; mais je suis surprise que ces personnes, pour se présenter au château, n’aient pas attendu le départ des anciens maîtres de Mervilly.

— Vous êtes trop susceptible en ce qui nous concerne, ma bonne Lucie. J’aurai du plaisir avoir M. Herbault, son aimable enfant, ainsi que M. Duhautbois. Dépêchezvous de les introduire au salon, et priez-les de m’attendre un instant.

— Ai-je déplu à madame la baronne? demanda la femme de chambre d’un air attristé.

— Non, chère petite. Comme toujours, je n’ai qu’à me louer de vous. Je vous prie seulement de vous montrer pleine de déférence pour le nouvel acquéreur de mon château, car je l’estime sincèrement.

— J’obéirai, répondit la camériste en s’inclinant.

Sa physionomie exprimait toutefois que l’obéissance en cette occasion allait lui coûter quelque peine, et qu’elle regrettait d’ètre obligée de se montrer aimable envers ceux qui devaient remplacer dans leur domaine héréditaire les seigneurs de Mervilly.

Lorsque Lucie eut disparu, la baronne devint pensive.

— Au fait, réfléchit-elle, pourquoi M. Herbault vientil nous visiter ce soir ?

Didier souVit.

— Je crois le deviner, dit-il.

— Qu’est-ce donc, mon ami ?

— Peu de chose, ma mère; mais il convient que je laisse à nos visiteurs le mérite de t’apprendre ce dont il s’agit.

MADEMOISELLE DE CIIAMPROSAY

— Tu éveilles ma curiosité. J’ai liàte de savoir...

Madame de Mervilly se leva aussitôt; elle prit le bras de Valentine, et, suivie de Didier, elle se dirigea vers le salon, dont le valet de chambre venait d’ouvrir la porte avec un cérémonieux empressement.

Le salon où avaient été introduits M. Herbault, Clotilde et Félix Dubau tbois, était meublé dans le goût du xvii' siècle. Canapés, fauteuils et puffs, en bois doré, en damas de soie cramoisie et brochée, avaient cette forme à la fois élégante et sévère dont Louis XIV aimait la richesse et la majesté. La pendule, les candélabres, les glaces, le lustre, les tapis, originaires de Venise ou des Gobelins, rappelaient l’époque classique et fastueuse du grand roi. En réalité, tout cela manquait de fraîcheur et d’éclat, mais il s’en émanait comme un parfum d’aristocratie, comme une essence de poésie royale qui charmait le souvenir et imposait à l’esprit. Aucune toile de maître ne pendait aux lambris, mais on y remarquait de bonnes copies de plusieurs chefs-d’œuvre : la Kermesse de Itubens, la Nativité de la Vierge de Murillo, la Tempête de Ruysdaël, le Triomphe de Flore du Poussin, les Bergers d'Arcadie de Claude Lorrain, la Bataille de

Salvator Rosa. Ces tableaux ajoutaient encore à l'effet superbe de cette pièce, vraiment digne d’ètrc hantée par les nobles fautômes de Saint-Simon et de madame* de Montespan.

Quand parurent au salon la baronne, Valentine et Dipier, ils ne furent pas tout d’abord remarqués par les trois visiteurs, qui, 11 e les attendant pas sitôt, s’étaient mis à regarder curieusement toutes les distinctions rétrospectives du mobilier. Félix Duhautbois seul connaissait l’intérieur du château, où il avait été reçu plusieurs fois à l’époque de la chasse. M. Herbault et sa fille n’y étaient jamais entrés, et, quoique le domaine de Mervilly eût été vendu avec la plus grande partie des meubles qu’il contenait, le digne industriel n’avait pas voulu se rendre compte par lui-même de l’état réel des choses : l’énoncé du cahier des charges lui avait suffi.

Comme il examinait attentivement le sujet de la pendule : une Psyché implorant la pitié de Vénus, il entendit un frôlement de robe de soie, tourna la tète, et vit la baronne qui s’avançait vers lui. Un peu confus d’ètre surpris en une contemplation qui pouvait paraître intéressée, il salua profondément, et balbutia une excuse qui amena un léger sourire sur les lèvres de madame de Mervilly. Elle ne put s’empêcher de répondre d’un ton imperceptiblement moqueur.

— Je comprends votre distraction, monsieur Herbault, et vous avez raison d’admirer le groupe qui décore la cheminée du salon : il est charmant. Vous êtes un homme de goût.

M. Herbault devina l’ironie, si dissimulée qu’elle fût par la grâce des manières et la douce inflexion de la voix. 11 hocha légèrement la tète, et répondit avec une gravité que l’émotion pénétrait :

— Je ne suis venu ici, madame la baronne, que pour

admirer hautement le courage de M. Didier, votre fils, et le remercier d’avoir sauvé ma fille d’un danger terrible! Je ne sais si je suis un homme de goût, mais je suis certain d’ètre un père vivement touché et profondément heureux!

A peine avait-il achevé ces mots, qu’il s’élançait vers le baron de Mervilly, s’emparait de ses mains, et s’écriait avec deux grosses larmes dans les yeux :

— Monsieur Didier, aucune parole humaine ne saurait rendre la joie que je ressens et l’enthousiasme que vous m’inspirez ! Je ne trouve qu’une phrase qui traduise à peu près le sentiment qui m’anime, et la voici : Comptez à jamais sur ma reconnaissance et sur mon dévouement !

La baronne et Valentiue demeurèrent stupéfaites, cherchant à s’expliquer ce qui se passait devant elles et n’y pouvant parvenir. Pendant ce temps Didier souriait à M. Herbault, qui lui étreignait les mains avec vigueur.

M. Herbault comptait environ cinquante-cinq ans. De taille moyenne, trapue, musculeuse, il offrait toutes les apparences de la force physique et de l’activité puissante. Son visage était intelligent, ses traits avaient surtout l’expression d’une volonté tenace : ils étaient accentués. Des lèvres épaisses, des yeux bien ouverts et brillants annonçaient eu lui la franchise et la bonté. De prime abord, on remarquait que ce n’était point un homme ordinaire. A peine le connaissait-on, qu’on se prenait à l’estimer pour sou esprit droit, son caractère loyal, sou cœur généreux! Il était du nombre des riches dont on peut dire : « Il a fait fortune honnêtement. » L'opulence, d’ailleurs, ne lui était pas venue sans peine. Il ne l’avait acquise qu’à force de travail, de persévérance, de studieuse application. Né pauvre, presque misérable, il avait commencé par être apprenti dans une filature, puis

il était devenu ouvrier. Son zèle, son aptitude l’ayant mis bientôt en lumière, une place de contre-maître récompensa son courage laborieux. Mais le but qu’il se proposait secrètement n’était pas encore atteint. Un petit capital, échu par héritage à un bon ouvrier de la fabrique qu’il dirigeait, lui permit de monter une filature eu s’associant. Les débuts furent difficiles, douloureux même : la concurence l’accablait. En dépit des obstacles et des mécomptes, il lutta sans fléchir. Enfin il triompha. Après des années d’une prospérité modeste, mais croissante, il créa dans une prairie, à un quart de lieue d’Orbec, l’une des plus belles manufactures de toute la vallée de Lisieux, manufacture modèle, réunissant une filature etuu tissage mécanique. Dès lors tout lui avait réussi : les affaires s’étaient multipliées au-delà de son espérance; les gros bénéfices étaieut venus; il avait enrichi son associé, qui, sur le point de mourir, lui avait cédé ses droits ; de sorte que la manufacture lui appartenait, et qu’il possédait en outre plus d’un million en terres, en rentes et en valeurs de chemins de fer.

Aucune prospérité, au reste, n’avait pu changer ses habitudes et ses goûts primitifs. Son costume ne différait guère de celui d’un artisan. Sa plus belle toilette consistait en une grande jaquette de froc, un gilet et un pantalon de même étoffe, un chapeau de feutre à larges bords, une paire de souliers à double semelle, noués avec de solides cordons. C’est dans ce vêtement des jours de fête qu’il s’était présenté au château de Mervilly.

Didier répondit à M. Herbault :

— Votre sentiment de gratitude exagère le mérite du service que j’ai rendu à mademoiselle Glotilde. Tout autre à ma place eût agi comme je l’ai fait.

— Oh 1 oh! cher baron, repartit Félix Duhaulbois, je. proteste énergiquement. J’étais là, j’ai vu, et, quoique

je me sente quelque courage au cœur, je me déclare incapable d’imiter votre bravoure et votre sang-froid.

— Mais enfin de quoi s’agit-il? demanda la baronne. Qu’a donc accompli mon fils de si extraordinaire, de si merveilleux?

— Permettez-moi de vous l’apprendre, reprit Félix en s’inclinant devant madame de Mervilly et devant mademoiselle de Champrosay. En ma qualité de témoin oculaire, je puis retracer exactement la scène à laquelle il vient d’ètre fait allusion.

— Nous vous écoutons, dit la baronne... D’abord, reprit-elle, asseyons-nous.

Elle indiqua des sièges, prit ensuite la main de Clotilde, qui lui adressait une timide révérence, et la conduisit elle-même à un fauteuil en la complimentant.

— Et maintenant, parlez, monsieur Duliautbois, ajoutat-elle ; nous voici attentifs.

Félix raconta ce qui s’était passé quelques heures auparavant sur le bord de l’Orbiquet. Il fit ressortir l’imminence du péril, l’audace calme de Didier, la vigueur avec laquelle il avait jeté le chien menaçant et vaincu sous la roue du moulin.

Il y eut dans l’auditoire un certain frisson. Oubliant le côté héroïque de la scène qui venait d’ètre retracée, madame de Mervilly ne se préoccupa que du risque qu’avait couru son fils d’èlre mordu par un auimal atteint d’hydrophobie. Elle lui reprocha son imprudence avec une vivacité toute maternelle. 11 repartit gaiement que l’aplomb fait presque toujours le salut, et qu’il était ravi d’avoir exercé l’empire de son magnétisme sur un chien enragé.

— Enfin, mou ami, tout est pour le mieux, dit la baronne, puisque mademoiselle Clotitde est sauve et que ton audace a réussi.

Se tournant vers la jeune fille, elle lui demanda comment il se faisait que ses cris de frayeur n’eussent point été entendus au moulin et que personne n’en fût sorti pour la secourir.

— C’est qu’il n’y avait personne au moulin, madame la baronne, répondit Clotilde. J’avais pu m’en convaincre quelques minutes avant ma rencontre avec le chien, car j’y étais entrée pour donner à la meunière des nouvelles d’une pauvre vieille femme à laquelle elle s’intéresse et que je venais de visiter. Il est probable que le meunier et sa famille étaient dans un herbage à faner du regain.

En s’exprimant ainsi, Clotilde avait un peu balbutié. Une vive rougeur s’était étendue sur son visage, en un moment surtout où son regard avait rencontré celui de Didier. C’était une timide et gracieuse nature, tendre et impressionnable. Sans être régulièrement jolie, — car ses traits manquaient de correction, — elle possédait ce charme féminin qui résulte de la délicatësse des formes et du doux éclat de sa physionomie. Elle était petite, svelte, mignonne; des yeux d’un gris velouté, des dents couleur de neige, un teint rose, des cheveux châtains très -abondants concouraient à la rendre suave et attrayante comme un pastel. Elle avait une expression de candeur et de bonté qui captivait. On devinait en elle une âme capable d’enthousiasme et de dévouement.

La baronne remarqua l’émotion de Clotilde et sourit.

— 11 ne faut pas rougir de vos bonnes actions, lui ditelle avec une amabilité parfaite. Nous savons que vous êtes la fée secourable de la vallée jusqu’à Saint-Martin de Bienfaite. S’il vous fût arrivé malheur, tout le monde eût été consterné, surtout les pauvres gens.

— C’est la vérité , déclara le baron. Mademoiselle

Clotildc est en effet très-aimée des gens du pays, car elle a soulagé bien des misères et séché bien des larmes.

— Oui, ma fille a un assez bon cœur, dit M. Herbault eu dissimulant le plus possible son orgueil paternel. Je suis satisfait de la chère enfant.

— Ses sentiments généreux s’expliquent sans peine, reprit Yalentine d’un ton grave et doux, car l’exemple de son père lui a servi d’enseignement.

— Ah! mademoiselle de Champrosay, voilà une parole charmante à mon adresse. Je ne crois pas mériter un si bel éloge; je vous remercie d’autant plu3 de me l’avoir accordé.

— 11 n’y a rien d’excessif dans ce que vient d’exprimer ma chère Valentine , approuva madame de Mervilly. Je u’oublierai jamais, monsieur, que c’est grâce à vos enchères que mes propriétés ont atteint le prix qu’elles valent réellement. 11 ne m’est pas prouvé que vous eussiez un urgent besoin de les acquérir.

— Franchement, madame la baronne, je pouvais m’en passer. Mais en apprenant le noble et touchant motif qui vous déterminait à les vendre, ainsi que l’espoir cupide qu’on avait conçu de les obtenir à vil prix, je me suis ému, je me suis indigné, et j’ai agi. En réalité, vous ne jne devez qu’une bien mince gratitude, car l’affaire est encore excellente pour moi au prix de l’adjudication.

— Je me réjouis, monsieur, que vous n’ayez point à vous repentir de votre élan généreux ; mais je n’en demeure pas moins convaincue que nous sommes vos obligés, mon fils et moi.

— C’est mon avis, dit le baron.

— Ce n’est pas le mien, répliqua M. Herbault; car il convient d’établir — permettez-moi d’employer ce mot — le bilan de notre situation respective» Or, comme je me flatte d’être encore plus père que capitaliste; j’estime

que M. Didier, en tuant le chien enragé qui menaçait ma fille, a fait cent fois plus que moi en vous sauvant des griffes d’un spéculateur impitoyable qui méditait de s’emparer de vos biens sans les payer leur valeur. Vous voyez doue que c’est moi qui, en bonne conscience* vous suis maintenant redevable, et me trouve dans l’obligation de vous être reconnaissant.

— Bravo 1 s’écria Félix Duhautbois. Voilà ce qui s’appelle parler d’or. Cher monsieur Herbault, vous avez nettement exposé les faits et rigoureusement conclu. On ne peut rien répliquer à cela.

— Soit, je ne répliquerai point, répondit la baronne ; je consens même à reconnaitre, pour employer le langage commercial, que l’inventaire des services rendus offre un reliquat de compte en ma faveur; mais je vous préviens que je donne quittance pleine et entière, et que je persiste en outre dans mes sentiments de gratitude et... d’amitié.

Madame de Mervilly accentua cette dernière parole avec une gravité charmante, dans laquelle perçait d'ailleurs un peu de cette fierté aristocratique qui a la conscience de faire honneur. M. Herbault comprit sans peine qu’il y avait une pointe d’orgueil de race sous l’aimable protestation de la baronne ; mais quoiqu’il eût, comme tout fils de ses œuvres, une susceptibiüté plébéienne résultant de sa valeur personnelle, il ne se formalisa point. Il lui parut même très-juste que cette admirable femme, qui s’était si chevaleresquement appauvrie, eût la certitude que son amitié conférait une suprême distinction.

— La bienveillance que vous me témoignez, madame la baronne, répondit-il, me flatte sérieusement. Elle m’encourage surtout à vous adresser une proposition que je serais ravi de vous voir accepter.

42 MADEMOISELLE DE CIIAMPROSAY

— Laquelle, monsieur Herbault ?

— Laissez-moi vous dire d’abord, reprit le fabricant, que dans l’acquisition de vos propriétés territoriales je n’ai songé qu’au placement solide de mes capitaux. Il ne m’est jamais venu à l’esprit de profiter, quant à présent du moins, des avantages exceptionnels que renferme votre magnifique domaine. Ainsi, par exemple, mon projet n’est nullement, comme on a pu le supposer, d’abandonner ma maison du chemin de Lisieux et de transporter mes pénates au château de Mervilly. 11 est sans doute fort tentant votre château, madame la baronne. Je vois et je devine que le mobilier, les objets d’art, les ornements en sont d’un choix qui révèle l’intelligence du beau. Le parc est superbe, il impose l’admiration, j’ajoute même le respect. Eh bienl dussé-je passer à vos yeux pour un homme vulgaire, je vous avoue que je préfère ma demeure de la Roseraye, et cela se comprend : elle a été construite, distribuée, ornée par mes ordres, sur mes plans, avec les premiers cinquante mille francs, bien liquidés, bien à moi, produits par le courage et la persévérance du travailleur. Comme ameublement, c’est confortable, rien de plus; comme jardin, c’est gracieux, voilà tout. Mais aussi quelle riante exposition, quelle gaieté de perspective ! Autour de ma maison, des fleurs, beaucoup de fleurs, surtout des roses de cent variétés. Au pied de ma demeure, le joyeux chemin de Lisieux, si animé, si bruyant parfois. Sous mes yeux, les grasses prairies de la vallée, les verts coteaux de l’horizon. Que dis-je? mieux que cela pour un cœur de négociant : à cent pas, sur l’Orbiquet, ma manufacture avec sa vaste construction de briques percée de cent fenêtres, avec sa haute cheminée qui ressemble à une colonne de basalte ; avec son peuple d’ouvriers dont je suis le père et l’ami. Mais vous connaissez tout

MADEMOISELLE DE CHAMPROSAY El

cela, madame la baronne ; aussi ne viens-je d’en parler que pour vous convaincre que je n’ai jamais pu avoir l’intention de résider à Mervilly, et pour vous prier de vouloir bien en faire longtemps encore votre séjour.

Cette conclusion n’éjtait pas prévue même par Clotilde et Félix Duhautbois, car M. Herbault ne les avait point avertis qu’il eût l’intention de pousser la reconnaissance jusqu’à ce degré de bonne grâce et de libéralité. La vérité, c’est que le projet lui en était venu soudain, dans le salon même du château, et qu’il avait adressé spontanément sa proposition.

Une expression de surprise, mêlée de contentement chez les uns, d’embarras chez les autres, accueillit l’offre de l’excellent homme. Clotilde et Félix étaient visiblement charmés; madame de Mervilly, Yalenline et Didier semblaient un peu interdits. Profitant de cette minute d’hésitation et de silence, M. Herbault reprit :

— Ai-je besoin d’ajouter, madame la baronne, que les frais d’entretien, de réparation et d’embellissement seront à ma charge? Car, qu’il soit habité ou non, Mervilly doit rester ce qu’il est : le château toujours élégant et bien rangé, le parc toujours superbe et bien tenu. En prolongeant votre résidence ici, vous ne changerez rien à mes intentions, vous ne dérangerez aucun de mes plans, et vous me rendrez même service, attendu que, dans un intérêt de conservation, il vaut infiniment mieux qu’une maison soit habitée que de ne l’être point. Permettez-moi donc d’insister pour obtenir votre consentement.

Tandis que M. Herbault s’exprimait ainsi, la baronne échangeait plus d’un coup d’œil avec Didier et Valentine. Elle les interrogeait du regard ; elle leur deman- ' dait tacitement conseil, et elle recevait d’eux un avis conforme sans doute à son propre sentiment, car son

MADEMOISELLE DE CIIAMPROSAY

attitude se raffermit, son visage prit un air de résolution, et ce fut avec une tranquillité souriante qu’elle répondit :

— Vous êtes un homme charmant , cher monsieur. Votre proposition est la plus gracieuse du monde. J’en suis vivement touchée, et je sens s’accroître encore l’estime que vous m’inspirez. Mais j’ai le regret de ne pouvoir accepter votre offre généreuse. Voici les raisons de mon refus : d’abord, il me serait pénible de séjourner dans une habitation qui m’appartenait et qui ne m’appartient plus. Je m’attristerais, sans contredit, en songeant que j’ai cessé d’ètre chez moi au milieu de ces murs qui m’ont vue naître, où j’ai grandi, où j’ai vécu si heureuse. L’idée que je n’y demeure plus que par tolérance troublerait mon repos, empoisonnerait mon bonheur, (jue voulez-vous? les choses de ce monde nous affectent surtout par leur côté idéal, et l’imagination détermine presque toujours la nature de nos sensations. 11 importe donc que j’évite un pareil tourment. J’estime d’ailleurs, cher monsieur, qu’il ne faut pas reculer devant la pauvreté lorsqu’elle a mis la main sur nous. Il convient de l’envisager sans faiblesse, avec calme, et de lui dire en face : «Je te salue, mais je ne te crains pas!» Après cela, le mieux qu’on puisse faire, c’est de se placer, le moins mal possible, dans une situation qui concorde avec l’infortune, et de s’arranger une existence modeste, restreinte, mais digne, mais indépendante, qui se suffise à elle-même et ne doive rien à personne, fùt-cç même à un homme de cœur tel que vous, monsieur Herbault. C’est pour conformer ma conduite à cette manière de voir et de sentir que j’ai loué une maisonnette dans la rue de Livarot, à Orbec, et que je l'ai déjà mise en état de me recevoir. Demain matin je m’y rendrai avec mademoiselle de Champrosay et mon fils.

MADEMOISELLE DE CIIAMPROSAY

Nous nous y installerons sans retard, et nous nous résignerons à y vivre humblement jusqu’à ce qu’il plaise à Dieu de favoriser ma famille et de relever notre situation... Je ne vous sais pas moins gré de votre démarche, cher monsieur, ajouta-t-elle, et j’espère bien que vous viendrez me rendre visite, avec mademoiselle Clotilde et M. Félix, dans ma nouvelle demeure, aussi petite que celle de Socrate, assez grande cependant pour contenir les vrais amis que va nous laisser le malheur.

Il y avait dans cette réponse, et dans la douce fermeté dont elle s’accentuait, ce je ne sais quoi d’inhérent au caractère d’une véritable grande dame : c’était un mélange exquis de grâce et de fierté qui touchait et imposait à la fois. M. Herbault se sentit ému de la délicatesse avec laquelle madame de Mervilly refusait d’agréer son offre, mais il n’osa pas insister, dans la crainte de blesser en elle une légitime susceptibilité.

Après un silence, M. Herbault dit un peu confus :

— Je retire ma proposition, madame la baronne. Je vous demande pardon de n’avoir pas compris, avant de la formuler, qu’elle ne pouvait vous convenir. Laissezmoi cependant vous prier de me satisfaire sur un point d’importance trop minime pour que vous m’opposiez une sérieuse objection.

— De quoi s’agit-il? Je suis prête à vous montrer, si c’est possible, tout mon désir de vous contenter.

— Eh bien, voici ce que je vous demande avec instance : Par une clause du contrat de vente, vous vous êtes réservé le droit d’emporter de Mervilly un certain nombre de meubles, de tableaux, d’objets indispensables à votre installation rue de Livarot. J’ai parcouru la liste qui détaille cette réserve indiquée par vous, et il m’a semblé qu’elle devait être incomplète. Oui, madame la baronne, vous avez sans doute oublié d’y faire inscrire plus d’une

chose qui manquera, comme ornement ou comme utilité, au bien-être de votre nouvelle existence. Je viens donc vous supplier de prendre ici ce qui est à votre convenance, et de ne mettre d’autre limite à votre choix que la satisfaction de vos désirs. Vous me rendrez ainsi trèsheureux.

— Soit, cher monsieur. Je n’entends pas vous priver d’un bonheur, et je réaliserai votre vœu. Aussi bien, je le confesse, je me reprochais tout bas d’avoir fait quelques omissions dans la partie du cahier des charges qui concerne ce que je m’étais réservé. Il m’est très-agréable de pouvoir les réparer, grâce à votre obligeante autorisation.

— Voilà qui est parfait! exclama Félix. Il serait à souhaiter que les relations de ce monde, qui sont souvent rendues si pénibles, si hostiles par quelque division d’intérêt, eussent toujours le caractère de bienséance et de cordialité qui anime cette réunion. Quant à moi, je ne sache rien de plus édifiant que le spectacle des excellents rapports qui s’établissent parfois entre la noblesse et la bourgeoisie, et qui rapprochent les cœurs en écartant les préventions et les préjugés. Aussi, je vous assure que j’admire sincèrement ce qui se passe ici sous mes yeux.

Disant cela, il regardait mademoiselle de Champrosay, et semblait s’adresser à elle plus particulièrement qu’aux autres personnes qui l’écoutaient.

— J’admire comme vous, monsieur, répondit Valentine, les sentiments pleins d’élévation et de générosité qni viennent de se manifester devant nous. Je me félicite aussi de voir se former entre la famille de Mervilly et la famille Herbanlt une sympathie fondée sur l’estime, que l’avenir fortifiera, je l’espère. Rien n’est plus touchant, en effet, qu’une amitié qui résulte, non des avantages

de la naissance, mais de la distinction bien plus rare de l’esprit et du cœur.

En parlant ainsi, mademoiselle de Champrosay n’avait fait que donner poliment la réplique que semblait lui demander Félix Duhautbois. Mais celui-ci, disposé à l’enthousiasme, approuva vivement l’idée qu’elle venait d’émettre, et déclara qu’il considérait comme un grand honneur pour lui d’avoir quelque similitude d’opinion avec une personne si remarquable à tous égards.

— Vous me flattez, monsieur, reprit Valentine d’un ton un peu froid.

— Je dis sincèrement ce que je pense, répliqua Félix sans remarquer l’expression légèrement contrainte de mademoiselle de Champrosay.

— Toujours galant, cher monsieur Duhautbois! reprit la baronne. C’est fort bien, et vous avez raison. De notre temps, le fait est assez rare pour mériter un éloge... N’est-il pas vrai, monsieur Herbault?

— Assurément, madame, répondit le manufacturier. Quoique le travail ne m’ait guère laissé le temps de faire preuve de galanterie, je n’en considère pas moins qu’un jeune homme de bonne famille a pour devoir de se montrer aimable avec les dames. J’augure mal de celui qui ne tient pas à leur pK-r et qui recherche de préférence d’autres distractior Qua. 1 je marierai ma fille, j’aurai soin de prendre r .i gendre qui, par exemple, préférera le salon à l’écurie et sa femme à son cheval.

Cette saillie égaya tous les visages. Il y eut un accès d’hilarité qui se prolongea. Lorsqu’il se fut apaisé :

— Vous n’aurez pas de peine à rencontrer le gendre que vous souhaitez, cher monsieur, dit madame de Mervilly. Les cœurs aimants et sérieux sont moins rares qu’on ne le suppose généralement.

S’adressant ensuite à Clotilde, la baronne reprit :

— Je souhaite, ma toute belle, que votre père vous unisse bientôt à un homme vraiment digne de vous.

— Je ne songe pas à me marier, madame, répondit la jeune fille avec une visible émotion. 11 est même probable que je ne me marierai jamais.

Cette réponse et le trouble qui l’accompagnait causèrent un certain étonnement.

— Voilà pourtant ce qu’elle me répète chaque fois que je lui parle mariage! exclama M. Herbault. Cela a-t-il le sens commuu?

— Bah! dit Félix, c’est le langage ordinaire de beaucoup de ees demoiselles; mais je ne crois guère à leur sincérité. Vienne un soupirant qui leur plaise, aussitôt on les voit changer de sentiment et de résolution.

— La remarque est juste, dit madame de Mervilly. Mademoiselle Clotilde ne tardera pas, je l’espère bien, à nous offrir elle-même une nouvelle preuve de cette vérité.

— J’en doute, madame la baronne, répliqua la jeune fille avec une douceur résolue.

— Prenez garde, reprit Didier; en persistant dans la détermination que vous semblez avoir prise, vous risquez de chagriner votre père, qui vous aime tant!

— Je suis satisfaite de vivre près de lui, répondit Clotilde; il ne peut donc trouver mal que je ne veuille point le quitter. Au contraire, il doit s’en réjouir, puis que je lui témoigne ainsi toute la vivacité de mon amour filial.

Tandis qu’elle s'exprimait de la sorte, ses yeux s’étaient fixés sur le baron. 11 y avait dans son regard un éclat humide qui révélait le passage d’une larme refoulée avec effort. Didier remarqua cette particularité, mais il l’attribua à la sensation nerveuse qu’éprouve souvent une jeune tille timide lorsqu’elle se voit l’objet d’une attention particulière et quelque peu indiscrète.

MADEMOISELLE DE GHAMPROSAY

Il voulut délivrer mademoiselle Herbault de l’importuuité dout on la tourmeutait, et il se hâta de détourner l’entretien.

— L’explication est charmante, dit-il. C’est le plus doux éloge qu’un père puisse recevoir de son enfant.

Un murmure d’approbation accueillit ces paroles. Le baron reprit aussitôt :

— Mais j’y songe, ma mère, ce soir encore nous avons le droit de faire les honneurs de Mervilly. Le temps est délicieux, le soleil lance ses derniers rayons. Je propose une promenade dans le parc.

La baronne étendait la main vers un cordon de sonnette : elle allait demander des lumières. La proposition de son üls la retint.

— Au fait, dit-elle, l’idée est heureuse, et, puisqu’il nous appartient jusqu’à demain d’exercer ici l’hospitalité, j’invite monsieur Herbault, mademoiselle Clotilde et monsieur Félix à visiter Mervilly. Valentine, mon fils et moi, nous nous ferons un plaisir de les guider, d’abord à travers les appartements du château, puis sous les ombrages centenaires de notre domaine seigneurial.

Cette phrase, qui décelait un sentiment d’orgueil, était accompagnée d’un soupir contenu. La baronne s’empressa d’adoucir ce qu’il y avait là d’un peu hautain. Elle sourit et ajouta gaiement :

— Mon invitation est-elle acceptée? Oui. Eh bien !...

M. Herbault l’interrompit.

— Nous ne tenons pas à admirer ce soir votre maison, dit-il. Ou ne voit bien un intérieur que le jour, et il fait presque nuit. Mais nous aurons grand plaisir, madame la baronne, à nous promener avec vous.

— Alors, au parc! exclama eu se levant madame de Mervilly. Suivez-moi, j’ouvre le chemin.

On sortit du salon et l’on traversa le vestibule. Le va-

let de chambre, assis sur une banquette, attendait. Il s’empressa d’ouvrir la porte d’entrée, et se tint debout, grave et triste. Un observateur eût remarqué dans son regard et son attitude une expression mêlée de respect et d’ironie dont il n'était pas difficile de deviner le sens. Cela signifiait évidemment qu’autant il honorait ses maîtres devenues pauvres, autant il dédaignait ceux qui, grâce à leur fortune, s’étaient rendus acquéreurs de la propriété de Mervilly.

C’était le même sentiment qu’avait manifesté Lucie, la femme de chambre, en annonçant la visite de M. Herbault. Serviteurs affectueux et dévoués, ils s’irritaient l’un et l’autre à la pensée que les biens de la noble famille qu’ils chérissaient dussent passer en d’autres mains, et, qui pis est, en des mains plébéiennes qui leur semblaient indignes de les posséder. Il y a encore de ces serviteurs-là, ayant un peu de vanité et beaucoup de cœur, aristocrates comme des marquis, aimants et bons comme des chiens.

Resté eu arrière, Didier remarqua la physionomie du domestique et comprit ce qu’il ressentait.

— Mon brave Hubert, lui dit-il en désignant ses botes d’un coup d’œil, ce sont d’honnêtes gens. Il faut être plein d’égards pour eux.

Le valet hocha la tète tristement.

— Oui , monsieur le baron, répondit-il. Mais, c’est égal, je ne m’habitue guère à l’idée que tout ici appartient à ce M. Herbault.

Le baron n’insista pas. Il vit bien qu’il tenterait vainement de modifier l’impression du digue homme qui depuis dix ans était au service de la famille, et qui, comme tous les serviteurs du château, n’avait jamais eu qu’à se louer de ses maîtres et leur était sincèrement attaché.

On se promena dans le parc.

La lune montait : sa lumière nacrée se mêlait dans le ciel aux reflets pâlissants du soleil déjà disparu sous l’horizon. La campagne commençait à s’argenter sous les rayons de l’astre nocturne. Les perspectives s’emplissaient d’ombres épaisses et de mélancoliques lueurs. Mervilly prenait des airs doucement fantastiques : il y avait comme une gaze transparente étendue sur les pelouses; des milliers d’arabesques qui semblaient phosphorescentes rayaient les allées glissant sous le feuillage; la profondeur des massifs s’illuminaient de clartés pâles qui pénétraient à travers les interstices des ifs, des mélèzes et des sapins.

La soirée souriait rêveusement, elle exhalait de délicates harmonies et de suaves parfums.

Sous le charme de ce crépuscule éclairé pour ainsi dire a giorno , nos promeneurs cheminaient à pas lents. La baronne et M. Herbault s’avançaient les premiers : ils , causaient gravement philosophie et parlaient des instabilités de la fortune. Valentine de Champrosay et Félix Duhautbois suivaient : celui-ci vantait chaleureusement la noblesse de race, et moitié sérieux, moitié plaisant, étalait devant sa compagne une science du blason à laquelle elle semblait prendre un vif intérêt. Clotilde et le jeune baron marchaient les derniers : ils n’échangeaient que de rares paroles, mais chaque fois que Didier exprimait une opinion ou un sentiment, elle mettait à l’approuver cet empressement ému qui donne à la jeunesse tant de grâce et tant de séduction.

Après avoir ainsi fait le tour du vaste enclos, on s’arrêta devant la grille principale, qui était ouverte. Une voiture stationnait sur le chemin : c’était un petit charà-bancs attelé d’un gros bidet du pays, qu’un jeune garçon, en blouse et en casquette, tenait par la bride. L'équipage n’était guère élégant, et la livréé du garçon

MADEMOISELLE DE CIIAMPHOSA Y

n’avait rien de bien distingué. La baronne examina la carriole et l’automédon.

— Est-ce à vous? demanda-t-elle à M. Herbault.

— Oui, madame, répondit le manufacturier. C’est bien modeste, même un peu rustique. Mais, bah! cela me suffit.

— Vous n’ètes vraiment pas difficile! exclama Félix d’un ton gai et légèrement railleur. Richesse oblige, vive Dieu! Vous devriez avoir une calèche et chevaux de prix.

— Qu’est-ce que j’en ferais, juste ciel! avec mes habitudes et me goûts de simple bourgeois? A la bonne heure si j’étais un dandy comme vous, mon cher ami ! J’aurais alors l’ambition de tout ce qui est noble et brillant.

En répliquant ainsi, M. Ilerbault regarda malicieusement Félix, qui sentit la petite piqûre et se mit à rire de bon cœur.

— Au lieu de vous moquer de mes penchants aristocratiques et fastueux, dit-il joyeusement, vous feriez mieux de m’en emprunter une bonne part, monsieur le millionnaire. Quoi que vous en pensiez, cela vous siérait à merveille, et je suis sûr que Clotilde, à qui les belles choses plaisent assurément, n’en serait pas fâchée du tout.

— Est-ce vrai, ma tille? Te plaindrais-tu de moi, par hasard, et ma manière de vivre serait-elle blâmable à tes yeux?

— Non certes. Je n’ai rien dit qui puisse autoriser Félix à croire ce qu’il avance. Tu es bon et généreux, mon père : cela me flatte bien plus que si tu avais de riches voitures et de rares chevaux.

Il y eut, à ces mots, comme un concert d’éloges qui rendit de nouveau Clotilde toute confuse. La baronne

lui prit la main, l’attira vers elle, et l’embrassa au front.

— Vous êtes une aimable enfant, lui dit-elle. Venez souvent me voir à Orbec : vous me ferez grand plaisir.

— Et je serai heureuse, moi, de devenir votre amie, ajouta avec une grâce exquise Valentine de Champrosay.

Clotilde balbutia un remerciaient expressif et doux comme une action de grâces. Une larme de reconnaissance brillait au fond de son regard attendri.

M. Ilerbault, lui aussi, était ému. Il adressa encore à Didier l’expression de sa gratitude et de son dévouement; puis, prenant congé de la baronne :

— Votre résolution de quitter demain Mervilly est-elle irrévocable? lui demanda-t-il.

— Irrévocable, répondit-elle avec fermeté.

— Soit, madame... Mon intention formelle est que tout ici, le château et le parc, reste dans l’ordre où vous l’aurez laissé. Si vous le permettez, je vous ferpi remettre une double clef de l’habitation, afin que vous puissiez venir visiter votre ancienne demeure chaque fois que vous eu aurez le désir.

— J’accepte votre offre, cher monsieur, répondit la baronne avec une visible satisfaction.

Quelques minutes après, M. Herbault, Clotilde et Félix prenaient place dans le char-à-bancs, qui ne tarda pas à s’éloigner. Madame de Mervilly le suivit du regard jusqu’à ce qu’il eut disparu dans un détour du chemin creux.

Pendant ce temps, Valentine était liée s’asseoir, toute rêveuse, sur le tronc d’un ai-bre coupé, au bord du plateau. Elle avait là sous les yeux un vallon étroit, encaissé dans de hautes collines, dont l’aspect semblait romantique et charmant. La tranquille clarté de la lune en accusait les moindres contours avec une mélancolique douceur.

Il y avait dans cette perspective une grâce touchante qui invitait à la contemplation. Mademoiselle de Champrosay, accessible à la poésie des belles nuits, s’était mise à contempler et à songer. Didier s’approcha d’elle, se pencha sur son épaule et lui sourit.

— Vous pensez? lui demanda-t-il. A qui pensez-vous?

— À vous.

— - Vous m’aimez, n’est-ce pas?

— Oui, je vous aime !

— Bien vrai?

La noble jeune fille ne répondit pas cette fois, mais son regard étincela comme un diamant. Didier en fut ébloui.

— Ah! ma Valentine, murmura-t-il avec un frémissement de joie ineffable... moi, je t’adore!

La baronne était à quelques pas d'eux. Grâce au silence qui planait dans l’air, elle entendit la parole enthousiaste de son fils. Alors elle se glissa sans bruit derrière les jeunes gens, les entoura de ses bras ; puis, levant les yeux vers le firmament étoilé, elle prononça ces mots d’un ton solennel :

— La campagne est le grand temple où la prière monte sans obstacle jusqu’au ciel. J’appelle sur votre amour l’indulgence et la bonté de Dieu... Je vous fiance et je vous bénis!

Un homme suivait en ce moment le chemin qui longe le mur du parc. Il s’arrêta soudain, se découvrit le front et fléchit le genou. Lorsqu’il se redressa, sa joue était humide. 11 appuya l’une de ses mains sur sa bouche, d’où s'envola un baiser mystérieux. Après quoi il reprit lentement sa marche, et disparut sans qu’on l’eùt remarqué.

Cet homme était le duc Théobald de Trézel, surnommé le Taciturne.

Le lendemain, dès l’aube, tout le monde était levé à Mervilly. La baronne mettant, à profit l’autorisation qu’elle avait reçue de M. Herbault , désigna quelques meubles et chargea Luc Imbert, le jardinier, de les porter à Orbec, dans la maison de la rue de Livarot. Elle donna ensuite l’ordre d’approprier les appartements avec le plus grand soin, et se fit un devoir, aidée de Valentine, d’inspecter elle-même jusqu’aux plus petits recoins de la demeure seigneuriale qu’elle allait quitter.

Les domestiques lui avaient obéi ponctuellement : ils s’étaient appliqués à faire disparaitre toute trace de poussière et à répandre partout la fraîcheur et l’éclat. Aussi semblait-il à la pauvre graude dame que son château n’avait jamais été si charmant. Elle lui trouvait des dispositions confortables, des grâces exquises, auxquelles elle n’avait accordé jusque-là qu’une attention distraite.

Et c’est ainsi que nous apparaissent presque toujours, à l’heure des adieux, ce qui se sépare de nous ou ce qu’il nous faut abandonner. Il y a une magie dans le regret, et le cœur humain n’apprécie bien ce qu’il aime qu’en le perdant.

Madame de Mervilly d’ailleurs, tout en examinant chaque chose avec une attention minutieuse, n’avait senti faiblir ni son courage ni sa fermeté. Elle était calme et résolue : elle 'avait dans l’âme cette résignation

MADEMOISELLE DE CIIAMPROSAY

grave qui accepte sans se plaindre les faits accomplis, si douloureux qu’ils soient. Elle refusait de se laisser attendrir par le sentiment d’un malheur irrémédiable. Elle poussait même l’abnégation jusqu’à l’héroïsme : elle souriait à l’adversité.

Quand elle eut terminé la revue des appartements, elle se rendit au salon, où l’attendaient Valentine et Didier. Dix heures sonnaient à la pendule qu’ornait une Psyché implorant la pitié de Vénus. Elle regarda le cadran, et se surprit ensuite à admirer, comme M. Herbault l’avait fait la veille, le groupe ravissant dont le piédestal de marbre était surmouté. Mais elle détourna brusquement son attention.

— Tout est en ordre, dit-elle d’un ton délibéré. Il ne nous reste plus qu’à fermer les portes, à remettre les clés et à partir.

Mademoiselle de Champrosay lui annonça que les domestiques, prêts à quitter Mervilly, lui demandaient la permission de la saluer.

— Qu’ils viennent! répondit-elle vivement. J’ai hâte de les remercier une dernière fois pour le zèle dont ils ont fait preuve à mon service, et l’attachement qu’ils m’ont témoigné surtout depuis que l’infortune s’est appensautie sur notre maison.

— Ils ont refusé, reprit Valentine, de recevoir leurs gages des trois mois qui viennent de s’écouler. Ils rappellent que le jour de la mise en vente de votre domaine, sur leurs instantes prières, vous avez consenti à les garder, sans qu’ils eussent droit à aucune rétribution, jusqu’au moment où vous cesseriez d’habiter Mervilly.

— Je me souviens, en effet, d’avoir cédé à leurs supplications... Braves cœurs!... je ne dédaignerai pas leur libéralité. J’ai trouvé d’ailleurs un moyen de leur montrer ma gratitude... Didier, prie-les de venir.

MADEMOISELLE DE CIIAMPROSAY

Le baron sortit. 11 rentra un instant après, suivi de tous les domestiques, dont le moins ancien était depuis plus de dix ans au service du château. On en comptait cinq : Hubert, le valet de chambre; Lucie, la camériste; Mathias, le cocher; Gertrude, la cuisinière, etGeorgette, la fille de basse-cour. Ils étaient tristes, et contenaient avec un visible effort le chagrin dont ils avaient le cœur gonflé.

— Madame la baronne, dit Hubert d’une voix altérée, vous avez bien voulu nous conserver jusqu’à ce jour. Notre reconnaissance est telle que je ne sais pas comment l’exprimer. Nous sommes bien navrés, je vous assure, de ne pouvoir vous servir toujours, car vous avez été bien bonne pour nous, car monsieur Didier et mademoiselle Valentine nous ont montré beaucoup de bienveillance et d’égards. Si les serviteurs dévoués et qui aiment à remplir leur devoir ne sont pas nombreux, les maîtres indulgents et qui ont le sentiment du juste sont rares aussi. Hélas! nous craignons de ne pas trouver ailleurs toute la sollicitude qu’on nous témoignait ici. Aussi est-ce evec un grand ennui dans l’âme que nous nous en allons.

En achevant ces mots, Hubert dévora une larme ; sa voix s’éteignit dans un soupir. Ses camarades, eux aussi, avaient les yeux humides : ils étaient bien près de sangloter.

— Mes amis, répondit la baronne de cet air attendri qui n’exclut pas la dignité, je me sépare de vous avec un profond regret. J’ai pu sacrifier ma fortune sans peine, mais je ne me console pas aisément de perdre mçs excellents serviteurs. Une louable émulation existait dans nos rapports de chaque jour. Vous aviez le désir constant de me plaire ; moi, je souhaitais sincèrement de vous voir heureux. Si les maîtres se faisaient un devoir

de n’être ni impérieux ni exigeants, ceux qui les servent seraient plus faciles à mener et plus contents de leur sort, qui les oblige à une perpétuelle subordination... J’espère, reprit madame de Mervilly, que vous aurez tous la chance de prendre une place où les domestiques soient traités avec douceur. Je sais déjà que Mathias et Gertrude vont faire partie do la maison du comte d’Agueville, et je les en félicite! les inférieurs y sont considérés, par conséquent très-soucieux de se montrer dignes d’estime et d’intérêt.

— Hubert et moi, dit Lucie, nous sommes demandés au château de Broglie. Madame la baronne nous conseille-t-elle d’y servir?

— Les Broglie... grands seigneurs affables et bons, fort aimés des humbles, jouissant d’une popularité justement acquise. Ne laissez pas échapper l’occasion qui vous est offerte d’avoir des maîtres si nobles sous tous les rapports. Voilà mon conseil.

— Et nous le suivrons assurément, repartit Hubert... Mais d’abord, reprit-il, il importe que madame la baronne fasse un choix parmi nous pour sa maison d’Orbec. La famille de Mervilly ne doit pas rester sans domestique, et comme chacun de nous est à peu près capable de convenir au service d’un intérieur modeste, nous nous offrons tous, en suppliant que l’un de nous soit agréé. Celui qui obtiendra la préférence se considérera, bien sûr, comme le plus honoré et le plus heureux. Cet honneur et cette félicité lui suffiront.

Il était facile de comprendre que la proposition faite par Hubert à madame de Mervilly impliquait le plus entier désintéressement. Il est vrai que, par une convention secrète, celui ou celle que désignerait la baronne devait recevoir chaque mois une somme prélevée sur les gages des trois autres serviteurs. Georgette, la fille de

basse-cour, orpheline, presque idiote, reçue au château par charité, n’était pas admise dans la combinaison.

Madame de Mervilly devina tout. Sa physionomie s’anima d’un vif reflet de reconnaissance et d’admiration.

— Vous êtes meilleurs encore que je ne le supposais, mes amis! dit-elle avec élan. Je me réjouis de voir que vous m’êtes si dévoués. Mais je ne saurais accepter l’offre que vous me faites, car l’existence que je vais mener rue de Livarot sera trop restreinte pour que l’un de vous y trouve un place convenable. Outre que je refuse d’ailleurs de profiter plus longtemps de votre abnégation, il est convenu entre mademoiselle de Champrosay et moi que nous nous occuperons seules du soin de notre petite demeure. Tout au plus chargerons-nous quelque pauvre femme de la partie la moins agréable et la plus vulgaire de la tâche que nous nous imposons.

— Quoi ! madame la baronne et mademoiselle Valeutine feront le ménage et prépareront les repas? demanda Lucie avec stupéfaction.

— Mais c’est impossible, cela! s’écria Hubert d’un ton désolé. 11 y a des personnes trop délicates et trop bien élevées pour de pareilles occupations ! Il y a des mains trop fines et trop blanches pour toucher aux objets qui peuvent les noircir ou les blesser !

Le sentiment qu’exprimaient Hubert et Lucie était évidemment partagé par Mathias et Gertrude, dont les yeux arrondis comme des verres de télescope reflétaient la surprise et l’incréduüté. Quant à Georgette, elle souriait d’un air béat.

— Nécessité fait loi, répondit gaiement Valentiue. II faudra bien que notre éducation se plie aux exigences de l’infortune, et que nos bras s’accoutument au travail quotidien d’une existence appauvrie. Nous ue sommes pas les premières à subir les rigueurs du sort. Sous la

MADEMOISELLE DE GIIAMPROSAY

Révolution, nos aïeules ont eu à souffrir plus encore que nous. 11 eu est qui ont dû gagner leur pain, et elles s’y sont résignées courageusement. Nous n’en sommes pas réduites là, Dieu merci ! Rassurez-vous donc, et ne nous plaignez pas trop : les devoirs de notre nouvelle position ne nous effrayent pas.

— Non, certes! ajouta madame de Mervilly avec un peu d’exaltation. Nous envisageons même fièrement les épreuves que la destinée nous impose. 11 est bon, eu effet, que le monde aristocratique auquel nous appartenons donne parfois l’exemple de la fermeté d’àme, et qu’ après avoir montré comment on sacrifie une fortune pour conserver l’honneur, elle enseigne comment on supporte le malheur avec modestie et dignité.

Ces paroles à la fois émues et graves impressionnèrent vivement les serviteurs. Ils comprirent qu’ils ne devaient pas insister et demeurèrent silencieux.

Après une pause, la baronne reprit :

— Vous avez voulu, durant les trois mois qui viennent de s’écouler, rester à mon service à titre gracieux, j’y ai consenti. Tant de dévouement à ma personne m’a profondément touchée, et je vous eu exprime la plus sincère gratitude. Mais eu même temps je veux vous donner à chacun une preuve de mou amitié, un souvenir des excellents rapports qui existaient entre nous. Tout ce qui est généreux et touchant doit avoir une consécration.

Disant cela, elle tirait d’un pli de sa robe une petite boite en maroquin et l’ouvrait. Elle y prit l’un après l’autre plusieurs bijoux qu’elle distribua. Hubert eut une montre en or, Mathias une épingle et des boutons enrichis d’émeraudes, Lucie des boucles d’oreilles à pendeloques de perles, et Gertrude deux bagues oriîées d’up saphir et de petits diamants,

— Ces objets vous sembleront précieux, ajouta l’excellente femme, non pas à cause de leur valeur, mais parce qu’ils ont appartenu au baron de Mervilly et à moi. Ils vous rappelleront ce qu’il y a de plus doux au cœur humain : un de vos bons sentiments, une de vos bonnes actions.

Les domestiques restèrent ébahis, les yeux fixés sur le cadeau que chacun venait de recevoir. Ces dons, comme prix intrinsèque, dépassaient sans aucun doute la somme qu’eût représentée un trimestre de leurs gages. Ils n’avaient pas de peine à s’en rendre compte, et la vue de ces jolies choses les charmait évidemment. Toutefois un observateur eût compris qu’il se mêlait à leur joie comme un reflet pudique d’avoir eu la récompense de leur attachement désintéressé. Ils n’en exprimèrent cependant rien, et remercièrent avec efl'usion.

— Madame la baronne, dit Hubert d’une voix pénétrée, nous prierons Dieu de toute notre âme pour qu’il rende à votre famille l’opulence dont vous avez fait l’abandon. Promettez-nous que si nos vœux sont un jour exaucés, si la fortune consent à vous sourire de nouveau, vous penserez à nous, qui ne vous oublierons jamais, et que vous reprendrez vos ancieus serviteurs. En quelque lieu que nous soyons, si excellente que soit la place occupée par chacun de nous, nous serons tous heureux d’accourir à votre appel.

— Oui , tous ! exclamèrent Lucie , Gertrude et Mathias.

Madame de Mervilly hocha la tète mélancoliquement.

— Je vous le promets, répondit-elle. Mais, hélas! mes amis, je doute fort que je sois bientôt en mesure de vous rappeler.

A ces mots, elle leur tendit ses deux mains, sur lesquelles ils appuyèrent leurs lèvres eu y laissant tomber

plus d’une larme qu’ils n’avaient pu contenir. Un instant après les quatre serviteurs s’inclinaient devant Valentine et Didier, qui leur adressèrent de cordiales paroles d’adieu. Puis ils sortaient du salon, le cœur oppressé, les yeux gonflés de pleurs.

Tandis qu’ils traversaient le vestibule et quittaient le château, on entendit comme une rumeur de désolation : c’étaient eux qui sanglotaient.

— Bonnes âmes! murmura Didier qu’une sensation nerveuse avait pâli.

Mademoiselle de Champrosay et la baronne ne dirent mot, mais elles écoutèrent dans une attitude toute contristée cette effusion de désespoir, dont le bruit diminua peu à peu et s'éteignit en s’éloignant.

Madame de Mervilly aperçut alors Georgette qui la regardait d’un air à la fois admiratif et stupéfait. L’idiote semblait en même temps éblouie par la munificence de sa maîtresse, et surprise de n’avoir pas reçu une part de cette libéralité.

— Et moi, dit- elle avec une effronterie naïve, ne me donnera-t-on pas aussi des affiquets pour me parer le dimanche? J’aime bien les affiquets, oui-dà !

Cette saillie ingénue et comique anima d’un reflet de gaieté les visages assombris de Didier, de Yalentine et de la baronne. Celle-ci prit un collier de perles en jais au fond de la boîte de maroquin et le passa autour du cou de Georgette, qui se mit à trembler de joie et d’orgueil.

— Ah! ciel de Dieu! s’écria-t-elle, c’est pour moi, ça?

— Oui, pauvre petite ! Tu vois que je ne t’ai pas oubliée.

— Oh ! que je suis contente, et comme je vais être belle avec ce joli collier-là !

Elle alla se placer devaut une glace, et s’y mira eu

sautillant. Il n’était pas douteux qu’elle se trouvait avenante et même gracieuse, parée de la sorte. Tant il est vrai que l’humanité est encline à l’illusion, car Georgette n’était rien moins que gentille : elle avait les traits épatés, les yeux louches, la bouche fendue jusqu’aux oreilles, les cheveux filasse et le front fuyant. En outre, elle était aussi mal bâtie que possible, ayant la taille petite et lourde, les jambes boiteuses et le dos voûté. On remarquait, néanmoins, dans la physionomie de cet être difforme qu’un rayon d’intelligence éclairait à peine, comme une douce émanation de ce que l’instinct a de plus tendre et de meilleur.

— Ma chère enfant, lui dit Valentine, tu n’as guère songé à te chercher une place, n’est-ce pas? Eh bien, nous y avons pensé, nous, et nous avons trouvé ce qu’il te faut.

L’idiote la regarda d’un air ébaubi, en écartant outre mesure ses grosses lèvres, et en montrant de longues dents aussi blanches que celles d’un jeune loup.

— Quand j’irai à l’église, répondit- elle, préoccupée seulement de l’effet de sa parure, la bonne Vierge sera bien aise de me voir enjolivée comme elle. C’est qu’elle m’aime, allez, la bonne Vierge 1 Ah! dame, elle a si bon cœur pour les pauvres gens !

— Justement, reprit mademoiselle de Champrosay, tu vas être à même de voir souvent celle dont tu es si bien aimée, car tu entreras demain au service de M. le curé, qui consent à t’accueillir.

Georgette, à cette nouvelle, devint toute sérieuse; puis, brusquement, elle partit d’un grand éclat de rire dont la vibration semblait avoir quelque chose de douloureux.

Il n’était guère possible de se méprendre sur la signification de ce rire violent.

— Eh quoi ! Georgette, dit la baronne, tu refuses la place que nous t’otfrons ?

— Oui 1 répondit l’idiote d’un ton sec.

— M. le curé est un digne homme, cependant, et tu serais heureuse chez lui.

— Non î

— Pourquoi?

— Parce que... parce que je veux rester avec vous... toujours !

Par un geste rapide, elle enleva le collier de son cou, et, le visage enflammé, le regard étincelant, elle s’écria :

— Tenez!... reprenez-le !... Je ne vous quitterai jamais !... jamais !...

Un déluge de pleurs jaillit aussitôt de ses paupières gonflées et ruissela en silence sur ses joues, dont l’incendie redoubla. Cette explosion de tendresse résolue remua le cœur de madame de Mervilly, de Valentine et de Didier, qui cédèrent à un sentiment de commisération.

— Console-toi, Georgette, dit la baronne, et garde ce que je t’ai donné. Puisque c’est ton désir, nous t’emmenons à ürbec, et tu vivras avec nous.

L’idiote parut réfléchir à ce qu’elle venait d’entendre. Elle en saisit tout à coup le sens, devint toute radieuse, et remercia avec volubilité.

— Maintenant, ajouta-t-elle, je vas dire adieu à mes bêtes dans la basse-cour.

Et elle sortit du salon en courant presque sans boiter. A l’entrée du vestibule, elle heurta Simonne Imbert, la femme du jardinier, qui venait prendre les derniers ordres de madame de Mervilly.

Simonne Imbert était une jeune Normande récemment mariée, n’ayant pas encore eu le temps de s’attacher aux

maîtres du château, les voyant partir avec regret, mais sans chagrin. Elle se montra triste et calme en les abordant. Elle s’attendrit sans exagération, ce qui permit à la baronne, à Valentine et à Didier de se remettre un peu des fortes émotions qu’ils avaient ressenties quelques minutes auparavant.

— Nous nous en allons, Simonne, laissant tout eu bon état, dit madame de Mervilly. M. Herbault vous chargera sans doute de donner chaque jour de l’air aux appartements, et de les tenir en grande propreté. J’aime à croire que cette recommandation sera fidèlement observée par vous. Quoique je ne doive plus habiter ce château de mes aïeux, il me sera doux de penser qu’il est l’objet de soins scrupuleux, presque d’un culte. Je laisse un peu de mon âme dans cette maison, chère enfant, ne l’oubliez pas.

— Soyez tranquille , madame la baronne , répondit gentiment la jardinière. Je me ferai un devoir et un plaisir, eu souvenir de vous, de ne rien négliger ici.

Madame de Mervilly l’embrassa au. front, après lui avoir fait, à elle aussi, un gracieux cadeau. Puis elle donna le signal du départ.

Dans le parc, Valentine se mit à cueillir un bouquet. Elle voulait emporter avec elle, dans une gerbe de fleurs, comme un parfum du domaine seigneurial où on lui avait prodigué une si vive affection. Didier lui vint en aide, et coupa en se déchirant aux épines les plus belles roses de la saison. Lorsqu’il vit quelques gouttes de sang perler sur ses mains, il se tourna vers mademoiselle de Champrosay :

— Regardez, lui dit-il d’un ton enjoué, les fleurs même nous regrettent. Elles tiennent taut â nous qu’elles nous brutalisent pour nous retenir.

Valentine montra également une égratignure sur la

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blancheur soyeuse d’un de ses doigts, et répondit gaiement •

— Soyons fiers, mon ami, et ne cédons pas à la violence; éloignons-nous avec dignité. Mon bouquet d’ailleurs est fini.

Cette double saillie projeta un reflet de lumière et de bonne humeur sur le visage des deux jeunes gens. Mais à ce doux éclat succéda bientôt l’ombre d’une anxiété.

— Où donc est votre mère, Didier? demanda Yalentine en promenant pour la seconde fois un regard investigateur dans le parc.

Le baron, par un coup d’oeil circulaire, essaya d’apercevoir madame de Mervilly.

— Je ne la vois pas, dit-il légèrement étonné.

Et il l’appela, mais en vain.

11 renouvela son appel avec plus de force : pas de réponse encore. Une vague inquiétude s’empara de lui. Mademoiselle de Champrosay devint également soucieuse. Tous les deux parcoururent plusieurs allées, interrogeant des yeux les sentiers adjacents, mais ils ne rencontrèrent point la baronne. Au détour d’une charmille leur apparurent Georgette et Simonne Imbert. Celle-ci annonça qu’elle avait aperçu madame de Mervilly vers une extrémité du parc, au bout de la pelouse des cèdres du Liban. Cette pelouse, très-étendue et toute luxuriante, ménageait une perspective lointaine sur Orbec et sur la vallée de Lisieux. Elle devait sa dénomination à quatre cèdres haut lancés qui l’ombrageaient.

Suivis de Simonne et de Georgette, Yalentiue et Didier se remirent à marcher; un secret tourment leur faisait hâter le pas. Arrivés sur une terrasse d’où la vue s'échappe et va planer au-dessus de la petite ville normande et des coteaux verdoyants qui l'environnent, ils poussèrent un cri d’angoisse et se précipitèrent vers un

bauc de gazon sur lequel la baronne était renversée, pâle comme une morte et sans mouvement : elle était évanouie.

Ils s’empressèrent de la secourir, et lui firent respirer, à défaut de l’âcre senteur d’un flacon de sels, la suave émanation des fleurs que mademoiselle de Champrosay tenait à la main. Ce parfum, qui contenait sans doute une saveur souveraine pour les sens de madame de Mervilly, suffit à la ranimer. Elle rouvrit les yeux, se redressa, reconnut ceux qui l’entouraient, et parvint à sourire pour les tranquilliser.

Ce n’est rien, murmura-t-elle. Une légère faiblesse causée par un petit excès de fatigue... voilà tout... Je suis bien maintenant.

Elle voulut se lever, mais elle sentit qu’elle n’eiit pu se tenir debout, et attendit que ses forces lui fussent revenues tout à fait.

Tandis qu’elle recueillait silencieusement son courage, elle se rappela ce qui venait de lui arriver. Voyant Yalentine et Didier occupés à faire un bouquet, elle avait eu le désir de s’élancer à travers le parc, et d’embrasser dans une dernière étreinte du regard les arbres de haute futaie, les charmilles et les plantes, qui avaient été pour ainsi dire les compagnons de sa vie, et qui, déjà jaunis par les premières brises de l’automne, semblaient en ce moment s’attrister de son départ.

Au bout de la pelouse des cèdres, elle s’était arrêtée brusquement : elle avait fixé son attention tour à tour sur le campauille majestueux du domaine dont elle foulait le sol, et sur les toits rougeâtres, enfumés, de la modeste cité d’Orbec. Alors son imagination s’était exaltée. Comme en un diorama fantastique, son esprit avait entrevu, l'un près de l’autre, le château de Mervilly qu’elle abandonnait, et la maisonnette de la rue de Livarot où

elle allait habiter. Devant cette double image de l’opulence dans le passé et de la pauvreté dans l’avenir, son cœur s’était violemment serré, un frisson avait glacé le sang dans ses veines; elle était tombée sur un banc d’herbe et y avait perdu connaissance.

Bientôt, cependant, elle se leva par un mouvement subit, et fit quelques pas sans fléchir; puis, prenant le bras de Didier :

— Je suis forte à présent, dit-elle, lieudons-uous à Orbec.

La grande entrée du parc était à peu de distance ; le seuil de la grille fut franchi quelques minutes après. Au bord du chemin creux seulement, madame de Mervilly s’arrêta; elle se tourna vers Georgette et la jardinière qui la suivaient :

— Au revoir, Simonne, dit-elle d’un ton doux et calme. Ne nous accompagnez pas plus loin.

La jeune paysanne prononça quelques mots touchants, fit une profonde révéreuce, et regagna le parc.

La baronne ne se remit pas tout de suite en marche : elle donna de nouveau un coup d’œil au paysage qui l’entourait et dont elle connaissait si intimement les aspects gracieux et les replis bocagers. Aucune défaillance ne se manifesta en elle, aucune larme ne lui vint aux yeux.

Mais soudain elle se pencha vers un des tertres verdoyants dont le chemin est encaissé; tout en plongeant un regard dans le vallon, elle arracha une touffe de bruyère rose, qu’elle appuya furtivement sur ses lèvres. C’était, elle le pensait du moins, le dernier regret que sou cœur accordait au bonheur perdu, le suprême adieu que son àme adressait au coin de terre natal.

Mademoiselle de Cliamprosay vit seule cette manifestation secrète d’un chagrin qui se maîtrise : elle étouffa un soupir.

on

— Allons, plus de rêverie décevante! s’écria madame de Mervilly. Marchons résolûment vers la pauvreté !

Et cette fois, refusant l’aide de Yalentine et de Didier, qui s’empressaient à lui offrir leur appui, elle descendit rapidement le sentier. Mademoiselle de Champrosay et le jeune baron durent hâter le pas pour la rejoindre. Georgette, elle, chemina philosophiquement, sans se presser.

Tandis qu’ils s’avancaient ainsi à traversin campagne, le soleil leur lançait de vifs rayons et semblait désireux de les égayer; les oiseaux, voltigeant le long des haies et sur les pommiers du chemin, chantaient en les accompagnant comme s’ils eussent voulu fêter des amis au départ. Mais les nobles exilés de la richesse ne furent pas longtemps sous l’influence de cette scène animée, car au bout d’un quart d’heure ils se trouvèrent en face du cimetière d’Orbec, qui se cache dans une ondulation du terrain, à l’ombre d’un rideau de peupliers. Ils y entrèrent, et fléchirent le genou devant une tombe sur laquelle était gravé un blason : « D’azur, à trois étoiles d’argent posées en barre, » avec cette devise : Le devoir et l’honneur. C’était la tombe du père de Didier, du baron Maxime de Mervilly.

Après un instant de silence et de recueillement :

— Cher fantôme, murmura la baronne en posant la main sur le marbre du tombeau, es-tu content de ton fils et de moi?

Une voix secrète, celle de sa propre conscience, s’éleva pour glorifier l’héroïsme du sacrifice qu’elle avait accompli. Les âmes disparues que nous interrogeons répondent mystérieusement : elles parlent en nous.

Le cimetière est situé à proximité de la route de l’Aigle, qui mène à Orbee. Madame de Mervilly, Didier et Valentine, toujours suivis de Georgette, arrivèrent en vue des

premières maisons de la petite ville comme dix heures sonnaient. Ils ralentirent le pas; on eût dit qu’ils voulaient, en s’attardant, prolonger la distance qui les séparait de la rue de Livarot.

Au moment où ils passaient devant l’église, sombre édifice qui a la physionomie d’un château fort, la cloche carillonna dans sa tour massive comme un donjon. Ils se dirigèrent brusquement vers le porche, et, se réfugiant dans l’ombre d’une chapelle, ils se mirent à prier. La prière relève et fortifie l’àme, quand elle n’est pas une psalmodie banale, quand elle s’échappe du cœur fervente et convaincue pour s’envoler vers le ciel.

Les paroles qu’ils prononcèrent tout bas furent sans doute pleines de spontanéité et d’onction, et durent être agréables à Dieu, car lorsqu’ils sortirent de l’église, ils avaient sur le visage ce rayonnement calme et doux qui émane d’un cœur résigné aux tristesses du présent et confiant dans les consolations de l’avenir.

Ils traversèrent le parvis et s’engagèrent dans la principale rue d’Orbec. Mais à peine avaient-ils fait une vingtaine de pas, qu'ils virent aux portes des boutiques, aux fenêtres des appartements, un nombre inusité de personnes dont l’attention se dirigeait vers eux. Il est probable qu’ils avaient 4 té signalés, et que la curiosité publique s’était émue : elle avait voulu voir passer pédestremeut et déchus de leur antique splendeur ceux qu’on avait souvent admirés, opulebts et heureux, lorsqu’ils apparaissaient en ville dans leur équipage armorié.

Tout est matière à distraction pour la foule, surtout dans les petites cités, et ce qui l’intéresse le plus, sans contredit, c’est le spectacle des vicissitudes de la fortune et de la grandeur. Il y a là un double sentiment d’égoïsme et de malignité. On aime à reconnaître que 1’adversité

frappe et renverse parfois les privilégiés de ce monde, d’autant plus meurtris dans leur chute qu’ils tombent de plus haut.

La petite ville d’Orbec n’est cependant point méchante, au contraire. Si, comme toutes les localités restreintes, elle a sa dose de malice et son penchant à la médisance, il est juste de dire qu’elle est plus indulgente que sévère, plus encline au bien qu’au mal. Ce qui prouve en elle un caractère bienveillant, c’est qu’elle est hospitalière : elle accueille toujours avec distinction les étrangers qui lui semblent dignes d’égards.

Cette aimable disposition d’esprit, commune à presque tous ses habitants, elle la doit, croyons-nous, à la grâce pittoresque de sa situation, à l’aspect souriant de la campagne au milieu de laquelle elle est assise. Entourée de collines richement boisées, de prairies à la fois plantureuses et coquettes, elle subit sans doute la bonne influence d’une nature si bien faite pour disposer l’âme aux sentiments généreux. Qui osera nier l’empire qu’exerce en général sur le cœur humain l’habitude des belles perspectives dont le regard est charmé?

Quand la baronne, Valentine et Didier remarquèrent l’affluence des curieux, il était trop tard pour qu’ils prissent une rue détournée sans paraître rebrousser chemin. Ils jugèrent convenable de poursuivre leur marche, exposés à l’indiscret empres -tu ot que leur approche éveillait. Intimidés d’abord, il: Je tardèrent pas à se rendre maîtres de leur émotion, surtout lorsqu’ils virent que les fronts se découvraient devant eux et que les visages exprimaient manitt-tement une sympothie pleine de respect. Cette ovation touchante les attendait sur tout leur parcours. Ils voulurent un moment s’y soustraire en changeant de direction; mais ils comprirent bien vite que c’eût été peine inutile, et que les témoignages de

MADEMOISELLE DE C1IAMPROSAY

l’estime publique ne les eussent abandonnés nulle part. Ils arrivèrent ainsi à la hauteur de la rue de Livarot. Là seulement une voix aigre se fit entendre, qui résonna comme une note fausse dans le concert d’éloges dont on les saluait.

— A bas les aristocrates! s’écria cette voix. Vive l’égalité, mille tonnerres !

Celui qui troublait de la sorte l’hommage mérité que recevait la famille de Mervilly était un homme de trente ans environ, fruit sec de la littérature, énergumèue politique, vrai pilier d’estaminet, qu’une certaine vapeur d’alcool surexcitait en ce moment. Un ouvrier s’approcha de lui, et le décoiffa d’un revers de main, en disant:

— A bas la casquette, et respect aux honnêtes gens dans l’adversité !

Une rumeur d’approbation se fit entendre; puis des bravos éclatèrent. Humilié, furieux, l’insulteur se précipita sur l’ouvrier; mais celui-ci, robuste gars au poignet de fer, le repoussa d’un geste et tint une contenance si résolue, que sou adversaire, intimidé, ramassa sa casquette et s’éloigna en proférant des menaces et des imprécations.

Cet incident pénible avait attristé ceux qui en étaient la cause involontaire. Aussi, malgré les protestations sympathiques qui redoublaient, furent-ils presque heureux d’arriver devant la maisonnette qu’ils allaient habiter désormais. La foule fut assez discrète pour ne les point suivre jusque-là.

La porte de la nouvelle demeure était ouverte. Sur le seuil se dressait une femme d’un âge mûr, d’une taille haute et roide, d’une physionomie un peu revêche. Elle fit lentement trois pas, comme pour donner une marque non équivoque de déférence à la noble famille qui venait

prendre possession du modeste refuge de la rue de Livarot; puis, d’un air solennel, elle embrassa la baronne, Valentine et Didier.

— Ah! chère demoiselle Yseult, murmura madame de Mervilly avec attendrissement, que c’est aimable à vous d’ètre venue ici pour nous recevoir et nous encourager !

— Je me pique d’ètre fidèle à l’amitié dans le malheur, répondit la vieille fille, comme mes aïeux le furent naguère à la monarchie proscrite !

A ces mots, mademoiselle Yseult de Rechignevoisin prit majestueusement la main de la baronne, et pénétra sons l’humble abri, qui semblait trop étroit pour contenir son aristocratique dignité.

C’était une vraie maisonnette- normande, la nouvelle habitation des Mervilly. Construite en brique, avec porte et persiennes peintes en vert, elle offrait le style architectonique le plus généralement adopté par les petits propriétaires du pays. Un enclos de cinquante mètres lui formait un jardin ombragé de plusieurs arbres, tapissé d’une herbe drue, égayé par des corbeilles de fleurs. Des fenêtres du premier étage, on entrevoyait un pli de la fraiche vallée de Lisieux, à l’endroit même où s’élevait

la manufacture de M. Herbault.

Au rez-de-chaussée, une assez grande pièce, meublée avec une certaine élégance, était destinée à servir de salle à manger et de salon. La baronne y avait réuni, non ce que son domaine héréditaire possédait de plus brillant et de plus précieux, mais ce que le souvenir et l’habitude avaient rendu particulièrement cher à son cœur. Il y avait là un large fauteuil, qui avait été le siège préféré du baron, son époux ; une causeuse, dont sa mère avait patiemment brodé l’étotfe ; un piano, que Valentine aimait à faire chanter sous ses doigts harmonieux; une bergère, sur laquelle elle-même se plaisait à reposer durant les chaudes après-midi. On y remarquait encore une pendule de Boule, qui avait longtemps sonné les heures prospères sur la cheminée du boudoir de Mervilly ; une table de chêne sculptée, devant laquelle Didier avait autrefois coutume de se livrer à l’étude ; des rideaux de damas violet, des chaises d’ébène cannées; quelques portraits de famille, choisis dans le mobilier et parmi les ornements du château. Cette pièce hybride, à double destination, n’était rien moins que triste à voir; elle recevait le jour par deux fenêtres dont l’une s’ouvrait sur la rue et l’autre sur le jardin. Plus d’une bourgeoise en eût aimé le confortable aspect.

Mais, il faut bien le reconnaître, totat est relatif en ce monde, et les choses nous affectent toujours dans la mesure de l’éducation que nous avons reçue et du milieu social où nous avons été élevés. Aussi lorsque la baronne, après s’ètre assise, promena autour d’elle un regard investigateur, éprouva-t-elle une sensation presque douloureuse à l’idée qu’elle allait peut-être passer le reste de ses jours dans l’étroitesse de cette mesquine habitation. N’ayant jamais connu que le luxe d’une grande maison, l'existence opulente que les Anglais appellent la haute vie, il lui semblait que l’air manquait à sa poitrine

zed by Googks *

et qu'elle ne tarderait pas à étouffer sous l’étreinte des petitesses vulgaires et des sévérités économes dont il lui fallait subir la loi. Elle comprit bien vite, néanmoins, que son devoir l’obligeait à donner l’exemple du courage : elle roidit son cœur, et, repoussant les réflexions poignantes qui venaient l’assaillir, elle dit avec un accent presque gai :

— Eh bien! nous ne serons pas trop mal ici. Qu’en pense ma bonne Yseult?

M lle de Rechignevoisin plissa ses lèvres et fronça ses sourcils avec une expression de tristesse et de dëâain.

— Je pense, répondit- elle, qu’il est affligeant de voir la noblesse française perdre de jour en jour davantage son éclat et sa. majesté. Quand je songe qu’il y avait un chevalier Enguerrand de MerviUy à la bataille de Bouvines, sous Philippe- Auguste, je me sens navrée en présence d’une famille dont l’illustration remonte au-delà du xm 8 siècle, réduite à habiter une bicoque qui satisferait à peine la vanité d’un petit commerçant retiré du négoce. Hélas! l’aristocratie n’aura bientôt plus même le prestige de l’opulence, et les manants enrichis l’écraseront de leur faste et de leur orgueil.

— Que faire à cela, ma mie? Se résigner, je crois, et vivre dignement dâns une sorte de pauvreté. M’eussiezvous conseillé, par hasard, de laisser protester la mémoire du baron Maxime de Mervilly, mou époux?

— Oh ! jamais, juste ciel! L’honneur avant tout! Mais il est certes fâcheux qu’un vrai gentilhomme se soit lancé dans les spéculations. Affaire de vilain, cela ! Le métier des armes, vive Dieu ! telle est la seule occupation que doive se permettre le descendant d’une race de preux.

— Autrefois, sans doute. Mais de notre temps les choses ont bien changé, et les plus grands noms de

70 MADEMOISELLE DE CIIAMPROSAY

France ont encouragé et patronné beaucoup d’établissements industriels. 11 faut être de son siècle, ma chère Yseult, et suivre la voie du progrès. Oui, sous peine d’abdiquer toute influence sur la marche des esprits, la noblesse ne saurait dédaigner les découvertes de la science moderne, ni méconnaître les avantages moraux et matériels qui résultent de leur application. Ainsi pensait celui que j’ai perdu, et il avait raison, selon moi. Malheuréusement, la réussite n’a point couronné .ses efforts. Qu’importe, après toutl Succès et revers sont entre les mains de Dieu, qui les répand à sa guise et selon de secrets desseins. Inclinons la tète devant sa toute-puissance, mais espérons en sa bonté.

— Vous parlez sagement et comme une chrétienne, ma chère baronne. Cependant je vous trouve de trop facile composition pour ce qu’on nomme le progrès du siècle. Ce progrès-là, croyez-le, n’est que le désordre dans les idées et l’anarchie dans l’organisation sociale. C’est le produit de cette odieuse révolution de 89, qui a déjà fait tant de mal, et qui en fera plus encore, n’en doutez point. Ah ! je ne transige pas si aisément, moi, avec les principes détestables qui ont renversé et presque détruit l’ancien ordre de choses, et je déplore que mon exemple ne soit pas suivi par tous ceux qui ont intérêt au triomphe des saines doctrines et au retour vers les institutions aristocratiques d’autrefois.

— Je sais que vous êtes une àme rigide, et je vous admire. Mais je ne me flatte pas de vous ressembler. Chacun a son tempérament. Le mien me porte sans peine à l’indulgence et à la modération. Je ne me sens vraiment pas capable de faire le procès au temps où nous vivons. Je ne le crois pas sensiblement meilleur que les âges précédents ; mais j’estime qu’il n’est pas pire, et j’incline à penser qu’il vaut même un peu mieux.

À ces mots, mademoiselle de Rechignevoisin eut un moment d’impatience ; ses lèvres se pincèrent, un flux de sang rougit les pommettes saillantes de ses joues, son nez en bec d’aigle se husqua démesurément.

— Pouvez-vous émettre une semblable opinion? s’écriat-elle. Quoi! une Mervilly, dont les parchemins sont scellés aux armes des premiers rois de la race capétienne, se montre si tolérante à l’égard des tendances subversives de notre époque! En vérité, baronne, c’est désolant!... Eh bien! moi, en revanche, je proteste et je protesterai toujours, quoique les titres dont je m’honore ne datent que du règne de François I er ; car, vous le savez, ma famille n’a été anoblie qu’en 1542, après la glorieuse bataille de Cerisoles, où l’un de mes ancêtres, simple varlet, a sauvé la vie au général en chef, le comte d’Enghien. Ah ! je porte fièrement le blason que m’ont transmis mes pères, et j’aimerais, ma chère amie, à vous voir en faire autant.

Madame de Mervilly hocha la tête avec une expression légèrement moqueuse, et répondit :

— Les grands airs, ma bonne Yseult, ne me siéraient pas comme à vous. Il convient que ces airs-là soient majestueux et point impertinents. Pour se les donner dans une juste mesure, il faut surtout avoir votre taille élevée et vos traits bourbohniens. Je forcerais ma nature si j’essayais d’être imposante. Permettez-moi donc de rester telle que je suis. Franchement, je n’ai pas à me repentir de m’être toujours montrée bienveillante et sans affectation. Vous avez vu, en effet, comment m’ont accueillie les habitants de cette aimable petite ville d'Orbec. Au milieu des revers de fortune, on ne rencontre pas souvent la déférence et la sympathie qui viennent de m’être témoignées. J’en suis encore tout émue.

— Oh ! ne nous fions guère aux dispositions de la

foule! La foule! quoi de plus mobile, de plus inconstant? Aujourd’hui elle acclame, demain elle insultera. L’histoire nous en fournit mille exemples, qui doivent nous mettre en garde contre ce qu’on appelle la popularité. Et tenez, reprit mademoiselle de Rechignevoisin, je suis sûre que dans la manifestation qui éclatait tout à l’heure sur votre passage il y avait moins un sentiment d’estime et d’admiration qu’un certain plaisir de voir une ancienne famille noble n’ayant plus ni château ni terres, et réduite à la médiocrité du commun des mortels. Les petites gens ne valent pas le diable, même quand ils s’avisent de se poser en bons apôtres.

Madame de Mervilly devint sérieuse, et ce fut avec un accent presque froid qu’elle répliqua :

— Je ne m’exagère pas l’importance de l’accueil cordial que j’ai reçu, mais je crois à sa sincérité, et je me sens fière de l’honneur qui en résulte pour mon fils et pour moi. Vous avez peut-être tort, chère demoiselle, de vouloir me désenchanter l’esprit en ce moment. Dans la situation où je suis descendue, j’ai besoin de garder mes croyances, si naïves qu’elles puissent vous paraître. Ne cherchez pas à me les enlever, je vous en prie : elles me sont un encouragement et une consolation.

Didier s'était abstenu jusque-là de prendre part à l’entretien. Il suivait d’un regard attendri les allées et venues de Valentine, occupée à mettre la dernière main à l’arrangement du mobilier. Les paroles de madame de Mervilly frappèrent son attention, et il s’empressa d’intervenir.

— Ma mère a raison, dit-il. Le pessimisme est un mauvais moyen de fortifier l’âme ébranlée par les revers. Une extrême crédulité est déraisonnable sans doute, mais il n’est pas moins répréhensible d’ envisager les réalités de ce monde sous un lugubre aspect. Pas de

vaine illusion, soit; mais aussi point de parti pris de dénigrement. J’ajoute que nous avons toujours tort de trop mal penser du genre humain, car notre sévérité peut laisser croire que nous ne faisons pas exception.

Ainsi admonestée, Yseult de Rechignevoisin, qui était assise sur la causeuse, se leva brusquement, et lança au jeune baron un coup d'œil lumineux comme un éclair. Mais Didier n’en parut pas le moins du monde foudroyé. 11 s’avança vers la hautaine vieille fille d’un pas délibéré, lui prit résolûment la main, qu’elle avait longue et sèche, et la porta à ses lèvres de l’air le plus galant.

— Chut ! ne nous fâchons pas, reprit-il avec un léger ton d’autorité. Voilà bientôt dix ans, chère demoiselle, que vous m’avez autorisé à vous dire franchement mou opinion. Eh bien ! j’use de l’autorisation, et même j’en abuse un peu... pour votre bien... c’est évident 1 Mais aussi, pourquoi attristez-vous ma mère par votre manière de voir et de sentir, qui a quelque chose de désespérant? Convenez que l’instant est au moins mal choisi. A vous entendre, on vous jugerait parfois moins généreuse que vous ne l’êtes. Même on vous croirait... comment m’exprimerai-je?... un peu méchante. Méchante, vous! Dieu juste!... Ceux qui vous connaissent bien savent ce qu’il y a de sensibilité sous les rigueurs apparentes de votre langage. Je ne veux citer pour preuve de votre âme affectueuse que l’empressement avec lequel vous avez fait aujourd’hui cortège à l’infortune en venant au-devant de nous. De grâce ! ajoutez encore un titre à notre reconnaissance : épargnez-nous les sévérités de vos appréciations. 11 est si doux, quand on n’est pas heureux, d’avoir foi en la justice des hommes et en leur bonté !

Mademoiselle de Rechignevoisin avait, sans l’interrompre, écouté Didier ; il est vrai que tout d’abord elle

s’était montrée contrainte et maussade ; elle avait même essayé de lui retirer sa main ; mais il avait suffi qu’il parût vouloir la retenir pour qu’elle la lui abandonnât. 11 était manifeste qu’il exerçait sur la vieille demoisellé un certain empire, car à mesure qu’il parlait la figure crispée de la rigide interlocutrice se dilatait visiblement; son front, plissé à l’excès, se réduisait au compte habituel de ses rides, peu nombreuses mais profondes. Didier était, en effet, la plus vive affection de mademoiselle de Rechignevoisin. Elle l'avait vu naître, grandir; elle l’avait fait sauter sur ses genoux ; il avait su la séduire par sa bonne mine, sa franchise et son esprit. Ce qùi l’eût blessée de la part de tout autre la froissait à peine venant de lui. Il hasardait rarement d’ailleurs quelque observation de nature à la formaliser; et, s’il se permettait une quasi impertiuence, il avait toujours soin de l’envelopper de précautions oratoires qui en amortissaient le choc. En somme, il avait le don de concilier les égards qu’il devait aux cinquante ans de mademoiselle Yseult avec la résolution qu’il s’était faite de lui dire à l’occasion d’utiles vérités. Ce n’est pas qu’elle eût un mauvais cœur : assurément non ; mais les années et les mécomptes lui avaient aigri le caractère et assombri les idées. Avouons-le, le célibat n’avait jamais été pour elle une vocation ; elle s’y était résignée avec une certaine amertume, après avoir vu les deux seuls gentilshommes qui lui plaisaient épouser de jeunes et jolies personnes, dont le choix s’expliquait même au point de vue de la naissance et de la fortune. L'un de ces dédaigneux, dont elle eût aimé porter le nom, n’était autre, — on l’assurait du moins, — que le baron Maxime de Mervilly. En revanche, plus d’un hobereau, hélas! de mince origine, avait recherché sa main; mais elle avait superbement repoussé des avances qui ne s’appuyaient que sur un petit

nombre de quartiers de noblesse. Elle poussait jusqu’au fanatisme le culte de la race, et n'admettait pas qu’on dérogeât. Du reste, on citait d’elle un acte qui la caractérisait sur ce point, tout en montrant ce que son cœur contenait de générosité. Un de ses oncles, le vicomte Gaston de Rechignevoisin, était mort laissant trois filles sans fortune, presque sans ressources. Elle les avait libéralement dotées toutes les trois pour les marier, mais en exigeant que leurs époux fussent de souche aussi aristocratique que la leur et portassent l’épée. Les unions s'étant accomplies selon son vœu formel, elle avait toujours paru plus satisfaite d’avoir prévenu quelque mésalliance que fière de la belle action qui avait réduit de moitié environ ce qu’elle possédait. Telle était la singulière personne à laquelle Didier donnait adroitement la leçon. Type féminin moins rare d’ailleurs, surtout en province, qu’on ne saurait le croire au temps où nous vivons.

— Je n’ai pas la prétention d’être meilleure que je ne le suis réellement, dit-elle d’un ton aigre-doux, mais beaucoup plus pacifique qu’irrité. Je suis d’âge à savoir ce que je vaux, et je ne crois pas avoir fait preuve de malignité en proclamant mon dédain pour les ovations populaires. Si j’ai eu tort de m’exprimer à cet égard comme je me le suis permis tout à l’heure, j-’offre mes excuses à votre mère, monsieur le morigéneur. Êtesvous content?

— Ravi ! répondit le jeune homme en pressant avec force la main de la vieille demoiselle et en affectant une gaieté qu’il ne ressentait guère. Votre soudaine contrition, ajouta-t-il, me démontre encore une fois combien vous êtes plus aimable que vous ne voulez le paraître généralement.

Cette repartie fit sourire malgré elle mademoiselle de

Rechignevoisin. Elle dégagea ses doigts de l’étreinte qui venait de les engourdir et tapa solennellement sur la joue de Didier.

— Vous êtes un railleur, dit-elle avec un accent demiplaisant, demi-sérieux. Prenez garde, mon ami l je me fâcherai avec vous.

— Tant mieux 1 II est si charmant de se réconcilier !

Cette fois, mademoiselle de Rechignevoisin se contenta de hausser les épaules, mais avec une expression de bonne humeur; puis elle se rassit sur la causeuse et dit à la baronne qu’elle désirait rester avec elle seule un instant. .

— Didier a le don de m’impatienter aujourd’hui, reprit-elle. S’il se retirait, il me ferait plaisir.

— Soyez heureuse, répliqua-t-il.

Et il disparut en refermant la porte derrière lui.

Après un silence, madame de Mervilly demanda à la vénérable demoiselle ce qu’elle pouvait avoir de si mystérieux à lui communiquer. Celle-ci parut d’abord embarrassée , puis elle sembla prendre la résolution de s’expliquer catégoriquement.

— Chère baronne, commença-t-elle en appuyant avec gravité sur chaque mot, il ne m’appartient pas de provoquer une confidence sur la situation de fortune qui vous est faite après la noble, la chevaleresque conduite que vous avez tenue. Je ne commettrai point l’indiscrétion de vous interroger au sujet de votre patrimoine, hélas 1 terriblement réduit sans doute, puisque vous avez jugé indispensable de vous restreindre, comme habitation, à la petite et vulgaire demeure que voici. La réserve que je m’impose ne m’interdit cependant pas de vous adresser une importante recommandation.

— Voyons, dit curieusement madame de Mervilly.

— 11 doit exister entre personnes du même rang social

une certaine solidarité. L’aristocratie surtout a pour obligation stricte d'être sévère sur le choix des relations intimes, sur la qualité des gens auxquels, en cas d’urgence, il lui est permis de demander un service. Je vous prie donc instamment, si jamais vous croyez nécessaire de recourir à quelque obligeance, de sauvegarder notre dignité de caste, de ne rien agréer qui puisse porter atteinte à votre légitime orgueil. J’ajoute bien vite que ma plus vive satisfaction serait de répondre à votre appel et de vous venir en aide dans la mesure de mes ressources. Je ne suis plus riche, il est vrai, mais je n’en possède pas moins d’assez fortes économies, qui sont absolument à votre disposition.

Madame de Mervilly ne s’offensa point de la forme un peu revêche dans laquelle la vieille fille lui offrait ses épargnes. Elle se contenta de la remercier de ses cordiales intentions, en lui déclarant qu’elle avait résolu de vivre de manière à ne mettre à l’épreuve aucune amitié, quelle qu’elle fût.

— Ne craignez donc pas, ma bonne Yseult, ajoutat-elle d’un ton légèrement moqueur, que j’humilie ma fierté devant qui que ce soit d’une naissance inférieure à la mienne. Je compte bien qu’elle ne fléchira pas même devant... mes égaux dans l’ordre des parchemius et du blason.

— Nécessité oblige parfois, ma chère, répliqua sentencieusement mademoiselle de Rechigne voisin. Savonsnous, quand l’infortune nous atteint, jusqu’à quel degré elle pèsera sur nos tètes? Voilà pourquoi il est bon de connaître d'avance les dévouements qui sont lout prêts, et je me plais à vous le répéter avec insistance : mon plus grand bonheur serait de vous obliger.

En disant ces mots, la voix rogue de la vieille fille s’était adoucie sensiblement.

Madame de Mervilly se montra touchée par ce témoignage d’affection.

— Dieu, je l’espère, répondit-elle, mesurera à mes forces les épreuves auxquelles il veut me soumettre. 11 m’épargnera dans l’avenir un surcroit de chagrin. Cependant je n’oublierai jamais vos généreuses intentions, et je vous promets d’en profiter si quelque nouveau malheur imprévu me fait une loi de m’adresser à un cœur libéral et dévoué.

t— Bien 1 très-bien ! L’assurance que vous me donnez me réjouit. Au revoir.

Et mademoiselle de Rechignevoisin posa gravement ses lèvres sur le front de la baronne, qui se leva pour l’accompagner jusqu’à la porte de la rue. Comme elles arrivaient dans le petit vestibule, elles aperçurent, au milieu de la cuisine entr’ouverte , mademoiselle de Champrosay qui vaquait aux soins du ménage et se disposait à préparer le repas, tandis que Georgette allumait le feu. Devant ce spectacle édifiant de la beauté élégante et de la grâce aristocratique aux prises avec les exigences de la vie commune, la noble vieille fille s’arrêta brusquement d’un air choqué; elle croisa les bras sur sa poitrine avec une sorte d’indignation, et s’écria d’un ton douloureux :

— Que vois-je? Cela est-il réel, grand Dieu? Quoi! une Champrosay épluchant des légumes comme une fille de vilain ! Une Champrosay, dont un ancêtre paternel, le sire Guillaume Ludger de Champrosay, contribua puissamment, sous les ordres du connétable Duguescliu, au temps de Charles Y, à chasser les Anglais du sol national! dont un aïeul maternel, le vidame Bertrand, Ouésime de Mercœ.ur, commandant une frégate au combat naval Me la Hogue, s’empara de deux vaisseaux ennemis et fut complimenté, d’abord par l’amiral de Tour-

•MADEMOISELLE DE CHAMPBOSAY

ville,ensuite par le roi Louis XIV en personne! Quoi 1 dis-je, la descendante de gentilshommes si renommés par la richesse de leurs fiefs et l’éclat de leur courage, s’abaissant jusqu’à des occupations du genre le plus infime, le plus plébéien! Ah! je remarque là un signe des temps, un stigmate de l’époque déplorable qui tend à tout bouleverser! Où allons-nous? miséricorde! Je m’attends à voir, dans un prochain cataclysme social, les rejetons de la plus haute noblesse française servir humhlement les petits-fils enrichis de nos anciens vassaux. Abomination de la désolation !

Un profond soupir s’exhala bruyamment des lèvres d’Yseult de Rechigne voisin. Vaientine, tenant d’une main un couteau, de l’autre un pied de céleri, s'était immobilisée en écoutant. Sa physionomie charmante réflétait une lueur de surprise à travers un léger nuage de mélancolie. Elle attendit que l’éloquence deï objurgation se fût épuisée; après quoi elle se remit à son modeste travail, et, tout en détachant de la plante potagère les feuilles parasites qui ^entouraient, elle s’avança vers' la vieille fille avec une gracieuse lenteur.

— Oui, vous avez raison de vous indigner, ma rigide amie, trépondit -elle d’un ton finement moqueur. Tout a dégénéré.en ce siècle subversif, les âmes comme les institutions. Je m’accuse moi-même de n’avoir plus cette fierté de race qui a fait la supériorité de ceux qui m’ont transmis leur nom glorieux. Je confesse en toute modestie que je n’éprouve aucune répugnance à m’acquitter des humbles devoirs que m’imposent les revers de fortune de ma famille d’adoption. Et tel est, j’ai honte de •l’avouer, l’amoindrissement de mon caractère, que je •.trouve un certain plaisir dans l’obligation de m’occuper des détails utiles de notre nouvelle existence. Je n’ai

qu’un souci, vraiment, et c’est la crainte de ne .pouvoir

contenter, autant que je le désire, madame la baronne de Mervilly, dont je suis devenue la servante bien inhabile, sans doute, mais pleine de bonne volonté.

Une révérence villageoise, tirée avec une exquise perfection, accompagna ces derniers mots. La baronne attira Yalentine sur son cœur et l’embrassa presque gaiement.

— Vous allez me faire chérir la pauvreté, dit-elle, puisqu’elle est cause que j’ai maintenant à mon service une personne telle que vous.

— Oh 1 ne me vantez pas si vite 1 repartit mademoiselle de Champrosay. Vous ne savez pas encore au juste ce dont je suis capable. Qui sait? il vous faudra bientôt peut-être revenir sur la bonne opinion que vous semblez avoir de mes capacités. C’est à l’œuvre que l’on juge du mérite des gens, et je crains fort, par exemple, que ma science culinaire ne soit bien au-dessous des éloges que vous m’accordez par anticipation.

— Vous prenez spirituellement et philosophiquement les tristes choses dont nous parlons, reprit Yseult de Rechignevoisin. Je vous en félicite, ma toute belle. Mais, en dépit de la bonne humeur que vous montrez, je suis sûre que vous ressentez autant que moi, dans le secret de votre âme, ce que la nécessité où je vous vois réduite a de pénible pour vous et d’offensant pour la mémoire des aïeux.

Valentine releva la tète avec une expression de calme fierté.

— Vous vous trompez, dit-elle cette fois d’un ton sérieux : j’estime qu’il n’y a ni humiliation ni déchéance à servir qui l’on aime. Si les ancêtres daignaient parler, je suis convaincue qu’ils me diraient de leur voix austère : Courage, enfant! Même dans une vie pauvre, tu peux nous honorer par la résignation, la reconnaissance et le travail. . .*

Elle avait à peine élevé la voix en s’exprimant ainsi ; mais la douce vibration de son accent s’était glissée jusqu’au cœur de la vieille fille et l’avait remué. Yseult s’efforça néanmoins de réagir contre son émotion, et répliqua avec un peu d’aigreur :

— Cela est fort bien dit, assurément. Je crains toutelois que vous ne pensiez pas longtemps de la sorte.

— Pourquoi, s’il vous plaît?

— Parce que l’imagination s’exalte toujours sous les premiers coups de l’infortune; puis, peu à peu, elle s’apaise et retombe de toute la hauteur où elle s’était élevée. Alors on supporte avec peine le renouvellement quotidien des mêmes occupations mesquines. Alors on reconnaît, non sans tristesse, qu’il est des aptitudes de naissance, fortifiées par l’éducation, et qu’une demoiselle noble n’est point faite pour travailler comme une fille de paysan ou de petit bourgeois.

— Je n’ai point d’exaltation, croyez-le bien. Ma conduite est réfléchie, et je suis sûre de rester ferme dans t l’accomplissement de la tâche que je me suis imposée. D’ailleurs elle n’aura rien de rigoureux, car voici Georgette, la bonne Georgette, qui se charge de ce qu’il y a de moins agréable à faire dans les choses du ménage. Elle y mettra beaucoup d’intelligence, de zèle et d’application. N’est-ce pas, Georgette ?

L’idiote soufflait le feu du fourneau. Elle se retourna et se prit à rire niaisement, mais de tout cœur.

— Oh ! pour ça, oui, répondit-elle. A moi la vilaine besogne 1 c’est convenu. Je lave bien la vaisselle, da 1 et je récure les casseroles à se mirer dedans. Dame 1 je n’ai point peur de déformer mes gros doigts, ni de noircir ma peau rougeaude. Ah ! si j’étais toute blanche et toute délicate comme mademoiselle de Champrosay, ça serait bien différent ! C’est si beau d’avoir des malus d’ange du

bon Dieu ! Si j’en avais de mignonnes, moi aussi je les soignerais du matin au soir, et je les embrasserais à chaque instant... comme ça.

Aussitôt elle s’empara des mains de Valentine et les couvrit de baisers.

Cette familiarité déplut à mademoiselle de Rechignevoisin.

— Assez, petite sotte ! dit-elle sèchement. Une servante doit être plus réservée avec sa maîtresse. H y a des témoignages d’affection qui sont irrespectueux.

Georgette ne parut pas comprendre la gravité de l’admonestation, car elle ne se troubla point et ne ralentit pas la vivacité de ses caresses. Uil instant après, elle retourna en boitant vers le fourneau, et se remit à souffler le feu avec vigueur.

— Ah î comme je suis bien aise de me rendre utile F reprit-elle; tenez, je n’aurais plus rien à souhaiter si j’avais des poules, des canards, des lapins, dans un coin du jardinet. C’est que j’aime tant ça, moi ! A vrai parler, je n’ai jamais eu d’autre famille que celle de ma basse-cour. Les bêtes, c'est mon bonheur ! Nous en aurons, pas vrai?

— “ Oui, nous en aurons, répondit la baronne avec bonté.

— Que je suis contente! s’écria Georgette, et comme je vas soigner tout ce petit monde-là 1 II n'y aura rien de plus beau dans toute la ville d’Orbec.

Mademoiselle de Rechignevoisin haussa les épaules d’un air hautain et dédaigneux ; puis elle se dirigea vers la porte de la rue. Sur le seuil, elle s’arrêta brusquement, et, s’adressant à madame de Mervilly, elle lui dit tout bas :

En vérité,' je m’afflige de voir une Champrosay réduite à faire la cuisine. Je vous conjure, ma ehère amie.

de prendre une bonne domestique, et d’accepter comme prêt mes économies, dont je ne saurais trouver un meilleur emploi. Votre acceptation me réjouirait sincèrement : ce ne serait d’ailleurs qu’une sorte d’anticipation sur l’avenir, car ma volonté formelle est de léguer par testament toutes mes épargnes à votre fils.

La baronne, émue, embrassa la vieille fille, dont le visage se penchait vers elle.

— Vous avez un cœur admirable, ma bonne Yseult, lui dit-elle avec effusion. Je vous remercie encore une fois de votre offre charmante ; mais souffrez que je n’en profite pas maintenant. Je suis sûre; en effet, que si je changeais quelque chose aux résolutions prises en famille je chagrinerais ma chère Valentine, qui s’est tracé une ligne de conduite sévère, à laquelle elle compte certainement ne rien changer.

— C’est désolant 1 soupira mademoiselle de Rechignevoisin. Les temps néfastes sont arrivés. Les supériorités sociales auront bientôt disparu sous le nivellement révolutionnaire du siècle. L’heure est proche, hélas 1 où il n’y aura plus de différence entre l’aristocratie et le peuple, où tout se confondra dans une monstrueuse égalité... Quoi qu’il arrive, reprit-elle solennellement, je vous garderai mon affection constante. 11 restera toujours une amie dévouée auxMervilly dans l’infortune. Je viendrai souvent vous voir, plus souvent même que lorsque vous habitiez le domaine de vos aïeux. En tout temps, les Rechignevoisin se sont fait une gloire d’ètre les courtisans du malheur.

— C’est vrai ! repartit Didier en paraissant dans le vestibule. Sous Louis XIV, un Rechignevoisin a subi l’exil pour être resté fidèle au surintendant Fouquet. En 93, un Rechignevoisin fut jeté en prison pour avoir crié : Vive le roi 1 sur le passage de Louis XVI condamné

par la Convention. Vous êtes leur digne descendante, chère demoiselle, et nous le reconnaissons hautement. Vous seriez parfaite, sans contredit, ajouta-t-il avec un reflet de malice dans les yeux, si vous aviez plus d’indulgence pour le temps où nous vivons, plus de paroles encourageantes au service de vos amis malheureux.

— Au revoir, méchant ! s’écria la vieille fille en s’éloignant aussitôt.

— A demain, bonne demoiselle ! répliqua Didier, en même temps qu’il lui adressait un baiser du bout des doigts.

Yseult se dirigea d’un pas lent et majestueux vers la colline du chemin de Livarot. Tout en marchant, son regard se fixait avec une expression d’orgueil sur une tour à demi-ruinée qui se montrait au sommet de la colline, à travers une futaie de chênes séculaires. Cette tour faisait partie de l’antique résidence des seigneurs de Rechignevoisin.

« Il y a une misère presque intolérable, a dit un de nos éminents philosophes, et c’est celle qui vient nous surprendre au milieu des jouissances de la vie. » Cela n’est pas seulement vrai lorsqu’il s’agit de la perte ab-

solue de toute ressource : cela est également vrai quand une pauvreté relative suecèdte sans transition à une existence opulente, dont une longue habitude nous a fait une nécessité. Toute chose influe diversement sur l’esprit des hommes, en raison du rang social où la naissance les a placés, des idées particulières que l’éducation leur a fournies, du degré de fortune auquel ils ont dù longtemps, le bien-être et la sécurité. Telle situation médiocre, qui serait la joie d’un pauvre diable accoutumé à l’indigence, deviendra le désespoir d’un riche ou d’un puissant tombé des cimes lumineuses où tout souriait à ses désirs et caressait son ambition.

La baronne de Mervilly, Didier et Yalentine devaientils faire exception à cette règle, t dont bien peu de personnes, subissant les mêmes épreuves, eussent pu s’affranchir? Toujours est-il que la journée se passa sans que rien en eux révélât un découragement ou un regret. Chacun voulut faire preuve d’activité : le jeune baron, qui avait hâte de montrer son bon vouloir, mit bientôt le couvert, tandis que la baronne achevait de ranger symétriquement le linge dans les armoires, et que mademoiselle de Champrosay redoublait de surveillance dans l’exercice de l’humble fonction qui la ramenait souvent près des fourneaux. Plus d’une légère maladresse échappa à leur inexpérience ou à leur inattention, et plus d’une pointe de gaieté perça dans leur langage et dans leur allure : si bien qu’un étranger aurait pu croire, en les voyant ainsi pour la première fois, qu’ils étaient pliés sous le joug des habitudes vulgaires, et n’avaient jamais connu l’indolence des loisirs élégants ni le luxe d’un domestique nombreux. A la vérité, un témoin vigilant n’eùt pas manqué de surprendre au passage quelque soupir furtif s’échappant des lèvres de Didier à la vue de la résignation un peu contrainte de sa mère, ou quelque

92 MADEMOISELLE DE CHAMPËOSAŸ

larme rapide éteignant tout à coup la lumière que reflétait le regard de madatae de Mervilly. Valentine, seule, ne donnait aucun signe de faiblesse : elle Semblait avoir toujours vécu au milieu des rigueurs de sa nouvelle position.

Quand l'heure du dîner fut venue, la baronne prit ^ place à table entre son fils et la noble servante qui avait préparé le repas. Une serviette à la main, Georgette se présenta et se tint prête à faire ce qui lui serait ordonné. Emue et rougissante, elle épiait avec une sorte d'anxiété le moment où il lui faudrait agir. Car c’était un instant solennel pour l’innocente que ce début dans les hautes fonctions qui venaient de lui échoir et qui ne ressem ■ blaient guère à celles dont elle avait été chargée jusquelà. L’ancienne petite fille de basse-cour tremblait instinctivement de ne point sembler digne du service éminent qui lui était confié. Sa subite élévation était bien faite, on en conviendra, pour l’inquiéter et lui donner le Vertige. H importe cependant de reconnaître qu’elle parvint à s’acquitter de ses difficiles devoirs à la satisfaction de ses maîtres. Il y eut bien un peu de précipitation boiteuse dans ses mouvements, d’où résultèrent le bris de plusieurs assiettes et la chute d’une bouteille de vin, dont le contenu ternit sensiblement la blancheur immaculée de la nappe. Mais qui peut se vanter de ne s'être jamais rendu coupable d’une inadvertance? Quelle main soumise au travail s’est toujours- montrée assez habile, assez sûre d’elle-mème, pour n’avoir point à se reprocher quelque accident? Ceux-là seuls qui ne font rien ne sauraient se tromper. Le beau mérite alors! 11 en est d'eux comme de ces généraux d’antichambre qui n’ont perdu aucune ba* taille, par la raison bien simple qu’ils n’ont jamais combattu. Souvent, hélas I ces oisifs sont pleins de sévérité pour les fautes d’autrui : ils ont l'intolérance de l'incapacité*

Un doux concert d’éloges récompensa Georgette du zèle et de l’intelligence qu’elle avait déployés durant le repas. Elle devint radieuse ; sa poitrine se souleva précipitamment, son regard étincela, et ce fut avec un élan d’exaltation qu’elle s’écria :

— Quel bonheur! je ne suis plus une sotte, comme m’appelaient toujours les domestiques de Mervilly. J’ai du mérite, moi aussi, puisqu’on me fait de beaux compliments I •

Et toute sautillante elle se rendit à la cuisine, où elle se mit à manger avec un appétit robuste, beaucoup plus robuste assurément que celui qu’&vaient eu ses maîtres pendant le dîner.

En se plaçant à table, madame de Mervilly, Yalentine et Didier' s’étaient vantés d’avoir grand’faim. Us axaient paru déterminés à faire une razzia des meta posés devant eux. Mais à peine leurs lèvres y eurent-elles touché, que toute cette prétendue avidité gastronomique se réduisit aux proportions d’une mince exigence d’estomac, faeile à contenter. Tous les trois, il faut bien le dire, essayèrent de dissimuler cette défaillance et de donner le change sur le peu de goût qu’ils apportaient à ces premières agapes de la pauvreté. Dana un sentiment de mutuelle sollicitude, ils eussent voulu paraître faire largement honneur au repas ; mais cette bonne intention ne put réussir, et chacun dut reconnaître qu’il s’était trompé en annonçant beaucoup plus d’appétit qu’il n’en avait éprouvé réellement. Qn se garda bien d’ailleurs d’insister sur ce point délicat, et tandis que le dessert, composé surtout de fruits, égayait la table et stimulait le désir, tout eu rappelant trop vivement peut-être les richesses et les beautés de Mervilly, Didier prit la parole et annonça que le lendemain même il irait visiter les anciens amis de sa famille,

et leur demander des lettres de recommandation pour les personnes dont l’influence serait de nature à lui venir puissamment en aide dans les démarches auxquelles il comptait bientôt se livrer à Paris. Sa mère l’approuva de ne point ajourner l’exécution de ses projets, Valentine en fit autant, puis ils devinrent silencieux.

Il y a des silences qui oppressent et qu’on n’a pas la force de rompre. C’est qu’ils sont pleins de pensées tristes, de visions poignantes, dont on n’ose parler dans la crainte de surexciter en soi une sensibilité douloureuse, ou de causer à ceux qu’on aime un inutile chagrin. Repliée en ses souvenirs, la baronne songeait à sa vie passée, si brillante et si douce; son imagination lui retraçait avec éclat toutes les phases qu’elle avait traversées, depuis les naïfs bonheurs de l’enfant et les frais enchantements de la jeune fille jusqu’aux joies plus profondes et plus sérieuses de la femme adorée par son époux. Tout ce poème charmant de la jeunesse heureuse lui ramenait devant les yeux du coeur chacune des perspectives du verdoyant Eden que le matin même elle avait dû quitter, sans doute pour toujours, et elle ne se lassait pas de contempler avec mélancolie les sites bienaimés où son âme retrouvait tant de traces des félicités ressenties naguère et des beaux jours disparus. Ah! comme cela rayonnait bien à travers sa pensée assombrie! et aussi comme cela endolorissait son rê"? 9ous l’étreinte des réalités du présent, dont la rigueur contrastait si fort avec les merveilles de l’existence opulente que lui rappelait la vue, même imaginaire, de Mervilly I Pauvre femme ! elle se sentait toute navrée, mais elle s’efforçait de garder les apparences du calme et de la résolution.

Didier, lui, ne songeait point aux prospérités de la veille : il pensait à l’avenir. Comme il arrive toujours

aux heures décisives où l’on doit accepter le rôle de solliciteur, il se livrait secrètement aux plus vives espérances, suivies presque aussitôt des plus mornes découragements. Parfois, cédant à l’empire des illusions naturelles à la jeunesse, il voyait tout facile et ne doutait pas de la réussite de ses tentatives et de ses efforts. Parfois, au contraire, subissant l’effet des réflexions les plus amères sur la vanité des protections, il n’apercevait que des obstacles et se jugeait incapable de les vaincre par la patience, la souplesse et l’humidité. Cette dernière disposition d’esprit le dominait en ce moment, et il cédait malgré lui à l’obsession d'un pessimisme qu’il ne parvenait point à maîtriser, en dépit de lui-même. Quant à Valeutine, il eût été bien difficile de deviner, d’après l’expression de son visage, la nature des sentiments dont elle était pénétrée en secret. Il y avait plus de calme que de tristesse dans les dehors de sa charmante personne : elle semblait respecter le silence de ses deux* amis plutôt qu’obéir au besoin impérieux de se renfermer dans le mystère de ses pensées. On sentait en elle une force cachée, qui ne résultait point d’une âme indifférente, mais d’une constitution morale assez robuste pour ne pas fléchir aisément sous les violences de la destinée, assez énergique pour lutter avec succès contre les mélancolies et les abattements de son propre cœur.

La soirée se passa en grande partie dans un recueillement interrompu à intervalles par quelques phrases échangées avec une tranquillité pour ainsi dire pensive. Un moment on se mit à joue* aux cartes, mais sans aucun entrain, et comme pour "voir un prétexte de ne point causer, tant chacun se sentait de gêne à l’âme et de fatigue dans l’esprit. Lorsque dix heures sonnèrent, la baronne se leva et annonça qu’elle avait sommeil. Elle

allait se retirer dans sa chambre, lorsqu’un léger coup frappé à la porte donnant sur la rue l'arrêta.

— Qui peut venir si tard? demanda-t-elle d’un air surpris.

— Je vais ouvrir, mère, répondit le baron.

Le duc Théobald de Trézel entra.

Le duc était un homme de soixante ans, grand et mince, ayant un visage très-pâle, de beaux traits aquilins, une chevelure blanche, rare et fine, qui s’échappait en boucles légères d’un chapeau de feutre gris, bas de forme et large des bords. Il était vêtu d’une redingote brune boutonnée jusqu’au collet ; une moustache bien accentuée achevait de lui donner l’apparence d’un ancien militaire, bien qu’il n’eùt jamais servi. Sa physionomie était grave, et même sombre : rarement elle s’éclairait. Depuis cinq années qu’il habitait Orbec, on ne l’avait jamais vu sourire. Il évitait d’ailleurs toute relation, et ne visitait guère que la famille de Mervilly. 11 s’excusa brièvement d'oser se présenter à une heure . peu régulière au point de vue des convenances, et ajouta qu’en apercevant de la lumière dans la maison il n’avait pu résister au désir de donner, le soir même, une marque de vif intérêt à ses meilleurs amis.

Disant cela, il s’emparait des mains de la baronne, et y appuyait respectueusement ses lèvres; puis il -serrait avec force celle que lui tendait Didier. Aussitôt son regard parut chercher une autre personne ; il tressaillit bizarrement quand il aperçut dans la cuisine, où elle venait Centrer, mademoiselle de Champrosay rengeant quelques ustensiles de ménage, que Georgette avait con. sciencieusement nettoyés.

— Oui, murmura-t-il èn refoulant un soupir, malheur oblige, et nécessité fait loi.

11 alla vers la jeune hile «t l’embrassa sur le front, U

y avait une expression de tendresse ineffable dans ce baiser tout paternel. Cependant Yalentine accueillit avec une certaine froideur ce témoignage de sympathie, qu'antorisait assurément l’àge du duc, et qu’expliquait mieux encore l’amitié sincère qu’il paraissait ressentir pour les Mervilly, dont elle était l’enfant d’adoption.

L’extrême réserve qu’elle venait de lui montrer produisit un effet étrange sur le cœur de M. de Trézel. Une larme étincela tout à soup dans ses yeux, mais il parvint à la sécher brusquement. Après quoi, il demanda la permission de visiter la maisonnette et d’en examiner les dispositions. La haronne et Didier se prêtèrent de bonne grâce à cette fantaisie du vieillard, et l’accompagnèrent en s’efforçant de plaisanter sur la grandeur et l’élégance de leur nouveau domicile. Le duc ne disait mot : il hochait parfois la tète à l’aspect de cet intérieur mesquin , qui contrastait d’une façon si saisissante avec l’étendue et la majesté de Mervilly. Lorsqu’il pénétra dans la pièce destinée à Valentine, il parut satisfait de voir que, quoique toute petite, 'elle n’était point inhabitable : un cabinet de toilette lilliputien en dépendait ; elle avait une fenêtre qui s’ouvrait sur l’a vallée de Lisieux ; une gentille cheminée à la prussienne occupait l’un des angles de la pièce, et promettait une douce température pour l’hiver. Mais ce qui surtout lui plut, ce fut l’ornement tout virginal de cette chambre, à laquelle des rideaux de mousseline blanche et quelques fleurs d’automne dans de jolies porcelaines de Sèvres donnaient un air charmant de jeunesse et de fraîcheur. Il était manifeste d’ailleurs qu’il s’intéressait particulièrement à tout ce qui concernait mademoiselle de Champrosay. Aussi passaitil minutieusement en revue le mobilier modeste dont elle allait être entourée. Soudain il remarqua sur le mur, à ‘flombre de la tenture blanche qui enveloppait

le lit, un christ d’ivoire entre deux portraits peints au pastel. Un émotion extraordinaire le saisit, qu’il put à peine dissimuler. Il prit le flambeau que le jeune baron tenait à la main, et en dirigea la lumière sur la sculpture et les tableaux. L’image du Rédempteur des hommes n’avait rien de bien remarquable au point de vue artistique; elle ne fixa guère le regard de M. de Trézel. Il n'en fut pas de même des portraits, qu’il contempla tour à tour, et à plusieurs reprises, avec une insistance qui semblait cependant lui être plus pénible qu’agréable. L’un de ces pastels représentait un capitaine de frégate dont la figure, un peu commune sans doute, avait néanmoins une grande expression de franchise et de loyauté. L’autre offrait le visage d’une jeune et jolie femme, au teint délicatement rosé, aux traits harmonieux et purs, aux yeux nuancés comme l’opale, aux lèvres entrouvertes, avec cette langueur qui révèle une âme aimante et douce, trop accessible peut-être aux chimères décevantes de la sentimentalité et de la passion.

— Vous avez connu, je crois, le comte et la comtesse de Champrosay? demanda madame de Mervilly au duc.

Le vieillard répondit par un signe de tète affirmatif.

— Trouvez-vous que ces pastels leur ressemblent ? reprit la baronne.

— La ressemblance est frappante. Ils revivent dans ces portraits.

— Valentine, leur fille, n’offre qu’une très-vague similitude de physionomie avec son père et sa' mère. C’est du moins mon opinion. Est-ce la vôtre aussi ?

— Oui, murmura M. de Trézel, dont le front s’empourpra légèrement.

— Selon moi, reprit le baron, il est facile de remarquer entre le portrait de la comtesse et le visage de mademoiselle de Champrosay un même caractère de beauté,

modifié toutefois en Valentine par plus de calme dans la grâce et de perfection dans les lignes. Si l’on peut apprécier le moral d’après les formes extérieures, il est permis de croire que la comtesse devait être excellente, mais faible, tandis que sa fille, dont l’âme n’est pas moins tendre, possède plus de fermeté d’esprit.

— Je partage cet avis, se contenta de répondre le duc.

Puis, comme s’il avait hâte de rompre un entretien

qui l’impressionnait trop vivement, il remit à Didier le flambeau qu'il lui avait pris, et descendit l’escalier avec une certaine précipitation.

Cette fois encore il trouva mademoiselle de Champrosay dans la cuisine, occupée à donner une leçon d’ordre et de propreté à Georgette, qui s’appliquait à la comprendre et s’empressait à lui obéir. Il fronça le sourcil avec une sorte d’impatience nerveuse; son regard exprima la souffrance et l’humiliation.

— Elle ! soupira-t-il, mais si bas que personne ne l’entendit... Elle, ma chère Valentine, réduite à l’état de servante. Ah ! misérable que je suis!

Le duc parvint à se maîtriser promptement, et, se tournant vers madame de Mervilly qui le suivait :

— Les mariez-vous bientôt? lui demanda-t-il avec animation.

--Qui donc? mademoiselle de Champrosay et mon fils?

— Oui, Hier, vers la nuit, je vous ai vue les fiancer en invoquant le ciel. J’ai passé outre, pour ne point vous troubler.

Madame de Mervilly fit part au duc des résolutions prises en conseil de famille, résolutions qui ajournaient l’union des deux jeunes gens. Elle ajouta que Didier était sur le point de partir pour Paris.

— Il nous quittera, reprit-elle, dès qu’il aura obtenu

certaines lettres de recommandation, grâce auxquelles, j e l’espère, ses démarches seront couronnées de succès, Didier se proposait même, mon cher duc, de vous demander l’appui de vos anciennes relations.

— Je suis sans doute, hélas 1 bien oublié maintenant. Toutefois, à l’époque où je vivais dans le faste, j’ai eu pour commensaux et pour amis deux hommes qui sont devenus puissants. J’aime à penser qu’ils ne dédaigneront pas de faire honneur à ma signature, et je leur écrirai de grand cœur pour les prier d’accueillir votre fils avec distinction.

La baronne et Didier remercièrent M. de Trézel.

— Vous n’ignorez pas, reprit- il avec une légère pointe d'ironie, que je suis sérieusement brouillé avec ma vénérée sœur, la marquise de Thury-Harcourt. Notre jeune solliciteur fera bien de lui rendre visite à Paris, mais en ayant soin de ne point se recommander de moi. Elle est on ne peut mieux vue en haut lieu, et pourra, si elle veut s’en donner la peine, lui accorder un utile concours.

— J’ai oui dire qu’elle était toujours souffrante. Avezvous des nouvelles de sa triste santé?

— J’étais, il y a trois heures à peine, dans la direction de Thury-Harcourt, et j’ai vu maître Ribaud, l’intendant de ses propriétés. 11 m’a appris que la marquise allait un peu mieux. 11 doute cependant qu’elle parvienne â se. rétablir tout à fait.

La baronne regarda le duc avec une singulière fixité, et lui dit d’un ton hésitant :

— Elle est votre aînée, n’est-ce pas?

— De cinq ans environ.

— Sa fortune est fort belle, dit-on?

— Elle a deux cent mille francs de revenus en biensfonds aux environs d’Orbec et dans la vallée d’Auge.

MADEMOISELLE db champrosay

Après un silence, madame de Mervilly ajouta :

Sj je pe me trqmpe, vous êtes sou seul héritier?

— Oui; mais elle a pris soin de m’avertir qu’elle avait fait son testament et qu’elle léguait fa plus grande partie de ce qu'elle possède aux institutions dé charité.

— De la part d’une sœur, c’est mal 1 II faut espérer toutefois qu’elle changera de résolution et modifiera ses dernières volontés.

— La marquise est dévote, c’est-à-dire rigide. Toute espérance serait value, et je ne me leurre pas. Je recorir nais d’ailleurs que j’ai mérité sa colère en repoussant autrefois ses conseils, qui ressemblaient un peu trop à des injonctions, et en cessant de la voir.

— Une démarche conciliante de votre part la ramènerait sans doute à des sentiments plus fraternels.

Le duc fronça le sourcil.

— Cette démarche, je ne l’accomplirai jamais 1 répliqua-t-il. Ma pauvreté refuse de s’humilier devant sa richesse. Qu’elle dispose comme elle voudra de sa fortune; moi, je garde mon indépendance et ma. dignité !

Il y eut un instant de silence pendant lequel mademoiselle de Champrosay abandonna Georgette et vint vers M. de Trézel, qu’elle regarda encore avec cette expression tranquille et un peu froide dont sa physionomie s’était déjà revêtue à l’aspect du duc. Lui, au contraire, eut de nouveau comme un rayonnement dans les yeux en la contemplant. 11 lui tendit la main avec effusion. Elle lui présenta la sienne d’un air grave, presque sévère, et la laissa presser sans permettre que ses jolis doigts répondissent sympathiquement à un témoignage de si tendre amitié.

Après avoir salué la baronne et son fils, le vieillard s’éloigna.

Celui qui l’aurait suivi dans la direction du faubourg

montueux du Câble, où il habitait un petit chàlet entouré de sapins, l’eût entendu exhaler ees mots avec un accent navré :

— Je n’aime qu’elle en ce monde, et elle ne m’aime pas : voilà mon châtiment !

La première nuit que madame de Mervilly, Didier et Yalentine passèrent sous l’humble toit de la rue de Livarot parut bien longue et bien triste à chacun d’eux, surtout à la baronne. On ne s’habitue pas tout de suite aux rapides changements de situation. Il en est de ces vicissitudes soudaines comme des transplantations que subissent certains végétaux et même certains êtres animés, qui restent longtemps souffreteux et débiles avant de s’acclimater aux milieux ambiants où on les contraint de puiser une existence inaccoutumée. Aussi en est-il qui périssent après avoir vainement essayé de se soumettre aux conditions atmosphériques d’une vie nouvelle, dont les éléments ne conviennent point à leur organisation et leur sont par conséquent meurtriers. Telles étaient les sombres pensées qui attristaient cette nuit-là le cœur de madame de Mervilly pendant les heures où le sommeil refusait de la visiter et de lui donner l’oubli. Elle se demandait si elle pourrait supporter longtemps une si complète transformation dans sa destinée, et si elle ne succomberait pas en dépit de ses efforts pour résister au découragement. Il y a d’ailleurs dans l’insomnie causée par les tourments de l’adversité je ne sais quoi de sinistre qui torture l'imagination. Au milieu des ténèbres, durant le silence nocturne, la vie prend une apparence fantastique qui donne à tout ce qui nous menace ou nous blesse un caractère de morne désolation. Le présent semble lugubre, l’avenir se montre impitoyable, les visions sont pleines d’abîmes, et des voix sataniques crient à l’oreille du malheureux : Déses-

père et meurs ! Didier et Valentine ne furent point épargnés par ces chimères navrantes, filles de l’obscurité. Leur sommeil, entrecoupé de sursauts, fut moins un repos qu’une fatigue de l’esprit et du corps. Eux aussi eurent l’âme secouée par la violence des songes et l’âpreté des réflexions; mais pour combattre et dissiper les fantômes sortis de l’ombre, pour ramener dans leur cœur la confiance et l’espoir, ne possédaient-ils pas cette vitalité toute-puissante qu’on nomme la jeunesse, qui se laisse vaincre parfois, mais se ranime soudain et reprend vite un essor victorieux?

Vers sept heures du matin, tout le monde était levé dans la maisonnette. Grâce à l’activité de Valentine, secondée par Georgette, le ménage fut mis en ordre de bonne heure. La baronne descendit la dernière; ses yeux un peu battus, ses joues plus pâles que de coutume, une certaine langueur qui pénétrait ses mouvements, décelaient en elle une lassitude qu’elle n’avait point la force de dissimuler. Elle s’assit dans la bergère, qui était le siège qu’elle préférait. Son fils l’embrassa.

— Et ta santé, mère? lui demanda-t-il, non sans remarquer l’8ltération du visage de madame de Mervilly.

— Assez bonne, répondit-elle en se contraignant pour s’exprimer de la sorte.

— Tu n’as pas l’air bien convaincue de ce que tu affirmes, reprit Didier subitement inquiet.

— En effet, votre physionomie et votre attitude semblent protester contre vos paroles, dit alors mademoiselle de Champrosay eu posant ses jolies lèvres roses sur le front de la baronne. Chère âme, vous avez mal dormi.

— Eh bien ! oui, je l’avoue, je n’ai eu que des assoupissements. Mais c’est toujours ainsi lorsqu’on change

d’habitation. Quand je serai plus familiarisée avec ce qui m’entoure, mon sommeil deviendra meilleur.

— Je le crois aussi, dit mademoiselle de Champrosay.

— Et vous, Yalentine? reprit la baronne, comment avez-vous passé la nuit?

— Presque bien. Je me suis réveillée plusieurs fois, mais je n’ai eu aucune peine à me rendormir.

— Et toi, Didier ?

— Moi, ma mère, je n’ai pas à me plaindre. Je redoutais l’insomnie, et elle m’a épargné. Je me sens robuste ce matin.

En répondant ainsi, Yalentine et Didier se montraient moins sincères assurément que ne l’avait été madame de Mërvilly. Mais ils voulaient la tranquilliser, même au prix d’un léger mensonge, et lui faire espérer qu’elle pourrait bientôt, elle aussi, reposer doucement comme eux sous les lambris modestes de leur nouvelle demeure. Rien ne les trahit dans l’expression de leur visage, car ils avaient celte force intime et résistante qui empêche que la physionomie ne soit altérée par l’action énervante de quelques heures passées sans sommeil. La baronue crut ou feignit de croire ce qu’ils lui disaient. Elle parut satisfaite d’apprendre qu’elle avait été la seule à trouver longue et pénible la nuit qui venait de s’écouler. Il y avait toujours échange de sollicitude et de tendresse entre ces trois nobles cœurs.

Georgette vint en ce moment mettre le couvert pour le déjeuner.

— As-tu bien dormi, petite ? lui demanda madame de Mërvilly.

— Oh 1 que oui, dal répondit l’idiote. Je n’ai fait qu’un somme, comme une vraie marmotte que je suis. Ça a-t-il été de même pour vous ?

— Pas absolument.

MADEMOISELLE DE GHAMPROSAY

— Tant pis ! C’est si bon le sommeil, surtout quand on a de gentils rêves I Ainsi, moi, j’ai vu le paradis en songe.

— Le paradis?

— Oui, avec des anges en quantité, et la Vierge, et Jésus-Christ, et Dieu. Tout 1

— A quoi ce paradis ressemblait-il ?

— A un grand jardin bien vert, bien fleuri, bien plein de soleil. Ça avait quasiment l’air du parc de Mervilly. Même à travers les arbres j’ai entr’aperçu une maison superbe, mais, superbe comme le château que nous avons quitté hier. Hein ! que c’est brûlant le paradis, et qu’on doit y être heureux ! Quand nous irons au ciel, nous aurons joliment du plaisir, madame la baronne, monsieur Didier, mademoiselle Val en tine et moi, car nous croirons que nous sommes retournés pour toujours dans la grande habitation où nous avions tant d’espace et tant de belles choses sous les yeux. *

Disant cela, elle regardait autour d’elle et semblait mesurer l’étendue de la pièce où elle se trouvait.

— C’est vrai, ça! reprit-elle : tout est vaste et gai à Mervilly, tandis qu’ici tout est petit et, triste. Nous avons eu tort de ne point rester là-bas, puisqu’on y était comme dans le paradis.

Cette boutade inattendue de l’innocente impressionna brusquement la baronne : elle pâlit et ne put empêcher deux larmes de se suspendre à la pointe de ses cils, et d’être surprises par le regard inquiet de Valentine et de Didier.

— Tu jases beaucoup trop, Georgette ! s’écria le baron avec impatiepce. Parle moins, crois-moi, et fais plus vite. Tu ne finis pas de disposer la table pour le déjeuner.

— Retourne à la cuisine, mon enfant, ajouta rnade-

moiselle de Champrosay d’un ton doux mais ferme. J’irai te rejoindre dans un instant. Ya.

Georgette se montra toute surprise et comme suffoquée.

— Est-ce que je vous ai fait du chagrin? balbutia-t-elle en regardant ses maîtres d’un air inquiet.

Personne ne répondit.

— Oui ! oui ! reprit-elle, je vois bien que je vous ai tous affligés.

Elle s’enfuit en boitant et en pleurant.

— Pourquoi avez- vous grondé cette enfant? demanda madame de Mervilly à Valentine et à Didier. Parce que ses paroles m’ont émue malgré moi? Est-ce sa faute si ma sensibilité est si prompte, si nerveuse? Et d’ailleurs, est-ce qu’elle a conscience de ce qu’elle dit? Est-ce qu’elle peut être responsable de la singularité des rêves qu’elle raconte et de la nature des réflexions qui frappent son naïf esprit? Pauvre petite 1 Allez la consoler; je serai plus raisonnable à l’avenir, je vous le promets.

Mademoiselle de Champrosay et le baron se rendirent aussitôt à la cuisine, où ils trouvèrent l’idiote accroupie : elle sanglotait. Ils eurent quelque peine à la calmer.

— Je ne le ferai plus 1 répétait-elle au hasard. Pardonnez-moi.

— Mais on ne te reproche rien, ma chère enfant, lui dit Valentine. Sèche vite tes larmes, et embrassemoi.

— Oh 1 je veux bien 1 s’écria Georgette en s’essuyant les yeux et en sautant au cou de mademoiselle de Champrosay.

Après quoi, elle se tourna toute timide et toute confuse vers Didier.

— Ai-je encore mal fait ? lui demanda-t-elle avec un léger tremblement dans la voix.

Didier lui sourit.

— Non, gamine, répondit-il. Embrasse-moi aussi.

— Dieu ! que je suis contente ! exclama-t-elle en bon. dissant.

Et elle fit retentir deux gros baisers sur les joues du baron.

— A table, maintenant! reprit Valentine. J’emporte le café; charge-toi du lait, petite, et ne laisse pas tes lar» mes tomber dedans.

— Je ne pleure plus du tout, repartit Georgette, dont les yeux en effet étaient secs et brillants.

Tandis que l’on déjeunait, la baronne s’informa de ce que son fils se disposait à faire, et lui demanda par quelles démarches il comptait commencer.

— Aujourd’hui, répondit-il, j’irai chez deux ou trois anciens amis de notre famille dont les châteaux sont à proximité d’Orbee. Je ferai mes visites à pied. Demain, je me procurerai un cheval, puis je me rendrai à Saint- Georges et à Broglie. Dans trois ou quatre jours, je me mettrai en route pour Paris.

Madame de Mervilly s’attrista. Didier s’en aperçut.

— Tu te rappelles, mère, qu’il est convenu que je partirai le plus tôt possible, reprit-il. Si tu désires cependant que je demeure ici jusqu’à ce que tu aies pris un peu l’habitude de ta vie nouvelle, parle; et je resterai.

— Non, mon ami. Ne changeons rien à ce qui est déjà résolu. Ajourner ton départ serait d’ailleurs ajourner ton retour, et ce qu'il importe surtout, c’est que tu nous reviennes bientôt pour nous annoncer que tes sollicitations ont réussi et pour hâter ton mariage avec notre bonne Yalentine, qui t’attendra impatiemment. Qu’en pense mademoiselle de Champrosay?

— Ce que vous en pensez vous-même, répliqua la

jeune fille avec cette tranquillité gracieuse qui l’abandonnait rarement.

— Est-ce bien vrai cela? dit le baron demi-plaisant, demi- sérieux. Serez-vous si impatiente de me revoir?

— Sans doute. Ne le croyez-vous pas ?

— Eh bien ! oui, je le crois, et je me sens bien heureux d’en avoir la conviction !

11 y eut entre les deux jeunes gens un de ces échanges de regard où les âmes s’étreignent ineffablement. Un observateur attentif eût à coup sûr remarqué une égale vivacité d’expansion dans cet embrassement moral; comme aussi il eût peut-être entrevu plus de passion enthousiaste sur le visage de Didier, plus de tendresse profonde et réfléchie dans les yeux de mademoiselle de Champrosay.

Le baron allait sortir, lorsqu’il réncontra deux personnes sur le seuil de la maisonnette- : c’étaient Clotilde Herbault et Félix Duhautbois.

La jeune fille ne put s’empêcher de tressaillir à la vue soudaine de Didier. Son compagnon ne fut pas moins ému en remarquant que Valentine était à deux pas derrière le baron.

— Madame de Mervilly est-elle visible? demanda Clotilde d’une voix qui tremblait un peu.

— Oui, mademoiselle, répondit le baron avec empressement.

Et il s’écarta pour lui permettre d’entrer. Elle s’avauca vers mademoiselle de Champrosay, qui lui prit la main et la conduisit vers la baronne, dans la pièce à double fin, moitié salon, moitié salle à manger, qui, selon la coutume anglaise , devait être désormais appelée le parloir.

Didier et Félix se rendirent également près de madame de Mervilly.

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La baronne accueillit avec affabilité mademoiselle Herbault.

— C’est bien aimable à vous, lui dit-elle, de vous être souvenue de mon invitation, et de n’avoir point tardé à venir me voir. Je vous en remercie affectueusement.

La physionomie de Clotilde gardait encore la trace du trouble qu’elle avait ressenti en entrant. Elle dut faire un effort pour parler.

— Vous me rassurez, madame, balbutia-t-elle, car je craignais d’avoir mis trop d’empressement à vous rendre visite. Mon importunité, il est vrai, a une excuse : J’ai accepté une missiou, et je me présente pour l’accomplir.

— Une mission? C’est bien solennel. En vérité, vous n’aviez besoin d’aucune excuse pour me causer un vif plaisir.

— Votre bonté me rend toute timide, madame, et je regrette de me sentir inhabile à vous exprimer la reconnaissance que m’inspire votre indulgente amitié.

En achevant ces mots, Clotilde s’emparait doucement d’une main de la baronne et la portait à ses lèvres, tandis

que madame de Mervilly s’inclinait vers elle et l’embrassait au front.

— Vous êtes charmante, ma chère enfant, dit alors la grande dame, et je suis 'vraiment fâchée que nos relations ne datent que d’hier. J’eusse aimé à vous recevoir un peu mieux que je ne le puis maintenant, c’est-à-dirc dans de plus brillantes conditions. Mon fils, ma Valentine et moi, nous eussions été ravis de vous faire souvent les honneurs de l’opulence à laquelle nous avons dù renoncer.

La baronne ne put empêcher un soupir de gonfler légèrement sa poitrine, mais elle l’étouffa presque aussitôt.

— La bonne grâce que vous me montrez, madame, me flatte ici peut-être plus qu’elle ne m’eût flattée ailleurs, répondit mademoiselle Herbault. Votre nouvelle demeure est loin sans doute d’avoir l’éclat de votre ancienne résidence, mais elle n’en éveille pas moins dans mon cœur un profond sentiment de respect et même... d’admiration.

— C’est très-gracieux, ma toute belle, ce que vous me dites-là.

— C’est surtout très-sincère, croyez-le bien, madame la baronne. Comment ne serait-ce pas ainsi? Votre éloge est sur toutes les lèvres, dans notre petite ville, et mon père a désigné ce matin votre habitation en lui donnant un nom qui la caractérise à merveille.

— Et comment l’appelle-t-il ?

— La maison de l’honneur.

Cette expression produisit un certain effet sur l’esprit de la baronne, de Valentine et de Didier : un éclair de fierté traversa rapidement leurs yeux; un frisson subit, doux tressaillement des âmes honnêtes, répandit une pâleur nerveuse sur leurs joues et sur leur front.

MADEMOISELLE DE CIIAMPROSÀY

— Cela est bien dit! s’écria Félix. M. Herbault trouve parfais des mots superbes, et il les applique admirablement. Toutefois, reprit-il, il me semble qu’il conviendrait de spécifier plus exactement le fait en ajoutant un mot.

— Lequel? demanda Didier.

— Je ne sais, mais je pense qu’il serait juste et bon de bien préciser que c’est une aristocratique qui habite cette maison de l’honneur.

Le baron hocha la tête en souriant.

— Je m’attendais à cette observation, dit-il.

Puis, s’adressant à sa mère, il reprit :

— Cet excellent Duhautbois a le culte fervent de la noblesse. Il la glorifie beaucoup plus que nous n’oserions le faire nous-mêmes. Aussi m’a-t-il avoué très-ingénument qu’il donnerait la moitié de ce qu’il possède pour avoir une particule, un titre, un blason.

— Et je ne crains pas de renouveler l’aveu, repartit gaiement Félix, car j’ai toujours le courage de mes opinions! Je sais bieu qu’il s’attache un certain ridicule à ma manière de voir, et qu’elle rappelle les prétentions du bourgeois gentilhomme. Mais que m’importe? Je laisse dire les moqueurs, et je n’en conserve pas moins mes prédilections.

— C’est votre droit, monsieur, dit la baronne, et ce n’est pas moi qui trouverai là matière à critiquer. Je ne puis même que vous accorder mon approbation, car vos sentiments sont un hommage que vous nous rendez.

— Cet hommage doit nous être d’autant plus sensible qu’il est assez rare maintenant, ajouta Yalentine. Beaucoup de gens affectent même de dédaigner aujourd’hui les distinctions sociales, mais par jalousie bien plus que par amour de l’égulité.

— Cela est absolument vrai, dit Félix en caressant du

regard le beau visage de mademoiselle de Champrosay. Moi, j’envie franchement les avantages de la naissance, mais du moins ne suis-je pas jaloux de ceux qui les possèdent... Au contraire, je me plais à reconnaître leur mérite, et surtout je me sens prêt à les aimer.

Il accentua cette dernière phrase avec une vivacité qui le surprit lui-même et le fit rougir.

— Je viens de m’animer plus que je n’aurais dû. me le permettre, reprit-il d’un ton posé. J’en demande pardon.

— Si c’est une faute de mettre quelque chaleur dans ses convictions, dit la baronne, nous vous pardonnons de grand cœur.

— Mais comme il est plus probable que c’est une louable action, déclara Valentine, nous nous faisons un devoir de vous féliciter.

— Que vous êtes aimable , madame la baronne, et vous aussi, mademoiselle de Champrosay! repartit Félix d’une voix qui vibrait doucement. Combien je me réjouis de trouver en vous des juges qui apprécient avec si peu de sévérité mes petits travers ! Tout le monde n’est pas aussi tendre pour mes défauts. N’est-ce pas, Clotilde?

Mademoiselle Herbauit hocha la tète d’un air imperceptiblement moqueur.

— En effet, dit- elle, mon père vous sermonne quelquefois à ce sujet. J’avoue que ces remontrances ne me paraissent pas toujours dénuées de justesse et de raison.

— Parbleu ! Aussi vous arrive-t-il à vous-même de me gronder de temps en temps.

— Oh ! pas bien fort. Cependant, je ne comprends guère que l’on semble le moins du monde mécontent de sa naissance, quelle qu’elle soit, et qu’on éprouve l’inutile regret de n’avoir point une origine que Dieu, dans sa sagesse, n’a pas cru devoir vous accorder.

— Voilà une parole très-sensée ! observa madame de Mervilly. Mais voyons, ma toute belle : dans vos rêves de jeune fille, jolie et riche comme vous l’êtes, n’avezvous jamais songé à ce que la noblesse eût pu ajouter de grâce souveraine aux dons qui vous sont échus?

— Vraiment non, madame la baronne, jamais.

— Bourgeoise et puritaine! exclama Félix en riant. Elle est la digne fille de son père, un démocrate inflexible et convaincu.

— Un parfait honnête homme, en tout cas! répliqua Didier d’un ton expressif. Mademoiselle Clotilde fait bien de s’inspirer des principes dont M. Herbault est animé.

La jeune fille exprima sa gratitude en s'inclinant devant le baron.

Il y eut un instant de silence, que Valentine interrompit. Elle demanda à Clotilde s’il ne lui siérait pas d’épouser un gentilhomme qui lui conférerait la noblesse en devenant son époux.

Cette question, faite sans aucune affectation, sans aucune arrière-pensée maligne, embarrassa néanmoins mademoiselle Herbault, dont le cœur tressaillit et dont le regard se mouilla. Elle parvint à maîtriser cette émotion subite par un effort de sa volonté.

— J’hésite à vous répondre, mademoiselle de Champrosay, dit-elle avec un calme un peu contraint. C’est la première fois que je réfléchis à ce que vous me faites l’honneur de me demande^. Cependant, je crois pouvoir vous assurer en conscience que je n’admets pas qtfon se marie par un calcul de vanité. Si je contracte jamais une union semblable à celle dont vous me parlez, c’est que je serai certaine de confier le soin de mon avenir à un homme de cœur.

— Soit! reprit Félix. Pourtant je confesse que si j’appartenais au sexe féminin, il me plairait infiniment de

m’appeler madame de ***, baronne, vicomtesse, ou marquise. Cela pare une femme à merveille, et cela est plus rayonnant qu’un écrin.

— Je ne tiens pas à briller, repartit Clotilde, et je préférerai toujours l’affection d’un mari à l’éclat d’un nom.

— Oh ! alors, répliqua Dubautbois d’un ton ironique et joyeux, il vous suffira, ma naïve amie, d’épouser un parfait notaire pour réaliser votre idéal.

Ce léger sarcasme parut impressionner péniblement mademoiselle Herbault. Toutefois, comme madame de Mervilly, Didier et Valentine eurent le bon goût de ne point s’en égayer, et la complimentèrent même sur sa manière d’envisager le mariage, sa contrariété se dissipa promptement. Avec une certaine présence d’esprit, elle changea d’ailleurs la nature de l’entretien, qui commençait à l’intimider.

— Permettez-moi, madame la baronne, dit-elle, de m’acquitter à présent de la commission dont je me suis chargée avec empressement, parce qu’il s’agissait pour moi de venir vers vous.

— Parlez, ma chère enfant, et croyez que je ressens beaucoup de plaisir à vous écouter.

— Mon père s’est rendu hier soir à Mervilly ; il a donné des ordres pour que... votre propriété... soit maintenue dans l’état de parfait entretien où vous l’avez laissée. Elle sera donc toujours digne de vous recevoir. Deux clefs m’ont été confiées pour vous être remises. Vous les recoanaitrez certainement : elles ouvrent la porte du parc et celle du château. Je vous prie en grâce de vouloir bien les accepter. Les voici.

Disant ces mots, elle posait avec gentillesse dans les mains de la baronne ce qu’elle venait de lui offrir si délicatement.

Elle ajouta aussitôt :

— Combien je suis heureuse de voir que vous ne m’opposez point un refus 1 Mon père m’a recommandé de vous dire qu’il se réjouirait d’apprendre que vous consentez à faire de nombreuses promenades dans votre ancien domaine. Tous vos cliers souvenirs sont là, madame la baronne, et il est naturel qu’il vous soit doux de vous retrouver souvent au milieu d’eux. Promettezmoi donc que vous vous servirez fréquemment de ces deux clefs de Mervilly.

— Je ne puis m’engager à cela, ma bonne demoiselle, répondit la grande dame d’un air pensif et d’un ton sérieux. J’agirai à cet égard d’après la nature de mes sensations. S’il m’est plus pénible qu’agréable de me retrouver en présence des traces du passé, je ne m’exposerai que rarement à en subir le douloureux effet. Si, au contraire, je remarque que l’évocation de mon bonheur d’autrefois m’aide à supporter les ennuis du présent, je profiterai de l’obligeance de votre père, et je multiplierai mes petits pèlerinages aux lieux où j’ai pris naissance, et que tant de jours bénis ont consacrés à mes yeux.

Cette dernière phrase fut à peine entendue, car la voix de la baronne avait fléchi en la prononçant. Clotilde reprit vivement :

— Je me plais à espérer, madame, que la vue presque quotidienne de... votre pare, de... votre château... aura sur voi.re esprit une bonne influence. Vous vous féliciterez, je veux le croire, de retremper le plus possible votre cœur dans l’air natal dont vous avez l’habitude, et qui est peut-être pour vous une nécessité. Quoi qu’il en soit, mes vœux vous accompagneront sans cesse, et je prierai le ciel qu’il ne mette aucune amertume dans les séductions qu’exercera sur votre âme l’aspect du beau site que vous aimez depuis si longtemps.

La délicatesse expressive avec laquelle mademoiselle Herbault venait de souligner certaines expressions charma madame de Mervilly, et provoqua un murmure approbateur sur les lèvres de Didier, de Yalentine et de Félix Dubautbois.

— Votre gracieuse intercession, ma belle enfant, me sera d’un utile secours, j’en suis certaine, répondit la baronne. J’apprécie, croyez-le bien, vos charmantes intentions. Je vous suis reconnaissante surtout d’avoir voulu, par d’exquises paroles, me bercer d’une riante illusion, en me faisant croire que Mervilly, qui m’appartenait naguère , m’appartient encore aujourd’hui. Ahl mademoiselle, cela est angélique, et prouve que Dieu vous a mis dans le cœur la qualité suprême qui rehausse la valeur de tous les autres mérites, c’est-àdire la bonté.

Le regard de Glotilde étincela.

— Merci, madame la baronne ! s’écria-t-elle, merci, non pour moi, mais pour mon père, qui m’a dicté luimème les formules dont je me suis servie ! Mon père, en effet, m’a dit avec insistance : Ma fille, Mervilly n’est à nous que matériellement. Moralement, c’est la propriété de la baronne et de son fils, car leur âme est là tout entière, car l’ombre de leurs ancêtres n’est pas dépossédée de cette demeure seigneuriale, qui porte leur nom. Ne l’oublie pas, quand tu vas offrir les clefs du parc et du château, et que rien dans ton langage ne soit de nature à froisser une susceptibilité légitime. Telle est la recommandation que m’a faite mon père. C’est donc à lui que reviennent de droit les éloges que vous avez bien voulu m’adresser. Je les lui transmettrai fidèlement.

— Oui, reportez-les-lui ! dit la baronne. Mais ne craignez pas d’en retenir une part pour vous-même, qui

lit

avez accompli votre mission avec tant de tact èt de sensibilité.

— Il est assurément impossible de s’en acquitter mieux que ne l’a fait mademdiselle Clotilde. Nous ne tarderons pas à rendre visite à M. Herbault, et nous lui ferons part de notre impression à ce sujet.

Le front de la jeune fille s’empourpra sous le regard approbateur du baron. EJle baissa les yeux pour dissimuler une partie de la vive sensation qui l’agitait. Ni madame de Mervilly, ni Félix, ni même Didier, ne s’étonnèrent de cette impressionnabilité bizarre; ils ne songèrent point à l’interpréter. Mais, plus attentive et plus pénétrante, Valentine soupçonna tout de suite ce qui se passait dans le cœur de mademoiselle Herbault.

Il y a au fond des plus douces natures un levain amer qui s’agite et fermente dès que l’intérêt personnel, qu’il soit matériel ou moral, se sent attaqué. Ce levain aigrit les meilleures pensées, il altère les plus pures émotions, il transforme en élans répulsifs les inspirations les plus généreuses. C’est ce qu’éprouva mademoiselle de Champrosay quand elle eut compris que Clotilde aimait son fiancé. Elle eut comme un tressaillement d’ii-âtation dans l’âme ; ses beaux sourcils se froncèrent, ses lèvres éclatantes de fraîcheur pâlirent, sa physionomie si calme d’ordinaire et si lumineuse s’assombrit. Elle allait peutêtre lancer une de ces ironies que l’esprit féminin sait rendre cruellement aiguës, lorsqu’une réaction soudaine s’opéra dans ses sentiments. Elle réfléchit à tout ce qu’il y avait eu de libéral dans la conduite de M. Herbault et dans ses rapports avec les Mervilly, à tout ce qu’il y avait encore de gracieux et de touchant dans la démarche que venait d’effectuer Clotilde. Elle remarqua surtout l’attitude modeste, l’embarras naïf de la jolie enfant, et l’indulgence entra dans son cœur : ses traits se détendi-

MADEMOISELLE DE CIIAMPROSAY

rent, son visage s’éclaira de nouveau, puis elle murmura presque sympathiquement :

— Pauvre petite 1

Un reflet de mélancolie songeuse éteignit ensuite le rayonnement de son regard; elle devint grave, se replia en elle-même, et parut se livrer au courant mystérieux de quelque profonde méditation. Lorsqu’elle se dégagea de l’entrainement auquel elle avait un instant cédé, elle s’aperçut que Félix Duhautbois la contemplait à la dérobée avec une sorte d’extase. C’est qu’en vérité, sous l'influence magique d’une rêverie pleine sans doute de noblesse et d’élévation, de vagues projets de renoncement et de sacrifice, sa beauté aristocratique avait subitement revêtu une expression si suave, si céleste, si ineffable, que l’attention du jeune homme en avait été frappée soudain, et qu’il n’avait pu contenir la spontanéité de son admiration.

Valentine ne laissa paraître aucune contrariété d’avoir été surprise, tandis qu’elle était si préoccupée, si distraite; mais elle ramena bien vite sur sa radieuse figure un sourire empreint de sérénité.

— Ahl mademoiselle, lui dit Félix à demi- voix, je crois bien que vous revenez du pays bleu, des régions étoilées, car tout à l’heure votre physionomie semblait réfléchir le ciel 1

— Vraiment? murmura mademoiselle de Champrosay. Mon imagination, en effet, s’est égarée un instant dans je ne sais quel espace chimérique ; mais elle est revenue promptement vers la réalité, plus attrayante, sans contredit, quand je suis en présence de mademoiselle Clotilde et de vous.

Cette réponse, échappée un peu au hasard à l’urbanité exquise de la jeune fille, qui voulait se faire pardonner une distraction, fut accueillie par Félix avec une singu-

MADEMOISELLE DE CIIAMPROSAY

lière vivacité de sentiment, ses yeux brillèrent, sa joue s’empourpra, et il se mit à balbutier un remercîment si hyperbolique, que Yalentine le regarda d’un air qui annonçait une certaine stupéfaction. Tout à coup, cependant, soit qu’elle craignit de s’être exagéré l’intention des paroles exaltées qu’elle venait d’entendre, soit que la réflexion l’eùt mieux disposée à l’égard d’un enthousiasme très -sincère, du moins en apparence, elle changea l’expression de son visage, qui réfléta de nouveau la bonne grâce et la cordialité.

Quelques minutes plus tard, Cio tilde se levait pour prendre congé de la baronne. Félix en faisait autant; mais, sur le point de se retirer, il proposa à Didier une partie de chasse, qui fut acceptée pour le surlendemain.

Après avoir embrassé mademoiselle Herbault, madame de Mervilly lui dit :

— Ma chère enfant, ne manquez pas d’annoncer à votre père que j’ai reçu avec plaisir l’envoi qu’il m’a fait par votre entremise. Répétez-lui surtout combien j’ai été sensible à la manière dont il a qualifié ma modeste maison.

— Je ne l’oublierai certainement pas, madame la baronne, car je suis certaine que cette bonne nouvelle sera reçue avec une véritable satisfaction.

Pendant le trajet de la rue de Livarot au chemin de Lisieux, Clotilde et Félix marchèrent d’abord eu silence, livrés au souvenir de ce qu’ils venaient de voir et de ce qui s’était dit dans l’entretien qu’ils avaient eu avec madame de Mervilly, Yalentine et Didier. Puis, peu à peu, ils se firent part des impressions ressenties par chacun d’eux, et vantèrent à l’envi l’admirable probité, l’héroïque courage, la suprême résignation dont la noble famille donnait l’exemple le plus rare et le plus éclatant.

— En vérité, Clotilde, disait Félix, je me suis senti tout navré en comparant dans mon esprit la triste bicoque du chemin de Livarot dont nous sortons au petit palais habité hier encore par les intéressantes personnes pour lesquelles nous ressentons, vous et moi, une si tendre amitié.

— A leur place, dit la jeune fille, je ne m’habituerais guère, je l’avoue, à une vicissitude si poignante de la destinée.

— Certes, il faut un caractère bien supérieur, une âme d’élite pour se soumettre à l’infortune avec tant de dignité. 11 est vrai, reprit Félix, que la baronne et son fils ont été eux-mêmes les instruments de leur propre déchéance, et qu’ils ont puisé dans le sentiment du devoir accompli une force qui manquerait sans doute à plus d’un cœur honnête, succombant malgré lui sous les coups imprévus de l’adversité.

— L’observation me semble juste. Je crains cependant, ajouta Clotilde, que madame de Mervilly ne reste pas longtemps ce qu’elle nous a paru être aujourd’hui. N’avez-vous pas remarqué comme moi que ses traits ont subi une grave altération, et que sa belle chevelure a pris des reflets grisonnants ?

— Je me suis aperçu de cela, en effet. La chère grande dame a mis, je pense, toute son énergie dans un premier effort, ce qui a produit en elle un certain ébranlement physique, tandis que son moral se raffermissait. Je soupçonne donc qu’il y a quelque chose de factice dans sa tranquillité apparente. A la longue, la triste vie qu’elle commence à mener, et qui diffère si essentiellement des souvenirs de son brillant passé, lui deviendra peut-être insupportable et lui causera de terribles accès de mélancolie et de désespoir.

Mademoiselle Ilerbault hocha la tète d’un air attristé.

— Je le crains, répondit-elle. J’espère toutefois que mademoiselle de Champrosay, qui me semble n’avoir rien perdu de son calme et de sa fermeté, saura lui prodiguer les soins et les consolations. Quelle délicieuse jeune fille, n’est-ce pas, que mademoiselle de Champrosay? Comme elle est belle !...

— Admirable ! s’écria Félix. Je n’ai jamais rencontré une telle perfection. Quel visage ! quelle taille 1... et surtout quelle aristocratie... sans orgueil... dans toute sa personne !... Ah ! celui qui l’épousera sera bien fier et bien heureux !

Et il soupira. Clotilde, elle, sentit son cœur se serrer.

— Oui, bien fier et bien heureux ! balbutia-t-elle. Mais croyez-vous, mon cher Félix, qu’il soit question de la marier au baron de Mervilly ?

— Non, je ne le crois pas.

— Pourquoi?

— Parce qu’ils ne me paraissent point l’un et l’autre songer à s’unir plus étroitement qu’ils ne le sont par les liens d’une bonne et franche amitié. Ils se connaissent depuis si longtemps qu’ils se regardent sans doute comme frère et sœur. Tenez, ma chère Clotilde, ils sont à peu près comme vous et moi, qui avons été élevés ensemble : nous ne songeons guère à nous marier, n’est-il pas vrai?

Clotilde sourit et fit un geste d’approbation.

— Et d’ailleurs, reprit Félix en s’animant, aujourd’hui que la famille de Mervilly est ruinée, une union entre Didier et mademoiselle Valentine est devenue réellement impossible. Les Champrosay, vieille noblesse normande, ont perdu tout ce qu’ils possédaient pendant la première révolution; ils n’out pas touché une obole du milli ard des émigrés, et leur descendante est restée j&aps aucun patrimoine. Si je me souviens bien, leur an-

it

tique manoir, situé sur le bord de la mer, entre Valognes et Cherbourg, appartient à un négociant qui le démolit pierre à pierre pour employer les matériaux à la réparation de ses fermes. Ce n’est donc point mademoiselle Valentine qui pourrait relever la fortune des Mervilly, et il est probable que Didier épousera tôt ou tard quelque riche héritière, enchantée d’acquérir le titre de baronne et de redorer le blason de son mari.

Félix s’arrêta brusquement et fit claquer ses mains.

— Eh 1 pardieu ! j’y songe ! exclama-t-il aussitôt.

— A quoi donc?

— Vous ne devinez pas?

— Non.

— Eh bien, si vous deveniez la femme du baron de Mervilly, il pourrait reprendre possession de l’ancien domaine de sa famille ; vous auriez un époux parfait, et vous porteriez un nom charmant. Ce serait à merveille, cela!

Clotilde tressaillit ; elle chancela même. Son compagnon crut qu’elle allait se trouver mal. 11 la saisit par le bras pour la soutenir.

— Tiens, tiens, tiens I dit-il d’un ton moqueur en voyant qu’elle se maîtrisait, voilà l’effet que vous produit la perspective d’épouser un baron? Pardieu! ma chère, je vous croyais plus philosophe que ça!

— Vous vous trompez sur ce que je ressens, mon ami, répondit-elle avec gravité. Vous me savez sincère, et vous consentirez à me croire lorsque de nouveau je vous affirmerai que je n’ai dans le cœur aucun penchant vaniteux. M. Didier de Mervilly me plaît pour ses mérites personnels, et c’est tout.

— En d’autres termes, vous l’aimez parce qu’il est beau, brave et bon ?

MADEMOISELLE DE CIIAMPROSAY

— Oui, balbutia la jeune fille après une seconde d’hésitation et en baissant les yeux.

— Peuh ! chacun a sa façon de voir et de sentir, repartit Duhautbois sans remarquer l’émotion de son interlocutrice. Moi, j’avoue nettement que je n’ai point cette indifférence en ce qui concerne les distinctions sociales, et surtout la noblesse. Ainsi, ce qui me charmerait dans une jeune personne d’origine aristocratique...

— Dans mademoiselle de Champrosay, par exemple ? dit à son tour Clotilde avec une malicieuse inflexion de voix.

— Dans mademoiselle de Champrosay, soit 1 L’exemple ne pouvait être mieux choisi. Ce qui me charmerait, ou plutôt ce qui me charme dans mademoiselle de Champrosay, c’est sans doute l’éclat de sa beauté, l’auréole de ses vertus ; mais c’est aussi le prestige de sa naissance et le reflet glorieux des anciennes armoiries de sa famille : de gueules, aux trois grenades d'or, feuillées et tigées de simple, le tout surmonté d’une couronne de comte. Est-ce assez joli, hein?

— Je ne comprends pas, et ne me soucie guère d’un blason, je vous assure, répondit la jeune fille d’un air ébahi et légèrement railleur.

Duhautbois haussa les épaules avec une sorte de commisération, et se remit à marcher.

— Pauvre petite! dit-il. Le sens des choses supérieures et privilégiées vous manque absolument. Je vous plains. Ah ! si mademoiselle Valentine de Champrosay consentait à s’unir à moi, je serais ravi d’acquérir...

— Quoi donc ? -Il me semble que la femme ne peut conférer la noblesse en se mariant.

— Bah ! il est avec la grande chancellerie de France des accommodements, et, quand je devrais dépenser cent mille francs pour cela, j’obtiendrais bien l’autorisation

d’ajouter le nom de ma femme à mon nom : Duhautbois de Champrosay ! Voyons, ne serait-ce pas charmant?

— Ce serait très-gracieux, en effet.

— Le droit de m’appeler de la sorte impliquerait évidemment la faculté de me servir des signes héraldiques dont je parlais tout à l’heure. Je les ferais donc sculpter, graver, imprimer... pour être agréable à la noble compagne de ma vie, pour honorer ses aïeux, et... pour me faire plaisir à moi-même... Ce serait bien naturel, n’estce pas ?

Mademoiselle Herbault ne put contenir un élan d’ironique gaieté.

— Oh! bien naturel, assurément! s’écria-t-elle. En vérité, mon bon Félix, vous.ètes fort amusant avec votre manie d’adorer les particules, les titres, le blason. Cela me rappelle que la lettre datée de Trouville, dans laquelle vous annonciez votre prochaine arrivée à la Roseraye, était timbrée d’un superbe écusson.

— Que me dites-vous là? Vous plaisantez?

— Mais non ! C’est très-sérieux.

— Maladroit que je suis ! Je me serai trompé dans le choix du papier à lettre en écrivant au papa Herbault.

— Vous en avez donc de plusieurs... qualités?

— Mon Dieu 1 oui. J’ai fait timbrer une ramette avec mes simples initiales, et j’en possède une autre qui s’illustre d’armoiries fantaisistes d’un assez bon goût.

— Expliquez-les-moi.

— C’est très-simple : d’azur, à la bande d’or. Rien de plus.

— Si fait. Il y a quelque chose au-dessus.

— Oui, un casque.

— De pompier ?

— Fi ! ma chère : un casque de chevalier ou d’é-

cuyer... Ah! pardieu! reprit Félix, votre père, envoyant cela, a dû terriblement s’indigner.

— Vous n’en doutez pas ?

— Comment se fait-il qu’il ne m’ait encore rien dit à ce sujet?

— Il a oublié, je crois ; mais il se souviendra tôt ou tard, soyez-en certain. Alors...

— Il m’accablera de son éloquence démocratique ? Bab ! j’y suis habitué.

— Oh ! ce sera plus foudroyant cette fois, car vous avez signé bizarrement votre nom.

— Comment donc l’ai-je écrit ?

— En trois mots : « Du Haut-Bois, » avec trait d’union.

— Bon ! Je me serai imaginé que j’écrivais à un autre. J’ai vraiment des distractions inouïes !

Et Félix ajouta d’un ton comiquement terrifié :

— Je suis perdu!

— Perdu, non ! mais en danger, certes ! repartit Clotilde avec une plaisante gravité ; car vous ne vous disculperez guère aisément.

— Je ne veux pas même l’essayer.

— Et vous ferez bien. Le silence a parfois de la grandeur.

Ils n’étaient plus qu’à une petite distance de la Roseraye, lorsque Dubautbois se frappa le front soudain et s’arrêta de nouveau. ■

— Une idée ! exclama-t-il. Il me vient une idée !

— Laquelle? demanda mademoiselle Herbault.

— Je vous propose un traité d’alliance.

— Dans quel but?

— Dans le but de nous entr’ aider tous deux pour favoriser la réalisation d’un projet que je viens de concevoir.

— Et ce projet?...

— Le voici : Pousser à l’accomplissement de deux mariages, le vôtre et le mien. Si nous réussissons, vous épouserez le baron de Mervilly, moi j’aurai la joie de m’unir à mademoiselle Yalentine de Champrosay.

Clotilde eut quelque peine à contenir le trouble que cette proposition excitait en son cœur. Elle parvint cependant à ne laisser paraître qu’une légère sensation, qui se traduisit par une petite teinte de carmin sur ses joues et par la trace humide d’une larme dans ses yeux.

— Votre idée n’est pas acceptable, mon cher Félix, dit- elle en souriant avec un peu d’effort.

■ — Pourquoi, je vous prie ?

— Réfléchissez donc. Comment nous y prendrionsnous pour nous entr’ aider au point de faire réussir votre projet?

— Ce serait très-simple, croyez-moi.

— Voyons?

— Eh bien, je démontrerais à votre père,, ainsi qu’à la baronne, les avantages d’une union entre Didier et vous. Je prouverais à M. Herbault que ce mariage serait votre bonheur, et je convaincrais aisément, je pense, madame de Mervilly qu’il ne saurait rien arriver de plus heureux pour elle et pour son fils.

— Je ne sais si la baronne se laisserait persuader; mais je suis bien certaine que mon père serait peu touché de vos raisonnements.

— Votre père fléchirait, il vous aime tant !

— Soit... Mais enfin, moi, que devrais-je faire dans votre intérêt ?

— Mon Dieu! peu de chose, en définitive... Vous verrez désormais de temps en temps mademoiselle de Champrosay; vous aurez l’occasion de causer avec elle amicalement... Chaque fois que la circonstance vous

semblerait favorable, vous auriez la gentillesse de célébrer devant votre noble amie les mérites que j’ai... et même ceux que je n’ai pas. Vous lui diriez tout l’enthousiasme qu’elle m’inspire, et vous lui donneriez à ententendre qu’en plaçant sa main dans la mienne elle réaliserait le plus doux de mes rêves et le plus cher de mes vœux. Voilà I

— Parfait !... Me faudrait-il aussi lui apprendre que vous possédez une assez jolie fortune en bois, en herbages, en guérets, situés entre Orbec et Lisieux, et solidement affermés ?

— Vous vous moquez de moi, ma chère, et vous avez tort.

— Je serais bien plus fautive si j’acceptais votre proposition, car elle exige un petit talent d’intrigue que d’ailleurs j’essayerais vainement d’acquérir.

— Ainsi, vous refusez ?

— Tout net.

— N’importe, je n’en marcherai pas moins vers le double but que je me suis proposé d’atteindre. Je déterminerai votre mariage avec le baron, et, pour effectuer le mien avec mademoiselle Valentine de Champrosay, je me ferai un auxiliaire puissant.

— Qui donc ?

— Mademoiselle Yseult de Rechignevoisin.

— Je me souviens, en effet, que cette hautaine vieille fille daigne vous montrer quelques égards.

— Parbleu ! c’est bien le moins qu’elle me doive ! Chaque année, à l’époque où je suis à la ltoseraye, je vais lui rendre visite, je l’entoure de mon respect obséquieux, je ne cesse de vanter la gloire immortelle de ses ancêtres, et je lui offre avec empressement la dîme du produit de mes chasses. Après-demain, je lui enverrai du gibier pour la préparer à me bien recevoir, puis j’irai

MADEMOISELLE DE CIIAMPROSAY

lui faire ma cour et la disposer en faveur de mes projets d’avenir.

— Bonne chance, monsieur Duhautbois de Champrosay !

— Merci, madame la baronne Didier de Mervilly !

Cette réplique émut visiblement Clotilde, dont le front

se pencha et devint soucieux.

— Moi, baronne 1 soupira-t-elle. Ah ! je préférerais qu’il ne fût ni noble ni titré 1

En ce moment une voix s’écriait :

— Arrive donc, Clotilde 1... Et vous aussi, Félix!... Je vous attends depuis une heure, et j’ai à vous parler.

C’était la voix de M. Herbault.

Le digne industriel était sur la terrasse du jardin de la Roseraye, au bord de la route de Lisieux. 11 tenait mie lettre à la main.

— Diable ! fit Duhautbois, serait-ce là ma fameuse missive aux armoiries « d’azur, à la bande d’or, b avec casque de chevalier et signature en trois mots?

— J’en ai peur ! répondit sa compagne égayée par la risible appréhension de Félix. Pauvre garçon! repritelle , le tribunal révolutionnaire va sans doute vous juger.

— Soit ! je brave la proscription et même l’échafaud !

Les deux jeunes gens poussèrent la grille d’entrée, suivirent une allée sinueuse qui menait à la terrasse, et arrivèrent près de M. Herbault. S’ils s’attendaient à le voir froncer le sourcil et prendre un ton sévère, ils furent agréablement surpris, car il commença par leur demander avec un accent plein de sollicitude des nouvelles de la famille de Mervilly.

— M. Didier et mademoiselle Valentine nous ont paru n’ètre point affectés de leur nouvelle situation, répondit Clotilde. La baronne, au contraire, a dû passer une nuit sans sommeil, car Félix et moi, nous lui avons trouvé l’air souffrant.

— Cela se conçoit, reprit M. Herbault. La secousse a été terrible pour elle, et son grand courage ne pouvait guère y résister sans être un peu abattu... A-t-elle accepté les clefs que tu lui as offertes de ma part? ajouta-t-il.

— Oui, mon bon père, et elle m’a priée de te transmettre ses remercîments les plus vifs.

— Elle s’est surtout montrée très-sensible, dit Félix, à la manière dont vous avez caractérisé ce matin la petite maison qu’elle habite rue de Livarot.

MADEMOISELLE DE CIIAMPROSAY

— Est-ce vous qui le lui avez appris?

— Non. C’est Clotilde.

— Tu as bien fait, ma fille. 11 faut toujours honorer l’infortune des honnêtes gens.

La gracieuse enfant embrassa son père avec vivacité, et comme le soleil, en se dégageant d’un nuage qui l’avait éclipsé, répandait une rayonnante chaleur, elle entraîna M. Herbault vers une tonnelle de chèvrefeuille et de roses blanches qui occupait une des extrémités de la terrasse. Félix Duhautbois les y suivit.

En ce moment, et sous le reflet lumineux dont elle s’animait, la propriété bourgeoise du riche industriel offrait un aspect charmant, avec son jardin plein de rosiers en fleur; avec sa maison blanche, carrée, haute sur perron, à persiennes et contrevents gris; avec sa vaste cour normande, plantée de mille pommiers, et contenant cinq ou six vaches qui pâturaient; avec les riantes perspectives dont elle était entourée : en face d'elle, les grasses prairies de la vallée de Lisieux; derrière elle, la verte colline du bois des Capucins. Tout cela s’égayait encore du voisinage de la manufacture de M. Herbault, ainsi que du passage continuel des citadins et des paysans qui, à pied, à cheval, en charrette, en cabriolet, se rendaient à Orbec ou bien en revenaient. •

Félix, Clotilde et son père s’assirent à l’ombre de la tonnelle sur des chaises rustiques en bois de coudrier.

M. Herbault dit alors à sa fille qu’il avait reçu le jour même deux demandes en mariage pour elle : l’une de vive voix, l’autre par écrit. La première émanait d’un négociant considérable de Lisieux qui proposait son fils, un jeune homme de vingt-cinq ans, intelligent, capsule, plein d’avenir. La seconde était adressée par un notaire de Bernay au nom du comte de Beaulieu, un de ses

clients, peu favorisé sous le rapport de la fortune, mais riche d’espérances à bref délai, et d’ailleurs d’une noblesse aussi authentique que celle des Montmorency.

En s’exprimant ainsi, M. Herbault eut une légère crispation de lèvre qui semblait exprimer une sorte de dédain.

— Voici la lettre, ajouta-t-il. Lis toi-même, ma fille, et réponds.

A vrai dire, Félix ne fut pas fâché de voir qu’il ne s’agissait point de son inadvertance dans le choix du papier sur lequel il avait écrit au père de Clotilde. Il espéra même que l’industriel démocrate ne songerait point à lui en faire le reproche. Il aimait et respectait sincèrement M. Herbault, tout en plaisantant parfois la vulgarité de sa mise et de ses goûts. Aussi s’effrayait-il toujours un peu, en dépit de lui-mème, d’avoir mérité une réprimande de cet honnête homme, aux capacités duquel il devait certainement une grande partie de la fortune qu’il possédait.

Après avoir lu la lettre du notaire de Bernay, la jeune fille répondit qu’elle n’était nullement' désireuse d’épouser le comte de Beaulieu, quels que fussent l’éclat de son titre et l’ancienneté de ses parchemins.

— Bravo, ma chère enfant! s'écria M. Herbault. Je reconnais mon sang plébéien f et j’en suis tout joyeux! Tu m’eusses chagriné, eu effet, si tu avais mis de l’hésitation dans ta réponse, si l’espoir de devenir comtesse avait paru te séduire. Il y aurait eu là pour moi une cruelle déception, car j’ai pleine confiance en ton bon sens, et je me plais à croire que tu ne m’exposeras jamais à te refuser mon consentement quand tu te prononceras en faveur d’un prétendant à ta main.

— Quoi ! papa Herbault, exclama Félix, vous auriez résolu de repousser systématiquement tout noble qui

exprimerait le vœu de devenir votre gendre, même si Clotilde l’aimait et ne pouvait aimer que lui?

— Oui, même dans ce dernier cas !

— Vous êtes, pardieu, trop absolu 1

— Un père ne saurait l’être assez, lorsqu’il y va du bonheur de son enfant. Je ne veux point que ma fille me reproche un jour d’avoir été faible en lui permettant de s’allier à quelque famille entichée de ses aïeux et l’accablant de son orgueil blasonné... Mais je suis maintenant bien tranquille à cet égard, car Clotilde vient de me prouver qu’elle n’accordera sa tendresse qu’avec la certitude d’obtenir mon approbation.

Cette assurance paternelle fît sourire Duhautbois. M. Herbault s’en aperçut.

— Eh bien ! reprit-il étonné, qu’est-ce qu’il y a, et pourquoi prenez-vous cet air moqueur?

— Parce que... commença Félix.

Il s’interrompit aussitôt : ses yeux avaient rencontré le regard suppliant de Clotilde, qui craignait de l’entendre prononcer en ce moment le nom de Didier de Mervilly.

— Parce que, reprit-il en modifiant sans doute sa première pensée, le diable est bien malin, et il aime à jouer ses tours pendables à ceux qui comme vous, papa Herbault, se montrent trop pleins de sécurité.

— Que signifie ce verbiage-là, mon cher ami ?

— 11 signifie clairement qu’il pourrait bien arriver le contraire de ce que vous prévoyez avec tant de certitude et d’aplomb.

— Qu’arriverait-il alors ?

— Que votre fille se mît à aimer, sans votre assentiment et peut-être en dépit d’ elle-même, quelque digne rejeton d’une vieille souche aristocratique, pas du tout infatué de sa naissance, beau, brave, que sais-je, moi?

car enfin, si Clotilde refuse d’épouser le comte de Beaulieu, qu’elle ne connaît pas, ce n’est point une raison pour qu’elle s’interdise d’accorder son cœur et sa main à un loyal gentilhomme qu’elle connaîtrait bien, et qui lui semblerait devoir mériter toute confiance et tout amour.

— Ta, ta, ta!... Je suis sûr qu’il n’en sera jamais ainsi. Que nous fait la noblesse, à nous? Elle ne nous éblouit guère, n’est-ce pas, ma chère enfant?... Et à ce propos, je me hâte d’ajouter que nous ne ressemblons point à un étrange quidam, ici présent, qui pousse jusqu’au fétichisme le culte de la caste et des signes hiéroglyphiques de l’armorial.

En parlant de la sorte, M. Herbault s’était animé. Il avait appuyé sur la physionomie de son interlocuteur une attention mêlée d’ironie et de mécontentement.

— Nous y voilà ! pensa Félix.

11 reprit tout haut, avec une apparence d’ingénuité : — Est-ce que c’est à moi que vous faites allusion? demanda-t-il.

— A qui donc serait-ce, monsieur l’aristocrate, illustre fils d’un ancien ouvrier tisserand,, qui écussonne sa correspondance et coupe sa signature en trois morceaux pour lui donner la mine d’un nom seigneurial? Duhautbois affecta de paraître surpris.

— Quoi ! dit-il, j’ai fait cela? c’est extraordinaire, parole d’honneur!

Et il pria tranquillement M. Herbault de lui montrer la preuve de ce qu’il avançait.

— Parbleu ! vous pouvez vous vanter d’avoir du sangfroid ! s’écria le père de Clotilde. Je vais vous confondre, mon cher.

Et il tira d’une poche de sa veste de froc une lettre qu’il dégagea de son enveloppe, déplia, et mit sous les yeux de Félix.

— Voyez, coupable 1 ajouta-t-il et rougissez !

Félix, sans la moindre confusion, examina la lettre, et répondit d’un ton calme :

— Tiens, c’est pourtant vrai I

Puis il parut étudier avec intérêt la gravure héraldique qui attestait sa culpabilité, et il en vanta la gracieuse composition.

— D’azur, à la bande d’or, reprit-il en souriant. Qu’en dites-vous, papa Herbault? Avouez que c’est réellement mignon.

Le manufacturier resta comme ébahi en entendant ces mots. Une minute après son front s’assombrit, sa lèvre se plissa.

— Mignon, ça! répliqua-t-il. Ridicule, à la bonne heure ! Est-ce que vous perdez la tète, mon pauvre Félix? ou bien est-ce que je rêve? Franchement, j’ai peine à croire ce que je vois. Vous avez souvent hasardé devant moi des idées follement enthousiastes au sujet de la noblesse et de ses attributs. J’en plaisantais le plus souvent; je me moquais de vous sans me fâcher, et cela n’allait pas plus loin. Mais, juste ciel! voici que vous vous affublez d’un blason, comme si vous étiez le descendant d’un Noailles ou d’un Broglie. Que dis-je? voici que vous dénaturez le nom de votre père pour lui communiquer l’aspect d’une dénomination de fief et vous attribuer la qualité d’un seigneur Du Haut-Bois. Ah! pardieu, c’est trop fort, et je vous déclare que vous m’affligez sérieusement!

— A ce point-là, papa Herbault?

— Oui, monsieur!

» Quoi ! pour si peu de chose ? de petites armoiries

bien anodines, et une façon toute naturelle de diviser ma signature sans altérer l’orthographe du nom? Vous êtes vraiment trop rigide.

— Trop rigide!... Mais, malheureux, vous ne comprenez donc pas la gravité de votre action? Vous ne soupçonnez donc pas que vous reniez ainsi votre origine plébéienne et que vous semblez avoir honte du souvenir paternel?... Trop rigide!... Mais si votre père, ce vieil ami de ma jeunesse, existait encore, si ce brave homme, qui était si heureux en mourant de vous léguer un nom honorable et une fortune acquise par son travail, était ici et pouvait vous parler, combien plus sévère et plus attristé ne serait-il pas, lui? — Félix, vous dirait-il d’une voix émue et grave à la fois, tu as perdu ta mère dès les premières années de ta vie. Je suis resté seul à prendre soin de toi, à t’élever, et j'ai accompli mon devoir avec zèle, avec amour. J’étais un ouvrier modeste, et, pour t’enrichir, je suis devenu un industriel ambitieux. J’avais donc le droit d’espérer que ton cœur serait pour moi affectueux et reconnaissant, et j’ai la douleur de m’apercevoir, hélas ! que mon fils n’est qu’un indifférent et un ingrat !... Voilà ce que vous dirait votre père, et il aurait raison !

— Il aurait tort! répondit Duhautbois d’un ton pénétré.

Sa physionomie, si gaie d’ordinaire, venait de revêtir un caractère de tristesse et de recueillement.

En même temps, sa main droite se glissait sur sa poitrine, entre un gilet taillé à la dernière mode et une fine chemise de batiste : elle attirait une petite chaîne en filigrane d’or, délicatement ouvragée, à laquelle pendait un médaillon; puis il se mettait à contempler avec attendrissement une miniature qui y était enchâssée, et qui représentait un visage d'homme aux cheveux grisonnants, aux traits un peu vulgaires, mais d’un ensemble doux et sympathique. Après quoi, il appuyait ses lèvres avec un tendre respect sur cette précieuse image, et la montrait ensuite à M. Herbault.

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— Mon cher maître, lui dit-il, vous reconnaissez ce portrait? Eh bien ! il ne m’a jamais quitté depuis que mon père a disparu de ce monde. C’est la seule réponse que je veuille vous faire, pour vous prouver que je ne suis ni un indifférent ni un ingrat.

M. Iïerbault et sa fille restèrent silencieux. Ils étaient surpris et touchés.

— Je vois bien, poursuivit Félix, que je vous étonne et que votre esprit cherche §i concilier le sentiment filial qui m’anime, et qui me rend pieux envers une chère ombre, avec le penchant très-prononcé, et que je ne cache guère, qui me porte à aimer tout ce qui donne tant d’élégance et de cachet aux privilégiés de la naissance, à l’aristocratie des vieux parchemins. Ma foi 1 n’exigez pas que je vous explique cela. Je m’en acquitterais sans doute fort mal. En somme, c’est un fait qui résulte* d’un instinct plus fort que ma raison, d’un goût si impérieux, que je n’ai pu résister à la fantaisie de me composer des armes coquettes, et d’arranger mon nom roturier avec une grâce qu’envieraient les plus vaniteux hobereaux.

— Ils en riraient, mon cher, et ils feraient bien ! re- * partit M. Iïerbault, dont la physionomie s’était déridée et avait pris une apparence d’ironique bonne humeur. Voyons, reprit-il, raisonnons un peu...

Félix l’interrompit :

— Non, ne raisonnons pas 1 s’écria-t-il d’un air comiquement effrayé. Vous me feriez déraisonner. Je sais d’ailleurs tout ce que vous voulez me dire, et je pourrais vous réciter mot à mot le petit réquisitoire que vous avez l’envie de fulmiuer contre moi. Soyez généreux, papa Herbault, et n’abusez point de l’avantage que vous procure l’aveu de ma faiblesse. N’oubliez pas enfin que je suis votre hôte, et qu’à ce titre j’ai droit à tous vos égards.

Après uy silence, il ajouta en souriant :

— Vous n’insistez pas: c’est bien! Aussi, pour vous plaire, essayerai -je de me corriger.

— A la bonne heure, morbleu !

— Oh! mais je ne vous promets pas d’y réussir. L’habitude a tant d’empire sur mon esprit ! Le pli de mes idées et de mes sentiments est si tenace en moi !

— A quoi bon tenter l’impossible? objecta Clotilde.

— Au fait, c’est bien inutile ! repartit naïvement Duhautbois.

Puis ses yeux se fixèrent de nouveau sur la lettre armoriée qu’il tenait encore à la main, et il murmura ces mots :

— D’azur, à la bande d’or, avec casque de chevalier!... Ou a beau dire, c’est gentil, ça!... Et ma signature... divisée par syllabes et illustrée de plusieurs majuscules, quelle jolie mine elle a !... C’est un vrai bijou!

M. Herbault entendit cette réflexion, quoique faite à demi-voix. Il haussa les épaules, et se conteuta de répliquer en ricanaut :

— Dites : un bijou faux, et vous serez dans le vrai.

Laissant alors Félix comme atterré sous le coup de ce

sarcasme, il se tourna vers sa fille, à laquelle il demanda si elle consentait à voir le jeune négociant de Lisieux dont le père lui avait rendu visite tandis qu’elle était chez la baronne de Mervilly. Clotilde répondit d’un ton doux et ferme qu’elle refusait d’y consentir.

— Pour quel motif?

— Je te l’ai déjà' dit : je ne veux pas encore me marier.

— Cela n’est point naturel, mon enfant. A ton âge, à dix-huit ans révolus, toute jeune personne est secrètement impatiente d’avoir un mari.

— Alors je fais exception, car moi, mon père, je n’ai

qu’un désir : c’est de ne rien changer à l’existence que je mène près de toi.

— Oui, oui, je connais cet aimable refrain. Tu m’en as déjà caressé plusieurs fois l’oreille, et dernièrement encore, à Mervilly. Cela me flatte à coup sûr, mais cela m’inquiète aussi par moments.

— Pourquoi t’en tourmenter?

— Parce que... parce que...

— Achève.

— Parce que les jeunes filles ne sont d’ordinaire si hostiles au mariage que lorsqu’elles ont dans l’esprit ou dans le cœur quelque secret qu’elles n’osent avouer.

Clotilde tressaillit imperceptiblement.

— Yoyons, ma chère petite, reprit M. Herbault, dismoi ton idée; explique-moi ce que tu ressens.

Il l’attirait sur sa poitrine, et l’embrassait au front.

— Je n’ai rien à révéler, père, répondit-elle, mais en baissant les yeux pour empêcher de voir qu’ils se mouillaient.

— Es- tu sincère, mon enfant? J’en doute un peu.

— C’est mal, et tu as tort de ne pas croire à ma sincérité.

En s’exprimant ainsi, Clotilde balbutiait. L’hésitation de sa voix semblait protester contre l’assurance de ses paroles. En outre, comme pour se faire pardonner sou défaut de franchise, elle s’emparait des mains de son père et les pressait vivement.

M. Herbault hocha la tète d’un air soucieux.

— Regarde-moi bien en face, ma chérie, dit-il. Je veux interroger ton visage, qui ne me trompe jamais, lui...

La jeune fille mit lentement à découvert sa jolie figure, après s’être efforcée d’en rendre l’expression aussi tranquille que possible. Mais le regard paternel ne s’y méprit pas.

— Vous me cachez quelque chose, mademoiselle, reprit-il avec gravité.

— • Parbleu ! c’est clair, ça ! exclama Félix.

Cette interjection produisit un instant de silence et d’embarras.

Le père de Clotilde, stupéfait, dirigea son attention sur la physionomie de Duhautbois.

— Ahl vous êtes dans le secret, vous! dit-il en appuyant sur chaque mot.

— Peuh ! je crois que oui.

— Et que savez- vous?... Puisque ma fille se tait, parlez.

— Je veux bien; mais encore faut-il que Clotilde m’en donne l’autorisation.

— Allons, fillette, autorise Félix; cela t’épargnera la peine de me faire toi-mème un aveu qui semble te coûter.

Mais, loin de consentir, mademoiselle Herbault fit un geste de refus si rapide et si adroit que Duhautbois seul l’aperçut.

— Eh bien! j’attends! dit le manufacturier que l’impatience gagnait.

— Cessez d’attendre, répondit Félix. Vous ne saurez rien ajourd’hui.

— Pourquoi cela?

— Dame ! le jour propice aux confidences n’est pas venu... A huitaine! selon la formule des tribunaux.

Et Duhautbois sourit malicieusement. Il se réjouissait de taquiner son hôte, de se venger ainsi de la réplique terrible qui l’avait foudroyé quelques minutes auparavant.

M. Herbault repoussa sa fille d’un air contraint, se leva résolûment, et sortit de la tonnelle. Mais il n’avait pas fait dix pas, qu’il revint vers les jeunes gens. Üne

MADEMOISELLE DE GHAMPROSAY

réflexion soudaine avait dissipé sa mauvaise humeur et ramené un reflet lumineux sur son visage assombri. Il parut même enchanté de voir que Clotilde et son confident s’étaient rapprochés l’un de l’autre et se serraient la main.

— Je gage que j’ai deviné 1 s’écria-t-il gaiement.

Félix et sa compagne demeurèrent interdite.

— Ah! les sournois! reprit M. Ilerbaull du même ton joyeux. Comprend-on tant de mystère, tant de cachoteries... pour ce qui est si conforme à toutes les exigences d’âge, de fortune et de position? Mais que diable pensezvous donc avoir à redouter de ma part? Craignez-vous ■ que je veuille m’opposer à la réalisation de vos secrètes espérances? Allons donc! c’est le contraire qui est la vérité ! Rien ne saurait, en effet, m’ètre plus agréable que la nouvelle d’une entente cordiale entre vos deux cœurs, et la certitude que vous souhaitez d’ètre unis!... Tenez, je vous dispense de la demande d’usage, et j’accorde tout de suite mon consentement... A quand la noce?...

Clotilde et Félix s’entre-regardèrent ébahis et muets. Ils se manifestait en eux un tel épanouissement de physionomie que M. Ilerbault dut être un instant convaincu qu’il avait touché juste, et que les prétendus amoureux étaient plongés dans le ravissement.

Enchanté lui-mème d’avoir si bien deviné les choses et si lestement dénoué la situation, il s’appuya contre une des solives enguirlandées de roses de la tonnelle, et se remit à parler avec entrain.

— Mon cher Félix, dit-il, je connais, à un centime près, l’état de votre fortune. Vous avez quarante bonnes mille livres de rente en biens-fonds qui ne doivent absolument rien à personne, n’est-il pas vrai ?

— Oh ! absolument rien !

MADEMOISELLE DE CHAMPROSAY lit

— C’est gentil, ça! et les jeunes gens à marier de votre importance ne pullulent point en Normandie, ni même sur l’asphalte parisien. J’ai le droit d’en dire autant de ma fille, qui est également un beau parti, selon le terme consacré par le dictionnaire de l’hymen. Je compte en effet lui donner en dot la propriété de Mervilly, que j’ai payée quatre cent mille francs, et qui les vaut bien. J’ajouterai à cela deux excellentes fermes qui entourent le domaine et qui en doubleront la valeur. Je ne parlerai point de ce que je laisserai un jour à Clotilde : un riche denier, ma foi ! Mais, Dieu merci ! j’ai bon pied, bon œil, bon estomac, et je lui ferai attendre ma succession le plus longtemps que je pourrai.

La jeune fille s’élança vers son père et lui entoura le cou de ses deux bras mignons et charmants.

— Tais-toi, mon père ! dit-elle avec émotion. Je n’admets pas que je doive jamais te perdre, et j’espère bien que je serai la première à mourir.

— Bah! nous ne mourrons jamais ni l’un ni l’autre, repartit M. Herbault en caressant le visage de la jolie enfant qui l’embrassait avec effusion. J’en conviens, reprit-il, j’ai eu tort de mêler à notre joie une idée quelque peu funèbre. Oublions cela, et ne songeons plus qu’à votre mariage. Donc, je le répète, à quand la noce!

Il y eut encore un silence, pendant lequel Clotilde se dégagea de l’étreinte paternelle et alla se rasseoir près de Félix.

— Quelle noce? demanda bientôt ce dernier avec une certaine affectation d’étonnement.

— La vôtre, pardieu I Celle de ma fille et de vous !

Duhautbois se prit à rire bruyamment.

— Mais elle n’aura jamais lieu! répliqua-t-il. Mais vous vous trompez tout à fait sur les sentiments dont

MADEMOISELLE DE CtlJÎMPROSAY

Vous sommes animés l’un pour l’autre, Clotilde et moi, Nous nous aimons de grand cœur, c’est incontestable, mais pas au point de vouloir nous marier. Oh ! non. Elle n’en a guère l’envie, ni votre serviteur non plus.

L’écroulement de la tonnelle eût à coup sûr produit sur le manufacturier un choc beaucoup moins brusque que cette révélation. Il fut un instant comme suffoqué, et ne se maîtrisa que par un effort.

— Ah çà ! qu’est-ce que tout cela signifie? demandat-il avec un accent que l’irritation faisait vibrer. Je ne comprends plus rien à ce qui se passe entre ma fille et vous.

— C’est pourtant bien simple, papa Herbault. Nous nous entendons à merveille, elle et moi, mais l’amour n’entre pour rien dans la mutuelle sympathie que nous ressentons... L’amour 1... Ahl Dieul...

Et Félix soupira d’un air demi-sérieux, demi-moqueur.

— Eh bien 1 après? dit avec insistance l’honnête fabricant.

— Si je voulais, certes, je vous indiquerais sans peine dans quelle direction il aimerait à faire son nid, le bel oiseau bleu, couleur du printemps.

— De grâce, expliquez-vous !

— Encore une fois, pas aujourd’hui.

— Allez au diable 1

• Et le père de Clotilde se précipita de nouveau hors de la tonnelle.

Vers le milieu de la terrasse, un homme en blouse, brun, pâle, au visage maigre, à la taille grêle, à l’œil fiévreux, l’aborda. C’était le contre-maître de la manufacture de M. Herbault. ,

— Que me veux-tu, Manuel? lui demanda brusquement le manufacturier.

— Je ne me sens pas bien du tout, patron, répondit le contre-maître. Permettez-moi d’aller prendre un peu de repos.

— Est-ce que tu as besoin de ma permission pour cela, malheureux? Mais il y a un mois que je te supplie chaque jour de rester chez toi, de garder le lit, de te faire soigner enfin, et, têtu que tu es, tu n’as pas voulu céder à ma prière.

— C’était impossible : la fabrique travaillait dur, ma présence y était indispensable. Or, le devoir avant tout...

— Le devoir, c’est fort bien, morbleu 1 mais la santé commande aussi... Ah! te voilà joli maintenant, mon vieux camarade ! reprit M. Herbault dont la voix venait de s’adoucir. J’espère que tu vas m’écouter et m’obéir désormais?

— Oui, patron.

— Tu ne reparaîtras à la fabrique qu’après t’être complètement rétabli. C’est entendu.

Le contre-maître fit un signe de tète négatif.

— Plaît-il ? exclama le fabricant.

— Ne vous fâchez point, mais écoutez-moi : le travail s’est ralenti, c’est très-réel; cependant il y a encore dans les ateliers trop de monde et trop d’activité pour que je puisse m’absenter longtemps. Qui surveillerait?...

— Moi, parbleu !

— Vous? Allons donc ! est-ce que le patron doit tenir ainsi la place de son subordonné?

— Alors je nommerai un second contre-maître qui te viendra en aide et te remplacera au besoin.

Manuel tressaillit. Une rougeur ardente colora les pommettes de ses joues.

— Vous ne ferez pas cela! balbutia-t-il avec o oression. Ce serait me punir, et je n’ai pas démérité.

MADEMOISELLE DE GHAMPROSAY

l’interrogeât de nouveau. Son cœur s’était serré ; elle le sentit se détendre quand elle eut la certitude que son appréhension n’était pas fondée.

— Ma chère enfant, lui dit- il sans le moindre signe de mécontentement, Manuel a la fièvré; son état présente, selon moi, un grave danger. Fais prier notre médecin d’aller le voir tout de suite, et va toi-même le visiter aujourd’hui.

— Oui, père.

— Le digne garçon a de lourdes charges de famille ; je crains qu’il ne soit un peu gêné comme argent. Remets à sa femme quelques pièces d’or... bien délicatement surtout, car ces gens-là sont très-fiers, et ils ont bien raison.

— Sois sûr, père, que mon offre ne les blessera point.

— Oh ! je sais que tu accomplis toujours à souhait les petites missions de charité.

— Cela se conçoit : je mets à profit tes bonnes leçons.

— Flatteuse, va!

Et M. Herbault s'inclina pour embrasser sa fille; mais il se rappela aussitôt qu’il devait lui tenir rigueur, et se redressa soudain avec dignité.

— J’oubliais que.je suis furieux contre toi! dit-il en fronçant le sourcil, mais d’une voix qui n’avait rien d’irrité. Donc, je te prive de mes caresses. Chacun se montre réservé comme il l’entend.

Félix arrivait en ce moment près d’eux.

— Papa Herbault, vous êtes un père dénaturé! exclama-t-il. Je vous dénonce à l’indignation de l’univers.

Le père de Clotilde s’efforça de prendre sa physionomie la plus sérieuse, et répliqua avec un accent dont la sécheresse cachait mal une velléité de bonne humeur :

— Je ne ris pas, moi, monsieur, surtout avec un per-

— Georgette! appela mademoiselle de Champrosay.

L’idiote était à la cuisine : elle se hâta de répondre à l’appel.

— Qu’est-ce qu’il y a donc ? demanda-t-elle d’une voix qui résonna comme un gloussement de basse-cour.

Apercevant Félix à l’entrée de la pièce nommée le parloir, elle s’arrêta ébahie :

— Tiens, reprit-elle, voilà M. Duhautbois. Bonjour, monsieur*Duhautbois. Vous aimez donc bien mes maîtres, que vous venez les voir sitôt ?. M’est avis que notre demoiselle de Champrosay vou3 plait joliment, hein? Ah 1 dame ! c’est qu’il n’y en a guère comme elle à Orbec, ni peut-être tout là-bas, dans la grande ville de Paris !

Et, tandis que Valentine cherchait du regard et du geste à lui imposer silence, elle ajouta d'un ton compatissant :

— Pauvre monsieur ! ça vous irait fièrement de l’avoir pour épouse, pas vrai? Eh bien! il faut vous marier avec elle, oui-dal Un bon moyen tout de même que je vous donne làl Est-ce votre avis?

Ce bizarre propos eut la puissance de troubler Félix. Il ne répondit pas. Mademoiselle de Champrosay resta calme, mais elle prit la parole avec une douceur pleine de fermeté :

— As-tu fini de bavarder à tort et à travers, Georgette? dit-elle. Ecoute-moi maintenant.

— Allez-vous me gronder? balbutia l’idiote, soupçonnant qu’elle avait débité quelque sottise -et s’attristant tout à coup.

— Ne la réprimandez pas, l’innocente! supplia Félix.

— Rassurez-vous, monsieur, repartit Yalentine. Je n’attache aucune importance au verbiage de cette enfant.

En articulant ces mots, elle regarda son interlocuteur et fut frappée de l’altération répandue sur ses traits.

— Alil mademoiselle, murmura-t-il, mais si bas que la jeune fille l’entendit à peine, je voudrais bien, moi, pouvoir attribuer une signification sérieuse à un langage qui me parait certainement moins insensé qu’à vous.

Dans les paroles qu’elle avait distinctement perçues, mademoiselle de Champrosay ne comprit qu’une chose, c’est que Félix avait voulu lui adresser un compliment. Elle ne s’en formalisa point, et répondit même avec uue gracieuse inflexion de voix :

— Toujours galant, cher monsieur! En vérité, vous eussiez du naître au temps de Galaor et des Amadis.

, — Je le crois, mademoiselle, car il m’eût été doux de

vivre et de mourir pour mon Dieu, pour mon roi, et surtout pour ma dame.

Comme il achevait cette repartie, il s’inclina devant Valent ine avec une déférence si expressive, il attacha sur elle un regard si tendrement passionné, qu’elle se sentit interdite et se prit à réfléchir.

Mais soit qu’elle craignit de se méprendre sur la nature des sentiments de Duhautbois, soit qu’elle éprouvât de l’indulgence pour ce jeune homme qui se montrait si délicatement épris d’elle, soit plutôt qu’elle eût la conscience de sa force et qu’elle fût sûre de l’inviolabilité de son cœur, elle ne manifesta aucune contrariété, et se contenta de dire à Georgette avec une certaine finesse d’accentuation :

— Monte le balai et le plumeau, petite, et préviens M. Didier de Mervilly que M. Félix Duhautbois l’attend.

Georgette s’empressa d’exécuter l’ordre qu’elle avait reçu. Tout en grimpant l’escalier, elle se mit à fredon-

ner d’une voix nasillarde ce refrain d’une chanson du pays:

Pierre est bien amoureux:

Jeanne est sage et l’évite :

Eh ! mariez-vous vite * Pour être heureux 1

Mademoiselle de Champrosay et Félix ne purent s’empêcher de rire en entendant cette mélopée campagnarde, dont la modulation exhalée par l’idiote rappelait le grincement d’une crécelle, et que Georgette destinait sans doute à reproduire sous une forme musicale le judicieux conseil qu’elle avait déjà donné.

Cet accès d’hilarité dura un instant et dissipa la gène qui commençait à se glisser entre Yalentine et Duhautbois. Félix se souvint alors qu’il n’avait pas demandé des nouvelles de la santé de madame de Mervilly. Il se hâta de réparer l’inadvertance qu’il avait commise. Mademoiselle de Champrosay répondit que la baronne, après une promenade faite la veille dans sou ancien domaine, s’était sentie toute fiévreuse ; mais qu’elle avait passé une bonne nuit et ne souffrait plus.

Une vive sollicitude se peignit sur les traits de Duhautbois.

— Madame de Mervilly, dit-il avec tristesse, n’aura pu revoir sans une pénible sensation la propriété seigneuriale où elle a vécu heureuse si longtemps, où tout ranime eu elle la mémoire des jours regrettés, où chaque chose qu’elle regardait a dû prendre un accent ému pour lui dire : « Iiélas ! nous ne sommes plus à toi. » Ah! je comprends qu’elle soit revenue toute navrée de sou pèlerinage au coin de terre natal consacré par le souvenir des aïeux, et je crains bien qu’il n’en soit toujours de même lorsqu’elle le recommencera.

— Vous m’effrayez, monsieur, murmura Valentine avec un peu d’oppression. Mais non, reprit-elle, votre crainte ne se réalisera pas. Les sensations s’émoussent en se renouvelant. Aussi je me plais à penser que la baronne s’habituera bientôt à se retrouver, sans chagrin et seulement avec une douce mélancolie, au seia de l’antique résidence qui conserve la trace de ses pas et l’empreinte de son cœur.

— - Je souhaite ardemment que vous ayez raison, mademoiselle Yalentine, répondit Félix. J’aime madame de Mervilly autant que je la respecte, et j’apprendrais avec enthousiasme que ses visites réitérées au château' de ses pères eussent une influence bienfaisante sur son esprit et sur sa santé.

— Oui, je sais que vous êtes vraiment de nos amis, monsieur Duhautbois, reprit avec onction mademoiselle de Champrosay, et je vous remercie de l’intérêt sérieux que vous portez à ma famille d’adoption.

— Cet intérêt est plus profond encore que vous ne sauriez le supposer, repartit Félix dont les yeux rayonnèrent soudain, et dont la voix vibra' nerveusement. J’espère qu’une occasion prochaine me permettra de donner la mesure de mon affection et de mon dévouement.

Valentine eut un reflet de surprise dans le regard.

— Je ne devine pas, dit-elle, ce que cache l’espoir que vous avez conçu.

— Souffrez que je ne vous le révèle point en ce moment. Mais soyez convaincue que je serais le plus heureux des hommes si je pouvais contribuer à faire renaître la prospérité et la joie dans l’existence des nobles habitants de cette maison de l’honneur.

Comme il terminait ces mots, le baron parut.

Didier portait un habit de chasse en velours gris un

peu usé, mais lui seyant à merveille. La suprême distinction de sa personne ressortait bien sous la forme dégagée de ce costume. Félix, malgré l’éclat du vêtement qui serrait sa taille replète, ne brillait que médiocrement à côté du baron.

Celui-ci s’excusa de s’être fait attendre un instant.

— Quand vous êtes arrivé, mon cher Duhautbois, ditil, j’achevais de mettre en ordre quelques papiers d’affaires, quelques titres de famille... Le temps me presse, car je me dispose à partir demain pour Paris, 'tel est le motif de mon petit retard.

— Quoi 1 vous ne restez pas même une semaine ou deux à Orbee? exclama Félix visiblement stupéfait et contrarié.

— Non, mon ami. Je vais me faire solliciteur auprès des puissants de ce monde, et j’ai hâte de commencer mes démarches eu les appuyant de plusieurs lettres de recommandation qui viennent de m’être remises par des personnes considérables de ce pâys.

Félix garda le silence, mais sa physionomie devint pensive et prit inème une expression de contrariété.

— Peste ! murmura-t-il , voilà un fâcheux contretemps!... Il compromet mes espérances, il ajourne mes projets.

Didier alla détacher son chien de chasse, qui était retenu au jardin. Il revint ensuite presser avec une secrète effusion la main de Valentine, devant qui Duhautbois s’inclina d’un air solennel. Puis les deux chasseurs sortirent de la maisonnette, traversèrent la petite ville, firent quelques pas sur la route de l’Aigle, et s'engagèrent dans le chemin qui mène à Mervilly.

La matinée était délicieuse : la fanfare sonore des oiseaux, les reflets roses du soleil levant, le bruissement mélodieux des arbres agités par un souffle, l’éclat dia-

mante de la verdure couverte de rosée, tout dans la campagne enchantait le regard et ravivait le coeur.

Didier et Félix lancèrent leurs chiens à travers champs et les suivirent avec entrain.

Quelques heures plus tard, M. Herbault et Clotilde étaient assis sur la terrasse de la Roseraye, à l’ombre de la tonnelle. La jeune fille, placée devant un métier à tapisserie, travaillait avec ardeur à l’exécution d’un dessin qu’elle avait tracé elle-même très-artistement. Son père parcourait d’un œil attentif l’une des feuilles les plus démocratiques de Paris, le Siècle, dont les principes étaient eu parfaite concordance avec ses idées et ses convictions.

Soudain leur attention fut distraite par un dialogue échangé entre deux personnes qui se rencontraient sur le chemin de Lisieux.

— Savez- vous la triste nouvelle? dit l’une avec émotion. •

— Qu’est-il donc arrivé? demailda l’autre curieusement.

— Un nouveau malheur a frappé la baronne de Mervilly.

— Comment cela?

— Son fils chassait avec M. Félix Duhautbois. En franchissant un fossé, la détente de son fusil s’est abattue sous le choc d’une branche, et M. Didier a reçu la charge en pleine poitrine. Hélas 1 il est mort...

A peine ces derniers mots étaient-ils prononcés, qu’un gémissement se fit entendre sur la terrasse ; une rumeur se produisit ensuite, déterminée par la chute d’un corps.

Clotilde, en effet, venait de perdre connaissance et de glisser à terre, avant que M. Herbault eût eu le temps de la retenir.

Les domestiques de la Roseraye s’empressèrent autour de Clotilde. Ou la plaça dans un grand fauteuil du jardin, on lui frictionna les tempes, on lui fit respirer des sels, et elle ne tarda pas à donner signe de vie. M. Herbault voulut alors rester seul avec son enfant; les serviteurs s’éloignèrent. Ils avaient à peine disparu lorsque Félix arriva. 11 était pâle, mais sa figure n’avait rien de lugubre, rien de navrant.

Après s’être débarrassé de son fusil et de sa gibecière, il s’élança vers la tonnelle.

— Qu’a donc votre fille? demanda-t-il avec inquiétude au manufacturier.

— Elle s’est évanouie tout à l’heure en apprenant que le baron de Mervilly s’était tué à la chasse. La syncope se dissipe, heureusement. La chère petite commence à rouvrir les yeux.

A peu près rassuré sur l’état de Clotilde, dont il sout tenait le visage décoloré sur sa poitrine, M. Herbault porta son attention sur le chasseur. Celui-ci avait pris toutes les apparences de la colère et de l’indignation.

— Quels sont les imbéciles qui ont osé dire que Didier

avait reçu un coup de feu eu chassant et qu’il venait d’expirer ? s’écria-t-il.

— Un passant a donné tout haut celte nouvelle. Mon émotion m’a empêché de voir qui c’était.

— Voilà bien la manie des gens! En circulant de bouche en bouche tout s’aggrave, et l’on transforme en catastrophe ce qui n’est qu’un simple accident.

— Mais enfin, qu’est-il donc arrivé?

— Un petit malheur qui, je l’avoue, pouvait avoir les plus sombres effets. Le baron, en courant sur la piste d’un lièvre, a franchi un fossé. Tout à coup son fusil s’est accroché dans une broussaille, une détonation s’est fait entendre, et les plombs sous forme de balle ont entamé au-dessous du coude le bras gauche de Didier. Le sang a jailli en abondance, mais la blessure est sans danger. Dans huit jours ce ne sera plus rien.

— Dieu soit loué ! exclama M. Herbault avec un soupir d’allégement. Vous répéterez cela à ma fille dès qu’elle sera en état de vous comprendre, mon cher Félix, et je suis certain que vous achèverez ainsi de lui rendre la force et la tranquillité d’esprit.

— J’en suis plus convaincu que vous, repartit Duhautbois avec une expressive lenteur.

— Ah!... Et me diï'ez-vous pourquoi?

— Oui. Le jour des confidences est venu. Ecoutez.

— J’écoute.

Au même instant Clotilde redressait la tète, rouvrait les yeux, et promenait devant elle un regard doux mais sans rayon. Puis elle se laissait retomber sur l’épaule de son père, souriait vaguement, et murmurait avec un accent ineffable le nom de Didier de Mervilly.

— Avez-voils entendu? demanda Félix au manufacturier.

— Sans doute... Après?

— Eli bien î c’est elle qui a parlé et qui vous a dit en un mot ce que j’allais vous apprendre avec des périphrases et des ménagements.

— Si je vous comprends, je veux être pendu !

— Quoi î vous ne devinez pas que votre fille aime de toute son âme l’héroïque baron, et que si elle refuse obstinément de se marier, c’est qu’elle a résolu de n’é-' pouser que lui ?

M. Herbault demeura comme abasourdi par cette révélation. Lorsqu’il eut secoué sa torpeur :

— Allons donc ! dit-il, ce que vous affirmez là est impossible ! Que Clotilde porte un vif intérêt à ce Didier de Mervilly qui l’a secourue si à propos et si vaillamment, je le crois sans peine ! Il y a mieux : je serais désolé qu’il n’en fût pas ainsi ! Mais qu’elle soit éprise de ce gentilhomme jusqu’à exclure systématiquement tout projet de mariage qui n’aurait point pour but de les unir, voilà ce que je n’admets pas, ce que je n’admettrai jamais ! Ma fille est une personne sensée ; ma fille pense comme moi.

— Je le nierais en vain.

— Au moral encore plus qu’au physique, elle me ressemble ! reprit M. Herbault en s’animant. Son esprit raisonnable repousse le fétichisme de ces bourgeois niais qui tombent en pâmoison devant le grimoire des vieux parchemins et les hiéroglyphes de Part héraldique. En un mot, ce n’est point une sotte, capable de se fabriquer des armoiries et de couper le nom de son père en plusieurs morceaux 1

— C’est pour moi, ça. Merci bien! Mais, bah! je ne veux pas me formaliser aujourd’hui et j’excuse votre sarcasme. Cependant, je n’en persiste pas moins à vous déclarer, sévère plébéien, rigide démocrate, que mon assertion est exacte et que j’ai dit la vérité.

— Votre assurance me stupéfie ! De qui tenez-vous ce que vous n’avez pas craint d’avancer là ?

— De Clotilde elle-même.

— Elle a osé vous dire qu'elle aimait à ce point le baron ?

— Oh ! elle y a mis bien de la mesure, bien de la délicatesse. Son secret lui est échappé malgré elle. Une jeune fille d’ailleurs doit être comprise à demimot, et, quoique je ne sois qu’un sot, un niais, que sais-je encore?... allons! dictez-moi d’autres qualificatifs!... j’ai vu tout de suite, moi, ce que vous n’avez pas seulement soupçonné, vous ! Je n’ai pourtant pas l’âme d’un père... non! mais, en revanche, j’ai le cœur d’un ami !

Duhautbois eut, en lançant la fin de cette repartie, une vivacité à la fois caustique et touchante qui parut calmer un peu l’irritation subite du fabricant. C’était toujours, il faut le reconnaître, avec une adresse empreinte d’une certaine sensibilité que Félix coupait court aux altercations survenues entre M. Ilerbault et lui altercations qui se renouvelaient souvent quand ils se trouvaient ensemble, car ni en politique, ni en philosophie, ni en quoi que ce fût, ils ne partageaient la même manière de voir et de sentir. Ils ne s’en aimaient pas moins sérieusement, puisque l’un ne manquait jamais, vers l’automne, de venir passer un mois à la Roseraye, et que l’autre eût de grand cœur confié l’avenir de sa fille à celui dont il critiquait assez énergiquement les petits travers, tout en appréciant ses grandes qualités. Une sympathie réciproque, malgré le désaccord des idées, est un phénomène curieux qui se rencontre souvent.

M . Herbault plaça avec une légère brusquerie la tête de son enfant contre le dossier du fauteuil rustique et s e

précipita hors de la tonnelle. Tout soucieux, il se mit à marcher sur la terrasse. Duhautbois s’assura que Clotilde était calme et livrée seulement à cette somnolence qui suit presque toujours les crises nerveuses; puis il rejoignit le manufacturier, devant lequel il se planta résolument.

— Ah çà ! lui dit-il en l’obligeant à s’arrêter, quelle mouche vous pique, et pourquoi prenez- vous cet air de désolation? En conscience, je ne conçois rien à votre façon de penser et d’agir. Est-il convenable que votre esprit se bouleverse parce que vous apprenez que votre fille aime très- sérieusement Didier de Mervilly? Qu’y a-t-il là de si extraordinaire, de si monstrueux? N’est-il pas naturel, au contraire, qu’une jeune personne bien élevée éprouve un penchant irrésistible pour un homme distingué à tous égards, dont elle a souvent entendu faire l’éloge, et qui en outre lui a sauvé la vie avec un héroïsme éclatant?

— Mais cet homme est un noble, un baron ! Y avezvous réfléchi ? Mais cet homme appartient à cette caste aristocratique dont je suis l’adversaire politique et social, moi, l’enfant du peuple, l’ancien ouvrier, le bourgeois libéral ; moi enfin, Pierre Herbault !

— Cette raison vous a-t-elle empêché de voler au secours de la famille de Mervilly lorsqu’elle était sur le point de devenir la victime d’une misérable spéculation?

— Entendons-nous , mon cher ! Je n’ai nullement voulu rendre service à la noblesse ; j’ai prétendu venir en aide à une grande probité. 11 n’y a pour moi que des honnêtes gens et des coquins, et j’eusse tenu la même conduite s’il se fût agi de secourir un brave paysan dans le malheur.

— Oh ! oh !

— Il n’y a pas de oh 1 oh !... c’est formel.

MADEMOISELLE DE GHAMPROSAY

— Bah ! reprit Félix en souriant, vous conviendrez bien avec moi que votre bonne action a eu un mobile spécial.

— Lequel?

— Eh 1 mon Dieu î le désir de prouver que si l’aristo. cratie de titres porte haut le sentiment de l’honneur, l’aristocratie d’argent sait pousser loin l’élan de la générosité. Voilà!... Ai-je raison?

— Soit. Je consens à avouer qu’il y avait quelque chose de ce que vous dites dans la pensée qui m’animait. Mais c’est tout, absolument tout. La noblesse ne m’intéresse pas autrement. Son éclat plus ou moins historique ne m’éblouit guère, et ses attributs bizarres n’exercent sur mon esprit aucune séduction.

— J’en suis convaincu, papa Herbault.

— Je me plaisais à croire, reprit le manufacturier, que Clotilde partageait sur ce point mes idées et mes goûts. Même après ce que vous venez de m’apprendre, je ne puis admettre qu’il n’en soit pas ainsi, et que ma fille ait résolu de renoncer au mariage si elle n’épouse pas le baron Didier de Mervilly.

Tous deux étaient en ce moment éloignés de Clotilde. Duhautbois l’aperçut debout, à l’entrée de la tonnelle, sous une arcade de roses blanches. Elle avait la pâleur des touffes fleuries qui entouraient d’une auréole embaumée son front gracieux.

— Tenez ! dit vivement Félix, votre chère enfant a tout à fait repris connaissance. Interrogez-la.

— Je m’en garderai bien.

— Pourquoi ?

— Parce que je ne suis pas d’humeur; si ce que vous prétendez est réel, à encourager sa folle passion.

— Préférez -vous qu’elle se consume en un secret chagrin et qu’elle vieillisse dans ltf célibat?

— Allons donc! Elle réfléchira; elle se raisonnera; elle consentira à devenir la femme de quelque digne garçon sans particule et sans titre, qui se fera un honneur de s’allier à ma famille, et ne rougira nQde ma veste de froc ni de mes gros souliers. *

— Eh bien, je doute fort que les choses se passent ainsi.

— Comment se passeront-elles, selon vous ?

— Peuh ! vous ne tarderez pas à vouloir que votre fille soit heureuse, non sous l'empire de vos préjugés, mais d’après les inspirations de son cœur, et vous vous arrangerez pour cela.

— Avez-vous résolu de me faire endiabler?

— Au contraire. Je médite le bonheur de tout le monde... de vous, de Clotilde, de la famille de Mervilly, de mademoiselle de Champrosay... et de moi-mème, naturellement.

M. Herbault ne prit pas garde aux dernières paroles de Duhautbois. Il avait vu sa fille se diriger vers lui en chancelant un peu, en s’appuyant de la main sur l’entablement du petit mur de la terrasse, et il avait fait quelques pas au-devant d’elle, moins par un élan volontaire que par l’impulsion irréfléchie de son amour paternel.

Quand elle fut près de lui, il ne put s’empêcher de s’attendrir, car il remarqua qu’elle était toute faible, tout endolorie, et que deux grosses larmes essayaient de se dérober sous la frange de ses longs cils. Il lui prit la taille entre ses bras, et lui dit avec une expression mêlée de brusquerie et de douceur :

— Console-toi ! la nouvelle qui t’a si violemment émue est fausse. M. de Mervilly n’est que blessé, blessé même assez légèrement. Félix va te confirmer le fait.

— Oui, ma chère Clotilde, s’etupressa d’ajouter Du-

1G0 MADEMOISELLE DE CHAMPROSÀY

hautbois, ce que vous venez d'entendre est l’exacte vérité. Pendant quelques jours Didier aura le bras en écharpe, mais il ne sera pas tenu de garder la chambre. Il devait parti||demain pour Paris, où il a hâte d’aller solliciter une place, un emploi ; son accident l’oblige à retarder son départ. Yoilà tout.

Tandis qu’il parlait, une sorte de transfiguration s’opérait en Glotilde; ses joues s’animaient, ses yeux devenaient brillants, sa taille se redressait avec souplesse, et la dentelle de son corsage révélait en s’agitant les joyeuses palpitations de son cœur.

— Ah ! Dieu soit béni ! murmura-t-elle avec une pieuse exaltation.

Cette suprême action de grâces acheva de dissiper les doutes de M. Herbault. Il fronça le sourcil.

— On ne m’a donc pas trompé, dit-il d’un ton grave et froid : tu aimes le baron, et ton plus vif désir est de l’épouser 1

Clotilde se laissa glisser aux genoux de son père, et cacha son visage entre ses deux mains.

— Pardonne-moi î soupira-t-elle. C’est plus fort que ma volonté.

L’attitude et l’accent de la jeune fille remuèrent visiblement le cœur du manufacturier. 11 s’efforça néanmoins de réagir contre sa propre faiblesse ; et, après avoir relevé son enfant par un mouvement d’irritation plus affecté que sincère, il lui dit avec une inflexion de voix destinée à bien traduire sa ferme résolution :

— Ma fille, je te conseille de détruire en toi un sentiment que je désapprouve, et de placer ta tendresse d’une manière plus conforme à mes opiuions. Je te préviens, en effet, qu’il ne me convient pas que tu te maries avec un noble. Si cela t’arrive jamais, c’est que tu te passeras de mon consentement.

MADEMOISELLE DE CIIAMPROSAY

Après cette déclaration, trop solennelle pour être bien irrévocable, M. Herbauit s’éloigna. Il sortit de la Roseraye, et se dirigea vers la manufacture, laissant Clotilde l’âme ulcérée, l’esprit abattu.

Duhauthois se rapprocha d’elle, mit son bras sur le sien, et la conduisit vers la tonnelle en lui adressant les plus douces paroles de consolation.

— Ne désespérez pas encore, ma gentille amie, lui dit-il. Je connais à merveille votre père : il est moins rigide qu’il ne veut le paraître. Son premier mouvement n’est pas toujours définitif : un autre lui succède parfois qui le modifie ou l’annule. L'excellent homme vous aime trop, soyez-en sûre, pour que la vivacité de son •affection ne l’emporte pas bientôt sur le rigorisme de ses idées. Ayez confiance : on n’est jamais si rapproché du bonheur que lorsqu’on s’imagine en être le plus loin.

— Tous êtes bon, Félix, répondit Clotilde, et je vous remercie des encouragements que vous me donnez.

A ces mots, elle se replaça devant son métier à tapisserie et essaya de se mettre à travailler. Duhautbois examina ce qu’elle faisait. La broderie de laine était à peine commencée, mais il n’en distingua pas moins le dessin.

— Eh ! dit-il, c’est la scène du chien enragé que vous allez reproduire sur ce canevas !

— Oui.

— Vous avez choisi le moment où Didier soulève la bête hydrophobe et la lance sous la roue du moulin.

— Est-ce passablement rendu ?

— Cela s’annonce très-bien, ma foi ! et ce sera sans doute exécuté dans la perfection, car vous avez des doigts de fée, ma chère petite, et pour les rendre encore plus habiles, si c’est possible, votre cœur ne manquera pas de les guider.

Clotilde se pencha sur la tapisserie, fit voler l’aiguille à travers la trame, et garda le silence. Félix comprit qu’elle avait besoin de calme et de recueillement. Il aperçut sur uDe chaise un journal et s’en empara. C’était le Siècle, la feuille politique que préférait M. Herbault. Une légère grimace plissa les lèvres de Duhautbois à l’aspect de cet organe de la démocratie.

— N’importe ! murmura-t-il d’un ton dédaigneux, lisons.

— 11 parcourut du regard les colonnes du journal, et arriva très-promptement à la troisième page, que les annonces remplissaient. Tout à coup il poussa une exclamation.

— Qu’est-ce donc ? demanda Clotilde en tressaillant. ' • — Oh 1 rien qui soit de nature à vous émouvoir. Rassurez-vous.

— Mais encore, qu’y a-t-il ?

— Un avis que je trouve inséré dans le Siècle, et qui annonce que le domaine de Champrosay, situé entre Valognes et Cherbourg, sera prochainement vendu sur licitation.

— Eh bien ?

— Eh bien 1 cela me décide.

— A quoi ?

— A me rendre aujourd'hui même chez mademoiselle de Rechignevoisin.

— Pour la prier sans doute de demander en votre nom la main de mademoiselle Valentinc de Champrosay ?

— Justement. Si la demande est agréée, si j’épouse la noble jeune fille, je rachète l’ancien fief de ses pères, je fais reconstruire le manoir qu’ils habitaient, et je mène avec la plus admirable des femmes une vie délicieuse de hobereau.

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' — Sous le beau nom de... Du... Haut... Bois... de Champrosay, n’est-ee pas? dit Clotilde avec un effort de malice.

— Certes, ma chère!... et en remplaçant mon modeste blason par les armoiries plus brillantes dont je vous ai parlé : de gueules, aux trois grenades d’or, feuillées et tigées de sinople, le tout surmonté d’une couronne de comte. Ce serait charmant !

— Allons ! bonne chance, Félix. Chacun est heureux selon ses goûts. Moi, je me passerais si bien de ce qui vous séduit tant !

— J’ai l’idée que vous posséderez un jour le bonheur qui est votre rêve, et, par-dessus le marché, tous les attributs que vous n’ambitionnez pas.

Clotilde hocha mélancoliquement la tète : elle n’osait avoir confiance dans la prédiction.

Un domestique en petite livrée venait de paraître sur la terrasse. C’était le groom de Duhautbois, qu’il avait emmené de Paris pour s’épargner le souci des bagages et pour avoir toujours à ses ordres un serviteur zélé. Le domestique se présenta devant son maître.

— J’ai vu à l’instant même, dit-il, que monsieur était de retour de la chasse, et je me suis empressé de venir. Monsieur a-t-il des ordres à me donner?

— Oui, répondit Félix! Savez-vous où demeure mademoiselle Yseult de Rechignevoisin?

— L’an dernier, je me suis fendu chez cette demoiselle pour lui offrir du gibier de la part de monsieur. Elle demeure près d’ici, sur la colline du chemin de Livarot.

— C’est cela. Prenez dans ma gibecière un lièvre et quatre perdreaux. Faites-en une bourriche que vous porterez tout de suite chez cette vénérable personne.

Le domestique allait se retirer. Duhautbois le retint.

— Un instant, Victor ! dit-il. J’ai une recommandation à vous adresser.

— Laquelle, monsieur?

— Montrez-vous plein de déférence pour dame .Pélagie, la servante de mademoiselle Yseult de Rechignevoisin, et inclinez-vous respectueusement quand vous passerez devant la tour féodale de l’habitation.

Le domestique, jeune garçon de bonne tenue, à la physionomie grave et douce, crut que son maître plaisantait : il sourit; mais Félix lui déclara qu’il était très-sérieux r et le groom reprit aussitôt toute 3a gravité.

— Vous annoncerez, ajouta Duhautbois, que j’aurai l’honneur... l’honneur! soulignez le mot... d’aller offrir,, dans l’après-midi, mes hommages à mademoiselle Yseult de Rechignevoisiu... Allez !

Le serviteur s’éloigna en emportant le carnier et la fusil. Il rallia le chien de chasse accroupi sous un arbre, et rentra dans la maison.

— Êtes-vous toujours satisfait de Victor? demanda Clotilde à Duhautbois.

— Très-satisfait. C’est une rareté, ce domestique-là. Ses mérites sont nombreux, et je ne lui connais qu’un défaut.

— Quel défaut?

— Hélas ! il a du goût pouf la littérature malsaine des romans de vol et d’assassinat, et il est abonné au journal l'Omnibus. On n’est pas parfait !

Cette boutade projeta un reflet de gaieté sur le visage de mademoiselle Herbault.

Quelques heures plus tard, Félix, à’cheval, en grande toilette, suivi de son groom vêtu d’une élégante livrée, sortit de la Roseraye, entra dans Orhec, et prit la rue de Livarot. Là seulement une inquiétude s’empara de son esprit. 11 se demanda s’il ne manquait pas aux con-

venances en accomplissant une démarche quelque peu solennelle le jour même de l'accident qui avait atteint sou compagnon de chasse et attristé la nouvelle demeure de madame de Mervilly. Comme il s’adressait cette question avec une certaine anxiété, il vit trois personnes au bout de la rue, et il les reconnut aussitôt. C’étaient la baronne? Valentine et Didier. Il allait piquer des deux et les joindre, lorsqu’il remarqua que le groupe char- ' niant tournait à droite pour s’engager dans un joli chemin vert, qui serpente entre deux talus couronnés de baies vives, sous l’ombrage frais et léger des trembles, des coudriers et des ormeaux. 11 était évident pour notre cavalier que ses nobles amis voulaient faire une promenade, ce qui indiquait que le baron ne souffrait point de sa blessure. Duhautbois se sentit rassuré ; son scrupule se dissipa; il se raffermit dans sa résolution, gravit le coteau, et arriva devant le domaine de Rechignevoisin.

Un vieux mur crénelé, couvert de plantes parasites, un fossé profond, herbeux, plein de flaques d’eau verdâtre ; un pont-levis à demi vermoulu, immobile depuis un siècle, aboutissant à une porte massive, ornée d’nn écusson et flanquée d’une longue chaîne de fer, tel était l’aspect extérieur de l’habitation de mademoiselle Yseult.

Félix descendit de cheval et jeta la bride à son domestique. Il fît ensuite quelques pas en avant, puis il donna le branle à une cloche qui retentit avec la sonorité d’un beflroi. Après deux ou trois minutes de silence, un battant roula sur ses gonds, et dame Pélagie montra sa taille petite et replete, sa figure vieillotte et embéguiné dans l’ouverture, dont elle sembla défendre l’accès. i

Duhautbois salua cérémonieusement la respectable ca-

mériste, et la pria (le prévenir sa maîtresse qu’il sollicitait l’insigne faveur de la voir.

— Mademoiselle de Rechignevoisin est dans son oratoire, répondit d’un ton claustral dame Pélagie. Entrez, monsieur. Tous voudrez bien attendre dans la salle des ancêtres que ma maîtresse ait terminé son oraison.

Félix déclara que le temps lui paraîtrait court en compagnie des illustres aïeux dont les portraits imposants animaient le salon du vieux manoir. Dame Pélagie tira une révérence pour témoigner qu’elle était satisfaite du compliment adressé aux ancêtres dont elle venait de parler. Cette satisfaction devait être d’autant plus vive que la fidèle servante n’était guère habituée aux délicatesses d’un si respectueux langage, car la morgue aristocratique et l’humeur revêche de mademoiselle de Rechignevoisin avaient indisposé depuis longtemps contre elle aussi bien la bourgeoisie de la ville que les familles nobles de la campagne, et elle recevait rarement une visite, surtout une visite pleine de déférence comme l’était celle de Duhautbois. Madame de Mervilly, Yalentine et Didier, dont l’esprit indulgent avait toujours fait l’admiration du pays, étaient seuls parvenus à conserver avec la difficile vieille fille des relations de bon voisinage et de sincère amitié.

Dame Pélagie ferma avec soin la porte au verrou, puis elle guida le rare visiteur.

Ils traversèrent une cour d’un aspect peu féodal, sorte d’herbage à l’ombre d’une plantation symétrique de pommiers, et ils arrivèrent devant une tour en ruine, débris d’un vieux donjon tout brodé de lierre, de vigne vierge et de scolopendre. Félix s’arrêta et se tint une minute en contemplation.

— Toujours superbe 1 murmura-t-il, mais assez haut pour que son guide l’entendît.

MADEMOISELLE DE GHAMPROSAY

— C’est la gloire de n^tre demeure, dit avec fierté dame Pélagie. Le reste est peu de chose en comparaison.

En effet, ce qui était resté debout du vieux manoir consistait dans l’aile droite de l'ancien corps de logis, avec deux tourelles en nid d’aronde. Cette construction, dans le style ogival tertiaire du quinzième siècle, avait subi de maladroites restaurations, qui en altéraient sensiblement le caractère primitif et en rendaient l’aspect mesquin. Par une bizarre inconséquence, mademoiselle Yseult de Reehignevoisin, si orgueilleuse de son origine, se montrait toujours très-économe de son argent lorsqu’il s’agissait de réparer les délabrements ou de relever le lustre de l’antique domaine paternel. Il est vrai que cette réserve dans la dépense ne l’empêchait pas d’être généreuse lorsqu’une circonstance émouvante et solennelle la sollicitait.

La vieille servante introduisit Duhautbois dans la salle des ancêtres, vaste pièce carrelée de marbre blanc et noir, de plain-pied avec le sol, prenant jour par quatre fenêtres, dont deux s’ouvraient sur le préau de l’entrée, et les deux autres sur un petit bois qui s’étendait derrière la maison. Un meuble sculpté, écussonné, couvert en velours jaune d’Utrecht, des tentures de même étoffe, une pendule incrustée de cuivre, trente portraits de famille représentant des châtelains et des châtelaines, des abbés et des abbesses, des chevaliers bardés de fer et des gentilshommes de cour brillamment parés, remplissaient cette salle, y répandant comme un parfum des siècles écoulés, et lui communiquant un air à la fois rigide et majestueux.

— Mademoiselle sera ici dans un instant, dit dame Pélagie à voix presque basse, ainsi qu’on parie dans un lieu saint.

Puis elle tira une nouvelle révérence, moins cette fois pour saluer Félix que pour rendre hommage aux aïeux, et elle disparut.

Duhautbois connaissait le salon dans lequel il venait d’entrer. Il y avait été reçu déjà, et ne devait point être surpris de ce qu’il y voyait. Cependant, son imagination était disposée de telle sorte qu’il ne put se défendre d’une sensation quasi religieuse en se retrouvant au milieu de ce musée du souvenir, dont les images, comme autant de fantômes des anciennes légendes, semblaientle regarder fixement.

La porte de la salle s’ouvrit, et mademoiselle de Rechignevoisin s’avança vers lui, aussi droite, aussi imposante que les trente portraits de sa race pendus aux panneaux du salon. Après avoir indiqué un siège à Félix, elle prit place dans un grand fauteuil armorié, et elle commença l’entretien par un remerciment au sujet de la bourriche de gibier qui lui avait été remise le matin même. Il y avait dans son attitude et son accent, tandis quelle remerciait, cette dignité protectrice des seigneurs du bon vieux temps qui recevaient une redevance à laquelle ils avaient droit. Duhautbois ne songea guère à s’en formaliser.

— Je suis toujours heureux, mademoiselle, réponditil, de vous prouver, dès que je suis à Orbec, mon vif désir de vous plaire et mon empressement à vous offrir moi-mème l’hommage de mes respects.

— Oui, oui, je sais, monsieur, que vous êtes un digne jeune homme, ayant de bons principes et de louables sentiments, sachant vénérer ce qui est vénérable. Je vous en félicite d’autant plus que vos relations en ce pays ne sont pas toutes de nature à vous entretenir dans de saines idées. Par exemple, ce M. Herbault, l’ancien associé de votre père...

— Est un homme très-estimable 1 repartit vivement Félix. Nous ne pensons pas de même, c’est vrai, mais je ne dois pas moins lui rendre cette justice qu’il a de grandes qualités.

— J’ai peine à le croire; mais ce dont je suis sûre, c’est qu’il a la réputation d’être un contempteur de la noblesse, un démocrate, un jacobin, et je le déteste cordialement.

La vieille fille acheva celte phrase d’un ton si sec que Duhautbois en fut intimidé. Il ne voulut pas néanmoins déserter la cause de son hôte de la Roseraye, et, quoiqu’il lui fût pénible de voir la conversation si mal engagée dès le début, il répliqua avec une douceur insinuante :

— Vous oubliez, mademoiselle, que si la propriété de Mervilly a été payée le prix qu’elle vaut, on le doit à l’intervention toute spontanée, toute généreuse de l’honorable manufacturier. Cela n’indique-l-il pas que M. Herbault a du cœur et que ses opinions ne sont pas si noires qu’elles en ont l’air?

— Peuh ! la vanité bourgeoise a trouvé son compte dans cette affaire, en humiliant par une adroite libéralité l’orgueil aristocratique. D’ailleurs, votre fabricant ne sera-t-il pas bien récompensé de ce qu’il a fait? Ne va-t-il pas pouvoir se prélasser avec ses écus dans le beau domaine de Mervilly?

— Ohl je vous assure que telle n’est point son intention. 11 a déclaré qu’il ne changerait nullement sa manière de vivre, et qu’il continuerait à n’habiter que sa maison du chemin de Lisieux.

— C’est ce que nous verrons! Moi, je ne puis admettre que votre M. Herbault, en poussant les enchères, n’ait pas eu quelque arrière-pensée impertinente. Je ne serais pas surprise môme qu’il cachât au fond de cette

MADEMOISELLE DE CFIAMPROSAY

acquisition un projet plus ou moins hétéroclite, qui ne tardera pas à nous être révélé. Mais brisons sur ce sujet, selon moi, peu édifiant et peu récréatif.

Félix fut tenté de répondre que ce n’était pas lui du moins qui l’avait entamé; mais il craignit, par une observation ayant l’apparence d’un reproche, de nuire au motif secret qui l’avait amené, et il demeura silencieux.

Yseult reprit la parole pour demander à Duhautbois s’il avait déjà vu la famille de Mervilly.

— Oui, mademoiselle, répondit-il. J’ai même chassé ce matin avec le baron, et c'est de notre chasse que provient le gibier que j’ai eu le bonheur de vous offrir.

— Vous n’avez pas longtemps battu les guérets, Didier et vous.

— Un accident a malheureusement interrompu notre partie.

— Qu’est-il donc arrivé?

Félix raconta comment le baron s’était blessé. Mademoiselle de Rechigne voisin devint toute tremblante et se leva brusquement.

— Ah lie pauvre amil s’écria-t-elle avec un accent de douleur et d’effroi. Mais il a failli se tuer! Maudite soit la chasse! Je codrs rue de Livarot!

S’apercevant que Duhautbois restait assis :

— Eh bien! monsieur, reprit-elle, qu'attendez-vous!

— J’attends, mademoiselle, que votre agitation bien concevable se soit un peu calmée pour vous dire qu’il est inutile d’aller en ce moment chez madame de Mervilly.

— Pourquoi?

— Parce qu'elle est sortie avec son fils et mademoiselle de Champrosay.

— Ah!... Mais alors la blessure du baron n’a aucune gravité ?

MADEMOISELLE DE CIIAMPROSAY 171

— Aucune... S’il n’en était pas ainsi, les convenances m’eussent empêché de vous rendre visite aujourd’hui.

— C’est juste, et vous me rassurez. J’attendrai doue quelques heures, pour être certaine de rencontrer chez eux, la baronne, Yalentine et Didier... Maintenant, ajouta la vieille demoiselle, dites-moi ce que vous pensez de l’état de madame de Mervilly. Hier, elle m’a paru plus souffrante qu’elle ne voulait l’avouer. Vous l’avez sans doute vue ce matin : quelle a été votre impression?

Duhautbois hocha la tête tristement.

— Pauvre grande dame 1 dit-il avec un soupir. J’ai peur que la force, sinon le courage, ne lui manque bientôt pour supporter sans fléchir les rigueurs de son sort.

— Je le crains aussi!... Et mademoiselle de Champrosay, comment jugez-vous qu’elle accepte la condition humiliante où la voilà réduite, la malheureuse enfant?

Cette question devait être agréable à Félix, car elle lui offrait une transition facile pour aborder le sujet dont il était préoccupé. Aussi répondit-il en s’animant : .

— Mademoiselle Yalentine m’a semblé aussi vaillante que possible. Elle rehausse par la grâce et la dignité les occupations vulgaires auxquelles elle se soumet. Il n’en est pas moins triste de voir une si belle et si aristocratique personne obligée de faire le ménage et de préparer les repas.

— Cela est navrant, en effet ! cela m’irrite au dernier point ! Si j’étais homme et riche, je voudrais faire cesser cet abaissement d'une jeune fille de si haute naissance et de si grande distinction.

— Que feriez-vous?

— Je l’épouserais, vive Dieu 1

Une étincelle de joie traversa le regard de Félix. 11 se

recueillit un instant; puis d’un air enthousiaste et d’un ton résolu :

— Mademoiselle Yseult de Rechigne voisin, dit-il, il est un homme, jeune encore, possédant plus d’un million, qui ambitionne sincèrement de s'unir à celle qui vous inspire un si touchant intérêt. Il se ferait un devoir et un honneur de racheter en partie l’ancien patrimoine de Champrosay, qui va être mis en adjudication, de relever ainsi la fortune de l’illustre maison. à laquelle Userait si heureux de s’allier. Eh bien, il dépend de vous d’aider à l’accomplissement de ce projet, d’affranchir mademoiselle Valentine de la sujétion que lui impose la ruine de sa famille adoptive, de lui rendre, en un mot, une existence digne de sa noblesse, de son esprit et de sa beauté. Daignerez-vous concourir à ce but?

— Sans doute, déclara la vieille demoiselle; mais d’abord je veux savoir qui se présente pour solliciter la main de mademoiselle de Champrosay.

— Moi ! balbutia Félix en s’inclinant.

Lorsqu’il releva la tête, il resta tout stupéfait à la vue du changement soudain qui avait transformé l'attitude et la physionomie d’ Yseult, dont le buste s’était roidi, dont le visage avait revêtu une expression de froid dédain. #

— Vous? dit-elle durement. Est-ce vraiment de vous qu’il s’agit?

— Mais... oui... articula Duhautbois , inquiet et troublé.

Mademoiselle de Rechignevoisin ne répliqua pas tout de suite : elle se leva, fit lentement le tour du salon, et parut interroger d’un coup d’œil chacun des portraits de famille qui l’entouraient; puis, sévère et hautaine, elle s’arrêta devant Félix, qui attendait, debout, triste et confus.

MADEMOISELLE DE CHAMPROSAY 1 T:t

— Monsieur Duhautbois, dit-elle d’un ton violent, quoiqu’elle s’efforçât d’adoucir un peu l’âpreté de sa voix, je me plais à croire que vous ne vous êtes pas rendu un compte exact de la gravité de votre communication. Je me refuse à penser que vous m’ayez crue capable de vous accorder mon concours pour faire réussir l’étrange projet de mariage que vous avez conçu. En vérité, vous me connaissez bien mal, si vous avez pu espérer un seul instant que je me déciderais à favoriser une mésalliance. Mais vous ignorez donc, jeune homme, que je me suis résignée au célibat plutôt que de déroger en me mariant? J’ai repoussé les avances de plus de dix .hobereaux dont les parchemins de fraîche date ne suffisaient point à ma fierté de race... 11 y a mieux encore peut-être 1 Trois de mes parentes vinrent un jour à moi : elles étaient orphelines et pauvres, mais jeunes et belles. Je pouvais, sans les doter, les unir à des bourgeois enrichis. J’ai mieux aimé partager ma fortune avec elles, m’appauvrir enfin, et leur donner pour époux de vrais gentilshommes n’ayant que la cape et l’épée, comme on disait jadis... Et j’irais après cela, reniant le culte des aïeux, repoussant les principes de toute ma vie, engager la baronne de Mervilly à placer dans votre main la main de mademoiselle Valentine de Champrosay! jamais, monsieur 1 jamais ! Si j’étais assez oublieuse de mes devoirs pour consentir à vous seconder, les grandes figures qui nous regardent en ce moment prendraient une voix pour me reprocher mon inconséquence et ma trahison !

L’éloquente vivacité de cette tirade anéantit Duhautbois. En faisant sa démarche auprès de mademoiselle de Hechignevoisin, il s’était attendu assurément, à quelques objections plus ou moins disgracieuses, mais il avait été loin de croire qu’il recevrait un refus catégorique et même indigné. Aussi eut-il besoin de toute son énergie

pour vaincre la stupeur mêlée d’humiliation dont il se sentait paralysé.

Il ne s’était pas encore rendu maître de lui, lorsque la vieille fille sembla s’émouvoir du coup qu’elle avait porté, et voulut par un léger seutiment de compassion en amoindrir l’effet.

— C’est bien entendu, mon cher monsieur, reprit-elle sur un ton d’aménité aigrelette; ne comptez point sur moi pour remplir le rôle que vous avez eu la bizarre inspiration de me réserver. Mon caractère s'oppose absolument à ce que je sois l'intermédiaire officieux qu’il vous faut. Cependant, je me hâte d’ajouter que si mes idées avaient dû fléchir un instant, c’eût été dans la circonstance qui se présente, car vous êtes le seul jeune homme sans naissance et sans distinction héraldique, auquel je rendrais volontiers service en toute autre occasion.

Ce liniment adîmcit en effet l’acuité de la blessure faite à l’amour-propre de Duliautbois. Il s’excusa de n’avoir pas compris plus tôt ce qu’il y avait d’inadmissible dans la démarche qu’il venait de tenter, exprima le regret de n’ètre pas né sous une brillante constellation, et prit tristement congé de mademoiselle de Rechignevoisin, qui le reconduisit jusqu’au seuil de la salle des ancêtres, où elle le salua d’un air majestueux.

Dame Pélagie parut. Elle précéda le visiteur dans l’avenue qui menait à la grande porte. Comme elle arrivait devant la vieille tour chargée de verdure, elle s’arrêta, croyant que celui qu’elle guidait allait se remettre à contempler le séculaire donjon ; mais elle se trompait : il ne songea pas même à le regarder, continua rapidement sa marche, et sortit de l’habitation sans répondre par un salut à la révérence que la respectable camériste lui adressait.

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