‹ Les Honnêtes gens. Mademoiselle de ChamprosayChapitre 2 sur 3 · en-ôgI · texte numérisé non relu

en-ôgI

Il se mit en selle et s’éloigna.

— Décidément, se disait-il tandis qu'il descendait la colline du chemin de Livarot, tout n'est pas couleur de rose dans les relations de la bourgeoisie avec la noblesse, et le papa Herbault n’a pas tout à fait tort de craindre et d’éviter l’orgueil des patriciens.

Un instant après, il reprit :

— Mais, bah ! il y a peu d’Yseult de Rechignevoisin dans le monde aristocratique. Quelle différence, par exemple, entre cette arrogante vieille fille et la gracieuse madame de Mervilly! Réflexion faite, je présenterai moi-même ma demande à la baronne. C’est ainsi que je réussirai.

Sur le point de franchir la rivière en traversant le pont qui donne accès rue de Livarot, il aperçut, vers la gauche, l’ouverture du sentier ombreux et charmant dans lequel s’était engagé le baron en compagnie de sa mère et de mademoiselle de Champrosay. Il prit cette direction, et chemina bientôt sous un dais de feuillage que le soleil oblique dorait délicatement de ses rayons suaves et frais. 11 y avait dans l’air des arômes vivifiants d’herbe et de fleurs, dans la verdure des concerts sonores de voix d’insectes et d’oiseaux. Grâce à la douce influence de ce repli bocager, Duhautbois oublia l’impertinent accueil que lui avait fait mademoiselle Yseult de Rechignevoisin.

Parvenu dans un petit carrefour, devant une croix de bois plantée sur un tertre à l’ombre d’un quinconce de tilleuls, il s’arrêta. Là se croisaient plusieurs chemins caillouteux et resserrés entre deux haies, les uns grimpant sur un coteau, les autres descendant vers la vallée. Après une minute d’hésitation, notre cavalier s’engagea dans un sentier qui déclinait en serpentant, et au bout duquel on entrevoyait, derrière un rideau de peupliers, la manufacture de M. Iierbault.

Comme il venait de faire halte près de la porte à claire-voie qui défend de ce eôté l’entrée de la fabrique, il entendit un bruit de pas, à proximité, dans une allée du jardin qui entoure l’établissement industriel, et il perçut distinctement ces mots :

— Je vous prie, madame, de m’accorder quelques minutes d’entretien particulier. Je me décide à tenter auprès de vous une démarche qui vous paraîtra sans doute irrégulière dans la forme et très-grave dans le fond ; mais je suis un homme de premier mouvement, et j’ai l’habitude d’aller droit au but dès que j’ai résolu d’agir. Je réclame donc toute votre indulgence, et je sollicite de nouveau votre attention.

— Je vous écoute, monsieur. Vous pouvez être certain que mes meilleurs sentiments vous sont acquis.

Félix, stupéfait, se pencha sur le cou de son cheval, et vit M. Herbault entrer et disparaître dans une charmille avec madame de Mervilly.

Une demi-heure plus tôt, et tandis que la baronne, Valentine et Didier se promenaient à travers les ondulations du sentier verdoyant, ils avaient rencontré Clotilde

Digîtizëd"by C iOiv

qui revenait de chez Manuel, le contre-maître malade, qu’elle avait soin de visiter chaque jour. A la vue du baron, le bras en écharpe, un peu pâle, mais ferme et souriant, un rayonnement de bonheur avait éclairé les traits de mademoiselle Herbault.

— Ah! monsieur, s’était-elle écriée, quel douloureux saisissement j’ai ressenti, quand j’ai oui-dire que vous aviez reçu à la chasse un coup mortel.

— Dieu merci! je n’ai eu qu’une égratignure, avait répondu le baron après avoir remercié la jeune fille de l’aimable sollicitude qu’elle lui témoignait.

— Retournez-vous à la Roseraye, ma belle enfant, avait demandé la baronne.

— Oui, madame, en passant par l’enclos de la manufacture, ce qui abrège le trajet.

Madame de Mervilly avait aussitôt exprimé le désir de voir l’intérieur de la fabrique qu’elle ne connaissait qu’extérieurement, et qu’on citait comme un modèle de prévoyance hygiénique et de parfaite installation.

On s’était alors mis en marche, et l’on avait pénétré dans l’enceinte de l’établissement industriel.

En apercevant sa fille avec les trois personnes qui l’accompagnaient, le manufacturier s’était ému malgré lui. Cependant, à la prière de la baronne, il n’avait pas hésité à faire lui-même les honneurs' de la manufacture. Mais à peine madame de Mervilly avait-elle parcouru quelques ateliers, qu’elle s’était sentie suffoquée par la chaleur, étourdie par le vacarme assourdissant des métiers, et qu’elle avait accepté le bras de M. Herbault pour aller respirer le grand air du jardin.

C’est alors que Félix était arrivé devant la porte à claire-voie, et qu’il avait vu le fabricant se réfugier avec la baronne sous un berceau de charmille, au milieu duquel s’élevait un banc de gazon.

Madame de Mervilly prit place sur le siège rustique. M. Herbault, lui, préféra rester debout, et commença ainsi :

— 11 y a un instant, je ne me doutais guère, madame, que je me résoudrais à vous faire une confidence et à vous soumettre une proposition. Cette confidence et cette proposition sont d’une nature si peu conforme aux bienséances mondaines, aux usages établis, que je suis tout surpris, tandis que je parle, de ma persistance à vouloir vous les adresser. Le mobile qui m’anime est, il est vrai, digne d’éveftler votre intérêt, car il contient, j’ose le dire, un sentiment qui n’est pas sans une certaine générosité.

— Je vous connais assez , monsieur, déclara la baronne, pour être bien sûre que votre conduite en cette circonstance vous est dictée par une touchante inspiration.

— Je vous rends grâces, madame, de votre bonne opinion à mon égard, et je me hâte d’aborder le sujet qui motive cet entretien.

Il y eut cependant une pause qui prouvait queM. Herbault avait besoin de faire un effort sur lui-même pour continuer. «

— Madame la baronne, reprit-il d’un ton ferme jusqu’à la roideur, ma*fille est sérieusement éprise de votre fils. Clotilde aime de toute son âme monsieur Didier de Mervilly : voilà ma confidence!... Quant à ma proposition, la voici : Qu’une union se réalise entre elle et lui, et je vous restitue avec joie Mervilly; car cette propriété, accrue de deux ou trois fermes des environs, composera la dot de mon enfant... Vous voyez, madame, ajouta-t-il, que ma démarche est contraire aux règles les plus simples du savoir-vivre, et pourtant je n’ai pas craint de l’accomplir, dans le double espoir de rendre

ma fille heureuse selon son cœur et de vous refaire autant que possible la douce et riante existence à laquelle vous avez renoncé avec tant de courage et d'abnégation.

Cette ouverture inattendue impressionna diversement l’esprit de la baronne; elle tressaillit d’abord, tant la perspective soudaine de posséder à nouveau Mervilly la pénétrait d’une vive émotion; puis elle s’étonna delà manière brusque et insolite dont le fabricant lui offrait de marier sa fille avec le baron. Elle se sentit alors un peu froissée du soin qu’il avait eu de signaler les avantages résultant pour elle et son fils de l’accomplissement d’une telle union. Enfin elle réfléchit un instant, et un soupçon lui vint qui mit sur ses lèvres un sourire moqueur. '

— Je comprends tout maintenant! se dit-elle avec ironie. Le millionnaire a résolu de blasonner son opulence, et ses élans généreux n’ont eu d’autre intention que de préparer une alliance entre les Herbault et les Mervilly. Que les voilà bien tous, ces bourgeois enrichis, ces rigides démocrates! Dès qu’ils voient poindre une occasion de s’apparenter à la noblesse, ils la saisissent avec un empressement qui ne conserve pas même les apparences de la bonne grâce et de la dignité. Avec moins de franchise et de modestie, M. Herbault n’est assurément qu’un Félix Duhautbois.

Le manufacturier aperçut le reflet railleur dans les yeux de la grande dame, et surprit l’idée caustique qui la préoccupait. 11 se redressa fièrement, ses bras se croisèrent sur sa poitrine, sou regard étincela.

— Je vous jure que vous vous trompez, madame! dit-il d'une voix qu’accentuait un léger frémissement d’orgueil. Oui, vous vous méprenez au dernier point, je l’affirme sur l'honneur, en m’attribuant dans le secret

de votre pensée une préméditation digne de M. Jourdain, le ridicule personnage de la comédie de Molière. Certes, la bourgeoisie riche de notre temps compte un bon nombre de pères de famille assez sots pour vouloir envelopper une dot dans de vieux parchemins, assez imprudents pour ambitionner de mettre au front d’une fille bien-aimée quelque tortil de baron ou quelque couronne de comte, au risque de voir ce front chéri saigner tôt ou tard sous les aspérités du brillant joyau. Eh bien 1 croyez-moi, je ne ressemble pas le moins du monde à ces gens-là, et si ma conduite ici parait exactement la même que la leur, c’est une vaine illusion qui n’aurait pas dù tromper une personne de votre intelligence et de votre esprit.

Madame de Mervilly était trop franche pour contester la pénétration de M. Herbault. Elle avo.ua même qu’il l’avait vraiment surprise en flagrant délit de malignité. *

— Je vous félicite de votre finesse d’observation, ditelle. Vous avez deviné juste ce qu’à tort sans doute je me permettais de penser de vous tout à l’heure. 11 est vrai, — et vous le reconnaissez vous-mème, — que mon opinion était naturelle, puisque je n’ai fait que vous supposer un penchant assez répandu dans la classe moyenne et opulente à laquelle vous appartenez.

— Je ne veux pas, madame la baronne, reprit avec animation le manufacturier, qu’il vous reste le moindre doute sur mes sentiments. Je n’ai nulle envie de passer à vos yeux pour une manière de bourgeois - gentilhomme, car j’ai.mou orgueil, moi aussi! Et si vous êtes fière à juste raison de votre origine aristocratique, j e ne le suis pas moins de mon point de départ plébéien. Chacun de nous a sa gloire : vous êtes la fille d’une race de preux; moi, je suis l’enfant de mon travail et de

mes œuvres. En toute conscience, je n’échangerais pas l’honorabilité de ma vie et de mon nom contre l’existence resplendissante et les titres fastueux d’un duc et pair.

— Mais alors, monsieur, quel mobile vous porte à me proposer d’uuir mademoiselle Herbault au baron de Mervilly ?

— Eh! madame, je vous le répète : Clotilde aime M. Didier! Cet aveu, je l’ai reçu ce matin même, et j’en ai ressenti la plus violente contrariété, en dépit de mon estime et de mon admiration pour votre fils. Aussi ai je déclaré à ma fille, au risque de lui briser le cœur, qu’elle devait abandonner tout espoir, résolu que j’étais à ne faire aucune démarche auprès de vous et à ne jamais accorder mon consentement. Jugez maintenant si je ressemble à un monsieur Jourdain, et si j'ai pu avoir l’ambition d’aristocratiser ma fortune en m’alliant à une famille noble, voire même à la vôtre, qui possède mieux que des armoiries, car elle a ce qui m’euthouisame le plus : l’éclat d’une héroïque probité.

La baronne tendit la main à M. Herbault. Toute trace de moquerie avait disparu de ses traits. Elle avait l'air atteudri et sérieux.

Pardonnez-moi, dit-elle. Je confesse que je me suis trompée, et que j ai eu tort de vous croire auitné d’une préoccupation vaniteuse. Je vous rends pleine justice à présent; il ne m arrivera plus de méconnaître l’élévation de votre caractère et la sincérité de vos opinions.

Le manufacturier prit aussitôt dans ses deux mains un peu rudes la main douce et fiue de madame de Mervilly, et la pressa respectueusement.

— Ce sont là de bonnes paroles, dit-il; elles me font le plus vif plaisir. Je suis touché surtout de voir que vous ne reprochez pas à ma conduite de contredire mes

principes ,et mes déclarations, car enfin je viens de donner un démenti à mes idées libérales et de trahir l’engagement que j’avais pris de ne rien faire pour amener une union entre ma fille et votre fils. Que vous dirai-je, madame? C’est un chapitre à ajouter au grand livre des contradictions humaines. J’adore mon enfant; l’explication de ma conduite imprévue est tout entière dans ce mot. Cent fois je me suis répété depuis ce matin que j’avais eu raison de parler sévèrement à Clotilde; je ne me suis pas moins senti triste et mécontent de lui avoir causé un chagrin. Aussi, comme je subis aisément l’impulsion de la spontanéité, n’ai-je pu me défendre, en me trouvant seul avec vous, du désir de provoquer moimème un mariage contre lequel, il y a quelques heures à peine, je m’étais très- énergiquement prononcé. Et d’ailleurs, laissez-moi vous le redire, vous êtes pour beaucoup dans cette conversion de mes idées. 11 m’a paru, en effet, qu’il ne vous déplairait point de reprendre possession de Mervilly , que vous regrettez sans doute beaucoup plus qu’il ne vous convient de le montrer.

En s’exprimant ainsi, il appuyait son regard sur le visage de la baronne, et remarquait que ses joues étaient amaigries, ses yeux demi-éteints , ses cheveux grisonnants. Elle était devenue pensive et ne répondait pas.

M. Herbault reprit : .

Pourquoi ce silence, madame, et que dois-je en

augurer? Vous faut-il le temps de réfléchir, d’interroger votre fils avant de prendre une résolution? Soit. J’attendrai.

Madame de Mervilly hocha la tète : il y avait de la mélancolie en elle ; ses paupières s’étaient abaissées comme si elle eût craint de laisser voir le reflet d’une larme. Elle répondit enfin d’un ton calme et doux :

Digitfzed by Goc

— Il m’eût été agréable, mon cher monsieur, de vous donner en cette circonstance une preuve de gratitude et d’affection. Mais cela m’est tout à fait impossible ; et, quoique votre confidence ait flatté mon amour-propre maternel, quoique vos excellentes intentions aient souri à mon vieux cœur, je me vois obligée de vous paraître ingrate, car je ne puis accepter votre proposition.

— Refusez-vous de me dire pourquoi?

— Non. Je vous dois le motif qui m’empêche de mettre la main de mademoiselle Clotilde dans celle de mon fils. Ce motif est péremptoire; le voici : le baron de Mervilly et mademoiselle de Champrosay s’aiment depuis longtemps. Je les ai fiancés l’un à l’autre ; ils se marieront dès que Didier aura obtenu une place, un emploi, une position, qui lui permettra de vivre honorablement.

— J’aurais dû m’en douter! exclama M. Herbault. Ce projet d’union entre mademoiselle Valentiüe et votre fils est si naturel ! Je comprends donc à merveille votre fin de non-recevoir, et je suis convaincu que ma fille la comprendra aussi bien que moi.

— Pauvre enfant ! murmura la baronne. Ah ! je vous l’affirme, monsieur, ajouta-t-elle tout haut, si mademoiselle de Champrosay, cette admirable personne q«e je chéris de tout mon cœur, ne devait pas devenir la femme de Didier, c’est votre charmante Clotilde que je choisirais pour la donner à mon fils.

— Voilà un mot ravissant! Je le répéterai, n’en doutez pas, car il renferme une consolation... Et maintenant voulez-vous essayer encore de faire la visite de mes ateliers?

— Oui. Je me sens forte. Allons.

La baronne se leva; elle s’appuya cette fois avec un gracieux abandon sur le bras du manufacturier. Comme

tous deux passaient sous l’arcade de verdure formant l’entrée de la charmille, ils rencontrèrent mademoiselle de Champrosay.

Yaleutiue était étrangement pâle, mais une légère nuance de carmin colora sou visage dès qu’elle se vit en présence de madame de Mervilly et de M. Herbault.

— J’étais inquiète, et je vous cherchais, dit-elle avec une certaine oppression, d’ailleurs facile à expliquer.

— Rassurez-vous, ma belle, répondit la baronne. Je suis entièrement remise de ma petite indisposition. Aussi vais-je reprendre ma promenade à travers la manufacture... Où est mon fils?

— En compagnie de mademoiselle Clotilde. Il ne se lasse pas d’admirer l’ingénieuse puissance des machines et les superbes dispositions de l’établissement.

— Ohl cela ne me surpreud pas! dit madame de Mervilly. 11 a les goûts de son père, qui aimait l’industrie jusqu’à la passiou.

Elle aurait pu dire « jusqu’à l’imprudence, » mais l’excelleute femme ne songea pas même à adresser ce reproche à la mémoire de sou époux.

Tandis qu'elle se dirigeait avec M. Herbault et Yalentine vers les ateliers, un homme, qui s’était caché derrière la charmille, apparaissait. C’était Félix Duhautbois. 11 n’avait pu résister à la tentation d’entendre ce que le manufacturier voulait confier à la baronne, et, malgré les murmures de sa conscience, il avait mis pied à terre, avait renvoyé son domestique avec les chevaux, et s’était glissé sans bruit dans un repli de verdure, d’où il avait pu distinguer nettement la voix des deux interlocuteurs.

— Ainsi, plus d’espoir ! exhala-t-il dans un soupir... C’est égal, si j’avais su que le baron dût épouser mademoiselle de Champrosay, je ne me serais pas mis dans

le cas d’esFuyer les rebuffades de cette orgueilleuse Yseult de tteehiguevoisin.

11 rejoiguit alors les trois personnes qui s’éloignaient, et les atteignit au moment où elles allaient entrer dans la filature. Il expliqua brièvement son arrivée, et béait le hasard qui lui faisait rencontrer madame de Mervilly et mademoiselle Valentiue.

— Où doue est Didier? ajouta-t-il.

— Sans doute dans les ateliers du tissage mécanique, répondit M. HerbaulL

On s’engagea dans l’atelier de l'épluchage et du louvetage, où il ne s’agit que d’étendre la laine à la main et de la présenter aux machines qui la battent et la nettoient; mais on n’y resta qu’un instant, car, malgré une forte ventilation qui rejetait au dehors la poussière et les détritus, l’air était si épais, l’odeur de l’huile si désagréable, qu’on y respirait difficilement. On passa ensuite dans l’atelier des préparaiions, c’est-à-dire de la carderie, de Y étirage et du doublage ; vaste atelier, bien aéré, rempli de machines espacées largement, dont l’inconvé-nient unique consiste d’ordinaire eu une température sèche de plus de vingt degrés. La baronne et sa compagne prirent un certain intérêt au travail des ouvrières qui présentaient à la carde la laine enroulée sur des cylindres, surveillaient attentivement la marche des machines, et rattachaient avec prestesse les nattes qui s’étaient rompues. Tout à coup Félix poussa un cri et attira vivement à lui mademoiselle de Champrosay.

— Qu’est-ce donc? demanda toute tremblante madame de Mervilly.

— Qu’y a-t-il? s’écria M. Herbault.

Yalentiue regarda Duhautbois avec un calme mêlé d’étonnement.

— J’ai ressenti une peur affreuse, répondit Félix très-

ému, car un terrible accident a failli se produire. La robe de mademoiselle de * Ghamprosay a été sur le point d’être saisie dans l’engrenage qui donne le mouvement à la machine près de laquelle nous sommes arrêtés.

— Comment se fait-il que cet engrenage ne soit pas

enfermé dans une boite? interrogea le manufacturier avec agitation. •

— La boîte s’est détachée ce matin, dit une soigneuse de carderie. Le menuisier n’est pas 'encore venu pour la rétablir.

— Qu’on aille le chercher à l’instant! répliqua M. Herbault irrité. Je ne veux pas qu’un engrenage demeure une seule minute sans être entouré.

Un ouvrier, occupé au débourrage et à Y aiguisage des cardes, sortit en courant pour exécuter l’ordre du patron. Celui-ci s’informa aussitôt s’il n’y avait pas dans l’atelier d’autres boites qui exigeaient une réparation. Les ouvriers répondirent négativement.

Il se tourna alors vers la baronne et Yalentine, auxquelles il exprima ses regrets de l’incident qui venait de les troubler.

— C’est la première fois, ajouta-t-il, qu’un engrenage ait menacé quelqu’un dans ma manufacture. Grâce aux mesures de préservation qui ont toujours été prises, je n’ai eu jusqu’à présent aucun malheur à déplorer.

Madame de Mervilly n’était pas encore tout à fait remise de la secousse qu’elle avait ressentie ; quant à mademoiselle de Champrosay, elle s’était rapprochée tranquillement du mécanisme, jet en examinait avec attention les rouages composés d’un système de dents qui entraient' les unes dans les autres avec une violence paisible et une rigidité effrayante.

— Ah! mon cher ange, lui dit la baronne, comment

ne frissonnez-vous pas à la vue de ce monstre de fer qui pouvait vous broyer !

Valentine adressa un coup d’œil bizarre à madame de Mervilly. Un observateur eût peut-être aperçu dans cet éclair du regard une étrange lueur de tendresse exaltée, de courage et de résolution. La belle jeune fille sourit ensuite avec une grâce pleine de sérénité.

— Je ne m’effraye pas aisément, vous le savez, dit-elle. Et d’ailleurs, comme le péril n’existe plus pour moi, grâce à M. Félix, je ne puis que me réjouir de mon salut.

— Oui, vous êtes vaillante, je le reconnais I repartit la baronne. Au moyen âge ou pendant la révolution, vous eussiez peut-être fait une héroïne. Mais de nos jours les femmes ne trouvent plus l’occasion de donner de preuves de bravoure et de chevaleresque dévouement.

— Dans la vie publique, soit! mais dans la vie privée, c’est différent. Que de nobles actions, que de courageux sacrifices, dont l’histoire ne parlera jamais! Faut-il vous rappeler ce que vous-mêmes avez accompli?

— Non. Taisez-vous, flatteuse !

Et madame de Mervilly enlaça la taille élégante de sa compagne, qu’elle entraîna loin de l’engrenage menaçant.

— J’espère bien, mamie, ajouta-t-elle d’un air enjoué, que vous n’aurez point à mettre en œuvre avec nous votre inir<pidité et votre penchant à l’abnégation.

— Qui sait? murmura Valentine, mais si bas que nul ne l’entendit.

Un instant plus tard on entrait dans la partie de la fabrique qui renferme les métiers à filer. Cet atelier, comparé aux deux précédents, semble toujours Un palais, tant il est facile de le tenir propre et de le bien or-

donner. Chaque métier exécute là deux fonctions : d’abord, se lamine et s’étire une dernière fois la laine entre des cylindres qui se meuvent avec vitesse; ensuite, au moyeu d’un chariot qui va et vient rapidement, passent et repassent six ou huit cents broches autour desquelles les fils sont pelotonnés et tordus. Ce travail exige de la part des tileurs une grande présence d’esprit et beaucoup d’activité. 11 est curieux et intéressant. Aussi la baronne et Valentiue prirent-elles plaisir à s’arrêter souvent près des reuvideurs mécaniques (mull- Jenny self-acting) qui avancent et reculent tout seuls avec une merveilleuse régularité.

— Et maintenant rendons-nous dans les ateliers du tissage, dit madame de Mervilly à M. Herbault.

— Ils sont en l'ace, de l’autre côté de l’Orbiquet, répondit le manufacturier. J’ouvre le chemin.

On quitta la filature en sortant par une porte qui donnait sur le bord de l’eau. Entre les deux rives verdodoyantes et ombragées était jeté un pont de bois, non loin d’une écluse dans laquelle tournait une grande roue à aubes qui ajoutait la puissance hydraulique à celle de la vapeur. M . Herbault traversa la passerelle ; la baronne et°Duhautbois en firent autant. Mais mademoiselle de Champrosay demeuia en arrière : elle avait aperçu sur la berge en pente, couverte d’herbes et de fleurettes, des toufl’es de salivaires aux épis pourprés, des iris jaunes, des glaïeuls, et elle s’était arretée pour les cueillir. Tout à coup, taudis qu’elle détachait ces jolies plantes qui avaient fleuri tardivement, sou pied glissa ; elle allait être précipitée dans la rivière, lorsqu’une main robuste la saisit et la retint.

Valentine se retourna ,et reconnut le duc Théobald de Trézel.

— En vérité, monsieur le duc, dit-elle tranquillement,

vous ne pouviez arriver plus à propos. Vous m’avez empêchée de prendre un bain assez dangereux, ce me semble, et je vous en remercie de tout mon cœur.

M. de Trézel garda le silence, mais il y eut dans l’expression de sa physionomie une sollicitude ardente que la jeune tille ne vit pas ou feignit de ne pas remarquer.

En ce moment, la baronne, Félix et M. Herbault arrivaient près d’eux. De la rive gauche, où ils avaient attendu quelques minutes mademoiselle de Champrosay, ils s’étaient aisément rendu compte de ce qui se passait, et ils étaient accourus.

— Mais, malheureuse enfant, s’écria madame de Mervilly, vous voulez donc mourir aujourd’hui?

— Non... pas encore, répondit la jeune fille d’un air réfléchi et enjoué à la fois.

— Qu’est-il donc arrivé déjà? demanda le duc stupéfait.

11 pressait en même temps la main de la baronne et saluait le manufacturier. Celui-ci retraça l’incident de l’engrenage dans la filature. Un frisson parcourut les veines du duc.

— C’eût été affreux 1... murmura-t-il en blêmissant. A propos, reprit-il, il paraît que Didier s’est blessé à la chasse ce matin... Ce n'est point grave, n’est-ce pas?

— Non, par bonheur 1 répondit la baronne. Mou fils . est ici.

Le duc aperçut alors Duhautbois, qui se courbait profondément devant lui. 11 le félicita de la présence d'esprit dont il avait fait preuve dans la filature, puis il expliqua brièvement sou arrivée. Il s’était rendu rue de Livarot pour remettre à Didier ce qu’il lui avait promis : des lettres de recommandation. N’ayant trouvé que Georgette dans la nouvelle demeure des Mervilly, il s’en était

allé, et avait pris au hasard la direction du chemin de Lisieux, d’où l’on domine le vallon. Parvenu devant la fabrique, il avait cru distinguer dans le jardin la baronne et Valentine, accompagnées de M. Herbault, et il était entré.

— Ce n’est pas la première fois, monsieur le duc, lui dit d’un ton poli mais digne le manufacturier, que vous faites à mon établissement industriel l’honneur d’une visite. Mais aujourd’hui, et après ce qui vient d’avoir lieu sur le bord de l’eau, vous êtes deux fois le bienvenu.

M. de Trézel inclina la tête en signe de remercîment.

Madame de Mervilly passa son bras sous celui de Valentine, et lui dit :

— Je ne vous quitte plus. Vous êtes trop distraite, trop imprudente, pour que je vous laisse ici la liberté.

Çe tournant ensuite vers le duc :

— Nous nous rendons aux ateliers de tissage mécanique , reprit-elle ; venez-vous avec nous ?

Le duc répondit par une geste affirmatif.

Alors la baronne entraîna mademoiselle de Champrosay ; mais celle-ci obligea bientôt sa compagne à faire halte au milieu du pont. Elle se mit à' examiner le site qu’elle avait sous les yeux, et particulièrement la rivière, qui formait en cet endroit un assez vaste bassin bordé de sagittaires, de nénufars et de joncs, entouré d’aunes, de saules et de peupliers.

— C’est charmant ! exclama-t-elle d’un air contemplatif.

— L’eau est limpide et transparente comme celle d’un lac des Pyrénées, observa madame de Mervilly; j’aperçois les cailloux du fond.

— Il y a là pourtant de quinze à vingt pieds de profondeur, dit le manufacturier.

— Beaucoup plus qu’il n’en faut pour noyer Ophélie, repartit Duhautbois.

— Vous entendez, ma belle? reprit la baronne avec un peu d’effarement; si jamais vous revenez ici, méfiezvous ! Ne vous penchez plus sur la berge pour cueillir des fleurs.

Mademoiselle de Champrosay ne parut pas avoir entendu; elle concentrait toute son attention sur le réservoir formé par le barrage de l'écluse. Ses yeux devinrent sombres, ses lèvres s’agitèrent imperceptiblement.

— Et pourtant, si je mourais, se dit-elle, ma bienfaitrice et Didier ne tarderaient sans doute pas à reprendre possession de Mervilly.

Le duc s’était approché d’elle ; il la regardait en silence avec fixité. Peut-être craignit-elle qu’il ne devinât le secret de ses réflexions, car elle se remit aussitôt en marche, et la première, cette fois, elle franchit le pont.

Les différentes salles du tissage mécanique furent alors parcourues. M. Herbault dirigeait ses hôtes; il leur expliquait les opérations des divers ateliers, opérations qui sont au nombre de quatre : le dévidage, Y ourdissage des chaînes, le parage ou encollage, enfin le tissage proprement dit. Ce fut seulement dans le vaste atelier où s’exécutait ce dernier travail que le manufacturier et les personnes qui l’accompagnaient aperçurent Clotilde et le baron.

Didier était si absorbé dans la contemplation des métiers en mouvement, qu’il ne remarqua point l’approche de ceux qui le rejoignaient. 11 fallut que sa mère lui touchât l'épaule pour qu’il se retournât et la vit. Il est vrai que le vacarme produit par les taquets qui chassent

les navettes avec violence, par les battants qui frappent la trame cent vingt ou cent quarante fois en une minute, était si iufernal qu’il assourdissait complètement. Aussi personne n’essaya-t-il de parler, tant on était sûr que la voix ne dominerait pas le bruit. Le duc et Félix pressèrent la main de Didier, puis chacun devint attentif à l’opération ingénieuse du tissage, où la vapeur fait tout. C’est elle qui lance la navette, qui la ramène et la lance de nouveau ; c’est elle qui enroule l’étoflè sur le cylindre après qu’elle est formée. Quand un fil se casse, elle arrête le métier. Le travail du tisserand est donc très-simple. Il consiste à rattacher les fils qui se brisent et à replacer la courroie sur la poulie, afin que la machine puisse recommencer son évolution. Les femmes, comme les hommes, sont aptes à remplir cette tâche, qui exige bien moins de force que d’attention et d'agilité. De sorte que des ouvriers de l’un et l’autre sexe, également très-habiles, gouvernaient les nombreux métiers autour desquels circulaient en ce moment les nobles visiteurs de la manufacture de M. Ilerbault.

11 vint un instant où le tapage de la salle parut insupportable à la baronne. Elle sortit, et l’on ne tarda pas à la rejoindre dans le jardin.

— Que tout cela est beau et bien aménagé ! disait le baron avec un sincère enthousiasme; quelle exquise propreté! quelle rare élégance ! Cette fabrique réjouit la vue ; elle ne donne point l’idée d’un travail fatigant et dangereux; elle auuonee une activité féconde, bien conduite, rémunératrice des dépenses et des efforts.

— Rien de plus vrai, ajouta madame de Mervilly. Quant à moi, j’ai surtout apprécié les détails qui révèlent la sollicitude du maitre à l’égard du travailleur : d’abord le soin avec lequel les salles sont drainées, ventilées, chauffées en hiver, au moyeu d’appareils nouveaux

MADEMOISELLE DE CHAMPBOSAY

et coûteux; puis la prévoyance qui a placé des stores aux fenêtres pour intercepter le rayonnement direct du soleil, et posé de distance eu distance des robiuets qui distribuent l’eau à volonté. Ouvriers et ouvrières ont chacun une armoire fermant à clef, dans laquelle ils peuvent ranger leurs vêtements du matin et serrer les provisions destinées à leur repas. Tout cf£ ensemble est vraiment digue d’éloge; tout y est utile et bien ordonné; tout y glorifie M. Herbault.

— C’est certain, dit le duc. On en est encore plus convaincu quand on sait que cet établissement renferme une école pour les enfants de la fabrique, qui sont nombreux, et une petite pharmacie pour les malades, qui sont rares. On respecte à la fois ici la santé et la dignité du travailleur.

— Je remplis de la sorte un devoir sacré, répondit M. Herbault; je tiens même un serment.

— Un serment ? répéta Didier.

— Oui, monsieur... Durant ma jeunesse, j’ai travaillé dans une filature étroite, encombrée, malpropre, affligeante à voir. Un jour, au nom de mes camarades, presque tous souffrants, je priai le patron, qui s’était enrichi, d’ordonner quelques réparations pour assainir les ateliers. « Je fais de l’industrie, me répondit-il sèehechement, et non de la philanthropie. — Eh bien! moi, répliquai-je, je jure que, si je deviens jamais le maitre d’une fabrique, je ferai de l’industrie et de la philanthropie en même temps. Je m’efforcerai d’être un industriel humain, et non un méprisable spéculateur. » A ces mots, je quittai la filature pour n’y plus revenir... Depuis lors, ajouta le manufacturier, la chance m’a favorisé, et je me suis souvenu.

— Existence laborieuse, libérale, honnête, bien remplie ! dit Mt de Trézel avec animation.

Puis son front se pencha soucieusement, et son regard se teignit d’un lugubre reflet..

Peut-être songeait-il à son passé.

On arrivait devant la salle de l’école. Ce n'était pas l’heure de l'étude, et personne ne s’y trouvait. La baronne voulut néanmoins y entrer. M. Herbault et Clotilde restèrent seuls pendant quelques minutes dehors.

— Mauvaise nouvelle, pauvre petite ! dit rapidement à sa fille le manufacturier.

Et il lui apprit le résultat de l’entretien qu’il avait eu avec madame de Mervilly.

Tandis qu’il parlait, elle respirait à peine. Ses yeux étaient gonflés de larmes, sa poitrine se soulevait avec précipitation. Elle ne tarda cependant pas à se rendre maîtresse du trouble qui l’agitait.

— Ab ! que tu es bon, mon père ! lui dit-elle en l’enlaçant de ses bras et en lui couvrant les joues de baisers ; comme je te suis reconnaissante de ce que tu as fait là f

Après une pause, elle reprit gravement :

— Je suis plus raisonnable que tu ne le supposes sans doute, va!... Je considère qu’il est tout simple que M. de Mervilly et mademoiselle de Cbamprosay s’aiment et soient destinés à s’unir. Ils sont si beaux et si parfaits tous deux! Je me consolerai, sois tranquille, et j’épouserai bientôt celui que tu me désigneras.

— Nous songerons à cela plus tard, ma fille. En attendant, sois ferme et ne laisse rien deviner de ton émotion.

Elle essuya son visage humide et sourit.

La baronne reparut, suivie de ses compagnons. Aucun d’eux ne surprit la plus légère trace de chagrin dans la physionomie de M lle Herbault.

Comme ou passait devant le corps de logis composé

réroogte

du bureau du contre-maître et du cabinet de pharmacie, le manufacturier s’arrêta brusquement et poussa un cri de surprise. 11 venait d’apercevoir, à travers une fenêtre ouverte, Manuel assis devant une table et compulsant un livre de commerce.

— Qu’es-tu venu faire ici? lui demanda- 1- il d’un ton irrité.

— Réparer un oubli et donner un ordre, répondit le contre-maître en se levant.

— Ne pouvais-tu en charger ma fille, qui était il y a une heure chez toi ? Allons, va-t’en tout de suite, ou je te fais enlever par mes ouvriers !

— Mais, monsieur, le devoir avant tout !

— Mais, insensé, tu as peine à le soutenir 1 La fièvre brûle ton visage, le mal dévore ta poitrine. Tu veux donc mourir?

— Mourir 1

. — Ouil... Laisser ta femme veuve, tes quatre enfants orphelins ?

— Oh! je ne suis pas inquiet pour eux! Vous êtes là, et vous ne les abandonnerez pas, car j’ai toujours été pour vous un serviteur laborieux et zélé.

-ç- Trop laborieux, trop zélé même ! répliqua M. Herbault, et cela contre ma volonté la plus formelle !

Se tournnant vers le duc, la baronne, Valentine et Didier :

— Je vous présente l’homme le plus insupportable que je connaisse, reprit-il. Iutelligence vive, dévouement rare aux intérêts qu’il surveille, probité exemplaire, il a cent qualités, et il serait le meilleur des contre-maîtres, s’il n’en était le plus orgueilleux et le plus têtu. Il ne peut souffrir qu’on le supplée, qu’on le remplace. Depuis dix ans qu’il dirige les travaux de ma manufacture, il a préféré obstinément rester debout nuit et jour, que céder

à lin autre, par intervalles et pour quelques heures, une portion de sou autorité. Et c’est ainsi qu'à force de veilles et d’excès de fatigue il s’est mis dans l’état où vous le voyez. Impossible de le contraindre à prendre soin deluil 11 m’avait pourtant promis de s’aliter, d’obéir aux prescriptions du docteur, de se reposer un mois. Voilà comment il a tenu parole 1 Et pourquoi? Parce qu’il a cru que je lui avais donné un remplaçant, et qu’il a voulu savoir si son bureau était occupé. 11 est incorrigible dans son orgueil et dans son entêtement.

— Pardonnez-moi I dit Manuel d’une voix faible et d’un air confus. Je m’en retourne, et. je ne reparaîtrai plus ici que lorsque vous m’aurez accordé vous-même l’autorisation de revenir.

— Ah 1 pardieu ! je prends acte de ce nouvel engagement, Si tu l’enfreins, je te fais saisir par quatre de mes plus robustes tisserands et transporter de vive force chez toi. Tu m’as entendu ?

— Parfaitement. Je ne m’exposerai point à subir ce petit affront, et je placerai désormais le devoir après tout.

Disant cela, le contre-maître affecta une sorte de bonne humeur; mais sa gaieté maladive eut je ne ne sais quoi de navrant.

Il sortit alors du bureau, fit un salut, et s’éloigna.

— Le pauvre diable est phthisique, murmura le duc.

— Hélas ! c’est l’avis du médecin, dit M. Herbault.

— Et il a une famille nombreuse ! exprima la baronne avec an accent de compassion.

— Oh ! je l’approuve de ne se point tourmenter à cet égard 1 II m’a puissamment aidé à faire ma fortune. Quand il mourra, je pensionnerai sa veuve, et je me chargerai de l’avenir de ses enfants.

Il y eut entre les personnes auxquelles s’adressait

M. Herbault un échange de regards émus et pénétrés d’admiration.

— Vous êtes vraiment un homme de bien, monsieur! s’écria Didier.

— Je m’efforce d’être un homme juste, et c’est tout, repartit le fabricant.

Lorsqu’on se sépara, à l’entrée de la manufacture, près du chemin de Lisieux, madame de Mervilly embrassa (’dotilde avec effusion, dit ensuite quelques mots aimables à Félix, puis s’inclina devant le maître de l’établissement :

— Au revoir, monsieur! lui dit-elle d’un ton expressif. Mon estime pour vous s’est encore accrue aujourd’hui. Soyons amis, amis sincères; voulez-vous?

— De tout cœur, madame! répondit vivement M. Herbault.

Une poignée de main spontanée scella cette protestation sympathique de la grande dame et du riche industriel.

Le duc accompagna la baronne, Valentine et Didier jusqu’à leur demeure de la rue de Livarot. A peine eurent-ils dépassé le seuil, qu’ils se trouvèrent en présence de mademoiselle de Rechignevoisin, debout à la porte du parloir.

— Arrivez doue 1 exclama-t-elle. Je vous attends avec impatience, car j’ai à vous parler.

Elle aperçut alors M. de Trézel. Sa haute taille se redressa, ses traits se tendirent jusqu’à l’extrême roideur.

— Bonjour, monsieur le duc, dit-elle froidement.

Le vieux gentilhomme répondit par un salut muet et légèrement dédaigneux. Puis il alla s’asseoir sur une chaise, vers une extrémité de la pièce, dont Yseult avait

permis l’accès en prenant place elle-même dans un fauteuil.

Quand la baronne fut assise dans sa bergère, son siège préféré, elle dit à mademoiselle de Rechignevoisin :

— Je vous écoute, ma chère amie. Qu’avez-vous de si grave à me communiquer?

Mais la vieille fille semblait avoir changé de résolution, et vouloir taire ce qu’elle se disposait à révéler. Evidemment la présence du duc la gênait. Elle n’aimait pas M. de Trézcl, dont la taeiturnité, parfois ironique, lui imposait et la froissait. 11 est vrai que, de son côté, M. de Trézel se montrait médiocrement sensible aux grands airs de cette descendante des Recbignevoisin, qu’il considérait comme une relique armoriée et prétentieuse des âges disparus.

Yseult s’informa avec un véritable intérêt de l’état de la blessure que s’était faite Didier.

— Je ne souffre pas du tout, répondit le baron.

— Dieu soit loué ! Je craiguais que votre longue promenade n’eût aggravé le mal; car vous avez dû aller loin.

— Nous nous sommes arrêtés en route, et nous avons parcouru la manufacture de M. Herbault.

— Est-ce vrai? articula mademoiselle de Recbignevoisin avec une contraction de visage. Quoi! vous avez rendu visite à ce voltairien, à ce révolutionnaire, à ce bourgeois?

— Certes, ma mie, dit la baronne. D’abord, j’ai des raisons toutes particulières pour être très- gracieuse envers lui. Et puis, croyez-moi, sa fabrique vaut la peine qu’on l’examine de près. Elle est magnifique et tenue admirablement.

— Comment pouvez-vous vanter cette succursale de

l’enfer, avec sa cheminée rouge qui semble menacer le ciel, avec son effrayant appareil de machines qui sont autant d’inventions du diable ! Ah ! que je regrette, moi, le fuseau, la quenouille et le rouet du bon vieux temps ! Quand ils étaient les seuls instruments de travail de nos fileuses, les âmes étaient plus honnêtes, plus croyantes, et les paysans respectaient leurs seigneurs.

— Les regrets sont libres, répliqua madame de Mervilly. Je vous avoue, ma chère, que je ne ressens pas les vôtres. J’ai plutôt un penchant qui me porte à rendre hommagp aux inventions du génie moderne. Elles concourent, selon moi, au bien-être général. Et si elles émancipent l’esprit humain, si elles diminuent un peu trop peut-être les anciennes habitudes de respect et de soumission, je ne suis ni assez égoïste ni assez vaine pour m’en offenser.

— Et tu as raison, ma mère ! approuva Didier. En définitive, la tendance de notre siècle à ne reconnaître et à n’honorer que le mérite personnel est de toute justice. 11 n’y aura plus, dans un avenir prochain, d’autre supériorité que celle-là. 11 faut que chacun en prenne d’avance son parti.

— C’est positif! déclara le duc.

— C’est monstrueux ! gémit mademoiselle de Rechignevoisin dans un accès d’indignation. Qu’ai-je entendu, grand Dieu! se peut-il que la noblesse abdique ellemême sa suprématie sociale et proclame sa propre déchéance? Quoi! un baron de Mervilly ne craint pas d’émettre une opinion subversive, et il se trouve un duc de Trézel pour la sanctionner par sou approbation 1 Un duc de Trézel, dont l’origine aristocratique se perd dans les profondeurs de la féodalité; car il y avait un Jehan de Trézel parmi les seigneurs qui se sont croisés à la voix de Pierre l’Ermite et se sont emparés de Jérusalem, en

1099, sous le commandement de Godefroy de Bouillon!... Où allons-nous, juste ciel?

— Où Dieu nous mène 1 répondit gravement le duc.

— Vers l’avenir, ajouta Didier, c’est-à-dire vers la science, le progrès et l’équité.

— Non! mille fois non! répliqua la vieille fille avec véhémence. Nous allons vers les ténèbres, le renversemenf; et le chaos!... Hélas, reprit-elle d’un air désolé, quand on voit des gentilshommes parler comme vous le faites, comment s’étonner de l’audace qui pousse les gens de rien, dès qu’ils sont riches, à vouloir s’allier aux familles les plus anciennes et les plus nobles de France. Ils ont raison, ces vilains, puisque vous prétendez que l’aristocratie ne sera bientôt plus même une distinction !

Cette argumentation bizarre parut étonner les interlocuteurs d’Yseult. La baronne et Valeutiue, surtout, montrèrent une surprise qui se traduisit par deux questions presque simultanées.

— Quels sont ces vilains? demanda madame de Mervilly.

— Les connaissons-nous? ajouta mademoiselle de Champrosay.

La hautaine vieille fille hésita un instant à répôndre, puis ses traits manifestèrent une détermination subite.

— Vous en connaissez un du moins, dit-elle : il se nomme Félix Duhautbois.

— Félix Duhautbois 1 fut-il répété aussitôt.

— Oui, poursuivit d’un ton dur et railleur mademoiselle de Rechignevoisin... J’avais résolu, reprit-elle, de ne rien dire devant M. le duc. Mais il me plaît à présent de lui bien démontrer jusqu’où va l’étrange aplomb des manants qui croient désormais que leurs écus valent nos parchemins.

Et elle raconta la démarche tentée auprès d’elle le jour même. Elle termina son récit par cette conclusion :

— Voilà pourtant ce qui résulte des doctrines que l’on préconisait tout à l’heure, de ces doctrines maudites, qui éteignent le prestige et détruisent l’autorité de la noblesse à laquelle nous appartenons !

Un léger haussement d’épaules fut la seule réponse du duc, que l’ostentation aristocratique de la vieille fille impatientait.

— Je m’étonne, dit le baron, que Félix ne m’ait point fait part de son intention et demandé conseil.

— Il a cru sans doute qu’il aurait meilleur marché de mes scrupules, répondit mademoiselle Yseult. Cela ne prouve guère en faveur de son jugement. Aussi je vous affirme qu’il ne doit pas être charmé de la manière dont j’ai accueilli ses prétentions, car j’ai refusé tout net de présenter sa demande et de l’appuyer.

— 11 y avait un assez louable sentiment dans sa conduite en cette circonstance, fit observer la baronne, puisque, ayant su que l’ancien domaine de Champrosay était à vendre, il songeait à l’acquérir en se mariant.

— Oh ! ne vous y trompez pas, baronne. Si ce petit monsieur Duhautbois comptait agir de la sorte, c’était moins pour rendre hommage à celle qu’il eût épousée que pour caresser davantage l’instinct vaniteux dont il est pourvu.

— Croyez-vous cela?

— Absolument!... Mais, voyons donc! reprit mademoiselle de Rechignevoisin, regretteriez-vous, par hasard, la fermeté que j’ai mise dans mon refus? Eussiezvous aimé mieux que j’acceptasse la singulière mission qu’on voulait me confier?

— Non, vraiment !

— A la bonne heure, vive Dieu !

— Je vous eusse répondu, en effet : Ce que vous me demandez est impossible.

— Bravo! Je reconnais là le légitime orgueil de race, la suprême dignité du sang patricien !

— Oh! prenez garde, ma chère Yseult! ma réponse m’eût été dictée par un motif moins superbe que vous ne le supposez.

— Par quel motif, s’il vous plaît?

— C’est très-simple. Mon fils doit épouser ma belle Yalentiue dès qu’il sera de retour de Paris, où il va se rendre pour tâcher d’obtenir un emploi digne de son intelligence et de son nom.

— A merveille! s’écria la vieille fille. Voilà une bonne nouvelle ! et ce sera un beau jour pour nous que celui qui verra s’accomplir une alliance entre les Champrosay et les Mervilly !

Elle se leva majestueusement à ces mots ; puis, s’approchant de Valentine et de Didier, elle les complimenta d’avoir eu l’idée triomphante de mêler les rameaux de deux arbres généalogiques qui avaient de si profondes racines dans le passé.

Après quoi elle prit congé de la baronne, s’inclina comme à regret devant le duc, et sortit.

M. de Trézel remit alors deux lettres au baron.

— J’adresse l’une à un ministre, dit-il; l’autre à un député très-influent. Tous deux ont été autrefois mes commensaux, mes obligés, mes amis. J’aime à croire qu’ils s’en souviendront.

Didier remercia le duc.

Celui-ci alla vers Valentine, et lui dit avec une expression de tendresse et de fierté :

— Certes, je ne partage pas les idées excessives de mademoiselle de Rechignevoisin, qui exagère jusqu’à la déraison le fétichisme aristocratique. Je crois pourtant

que noblesse oblige dans une certaine mesure, et je suis heureux de la certitude que mademoiselle de Champrosay ne deviendra point madame Duhautbois.

Valentine sourit d’un air pensif, mais elle ne répondit rien.

Lorsque M. de Trézel se fut retiré, la baronne demeura un instant seule avec son fils.

— Mon cher enfant, lui dit-elle, moi aussi, comme Yseult, j’ai reçu aujourd’hui une proposition bien inattendue, relative à un projet de mariage. Il s’agissait, non de Yalentine, mais de toi, et les avantages qui se présentaient à nous ne manquaient vraiment pas de séduction.

— Cette ouverture, qui te l’a faite? demanda Didier.

— M. Herbault. 11 m’a offert, avec beaucoup de tact, de délicatesse et de dignité, de te confier l’avenir de sa fille, à laquelle il attribuait une riche dot, composée surtout du domaine de Mervilly.

— Et tu as répondu ?

— Tout juste ce que j’ai dit il n’y a qu’un moment à mademoiselle de Rechignévoisin.

— Bien, ma mère ! Mademoiselle Clotilde est une gracieuse personne, son père un homme très-estimable. Mais un Mervilly n’oublie pas sa devise : « Le devoir et l’honneur. » 11 dédaigne l’intérêt qui ne peut se concilier avec l’estime de soi. Il reste fidèle à qui il aime, dût-il passer sa vie dans la pauvreté !

Comme il achevait ces mots, un léger bruit annonça le retour de mademoiselle de Champrosay, qui s’était rendue à la cuisine pour donner un coup d’œil aux modestes préparatifs du diner.

— Voici Valentine, dit la baronne à son fils. Faut-il que je lui apprenne la démarche dont je viens de te faire part?

— Non, ma mère. Cela pourrait l’impressionner péniblement, et il convient de lui en épargner l'ennui. Nous semblerious d’ailleurs vouloir établir une compensation entre l’initiative de M. Herbault et celle de Félix. Or, il y a là je ne sais quelle apparence de calcul qui me déplaît.

— Tu as raison, mon enfant : je me tairai.

— Je sais ce dont il s’agit, dit la jeune fille en se montrant à la porte du parloir.

— Quoi donc? demanda madame de Mervilly d’un air stupéfait.

— J’ai entendu les dernières paroles de votre entretien avec M. Herbault dans la charmille; cela m’a suffi pour tout deviner.

— Et quel est votre avis, chère Valentine? dit le baron.

— Mon avis est qu’il n’y a rien de changé dans notre nouvelle position, mais que nous attendrons ici très-impatiemment le résultat de vos démarches à Paris.

— Ne regrettez-vous pas un peu Champrosay? reprit Didier en souriant.

— Je ne regrette que Mervilly... pour votre mère et pour vous, repartit la jeune fille avec une expressive gravité.

Elle s’était avancée vers la baronne, qui l’attira sur sa poitrine et la pressa contre sou cœur, tandis que Didier s’emparait d’une boucle soyeuse de ses cheveux abondants, et l’appuyait sur ses lèvres avec une muette exaltation.

Quelques jours plus tard, le baron annonça qu’il était prêt à partir. C’était la première fois qu’il se séparait do sa mère, du moins pour un temps indéterminé. Il y eut alors plus d’une larme répandue dans la maisonnette du chemin de Livarot. Il y en eut surtout plus d’une refou-

lée courageusement, et qui retomba dans les replis du cœur. Mademoiselle de Rechigne voisin et Georgette étaient présentes : la vieille fille avait l’œil humide, elle se reprochait sa faiblesse; l’idiote sanglotait sans trop savoir pourquoi, et parce qu’elle voyait tout le monde ému. *

Didier prit bientôt place dans la voiture qui correspond avec le chemin de fer, à la station de Saint-Mards. Il était le seul voyageur. La diligence roula sur le chemin de Lisieux, et lorsqu’elle fut à proximité delà Roseraye, il vit trois personnes debout sur la terrasse : elles semblaient attendre pour le saluer au passage. Il pria le conducteur d’arrêter, sauta vivement à terre, et se dirigea d’uu pas rapide vers M. Herbault, Clotilde et Félix. Les adieux furent simples et touchants : on y sentait cette déférence mutuelle des âmes honnêtes qui sont pénétrées de sympathie et de respect. Le baron remonta en voiture, se pencha à la portière pour adresser un dernier signe d’adieu, et disparut au détour du chemin, laissant le manufacturier, mademoiselle Herbault et Duhautbois attendris et charmés.

La diligence ne tarda pas à abandonner la route de Lisieux pour prendre celle de Thiberville. Une longue côte bien escarpée s’offre dès le point de départ. Didier voulut la gravir à pied. Comme il marchait pensif, un bras se glissa sous, le sien : le duc Théobald de Trézel venait de l’aborder.

— Je suis accouru jusqu’ici pour vous accompagner un peu, lui dit-il.

— Vous avez eu là une bonne idée ! répondit le baron.

Ils cheminèrent lentement, presque toujours en silence. Lorsqu’ils furent arrivés au sommet de l'àpre colline, le duc prit son compagnon dans ses bras et l’étreiguit.

— Aimez-la bien, aimez-la bien, la noble et belle enfant! murmura-t-il.

— Qui donc? ma Valentine? demanda Didier.

— Oui, mon ami.

— Ah ! je l'aime tant, que je crains parfois de l'aimer trop!

— 11 faut l’aimer trop pour l’aimer assez ! repartit le vieillard avec auimation.

Et ils se séparèrent.

La diligence partit au galop de trois vigoureux bidets normands, tandis que le duc, s’écartant de la route, s’enfonçait dans la solitude et sous les ombrages d’un chemin creux.

Après le départ de Didier, la vie s’écoula doucement et tristement dans la maisonnette de la rue de Livarot. La tranquillité monotone qu’on y remarquait ne différait guère de l’uniformité sérieuse qui caractérise les existences modestes en province. Il semblait que madame de Mervilly et mademoiselle de Champrosay se fussent assouplies aisément aux habitudes mesquines que leur imposait une pauvreté relative. A les voir accepter sans effort, du moins apparent, leur nouvelle situation, on

devait croire que la résignation était entrée dans leur âme et qu’elles ne souffraient pas de leur humilité. La baronne, en effet, ne laissait échapper aucune plainte : elle ne se permettait aucune allusion qui fit croire qu’elle regrettait la richesse disparue. Quant à Valentiue, elle se livrait à une activité laborieuse que rien ne parvenait à lasser. Avec l’aide de Georgette, elle suffisait à tout; elle s’acquittait des soins les plus minutieux du ménage sans avoir l'air de s’en préoccuper; elle réalisait des miracles d’économie à force de courage et d’ordre. Il y avait une sorte de prestidigitation magique dans sa vivacité sans bruit. Elle rappelait ces fées propices qui, au temps des légendes bretonnes, accomplissaient mystérieusement les travaux familiers de la chaumière, à la grande stupéfaction de la maîtresse du logis. Aussi madame de Mervilly lui disait-elle parfois : « Je ne comprends pas bien comment vous vous y prenez, ma chérie, mais on croirait que les choses se font ici par enchantement. » Le prestige s’expliquait sans peine : mademoiselle de Champrosay se levait avant le jour; elle était plus matinale que le soleil.

Si le bonheur en ce monde résultait inévitablement de ce petit bien-être qui donne la sécurité, de ces satisfactions intimes que l’on trouve dans la tendresse des siens et l’estime d’autrui, la baronne eût dû se considérer comme une femme heureuse, car elle possédait les éléments d’une telle félicité. Mais l’imagination, surtout après les crises et les revers, exerce un empire souvent décisif sur nos sentiments; elle s’en empare peu à peu, elle en déteKnine la nature, elle les égaye ou les assombrit à son gre; puis, comme le moral influe presque toujours sur le physique, elle finit par agir indirectement sur les organes, et prend alors une influence irrésistible sur la santé. Cette considération physiologique

MADEMOISELLE DE CHAMPBOSÀY

pouvait seule expliquer l’altération de plus eu plus maniteste qui se produisit bientôt dans toute la personne de madame de Mervilly, en dépit des soins qu’elle prenait d’elle-mème, malgré l’énergie avec laquelle elle s’efforçait parfois de combattre le mal inconnu qui commençait à la miner. Ses joues se creusèrent, ses yeux devinrent languissants, sa chevelure s’argenta, son corps fléchit, et les grâces féminines que le temps avait jusque-là respectées en elle diminuèrent jusqu’à la rendre presque méconnaissable. Elle était charmante encore, mais comme ces paysages des premiers jours de l’automne que les bises ont dépouillés soudain d’une grande partie de leur verdure luxuriante, et qui n’offrent plus que de mélancoliques aspects.

Rien ne parvenait à enrayer le dépérissement dont la lenteur progressive avait je ne sais quoi de sinistre et de fatal. Cela était d’autant plus inquiétant que la baronne ne semblait pas souffrir. Elle répondait invariablement à ceux qui l’interrogeaient : « Je suis un peu faible, mais je n’ai point la lièvre, et n’éprouve aucun malaise douloureux. » Cependant ni la sollicitude filiale de mademoiselle de Champrosay, ni les visites fréquentes de quelques amis fidèles, ni la considérations respectueuse témoignée par tout le monde, ne pouvaient dissiper la langueur dont elle était atteinte. Dans l’espoir que l’habitude presque quotidienne de se retrouver en présence des souvenirs de sa vie heureuse distrairait son esprit et raviverait son cœur, elle fit de nombreuses promenades poussées jusqu’à-Mervilly. Mais elle ne s’aperçut guère de l’efficacité de ce régime; elle crut même remarquer bientôt que, loin de retremper son âme, la vue du domaine qu’elle avait possédé si longtemps l’énervait et contribuait encore à diminuer en elle la force . de résistance au principe destructeur qui se cachait dans son

MADEMOISELLE DE GHAMPROSAY

sein. Elle résolut alors de ne plus retourner que rarement vers son ancienne habitation seigneuriale, dont le contraste avec l’humble maisonnette de la rue de Livarot ajoutait sans doute un dissolvant aux causes mystérieuses qui s’attaquaient à la source même de son existence. On ne la voyait se ranimer, revêtir les apparences du bonheur, que lorsqu’elle recevait de son fils une lettre pleine d’espérance et de foi dans l’avenir. Malheureusement sa correspondance avec Didier n’était pas toujours de nature à lui réconforter l’àme, à produire sur son esprit une action salutaire. Après s’être montrée d’abord ravi deTaceueil bienveillant fait à ses démarches, des encouragements et des promesses dont on le comblait, des invitations flatteuses qui lui rendaient accessibles les salons les mieux hantés, le baron n’avait pas attendu longtemps pour reconnaitre toute l’inconsistance et toute l’inanité de ces démonstrations mondaines, eau bénite de cour que tant de gens aimables répandent bénévolement sur le front incliué d’une foule de solliciteurs. Son enthousiasme s’en était amoindri d’une manière sensible, et les lettres qu’il écrivait à sa mère avaient exprimé dès lors bien monis la confiance que le découragement. De là, pour la pauvre baronne, un sujet fréquent de tristesse et d’affliction, qui devait porter une atteinte de plus en plus grave à l’ébranlement de sa frêle constitution.

L’automue se passa de la sorte, sans qu’une bonne nouvelle venue de Paris annonçât le prochain succès de la persévérance mise par Didier dans ses sollicitations. 11 semblait au contraire, d’après çe qu’il mandait, non à madame de Mervilly, qu’il craignait d’impressionner trop péniblement, mais à mademoiselle de Champrosay, dont il connaissait toute la fermeté de caractère, que les chances de réussite devenaient plus incertaines à mesure que

le temps s’écoulait. v

a Je connais maintenant à fond le métier que je fais, a écrivait-il à Valentiue, et c’est assurément le plus odieux a de tous les métiers, car il oblige peu à peu celui qui a l’exerce à l’abdication de tout amour-propre et de toute a diguité. Je ne me doutais guère, eu le commençant,

« que j’arriverais au point où j’en suis, c’est-à-dire à a l’humilité la plus contrainte avec ceux qui veulent bien a me protéger. Si j’avais soupçonné cela, si j’avais su « réellement ce qu’il faut de patience, de souplesse, de « longanimité pour obtenir ce que l’on ambitionne, et a même pour ne le point obtenir, je n’eusse certes pas « tenté l’aventure. J’aurais pris en main le rabot, la a doloire ou la lime, et je me serais fait ouvrier. Mais a pouvais-je croire, il y a trois mois, qu’avec l’appui « des plus instantes recommandations, signées de noms a considérables et même illustres, je me verrais encore «dans la nécessité de prier, de supplier, en un mot de a m’humilier? Ah! ma belle amie, quelles illusions j’aa vais, et comme je connaissais mal la réalité des choses a d’ici- bas!

a Ce n’est point, je me hâte de le dire, que mes pro- « tecteurs se montrent désormais peu bienveillants à mon « égard : loin de là. Ils mettent encore de la complaia sance et du bon vouloir dans leurs rapports avec moi. « Mais l'insuccès des démarches qu’ils ont tentées jusa qu’à ce jour a naturellement ralenti leur ardeur, et ils a m’obligent parfois à stimuler leur zèle et à ranimer a leur persévérance par une sorte d’importunité. L’homa me est ainsi fait : il se décourage aisément devant l’oba stade, quand il ne s’agit pas pour lui d’un intérêt pera sonnel, et ne tarde guère à négliger ce qui semble ne a point vouloir réussir. 11 y a d’ailleurs dans la déveine a du protégé je ne sais quoi de blessant pour l’orgueil » du protecteur dont l’influence échoue et paraît consé-

a quemment ne pas exister. Aussi l’infortuné que sa a mauvaise étoile persécute sent-il bientôt qu’il devient « une cause d’eunui pour le puissant auquel il a recours. « 11 entrevoit saus peine, à travers l’accueil poli de « l’homme bien élevé, la contrariété secrete de l’homme « déjà las de ses efforts inutiles et médiocrement dési- « reux de les reuouveler. Heureux encore lorsque la « porte ne se ferme pas au nez du solliciteur éconduit, « et quand le pauvre diable, accablé par la malchance, a n’essuie pas un affront 1

« Dieu merci! je n’eu suis point arrivé là, ma bonne « Valentine, et j’espère n’y arriver jamais. Ceux qui « veulent bien s’occuper de moi me témoignent toujours a de l’estime et me donnent des preuves incontestables « d’amitié. Cependant je ne puis méconnaître que la o vivacité des premières protestations n’est plus qu’un a souvenir, et qu’une certaine tiédeur de sentiment lui a a succédé. Par exemple, les invitations qui se multia pliaient naguère sont devenues assez rares maintenant, a Les lètes où l’on me conviait avec expressément il y a a quelques semaines se passent fort bien de ma présence a désormais. On daigne s’excuser à l’occasion; ou allèa gue une inadvertance, un oubli, que sais-je? Comme a les distractions mondaines ne sont point de nature à a me séduire, je me réjouirais certes de n’y être pas a convoqué, si je ne remarquais là un symptôme fâcheux, a si je ne soupçonnais qu’on commence à éviter en moi a le solliciteur. Ah! ma fierté tressaille parfois sous l'éa freinte de cette réflexion! Mais quoi! il s’agit bieu de a redresser la tète quand ou demande une place, quand a on mendie une faveur! 11 faut savoir être conséquent, a preudre patience et se courber!

a Je me courbe donc lorsqu’il le faut, ma noble amie, a mais pas bien bas, car ma colonne vertébrale manque

MADEMOISELLE DE GHAMPROSAI

« un peu de ressort. Je ne recule d’ailleurs devant au- « cune démarche nécessaire, ou seulement utile, ayant « la ferme résolution d’atteindre le but. Le ministre m’a « promis formellement la première sous-préfecture va- « caute. Cette promesse, qu’aucune instance, aucune « recommandation n’avait pu lui arracher jusqu’à pré- « sent, il me l’a faite sans hésitation, après avoir pris « lecture d’une lettre de la marquise de Thury-Harcourt. « Le duc de Trézel avait bien raison d’affirmer l’influence « et le crédit de sa sœur. Elle les doit sans doute à ce « qu’elle est liée depuis longtemps avec la famille de Son « Excellence, et surtout à ce qu’elle est très-considérée « et très-estimée en haut lieu. Du reste, la pauvre mar- « quise est bien malade, bien sérieusement menacée : «sa faiblesse est extrême; sa maigreur effraye. Il est « visible que la lièvre, une fièvre constante, la brûle « et la consume pour ainsi dire à petit feu. Je soup- « çonue que par des pratiques dévotes, trop rigoureuses « pour son triste état de sauté, elle accélère les progrès « du mal auquel elle est en proie. Elle supporte d’ail- « leurs ses souffrances avec une patience stoïque. Elle « ne se plaint jamais, dit-on, et semble offrir au ciel, « comme un hommage pieux, le tribut de ses douleurs « et de sa résignation. Je l’ai vue plusieurs fois, elle « m’a toujours accueilli avec une politesse en quelque « sorte monastique, et m’a demandé tout récemment « si j’accomplissais avec ponctualité mes devoirs reli- « gieux. Ma réponse respectueuse, mais franche, n’a « point dû la satisfaire, car elle s’est montrée plus grave « et plus froide avec moi depuis lors, et je crains bien « que ses bounes dispositions ne se soient modifiées dé- « favorablement à mon égard. La dévotion est souvent a rigide : elle n’a pas toujours cette tolérance évaugé- « lique qui est la grâce de la vraie piété. La marquise

a doit avoir une âme inflexible en matière de religion, et «je comprends qu’elle ne pardonne guère au duc de « Trézel, son frère, qui ne pense pas comme elle, et qui « ne pratique point. Aussi ne s’est-elle pas encore in- « formée de lui. J’imite son silence, et je m’abstiens de « lui parler du duc.

« Ne montrez pas cette lettre à ma mère, ma bonne « Valentiue. Je ne lui ai déjà que trop laissé voir mes « doutes et mes découragements, à la pauvre femme « aimée 1 Je me promets de lui écrire bientôt, mais j’au- « rai soin de lui cacher mes ennuis, de ne lui montrer « que mes espérances à travers un objectif grossissant. Il « importe de lui épargner les émotions tristes , puis- « que sa santé , loin de se raffermir , paraît décliner «de jour en jour. Ali! je crains qu’elle ne s’habitue «jamais à la mesquine situation où elle est réduite, et «je tremble que ma mauvaise fortune ne me permette « point d’apporter dans son existence un élément de « prospérité. Elle a renoncé, dites-vous, à la promenade « de Mervilly, par la raison que la vue de son ancien « domaine lui troublait parfois l’esprit et lui serrait le « cœur. Je n’en suis pas étonné, car j’ai eu le pressen- « timent qu’elle trouverait bientôt plus d’amertume que « de douceur, plus de tourments que dé consolations, « dans la possibilité de revoir souvent tout ce qui a « cessé de lui appartenir. 11 n’y a pas de bonheur à es- « pérer là où on était le maître et où on ne l’est plus, « surtout quand on a lieu de regretter ce que l’on possé- « dait et ce que l’on aimait. Ma mère a donc raison de « ne plus retourner à Mervilly, puisque l’aspect de cette « chère demeure des teiùps heureux commençait à lui « faire paraître insupportable l’idée de soii retour à la « maisonnette de la rue de Livarot. Cependant, je ne « suis pas d’avis que les deux clefs, offertes si gracieuse-

a ment par M. Herbault et mademoiselle Clotilde, leur « soient rendues à présent. Pourquoi hâter cette restitu- « tion? Cela contrarierait peut-être le digne industriel « et son aimable enfant, qui comprendraient sans peine « qtl ; leur intention généreuse a produit plus de mal « qu • de bien. 11 convient d’attendre une occasiou favo- « ruble pour rendre ces clefs naturellement. Ménageons « les bous cœurs.

« Mais à ce propos, ma belle amie, je dois reconnaître « que si la gratitude, cette fauvette à la voix caressante, «s’est nichée quelque part, c'est assurément dans le « jardin fleuri de votre âme, où elle chante à ravir des « actions de grâces d’une exquise douceur. Vive Dieu! « quel enthousiasme est le vôtre, et comme vous célé- « brez d’un ton dithyrambique, dans les charmantes let- « très que je reçois de vous, les mérites et les vertus de « nos amis de la Roseraye! Vous proclamez que le père a est un homme d'une rare distinction de cœur et d’es- « prit sous la simplicité de ses dehors. Vous prodiguez «l’éloge à la fille, dont rien n’égale, selon vous, la « beauté mignonne, la grâce délicate, le naturel exquis. « Vous insistez même avec tant d’éloquence sur les qua- « lités physiques et morales de mademoiselle Herbault, « que vous me la feriez aimer si je n’aimais déjà d’un « amour indestructible la plus belle et la meilleure per- « sonne que je connaisse ici-bas. Ah! ma chère âme, « comme le temps me paraît éternel loin de vous! Que « de siècles dans les heures qui s’écoulent sans me rap- « procher de celle qui est toute mou espérance, toute ma «félicité! 11 y a des instants où je me reproche avec « amertume d’avoir ajourné cruellement mon bonheur, « où j’ai des tentations presque irrésistibles de m’élancer « vers l’ange de ma vie, de lui crier : « C’est assez de « patience, assez d’attente! Ceux-là sont fous qui ne sa-

« vent pas être heureux dès qu’ils peuvent le devenir !

« Il ne faut jamais reculer devant les joies du mariage « que Dieu béuit ! Que notre union s’accomplisse donc «au plus vite! Ma force et mon courage se retrempea rout dans cette fusion de nos deux existences et de « notre mutuel amour! » Mais la voix sévère de la rai- «son parle ensuite dans ma pensée; elle me répète les « arguments si graves, si sérieux, qui ont empêché votre « main et la mienne de se lier à toujours. Mon exalta- « tion se calme, le bon sens me maitrise de nouveau,

« et je me résigue à persévérer, en restant à Paris, dans « mon rôle de solliciteur, si plein d’anxiétés et de dé- « ceptions.

« Je veux me montrer reconnaissant, moi aussi, et je « n’hésite pas à vous apprendre que Félix Duhautbois,

« l’excellent garçon, m’aide à supporter les tourments « de l’absence, les ennuis de l’exil. Il s’évertue à me «distraire; il s’ingénie à m’encourager. On n’est pas «plus amical ni plus dévoué que lui. Dernièrement il « m’a fait l’aveu de sa démarche auprès de la terrible « Yseult de Rechiguevoisin, et s’est excusé très-gentiment « de ne m’avoir point d’abord demandé conseil. Du reste, « ses éloges ne tarissent jamais sur votre compte ; il est « toujours en veine d’admiration lorsque nous causons « de vous. Le lyrisme qu’il met à vous vanter ne me « déplaît pas, je l’avoue, et, quoique j’y sente une rivalité « de tendresse qui perce malgré lui, je ne lui sais point « mauvais gré d’étre parfois un peu trop vif dans l’ex- « pression de ses sentiments à votre égard. Eloigné de « ce que j’aime le plus au moude, ne cessant pas un seul « jour de vous coutempler dans mon cœur, il m’est « vraiment doux d’entendre cette voix louangeuse qui « est comme un écho sympathique de mes plus intimes « préoccupations. Chose bisarre, je m’impatiente quand

ir

« il tarde à évoquer votre souvenir, et j’excite alors moici même l’enthousiasme que vous lui inspirez. Si je suis « heureux de le voir, c’est qu’il me parle de vous! Inutile « de vous dire qu’il est toujours affolé de noblesse. Il « m’entraîne souvent avec lui pour se procurer le plaisir « de m’appeler devant le monde : Cher baron ! Sachez « cependant que sa passiou pour les particules et les « titres n’est nullement platonique, comme on devait le « supposer. Elle est très-positive, très-réaliste, si je puis « m’exprimer ainsi. En effet, j’ai découvert le mois dera nier qu’il s’est anobli lui-même par un décret person- « nel en date de... je ne sais au juste quelle époque. « Toujours est-il qu’il signe Félix du Haut-Bois, en trois « mots, ’et qu’il porte « d’azur, à la bande d’or » sur ses « cartes de visite. Ce n’est pas tout. Il y a quelques jours « ses armoiries étaient surmontées d’un casque de che- « valier; maintenant elles soutiennent une couronne de a vicomte. En s’élevant de sa propre autorité dans la « hiérarchie nobiliaire, il a sauté par-dessus le simple « tortil de baron. Cela m’humilie bien un peu. Mais, ccbali! je lui pardonne ce petit dédain. Je ne me charge « pas d’ailleurs de corriger le ridicule dont il s’affuble. « Tôt ou tard quelque rude mercuriale, déterminée par « un hasard, le fera renoncer, je l’espère, à son blason « et à son titre postiches. Affranchi de son unique trace vers, il restera tout simplement ce que la nature l’a « fait, c’est-à-dire un esprit vif et' gai, un cœur obligeant « et affectueux.

«Je ne vous demande pas, ma chère Valentine, si « mademoiselle Yseult de Rechignevoisin est toujours la « même : orgueilleuse de son origine jusqu’à la roideur, « amèrement bonne jusqu’à l’abnégation. Ou ne se mo- « difie plus guère à son âge. Elle mourra, j’en suis sûr,

« après avoir accompli non sans aigreur quelque géné-

« reuse action, et en priant Dieu de la placer au milieu ' « de ses ancêtres dans un coin privilégié du paradis. « Quand vous m’écrirez, donnez-moi des nouvelles du « duc, qui a été assez gravement malade, et que vous « avez soigné, m’a dit ma mère dans sa dernière lettre, «avec le. zèle d’une sœur de charité. Cela m’a paru « d’autant plus édifiant que vous vous êtes toujours mon- « trée presque froide à son égard. Il a dû être très- « touché de votre témoignage d’intérêt, car il est visible « qu’il ressent pour vous une grande affection, qu’auto- « lisent ses soixante ans. Ah î s’il était moins âgé, je « serais peut-être sensiblement inquiet, car plusieurs « personnes qui l’ont connu autrefois à Paris m’ont donné a sur son compte de singuliers renseignements. Sa vie, « assure-t-on, est loin d’avoir été jadis ce qu’elle est «aujourd’hui : grave, silencieuse, austère. Il a eu, «parait-il, une jeunesse des plus orageuses, et cette « ardente jeunesse s’est prolongée, sans trêve ni repos, «jusqu’au delà des limites de l’àge mûr. Ses duels ont « été nombreux, ses pas-ions excentriques, ses prodiga- « lités folles. Ou incrimine même sa conduite, qui aurait « été, il y a vingt ans environ, déloyale, impitoyable, «envers une jeune fille sans fortune, mais d’une nais- « sance égale à la sienne. Du reste, rien de précis, rien « de formel sur ce point. Les accusations sont vagues, « et 11e reposent que sur des ouï-dire presque oubliés. « En revanche, on s’accorde généralement à reconnaître « qu’il savait conserver jusque dans ses excès les plus « répréhensibles les goûts relevés et les fières allures « d’un véritable grand seigneur. Il a dissipé des millions, « mais on cite de lui des libéralités priucières. Il s’est ré- « duit à la pauvreté, mais il 11e s’est jamais avili. Il a « laissé dans les cercles les plus aristocratiques du monde « parisien de charmants souvenirs et de sincères regrets.

« Mais, juste ciel ! que ma lettre est longue, et quelle «intempérance de style je me suis permise ici! C’est « qu’il me semble ineffablement doux de causer avec «vous, ma bien-aimée! Je ne m’aperçois alors ni du « temps qui s’écoule, ni des feuillets qui se multiplient « sous ma plume intarissable, et je vous écrirais un vo- « lume si je ne mettais à me verve un frein qui l’oblige « à s’arrêter. Je termine donc avec un certain effort, en « baisant mille et mille fois vos adorables petites mains, « en embrassant ma mère par l’entremise de vos lèvres « si délicieusement roses. Après cela, je retourne à mon « rôle, à mon triste rôle de solliciteur. »

Mademoiselle de Champrosay se garda bien de montrer cette lettre à la baronne, qui en reçut une le surlendemain, dans laquelle son fils faisait briller à ses yeux un faisceau de rayons dorés par l’espérance. Il y mettait surtout en relief la promesse explicite du ministre, promesse due à l’influence de la marquise de Thury-IIarcourt. Madame de Mervilly en conçut une joie si vive que durant plus d’un mois ses forces lui revinrent comme à miracle, et qu’il se produisit en elle un épanouissement. Elle redevenait toute charmante, elle rajeunissait à vue d’œil, elle n’avait plus que trente ans. Mais, hélas 1 cette heureuse transfiguration fut de eourte durée, car les trois mois de l’hiver disparurent avec lenteur dans l’abîme du passé sans que la baronne vit se réaliser ce qu’elle attendait impatiemment. Lorsque les premiers beaux jours du printemps ranimèrent la nature engourdie et réchauffèrent les âmes, elle était retombée dans un état de langueur et de dépérissement. Plusieurs médecins, consultés en secret, déclarèrent qu’elle était atteinte d’une sorte de nostalgie de la richesse, et qu’elle se mourait de ne plus habiter Mervilly.

Un matin de la fin d’avril, par un tiède soleil qui s’élevait dans un ciel bleuâtre, elle alla s’asseoir à l’ombre des lilas de son petit jardin, près d’une plate-bande exhalant des senteurs de violettes, de roses et de narcisses. Sa pâleur était extrême, ses traits amincis avaient une diaphanéité qui rappelait un peu la blancheur spectrale des fantômes créés par l’imagination. Mademoiselle de Champrosay était à quelques pas d’elle; elle s’occupait à redresser quelques plantes frêles en les attachant à des tuteurs, et de temps en temps elle regardait à la dérobée la baronne, dont l’aspect maladif l’inquiétait et la navrait visiblement.

Bientôt Georgette accourut vers madame de Mervilly. Elle lui remit deux lettres que le facteur venait d’apporter, puis elle se rendit en sautillant de son pied boiteux dans un angle du jardinet, dont, à sa grande joie, un treillage et quelques plantes avaient fait une bassecour où les poules gloussaient, où bondissaient les lapins.

La baronne décacheta précipitamment l’une des deux lettres; mais à peine l’eut-elle parcourue du regard qu’elle exhala un profond soupir. D’une main fébrile, elle brisa ensuite la seconde enveloppe, et en tira un papier qu’elle lut. Alors elle poussa un sanglot.

— O malheur, s’écria-t-elle, tu ne viens jamais seul!

Au même instant, sa tète se renversa contre le dossier du fauteuil daus lequel elle était assise, ses yeux devinrent fixes, ses membres se roirtirent, deux grosses larmes glissèrent lentement sur ses joues, et elle resta immobile, comme anéantie.

Aussi rapide que l’éclair, Valentine s’élança vers madame de Mervilly; elle se mit à ses pieds, l’entoura de ses bras, et lui demanda avec une anxiété poignante la cause d’une si étrange émotion. Ne recevant point de

réponse, elle renouvela ses questions d’une voix suppliante. La baronne secoua enfiu sa torpeur, se redressa non sans effort, prit les deux lettres posées sur ses , genoux, et les tendit à mademoiselle de Champrosay. Puis elle cacha son visage dans ses deux maius, et pleura silencieusement.

L’une de ces lettres, écrite par Didier, était ainsi conçue :

« Mon courage est à bout, ma mère ! La malignité du « sort a vaincu ma patience. Je ne veux plus solliciter !

« Il y a quinze jours, je croyais avoir obtenu ce qui « m’avait été formellement promis. Mes protecteurs « m’affirmaient que ma nomination allait être signée, et « vingt renseignements me donnaient la certitude que la « nouvelle était bien fondée. Soudain, à la dernière « heure, le ministre, qui n’a pas la force de vouloir et « de tenir sa parole, se laisse contraindre par le caprice « impérieux d’un de ses collègues, et substitue à mon « nom un nom banal, imposé sans que rien motive cette « préférence et ce passe-droit.

« Cependant cette cruelle déception ne parvint point « à m’abattre. 11 est vrai que je revis immédiatement le « ministre, et qu’il daigna s’excuser. Il me déclara même « que mes espérances ne subissaient qu’un léger retard « dans leur réalisation, et me fit entrevoir une compen- « satiou à bref délai. Je me remis à croire eu lui et à « attendre de nouveau. Mais l’avenir n'appartient pas « plus aux Excellences qu’aux plus humides mortels. Un « changement de front dans la politique vient de l’obli- « ger à offrir sa démission, et le Moniteur annonce qu’il « est remplacé. Comptez donc sur le lendemaiu pour ac- « complir une promesse! Le devoir ne veut pas qu’on o l’ajourne I

« Ainsi tonte ma persévérance, toute mon énergie, « toute ma souplesse ont échoué. Le nouveau ministre « ue saurait m étré favorable, d’abord parce qu’il est « l’ennemi personnel de celui qu’il remplace, ensuite a parce que ceux qui m’ont appuyé jusqu’à présent de « leur crédit ue le connaissent pas ou ne l’aiment guère, a et par conséquent ue se disposent point à lui adresser « des recommandations. Ils sont d’ailleurs las et un peu « humiliés de n’avoir pas réussi daus leurs démarches, a et se réjouissent sans doute d’avoir un bon prétexte « pour ne pas recommencer. Moi-mème, je l’avoue, je « suis moralement harassé, mortifié, brisé. J’ai hâte de « fuir la vie pleine de courbettes et de génuflexions que a j’ai menée à Paris depuis plus de sept mois. J’ai grand « besoin de respirer un air libre et pur, loin des salons « officiels où fume un éternel encens. J’éprouve surtout « uu désir ardent de t’embrasser, ma mère, d’embrasser « Valentine, de retremper mon cœur aux sources vives a de votre tendresse, qui peut seule le ranimer.

« Après demain, je serai là, près de toi, près d’elle. « Ah ! cette pensée me console déjà ! »

La seconde lettre était du premier clerc de maître Grivel, notaire à Lisieux. Elle ne contenait que ces mots :

« Madame la baronne,

« J’ai le regret de vous apprendre que mon patron a s’est enfui, en laissant un déficit cousidérable dans « sa caisse. Les quarante mille francs qui figurent à a votre actif dans nos comptes, et dont il s’était chargé a de vous servir les intérêts, sont entièrement perdus a pour vous.

« J’ai cru devoir vous prévenir de ce désastre,

« quoiqu’il me soit pénible dé vous affliger. Excusezo moi. »

Malgré toute sa fermeté d’esprit, Valentine se sentit ébranlée par ce double choc. Ce qui se passa dans son âme fut étrange : son regard se leva brusquement vers le ciel, et elle ne craignit pas de demander compte à Dieu de sa cruauté.

— Où est la justice souveraine? murmura-t-elle d’un air sombre et résolu. Est-ce ainsi que sont récompensés en ce monde le courage, le désintéressement et l’abnégation ? Le juge suprême condamne donc la vertu au malheur?

A ces mots, triste et soucieuse, elle se replia dans la profondeur de ses pensées. Mais bientôt sou front se couvrit de sérénité, ses yeux s’adoucirent, des sentiments graves et pieux se dégagèrent de sa mystérieuse méditation.

— Où serait le mérite d’être honnête, loyal et bon, reprit-elle, si l’on était sûr de toujours obtenir le prix de ce que l’on a fait de bien ? Qui peut d’ailleurs apprécier en toute connaissance de cause la sagesse et l’équité de la Providence? Sait-on si les dures épreuves du présent ne sont pas destinées à payer par avance la rançon des félicités à venir? Dans notre ignorance de ce qui sera, sommes-nous aptes à bien définir le sens de ce qui est? Non. Il convient doue d’accueillir avec résignation l’excès même de l’infortune, d’attendre patiemment, de ne désespérer jamais.

Tandis que mademoiselle de Champrosay achevait de s’exprimer ainsi de manière à n’ètre point entendue, madame de Mervilly laissa retomber ses mains et mit son visage à découvert. Elle ne pleurait plus, mais une

expression douloureuse et navrante était répandue sur ses traits.

— Eh bien ! soupira-t-elle d’un ton amer et poignant, est-ce assez de revers? Est-ce assez de violences du destin? La mesure était pleine : elle déborde. Nous avions la pauvreté : voici venir la misère. Ab I le ciel est sans pitié I

Yalentine, toujours agenouillée devant la baronne, s’inclina vers elle, l’étreignit de nouveau entre ses bras, et trouva pour la consoler des paroles admirables de tendresse et d’ouction.

— Il en est de l’adversité comme de la tempête, repritelle avec une douce solennité : Il y a un point culminant qu’elle ne saurait franchir. Arrivée là, elle décroît, elle s’apaise; l’espoir se ranime, le bonheur renaît lorsqu’on le croyait disparu pour toujours. Il est évident que le malheur vient de vous porter ses derniers coups, chère âme. J’augure donc que les temps néfastes sont sur le point de finir dans votre existence, et que les beaux jours ne tarderont pas à commencer.

La noble jeune fille continua de parler ainsi avec une éloquence pénétrante. Lorsqu’elle se tut, la baronne essaya de lui sourire , mais elle n’en eut pas la force. Elle ne put que lui dire en la pressant sur son cœur :

— Oui, j’ai tort de me désoler. Aussi longtemps qu’il me restera mon fils et vous, aussi longtemps que Dieu me conservera vos deux affections, mes plaintes contre la destinée, si implacable qu’elle soit, seront un acte d’ingratitude. Puisque je n’ai perdu ni ma Valentine ni mon Didier, que m’importe la ruine? que m’importent les rigueurs du sort?

— C’est bien vrai, qa! s’écria Georgette qui venait d’accourir et de se placer près de madame de Mervilly.

Cependant elle parut se recueillir, et reprit bientôt :

' — Mais voyons doue ! qu’est-ce que c’est que ça, la

ruine et les rigueurs du sort? Je ne comprends point du tout. ,

La baronne soupira.

— La ruine, pauvre petite, répondit-elle, c’est le pain qui manque à la huche, c’est le bois qui manque au foyer, c’est le vêtement qui manque dans l’armoire. Quant aux rigueurs du sort, ce sont les méchancetés du démon qui empêchent d’obtenir un travail, une occupation, une place, qui donnerait tout cela.

— Ah !... dit l’idiote d’un air réfléchi... Mais vous êtes donc ruinée, vous, ma bonne maîtresse?

— Hélas 1 oui... tout à fait.

— Ah!... Et notre bon M. Didier, il n’a donc point rencontré là-bas, dans la grande ville de Paris, ce qu’il comptait y trouver pour nous rendre tous bien heureux?

— Non. 11 n’a pas réussi, et nous le reverrons demain.

— Alors il va nous revenir bien afflige? Tiens, comme ça sera drôle ! J’aurai grand plaisir à le revoir, et en même temps grande envie de pleurer... Mais j’y pense! ajouta-t-elle, demain on ne doit pourtant pas avoir du chagrin. Oh! mais non, dal

— Pourquoi, chère enfant?

— Dame! ce sera le jour de votre fête. A preuve qu’on vous offrira des bouquets aujourd’hui. Moi, j’ai déjà le mien : il trempe dans l’eau pour se conserver bien frais.

Au milieu de ses préoccupations et de ses tristesses, madame de Mervilly avait oublié cette particularité. Elle regarda mademoiselle de Champrosay comme pour lui demander confirmation de ce que l’idiote annonçait.

— Cette petite bavarde a raison, dit Yalentine. Le jour est venu de vous fêter !

— La fete a commencé bien mal, murmura la baronne avec oppression.

— Elle finira mieux, j’en ai le pressentiment. Vous recevrez aujourd’hui quelques visites cordiales qui vous distrairont, je l’espère, et demain vous embrasserez vôtre fils, dont le retour, en dépit des circonstances pénibles, saura bien vous réjouir le cœur.

— Oui, sansjioute, la vue de mon fils me causera une joie profonde qui aura la puissance de dissiper momentanément mes ennuis. J’attendrai donc demain son arrivée avec une vive impatience, mais aujourd’hui je me sens si faible, si souffrante, si incapable de sourire à l’amitié, que je préfère ne voir personne. Je vais me retirer dans ma chambre. Quand je serai parvenue à reprendre un peu de force, de calme et d’empire sur moimème, je recevrai nos amis; vous m’excuserez auprès d’eux, ma boune Valeutine, et vous les prierez de revenir demain.

L’accàblement de madame de Mervilly était trop manifeste, sa physionomie accusait une prostration trop douloureuse, pour que mademoiselle de Champrosay essayât de changer sa détermination. Elle garda le silence, se leva, tendit ses deux mains, qui furent acceptées; puis elle soutint doucement la malade par la taille, et toutes deux rentrèrent à pas lents dans la maisonnette, laissant l’idiote toute contristée d’avoir appris que la fête ne serait pas souhaitée ce jour-là.

Dans l’après-midi, tandis que la baronne reposait et que Yalentine, seule dans sa chambrette, écrivait une lettre dont elle semblait peser les termes avec réflexion, trois personnes se rencontraient dans la rue de Livarot, devant la demeure de madame de Mervilly : c’étaient le

duc de Trézel, Clotilde Herbault et mademoiselle de Rechignevoisin. Le Taciturne avait entre ses doigts une splendide rose du Bengale ; Clotilde, elle, portait une belle touffe de violettes de Parme encadrant un superbe camellia; quant à mademoiselle Yseult, elle tenait dans sa main droite un bouquet de forme conique, au sommet duquel s’épanouissait un lis majestueux. Elle salua froidement le duc, qui ne se montra pas moins glacial à son égard; puis elle daigna s’incliner légèrement devant mademoiselle Herbault, dont elle recevait un salut plein de déférence et de respect. M. de Trézel, en revanche, se fit un devoir d’ètre d’une politesse exquise envers la jeune fille, qui le remercia par un regard attendri et reconnaissant.

Georgette ouvrit la porte, et parut sur le seuil.

— Madame la baronne est visible, n’est-ce pas? lui dit la vieille fille d’un ton sec.

— Non-dal ma maîtresse n’est point vaillante aujourd'hui, et elle dort.

— Qu’a donc madame de Mervilly? demanda Clotilde avec émotion.

— Elle a... qu’elle est ruinée... tout à fait.

— Que dites-vous, petite sotte? reprit mademoiselle de Rechignevoisin.

— Eh 1 ce qui est la vraie vérité ! Mais ça n’est point encore tout, car notre chère madame est aussi malade... à cause des rigueurs du sort.

— A cause des rigueurs du sort? répéta mademoiselle Herbault avec étonnement.

— Oui donc 1 c’est comme qui dirait à cause des méchancetés du démon... qui empêche d’avoir de quoi mettre du pain dans la huche... du bois dans le foyer... de... Enfin, n’importe 1... Ce qui fait que notre monsieur revient demain, par la raison que rien ne lui a prospéré

à Paris, une vilaine grande ville, où on n’est guère bon, à ce qu'il paraît.

L’idiote avait débité cette tirade avec un aplomb qui révélait que dans son verbiage, en apparence incohérent, se cachait quelque chose de sérieux. Le duc, mademoiselle Yseult et Clotilde soupçonnèrent tout de suite qu’un nouveau malheur était venu frapper la famille de Mervilly.

— Où est mademoiselle de Champrosay? demanda M. de Trézel d’un air anxieux.

— Me voici, répondit Yalentine en paraissant au fond du petit vestibule sur les marches de l’escalier.

Mademoiselle de Rechignevoisin repoussa Georgette, qui barrait le passage; puis elle se dirigea vers la jeune fille. L’inquiétude hâtait sa démarche et diminuait sensiblement la solennité de son air habituel.

— Qu’y a-t-il donc encore? s’écria-t-elle, et quel excès d’infortune la noblesse a-t-elle à déplorer de nouveau dans l’existence de la baronne, de son fils et de vous?

Mademoiselle de Champrosay ne répondit pas immédiatement à cette question. Avec la bonne grâce tranquille qui ne l’abandonnait jamais, elle fit entrer les visiteurs dans le parloir, et, lorsqu’ils y eurent pris place, elle confirma le sens des propos tenus par Georgette, propos qu’elle avait entendus en grande partie, au moment où elle se portait à la rencontre de mademoiselle de Rechignevoisin, de Clotilde et du duc.

— Oui, dit-elle, l’adversité ne se lasse pas de frapper sur madame de Mervilly et sur M. Didier. Leur notaire a pris la fuite en emportant le dernier débris de leur ancienne fortune. Et comme si ce n’était point assez d’un coup funeste en un seul jour, la démission du ministre

qui avait contracté des engagements envers te baron est

venue presque à la même heure détruire le résultat de sept longs mois de patientes sollicitations. De sorte que notre ami va nous revenir plus sombre et plus découragé sans doute qu'il ne l'était 1 année dernière en nous quittant. Pour comble, de tristesse, il apprendra ici la nouvelle que la ruine de sa mère vh;nt d’être achevée par un vol.

— Mais c’est affreux cela! dit en gémissant mademoiselle de Rechignevoisiu. 11 y a peu d’exemples de revers si acharnés.

— H faut que la destinée soit bien aveugle, soupira Clotilde, pour éprouver si cruellement madame la baronne et M. Didier.

Le duc garda le silence, mais ses yeux se fixèrent sur le visage de Valeutine, et rayonnèrent soudain. 11 sembla puiser dans sa contemplation une sorte d’énergie morale pour accomplir quelque secret dessein. ,

— Madame de Mervilly n’est point en état de recevoir aujourd’hui, dit alors mademoiselle de Champrosay. Elle m’a confié le soin de vous offrir ses excuses, et de vous prier avec instance de revenir demain.

— Demain, soit, répondit la vieille fille. En attendant, voici mou bouquet de fete. Douuez-le de ma part à cette chère baronne, et n’oubliez pas de lui dire formellement que j’ai accepté son invitation. Plus le malheur s’appesantit sur ceux que nous aimons, plus les gens de ma sorte font preuve d’empressement et se montrent dévoués.

Elle accentua ces deruiers mots avec une intention manifeste de les rendre très-expressifs.

Mademoiselle Herbault remit ensuite son camellia entouré de violettes de Parme à Valentine, eu lui disant d’un ton doux et pénétré :

— Je me console un peu, mademoiselle, de ne pouvoir présenter moi- même ces fleurs à madame de Mervilly, car je suis certaine que votre entremise saura leur communiquer beaucoup de grâce et de fraîcheur.

» — Ce bouquet est joli comme votre personne, ma chère Clotilde, repartit mademoiselle de Champrosay. Rien ne saurait ajouter à sou éclat charmant. Je regrette néanmoins qu’il ne soit point offert par vous : il est des choses qui entre elles s’harmonisent à merveille.

— Vous me rendez toute confuse.

— Mon éloge n’est pourtant pas exagéré. J’en appelle au jugement de mademoiselle Yseuit et de M. de Trézel.

— Sans doute, le compliment n’a rien d’excessif, répondit la vieille fille d’un air légèrement gourmé.

Puis elle ajouta in petto : %,

— Cette petite bourgeoise n’est point mal, en effet. Minois de soubrette; c’est gentil, voilà tout. Point de race : on voit que ça n’est pas né.

Le duc, lui, approuva par un signe de tète l’opinion qu’avait émise Valentine. Son regard, attaché sur Clotilde, avait une expression qui attestait sa sincérité.

— Nous vous reverrons demain, n’est-ce pas, ma belle? reprit mademoiselle de Champrosay.

— Je crains de paraître importune, répondit mademoiselle lierbault.

— Rassurez-vous. Nous vous attendrons avec impatience.

— Alors je m’empresserai de venir... Je ne viendrai toutefois qu’ après avoir assisté à une triste cérémonie.

— Laquelle ?

— L’euterrement du contre-maitre de notre manufacture, décédé hier au soir.

230 MADEMOISELLE DE CIIAMPROSAY

— Il se nommait Manuel, si je me souviens bien, dit Valentine, et il était malade depuis longtemps?

— Oui, mademoiselle. Vous l’avez vu l’anuée dernière,

le jour de votre visite dans nos ateliers de filature et de tissage mécanique. «

— Il laisse une veuve et quelques orphelins , je crois ?

— Mon père a déjà régularisé leur situation et assuré leur avenir.

— Cela est vraiment bien ! repartit avec onction mademoiselle de Champrosay.

— A demain ! dit alors le duc en se levant et en tendant à Valentine la splendide rose du Bengale qu’il destinait à madame de Mervilly.

Quelques minutes plus tard, mademoiselle de Rechignevoisin remontait dans une attitude réfléchie la colline du chemin de Livarot, tandis que Clotilde regagnait toute songeuse la route de Lisieux, et que M. de Trézel gravissait à la hâte la pente du faubourg du Câble, au sommet duquel était situé son chalet dans un repli sourcilleux du bois des Capucins.

Ce chalet, d’étroite dimension, de teinte sombre, d’aspect mélancolique sous l’ombrage des sapins, se dorait en ce moment d’un vif rayon. Entouré d’une haie d’épine, d’un clos semé de gazons, mais sans plates-bandes ni corbeilles de fleurs, il avait toute l’apparence rigide d’un refuge d’ascète, en dépit des sourires du soleil et de la verdoyante perspective des horizons boisés.

Le duc pénétra dans l’enclos, et se dirigea vers une paysanne qui, assise au pied d’un arbre sur un escabeau, filait une quenouille et tournait un rouet. C’était une vieille femme du pays, qui le servait depuis cinq ans, c’est-à-dire depuis qu’il avait acquis la propriété de la petite sapinière, au milieu de laquelle il s’était fait cons-

truire le modeste chalet où il avait résolu de passer le reste de sa vie dans la retraite et l’austérité.

— Gervaise, dit-il, il me faut un bon cheval. Procurez-le-moi.

, La respectable Normande ressemblait à son maître sous un rapport : elle était taciturne. Aussi ne réponditelle pas verbalement; mais elle se leva, posa sa quenouille sur l’escabeau, et se mit en devoir d’exécuter l’ordre du duc.

— Qu’ou m’amène le cheval sellé, bridé, prêt à partir, ajouta M. de Trezel.

Gervaise inclina la tête, et sortit de l’enclos en courant.

Resté seul, le vieux gentilhomme franchit l’escalier du chalet, qui était pratiqué à l’extérieur et s’abritait sous une saillie du toit en auvent; puis il entra dans la principale pièce, meublée comme une cellule de cloître, sévère sans exagération. Il y avait là un lit, une comtnode, une bibliothèque, une table et quelques chaises en bois blanc. Point de tentures aux fenêtres, point d’objets d’art sur les murs. La cheminée n’avait ni pendule ni candélabres. Pour tout ornement, on y remarquait, dans un cadre en ébène sculpté, une délicieuse tète de jeune fille peinte par Prud’hon, et reproduisant d’une manière frappante les traits aiusi que la physiouomie de mademoiselle de Ghamprosay. Une telle ressemblance avait déterminé le duc à acquérir cette peinture quelques années auparavant.

M. de Trézel alla droit au tableau, le prit dans ses deux mains, et le regarda avec un inexprimable sentiment de tendresse et d’admiration.

— Ah! chère image, murmura-t-il, je ne me lasse pas de te contempler! Chaque fois que mes yeux se fixent sur toi, je remercie le hasard qui t’a ferit tomber en ma

MADEMOISELLE DE CIIAMPROSAY

possession. Tu es une ravissante fantaisie d’un pinceau qui charmait naguère, et cependant tu es moins brillante que la réalité dont tu me rappelles l’élégance suave. Elle est si éblouissante, ma Yalentine! Dans ma longue existence de dissipations et de folies, que tant de belles créatures ont traversée comme des météores lumineux, jamais, non, jamais je n’ai vu une femme qui lui soit comparable en distinction et en beauté! C’est un rêve de poète sous une forme humainement divine ! C’est un ange matérialisé par Dieu et mis sur la terre pour nous faire croire au paradis !

Deux larmes se suspendirent à ses cils blancs. Après une pause, il reprit à voix basse et d’un air accablé :

— Hélas! elle ignorera toujours sans doute à quel point je l’aime et pourquoi je l’aime tant! Je n’ai pas le droit de le lui dire : elle me repousserait peut-être si je le lui révélais. Mais s’il ne m’est pas permis, surtout dans la misérable position où m’a réduit une vie insensée, de lui avouer mon triste secret, je puis du moius lui prouver mou dévouement, et sacrifier pour elle ce que j’ai conservé intact jusqu’à ce jour: mon orgueil! Oui! je l’ai résolu : je vais courber la tête , frapper ma poitrine, m'efforcer d’attendrir un cœur presque inflexible; en un mot, je vais m’humilier devant la marquise de Thury- Harcourt, ma sœur.

11 effleura délicatement de ses lèvres la radieuse image qui ressemblait à mademoiselle de Champrosay ; puis il replaça le tableau à l’endroit même où il l’avait pris, et descendit l’escalier du chalet.

Vingt minutes s’étaient à peine écoulées,' lorsque la vieille servante parut, tenant par la bride un cheval d’allure solide, élevé de garrot, nerveux de jarret, évidemment capable de fournir une longue traite sans effort ni fatigue. Le duc sauta en selle et partit. Après

avoir descendu le faubourg du Câble, il atteignit la route de Livarot, la parcourut rapidement, et traversa Falaise vers cinq heures du soir. Comme il n’était plus qu’à six kilomètres du château de Thury-Harcourt, où il savait que la marquise, de plus en plus souffrante, était venue passer la saison du printemps, il aperçut de loin une calèche qui s'engageait dans le bois de Soulaugy. Il piqua des deux et ne tarda pas à se convaincre qu’il avait devant lui une voiture aux armes des Thury- Harcourt. Lorsqu’il fut arrivé près de l’équipage, il vit une femme d’apparence débile, légèrement penchée sur les coussins, un livre d’heures sur ses genoux, les mains jointes, murmurant une oraison, et reconnut sa sœur.

— Madame, lui dit-il en la saluant avec une sorte d’humilité, je vous prie de m’accorder un instant d’entretien.

La marquise était une personne petite, grêle, au visage mince et parcheminé; ses yeux gris, dénudés de cils, étaient enfoncés dans un cercle de bistre; elle avait le nez moyen, mais étroit et busqué à l’excès. Ses lèvres sans épaisseur se recourbaient aux commissures; ses .

joues creuses avaient des pommettes saillantes, empourprées par un tempérament fiévreux. Elle était vêtue de soie noire et coiffée d’un large chapeau de paille de couleur sombre, aux bords rabattus, d’où retombait un grand voile de deuil, destiné par elle à consacrer le souvenir de son époux, le marquis de Thury-Harcourt, ancien général de brigade, mort en Crimée. On devinait sans peine qu’elle portait un cilice sur sa poitrine, qui se bombait rigidement. Sa dévotion ardente était d’ailleurs très-sincère, quoiqu’elle manquât d’élévation et de douceur, c’est-à-dire de tolérance et de charité.

Au moment où le duc la rencontrait, elle revenait de la chapelle de Notre-Dame de Freuay, que tous les ans ses pieuses offrandes enrichissaient avec un peu d’ostentation. Lorsqu’elle reconnut son frère, elle cessa de prier et le regarda d’un air stupéfait. 11 y avait près de dix ans qu’elle ne l’avait vu. Elle resta calme et froide à son aspect; ses sourcils se froncèrent même avec une expression de sévérité.

— Parlez, monsieur, dit-elle d’un ton sec.

— Ce que je désire vous apprendre et vous demander est d’une nature toute confidentielle. Permettez-moi donc d’être seul avec vous.

— Je ne soupçonne guère le motif qui, après tant d’aunées de rupture et d’éloignement, vous ramène vers moi et vous oblige à me parler en secret. Je consens néanmoins à vous écouter comme il vous plait de le vouloir.

— Je n’exige pas, madame, je prie; soyez assez bonne pour le remarquer.

— Soit, monsieur. Mais laissez-moi vous répondre que vous ne m’avez guère habituée jadis à une telle révérence de votre part.

Elle donna aussitôt l’ordre à son cocher de faire

halte, et descendit de la voiture sans accepter l’aide de M. de Trézel, qui avait mis pied à terre et lui tendait la main.

Un calvaire se dressait à peu de distance sur la lisière du chemin, dans une échancrure du bois. La marquise l’aperçut et prit cette direction. Elle se prosterna dans la poussière au pied de la croix et y demeura quelques minutes immobiles, comme abîmée dans un profond recueillement. Lorsqu’elle redressa la tète, ses yeux se fixèrent avec une sombre exaltation sur l’image sculptée du Christ.

— Seigneur, murmura-t-elle, donnez-moi la force de rester inflexible envers les impies qui se sont écartés de la voie religieusement austère qui seule mène à Dieu!

Elle se leva ensuite, alla s’adosser contre un chêne, se croisa les bras et attendit impassiblement les confidences du duc.

Après avoir attaché son cheval par la bride, M. de Trézel rejoignit la marquise; puis, maîtrisant son orgueil, le front découvert, humble et doux, il commença ainsi

— Ma sœur, vous souvient-il qu’à l’époque déjà bien éloignée où s’est accompli entre nous le partage de nos biens héréditaires, un petit reliquat de compte vous rendait ma débitrice d’une dizaine de mille francs environ, une vraie misère pour nous deux en ce temps-là, une somme presque importante pour moi depuis que j’ai follement dissipé ma fortune patrimoniale et qu’il ne me reste plus qu’une simple rente viagère constituée avec le dernier débris de mou opulence d’autrefois? Je n’ai pas oublié que vous avez voulu souvent me rembourser cette somme ; mais mou insousiance en matière d’argent m’a toujours empêché de la prendre et de vous

libérer ainsi envers moi. Eh bien, je viens aujourd'hui réclamer ces dix mille francs de voire obligeance, en ajoutant que je compte les offrir à des amis dans le malheur. ,

— Leur destination ne me regarde pas, monsieur. Je me rappelle vous les devoir. Ils figurent sur mes livres avec le chiffre des intérêts capitalisés jusqu’à ce jour.

Cette observation parut surprendre le duc et même le froisser. 11 se contint cependant, et répondit avec une tranquillité souriante :

— Pardon, ma sœur. Je considère que j’ai fait un dépôt et non un placement entre vos mains. Ne parlons donc pas d’intérêts, car il ne saurait me convenir d’en accepter.

— A votre aise. Je n’insisterai pas. Aussi bien me sera-t-il facile de distribuer aux pauvres en votre nom ce que je regarde comme vous étant dû.

M. de Trézel ne répliqua pas. Il s’efforçait évidemment de ne point indisposer contre lui la marquise de Thury-Harcourt.

Elle ouvrit alors un petit agenda de poche, et traça quelques ligues au crayon sur un feuillet qu’elle détacha et remit au duc.

**— Maître Ribaud, mon- intendant, est à Falaise, ditelle. Sur la présentation de ce mot d’écrit, il vous comptera vos dix mille francs... Mais, en vérité, reprit-elle, je ne vois rien de si mystérieux dans votre réclamation, et je ne comprends pas que vous m’ayez obligée à desdendre de voiture pour si peu.

— Aussi n’est-ce pas tout. Je puis même ajouter que ce n’est rien en comparaison de ce qu’il me reste à vous dire. Accordez-moi doue votre plus indulgente attention.

— Voyons, monsieur, de quoi s’agit-il? Je vous écoute. Expliquez-vous.

L’accent dé la marquise n’annonçait guère une disposition à l’attendrissement. M. de Trézel eut une minute d’hésitation. Il fut sur le point de s’éloigner en toute hâte de cette femme dont l’accueil était si glacial et qui pas une seule fois ne l’avait appelé « mon frère. » Mais la pensée qui l’avait fait agir jusque-là fut plus forte que son amour-propre en révolte : elle le retint irrésistiblement. En outre, il se sentit encouragé par la grâce toute clémente du printemps. 11 lui sembla que mille voix fraîches chuchotaient à sou oreille ce mot divin : « Espère ! » voix de la brise balsamique, de la verdure murmurante, de l’oiseau gazouilleur, de l’air sonore, voix de la terre ensoleillée qui célébrait avec enthousiasme le renouveau de la nature et l’épanouissement des cœurs sous un ciel bleu. Le duc reprit courage et se mit à espérer.

Il s’exprima en ces termes, d’un ton grave et lent :

— Vous voyez devant vous, ma sœur, un homme malheureux, et malheureux par sa faute, ce qui ajoute à l'infortune le cruel sentiment qu’elle est bien méritée. Oui, je n’hésite pas à le reconnaître, quoiqu’il en coûte à mon orgueil, je subis justement aujourd’hui la peine des fautes de mon passé, des désordres de ma jeunesse, des folies de mon âge mûr. Car, hélas ! sur la pente dangereuse oû ma vie ardente était entraînée, je n’ai pas su me retenir au point intermédiaire où il est encore possible de s’arrêter, de revenir sur ses pas, de se recueillir, de s’amender. Mon tempérament fougueux devait précipiter ma chute sans que je ressentisse, même à cinquante ans, le besoin de réagir par lassitude ou de me refréner par raison. Je m’accuse donc hautement d’avoir mal vécu durant de longues années, et je ne chercherai pas ici à pallier mes excès en en rejetant une partie sur la destinée qui, m’ayant fait naître riche, m’a-

MADEMOISELLE DE GHAMPROSAY

vait doué d’une organisation passionnée, énergique, que rieune lassait, et qui presque fatalement devait me livrer sans résistance au cours vertigineux de tous les plaisirs, de toutes les dissipations. Chacun de nous — je veux le croire — dispose à son gré de lui-même : aussi est-il bien amer mon repentir d’avoir gaspillé ma fortune et dépensé stérilement une existence que j'aurais pu rendre si utile, si bienfaisante, si digne de tous les respects !

— Avouez du moins, monsieur, que les avertissements ne vous ont pas manqué, interrompit la marquise. Vingt fois j’ai voulu vous arracher à l’abime, vous enlever à Satan pour vous ramener à Dieu, Màis vous n’avez répondu à mes efforts que par la raillerie et le dédain.

— Je vous rends justice, ma sœur. Il n’a pas dépendu de vous que je vinsse à résipiscence. Vous avez souvent tenté la conversion du pécheur, et j’ai eu sans doute grand tort de repousser vos sages conseils, de ne tenir aucun compte de vos sévères remontrances. Que vous dirai-je? J’étais dans le tourbillon et je m’y abandonnais comme un fou, obstinément. Il est vrai — laissez-moi vous le rappeler sans aucune intention mauvaise, — il est vrai qu’il y avait toujours un peu de dureté dans vos reproches, de hauteur dans vos leçons. Ma fierté s’en offensait; elle me déconseillait de me soumettre et m’inspirait de répliquer à l’injonction par l’ironie. Ah 1 qui sait si une prière de ma sœur n’eût pds obtenu de moi ce que je refusais à un langage trop rigoureux? Malheureusement la prière ne vint pas; mais je reçus un jour la mise en demeure formelle de cesser le scandale de ma vie si je ne voulais être déshérité par vous. Devant une telle menace, que devait faire un duc de Trézel? Sauvegarder d’abord sa dignité. Je vous déclarai donc que je

conservais mon indépendance et vous laissais libre de disposer de vos biens. Si j'avais eu la faiblesse d’agir autrement, j’eusse mérité votre mépris.

— Nou, monsieur. Vous eussiez acquis mon estime. Qu’importe, en effet, comment l’homme eudurci est touché par la grâce? Ce qu’il faut, c’est qu’il se convertisse et revienne à la vertu. Ne parlez donc pas de votre dignité, elle n’avait rien à faire en cela. Il vous a plu de continuer votre existence extravagante, dissolue, impie, voilà tout 1 Et vous avez achevé votre ruine en bravant le ridicule et le déshonneur.

Le duc tressaillit à ces mots. Ses yeux étincelèrent, sa physionomie devint sombre. Mais soudain, par un suprême effort de volonté, il éteignit les éclairs de son regard et dissipa le nuage qui venait d'obscurcir son front.

— Ma sœur, dit-il avec une solennité douce, vous avez tort de prétendre que j’ai bravé le ridicule et le déshonneur. Je n’ai pu les braver, par la raison que je ne les ai jamais vus s’attaquer à moi. Je dois me rendre cette justice, après m'ètre accusé si franchement tout à l’heure, que j’ai toujours su garder, même au milieu de mes écarts les plus répréhensibles, les convenances de l’homme du monde et les allures du grand seigneur. Partout, en toute occasion, je me suis imposé le devoir de faire respecter ma personne et mou nom. Aussi celui-là mentirait-il effrontément qui oserait affirmer le contraire, et je retrouverais alors sans peine toute ma vigueur d’autrefois pour le châtier. Oui, j’ai le droit de dire en conscience et tout haut que mes passions n’ont nui qu’à moi-même, que les prodigalités qui m’ont appauvri ont parfois séché plus d’une larme et fait plus d’un heureux.

— A merveille ! Pourquoi n’ajoutez-vous pas qu’il

est juste de vous accorder des éloges pour avoir enrichi des courtisanes et des parasites? Allons, monsieur, plus de contrainte, plus de fausse modestie ; proclamez hardiment que vous n’avez accompli que d’éditiautes actions 1

Cette amère répartie n’émut pas M. de Trézel. User coua la tète avec mélancolie, et répondit sans s’auimer :

— Je suis venu vers vous, ma sœur, non pour me vanter, mais pour faire acte de contrition. Je n'essayerai donc pas d’excuser ma conduite passée; j’ai résolu, au contraire, de soulever le coin du voile qui cache mon action la plus détestable, et de vous montrer que j’ai été plus coupable encore que vos préventions contre moi n’ont pu vous le faire croire.

— A quoi bon cet aveu? Je ne vous le demande pas.

— Je vous supplie de me le permettre. Vous verrez, après cela, comment Dieu, qui est le vrai Justicier, sait providentiellement éveiller en nous le repentir et nous infliger une expiation. Je compte d’ailleurs vous adresser ensuite une supplique qui vous prouvera combien mon orgueil a fléchi sous la main puissante qui seule nous frappe toujours avec discernement et précision.

— Je suis souffrante et lasse, monsieur. Hàtez-vous.

— 11 y a là, tout près, uu sentier creux, bordé d’un tertre couvert de mousse, dit le duc avec sollicitude ; allons nous y asseoir, ma sœur. Vous m’éeouerez ainsi sans peine et sans effort.

— Je préfère rester debout, endolorie, à l’onbre de la croix. 11 convient de souffrir en présence de < elui qui a tant souffert pour nous.

— Le Christ était la mansuétude même, has irda timi' demeut M. de Trézel; il ne peut donc se réjoi ir que de nous voir heureux.

— Le bonheur n’est pas fait pour la tem , répliqua

d’un ton d’infaillibilité la marquise de Thury-Harcourt; il importe de se mortifier en ce monde pour mériter le ciel.

Elle sembla recueillir alors ce qui lui restait de courage et d’énergie; sa petite taille, qui commençait à s'affaisser, se redressa; sou visage, où se manifestait une expression de fatigue, revêtit un caractère d’âpre vigueur. Le duc fut saisi d’étonnement à l’aspect de cette transfiguration produite par le fanatisme et la volonté; il ne put même se défendre d’une sorte d’admiration. Mais il comprit plus que jamais qu’il avait peu à espérer d’une femme dont le mysticisme était si rigide, si absolu. Il n’en prit pas moins la parole pour exécuter jusqu’au bout la démarche dont il s’était imposé l’accomplissement.

— Il y a près de vingt ans, dit-il, j’avais déjà jeté au vent de mes caprices plus de la moitié de mon patrimoine. Je venais d’ètre gravement malade, et j’achevais une convalescence assez longue, lorsque mon docteur me conseilla d’aller respirer le grand air de l’Océan. Je partis pour Trouville, où ma santé ne tarda pas à se rétablir complètement sous l’influence vivifiante des robustes émanations de la mer. Comme je me promenais un matin sur la plage, je fis la rencontre de deux personnes que j’avais déjà vues trois ou quatre fois chez vous, au château de Thury-Harcourt, car elles étaient vos voisines de campagne, et habitaient, si je ne me trompe, un petit manoir sur la lisière de vos propriétés, dans la direction du Bois-Harbout.

— S’agit-il de madame de Mercœur et de Célestine, sa fille, mortes toutes les deux depuis plusieurs années ? demanda la marquise en fronçant le sourcil.

— Oui, ma sœur.

— Je me rappelle, en effet, avoir entendu parler jadis

de je ne sais plus quelle ténébreuse affaire survenue entre ces dames, le comte de Champrosay et vous.

— Je viens justement confier à votre discrétion cette affaire mystérieuse, dont la conclusion vous expliquera le mobile de ma conduite en ce moment.

— Je me résigne, monsieur, à vous écouter jusqu’à la fin.

èans se formaliser de la mauvaise grâce contenue dans ces paroles, le duo coutinua sou récit.

— La vie des eaux noue promptement les intimités, reprit-il, surtout entre gens du même monde qui ont eu déjà quelques relations. Je devins bientôt le compagnon assidu, le cavalier servaut de madame de Mercœur et de mademoiselle Célestine. A cette époque, madame de Mercœur avait à peine trente-cinq ans; elle était grande, superbe ; elle avait cet épanouissement et cet éclat qui sont le privilège de la femme lorsqu’elle touche pour ainsi dire au zénith de l’àge et de la beauté. Sa fille entrait alors dans sa dix- septième annee. Moins élancée, moins resplendissante que sa mère, elle était toutefois admirablement jolie. Sa jeunesse semblait réfléchir la lumière rose et suave d’une délicieuse matinée de printemps. A force de les contempler l’une et l’autre, un sentiment étrange s’empara de moi ; j’éprouvai — je l’avoue avec une sorte de honte — une double passion , un double amour qui me troubla profondément. Etais-je seul près de madame de Mercœur, je m’exaltais l’imagination, je me surexcitais l'àme, j’étais tout à elle, je n’aimais qu’elle. Le hasard, au contraire, m’isolait-il avec Célestine, mon cœur s'électrisait au rayonuement de ses yeux d’ange, mon enthousiasme se concentrait sur elle, . et j’oubliais les rares perfections de la mère devant les grâces exquises de l’enfant. Je vous laisse à penser ce que devait etre mon état moral dès que nous étions réu-

Dis tous les trois ! Mes sensations devenaient tout à coup incohérentes et contradictoires... Tantôt un entrainement subit me persuadait que madame de Mercoeur était célle que je préférais, tantôt une émotion soudaine me donnait la certitude que Célestine était la seule qui m’eût conquis. Parfois — phénomène bizarre ! inconséquence inouïe 1 — je demeurais hésitant, indécis, suspendu entre les deux forces secrètes qui m'attiraient comme un morceau de fer entre deux magnétismes, entre deux aimants. Une particularité contribuait sans doute à entretenir cette fluctuation de mes sentiments, cette duplicité de mon cœur. Je m’étais aperçu, en effet, que je plaisais également à la mère et à la fille; bientôt je voulus avoir la conviction que j’étais aimé de l’une et de l’autre. J’imposai silence à la voix de mes scrupules, et j’obtins un double aveu. "

— Cette infamie ne me surprend pas 1 s’écria la marquise; elle était digue d’un libertin tel que vous.

— Ce n’est rien encore, répondit M. de Trézel; vos sévérités auront tout à l’beure, hélas 1 de plus graves motifs d’indignation.

— Je m’y attends, monsieur.

— Vous vous souvenez peut-être, ma sœur, reprit le duc, que la nature m’avait doué exceptionnellement. Les années, qui laissent souvent des empreintes cruelles sur le visage des hommes, m’avaient à peine effleuré du bout de leur aile froide et brutale. A quarante ans, je paraissais en avoir trente au plus. J’avais d’ailleurs contracté, grâce à mon éducation et à ma fortune, des goûts de toilette recherchée, des habitudes d’élégance qui faisaient disparaître habilement toute trace de mes fatigues, et rehaussaient avec art les mérites réels de mon organisation. Je dus en partie, sans doute, à ces dons extérieurs la puissance de séduction que j’exerÇai

à la fois sur une femme d’expérience, qui était armée pour la lutte, et sur une jeune fille ingénue qui n’avait que son innocence pour la défendre contre moi. Je ne me dissimule pas néanmoins que l’éclat vie mon titre et le faste de mou opulence ajoutaient irrésistiblement un charme à l’attrait qui m’était personnel. Quoi qu’il en soit, un mois après la rencontre que j’avais faite sur la plage, il me parut évident que j’avais pris possession de deux âmes et que je disposais de deux existences. Mais quelle conduite allais-je tenir? A quel parti devais-je m'arrêter? Je ne veux point me montrer ici meilleur ni pire que je n’étais. J’affirme.do&c que je ne conçus pas un seul instant l’odieux projet ..d'exercer tour à tour mon empire sur madame de llercœur et. sur sa fille, de tenter perfidement de faire de tçutes-deu£ les victimes de leur confiance en ma loyauté:' Xout en jouant avec leur tendresse, je ressentais pour"çUç%du respect, et je ne songeais qu’à prolonger une situation sentimentale qui me semblait douce, car elle caressait mon amour-propre. Je me promettais toutefois d’y mettre brusquement un terme, soit en épousant la mère, qui était veuve depuis un an, soit en obtenant la main de Gélestine, après avoir fléchi la colère inévitable de celle qui était sa rivale sans le savoir. J’étais dans une extrême perplexité, s et ne savais encore quelle résolution prendre, lorsqu’un incident bien imprévu vint fixer mou choix et précipiter le dénoùment.

— Croyez-vous donc que je m’intéresse à ce récit, qui met en relief vos mauvaises passions ? dit la marquise d’un ton dédaigneux. Les misérables vanités de la terre ne me touchent plus, sachez-le bien.

— Un peu de patience, ma sœur. Il vous en sera tenu compte là-haut.

— Je l’espère, monsieur !

Et le duc continua :

— Un jour, madame de Mercœur, sa fille et moi, nous étions assis sur la terrasse du Casino. Tout à coup madame de Mercœur tressaillit : elle venait de surprendre au passage un regard étincelant que j’échangeais avec Célestine. Ce fut une révélation pour elle, et je crus qu’elle allait s’évanouir. Mais elle était énergique : elle parvint à maîtriser son trouble. Dès qu’elle se sentit presque calme, elle renoua elle-même l’entretien, qui s’était rompu. Sa voix était brève, son œil sévère : elle parla mariage, et, comme si elle se hâtait de réparer un oubli, elle m’annonça soudain qu’elle avait fiancé sa fille au comte de Champrosay, un jeune officier de marine récemment promu au grade de lieutenant de frégate. Elle ajouta que le comte commandait à bord d’un bâtiment qui faisait partie de l’escadre d’évolution de la Méditerranée, qu’il serait en Normandie dans deux ou trois mois, et que l’union projetée se réaliserait aussitôt. Célestine devint pâle comme une morte; moi, je me sentis furieux : je dus me contenir pour ne point éclater. 11 y a d’incroyables tempêtes dans le cœur humain ; l’un de mes deux amours venait de sombrer, tandis que l’autre demeurait victorieux et plus puissant que jamais. En ce moment je haïssais madame de Mercœur et j’adorais sa fille. Comme nous étions si péniblement impressionnés, un jeune homme en petite tenue d’officier de marine se présenta devant nous. J’eus tout de suite le pressentiment que c’était le comte de Champrosay. La joie qui brilla soudain dans les yeux de l’ainée de mes compagnes, la surprise inquiète qui se peignit sur les traits de la plus jeune, confirmèrent mes soupçons. Madame de Mercœur accueillit le nouveau venu avec des démonstrations très-vives. 11 n en fut pas de même de Célestine : elle montra une réserve, une

MADEMOISELLE DE CIIAMPROSAY

tiédeur dont je lui sus un gré infini. Le comte ne parut point s’en formaliser, attribuant sans doute à la timidité, à la modestie, la retenue qu’elle observait à sou égàrd. Cependant ou nous présenta l’un à l’autre; nous nous adressâmes un salut froidemeui poli. M. de Cbamprosay n’avait rien de remarquable, ni le visage, ni la taille. Un embonpoint précoce, des traits incorrects, je ne sais quoi d’un’ peu vulgaire dans la physionomie, ne lui permettaient point d’etre.uu héros de roman pour l’imagination d’une jeune fille. Il serait pourtant injuste de mécounaitre qu’il y avait eu lui toutes les apparences de la franchise et de la bonté. En quelques mots il nous apprit qu’à la suite d’avaries considérables sa frégate avait dù rentrer à Toulon pour être réparée ; il avait mis à profit cette cireou*tauce, qui lui procurait quelques semaines de liberté, et il était accouru près de madame et de mademoiselle de Mercœur. Madame de Mercœur affecta de se réjouir bien haut du hasard qui amenait le comte de Champrosay quelques mois plus tôt qu’il n’était attendu, mais sa fille garda le silence : elle me fit comprendre, par un sourire d’une tristesse expressive, qu’elle ne partageait nullement l’enthousiasme de sa mère, et qu'elle refuserait de souscrire à l’accomplissement du mariage convenu. Aussitôt ma résolution fut prise; je me promis de l’exécuter promptement.

Le lendemain, en effet, je me rendis près de madame de Mercœur. Elle avait envoyé sa fille sur la plage, en compagnie d’une femme de chambre, et elle était seule. Elle me reçut avec une sorte de roideur, ne daigna pas se lever du fauteuil qu’elle occupait, et m’indiqua un siège à quelques pas d’elle. Je fus frappé de ce qu’il y avait de majestueux, de solennel dans sa beauté. Jamais je ne l’avais vue si imposante, si superbe. Je l’admirai,

en dépit de moi-même, et je fus sur le point de tomber à ses pieds en lui déclarant que c’était vraiment elle que j’aimais. Comme j’allais obéir sans doute à cette impulsion bizarre de mon cœur, un reproche amer dout elle ne craignit pas de m’accabler me retint. Elle me reprocha d’une voix âpre l’hypocrisie de ma conduite, puis elle me dit sèchement qu’elle se priverait sans peine de revoir désormais un homme dout les sentiments avaient une si perfide inconsistance, une si cruelle légèreté. Mes dispositions se transformèrent à l’instant même. Je répliquai du ton le plus doux que j’avais eu le tort incontestable de me laisser surprendre par un double entrainement, mais que j’étais enfin panenu à y échapper, et que je venais, comptant sur la générosité de son amour maternel, lui demander la main de mademoiselle Célestine de Mercoeur. A peine eus-je achevé ces mots, qu’elle me foudroya d’un regard éclatant décoléré et d’indignation. Elle se leva ensuite avec violence, et toute droite, le front hautain, le sourcil tordu, la lèvre crispée, la poitrine frémissante, elle me répondit que sa fille était destinée au comte de Champrosay, et que rien n’empècherait le mariage de s’accomplir. Cette déclaration m’exaspéra. « C’est ce que nous verrons ! » répliquai-je d’un air menaçant; et je sortis. J’arrivai sur le bord de la mer. La première personne que je rencontrai fut mademoiselle de Mercoeur. D’un coup d’œil j’écartai la camériste, que j’avais déjà mise dans mes intérêts, et j’appris à Célestine l’accueil impitoyable fait par sa mère à la démarche que je venais de tenter. Deux larmes jaillirent de ses yeux; elle les essuya rapidement, me serra « la main par un geste furtif, et me dit tout bus de compter sur sa résistance à la volonté tyrannique qui, sans son aveu, disposait de sou avenir. Je la quittai après lui avoir promis de réfléchir sérieusement à notre situation et de

lui faire connaître mon avis sans retard. 11 y avait bal le soir au Casino. Je m’y rendis, croyant y rencontrer madame et mademoiselle de Mercœur, espérant échanger un regard d’intelligence avec Célestine et lui glisser, au milieu de la foule, dans le tumulte des quadrilles, un billet contenant la proposition d’un rendez-vous adroitement combiné pour le lendemain. Mais j’attendis en vain toute la nuit : je ne vis ni la mère ni la fille. Vers la fin du bal seulement, on m’annonça qu’elles avaient subitement quitté Trouville dans l’après-midi, en faisant un mystère de l’endroit où elles allaient. Toute la matinée je courus aux informations, et je n’obtins aucun renseignement précis. Désappointé, confus, fiévreux, je roulais mille desseins extravagants dans mon cerveau, mais je n’agissais point, craignant de me tromper de direction, comme un chasseur lancé sur une fausse piste, lorsque je reçus une lettre dont l’écriture m'était inconnue. Je l’ouvris à la hâte, et j’y lus cette simple phrase : « Nous sommes à Etretat. » Mes sensations étaient alors aussi énergiques qu’à vingt ans. J’eus un éclat de joie, et je bondis comme un fou. Une heure après, je m’embarquais pour le Hàvre; le jour même, j’arrivais dans le repli de la côte romantique où s’était réfugiée madame de Mercœur avec sa fille et le comte de Champrosay.

L’esprit de vengeance m’animait, je l’avoue, plus encore que le souffle ardent de mon amour. Je voulais enlever Célestine, moins peut-être pour la conserver à ma passion que pour atteindre l’orgueil de sa mère et le blesser cruellement. Je comptais la décider à fuir en faisant appel à tout le dévouement de son cœur, eu exerçant surtout la puissance de ma volonté sur une certaine faiblesse de caractère qui était en elle, et dont l’indice ne m’avait pas échappé. Afin d’assurer la réussite de mes

projets, je mis une extrême prudence dans ma façon d’agir. Je ne me nommai pas à l'hotel où j’étais descendu; je sortis rarement, jamais dans la direction de la plage; je chargeai un garçon, qui me parut fin, adroit et discret, de remettre secrètement un pli cacheté à mademoiselle de Mercœur. 11 s’acquitta le mieux du monde de la difficile mission que je lui avais confiée, et je le récompensai bien au delà de son attente, eu lui recommandant* le silence le plus absolu. La lettre que j’avais écrite à Célestine la suppliait de m’accorder une entrevue secrète, dans laquelle nous pussions délibérer ensemble et prendre une détermination. La réponse se fit attendre ; elle vint cependant par l’entremise de la femme de chambre, dont je m’étais assuré le dévouement. Je lus ces mots : « Ce soir, vers neuf heures, sur la falaise, dans la valleuse du Douanier. » Je tressaillis indiciblement. Jamais je n’avais eu le cœur remué par une impression si violente et si douce. Tout me ravissait dans le rendez-vous obtenu, surtout le caractère bizarre et romanesque de l’endroit où il devait avoir lieu. Etretat est resserré entre deux montagnes dont les sommets dominent la mer à une hauteur de deux et trois cents pieds. Des sentiers rapides et rugueux descendent du haut des escarpements jusque sur la plage à travers des anfractuosités, sous des voûtes d’un aspect mystérieux et saisissant comme un décor d’opéra. Ces sentiers se nomment des valleuses : celle du Douanier est la plus accessible et la moins dangereuse de la côte d’amont. Je m’y rendis à l’heure indiquée. La camériste m’attendait. « Elle est là 1 » me dit- elle en me montrant l’ouverture encaissée de l’àpre chemin. Je descendis aussitôt, et je trouvai mademoiselle de Mercœur, qui se tenait debout dans une échancrure de la falaise, sur une crête, où pas un rebord, pas une saillie ne pouvait la défendre contre le danger

d’un accès de vertige, d’un brusque défaut d’équilibre.

Je lui saisis les maius et l’atlirai vers moi. « J’avais envie de me précipiter dans l’abirne, » murmura-t-elle, et elle frissonna. Sans lui répondre, je l’entraînai à quelques pas du gouffre dont la profondeur sinistre, éclairée par un mélancolique reflet de lune, effrayait eu même temps qu’elle semblait attirer. Là, elle me dit comment elle avait pu venir au rendez-vous. Sous le prétexte d’une indisposition subite, elle avait refusé de se rendre avec sa mère à un concert de bienfaisance où le comte de Champrosay s’était fait un devoir d’accompagner madame de Mercceur. Grâce à leur absence, elle était accourue jusqu’à la valleuse, dont la solitude nocturne promettait à notre entrevue une complète sécurité. Je lui proposai alors de l’emmener en Suisse, en Italie, partout où il lui plairait de se soustraire aux prétentions du comte et de s’isoler avec moi. Elle refusa obstinément de fuir, mais elle n’eu protesta pas moins que tout son cœur m’appartenait. J’attribuai ce refus persistant à la faiblesse de caractère que j’avais observée eu elle, et qui devait la rendre craintive en présence des mesures extrêmes dont l’exécution exigeait une certaine force de volonté. Taudis que j’insistais pour obtenir la promesse formelle, l’engagement de me suivre au loin, nous cheminions pas à pas vers la plage. Arrivés là, nous nous assîmes sur le galet blanc, au pied des hautes falaises, devant la vague qui déferlait avec mollesse, sous la lueur nacrée de l’astre des nuits. Ce que nous dîmes en cet instant solennel, le sais-je? Dussiez-vous me railler, ma sœur, je vous assure que nos âmes à l’unisson chantèrent cette "taélodie éternellement suave de l'amour, dont les paroles, toujours les mêmes, empruntent aux modulations inspirées de la voix un charme indéfinissable qui exalte et ravit. Depuis la création, l’humanité

répète avec enthousiasme cette chanson divine aux heures de la jeunesse et de la folie, et elle ne se lassera jamais de l’exhaler tant qu’il y aura deux cœurs bien épris dans la solitude, sous l’aile invisible des sylphes qui murmurent ce mot si vulgaire et si sublime à la fois : a Aimez ! »

Quand nous remontâmes la valleuse, Célestine était pensive; il y avait même une larme suspendue à la pointe de ses cils comme au bout d’uu brin d’herbe une perle de rosée. Moi, je me sentais tout transporté de joie et de reconnaissance. Nous étions silencieux, car il est de ces rapides iustauts de félicité où le silence seul est éloquent. Notre ascension était lente, en raison de l’escarpement du sentier, si resserré d’ailleurs qu’il nous obligeait souvent à marcher l'un après l’autre. Mademoiselle de Mercœur s’avançait la première; je la suivais eu la soutenant. Tout à coup elle poussa un cri et s’arrêta. Nous étions parvenus à l’endroit où j’avais rencontré Célestine, c’est-à-dire à deux pas de l’anfractuosité qui s’ouvre menaçante sur la mer. Un homme était là, devant nous. Je ne le reconnus pas d’abord :« Ah 1 mademoiselle, dit-il d’un ton de reproche ému, je crains bien que votre faute ne vùus cause plus tard un chagrin et un repentir! » Je bondis à ces mots, et, me dressant eu face du comte de Champrosay : « Pas un mot de plus, répli-, quai-je avec une véhémence froide, ou je vous lance à travers l’espace ! — Je ne m’adresse pas à vous, monsieur! me dit-il sèchement. — Moi, je vou3 parle, et je vous menace, entendez-vous bien ! » Aussitôt je le saisis, l’enlevai, et fis un pas vers l’abime. J’étais frémissant, hors de moi. Une prière désespérée de Célestine me retint. Le comte était sauvé ! Je dois reconnaître qu’il ne sourcilla pas, qu’il resta impassible à l’aspect du vide où je voulais le précipiter. Calme et doux, il expliqua sa pré-

252 MADEMOISELLE DE GHAMPROSAY

sence inattendue : Madame de Mercœur, inquiète, l’avait envoyé prendre des nouvelles de sa fille. Ne la trouvant pas, une vive anxiété l’avait saisi. Il s’était informé, et, sur l’indication d’un garde-côte, il était accouru dans la direction de la vallcuse du Douanier. « Laissez-moi vous ramener chez vous, mademoiselle, ajouta-t-il. Je retournerai ensuite vers votre mère, qui ne saura rien de ce qui s’est passé ici. — Je vous remercie, monsieur, répondit Célestine. Ma femme de chambre me reconduira. » Elle me sourit ensuite avec une indicible expression de tendresse, me pria de ne point l’accompagner et disparut. Resté seul avec le comte. Je plongeai mon regard dans le sien. Je croyais y lire une provocation; je fus tout stupéfait de n’y trouver qu’une tristesse profonde, un morne reflet de désolation. Je compris alors à quel point M. de Champrosay aimait mademoiselle de Mercœur, et je m’eu offensai. Rendez-vous fut pris pour le lendemain. Au point du jour, en effet, nous nous rencontrâmes dans un petit bois, derrière Etretat. Le comte reçut deux coups d’épée. Uue seule blessure était grave : elle mit fin au combat. Ce duel, dont les motifs restèrent presque inconnus, fit sensation. Plus d’uu nouvelliste, en villégiature au bord de la mer, en parla et tenta même de l’expliquer. 11 y eut dans les assertions émises au hasard un peu de vérité et beaucoup d’erreurs, comme il arrive toujours en pareil cas. Je laissai dire, pour ne pas aggraver les choses par une protestation. Craignant même que ma vue n'entretint les rumeurs malveillantes, je résolus de m’éloigner. Après avoir essayé de nouveau, mais vainement, de décider celle que j’aimais à prendre la fuite, je partis seul, navré, mécontent, et sans préméditation, sans but, à l’aventure, je me rendis en Espagne. Pour me distraire, j’acceptai des invitations, et je parus dans les salons les plus aris-

toeratiques de Madrid. Là, je fis la rencontre de la marcliesa de San-Lucar, une admirable Andalouse, mariée à un vieillard morose et goutteux ; ses grands yeux noirs, lumineux et pénétrants, virent clair dans le secret de mon àme. Elle projeta de dissiper le chagrin que j’y refoulais, et bientôt — ô misère de mon cœur ! ô folle et coupable inconstance des passions que je ressentais naguère ! — elle réussit à s’emparer de mes pensées, de mes rêves, de mes sentiments les plus exaltés. Oui ! en dépit de moi-mème, je ne tardai pas à devenir l’esclave de ses caprices; sa splendeur rayonna pour ainsi dire électriquement à travers mon imagination séduite : elle en effaça peu à peu l’éclat plus doux de l’étoile charmante qui s’y reflétait mélancoliquement. Après un mois de séjour à Madrid, je subissais le prestige, j’étais sous le charme de la brune enchanteresse, lorsque je reçus une lettre du comte de Champrosay. 11 m’écrivait : « Mademoiselle de Mercœur a tout avoué à sa mère, qui vous accorde la main de sa fille. Venez! hàtez-vous! Il y va de l’honneur de celle qui vous aime et que sans doute vous aimez toujours ! » Tandis que je lisais, la sefiora de San- Lucar avait les yeux fixés sur moi. Je pâlis : elle vit mon émotion et voulut savoir ce qui la déterminait. J’eus la faiblesse de lui montrer le contenu de la lettre. Elle me tendit alors une plume et me dicta une réponse. Comme je refusais d’écrire : « Encore une seconde d’hésitation, me dit-elle avec un éclair dans le regard, je vous quitte, et vous ne me reverrez jamais! » Telle était la puissance que cette femme exerçait déjà sur ma volonté, que je me soumis aussitôt, et j’écrivis au comte de Champrosay que le consentement de madame de Mercœur arrivait trop tard. Ah! je frissonne quand je pense que j’ai pu commettre jadis une pareille lâcheté !

MADEMOISELLE DE CIIAMPROSAY

— Yoilà pourtant où mènent les conduites dissolues, sans principes, sans foi ! dit amèrement la marquise de Thury-IIarcourt. Oui, monsieur, vous avez agi comme un lâche ! Mais remarquez que votre félonie a été la punition de cette jeune fille qui avait oublié ses devoirs et trahi la vertu !

— Pauvre enfant! murmura le duc, dont les paupières demi-fermées se mouillaient. Elle ne méritait pas que je lui infligeasse moi-mème le châtiment. Mais Dieu est bon : il a eu pitié d’elle, et c’est moi, le vrai coupable, que sa justice a le plus sévèrement frappé.

— Elle est parfois terrible, cette justice! proféra la marquise avec une solennité sombre.

— Elle est surtout clairvoyante, repartit M. de Trézel : elle sait comment exciter le repentir et amener l’expiation.

Après une minute de silence, le duc poursuivit en ces termes :

— Je restai un an en Espagne aux pieds de la marchesa de San-Lucar. Un jour j’acquis la certitude qu’elle se jouait de moi. Je provoquai mon rival, et je le tuai. Après quoi je revins en France, où le souvenir de mademoiselle de Mercœur s’empara brusquement de mon âme, et y éveilla le remords. Je fus soudain tourmenté d’un violent désir d’apprendre ce qu’elle était devenue. Je sus bientôt qu’elle était mariée depuis un an, et qu’elle avait pour époux le comte de Champrosay. On m’annonça en outre qu’ils étaient heureux, surtout depuis qu’un enfant — une; petite fille jolie comme un ange — souriait à leur union. O divine Providence ! ô suprême équité! Ce que je ressentis, le jour où je reçus ces nouvelles, fut extraordinaire, presque indescriptible. 11 y eut comme un ouragan dans mon cerveau et daus mon cœur. Les sentiments et les idées les plus bizarres,

MADEMOISELLE DE CIIAMPROSAY

les plus inconciliables, s'y heurtèrent en grondant. Tour à tour j’admirais le comte et je le raillais, je me couvrais de mon mépris et je m’amnistiais avec audace, je me réjouissais du salut de Célestine et je lui reprochais de m’avoir été infidèle en se mariant. Tout s’agitait douloureusement en moi, même la jalousie, non pas cette âcre sensation qui résulte de l’amour, mais ce frémissement indicible causé par une passion moins égoïste et plus pure; en un mot, j’enviais les caresses de la frêle créature dont l’existence venait de m’être révélée ; je voulais la ravir à sa mère, et l’élever en secret, pour moi seul. Peu s’en fallut que je ne misse cet odieux projet à exécution. Mon plan était bien arrêté : j’avais revu par hasard la complice du rendez-vous dans la valleuse du Douanier. Elle n’était plus au service de madame de Mercœur. Séduite par la promesse d’une fortune, elle avait consenti à accomplir le rapt. Mais, au moment où elle se disposait à agir, elle tomba malade et mourut. Cet événement me frappa d’une sorte de terreur superstitieuse; la lumière se fit dans ma pensée : le caractère criminel de ma résolution tn’apparut tout à coup; j’en eus horreur, et j’y renonçai à jamais. Pendant quelques mois, je vécus retiré, sombre, malheureux, n’ayant goût à rien, et, torture étrange! ne pensant qu’à celle que j’avais abandonnée sur le chemin de la honte, et dont un autre avait sauvé l’honneur. Oui, l’amour que je croyais éteint s’était ranimé en moi avec une ardeur subite, et je souffrais cruellement, car je souffrais sans espoir. Cependant la solitude et le chagrin m’accablaient. Je me sentais décliner, vieillir. Un matin, je me vis dans une glace, et je me reconnus à peine tant mon visage était blême, amaigri, ridé. Une réaction s’opéra aussitôt dans mon esprit : j’eus une soudaine avidité de plaisirs, d’enivrements, de bruyantes consolations, et le

soir même je retournai dans le monde, où mon apparition fut saluée avec éclat. A dater de ce jour, mes folies n’eurent plus de frein. Je me livrai à tous les entraincmeuts, je donnai carrière à toutes les fantaisies de ma prodigalité. Ce fut alors que, pour la dernière fois, votre sagesse voulut impérieusement me contenir ; mais, hélas ! elle se heurta contre mon orgueil, et ne parvint pas à le faire fléchir. Douze ans environ après mon retour d’Espagne, j’achevais follement de me ruiner, décidé que j’étais à narguer la misère en quittant la vie, lorsqu’une rencontre, que je puis dire providentielle, détermina toute une révolution dans mon cœur.

C’était en juillet, et je venais d’arriver à Trouville, où m’avait conduit le désir de respirer le grand air, de prendre un peu de repos. Dans la journée, je m’assis sur la plage, au bas de la terrasse du Casino, presque à l’endroit où j’avais rencontré madame et mademoiselle de Mercœur. Le temps était sombre, la rafale violente ; un orage, qui s’était déchaîné le matin, avait brisé une barque sur l’estacade du port et noyé trois hommes, trois pêcheurs ; le ressac de 4a mer se ressentait encore de la tourmente qui avait sévi quelques heures aupiravant, et je contemplais avec tristesse le spectacle ces flots agités, qui me rappelaient le trouble tumultieux de mes jours disparus. J’avais l’àme absorbée dars la mélancolie des souvenirs, et mon esprit évoquait ! a douce image de celle que j’avais trahie, quand un br lit léger se fît à quelques pas de moi, me secoua bizarn ment, et attira mon attention. Je fus alors comme éblou . : je venais d’apercevoir une toute jeune fille, — une nfant de quatorze ans à peine, — d’une beauté radieu e, d’une grâce féerique, qui descendait les marches de l’escalier du Casino. Suivie d’un domestique à livrée, ui e bourse de quêteuse à la main, elle se dirigeait ver moi. Je

tressaillis de nouveau, et me levai vivement. A mesure qu’elle approchait, une oppression croissante me serrait la poitrine, un frisson de plus en plus intense se glissait dans mes veines. Je croyais avoir devant les yeux Célestine, mais Célestine plus jeune, plus belle encore que je ne l’avais connue à seize ans. Même démarche élégante et harmonieuse; mêmes traits d’une exquise perfection; même physionomie suave avec plus de sérénité. Lorsqu’elle fut près de moi, elle me présenta son aumônière et me dit en s’inclinant : « Pour la famille des pêcheurs naufragés, je vous prie, monsieur! » Elle n’avait pas achevé que j’avais déjà vidé dans sa bourse tout le contenu de la mienne. Cependant je tremblais, et ma main n’avait que par hasard accompli sans maladresse cet acte de charité. C’est que la voix angélique qui venait de solliciter mon aumône m’avait rappelé subitement ce qu’il y avait de mélodie et d’onction dans l’accent de mademoiselle de Mercœur. C’est que cette voix enchanteresse avait eu la puissance de faire vibrer soudain toutes les fibres de mou cœur, et d’éveiller en moi un pressentiment extraordinaire. L’admirable enfant parut surprise de l’émotion que je manifestais, et, m'ayant adressé une gracieuse révérence, elle allait me quitter, lorsque je lui dis, non sans une certaine oppression : «Comment vous nommez-vous, mademoiselle? — Valentine de Charnprosay, » me répondit-elle. Chose inouïe! je m’attendais à cette réponse, que ne m’enleva point ce qu’il me restait de présence d’esprit : « Et... votre mère? balbutiai-je avec effort. — Ma mère est morte, » murmura-t-elle en pâlissant. Un sanglot me remplit la gorge ; je le refoulai, et je seutis que je suffoquais. J’eus pourtant la force d’ajouter d’un ton grave : » 11 vous reste votre père, n’est-ce pas? — Non, monsieur, mon père a succombé il y a cinq ans au Brésil. Je suis doublement

orpheline. » 11 y eut entre nous un silence ému qui dura plusieurs secondes : « J’ai connu autrefois madame de Mercœur, repris-je. C’est elle sans doute qui vous a recueillie. — Cela était impossible, monsieur, me réponditelle, car elle a pris la première le chemin qui mène à Dieu. J’ai reçu l’hospitalité chez des amis de ma famille, le baron et la baronne de Mervilly. » En s’exprimant ainsi, sa parole était calme, mais je vis bien qu’elle cachait en elle-même la sensation de plus d’un souvenir douloureux. Après une nouvelle pause, elle me pria de lui apprendre qui j’étais. Cette demande, si- simple qu’elle fût, me troubla. « Je suis le duc de Trézel, lui dis-je d’une voix hésitante. — Le duc de Tréîel, » murmura-t-elle en fixant sur mon visage ses grands yeux bleus et profonds; puis elle me remercia avec une bonne grâce sensiblement refroidie, et le front incliué, l’air pensif, elle s’éloigna. Il y avait peu de personne sur la plage en ce moment : elle alla tendre à chacune sa bourse de quêteuse, remonta ensuite l’escalier du Casino, et disparut. Tant que j’avais pu la suivre du regard, mes yeux ne l’avaient pas abandonnée. Dès que j’eus cessé de l’apercevoir, il me sembla que la lumière du jour s’était éclipsée à demi, et que de grandes ombres grises avaient attristé tout ce qui m’entourait. Un ennui pro* fond s’empara de mon esprit. Je voulus le dissiper en pensant à celle qui m’était apparue comme une clarté, comme un rayon de soleil. Mon imagination me la re-, traça en effet avec une ressemblance saisissante ; cette vision idéale ne fit qu’augmenter en moi un impérieux besoin de la revoir palpable, réelle, vivante. J’entrai au Casino, mais j’appris qu’elle venait d’en sortir avec la famille de Mervilly. Le lendemain seulement je la revis, et j’en ressentis une joie si grande, que je ne me souviens pas d’en avoir éprouvé une plus émouvante et plus

douce. Elle était accompagnée du baron, de la baronne et de leur fils. Le baron, que j’avais rencontré plusieurs fois dans le monde, me reconnut et m’aborda. Un instant je redoutai qu’il ne sût quelque chose de ma conduite d’autrefois à l’égard de mademoiselle de Mercœur. Ses manières cordiales, même engageantes, me rassurèrent. Evidemment il ignorait ce qu’il y avait de générosité dans l’union de Célestine et de M. de Champrosay. Le comte avait emporté dans la tombe le secret de son chevaleresque dévouement.

Au bout de quelques jours, mes relations avec la famille de Mervilly étaient devenues amicales. J’eus la joie mystérieuse de me trouver souvent près de Valentine, que je ne me lassais pas d’admirer, et qui m’inspirait une de ces tendresses dont le cœur d’un père connaît seul toute la vivacité. Mais, hélas ! elle ne m’accordait en retour qu’une politesse froide et des égards qui semblaient parfois contraints. Cette remarque m’affligea si sérieusement que j’en devins sombre, soucieux. Je me dis que c’était là sans doute le commencement de l’expiation, et je me résignai à subir cette antipathie instinctive que les convenances ne parvenaient point à dissimuler. Je ne savais cependant pas encore avec qu’elle énergie je m’étais mis à aimer Yalentine. J’en eus seulement conscience lorsque le baron m’annonça un matin qu’il partait le' jour même de Trouville et retournait avec sa famille à Mervilly. Je fus comme atterré; je n’eus pas la force de dire un mot. Quelques minutes plus tard, je me rendis sur la plage, et me dirigeai solitaire, d’un pas rapide, vers les Roches-Noires, dont la morne perspective m’attirait. J’avais la poitrine ulcérée, je souffrais ; des paroles entrecoupées, presque folles, s’échappaient de mes lèvres. Je m’écriais : «Yalentine! Yalentine!... Est-ce donc vrai que je ne la verrai plus?... Mais je

l'aime avec une indicible ardeur! Mais je ne puis plus renoncer à vivre dans son rayonnement I... Ali! depuis qu’elle s’est emparée à son insu de mon pauvre vieux cœuf, je ne suis plus le même homme ! J’ai envie, non de mourir, mais de me régénérer!... Oui! loin de moi, pensées lugubres, âpre tentation du suicide! Je vous repousse, je vous chasse de mon cerveau 1 Je veux me repentir! Je veux expier! Je veux achever mes jours dans les rigueurs d'une existence austère, accomplir encore un peu de bien en ce monde avant d’exhaler mon dernier soupir! O chère Valentine! enfant adorée! reprenais-je avec exaltation, tout me sera facile ! Je me résignerai à tout, même à la froide douceur de ton accueil, pourvu que je respire désormais le même air que toi ! pourvu que je puisse te contempler souvent, t’entendre, te sourire et t’aimer! » J’étais arrivé aux Roches-Noires; la marée se retirait; je me reposai sur un bloc de granit. Là, silencieux, le regard flottant entre le ciel et l’eau, je réfléchis profondément. Lorsque je revins sur mes pas, mon avenir était fixé ! j’avais résolu d’acheter un coin de terre à proximité de Mervilly, d’y faire construire un ermitage et d’y passer le reste de ma vie dans la retraite, le renoncement et la résignation. Un mois s’était à peine écoulé, que mon plan était déjà mis à exécution. J’avais converti en une rente viagère le mince capital que je possédais encore, et satisfait de peu, sobre comme un anachorète, je distribuais aux pauvres la plus grande part de mon modique revenu. On s’étonna d’abord qu’un duc vécut de la sorte; puis on s’habitua à ma manière d’être, et je fus bientôt libre d’agir à ma guise, sans que personne s’occupât de moi. Je me tins d’ailleurs presque toujours à l’écart, froid et indifférent, dans le but d’éloigner les importuns. On me surnomma le Taciturne, et l’on eut raison, car l’isolement ne tarda pas à me don-

ner le goût du silence, et je n’eus plus la force de parler que dans les circonstances où le devoir m’y obligeait. Inutile de dire que dès que le monde aristocratique des châteaux du pays sut que je m’étais relégué sous une futaie de sapins, dans le repli d’un coteau d’Orbec, je reçus de nombreuses invitations. Je n’en acceptai qu’une : celle qui m’arrivait de Mervilly. Ah! c’est que si je m’étais imposé une existence de privations, si j’avais renoncé à finir brusquement par le suicide, c’était dans le seul espoir d’avoir accès sous le toit béni où Valentine avait reçu l’hospitalité ! Que m’importait le reste de l’univers! Mon amour ne demandait qu’elle, ne voulait s’absorber qu’en elle ! Aussi avec quelle émotion pieuse j’entrai pour la première fois au château de Mervilly ! L’accueil que j’y reçus fut plus charmant encore que je ne l’espérais. Je devins un ami de la famille, mais un ami discret, un peu sauvage, heureux le plus souvent d’apercevoir de loin celle à qui je devais ma force et ma vertu ! Comme je m’extasiais, sans qu’elle s’en doutât, devant les grâces et les harmonies dont la nature l’avait douée, et que le temps développait avec une inexprimable perfection! 11 suffisait que je l’eusse entrevue un instant pour que j’emportasse au fond de mon âme une satisfaction toujours lente à s’épuiser. En vérité, celuilà n’a pas connu la plus pure des joies de la terre qui n’a jamais senti tressaillir dans sa poitrine le sublime amour qu’iuspire l’enfant ! Et cependant mon bonheur n’était pas sans amertume, non! car la politesse respectueuse que me montrait Valentine ne cessait pas de conserver une étrange réserve qui parfois me navrait. Hélas ! les années ont fui, et je n’ai pas osé lui demander la cause de sa froideur à mon égard. Je ne sais si j’aurai un jour le courage de l’interroger, tant j’ai peur d’une réponse qui m’accablerait. En attendant, je subis cette

MADEMOISELLE DE CIIAMPROSAY

fatalité sans me plaindre, car je reconnais que j’ai mérité mon tourment... Mais j’abuse de votre patience, ma sœur, dit le duc en s’interrompant. Pardonnez-moi. Quelques mots encore, et je terminerai cette triste confession d’un homme qui a mal vécu et qui en est cruellement puni.

— Achevez, monsieur, répondit la marquise d’une voix brève qui ne trahissait aucune émotion.

— Dans la situation où se trouvait Valentine, reprit M. de Trézel, une chose me ravissait : c’est qu’elle était entourée d’opulence ; c’est que le baron et la baronne de Mervilly — deux belles Ames — la considéraient non comme une étrangère, m#is comme une enfant bienaimée qui a tous les droits de la famille. Cela me consolait d’avoir gaspillé des millions, de ne pouvoir plus rien léguer à l’orpheline restée sans fortune après la mort du comte et de la comtesse de Cbamprosay. Yaine consolation! Oui, je me réjouissais follement, car la destinée, dont la logique est souvent implacable, me porta soudain un coup terrible en ruinant les bienfaiteurs de Valentine, en m’accablant sous le sentiment odieux de mon impuissance à les secourir! Insensé! oh! bien insensé celui qui se pardonne les extravagances coupables qui l’ont appauvri, parce qu’il se flatte d’en souffrir seul! Attends, malheureux! et tu connaîtras bientôt tout le prix des trésors que tu as jetés au vent! et tu gémiras en regardant tes mains vides tendues vers les honnêtes gens dans l’infortune, ou vers l’être adoré que tu ne peux plus enrichir et pour qui cependant tu donnerais la vie! Que vous dirai-jê enlin, ma sœur? Vous avez vu Didier de Mervilly; vous avez appris les revers qui ont durement éprouvé sa famille : la ruine et la mort du baron, l’héroïque désintéressement de la baronne, qui s’est réduite à une médiocrité voisine de l’indigence

MADEMOISELLE DE CIIAMPROSAY

afin de sauver l’honneur du nom ! Eh bien ! vous ne savez pas tout encore, car l’adversité s’est appesantie de nouveau snr la mère et le fils, sur ces deux grands cœurs si dignes de toutes les prospérités. Un brusque changement du ministère vient d’enlever à Didier ses espérances d’avenir, tandis qu’un vol de confiance dérobait à madame de Mervilly le dernier débris de sa fortune. Ainsi, les voilà l’un et l’autre sans ressources, désespérés, vaincus par l’impitoyable violence du destin 1 C’est-à-dire, voilà Valentine, ma Valentine, hier encore dans l’opulence, maintenant à la veille de tomber dans la misère sous le contre-coup des chocs imprévus qui renversent ses bienfaiteurs! Ah! cette pensée me déchire l’àme ! elle envenime mes remords les plus cuisants! elle me désole!... Mais en même temps elle me communique une force que sans elle je n’eusse peut-être jamais eue : la force de venir vers vous et de vous dire : « Ma sœur, les dix mille francs que je recevrai de maître Ribaud, votre intendant, et que j’espère bien faire accepter à mes amis dans l’affliction, les empêcheront quant à présent de fléchir sous le fardeau de leurs peines. Mais cette modeste libéralité ne saurait suffire à mon ardente sollicitude. Ce qui me préoccupe surtout, ce que je souhaite avec ferveur, c’est de placer ma Valentine sous la protection d’un cœur généreux, c’est de lui assurer ainsi une richesse à venir qui lui permettra de rendre un jour la sécurité et le bonheur à sa famille d’adoption? »

— Et vous avez compté sur moi pour réaliser ce vœu? demanda la marquise de Thury-IIar court en fronçant le sourcil.

— De grâce, ma sœur, ne vous prononcez pas encore ! s’écria le duc d’un air anxieux. Je sais, poursuivit-il, que vous avez pris vos dispositions afin que je n’hérite pas

de vous. C’était votre droit, et vous avez bien fait. Je ne tenterai donc pas d’obtenir de votre bonté une modification en ma faveur; non, je ne vous demande rien... oh ! rien pour moi du moins, car je veux rester pauvre... mais pour elle, pour l’orpheline, pour l’abandonnée, pour... mou... enfant!...

— C’est-à-dire pour l’enfant de l’inconduite, de la honte, du déshonneur!... N’espérez pas plus pour elle que pour vous-mème... J’ai résolu de sanctifier ma fortune avant de mourir : elle ne saurait donc devenir la complice de votre dépravation.

Le duc pâlit, il chancela même comme s’il eût reçu un choc ; mais il parvint à se raffermir en se roidissant, et reprit d’uu ton navré :

— Je vous en supplie, ma sœur, soyez juste. Est-ce la faute de Valentine si j’ai été odieux, si j’ai repoussé vos conseils, si j’ai dédaigné de suivre l’exemple de votre sagesse, de vos vertus? Ah! croyez-moi, celle dont je vous parle est un ange, oui, un ange de lumière, de grâce, de pureté; elle est digne de vous, digne du ciel ! Après avoir été la joie des Mervilly, elle est maintenant leur consolation. Si vous pouviez voir avec quelle égalité d’âme, avec quelle courageuse modestie elle s’e3t faite la servante de l’humble maison qu’habitent ceux qu’elle aime, vous seriez touchée, édifiée, et votre âme ne résisterait pas au charme qu’exerce à son insu cette admirable enfant! Laissez-vous fléchir, ma sœur, et promettez-moi que vous la verrez.

— Jamais! Ce n’est pas une Trézel, c’est une Champrosay... Je ne lui dois rien.

— Ah! je vous en conjure, ne repoussez pas une prière, ne refusez pas de réparer autant qu’il vous est possible le mal que j’ai fait! Je suis votre frère, enfin; le même sang coule dans nos veines, et les âmes dispa-

rt rG o w le

rues dont nous avons partagé la tendresse doivent en ce moment faire un mystérieux appel à votre générosité... Et, tenez,- vous n’ignorez pas, sans doute, que je n’ai jamais courbé la tête devant personne, jamais abaissé mon orgueil, même en face des plus hautains et des plus puissants : eh bien! voyez, je m’incline devant vous, je me prosterne à vos pieds, je vo'us crie encore, le front dans la poussière : Rien pour moi!... tout pour elle!... pour elle!...

En s’exprimant ainsi, le duc avait de grosses larmes dans la voix. 11 était tombé à genoux; ses cheveux blancs touchaient la terre. La marquise parut hésiter, un vague reflet de compassion glissa dans ses yeux; mais elle se reprocha sans doute comme une faiblesse cette légère émotion, car elle appuya la main sur son cilice pour s’infliger une souffrance, et s’arma de toute la rigueur de ses sentiments.

— Relevez-vous, monsieur, dit-elle d’un ton ferme, presque dur; ce n’est pas devant moi que vous devez vous agenouiller. Sachez, du reste, que je n’ai plus désormais ni frère, ni parent, ni ami; je me suis réfugiée dans le Seigneur, qui me tient lieu de tout et qui me défend de favoriser ce que sa morale réprouve. Ne comptez pas sur moi; mon testament est fait, je n’y changerai rien.

— Encore une fois, je vous demande grâce, ma sœur : j'implore votre pitié!

— Non, pas de grâce! pas de pitié pour qui a mal vécu !

— Qui donc ose être impitoyable à l’ombre de la croix, devapt l'image du Rédempteur? dit une voix solennelle à quelques pas de la marquise et du duc.

M. de Trézel se leva brusquement; madame de Thuryflarcourt tourna la tète du côté où on l’interpellait. Tous

deux virent dans un sentier aboutissant au calvaire un homme, un prêtre, le front nu, un bréviaire à la main. Il était jeune encore et d’une beauté remarquable; il avait la taille élevée, les traits corrects, le teint pâle, les cheveux noirs demi-argentés. Sa physionomie était franche et sympathique; ses yeux brillants, cerclés de bistre par le feu des passions’de la jeunesse, décelaient encore une généreuse ardeur.

— Qui êtes-vous? demanda la marquise d’un air hautain.

— Je suis le nouveau vicaire de Thury-Harcourt, répondit-il, un grand- pécheur converti à Dieu. Je me suis fait prêtre afin de pouvoir enseigner l’indulgence, la miséricorde et le pardon!

— Monsieur l’abbé, s’écria le duc, ne perdez pas ici vos paroles évangéliques : cette femme n’a pas de cœur I

Il détacha vivement son cheval, sauta en selle, et s’éloigna au galop.

Le duc s’arrêta à Falaise, où il vit maître Ribaud, qui lui compta dix mille francs ; puis il reprit sa course, traversa Livarot, et entra dans Orbec vers onze heures du soir. Lorsqu’il eut gravi le faubourg du Câble, il

trouva ouverte la porte de son habitation. Gervaise l’attendait sur le seuil, un falot à la main. 11 mit pied à terre, remercia la vieille servante, et lui confia le soin de reconduire le cheval à l’écurie, située dans une ferme, sur la lisière du bois des Capucins. 11 se rendit ensuite à sa chambre, où Gervaise avait eu la prévoyance d’allumer une lampe. Là, brisé par la fatigue, il se laissa tomber sur une chaise, et y resta quelques minutes immobile, accablé. Tout à coup, cependant, il se redressa, courut à la cheminée, saisit le cadre d’ébène dans lequel souriait la tète suave peinte par Prud'hon, et dit en soupirant :

— Yalentine, ma Yalentine, je viens de faire pour toi ce que je n’eusse jamais fait pour moi-même. Hélas ! et je n’ai pas réussi ! N’importe 1 je n’éprouve aucun regret d’avoir écrasé mon orgueil aux pieds d’une créature sans àme, dont le sentiment religieux est pétrifié au point qu’il ne s’attendrit plus. Je t’aime tant, cher ange, que je payerais du sacrifice de ma vie une fortune pour te la donner ! Ah 1 du moins, reprit-il en s’animant, suisje en mesure d’empêcher l’indigence de pénétrer de sitôt sous le toit des Mervilly !

Après avoir remis le tableau à sa place accoutumée, il tira d’un portefeuille les dix billets de banque qu’il avait reçus de maitre Ribaud, les considéra avec une sorte de curiosité pensive, puis il murmura ces mots :

— Jadis, ces chiffons de papier bleuâtre n’eussent obtenu de moi qu’un coup d’œil de dédain. Aujourd’hui je les regarde avec joie, je les contemple avec ravissement. C'est qu’autrefois ils ne représentaient à mes yeux que la satisfaction d’un caprice, tandis que maintenant ils me promettent la consolation et peut-être le salut d’une famille d’honnêtes gensl Si l’avare est méprisable parce que pour amasser un peu d’or il impose mille pri-

vations autour de lui et se fait haïr, le prodigue ne l’est pas moins, car, en dissipant ses richesses avec ostentation et vanité, il s’enlève l’admirable puissance de faire souvent le bien avec sagesse et discernement. Ah ! si j’avais encore mes millions 1 !

Il hocha la tète avec mélancolie et sourit amèrement :

— Lamentation vaine ! ajouta-t-il. Cri de désespoir inutile de tous les fous qui voudraient ressaisir ce qui a disparu à jamais, et réparer ce qui est irréparable : le passé 1

L’émotion lui faisait oublier en ce moment la lassitude. 11 ouvrit une fenêtre, s’y accouda, et livra son visage brûlant aux ondes fraîches de l’air. La lune planait, projetant sa pâleur de fantôme sur le paysage silencieux. Non loin d’elle, une étoile radieuse égayait la nuit : c’était Vénus, le plus beau diamant de l’écrin du ciel. Tout reposait sur les coteaux et dans les prairies ; aucune rumeur ne s’élevait de la petite ville endormie dans le creux du vallon; aucun souffle n’agitait le feuillage des arbres qui boisaient toutes les perspectives et veloutaient tous les horizons ; un rossignol élevait seul la voix au milieu de cette tranquillité nocturne : ses vocalises hardies avaient un éclat comparable au scintillement de l’étoile propice aux amours ; on eût dit qu’entre l’astre et l’oiseau il se chantait une mélodie concertante oû les notes perlées se mêlaient ineffablement aux rayons cristallins. C’était là une scène idyllique d’un sentiment délicieux; le duc ne se lassait pas de regarder et d’entendre ; en face de ce spectacle calme et charmant, il sentait s’apaiser les troubles tumultueux de son âme : il admirait, il méditait, il priait!

Le lendemain, vers une heure, il descendit dans Orbec. Lorsqu’il arriva près de la rue de Livarot, il fut surpris de reconnaître un grand nombre de personnes,

MADEMOISELLE DE CIIAMPROSAY

vêtues cérémonieusement : les unes stationnant çà et là et causant, les autres paraissant regagner à la hâte leur demeure. Quelques mots qu’il recueillit en passant lui apprirent qu’on venait d’enterrer Manuel, l’ancien contremaître de la manufacture de M. Herbault. Il poursuivit son chemin, et entra dans la maisonnette qui abritait celle dont la pensée résumait depuis cinq ans toute la vie de son cœur. Mademoiselle de Champrosay vint audevant de lui : en la voyant, il se rappela ce que la veille il avait tenté pour elle, et se dit avec une secrète exaltation qu’il n’avait pas poussé trop loin le dévouement. Gomme si elle eût deviné le sacrifice qu’il avait accompli, elle l’accueillit avec plus de cordialité que de coutume et le conduisit au parloir, où la baronne venait de s’installer dans sa bergère, près de l’embrasure de la fenêtre ouverte sur le jardin.

Madame de Mervilly était encore souffrante ; tout en elle le témoignait : ses yeux agrandis et fiévreux, ses joues creuses et blêmies. ses lèvres pâles et sèches, et jusqu’à ses mains grêles qui frémissaient nerveusement. Elle avait eu cependant le courage de quitter sa chambre pour recevoir ses amis et pour embrasser son fils, à qui elle voulait annoncer avec le plus de fermeté possible la triste nouvelle qui lui était venue de Lisieux. Le duc remarqua cet alanguissement douloureux de la baronne, ainsi que l’effort qu’elle s’imposait pour paraître moins abattue qu’elle ne l’était en réalité. Il feignit de prendre au sérieux l’assurance qu’elle lui donna d’une amélioration survenue depuis quelques heures dans son organisation physique et son état moral. Il avait hâte d’aborder le sujet de sa plus intime préoccupation. C’est ce qu’il fit bientôt en présentant à madame de Mervilly un pli cacheté, et en lui disant avec une inflexion de voix qui suppliait :

— Si vous voulez me rendre vraiment heureux, chère baronne, vous accepterez cela!

— Qu’est ce donc? demanda madame de Mervilly d’un air surpris et curieux.

— Regardez, ajouta M. de Trézel.

La grande dame brisa le cachet, et resta stupéfaite en apercevant des billets de banque dans l’enveloppe. Sa physionomie exprima un singulier mélange de gratitude, de honte et de fierté. Elle était encore sous cette impression bizarre, lorsque Georgette parut et annonça mademoiselle Clotilde Herbault. La jeune fille s’avança tout émue et toute rougissante dans le parloir; elle pressa vivement la main de Valentine; puis, sans remarquer le duc qui venait de se placer à l’écart, elle alla, par une sorte de résolution subite, plier le genou devant la baronne, à laquelle elle olfrit son front à baiser. Madame de Mervilly l’embrassa; mais, lorsqu’elle voulut la relever, elle fut étonnée de sentir une résistance dans l’attitude de mademoiselle Herbault.

— Eh bien ! ma belle enfant, dit-elle, vous avez donc l’intention de rester à mes pieds ?

— Oui, madame, car j’ai une prière à vous adresser, et je suis en bonne position pour cela.

— Je vous écoute : parlez.

— Mais d’abord, reprit Clotilde, permettez-moi de faire appel à vos souvenirs. Vous rappelez-vous avoir dit un jour à mon père : « Soyons amis? »

— Parfaitement. Je venais de parcourir les ateliers de votre manufacture, dont j’avais pu apprécier les excellentes dispositions, et je prenais congé de lui.

— Cette parole était bien sincère, n’est-ce pas madame la baronne?

— En doutez-vous? Je vous le répète alors : j’aime et j’estime sincèrement M. Herbault.

— Ah! que vous êtes bonne, et que je vous remercie de tout mon cœur!

— Mais enfin quelle conclusion songez-vous à tirer de mon aveu?

— Ne pensez-vous pas que l’amitié vraie, l’amitié réciproque, confère plus d’un droit et impose plus d’un devoir?

— Sans doute, je le pense. Eh bien?...

— Eh bien ! le droit de mon père, dans la triste conjoncture qui résulte du vol récent commis à votre préjudice, est de m’envoyer vers vous pour vous dire : Chère madame, puisque vous êtes notre amie, votre devoir vous oblige à ne point repousser la main affectueuse qui glisse timidement dans la vôtre, avec une caresse, une modeste preuve de dévouement. Ah! de grâce I — et voici ma prière — ne dédaignez pas l’offre de notre tendresse! Acceptez! M. le baron de Mervilly, votre fils, saura bien tôt ou tard s’acquitter envers nous.

Presque au même instant Clotilde appuyait ses lèvres sur les doigts fluets et mignons de la baronne, en les forçant avec une gracieuse insistance à se refermer sur un petit portefeuille en maroquin vert, sans ornement, mais d’un volume excessif, eu égard à l’exiguïté de ses dimensions. Après quoi, la jeune fille se releva rapidement et fit quelques pas en arrière, comme pour empêcher madame de Mervilly de lui rendre ce qu’elle venait de lui offrir. Elle se trouva ainsi placée près de Valentiue, dont elle enlaça la taille élégante avec ses deux bras, et qu’elle regarda de cet air humblement quêteur qui sollicite un concours, qui implore un appui.

Tandis que la baronne ouvrait le portefeuille et qu’un groupe de billets de mille francs s’en échappait, made-

MADEMOISELLE DE CIIAMPROSAY

moiselle de Champrosay souriait à Clotilde, mais en communiquant à son visage une expression qui n’avait rien d’encourageant.

— Vous arrivez un peu tard, lui dit-elle : une personne animée des mêmes intentions que les vôtres vous a précédée ici.

— Qui donc? balbutia mademoiselle Herbault toute contristée.

— Monsieur le duc de Trézel, répondit Valentine en indiquant du regard la place où le vieux gentilhomme s’était retiré.

Clotilde aperçut alors le duc; elle le salua avec un peu de confusion ; une larme, produite sans doute par le désappointement, roula dans ses jolis yeux de velours gris.

M. de Trézel s’empressa de s’incliner devant la jeune fille; il vint ensuite à elle, et lui dit à demi-voix :

— J’ai sur vous, en effet, le mince mérite de la priorité; mais vous avez sur moi, mademoiselle, l’immense avantage de la séduction. J’ai offert le premier, cela est incontestable; mais vous avez mis dans votre offre tant de grâce touchante que je me sens inquiet. Oui, j’ai peur, j’ai sérieusement peur de voir votre charme l’emporter sur mon droit.

Au moment où il achevait ces mots, la baronne renfermait les billets de banque dans le petit portefeuille en maroquin vert, qu’elle posait aussitôt sur un guéridon à portée de sa main, près de l’enveloppe qui contenait les dix mille francs du duc. Puis elle resta silencieuse et parut réfléchir.

M. de Trézel se pencha vers Clotilde.

— Je commence à craindre, ajouta-t-il tout bas, qu’il n’y ait de préférence ni pour vous ni pour moi, et que nos démarches n’obtiennent également aucun succès.

— Je le redoute aussi, murmura mademoiselle Herbault en soupirant.

Elle terminait à peine cette réponse lorsque mademoiselle de Rechignevoisiu entra dans le parloir, sans attendre que Georgette l’eût annoncée. Elle apparut plus grave encore et plus imposante que de coutume. La présence du duc et de Clotilde sembla lui causer une désagréable impression ; sa physionomie devint sombre ; la fée à l’ouïe merveilleuse, qui entendait pousser l’herbe des champs, eût perçu distinctement dans un souffle qui expirait sur les lèvres de la noble vieille fille cette exclamation presque imperceptible : « Eux ici!... Déjà!... C’est irritant ! » Elle s’inclina à peine et d’un air contraint ; puis elle s’arrêta toute majestueuse devant madame de Mervilly ; son visage s’était animé soudain d’une expression de triomphe :

— Chère baronne, dit-elle avec cet accent métallique qui résonne comme la fanfare d’un cor de chasse, hier je vous ai fait remettre un bouquet : aujourd’hui je vous apporte un cadeau. Nos relations depuis longtemps si amicales, en dépit de certaines dissemblances de nos idées et de nos opinions, autorisent assurément cette familiarité de ma part. Vous vous souvenez d’ailleurs de ce que je vous ai dit un jour, à savoir que toutes mes économies doivent former un legs que je destine à votre fils. Ce que je me permets de vous donner en ce moment n’est donc en réalité qu’une avance d’hoirie, selon l’expression consacrée par les gens de loi.

A ces mots, elle présenta solennellement à madame de Mervilly un grand sac, ancien ridicule, brodé en soie violette, fermé par une torsade de même couleur, et sur * lequel se détachaient avec éclat les armes compliquées des Rechignevoisin : « De sable, au dextrochère mouvant du flanc sénestre, et sommé d’un faucon d’argent, ac-

compagné en chef de deux -fleurs de lis d’argent et en pointe d’une demi-fleur de lis du même mouvant au flanc dextre. » La baronne prit le sac héraldique : il était si volumineux et si lourd qu’elle dut le poser immédiatement sur ses genoux. Après avoir dénoué les cordons, elle en écarta les plis et vit briller à l’instant tout un faisceau de rayons lumineux. Elle avait entre les mains dix mille francs en pièces d’or. Une clarté douce, presque gaie, se répandit sur les traits de madame de Mervilly.

— Ah! les bonnes âmes! murmura-t-elle en regardant tour à tour mademoiselle de Rechignevoisin, Clotilde et le duc. Où doue ont-ils observé la vie, les philosophes pessimistes, qui prétendent que les amis s’en vont quand la fortune nous abandonne et que le malheureux reste seul? Ils seraient moins absolus, ces lugubres menteurs, s’ils voyaient ce qui se passe autour de ma pauvreté !

Elle souleva, non sans effort, tant elle était affaiblie, le précieux fardeau, et le plaça sur la petite table à côté de l’enveloppe et du portefeuille vert; puis elle dit d’une voix altérée par l’attendrissemeut :

— Ma bonne Yseult, votre conduite en cette circonstance ne me surprend pas : il y a longtemps que je connais la bouté de votre cœur. Je sais que l’amitié n’est pas un vain mot pour vous, et vous m’en donnez une nouvelle preuve aujourd’hui. En vérité, ce qui m’arrive à l’instant même est bien fait pour relever mon âme abattue et ranimer l’espérance au milieu de mes revers.

— Que vous arrive-t-il donc? demanda mademoiselle de Rechignevoisin, dont la mine hautaine et triomphante eut une contraction d’anxiété. '

— Une chose rare et charmante, répondit la baronne ; un miracle de prévenance et de dévouement.

— Quoi encore? Expliquez-vous.

— Eh bien ! l’idée généreuse qui a inspiré votre démarche est venue également à l’esprit de deux autres personnes. Elles m’ont remis tout à l’heure ce qui est là, sur le guéridon, près de votre sac. Ydyez!

Le front de la vieille fille se plissa violemment; un éclair de mauvaise humeur jaillit de ses yeux : par un geste rapide, irréfléchi, elle s’empara des objets indiqués, les examina avec attention, et reconnut qu’ils contenaient chacun dix mille francs.

— Ah ! parbleu ! baronne, s’écria-t-elle avec aigreur, c’est vraiment extraordinaire ! 11 y a sous cette enveloppe et aussi dans ce portefeuille la même somme que celle qui vous est donnée par moi. Je ne suppose pas,' ajouta-t-elle d’un ton ironique, que M. le duc et mademoiselle Herbault soient les deux personnes dont il vient d’être question. Si je ne me trompe, il ne reste plus à M. le duc qu’une simple rente viagère, avec laquelle il ne saurait se permettre les grosses libéralités. Quant à mademoiselle Herbault, je me refuse à croire qu’elle ait eu la hardiesse d’offrir de l’argent à la noble famille de Mervilly.

Cette impertinence empourpra le visage de Clotilde et choqua visiblement M. de Trézel, qui allait répliquer, lorsque madame de Mervilly l’en empêcha en se hâtant de prendre la parole.

— Yous êtes dans une complète erreur, ma mie, ditelle d’une voix accentuée, car je tiens justement de cet excellent duc et de cette aimable mademoiselle Herbault les deux objets dont vous connaissez maintenant la valeur. Je ne vous cache pas que j’ai été très-sensible à la marque d’intérêt sérieux contenue dans les plis de cette enveloppe et de ce portefeuille. Rien, ma chère Yseult, ne peut égaler ma gratitude à cet égard, si ce n’est le

sentiment de reconnaissance que m’inspire votre touchante générosité. Mes meilleurs amis — et je considère désormais comme tels l’honorable manufacturier de la Roseraye et sa fille — ont tous été fidèles au rendez-vous de l’infortune : je les en remercie avec une sincère effusion.

Ces paroles pi’oduisirent sur mademoiselle de Rechiguevoisin un effet stupéfiant : elle demeura comme suffoquée par une exaspération qu’elle s’efforçait de contenir. Que la baronne accordât au duc le droit de lui venir en aide, passe encore 1 Le duc était de grande race, et madame de Mervilly ne dérogeait pas en acceptant ses secours. Mais qu’elle souffrît qu’un ancien ouvrier, un industriel, un démocrate et son enfant, si considérés qu’ils pussent être, osassent prétendre à l’honneur de la secourir, voilà ce qui semblait intolérable à la fière descendante des preux, dont l’anoblissement remontait à la fameuse bataille de Cerisoles, sous François 1 er .

— Franchement, madame, dit-elle avec roideur, je ne vous comprends pas. Vous m’aviez promis formellement que vous n’auriez jamais recours, en cas d’urgence, qu’à ceux qui ont avec vous une solidarité de race, à moi d’abord. Je m’étonne donc que vous n’ayez pas tenu compte de cette grave promesse, et je n’hésite pas à m’en plaindre ici.

— Votre reproche n’est pas fondé, mademoiselle, répondit avec une douceur sérieuse madame de Mervilly ; M. de Trézel et M. Herbault ont agi spontanément. Je n’ai donc pu manquer à ma parole, car je n’ai encore rien demandé, rien accepté.

Cette déclaration fléchit tout à coup mademoiselle de Rechignevoisin.

— Eh bien ! soit, dit-elle, j’ai eu tort, pardonnez-moi, Mais avouez, je vous prie, que j’ai eu l’avantage de vous

MADEMOISELLE DE CIIAMPROSAY

faire contracter un engagement. Annoncez même que votre choix n’est pas douteux, que vous gardez ce que vous avez reçu de moi, et ce qui n’est en réalité qu’une anticipation sur l’avenir.

— Je ne ferai point cet aveu, ma chère Yseult, parce que je ne vous ai rien promis de si explicite, de si formel. Je n’annoncerai pas non plus ce que vous dites, parce que je ne veux prendre en ce moment aucune détermination. J’attends mon fils, et, si je conserve là près de moi les présents de l’amitié, c’est que j’ai résolu, en lui annonçant le nouveau vol commis à notre préjudice, de lui montrer combien il y a de beaux sentiments au milieu des laideurs morales qui affligent l’humanité. Ensuite, comme il est le chef de la famille, il décidera lui-mème ce qui convient à notre sécurité et à notre honneur.

Une crispation soudaine traduisit la contrariété de mademoiselle de Iteehignevoisin ; mais cette crispation disparut presque aussitôt sous un rayonnement joyeux. Georgette venait d’accomplir cette métamorphose eu s’écriant :

— Ahl quel bouheur!... Notre monsieur! Yoilà notre monsieur!...

Il y eut dans le parloir comme un tressaillement sonore, auquel succéda un silence profond. Madame de Mervilly se leva : elle tremblait. Mademoiselle de Champrosay ne bougea pas, mais elle pâlit.

Au même instant Didier, suivi de Félix Duhautbois, apparaissait. 11 s’élança dans les bras de sa mère, puis on entendit un frémissement de baisers et de sanglots.

Quand l’effusion maternelle se fût un peu calmée, Didier se dégagea doucement des bras qui l’étreignaient et se tourna vers Valentine, dont il saisit les deux mains, sur lesquelles il appuya ses lèvres avec une muette exal-

tation. Mademoiselle de Champrosay ne répondit à cet enthousiasme contenu que par un de ces sourires étranges, mêlés d’ombre et de rayons, qui semblent exprimer autant de tristesse que de joie, autant d’affliction que de bonheur. Le jeune baron vit ce bizarre sourire : il en fut peu surpris, parce qu’il crut y reconnaître le reflet des préoccupations du présent et des soucis de l’avenir. Cependant il s’étonna d’avoir à peine senti la pression des doigts charmants de sa fiancée, mais il ne songea pas à lui en adresser l’observation. 11 s’empressa d’ailleurs de prodiguer aux trois personnes réunies chez sa mère des témoignages de vive amitié. Clotilde Herbault reçut principalement de lui, au grand déplaisir de mademoiselle de Reehignevoisin, des marques de déférence et d’affection. 11 lui dit qu’il avait appris en arrivant à Orbec qu’on venait d’enterrer Manuel, le contremaître de la manufacture, et demanda avec sollicitude des nouvelles de M. Herbault; puis il ajouta d’un ton expressif que l’une de ses premières visites aurait lieu à la Roseraye. L’inflexion particulière qui accentua ces paroles fut remarquée : elle impatienta au dernier point la vieille fille, qui eut toutes les peines du monde à se contenir.

Après s’ètre acquitté de ses devoirs de politesse cordiale, Didier retourna vers sa mère; il fixa sur elle un regard scrutateur, et, quoique les lettres de Yalentine l’eussent préparé, il éprouva un serrement de cœur à la vue des altérations graves qui s’étaient produites dans les apparences de madame de Mervilly. Eu examinant les traits décolorés, la physionomie maladive, les membres amaigris de la pauvre femme, il sentit une larme rouler sous sa paupière, mais il ne lui permit pas de se montrer et la sécha sous une flamme qui jaillit de ses yeux. Il avait résolu, en effet, d’égayer son retour et de

cacher au fond de lui-mème toute trace de faiblesse, de découragement et de chagrin. .

S’adressant alors à Duhautbois, dont les hommages profondément respectueux se terminaient par deux baisers sans cérémonie sur les joues roses de Clotilde, Didier s’écria :

— Et maintenant, mon cher Félix, offrons des bouquets à ma mère, et fêtons à notre tour la baronne Antoinette de Mervilly !

Disant cela, il sortait du parloir, et y rentrait presque aussitôt tenant dans ses mains deux magnifiques touffes de fleurs qu’il avait posées sur une banquette du vestibule. 11 en donna une à Duhautbois, et garda l’autre, qu’il offrit d’un air heureux :

— Ma bonne mère, dit-il, je suis enchanté que mon retour coïncide avec un anniversaire qui nous invite à nous réjouir en dépit de tout. Le bouquet que je t’apporte vient de Paris, la ville où les bouquetières ont du génie. Il est du goût de Félix, qui s’y connaît, et qui a voulu m’accompagner, l’excellent cœur, pour te présenter, lui aussi, les plus belles fleurs de la saison.

La baronne admira le chef-d'œuvre épanoui et embaumé que son fils venait de lui remettre. Lorsqu’elle releva les yeux, Duhautbois était devant elle : il la priait d’accepter une merveille d’élégance, de fraîcheur, de parfum, et lui disait :

— Oui, madame, j’ai saisi avec empressement l’occasion qui se présentait à moi d’ètre le compagnon de voyage du baron de Mervilly, et de concourir à célébrer la fête d’une personne éminente qui m’a toujours accueilli avec bonté.

— Plus que’ jamais, monsieur, soyez le bienvenu, répondit la baronne. Vos fleurs, reprit-elle, sont vraiment belles et rares : elles ressemblent en cela au senti-

ment qui a dicté votre conduite aujourd’hui. C’est bien à vous, en effet, d’ètrc venu de loin, d’avoir quitté la capitale de toutes les distractions, de tous les plaisirs, pour m’apporter une preuve de bon souvenir et de touchant intérêt. Je sais d’ailleurs combien vous avez été aimable à l’égard de mon fds dans l’existence pleine de tourments et de déceptions qu’il a menée à Paris, et je vous adresse pour ma part mille remercîmeuts affectueux.

— Vous me comblez, madame la baronne ! dit Félix ému. Vous me faites surtout regretter de ne pouvoir, comme je le voudrais, donner à la noble famille de Mervilly un sérieux témoignage d’attachement.

A ces mots, il lançait un coup d’œil de reproche à Didier, qui parut en comprendre la secrète signification, car ses lèvres s’animèrent d’un sourire pensif.

Madame de Mervilly remarqua l’expression qui pénétrait le regard de Duhautbois.

— Avez-vous quelque grief contre mon fils ? lui demanda-t-elle avec un effort de gaieté.

Félix garda le silence. Didier prit la parole et répondit :

— Oui, ma mère, il m’en veut, et tu sauras tout à l’heure pourquoi... Mais d’abord, reprit-il avec une gravité subite, n’as-tu rien appris depuis quelques jours qui soit d’une nature douloureuse et navrante pour nous ? N’as-tu pas quelque triste nouvelle à m’annoncer?

La baronne tressaillit.

— Je n’osais t’en parler encore, balbutia-t-elle, dans la crainte d’assombrir nos premiers épanchements... Mais je vois que- tu es déjà prévenu, et je n’hésite pas à t’avouer que la mesure de l’infortune est pleine. L’adversité n’a plus guère à nous prendre désormais que la

MADEMOISELLE DE CIIAMPROSAY

vie, le seul bien qui nous reste, s’il est vrai que ce soit un bien !

Cette parole de découragement s’exhala dans un soupir. Madame de Mervilly sembla regretter de l’avoir dite ; elle voulut en détruire l’effet pénible, car elle ajouta vivement :

— Mais j’ai tort de m’exprimer ainsi ! Oui, la vie est un bien, même dans le malheur, lorsqu’on se voit entouré d’affection, lorsqu’on a sous les yeux des gages certains de la générosité et du dévouement des amis.

Elle s’inclina alors vers la petite table de travail qui était près d’elle, et fixa son attention sur les présents du duc, de Clotilde et de mademoiselle de llechiguevoisin. Didier ne s’aperçut pas d’abord de l’attitude qu’avait prise sa mère. 11 raconta qu’il avait lu le jour même dans un journal la nouvelle de la banqueroute frauduleuse du notaire de Lisieux.

— Je 11 e puis plus douter de l’exactitude du fait, reprit-il. Il y a dans la physionomie des personnes qui m’entourent la confirmation la plus formelle du déplorable événement. En vérité, nous n’avons pas la main heureuse dans le choix des hommes d’affaires auxquels nous accordons notre confiance, car ce n’est pas la première fois que nous sommes les victimes de l’improbité.

Sa voix avait faibli tandis qu’il énonçait cette observation. Evidemment la perte des dernières ressources de sa mère lui semblait le coup le plus cruel qu’il eût encore reçu; cependant il se reprocha d’avoir l’air de fléchir sous cette implacable rigueur du sort, et il contraignit son visage à prendre un caractère de tranquille résolution.

— Le mal est fait, résignons-nous, dit-il. C’est, au reste, dans l’excès de l’infortune que l’on trouve l’excès

du courage. Quant à moi, je me sens plus énergique que jamais 1

Comme il s’exprimait ainsi, il remarqua enfin que le regard de la baronne s’était concentré sur le guéridon et s’y attachait obstinément.

— Tu m’écoutes à peine, ma mère, ajouta-t-il. Qu’examines-tu donc avec un intérêt si soutenu?

— Trois bonnes actions, répondit-elle d’un air réfléchi. Trois inspirations généreuses que j’ai mises là pour te les montrer. Regarde.

Cette formule un peu solennelle excita au plus haut point la curiosité du baron. 11 prit d’abord l’enveloppe, en tira le contenu et feuilleta les billets. A la vue de cette libéralité, il ne manifesta aucun étonnement.

— Qui t’a offert cela, mère? demanda-t-il.

— Le duc de Trézel.

— Je m’en doutais, car je m’attends à tout... à tout ce qui est noble et désintéressé... de la part de ceux qui nous aiment et que nous aimons.

Didier s’empara ensuite du petit portefeuille vert, et se rendit compte de ce qu’il renfermait. Son attention n’était pas tellement absorbée cette fois qu’il ne pût entrevoir la rougeur incarnadine qui envahissait les joues de Clotilde.

— Ou je me trompe fort, ma mère, dit-il, ou c’est mademoiselle Herbault qui t’a remis de la part de son père le gracieux objet que voici.

— Tu as deviné, mon fils. La chère enfant s’est acquittée de sa délicate mission avec une gentillesse et un tact dont tu aurais été certainement émerveillé.

— Je m’imagine sans peine comment elle a dû s’y prendre, car je me souviens de quelle manière irrésistible elle t’a offert les deux clefs de Mervilly.

— Cette fois comme l’an dernier, balbutia Clotilde,

je n’ai fait qu’obéir aux recommandations de celui qui m’a envoyée, c’est-à-dire de mon père, dont le cœur guide souvent le mien.

— Vous effacez toujours votre aimable personnalité derrière la sienne, répliqua le baron, et c’est charmant, mademoiselle, car vous ajoytez la modestie à la bonne grâce de vos actions. Vous êtes vraiment inimitable en cela.

Cet éloge, dont la sincérité n’était pas douteuse, acheva de troubler mademoiselle Ilerbault. Elle n’eut pas la force de répondre, mais pour cacher sou émotion elle embrassa mademoiselle de Champrosay. Chose singulière 1 cet élan de naïve tendresse fut accueilli froidement par Valentine, dont le front si pur se plissa tout à coup, dont le regard lumineux s’obscurcit. Mais ce fut instantané : elle ressaisit promptement tout sou empire sur elle-même; sa physionomie se rasséréna, et elle rendit à sa compagne les caresses qu’elle venait d’en recevoir.

Le duc, dont la sollicitude était pénétrante, devina seul le sentiment contradictoire qui s’agitait dans l’âme de mademoiselle de Champrosay.

En cet instant, Didier soulevait le sac aristocratique donné par Yseult de Rechignevoisin. 11 feignait en souriant d’être ébloui par l’irradiation de l’or qui y était contenu.

— Faut-il que je te nomme la personne qui t’a présenté cela? demanda madame de Mervilly.

— C’est inutile, ma mère. J’ai reconnu les armes brodées sur l’étoffe de ce superbe coffre-fort.

Et se tournant vers la vieille fille, qui, toute droite, toute revêche, refoulait visiblement en elle un accès de mauvaise humeur, il reprit :

— ■ Chère demoiselle, je parierais qu’il y a là, dans cet

appendice utile de la toilette de nos bonnes aïeules, une dizaine de mille francs.

— Vous gagneriez, répondit Yseult d’un tou sec.

— Ah çà ! mais, s'écria le baron, nos amis se sont

donc entendus pour mettre chacun une somme égale à notre disposition ? *

— Je proteste que non, quant à moi 1 répliqua avec hauteur mademoiselle de Ilechignevoisin. Je ne consulte jamais personne. J’ai agi spontanément et sans prendre aucun avis.

— Cela est évident 1 repartit le duc avec une pointe de raillerie. Une entente cordiale ne pouvait avoir lieu, comme semblait le croire Didier. Mais il est facile de comprendre que le hasard ait suggéré à trois personnes la même inspiration. Toutes les trois, voulant rendre service à la famille de Mervilly, ne devaient le tenter que d’une manière honorable et digne d’elle. C’est ce qui explique comment, ne nous étant pas concertés, mademoiselle Yseult de Recliignevoisiu, mademoiselle Clotilde Herbault et moi, uous avons fait des offres d’une nature équivalente, sans petitesse et sans exagération.

— L’idée est ingénieuse et délicate, dit le baron. Elle me rend compte d’une proposition que j’ai reçue ce matin, et dont il convient que je parle maintenant.

Dubautbois se montra subitement embarrassé, comme inquiet. La baronne s’en aperçut.

— Je soupçonne, dit-elle, qu’il va être question de M. Félix.

— Et tu as raison, ma mère. Félix a eu connaissance en même temps que moi de la fuite du notaire de Lisieux. Il a insisté pour savoir si le misérable emportait le dernier débris de notre fortune. Ma réponse ayant été affirmative, il m’a pressé dans ses bras et m’a dit avec une

MADEMOISELLE DE CIIAMPROSAY

vive émotion : « Si vous m’estimez, mon ami, vous ne repousserez pas l’élan de mon cœur, vous me rendrez heureux et reconnaissant en daignant devenir mon obligé, ce qui vous permettra d’attendre sans impatience les jours de prospérité qui ne tarderont pas à vous sourire après tant de revers. » Disant cela, il glissait dans ma main un papier, sur lequel mon regard se fixa aussitôt : c’était un bon du trésor échu et d’une valeur de... dix...

Page 1