‹ Les Honnêtes gens. Mademoiselle de ChamprosayChapitre 3 sur 3 · MILLE... FRANCS · texte numérisé non relu

MILLE... FRANCS

Une légère rumeur, causée par la surprise, accueillit l’énonciation de cette somme. Il y eut même comme un reflet de gaieté sur les visages. Mademoiselle de Rechignevoisin conserva seule toute sa gravité.

— Vous voyez, monsieur le duc, dit le baron, que votre explication est parfaitement plausible, car elle peut s’appliquer à la démarche de Félix, qui certes ne s’était pas entendu avec vous... Je voulus, ajouta-t-il, forcer cet excellent Duhautbois à reprendre ce qu’il me proposait si généreusement, mais il s’y refusa avec obstination : «Eh bien! lui répliquai-je, c’est la baronne de Mervilly qui vous le rendra ! Ses remerciments vaudront mieux que les miens. » Et je consentis à garder le bon du trésor jusqu’au moment où je pourrais te le remettre, ma mère. Le voici.

La baronne prit le titre précieux. Elle allait adresser la parole à Félix, lorsque Georgette fit irruption dans le parloir.

L’idiote avait les joues enluminées, son œil étincelait. Elle s’arrêta près du guéridon, devant madame de Mervilly.

— Et moi aussi, dit-elle avec explosion, j’ai de l’argent, et j’en donne!... Voilà!...

Elle plaça brusquement sur la table un objet informe, bleuâtre, en tricot de laine, qui se gonflait vers une

extrémité. C’était un petit bas dans lequel elle avait serré les épargnes faites sur ses modestes gages depuis qu’elle servait.

— Il y a là-dedans vingt pistoles, pas moins 1 ajoutat-elle fièrement... Et c’est bien à moi, tout ça!... Vrai, c’est mon gain !... Prenez, mes bons maîtres ! prenez !... et j’aurai du plaisir plein le cœur !

Sans attendre une réponse, elle s’enfuit en boitant au jardin, d’où elle avait vu quelques minutes plus tôt ce qui se passait dans le parloir. On l’entendit fredonner d’une voix joyeuse, mais aigre comme la vibration d’un timbre fêlé, ce refrain d’une chansonnette du pays :

Oui-da! c’est bien beau l’argent.

Ma fillette!

Mais c’est mieux d’être obligeant,

Mignonnelte!

El d’avoir le cœur content,

Turlurette!

Lon lan!

Cette petite scène, à la fois comique et touchante, éveilla le rire sur presque toutes les lèvres et mit une expression d’attendrissement dans presque tous, les yeux. Chacun examina le trésor de Georgette et fît l’éloge de sa bonne intention. Pendant ce temps, mademoiselle de Recliiguevoisin se tenait rigide et muette à l’écart. Didier lui demanda pourquoi elle se montrait si sévère; elle répondit d’un ton dédaigneux :

— C’est- que je ne saurais approuver, quant à moi, les hardiesses de cette petite sotte. Je trouve qu’elle est trop familière, et qu’on a tort de ne point l’obliger au respect.

— Vous oubliez, ma chère Yseult, que c’est une inno-

cente, dit la baronne avec douceur. Nous lui devons de l’indulgence, parce qu’elle n’a guère conscience de ce qu’elle fait, et que d’ailleurs son instinct est excellent.

La vieille fille ne crut pas devoir répliquer tout haut, mais son attitude protesta.

Il y eut un instant de silence, durant lequel le baron devint sérieux, presque solennel.

— C’est vraiment fête ici, dit- il avec un accent qui vibrait, car c’est fête en dépit de l’adversité ! Je ne crois pas qu’il y ait jamais eu un plus beau concert de sentiments généreux sous un toit visité par l’infortune. Ah ! mon àme fût-elle abattue, sans force, elle se relèverait avec énergie sous le stimulant de vos libéralités. Mais,

Dieu Merci ! je me sens encore résolu, et, si j’ai éteint en moi les brillantes illusions, j’ai conservé du moins la volonté ferme de combattre le malheur et de le vaincre.

Souffrez donc que ma mère et moi nous n’acceptions point vos propositions. Après le naufrage d’une richesse, il reste toujours quelques épaves qui suffisent pour le présent. Quant à l’avenir, je ne le crains pas, car je pense qu’il est rarement hostile aux hommes déterminés à le conquérir par le travail.

11 contraignit ensuite M. de Trézel, Clotilde et mademoiselle de Rechignevoisin à reprendre ce qu’ils avaient offert. Il supplia d’abord, puis il exigea avec tant d’autorité, qu’Yseult elle-même se soumit, tout en déclarant qu’elle touvait insensé que le baron de Mervilly refusât mie avance sur ce qui devait un jour lui appartenir.

Didier ne se formalisa point de cette parole échappée au dépit affectueux de la vieille fille. Il alla vers sa mère et lui demanda si elle approuvait ce qu’il venait d’accomplir. .<

— Oui, mon fils, répondit la baronne ; je m’y attendais.

MADEMOISELLE DE CHAMPROSAï

Elle remit aussitôt à Félix le bon du trésor, en lui disant :

— Vous comprenez que je ne saurais faire une exception en votre faveur, monsieur. Nous ne voulons conserver de toutes les belles choses qui se sont produites ici qu’un souvenir bien tendre et bien reconnaissant.

Dukautbois ne pouvait insister, après avoir vu les trois premières restitutions. Il reprit donc en silence le titre qui lui était rendu, et appuya respectueusement ses lèvres sur la main toute frêle de madame de Mervilly.

— Georgette ! appelait en ce moment le baron.

L’idiote accourut.

— Quoi donc, notre monsieur ? demanda-t-elle d’un air épanoui et béat.

— Tiens, petite, emporte ton bas de laine, exclama Didier, et mets encore cette... pistole... dedans !

Malgré l’accent de bonne humeur qui égayait ces mots, la pauvrette changea de physionomie : elle parut toute contristée.

— Vous ne voulez donc pas de mon argent? balbutiat-elle... Pourquoi?

— Parce que la somme n’est pas assez grosse, répondit au hasard le baron. Un jour, quand ta sacoche sera pleine, tu nous la représenteras.

— Oh! alors je vas me dépêcher de la remplir! s’écria Georgette, qui se contenta de cette explication.

Elle sortit de nouveau du parloir en glissant dans sa bourse rustique sa nouvelle pièce de dix francs.

Quelques minutes plus tard, le duc se leva pour se retirer. Mademoiselle de Rechignevoisin , Clotilde et Félix semblaient être également sur le point de prendre congé de la baronne. Madame de Mervilly ne les retint pas, mais elle les pria de revenir pour l’heure du diner.

— Je compte sur vous, dit-elle avec une insistance mélancoliquement gracieuse. Vous ne pouvez vous soustraire à mon invitation, car je croirais que vous dédaignez de prendre place aux agapes de ma pauvreté.

Le refus n’était pas possible. Aussi les quatre invités promirent-ils d’être exacts au rendez-vous.

Lorsque Didier se vit seul avec sa mère et Valontine, il leur demanda si on serait en mesure de recevoir hou norablement les convives. Mademoiselle de Champrosay répondit qu’elle avait tout commandé, tout prévu.

— Puisqu'il en est ainsi, répliqua le baron, je suis tranquille. La fée a pris en main sa baguette magique : tout ira bien.

Un profond soupir l’interrompit, il regarda sa mère : elle était toute frémissante ; elle avait les yeux fixes et navrés; deux larmes ruisselaient en silence sur ses joues d’une extrême pâleur.

— Qu’as-tu donc, ma mèrê? s’écria le baron en s’élançant vers elle et en l’entourant de ses bras.

— Rien... presque rien, mon enfant, murmura-t-elle d’une voix contrainte... Une pensée déraisonnable!... une vision folle!... C’est disparu... c’est fini.

— Je devine, pauvre mère!... Tu songeais à Mervilly !... T,u évoquais le souvenir des réceptions brillantes d’autrefois !

— Eh bien! oui, je l’avoue... Que veux-tu? Je suis encore un peu souffrante... un peu faible... et mon imagination me tyrannise parfois. Mais, grâce à Dieu, je fiais toujours par la maîtriser, l’impérieuse!... Sois donc tranquille, mon cher fils : ce soir, je serai tout entière à la gaieté de notre petite fête, et surtout à la joie de tou retour.

Cette assurance, donnée avec animation, parut satis* faire Didier.

— Va, ne crains rien, ma mère, dit-il en l’embrassant de nouveau. Me voici : je me sens fort, et mon parti est bien arrêté.

— Quel est-il, mon ami ?

— Dans quelques heures sans doute tu le sauras. Mademoiselle de Champrosay était là, près d’eux,

attentive et muette ; son beau visage revêtit soudain un inexprimable caractère de tendresse et de fermeté. .

— Et moi aussi, mnrmura-t-elle, j’ai pris une détermination !

Lorsque Clotilde et Félix arrivèrent à la Roseraye, M. Herbault venait d’y entrer, après avoir donné le coup d’œil du maître aux ateliers de la manufacture, où chacun avait repris son travail à la suite de l’enterrement de Manuel.

En apercevant Dukautbois, qui n’arrivait d’ordinaire en Normandie que vers le mois de septembre, le manufacturier se montra stupéfait et enchanté.

— Pardieu, voilà une bonne surprise ! s’écria-t-il. Je ne vous attendais guère, et naturellement je n’en ai que plus de plaisir à vous voir.

— J’ai accompagné le baron de Mervilly, qui est de retour à Orbec, répondit Félix, et j’ai recours à votre hospitalité.

— Yous êtes toujours ici chez vous, mon cher, repartit M. Herbault eu échangeant avec Duhautbois des témoignages de vive amitié.

On entra au salon, grande pièce carrelée, brillante de siccatif, tendue de perse lilas, meublée en acajou, ornée de tableaux et d’objets d’art d’un goût douteux, mais égayée par la perspective du jardin enguirlandé de roses, des vertes prairies de .la vallée et des coteaux boisés de l’horizon.

M. Herbault était fatigué; il se jeta dans un fauteuil, et s’informa de ce qui s’était passé chez M“ e de Mervilly.

— Je te rapporte les dix mille francs, père, répondit Clotilde en les détachant du petit portefeuille vert qui les contenait.

— J’avais bien prévu qu’ils ne seraient point acceptés! exclama le fabricant avec un peu d’irritation. Si aimables que soient la baronne, son fils et mademoiselle de Champrosay, ils n’en ont pas moins l’orgueil de leur caste. En dépit des protestations, leur amitié sait au besoin tenir les gens comme nous à distance : elle aurait honte de devoir un service effectif à des roturiers.

— Prends garde, père ! tu te trompes, répliqua Clotilde. L’accueil qui a été fait à ma proposition n’a eu rien de blessant pour moi, ni pour toi par conséquent. Nous ne sommes pas en effet les seuls auxquels une fierté légitime ait opposé tout à l’heure, dans la maisonnette de la rue de Livarot, un refus gracieux et formel.

Et la jeune fille retraça, en un récit fidèle et émouvant, ce qui avait eu lieu chez madame de Mervilly.

— Tout cela est vraiment extraordinaire et plein d’in térèt, déclara M. Herbault, dont le léger ressentiment s’était dissipé. J’aime surtout l’action de cette petite Georgette, qui a donné si drôlement ses épargnes renfermées dans un petit bas... Allons, reprit-il, je confesse que j’ai eu tort d’accuser nos nobles amis d’un excès. d’orgueil : ils n’ont fait preuve, je le vois, que d’un excès de diguité.

— La distinction est juste, repartit Duhautbois. J’ai été frappé moi-même de ce qu’il y avait de digne et non d’orgueilleux dans la restitution des valeurs remises entre les mains de la famille de Mervilly. On ne saurait vraiment montrer plus de résolution et de gratitude en repoussant un bienfait.

— C’est à merveille ! reprit le manufacturier. Mais enfin la position est à présent des plus critiques pour ces âmes honnêtes, si cruellement meurtries par les violences de la destinée. Savez-vous, mon cher Félix, quels sont les projets du baron de Mervilly?'

— 11 ne m’en a point parlé, et je ne me suis permis aucune question, dans la crainte de paraître indiscret. Cependant j’incline à croire que Didier a déjà l’esprit fixé sur ce qu’il compte faire pour préserver la baronne et mademoiselle Yalentine de l’indigence qui les menace désormais.

— Peut-être retournera-t-il à Paris, dans le but de tenter de nouveaux efforts.

— J’en doute, car je lui ai entendu dire que l’insuccès de ses démarches l’avait découragé si profondément, qu’il renonçait pour toujours aux chimères de l’ambition.

— Ce n’est pourtant pas à Orbec qu’il trouvera l’occasion d'occuper d’une manière utile et honorable pour lui sou intelligence et son activité.

— Le fait est que je ue vois guère en ce pays ce qui pourrait convenir à uu homme instruit et distingué comme l’est ce cher baron. Si j’étais d’une origine vraiment aristocratique, je me laisserais mourir de faim plutôt que de déroger en acceptant un mince emploi.

— Oh! oh! ce serait pousser un peu bien loin le respect des aïeux, et je me plais à croire, mon bon Félix, que vous changeriez de sentiment aux premières crampes d’estomac causées par un sérieux appétit. La faim, dit-on, chasse le loup du bois : elle fait également sortir les plus hautains des majestueux replis de leur vanité... Mais à propos, reprit le père de Clotilde d’un ton doucement railleur, comment se porte votre noblesse postiche? Vos armoiries imaginaires sont-elles toujours « d’azur, à la bande d’or, avec casque de chevalier? »

L’imprévu de cette question ironique parut d’abord embarrasser Duhautbois; mais il ne tarda pas à se remettre d’aplomb, et répondit gaiement :

— Ma noblesse postiche se porte mieux que jamais. Quant à mes armoiries imaginaires, elles sont trop coquettes pour que j’aie eu le désir de les changer, du moins complètement, car je dois avouer que j’y ai introduit une modification.

— Laquelle, s’il vous plaît?

■ — Le casque de chevalier, produisait un effet sec et lourd. Je l’ai remplacé par une jolie couronne de vicomte à trois fleurons d’or. C’est une bonne idée, n’estce pas?

M. Ilerbault haussa les épaules et agita ses bras dans l’air.

— Décidément vous êtes un monomane, mon pauvre Félix! s’écria-t-il. 11 y a dans les maisons de santé bien

des êtres plus ou moins privés de raison qui ne sont pas aussi toqués que vous !

— Reconnaissez du moins que ma folie est douce.

— Oui, mais elle n’en est que plus incurable, malheureux !

— Je ne tiens pas à en guérir.

— C’est clair, parbleu! Aussi je m’attends à vous voir franchir bientôt tous les degrés de la hiérarchie nobiliaire, et devenir duc comme M. de Trézel... Mais brisons sur ce chapitre, mon cher ami, car je sens ma poitrine se gonfler d’une sainte colère démocratique, et je ne veux pas manquer d’égards envers un vicomte qui me fait l’honneur de venir loger sous mon toit plébéien.

— Raillez, raillez tant qu’il vous plaira, papa Herbault! Je suis aguerri contre les foudres de votre éloquence révolutionnaire, et ne m’émeus plus pour si peu. 11 est temps d’ailleurs que j’aille faire toilette, car je vous préviens que je ne dîne pas aujourd’hui chez vous. Non, et j’en suis fort aise, puisque vous êtes en si belle disposition de vous moquer de moi.

— Où dîne donc monseigneur? demanda le fabricant, dont le sourire sarcastique disparut sous une expression de contrariété.

— Chez madame la baronne de Mervilly, oui-dà ! Je suis invité, Clotilde aussi : si bien que vous dînerez seul comme un paria, ce qui me réjouit infiniment, attendu que vous détestez la solitude presque autant que la nature a horreur du vide. Je suis vengé !

Cette boutade n’eut pas le mérite de dérider le front de M. Herbault. Il se tourna vers sa fille et l’interrogea du regard.

— Ce que vient de t’annoncer Félix est vrai, mon père, répondit-elle. Madame de-Mervilly, à l’occasion de

sa fête, et malgré le nouveau malheur dont elle est atteinte, a manifesté le désir qu’on se réunit à table chez elle. J’ai accepté pour ma part l’invitation, et je ne pense pas que tu veuilles me retenir.

Le visage du manufacturier s’assombrit; une anxiété pleine de sollicitude se trahit dans une subite contraction de ses traits.

— Ma chère fille, dit-il en soulignant chacune de ses paroles, je n’ai voulu mettre aucun obstacle, en l’absence de M. Didier, à tes relations fréquentes avec madame de Mervilly et mademoiselle Valentine. Mais voici le baron de retour, et je verrais avec déplaisir la continuation de tes visites à la maisonnette de la rue de Livarot. Je m’abstiens de te donner mes raisons; tu les devines d’ailleurs parfaitement. Une extrême réserve va donc devenir un devoir impérieux pour toi. J’espère que tu ne m’obligeras point à t’imposer une règle de conduite et à te défendre contre les entraînements de ton propre cœur.

— Sois tranquille, père. Je ferai en sorte que tu n’aies pas de reproches à m’adresser. J’agirai- prudemment, sagement. Toutefois je puis t’affirmer que je suis maintenant bien plus raisonnable que je ne l’étais l’an dernier. Je m’en suis aperçue au moment de l’arrivée de M. de Mervilly. Certes, je mentirais en prétendant que sa vue m’a laissée indifférente; mais l’émotion que j’ai ressentie tout à l’heure en sa présence était loin de ressembler au trouble profond qui s’emparait de mon esprit dès qu’il m’apparaissait naguère ou que j’entendais seulement parler de lui. J’attribue ce calme de mon cœur à la résignation qui m’est entrée dans l’âme depuis que je sais que Valentine et M. de Mervilly s’aiment et doivent s’unir. L’apaisement qui s’est fait en moi résulte sans doute de ce que je n’espère plus.

— Soit, ma chère enfant. J’admets que tes sentiments . se sont modifiés et qu’ils ne sont plus à craindre pour toi-mème. Cependant il n’en faut pas moins user de circonspection, crois-moi ; car il arrive que les blessures cicatrisées se rouvrent quand on néglige de les préserver contre les accidents. Retourne donc aujourd’hui chez la baronne pour la fêter ; mais, à partir de demain, songe que tes apparitions devront être rares dans la maison de l’honneur jusqu’après le mariage du baron de Mervilly et de mademoiselle de Champrosay.

— C’est entendu, mon père. Tu seras content de moi.

— Et de moi aussi ! s’écria joyeusement Félix.

— Pourquoi? lui demanda M. Herbault.

— Parce que j’imiterai votre fille : désormais, quand je serai à Orbec, je n’irai plus que rarement chez la baronne, dans l’intérêt de mon repos.

— Vous êtes donc toujours épris de mademoiselle de Champrosay? murmura Clotilde.

— Toujours, je l’avoue ; mais j’ai résolu d’éteindre ma passion. *

— Ah! pardieu! repartit le manufacturier, si vous faites jouer les pompes, mon ami, noyez donc un peu l’ardeur de votre amour pour les particules, les titres et le blason. J’en serais ravil

— Jamais je ne vous causerai une telle joie, repartit Félix demi-plaisant, demi-sérieux. Je veux continuer à vivre dans le culte de la noblesse, et j’espère même mourir en parfait aristocrate, victime d’uu nouveau 93 !

Il prit, à ces mots, une attitude grave, pensive et solennelle, un air de martyr. Puis, changeant tout à coup d’allure et d’expression, il saisit la main de, Clotilde, à laquelle il dit avec entrain :

— En attendant que le prochain comité de salut public demande ma tête, moi, je réclame une chambre sous ce toit hospitalier. Allons, vite, qu’on me conduise à mon appartement. J’ai hâte de faire disparaître en moi les traces du voyage, de m’habiller conformément à mes goùls d’élégance aristocratique et d’irréprochable fashion.

Et il sortit du salon en entraînant Clotilde qui riait.

Dans le vestibule, il aperçut son groom assis sur une valise et tenant un journal à la main.

— Que lisez-vous là, Victor? lui demanda-t-il.

— L’Omnibus, monsieur, répondit le valet d’un air à la fois sinistre et doux.

— J’en étais sùr!... Et que contient ce recueil des plus noires élucubrations ?

— Oh ! monsieur, trois récits palpitants, trois histoires d’assassins.

— Naturellement!... Montez-moi mon bagage, puis vous pourrez vous remettre à lire les aventures des intéressants criminels, dont l’exemple est si bien fait pour attendrir le cœur et moraliser l’esprit des populations !

Après avoir lancé cette saillie, Duhautbois, précédé de Clotilde et suivi de son groom, se rendit à la chambre qu’on lui destinait habituellement.

Un quart d’heure plus tard, M. Herbault était encore seul au salon, lorsqu’une servante en ouvrit la porte et annonça le baron de Mervilly.

M. Herbault accueillit le baron avec déférence et cordialité.

— Je savais déjà que vous étiez de retour à Orbec, lui dit-il; mais j’ignorais que vous me feriez l’honneur de me rendre visite aujourd’hui même. Votre empressement me flatte et me fait grand plaisir.

— Plusieurs motifs, cher monsieur, m'ont déterminé à venir sans retard à la Roseraye, répondit le baron.

« D’abord, le vif désir de vous remercier, au nom de ma mère et en mon nom, de la démarche dont mademoiselle Clotilde, inspirée par vous, s’est acquittée il y a une heure avec tant de tact et de sensibilité; ensuite l’intention de vous prier d’ètre ce soir notre convive et d’accompagner votre charmante fille et mon ami Duhautbois à la plus modeste et sans doute à la dernière de nos réceptions.

— Je vous rends grâces de la libéralité de vos remercîments, repartit le manufacturier, mais en regrettant que l’expression de votre gratitude me vienne à la suite d’un refus. Quant à votre invitation, permettez-moi de n’en point profiter. J’ai renoncé depuis longtemps aux distractions du monde : je ne dîne jamais hors de chez moi.

Didier insista néanmoins, mais il ne parvint pas à obtenir une promesse de M. Herbault.

— J’abandonne donc l’espoir de compter à la table de ma mère un ami de plus, reprit le baron, et j’aborde maintenant le plus grave des motifs qui m’ont amené

— Je vous écoute avec recueillement.

Mais l’attention de Didier venait d’être sollicitée tout à coup par l’éclat d’une tapisserie qui couvrait une grande table en acajou placée au milieu du salon. Le manufacturier Remarqua sans peine la fixité subite des yeux du baron de Mervilly.

— Est-ce que vous ne connaissiez pas cette broderie de laine qui attire votre regard, et dont le sujet rappelle une scène émouvante dans laquelle vous avez figuré comme acteur principal?

-— Elle m’apparaît pour la première fois.

— Eh bien ! c’est un travail de ma fille ; c’est même une composition imaginée par elle. Les personnages ne sont guère ressemblants, le paysage manque de perspec- . tive. Que voulez-vous ! l’aiguille ne saurait avoir la magie du pinceau. Somme toute, cela reproduit tant bien que mal le terrible incident dont Clotilde eût été la victime sans votre intervention. C’est une preuve que vous n’avez pas secouru une ingrate et que nous gardons le souvenir de votre intrépidité.

Le baron examina de près le tableau commémoratif, et le trouva aussi parfait que peut l’ètre un travail dont le dessin et la couleur sont rendus par la combinaison des laines multicolores. Il en fit un éloge mérité qui flatta visiblement l’amour-propre paternel. Aussi M. Herbault dit-il en souriant :

— Je suis enchanté que cette tapisserie vous plaise, puisqu’elle a pour but de transmettre à la postérité la plus reculée la mémoire d’une d.e vos actions d’éclat. Mais elle ne doit pas nous distraire plus longtemps et vous faire oublier qu’il vous reste une chose sérieuse à me communiquer.

— Je m’empresse donc de vous apprendre le troisième motif de ma visite, cher monsieur. 11 est très-grave, en effet, car mon avenir en dépend.

Une vibration émue accentua ces derniers mots. La physionomie de Didier prit un caractère d’imposante fermeté.

— De quoi s’agit-il? énonça M. Herbault surpris et attentif.

— Je viens vous demander si vous avez pourvu au remplacement de Manuel, l’ancien contre-maitre de votre manufacture, et, dans le cas où la place serait encore vacante, vous prier avec instance de l’accorder...

— A qui donc?

— A moi ! *

M. Herbault poussa un cri de stupéfaction.

— A vous, monsieur de Mervilly ! dit-il ensuite avec une sorte d’effarement.

— Ma supplique vous semble inouïe, n’est-ce pas? reprit Didier en hochant la tète avec mélancolie. Pourquoi? Parce que je suis noble et titré? Parce que mon éducation m’élève en apparence au-dessus de l’emploi que j’espère obtenir?... Et aussi parce que j’ignore le travail que je songe à diriger?... Laissez-moi vous répondre tout de suite, monsieur Herbault, que la part d’intelligence dont Dieu m’a doué, jointe à l’énergique résolution de m’acquitter utilement de mes devoirs, suffira pour me reudre bientôt digne de la confiance que vous aurez mise en moi. Quant au reste, qu’importe ! Pour le pauvre, quel qu’il soit, nécessité oblige. L’illustration de< la naissance, l’ancienneté des parchemins, ne dispensent personne de gagner au besoin sa vie avec courage et probité. Tout homme de cœur, qui a vu s’évanouir ses espérances dorées et qui voit la sombre indigence menacer ceux qu’il aime, n’hésite pas : il impose silence à son orgueil et devient artisan, s’il le faut. Il y a des abaissements qui honorent! Il y a des humilités qui glorifient! 11 est urgeut que je trouve à tout prix, en travaillant, le pain de trois personnes : de ma mère, de mademoiselle de Champrosay et de moi. Dussé-je me faire ouvrier, je suis prêt. Voilà pourquoi je suis venu en toute hâte vous demander, si elle est encore libre, la place qu’occupait Manuel.

Tandis qu’il écoutait Didier, M. Herbault changeait peu à peu de physionomie. La stupéfaction eiüpreiute sur son visage se transformait en une véritable admiration.

— Monsieur le baron, s’écria-t-il, vous avez prononcé

là de belles paroles, et vous m’en voyez tout attendri 1 Votre détermination est également digne d’éloges : elle rehausse votre mérite; elle achève de vous montrer à #aes yeux sous votre aspect le plus estimable et le plus grand!... Oui, reprit-il, l’emploi de contre -maître est vacant dans ma manufacture, et je vous l’accorde à l’instant même, bien certain que votre capacité De tardera pas à être une bonne fortune pour mon établissement industriel. Jp suis heureux que cette occasion me soit offerte d’être sérieusement agréable à l’homme héroïque qui a sauvé ma fille d’un effroyable péril, et dont je me considérerai toujours comme le débiteur insolvable et l'ami dévoué.

— Les âmes généreuses ont coutume d’exagérer la reconnaissance, repartit Didier. Je me m’étonne donc pas des sympathies que je rencontre chez vous. J’en suis vraiment ému et fier, et je vous remercie du fond de mon cœur d’avoir répondu si favorablement à ma dernière sollicitation.

Il se levait pour se retirer; M. Herbault le retint.

— Vous ne vous informez pas, lui dit-il, du degré d’importance de l’emploi, ainsi que des avantages qui y sont attachés?

— A quoi bon, cher monsieur? Je suis convaincu que vous rétribuez honorablement le travail.

— Cette conviction me flatte, mais elle ne me suffit pas. Je suis un homme positif, moi, monsieur le baron, et j’aime à bien poser mes conditions. Or, les voici.

— Je vous écoute, puisque vous l’exigez.

— Les appointements de mon contre-maître sont de trois mille francs. Vous conviennent-ils?

— Je n’espérais pas davantage, monsieur.

— Et pourtant ce n’est pas tout.

— Qu’ajoutez-vous donc à cela?

— Un intérêt de cinq pour cent sur les bénéfices nets... nets, entendez bienl... Comme ces bénéfices atteignent, bon an, mal an, le chiffre de quarante ou cinquante mille francs, c’est un boni anuuel de deux mille à deu^i mille cinq ceuts francs environ pour le contre-maître. Voilà mes conditions; je n’y ajouterai pas un centime : c’est à prendre ou à laisser.

— Accordiez-vous cet intérêt à Manuel? demanda Didier d’un air réfléchi. ,

M. Herbault parut embarrassé.

— Franchement, non! répondit-il après un instant d’hésitation. Il est vrai que j’avais des idées particulières à son sujet : je m’étais promis de le mettre un jour à l’abri du besoin en le pensionnant. Il est mort, et j’ai fait pour sa famille ce que j’eusse fait pour lui.

Après une pause, il ajouta :

— Mais je veux me libérer par avance de toute obligation pour l’avenir, et c’est ce qui m’a décidé à grossir désormais les appointements de mon contre-maître, en lui réservant sur le gain de chaque inventaire semestriel une part d’intérêt.

Didier comprit sans peine que c’était là une inspiration toute généreuse du manufacturier, qui avait spontanément résolu de se montrer libéral envers lui.

— Je ne m’attendais vraiment pas, répondit-il, à trouver des avantages aussi sérieux dans la position que je désirais obtenir de votre amitié.

— Alors, vous acceptez mes conditions ?

— Avec un sincère empressement.

— Et quand vous plaît-il de prendre possession de l’emploi?

— Demain.

— Sitôt !

— J’estime, cher monsieur, qu’il faut ajourner le

moins possible la mise en pratique de ce que l’on a sagement conçu.

— Vous êtes la raison en personne. Aussi je vous «laisse le soin de révéler vous-même ce qui est convenu entre nous. Avant d’en parler à qui que ce soit, même à Clotilde et à Félix, j’attendrai que la nouvelle ait été donnée par vous et qu’on m’en demande la confirmation.

— Vous n’attendrez pas longtemps, car je compte annoncer ce soir à table le résultat de la démarche que je viens d’accomplir ici.

Il achevait ces mots, lorsque la porte du salon s’ouvrit; Clotilde et Félix entrèrent; tous deux étaient en tenue de cérémonie, comme s’ils dussent se rendre à quelque grand gala. Ils avaient voulu fêter la maisonnette de la rue de Livarot aussi bien qu’ils eussent honoré le château de Mervilly. La jeune fille portait une toilette de soie rose qui lui seyait à ravir; le jeune homme, lui, avait endossé un superbe habit noir sorti l’avant-veille des mains de Dusautoy, et mis une cravate de mousseline blanche, dont le nœud savamment combiné eût fait le désespoir de Brummel. En apercevant Didier, mademoiselle Herbault et Duhautbois manifestèrent une certaine surprise. Cependant Félix s’écria :

— Parbleu ! cher baron, je devine pourquoi vous êtes à la Roseraye î

— Voyons : montrez-nous votre perspicacité.

— Vous êtes venu pour inviter le maître de céans.

— C’est vrai ; mais, hélas ! le maître de céans a réfusé mon invitation.

— Cela ne m’étonne guère , repartit Duhautbois. M. Herbault est un sauvage de la Normandie, un Caraïbe de la vallée de Lisieux. Impossible de le civiliser.

— En effet, je ne suis plus à l’âge où l’on devient

MADEMOISELLE de ciiamprosay

homme du monde comme vous, monsieur le vicomte l répliqua le manufacturier en riant. Car Félix est maintenant vicomte, reprit-il. Saviez-vous cela, monsieur Didier?

— Je m’en doutais, répondit le baron. Que voulezvous 1 chacun a sa petite ambition, et la satisfait comme il peut.

— Bravo! exclama Duhautbois. Voilà une parole indulgente 1 Et cependant M. de Merviily aurait bien plus qu’un démocrate le droit de me railler. Ah ! il n’y a que la noblesse qui ait vraiment de la bienveillance et de la magnanimité !

Cette boutade fut accueillie par un accès de bonne humeur.

— En vérité, dit M. Herbault, l’aplomb de Félix me stupéfie et me confond toujours! 11 ne se trouvera donc personne qui lui inflige une cruelle leçon, et réduise à néant la chimère de ses ridicules prétentions à l’aristocratie !

— Peuli! je doute fort. qu’on réussisse jamais à me corriger... En attendant que le miracle ait lieu, souffrez que je vous quitte pour me rendre à l’invitation de madame la baronne de Merviily. Au revoir donc, papa Herbault. Amusez-vous bien dans votre isolement, et sans rancune I

— Diable de garçon ! murmura le manufacturier en haussant les épaules tandis que sa physionomie s’égayait de nouveau. 11 a une manière de plaisanter qui me désarme malgré moi.

Un instant après, le digne industriel accompagnait sa fille, Didier et Félix, jusque sur le chemin de Lisieux. Le baron offrit son bras à Clotilde, qui l'accepta non sans un peu d’émotion. Après quoi, les trois jeunes gens

se dirigèrent vers la petite ville et ne tardèrent pas à arriver rue de Livarot.

Lorsqu’ils entrèrent dans le parloir, M. de Trézel et mademoiselle de Rechignevoisin y étaient déjà. Une table soigneusement dressée, sur laquelle s’épanouissaient les bouquets de fête dans des vases en porcelaine de Sèvres, réjouissait la vue; de succulents arômes s’exhalaient de la cuisine, où un marmiton disposait quelques plats exotiques, dont Valentine n’avait pas osé prendre la responsabilité. Elle achevait d’ailleurs de tout préparer pour le repas; elle allait et venait sans bruit, aussi vive qu’un oiseau, aussi magique qu’une fée, tandis que Georgette se démenait avec une bonne volonté louable, mais un peu bruyante, entravant parfois les préliminaires du service plus encore qu’elle ne les accélérait, apparaissant là près de mademoiselle de Champrosay comme un de ces contrastes qui plaisent à l’imagination, comme fin gnome difforme et lourd à côté d’un sylphe élégant et aérien.

Retiré dans un angle de la pièce, le duc ne se lassait pas de suivre en ses silencieuses évolutions l’idéale jeune fille ; son recueillement attentif semblait tenir de l’extase, et cependant on y remarquait sans peine une ombre de mélancolie et de honte, car le vieux gentilhomme ne se consolait point de voir que cette merveilleuse personne, si bien faite pour vivre comme une déesse dans un rayonnement, se prodiguait dans l’ombre d’une occupation vulgaire comme une Cendrillon. 11 n’était pas le seul d’ailleurs à penser et à sentir de même en ce moment : mademoiselle de Rechignevoisin était affectée d’une impression à peu près semblable lorsqu’elle regardait agir Yalentine ; cependant, ce qui la préoccupait le plus et la rendait toute maussade, toute gourmée, c’était la perspective de s’asseoir à la table de la baronne en compa-

gnie de Duhautbois et de mademoiselle Herbault. Elle ne pouvait prendre son parti de l’intrusion de si petites gens dans une fête de famille noble, et elle boudait madame de Mervilly, à laquelle elle reprochait secrètement de manquer de réserve et de dignité. Aussi répondit-elle d’un ton bref aux salutations respectueuses de Clotilde et de Félix, et se composa-t-elle une attitude que le plus orgueilleux de ses ancêtres eût trouvée sans doute trop empreinte d’une majesté dédaigneuse.

Le baron dit alors à sa mère qu’il avait rempli le message dont elle l’avait chargé, mais que son insistance n’avait pas réussi.

— M. Herbault, ajouta-t-il, m’a répondu qu’il avait pour habitude de ne profiter d’aucune invitation.

A ces mots, la vieille fille se redressa brusquement, comme poussée par la détente d’un ressort; son regard était fulgurant, sa lèvre contractée, ses membres roidis. Elle parvint toutefois à se maîtriser, et se contenta de murmurer en fronçant les sourcils :

— Miséricorde !... il ne manquait plus que l’arrivée de celui-là!... S’il était venu, je me retirais sur-lechamp !

La violence du mouvement de mademoiselle de Rechignevoisin n’échappa à l’attention de personne, et si l’on ne perçut point d’une manière distincte l’émission contenue de ce que ses lèvres articulèrent, il ne fut pas difficile d’en deviner le sens souverainement disgracieux.

Il y eut une minute de silence et d’embarras, que Valentine se hâta de faire cesser en invitant de sa voix calme et mélodieuse les convives à se mettre à table, en indiquant la place destinée à chacun, selon les règles les plus strictes du cérémonial. Elle eut la précaution d’épargner, soit au duc, soit à Félix, le voisinage parfois an-

gui eux de la rigide Yseult, qui s’assit à la droite de Didier, et près de laquelle elle se plaça. Cette disposition lui offrait d’ailleurs l’avantage de pouvoir tout diriger en aidant Georgette de sou concours, car elle n’avait pas voulu qu’une personne étrangère intervînt dans le service de cette modeste fête de famille.

Le commencement du repas se ressentit de la contrainte qu’avait produite l’étrange soubresaut de mademoiselle de Rechignevoisin. Peu à peu, néanmoins, une gaieté douce se répandit dans la réunion : les physionomies s’éclairèrent, la conversation s’anima ; madame de Mervilly, dont l'excessive pâleur décelait une grande faiblesse maladive, sembla puiser une force nouvelle dans l’expansion des tendresses qui se manifestaient autour d’elle ; son visage se nuança de reflets roses. Le duc, lui, se départit bientôt de ses habitudes de taciturnité, et se montra plein de bonne grâce et d’esprit. La contagion de l’exemple s’empara même de la noble vieille fille, qui, oubliant son héraldique fierté, consentit à mettre son humeur au diapason de l’entrain général. Pendant ce temps, Georgette s’évertuait à bien remplir la tâche considérable qui lui était confiée ; elle ne faisait pas trop regretter l’absence de quelque serviteur habile, grâce à l’intervention vigilante de mademoiselle de Champrosay, qui réparait bien vite et sans bruit les maladresses et les erreurs de la pauvre petite. Comme on s’étonnait, vers la fiu du repas, que les choses se fussent passées jusqu’alors par une sorte d’enchantement :

— N’y a-t-il pas une magicienne ici? repartit le baron.

— C’est vrai ! dit le duc. Aussi y a-t-il un peu de féerie dans le service, ce qui n’empèche pas ce qu’on nous sert d’être très-réel.

— Et très-excellent! ajouta Félix.

• — Pourquoi ne pas déclarer tout de suite que l’idiote vaut à elle seule les anciens domestiques de la baronne? répliqua mademoiselle de Rechigne voisin avec une impatience mêlée d’aigreur. Pourquoi ne pas proclamer hautement que la petite fête de ce soir égale en éclat les grandes réceptions de Mervilly?

Cette brusque comparaison fit tressaillir soudain la mère de Didier; elle remua douloureusement l’âme de la malade, en produisant dans la douce quiétude dont elle jouissait l’effet brutal de ces pierres qui, tombant au milieu de l’eau paisible d’un lac, en troublent la surface et la profondeur. La baronne blêmit, sa poitrine se gonfla sous la violence d’un âpre soupir, le peu de force qui lui restait iaillit l’abandonner ; elle eut cependant le courage de réagir contre cet excès de faiblesse, et parvint à se ranimer. Mais elle fut presque aussitôt contrainte de baisser ses paupières pour cacher un flux de larmes dont ses yeux se noyaient, car un mirage de son imagination venait de lui montrer, éblouissant de lumière et rempü d’une foule élégante, le domaine héréditaire qui ne lui appartenait plus.

M. de Trézel, Duhautbois, mademoiselle Herbault, Yalentine et le baron avaient ressenti plus ou moins fortement l’atteinte du coup reçu par madame de Mervilly. Ils en devinrent tout tristes, et gardèrent le silence, dans la crainte d’aviver le mal en essayant de l’adoucir. Mademoiselle de Rechignevoisin ne tarda pas à remarquer le résultat pénible de son langage imprudent. Pour l’atténuer, elle allait reprendre la parole, lorsque le duc s’en aperçut. Redoutant de sa part une excuse qui eût été peut-être une aggravation, il se leva, tenant un verre à la main, et annonça qu’il voulait porter un toast.

La vieille fille comprit l’intention de M. de Trézel; ses

lèvres se crispèrent, mais elle n’osa pas l’interrompre, et ne dit mot.

— A madame la baronne Antoinette de Mervilly, dont nous célébrons aujourd’hui la fête ! reprit le duc d’une voix grave et pénétrée. Buvons en son honneur, c’est-à-dire glorifions les plus belles qualités et les plus rares vertus que puisse contenir le cœur d’une femme 1 Fasse le ciel que la santé lui soit bientôt rendue, et que la tendresse de son fils, le dévouement de mademoiselle de Champrosay lui donnent la consolation et l’oubli!... Oui, chère baronne, ajouta-t-il, l’une de mes plus vives espérances est de vous revoir bien portante et heureuse dans un prochain avenir, et c’est aussi, j’en suis convaincu, le vœu ardent de tous ceux qui vous aiment et vous' admirent comme vous le méritez si bien !

Une approbation chaleureuse, à laquelle Yseult ellemême prit part, salua cette touchante allocution. Les , regards étaient humides, mais les physionomies rayonnaient. On choqua les verres, et l’on but. Puis madame de Mervilly s’inclina vers M. de Trézel, et, lui pressant la main :

— Merci, monsieur le duc ! répondit-elle avec un accent faible et doux. Vos souhaits sont les bienvenus. Je me plais à croire qu’ils ne tarderont pas à se réaliser. En attendant, je vous rends grâces, et je bois à l’amitié fidèle qui m’entoure et me sourit.

Ces paroles furent suivies de nouveaux tintements cristallins et des plus cordiales protestations. La joyeuse rumeur avait à peine cessé, lorsque Georgette se dressa près de la baronne : l’idiote avait la mine exaltée ; elle agitait un verre dans lequel on remarquait quelques gouttes de vin :

— Moi aussi, je veux toquer avec vous, ma bonne maîtresse 1 s’écria-t-elle. Oui, toquons, car je vous aime de

tout mon cœur!... Toquons, car je prie soir et matin le bon Dieu pour qu’il nous fasse retourner là-bas, au château où vous n’étiez jamais malade comme ici... Jamais! Jamais!...

La baronne tenait encore son verre à la main ; Georgette le heurta avec une telle brusquerie qu’elle faillit le casser ainsi que le sien. Elle avala ensuite gaillardement sa petite rasade, et s’enfuit comme de coutume en sautillant.

Dès les premiers mots de l’innocente, un accès d’hilarité s’était produit dans la réunion; mais le rire avait cessé tout à coup. Il est vrai que madame de Mervilly, après s’ètre égayée d’abord, était devenue toute sérieuse, et que l’expression soudaine de ses traits avait semblé dire : « Je n'espère plus! »

La conversation languit durant un quart d’heure; chacun s’efforçait vainement de secouer une impression de tristesse, lorsqu’une simple question d’Yseult ranima l’entretien :

— Que comptez-vous faire désormais, Didier? demanda-t-elle avec une véritable sollicitude. Avez-vous des projets?

— J’ai mieux que cela? répondit le baron.

— Quoi donc, mou fils? dit madame de Mervilly d’un air étonné. Gela me rappelle que tu m’as promis de m’annoncer ce soir le parti auquel tu as cru devoir t’arrêter.

— Et je vais tenir parole, ma mère... J’ai une place...

— Une place? exclama mademoiselle de Rechignevoisin d’une voix qui tremblait.

— Oui... une place honorablement rétribuée... qui me tranquillise pour le présent... et me permet d’espérer dans l’avenir.

— Mais... quelle est cette place? balbutia la baronne avec anxiété.

Il se fit un silence profond.

— Celle de contre-maître dans la manufacture de M. Herbault.

Le baron n’avait pas achevé, qu’Yseult se levait d’un bond, frémissante, hors d’elle-mème :

— Ah! c’en est fait! s'écria-t-elle : la noblesse est perdue ! Que le monde s’écroule et m’ensevelisse sous ses débris !

Et elle sortit de la maisonnette à pas précipités.

Son départ avait été trop imprévu, trop rapide, pour qu’on eût eu le temps de la retenir. Didier se leva avec l’intention de s’élancer après elle et de la ramener ; mais il se rassit en apercevant la stupéfaction peinte sur les visages, en remarquant surtout que sa mère venait d’être prise d’un frisson convulsif.

Il y eut alors un moment singulier, pendant lequel on eût pu croire que chacun avait été atteint de paralysie, tant on restait immobile et muet. Il n’était pas difficile, toutefois, de démêler dans le reflet des physionomies la nature du sentiment qui dominait : c’était un bizarre mélange de désappointement et d'admiration.

Seul, Duhautbois était visiblement saisi d’une stupeur empreinte de contrariété.

— Oh ! mon cher baron, quelle incroyable nouvelle ! s’écria-t-il en rompant le premier le silence. Je ne puis y ajouter foi, et je vous supplie de nous donner l’assurance qu’il n’y a là rien de sérieux.

— Je vous affirme, au contraire, que rien n’est plus réel.

— Quoi ! vous, un gentilhomme, un baron, un Mervilly, reprit Félix avec une sorte de véhémence douloureuse, vous avez consenti à accepter l’emploi d’un

simple commis, d’un employé vulgaire, d’un ancien ouvrier?

— J’ai fait mieux ou pire encore, comme il vous plaira. J’ai demandé la place, et me suis félicité de l’avoir obtenue.

— En conscience, c’est affligeant !

Didier fixa sur Dubautbois un regard sévère, et répliqua d’un ton ferme :

— Il n’y a d’affligeant, mon cher ami, que la pauvreté sans courage et le courage sans travail. Quiconque a charge d’existences n’a pas le droit de dédaigner, fûtil le plus noble et le plus titré de tous les grands seigneurs! Il a le devoir, l’impérieux devoir, au sein de l’infortune, de sa plier aux exigences du moment et d’assurer aux siens le pain de chaque jour, en se résignant aux labeurs les plus humbles dans les limites d’une rigoureuse probité. Il doit en même temps mettre sa confiance en Dieu, qui relève souvent les vaincus de ce monde, lorsqu’ils ont fait preuve de modestie, de renoncement et de résolution.

Après une pause, il ajouta :

— Qu’en pense monsieur le duc de Trézel?

Une approbation explicite, un peu enthousiaste même, fut la réponse du duc, qui poursuivit en ces termes, avec un accent où perçait l’ironie :

— Je ferai remarquer à M. Félix Dubautbois que sa manière de voir et de penser eût pu convenir à un privilégié de la naissance, mais qu’elle a lieu de surprendre exprimée par lui. Je ne suppose pas, en effet, que le fils de l’ancien associé de M. Herbault soit issu d’une souche aristocratique, et je sais que les enfants de la bourgeoisie ont d’ordinaire le bon seus de considérer le travail comme un devoir, comme une sauvegarde, comme une dignité.

Duliautbois rougit.

— Sans doute... sans doute... babutia-t-il. J’apprécie le travail... J’estime les travailleurs... Mais je crois qu’un noble pourrait bien choisir une occupation... plus distinguée... que celle d’un contre-maître de manufacture.

— Quand le choix est possible, soit, répliqua le duc. Mais quand le choix n’existe pas et qu’il y a urgence, un homme de cœur fait ce qu’il peut, car il fait alors ce qu’il doit.

Félix demeura interdit.

M. de Trézel se tourna vers la baronne, dont l’accablement avait semblé disparaître dans une subite exaltation, et lui dit :

— Votre fils, croyez-moi, vient d’accomplir un grand acte de courage. Plus que jamais il faut que vous soyez fière de lui.

— C’est mon avis, répondit- elle. Je me sens l’âme pleine d’attendrissement et d’orgueil.

Et madame de Mervilly se leva; elle alla d’un pas ferme vers son fils, qu’elle saisit dans ses bras et qu’elle étreignit silencieusement, car son cœur seul parlait de cette voix mystérieuse qu’aucune oreille humaine ne saurait entendre, mais dont l’éloquence pieuse s’élève jusqu’à Dieu dans une action de grâces, dans une sublime prière d’amour maternel !

Cet effort avait épuisé ce qui lui restait d’énergie. Lorsqu’elle voulut mettre fin à l’effusion de sa tendresse, elle eut un étourdissement et chancela.

Didier la soutint.

— Je me sens toute brisée, murmura-t-elle. J’ai besoin d’un peu de repos, et je demaude à mes amis la permission de me retirer. •

— C’est à eux de prendre congé de vous, répondit

M. de Trézel. Je vous quitte donc en vous souhaitant une douce nuit de sommeil.

— Puisse votre souhait s’accomplir, cher duc, car mon cerveau brûle, tandis que mon corps commence à se glacer.

En effet, les joues de la baronne semblaient se marbrer, et son regard lançait un éclat fiévreux.

— Adieu, madame, dit aussitôt Clotilde, en appuyant ses lèvres sur les mains froides de la malade. Adieu !

— Et au revoir, ajouta madame de Mervilly, qui accompagna cette parole d’une caresse et d’un baiser.

En ce moment Yalentine échangeait tout bas quelques mots avec Félix.

— Comptez-vou3 retourner bientôt à Paris? lui demandait-elle vivement.

— Demain, répondait-il avec un air de stupéfaction.

— Et si je vous priais de rester quelques jours à Orbec?...

— Je resterais.

— Restez.

Duhautbois, au comble de l’étonnement, ne put qu’incliner la tète pour faire comprendre à mademoiselle de Champrosay qu’il lui obéirait.

Quand le duc, Clotilde et Félix furent partis, la baronne se retira dans sa chambre, et Valentine, aidée de Georgette, se hâta de tout remettre en ordre dans le parloir, où une heure plus tard le baron se trouva seul avec mademoiselle de Champrosay.

Didier se montrait réfléchi, presque soucieux.

— Ma chère âme, dit-il tout à coup avec une bizarre inflexion de voix, je ne sais encore ce que vous pensez de la résolution que j’ai prise ot qui va faire de moi le contre- maître d’une manufacture. Jusqu’à présent vous

vous êtes abstenue de me communiquer votre opinion : me blâmez-vous? m’approuvez-vous?

— Je vous approuve, mon ami. Mieux encore : je vous admire !

— Merci 1 c’est plus que je n’espérais ! c’est même plus que je ne mérite. N’importe 1 vous me rendez bien heureux!

— Doutiez-vous donc de mes sentiments? reprit Valentin e avec gravité.

— Pardonnez-moi ; votre silence me navrait, et je craignais que l’humilité de ma nouvelle situation ne me diminuât à vos yeux.

— Elle vous grandit, au contraire ! Elle vous élève jusqu’à l’héroïsme dans l’estime des honnêtes gens.

— O mon doux ange ! s’écria Didier avec animation, comme je vous aime, et comme je me réjouis de voir que vous ne dédaignerez pas d’être la femme du baron de Mervilly devenu simple employé dans la manufacture de M. Herbaultl

Le visage de mademoiselle de Champrosay s’assombrit. Elle ne répondit pas.

— Pourquoi vous taisez-vous? lui demanda le baron stupéfait. Ai-je commis une erreur? Auriez- vous renoncé à nos projets d’union?

— Oui, répondit-elle d’un ton résolu.

Didier tressaillit.

— Pourquoi ? balbutia-t-il.

— Parce que votre mère est en danger de mort.

— Ma mère?...

— Elle mourra si elle ne retourne prochainement habiter Mervilly !

— Je n’ose vous comprendre... Expliquez-vous?

— Pas encore... mais demain... cette nuit peut-être...

— Cette nuit?...

— Oui, Didier. Ne vous couchez pas. J’irai sans doute dans quelques heures frapper à votre porte.

— Suis-je le jouet d’uu rêve 1 murmura le baron avec stupeur.

— Non, mon ami; nous sommes ici sous l’influence d’une triste réalité.

A ces mots, Valentine sortit du parloir, laissant le baron profondément ému et l’esprit égaré en un dédale de mornes présomptions.

Minuit venait de sonner au clocher de l’église d’Orbec; la dernière vibration achevait à peine de s’éteindre lorsque Didier, assis dans sa chambre les bras croisés sur sa poitrine, sombre et pensif, entendit une légère rumeur à proximité. 11 retint sa respiration et écouta très-attentivement. Son oreille perçut alors le bruit lent et un peu lourd d’un pas qui descendait l’escalier. Comme il se levait, avec la résolution de se rendre compte de ce qui se passait, deux coups rapidement frappés à sa porte surexcitèrent sa curiosité. Il se hâta d’ouvrir, et se trouva en présence de mademoiselle de Champrosay.

— Tenez, lui dit-elle à voix basse et d’un air mystérieux.

— Où allons-vous?

— Chut! je vous le dirai dans un instant.

Valentine, tenant un flambeau à la main, se mit à

marcher avec précaution. Didier la suivit, en ayant soin d’imiter son allure silencieuse. Au moment où tous deux arrivaient dans le vestibule, ils virent une personne franchir le seuil de la maison et disparaître au milieu de l’obscurité de la rue de Livarot.

— Qui donc ai-je aperçu? demanda vivement le baron.

— Votre mère.

— Où va-t-elle ?

— A Mervilly.

Didier s’arrêta soudain. Il semblait étourdi, consterné. Lorsqu’il eut secoué le saississement qui l’oppressait :

— Ma mère a donc contracté l’habitude de sortir la nuit? s’écria-t-il.

— Oui. Depuis quelques semaines, c’est la quatrième fois.

— Je m’étonne que vos lettres ne m’en aient jamais prévenu.

— Je ne voulais pas, mon ami, ajouter un grave sujet d’inquiétude à tous vos ennuis. J’espérais d’ailleurs que cette anomalie de l’existence de la baronne cesserait bientôt.

— Comment avez-vous pu prévoir, ainsi que vous l’avez fait il y a deux heures, ce qui arrive maintenant?

— J’ai remarqué que les sorties nocturnes de votre mère ont toujours eu lieu à la suite d’une sensation violente ayant agité outre mesure son système nerveux. Il m’a été facile, après les fortes émotions qui lui ont re-

mué le cœur depuis votre arrivée, de pressentir que son sommeil serait livré à la plus bizarre, à la plus incompréhensible des hallucinations. Apprenez, en effet, que la chère malade n’a pas conscience en ce moment de l’acte qu’elle accomplit.

— Quoi doncl elle ne sait pas ce qu’elle fait?

— Non, Didier, car elle est en état de somnambulisme. Son corps, soutenu par la puissance de l’instinct, va sans doute rejoindre sou âme qui n’a jamais abandonné le domaine paternel.

Le baron était atterré. 11 ne retrouva que par un effort sa liberté d’esprit.

— Ma mère, dit-il, sait-elle ce qui lui arrive ainsi la nuit?

— Je me suis abstenue de l’en instruire, dans la crainte de l’effrayer inutilement. Mais chaque fois qu’elle a été conduite au dehors par le magnétisme du sommeil, j’ai suivi ses traces et j’ai veillé sur elle. C’est ce que je vous propose de faire sans plus de retard.

— Oui, courons ! La pauvre femme doit être loin déjà. Je crains qu’elle ne soit la victime d’un hasard, d’un accident.

— Rassurez-vous î Autant elle paraît faible quand elle est éveillée, autant elle se montre énergique quand elle agit en dormant.

Quelques secondes plus tard, Valentine et Didier s’élançaient sur les pas de la baronne, qui, inspirée par un singulier sentiment de prudencç et de calcul, avait pris une rue étroite, sombre et solitaire même dans le jour, abrégeant ainsi la distance avec la presque certitude de ne rencontrer personne sur son chemin.

Il ne fallut pas longtemps au baron et à sa compagne pour atteindre la somnambule. Cellé-ci s’avançait sans hésitation, mais avec une certaine pesanteur. Il y avait

dans son allure une tension automatique qui frappa le regard de Didier, et qu’il s’expliqua en se disant que tout excès même involontaire de la force nerveuse doit produire une contrainte dans les mouvements.

— Hélas! murmura-t-il, ma mère s’épuise dans une telle violence exercée sur elle-même par son imagination.

— C’est évident, se contenta de répondre mademoiselle de Champrosay.

Tous deux réglèrent leur marche sur celle de madame de Mervilly. Ils n’étaient séparés d’elle que par un court intervalle, afin de pouvoir, s’il le fallait, la secourir en un instant.

La nuit était calme, l’air tiède, la lune éclairait, mais en s’éclipsant parfois derrière quelque nuage sombre; le plus souvent elle apparaissait humide et blafarde comme si elle flottait demi-noyée dans un océan d’écume. Sa lueur avait alors une apparence spectrale, qui rendait pour ainsi dire fantastique, aux yeux de Yalentine et de Didier, la scène étrange dans laquelle eux-mèmes figuraient.

La baronne passa devant l’église d’Orbec, et fit le signe de la croix; puis elle se dirigea vers la campagne, pénétra dans le cimetière, et alla poser ses lèvres sur le marbre du tombeau de son époux; ensuite elle reprit le sentier qui mène à Mervilly. A mesure qu’elle approchait, sa démarche devenait plus rapide ; elle gravit le coteau si précipitamment qu’elle dut s’arrêter au sommet et s’appuyer contre un arbre. Dans cette attitude, elle semblait embrasser d’un regard immobile , atone, le creux du vallon qui se dessinait vaguement sous le reflet blême de l’astre nocturne, dont le disque venait de se voiler sous un épais rideau de vapeur.

Tandis que la somnambule attendait sans doute que

sa respiration fût plus libre, une ombre glissait non loin d’elle, dans uue grande avenue tapissée d’berbe courte qui relie les deux collines entre lesquelles la petite vallée se resserre étroitement. Cette ombre cessa tout à coup de se mouvoir, comme si elle eût été stupéfaite en remarquant ce qui se passait sur le plateau de Mervilly, où venaient de paraître le baron et mademoiselle de Ckamprosay. Elle ne s’agita de nouveau, et cette fois avec une sorte d’inquiétude frémissante, qu’au moment où la baronne quitta l’arbre contre lequel elle s’était reposée et se dirigea vers la clôture du parc.

Ni Didier, ni Yalentine, dont l’attention ne se détournait pas de madame de Mervilly, n’aperçurent l’ombre qui commençait à courir dans la sinuosité du chemin vert.

Parvenue devant la petite grille d’entrée, la baronne l’ouvrit avec l’une des deux clefs qu’elle tenait de l’obligeance de M. Herbault; puis elle s’élança en exhalant un soupir presque joyeux sous les beaux ombrages qui l’avaient si longtemps abritée, et qui la saluèrent avec de doux murmures, comme s’ils fussent heureux de revoir celle qui les aimait tant. Une chose merveilleuse se produisit en elle : son visage devint souriant, son allure acquit une légèreté d’oiseau. Elle fit promptement le tour des grandes pelouses, caressa d’un air enfantin le tronc d’un orme haut lancé, d’un magnifique sapin, d’un cèdre majestueux, qui lui rappelaient sans doute quelque souvenir charmant; après quoi elle examina les plates-bandes et les corbeilles, que la plus jolie flore du printemps ornait avec profusion ; elle cueillit un bouquet d’anémones, de renoncules et de roses, dont le suave arôme parut l’enivrer.

Quand elle arriva devant le perron du château, elle n’en franchit pas tout de suite les degrés; elle s’arrêta,

et ses yeux, toujours immobiles, se fixèrent sur la façade, dont les blanches statues avaient été mises en relief par une irradiation subite, celle de la lune, qui, victorieuse enfin des nuages dont elle était obsédée, planait dans un vaste losange de ciel bleu et enveloppait de sa clarté la plus pure le domaine seigneurial. Après quelques minutes de cette contemplation muette, elle prit en main la seconde des deux clefs offertes par Clotilde, et pénétra dans le vestibule. Elle n’en referma point la porte derrière elle, et les bustes de marbre posés sur des cippes parurent s’animer au contact d’un faisceau de pâles rayons.

Valentine et Didier, qui jusqu’alors l’avaient suivie pas à pas, ne franchirent point le seuil du château; ils restèrent sur la terrasse, d’où ils ne tardèrent pas à voir que la somnambule avait allumé une bougie, dont la lueur s’échappait à travers les lames des persiennes closes, et qu’elle parcourait avec cette lumière les appartements du rez-de-chaussée. La trace lumineuse indiqua bientôt qu’elle était montée au premier étage, et qu’elle en traversait chaque pièce avec lenteur, comme si elle se fût imposé le devoir d’en faire l’inspection. Elle descendit ensuite l’escalier monumental, rentra au salon, ouvrit uue fenêtre, poussa les persiennes qui s’appliquèrent contre le mur, et s’assit dans un fauteuil de manière à regarder le parc, dont les massifs se détachaient en vigueur autour des boulingrins que la nuit devenue radieuse inondait de reflets argentés.

Elle était là depuis un quart d’heure à peine, lorsque mademoiselle de Champrosay et le baron se placèrent furtivement des deux côtés de la fenêtre, et se penchèrent en avant pour observer sur le visage de la baronne le caractère de la sensation qu’elle éprouvait. Ils tressaillirent l’un et l’autre en remarquant que ses yeux bril-

laient comme deux diamants humides et que des ruisseaux de larmes sillonnaient ses joues sans bruit. Elle ne sembla point d’ailleurs s’apercevoir qu’on l’observait ; aucun indice ne put faire supposer que son regard eût la moindre perception de la présence de Yalentine et de Didier, qui se montrèrent peu à peu devant elle sans qu’elle s’émût de leur apparition.

— Il faut maintenant que je vous parle, mon ami, dit à demi-voix au baron mademoiselle de Champrosay. Eloignons-nous.

Didier ne répondit pas, mais il se laissa prendre la main et conduire à quelque distance du château. A plusieurs reprises, cependant, il se retourna pour voir si sa mère ne donnait pas un signe d’intelligence et ne tendait point vers lui ses bras pour le rappeler.- Mais elle ne bougeait pas, et continuait de pleurer, tandis que sa vue rigide se tenait fixée sur un espace mystérieux compris entre la terre et le ciel.

Mademoiselle de Champrosay conduisit le baron dans un carrefour de verdure formé par des palissades de charmille et des massifs d’arbrisseaux verts. Un gigantesque mélèze, au pied duquel régnait un banc de bois circulaire, s’élevait au milieu du rond-point, .qu’il couvrait de ses longues branches au feuillage mélancolique et vaporeux.

Yalentine prit place sur le banc; Didier se tint debout devant elle. Tous deux entendirent un craquement léger sur le sable d’une allée voisine, ainsi qu’un froissement de feuilles derrière un rideau d’arbustes; mais ils attribuèrent sans doute cette double rumeur à la chute de quelque branche sèche, à l’agitation produite par un effort de la brise, car ils ne s’en préoccupèrent point.

— Je vous écoute, dit le baron à mademoiselle de Champrosay.

Valentine ne se hâta pas de répondre; elle avait caché son beau visage dans ses deux mains éblouissantes de blancheur, et rassemblait secrètement toute sa force pour engager une lutte en cet instant suprême et décisif. Son front se redressa tout à coup : il était calme ; ses traits se dessinèrent sous un rayon de lune comme dans un nimbe lumineux : ils avaient une angélique sérénité.

— Vous comprenez maintenant, mon ami, dit-elle avec une douceur sérieuse, combien il importe que vous épousiez mademoiselle Clotilde Herbault.

Cette simple phrase eut un effet rapide et profond. Elle remua violemment Didier, dont les lèvres s’agitèrent, mais sans pouvoir articuler un seul mot.

Valentine reprit d’un ton à la fois expressif et contenu :

— La cause du mal qui consume votre mère et menace de la tuer vous est désormais connue : c’est le regret incurable de la richesse évanouie, c’est l’âpre souvenir du cher domaine où presque toute sa vie s’est écoulée dans les joies les plus inaltérables du cœur. Ce regret et ce souvenir sont devenus des obsessions pour la pauvre bien-aimée, non-seulement le jour, mais encore la nuit. Le jour elle parvient à nous cacher vaillamment la nature de ses souffrances; mais la nuit elle ne s’appartient pas, sa volonté se soumet à la tyrannie de l’instinct, et son sommeil la trahit. Je vous le répète donc, Didier, votre mère est en danger de mort, et son salut dépend de vous ! Oui 1 elle sera sauvée, elle pourra vivre heureuse encore, si vous lui rendez Mervilly !

Didier parvint à dissiper l’oppression qui lui gonflait la poitrine.

— En d’autres termes, répoudit-il d’une voix altérée,

vous demandez que je renonce à vous, que je répudie mon amour; que je me brise le cœur!

— Hélas ! le sacrifice est indispensable, et vous n’hésiterez pas à l’accomplir I

— Vous vous trompez, Valentine ! Je ne consentirai jamais à cette immolation de ma plus ardente espérance, de mon plus beau rêve de bonheur!

— Vous n’avez donc pas pitié de votre mère? ou plutôt vous ne comprenez donc pas qu’elle est déjà si cruellement atteinte, qu’un remède suprême est seul capable de prolonger ses jours? Ah! prenez garde, Didier! Ne méconnaissez pas le cri de ma sollicitude ! Rentrez au plus vite en possession de votre ancien domaine ; sinon, je vous prédis que notre malade adorée languira peutêtre encore quelques mois; puis elle rendra son âme à Dieu en murmurant le nom de Mervilly. Quel ne sera pas, à l’heure de l’éternelle séparation, votre chagrin, votre désespoir, de n’avoir pas su mettre votre tendresse filiale au-dessus de votre amour pour moi ? Il y a une chose plus grande et plus belle que le bonheur, mon ami : c’est le dévouement !

Mademoiselle de Champrosay élevait à peine la voix, et cependant sa parole avait une accentuation poignante, qui faisait tressaillir le baron.

— Vous exigez l’impossible ! s’écria-t-il. Vous voulez que je sois plus qu’un homme, que je devienne un héros d’abnégation et de vertu ! Eh bien ! je l’avoue je ne me sens pas de force à remplir ce rôle sublime! Ma faiblesse recule devant un excès de rigueur contre moi-même, devant une sorte de suicide moral! Sous le stimulant d’une inflexible nécessité, j’ai pu ne tenir aucun compte de certains préjugés du milieu social auquel j’appartiens, et plier mon orgueil jusqu’à me réduire à la condition d’un contre-maître de manufacture. Mais c’est là toute

la mesure de mon courage, et je ne ferai rien de plus, dussé-je acquérir la navrante certitude que votre prédiction se réalisera... Mais non, ma chère Valentiue, reprit-il, non, l’état de la baronne n’est point si désespéré. Vous vous exagérez le mal, et je ne veux pas croire les pessimistes qui ont excité vos inquiétudes jusqu’à la terreur ! '

— Les médecins que j’ai consultés sont tous d’accord sur l’imminence du péril !

— Que m’importe ! Leur science est vaine, et le diagnostic les trompe presque toujours 1 Je vous déclare qu’aucune considération ne parviendra à me détacher de vous, aussi longtemps que vous ne me direz pas :

« Didier, je ne vous aime plus ! »

11 y eut une pause, pendant laquelle Valentine sembla se recueillir et se consulter. Peut-être eut-elle un instant la tentation de jouer l'indifférence et le désenchante-, ment. Mais, soit qu’elle ne se sentit pas cette force, soit qu’il lui répugnât de mentir, même pour se sacrifier, elle sourit tristement et répondit avec une expressive lenteur :

— Si j’osais prétendre que je ne vous aime plus, vous ne me croiriez pas, et vous feriez bien ! Mes sentiments n’ont pas d’exaltation, mais ils n’eu ont que plus de profondeur. L’amour qui est entré dans mou âme n’en sortira peut-être jamais! Oui, Didier, oui, je vous aime! je vous aime toujours! je vous aime plus ardemment que je ne saurais l’exprimer! Et cependant ma détermination est irrévocable. Je ne veux pas contribuer plus longtemps, par un cruel égoïsme, au dépérissement de ma bienfaitrice, de votre mère! Je cesserai bientôt d’être un obstacle à un mariage que je juge indispensable entre vous et mademoiselle îlcrbault.

MADEMOISELLE DE GHAMPROSAY

— Et quels sont vos projets? demanda le baron avec anxiété.

— Je devrais sans doute vous les cacher, mon ami, pour en mieux assurer le succès; mais je vous estime trop pour vous croire capable d’y mettre obstacle après mon aveu. Sachez donc que je compte partir, me séparer de vous, sinon pour toujours, du moins pour quelques années. Moi aussi, j’ai une place, une place d’institutrice dans une famille anglaise qui habite en ce moment au Havre. Un hasard, une insertion dans un journal, m’a mise en rapport avec elle. J’ai écrit, et l’on m’attend pour commencer un voyage de long cours. Je ne tarderai donc pas à vous dire adieu, Didier, et j’espère emporter dans mon cœur une souveraine consolation, c’està-dire la certitude que vous épouserez Clotilde, que vous ramènerez la baronne à Mervilly, que vous ranimerez ainsi la chère âme qui s’étiole et languit comme ces plantes délicates exilées loin de la terre et du soleil qui les ont vues Daitre, croître et fleurir !

Le baron se laissa tomber sur le banc. Ce qu’il venait d’entendre le suffoquait; son esprit perplexe ne savait que penser : il hésitait entre l’ enthousiasme et l’irritation.

— Est-ce bien vrai que vous soyez sur le point de partir? murmura-t-il en refoulant un sanglot. Est-ce bien vrai que vous ayez résolu de vous séparer de moi ? Mais y avez- vous sérieusement réfléchi, Valentiue ? Ne craignez-vous pas que cette inspiration de votre dévouement ne produise aucun résultat heureux? En supposant même que je consente, pour sauver ma mère, à seconder vos vues, êtes-vous sùr que M. Herbault et sa filfe ne refuseront pas de s’y associer? Ils n’ignorent plus en effet notre mutuel amour î Ils savent que nous sommes fiancés l’un à l’autre, et leur sagesse leur conseillera de repousser

une alliance qui ne saurait leur offrir des garanties certaines d’affection et de bonheur !

— Je crois les connaître mieux que vous, répliqua mademoiselle de Champrosay, et je suis convaincue que moi partie, partie pour longtemps, ils apprécieront comme il convient le mobile de notre conduite, et ils s’empresseront d’achever eux-mêmes l’œuvre de salut, d’abord parce que Clotilde ne vous a pas encore repris son cœur, ensuite parce que M. Herbault vous honore, et qu’il aura une foi entière en votre loyauté dès qu’il placera dans votre main la main de son enfant. M. Félix Duhautbois, reprit-elle, m’a promis de rester quelque temps à Orbec. Il sera sans doute un intérmédiaire puissant et zélé pour hâter une union dont l’ajournement serait un véritable malheur.

Didier avait écoulé avec calme le commencement de cette réplique, mais les derniers mots lui causèrent une sensation douloureuse qui se manifesta dans un éclair de son regard.

— Ah ! dit-il d’un ton bref et légèrement saccadé, vous avez déjà mis Félix Duhautbois daus la confidence de vos intentions ?

— Pas encore, mon ami, mais demain, je pense, il saura ce que nous attendons de son obligeance et de son amitié.

Un frisson de colère se glissa dans les veines du baron, qui se leva brusquement et répartit avec une sourde véhémence :

— Croyez-vous donc que j’aie souscrit à vos vœux ? Vous imaginez-vous donc que je veuille me faire l’instrument passif de vos mystérieux desseins? Eh bien! vous êtes dans une complète erreur ! Puisque vous l’exigez, je renoncerai à vous, je répudierai mou amour, je me briserai le cœur ! Mais c’est là tout ce que je vous promets,

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MADEMOISELLE DE CIIAMPROSAY

et, sur ma foi de gentilhomme, je tiendrai ma parole! Ne comptez donc pas que j’épouserui mademoiselle Herbault ! Non que je la dédaigne, la douce et charmante jeune lille, qui m’a toujours semblé digue de la tendresse d’un honnête homme, fùt-il aussi noble qu’un Rohan ou un Montmorency! Mais, vive Dieu ! je considère que ce serait m’avilir et l’outrager que lui offrir, en échange de sa fortune, une âme flétrie, desséchée sous le veut de la plus cruelle des déceptions !

Mademoiselle de Champrosay devint pâle comme une morte; elle abandonna sou attitude, et toute droite, tout endolorie, elle se croisa les bras comme une sainte qui se prépare au martyre.

— Je ne vous comprends pas, dit-elle d’une voix douce, mais dont on devinait l’imperceptible frémissement.

— Vous allez me comprendre, s’écria Didier avec une exaltation croissante, car je vais m’exprimer sans réticence. Valentine, vous ne m’aimez pas! vous ne m’avez jamais aimé! Vous êtes une de ces créatures brillantes et froides, pétries de grâce, étonnantes de beauté, qui cachent, comme la statue de Pygmalion, sous la richesse des dehors une véritable indigence morale! J’avais entrevu déjà cette réalité morne à travers votre inaltérable sérénité, mais je m’étais toujours imposé le devoir de chasser de mon esprit un pareil soupçon ! 11 ne m’est plus permis de douter maintenant ! Oui, je reconnais avec un profond chagrin que je me suis trompé sur vos mérites et vos vertus! Le charme indicible qui 'réside en vous m’abusait! Hélas ! le prestige s’est évanoui, et l’implacable désillusion est entrée dans mon cœur pour l’assombrir à jamais!... Mademoiselle de Champrosay, reprit-il d’un ton poignant, vous avez peur de notre pauvreté; vous reculez devant l’obligation de devenir la

femme d’un contre-maître de manufacture ! Vous ne songez à nous fuir, ma mère et moi, que pour vous soustraire à l’humiliation de partager encore l’existence modeste à laquelle nous sommes réduits. Je ne suis pas la dupe du superbe prétexte dont vous vous êtes adroitement emparée , et votre prétendu sacrifice ne m’en impose pas!- Non 1 Si vous me conseillez un mariage d’argent, c’est moins dans l’intérêt de celle que vous nommez votre bienfaitrice que dans votre propre intérêt! En effet, moi marié selon vos désirs, vous serez libre; et jeune, belle, rayonnante, irrésistible, vous aurez bientôt fait de contracter quelque riche union, qui vous apportera ce que Didier de Mervilly ne peut plus vous donner : le luxe dans l’amour ! Eh bien ! qu’à cela ne tienne ! Je ne suivrai pas votre conseil, mais je vous dégage vis-à-vis de moi ! Je romps les liens fragiles qui m’attachaient à vous ! Nous ne sommes plus fiancés ! Allez vers la fortune; je reste avec le travail, et j’espère, à force de caresses et de soins affectueux, consoler et guérir celle que je vais être seul à aimer 1 Il couvrit alors mademoiselle de Champrosay d’un regard étincelant de colère et de mépris; puis il se précipita hors de l’enceinte de verdure et disparut.

Valentine sembla pétrifiée; ses yeux n’avaient pas une larme, ses lèvres pas un souffle, ses artères pas une pulsation. On l’eût prise pour une statue de l’Epouvante et de la Stupeur. Tout à coup elle se mit à trembler; ses joues s’incendièrent, sa poitrine bondit, ses bras se tordirent; elle exhala un cri sourd et déchirant :

— Ah ! le malheureux, proféra-t-elle avec angoisse, comme il m’a méconnue, insultée, avilie 1 et je vis encore ! et je n’ai pas succombé sous la violence de ses outrages 1... Mon Dieu ! reprit-elle d’un air égaré, pourquoi n’ai-je pas été broyée dans l’engrenage de la fila-

ture? Mon Dieu î pourquoi n’ai-je pas été ensevelie devant l’écluse dont l’eau profonde m’attirait? Mon Dieu! ayez pitié de ma misère ! tuez-moi ! tuez-moi !

Elle tomba à genoux, et elle éclata en sanglots.

Comme elle était plongée dans cette désolation, qui contrastait avec la tranquillité habituelle de son âme énergique, elle entendit qu’on soupirait près d’elle. Avant qu’elle eût relevé son front caché dans ses deux mains, une voix trempée de larmes murmura ineffablement son nom ; puis elle ajouta :

— Chère victime... ange du sacrifice... espérez... et séchez vos pleurs !...

En un clin d’œil, mademoiselle de Champrosay fut debout. Elle aperçut dans l’ombre de la palissade un homme de haute taille, qu’elle ne reconnut pas d’abord.

— Qui êtes-vous? demanda-t-elle en retrouvant soudain toute sa présence d’esprit.

— Je suis le duc de Trézel.

Le vieux gentilhoiüme fit un pas en avant, il se plaça sous un reflet de lune, qui mit en lumière son visage humide, dont les traits s’efforçaient néanmoins de paraître souriants.

— Vous ici, monsieur le duc? articula Yalentine avec une expression de surprise mêlée de froideur.

En même temps elle recula, tandis qu’il s’approchait.

M. de Trézel remarqua l’instinctive répulsion que la jeune fille éprouvait à sa vue. 11 ne s’en étonna point, mais il s’en attrista malgré lui. Aussi fut-ce d’une voix oppressée qu’il expliqua sa présence dans le parc de Mervilly.

— Le sommeil me fuit presque toujours, dit-il, je dors peu, surtout lorsqu’une préoccupation m’agite. Je me promène alors la nuit dans la campagne. 11 y a une heure, en rentrant chez moi, j’ai reçu une nouvelle im-

prévue, de nature à me causer une insomnie. J’ai quitté mon ermitage, j’ai marché sans but, et j’ai pris par les hauteurs la direction de Mervilly. Arrivé dans le creux du chemin vert, j’ai aperçu trois personnes sur la colline que j’allais gravir. Mes pas se sont précipités, et j’ai franchi, à la suite de la baronne, de Didier et de vous, le seuil de la petite grille du parc. La curiosité et surtout l’inquiétude m’ont rendu indiscret : je sais que la baronne est en état de somnambulisme. J’ai été l’invisible témoin des tortures qui ont brisé ici l’âme du baron et votre propre cœur. Je viens vous dire : Valentine, il ne faut pas en vouloir à Didier ! Le désespoir de vous perdre l'a rendu injuste et fou! Valentine, il ne faut pas nou plus désespérer de la Providence, car elle n’est jamais plus près de nous secourir que lorsque nous çroyons tout perdu!... O mon enfant, reprit-il à mains jointes, je vous en supplie, ajournez votre départ! renoncez même à votre projet de nous abandonner ! J’ai le pressentiment que les rigueurs du sort sont sur le point de fléchir devant votre famille adoptive et de s’écarter de votre front béni. Promettez-moi d’attendre quelques semaines... que dis-je ! quelques jours au plus avant d’agir, avant de donner suite à la désolante et sublime inspiration de votre dévouement! Ne refusez pas cela au vieillard qui vous implore, et qui serait bien à plaindre, croyez-moi, si vous disparaissiez du pays et s’il cessait de vous voir !

La touchante effusion de ces paroles étonna plus encore qu’elle n’émut mademoiselle de Champrosay.

— Je vous remercie, répondit-elle d’un ton grave et d’un air réservé, de l’extrême intérêt que votre bonté m’exprime. J’en suis un peu surprise, je l’avoue, car je ne crois pas avoir mérité de votre part une si généreuse affection.

Le duc se troubla.

— En effet, balbutia-t-il, je n’ai pu jusqu’à présent me dissimuler que votre tendresse ne m’est pas acquise, et que, si vous m’avez parfois accordé vos soins lorsque j'étais souffrant, la sympathie prenait à votre bonne action moins de part que la charité.

— Pourquoi ne m’avez-vous point demandé le motif de ma retenue à votre égard ?

— Je serai sincère : je n’osais vous interroger... Je craignais... que sais-je?... Eh bien! parlez 1... parlez 1... Pourquoi me baissez-vous?

11 y avait de l’effroi dans l’accent de M. de Trézel.

— Je ne hais persoune, monsieur le duc, répondit la jeune fille avec une mélancolie grave. Mais je ne puis me défendre à votre aspect d’une impression pénible, car votre vue éveille toujours en moi un triste souvenir !

— Et... me direz-vous lequel?

— Oui... Je me souviens que ma mère n’entendait jamais prononcer votre nom sans pâlir et frissonner. Je n’étais alors qu’une enfant, et cependant cette remarque m’a frappée plus d’une fois. Je me rappelle qu'un jour on lui annonça que vous arriviez à Trouville, où nous étions, et qu’elle s’évanouit... Monsieur de Trézel, qu’avait donc ma mère à vous reprocher?

La voix de Yalentine avait une inflexion sévère. Le duc courba le front avec une sorte d’accablement.

— Je n’ai pas le droit, répondit il de vous révéler les torts dont je me suis rendu coupable envers elle. Ils étaient grands, hélas 1 et j’avais mérité sa réprobation. Mais, croyez-moi, je les ai expiés, je les expie encore, et, s’il y a une miséricorde pour le repentir ardent et sincère, j’ai mérité mou pardon!... Au nom de votre mère, Yalentine, pardonnez-moi !

Le duc s’était si profondément humilié devant la

Di git ized by

jeune fille, qu’elle sentit son àme envahie par la compassion. Cependant elle devint toute réfléchie et ne répondit pas.

Après un court silence, M. de Trézel reprit d’un ton suppliant :

— Dieu aime la jeunesse qui a pitié des vieillards 1 Plus que vous ne pouvez le croire, ô mon enfant, vous avez autorité pour m’absoudre! Refuserez- vous d’amnistier le malheureux qui implore de vous une consolation ?

Mademoiselle de Champrosay parut interdite. Un soupçon s’empara brusquement de son esprit, mais elle le repoussa aussitôt, car il projetait une ombre sur l’image radieuse de celle qui lui avait donné le jour. Elle s’exprima ensuite avec une douce solennité :

— Monsieur le duc, dit-elle, je n’admets pas que je puisse faire ce que vous me demandez. Mais, je vous le jure, je prierai avec tant de ferveur ma mère pour vous, que cet auge miséricordieux vous pardonnerai

— Comment le saurai-je, hélas? Les âmes disparues restent invisibles et ne nous parlent jamais.

— Détrompez-vous, monsieur le duc, elles se manifestent quelquefois et se font entendre... secrètement... Ma mère vous montrera, j’en suis sure, qu’elle vous accorde son pardon.

— A quels signes le reconnaîtrai-je?

— A l’empressement de mon accueil, à la tendresse désormais inaltérable de mes sentiments à votre égard.

— Ah! Valeutine, chère Valentine, s’écria le duc rayonnant, transporté, si le ciel est juste, vous serez bientôt sur la terre comme dans le paradis I

11 couvrit de baisers et de larmes les mains de mademoiselle de Champrosay.

— Et maintenant, ajouta-t-il avec un peu de calme,

MADEMOISELLE DE CIIAMPROSAY

promettez-moi de ne point quitter Orbec avant de m’avoir revu ! De grâce, promettez-le-moi !

— Soit. Je vous le promets.

— Merci !... et au revoir !

M . de Trézel s’éloigna précipitamment.

Valentine inclina la tète sur sa poitrine; elle se plongea dans une mystérieuse méditation.

Un bruit de pas rapides, qui retentit derrière une charmille, la fit tressaillir. On parlait en courant.

— C’est un fantôme ou un voleur, disait une voix de femme.

— Fantôme ou voleur, je ferai feu sur lui ! répondit une voix d’homme.

Effrayée, anxieuse, mademoiselle de Champrosay s’élança hors du carrefour. Comme elle arrivait dans une allée presque sombre, elle vit la baronne qui s’avançait lentement, et semblait se diriger vers la petite grille du parc.

Au même instant une rumeur s’éleva derrière un massif.

— Voilà le fantôme ou le voleur, murmurait-on.

Puis le claquement sec d’une double détente qu’on

arme frappa l’oreille de Valentine, qui bondit et se plaça résolùmeut devant la somnambule.

— Je vais mourir! pensa-t-elle avec exaltation... Adieu, ma bienfaitrice!... Adieu, Didier!

Et elle regarda le ciel.

Mais tout à coup un cri déchira l’air.

Le baron, qui suivait madame de Mervilly, avait tout vu, tout compris; il s’était hâté de prévenir une catastrophe en proférant une exclamation.

Luc et Simonne Imbert, les jardiniers du château, parurent : c’étaient eux dont le zèle avait failli causer un irréparable malheur.

MADEMOISELLE DE CIIAMPROSAY

Ils apprirent ce qui se passait, se confondirent en excuses, et se retirèrent discrètement.

La baronne ne s’était pas éveillée; elle continuait à marcher d’un pas ferme.

Valentine et le baron restèrent immobiles, navrés.

— Pauvre chère àme ! soupira Didier dans un sanglot, comme je vous ai cruellement offensée 1 Oublierez-vous

jamais mes incroyables torts? «

— Je les ai déjà oubliés, mon ami, répondit mademoiselle de Cliamprosay. Consolez-vous.

Elle lui sourit divinement, lui prit le bras et l'entraînavers la somnambule, qu’ils rejoignirent au moment où elle allait sortir du parc de Mervilly.

Le duc de Trézel se leva de grand matin, comme il en avait d’ailleurs l’habitude. Il contempla un instant la ravissante tète de jeune fille peinte par Prud’hon, puis il déplia une lettre qu’il avait reçue la veille, et la relut.

Elle contenait ces mots :

« Monsieur le duc,

« Après votre brusque disparition à travers le bois de

« Soulangy, madame la marquise de Thury-Harcourt, « votre sœur, m’a invité à prendre place dans sa voiture, « et je l’ai accompagnée jusqu’au château.

« J’ai eu, en cette circonstance, l’occasion de m’entre- « tenir longtemps avec elle, et le bonheur de la rendre « attentive à mes paroles. J’étais inspiré sans doute, car « j’ai senti son âme pieuse, mais trop rigide, s’attendrir a sous l’onction de mes sentiments.

« Ce matin, elle m’a fait mander. Elle était très-souf- « frante, si souffrante que son médecin n’a pu contenir « devant elle l’expression d'une crainte sérieuse et que a j’ai dû administrer la malade sur-le-champ. — L'in- « dulgence, la miséricorde et le pardon sont le meilleur « des viatiques, lui ai-je dit alors. Ne reverrez-vous pas « votre frère? Ne lui tendrez-vous pas la main? — Ecri- « vez-lui, m’a-t-elle répondu, et priez le de venir en toute « hâte, s’il veut être ici avant la mort.

« Accourez donc, monsieur le duc. L’approche de « l’heure suprême adoucit les cœurs les plus inflexibles, « et j’ai l’espoir que la marquise mourante abandonnera « la rigueur de ses principes, eu entrevoyant le ciel, qui « est la source radieuse de l’inGuie bonté. »

Cette lettre portait la signature du vicaire de Thury- Harcourt.

— C’est un honnête homme 1 murmura M. de Trézel. C’est un vrai miuistre de Dieu !

Quelques minutes plus tard, il descendit l’escalier de son chalet. Un cheval, que Gervaise venait d’amener, attendait sous les sapins. Le duc se mit en selle, prévint la servante qu’il serait peut-être plusieurs jours absent, et partit.

11 parcourut au trot les sinuosités de la pente du Câble. Lorsqu’il fut à proximité du chemin de Lisieux, il fit

halte, et son regard se fixa sur le baron de Mervilly, qui s’éloignait d’un pas résolu dans la direction de la manufacture de M. Herbault.

— Il va vers le travail comme un soldat intrépide monte à l’assaut, observa le duc. Brave coeur!

M. de Trézel fut tenté de le joindre pour lui adresser un éloge ; mais il réfléchit que Didier u'avait pas une de ces âmes vulgaires qui ont besoin d’ètre encouragées dans l’accomplissement d’un devoir, et il s’abstint. 11 pensa aussi qu’il n’avait pas un instant à donner même aux épanchements intimes, et il gagna au plus vite la rue de Livarot.

Quand il arriva près de la demeure de la baronne, il ne put s’empêcher de ralentir l’allure de son cheval; ses yeux interrogèrent la façade de la maisonnette, où personne ne se montra. Les volets du rez-de-chaussée étaient ouverts ; mais les rideaux de mousseline strictement baissés interceptaient la curiosité du dehors. Dans sa sollicitude inquiète, le vieux gentilhomme fut sur le point de s’arrêter pour prendre des nouvelles de madame de Mervilly ; il n’en fit rieu, craignant de troubler à une heure trop matinale le silence et le repos qui semblaient régner sous l’humble toit où se cachaient tant de souffrances et de chagrins immérités.

— Là est toute ma pensée ! murmura le duc. Là est tout mon cœur !

Et ses deux mains s’appuyèrent alors sur ses lèvres, d’où s’envola un essaim de baisers sonores, que la brise odorante emporta mystérieusement jusque sur le front de mademoiselle de Champrosay.

Puis le duc éperonna son cheval, qui repartit au galop.

Yalentine achevait en ce moment de tout ranger dans le parloir. Elle avait aperçu M. de Trézel à travers la

transparence des rideaux, et son attention n’avait rien perdu des mouvements du duc, dont l’extraordinaire tendresse avait de nouveau excité sa surprise et provoqué ses réflexions. Bientôt, cependant, elle se lassa de n’imaginer aucune explication qui la satisfit, et, pour se distraire de l’idée qui la préoccupait, elle se rendit à la chambre de la baronne. Après s’ètre assise au chevet de la malade, qui dormait encore de ce sommeil lourd dont les crises étranges du somnambulisme sont ordinairement suivies, elle se pencha vers elle et la regarda.

Madame de Mervilly n’était plus que l’ombre d’ellemème; le repos dans lequel elle était plougée lui communiquait l’apparence de l’anéantissement; elle ne bougeait pas, elle respirait à peine ; sa figure , plus mince et plus blanche que jamais, était posée sur l’une de ses mains, d’une excessive ténuité. 11 était évident que les fatigues de la nuit avaient produit de graves désordres dans sa frêle constitution. Elle était si immobile, elle donnait de si imperceptibles signes de vie que Valentine craignit un instant qu’elle ne fut morte, et frissonna; mais cette sinistre appréhension se dissipa vite, car la baronne exhala un soupir et une plainte qui révélèrent que l’àme n’avait pas abandonné son corps souffrant et amaigri.

Devant cette image d’une existence dont la sève semblait près de se tarir, mademoiselle de Champrosay fut saisie d’un violent regret : elle se repentit d’avoir ajourné son départ pour le Havre, eu engageant sa parole au duc. Elle s’accusa de faiblesse; elle se reprocha de n’avoir pas su se sacrifier à temps.

— Voilà bien le cœur humain! se dit-elle d’un air découragé. L’energie lui manque presque toujours pour le bien ! 11 hésite devant la douleur et s’empare du moindre prétexte qui lui permet de temporiser avec le dévoue-

ment... Et cependant, ajouta-t-elle, la fatalité qui s’est appesantie sur ma famille adoptive mesure peut-être avec parcimonie les semaines, les jours, les minutes à

celle qui est là, sous mes yeux, épuisee, déhile Ah!

pourquoi ai-je commis l’imprudence de compter sur l’a- . venir quand le mal grandit et menace, et que je ne suis pas même sûre d’un lendemaia?

Après un silence , durant lequel son tourment se calma, elle reprit : »

— Mais je m’alarme à tort, sans doute; Dieu ne voudra pas rappeler à lui cette àme charmaute avant de lui avoir rendu le bonheur, avant de l’avoir remise en possession de l’Eden dont elle s’est exilée elle-même dans un élan de probité et d’honneur ! Je me refuse à croire que la justice suprême ne récompensera pas en ce monde ce modèle de mansuétude et de générosité, qui a le droit de dire aux anges : « Séraphins du ciel, êtres parfaits, je vous ressemble, car j’ai toujours voulu le bonheur des autres et je l’ai souvent accompli ! »

Tandis que cette réflexion se formulait dans son cerveau ou plutôt dans sou cœur, elle avait le regard doucement attaché sur les traits de la dormeuse. Un instant après, elle remarqua que madame de Mervilly se réveillait, et que ses paupières alourdies s’efforçaient de se soulever. Une lutte parut s’engager aussitôt entre la puissance du sommeil et l’activité de l’esprit; puis les yeux de la malade s’ouvrirent démésurément et rencontrèrent ceux de mademoiselle de (lhamprosay.

■ — Yaleutine! murmura-t-elle.

— Me voici, répondit la jeune fille en s’inclinant sur le lit.

— Bonjour, ma belle... Il me semble que j’ai dormi bien longtemps.

— Non... A peine est -il sept heures du matin.

— Ah!... Je supposais qu’il devait être tard... Oui, mon sommeil m’a paru s’éterniser... 11 est vrai que j’ai eu un long rêve qui m’a impressionnée étrangement.

— Quel rêve?

— Je ne me souviens pas bien... Ce que je me rappelle, c’est que mon imagination m’a conduite à Mervilly... Là, je me suis trouvée d’abord très-heureuse... puis mes sentiments se sont modifiés peu à peu... et alors j’ai beaucoup souffert... beaucoup pleuré... que sais-je?... Ah! comme on est faible en rêve!... plus faible, vraiment, qu’en présence de la réalité, si pénible qu’elle soit.

Yalentine ne voulut pas détromper madame de Mervilly en lui révélant que la réalité ressemble parfois à un rêve ; elle craignit qu’un tel aveu, dans l’état d’atonie où elle la voyait, ne lui causât une mortelle frayeur.

— Comment vous sentez-vous ce matin? lui demandat-elle en lui posant un baiser sur la joue.

— Toute courbaturée, toute meurtrie, répondit la baronne d’un ton plaintif. J'eusse marché pendant la nuit, que mes membres ne seraient pas plus brisés... Chose bizarre, mes sens sont engourdis... mes yeux se ferment malgré moi... Est-ce que je vais encore dormir?

— Puisque vous êtes si lasse, ne résistez pas au sommeil. Reposez-vous.

— Non... j’aurai le courage de me lever...

Et madame de Mervilly essaya de s’asseoir sur son lit, mais elle n’en eut pas la force; sa tète retomba lourdement sur l’oreiller.

— Allons, reprit-elle d’un air triste, je cède à l’excès de la fatigue, à l’endolorissement inexprimable de tout mon corps... Je ne me lèverai pas aujourd’hui.

— Voilà une bonne résolution. Demain, je l’espère, le repos vous aura rendu la liberté de vos mouvements.

— J’en accepte le présage, quoique je commence à craindre que la santé ne me revienne plus.

— Si mes vœux s’accomplissent, elle vous reviendra bientôt, répondit d’un tou ferme mademoiselle de Champrosay.

— Oh ! je sais que s’il dépendait de vous que je redevinsse bien portante et heureuse comme par enchantement, ce serait fait à l’instant même.

— Oui, certes 1 Mon bonheur, ma santé, ma vie, je les donnerais sans hésitation pour avoir la puissance de vous rendre ce que vous avez perdu!

— Je le crois sincèrement... Mais la volonté ne suffit point... et l’on n’opère un miracle qu’avec la baguette d’une fée.

— Le cœur est un talisman grâce auquel il est parfois permis de faire des prodiges.

— Comment cela?

— C’est mon secret en ce moment. Dans quelques jours vous le connaîtrez.

— Soit... Je vous promets d’attendre avec patience... la révélation.

— Et... si cette révélation, qui vous rapportera une partie des joies disparues, vous coûte cependant quelques larmes.^ vous serez indulgente pour moi, n’est-ce pas?

La malade, dont les paupières palpitaient sous une nouvelle étreinte de sommeil, ouvrit de grands yeux étonnés.

— Je ue vous comprends pas, mon amour, murmurat-elle... N’importe!... Je suis certaine d’avance que si vous me causez jamais un tourment, ce sera bien malgré vous, et parce qu’il vous aura été impossible de me l’épargner.

— Alors... vous me pardonnerez?

— Alors... quoi qu’il arrive... ma main s’étendra vers vous... ma Valeutine... pour vous bénir.

Après avoir exhalé ces mots avec une ineffable expression de tendresse, la baronne parut s’assoupir. Mais une minute à peine s’écoula, et elle reprit d’un tou languissant :

— Où est mon fils?... Priez-le de venir m’embrasser avant que je m’endorme... *e qui ne tardera pas.

Mademoiselle de Champrosay eut un instant d’hésitation.

— Eh bien? insista madame de Mervilly.

— Didier est absent, balbutia Valentine.

— Ah!... Et où est-il?

— A la manufacture de M. Herbault.

Toutes les fibres de la grande dame s’agitèrent soudain; son visage en un clin d'œil s’empourpra et blêmit; son regard eut un rayonnement sombre.

— Oui... je me souviens I soupira-t-elle... Il s’est fait ouvrier... contre-maître... pour gaguer notre vie... Pauvre Didier !

Elle couvrit son visage de ses deux mains , et des larmes glissèrent sans bruit entre ses doigts.

Valentine ne voulut pas interrompre l’effusion de ce chagrin maternel. Quand elle crut remarquer que la baronne ne pleurait plus, elle se pencha vers elle, et lui dit avec une expressive inflexion de voix :

— Espoir et confiance, mon amie, ma mère! J’ose vous prédire que votre fils ne sera pas longtemps dans l’humble position qu’il occupe aujourd’hui. La fortune lui sourira bientôt, n’en doutez pas, et vous rentrerez pour toujours en possession du domaine dont l’air natal peut seul vous ranimer.

Elle se tut et attendit une réponse ; mais madame de Mervilly resta muette et ne remua pas. Surprise et

même inquiète, Yaleutine écarta les mains de la malade, dont elle mit ainsi les traits à découvert. Les yeux de la baronne s’étaient enfoncés dans une orbite bleuâtre; ils n’étaient fermés qu’à demi; ses joues avaient une pâleur nacrée : elles étaient froides comme du marbre; sa bouche se dessinait rigidement : elle avait même une légère contraction. Cette fois encore mademoiselle de Champrosay eut peur; elle prêta l’oreille pour percevoir un souffle, mais elle n’entendit rien. Elle voulut interroger ensuite le battement des artères, mais elle ne sentit rien. Dans une anxiété poignante, elle s’empara d’un miroir et l’approcha des lèvres de M me de Mervilly.

Le miroir devint humide et terne.

Mademoiselle de Champrosay s’en aperçut; son cœur contracté se dilata.

La syncope léthargique dans laquelle venait de tomber la baronne ne dura qu’un instant : sa pupille fixe et sombre disparut tout à fait sous l’arcade de ses cils, qui achevèrent de s’abaisser; une légère teinte purpurine se répandit sous l’épiderme de ses traits et y amena une sensation de chaleur ; de petites secousses artérielles remuèrent subitement la région de ses tempes, annonçant que la vie revenait à la malade dans un accès de fièvre sans violence et sans danger.

Moins tourmentée, plus calme, Valentine détourna son attention de madame de Mervilly; elle se replia en elle-même, et se prit à songer.

Hélas ! les âmes les plus énergiques ont leurs heures de doute et de défaillance. Tout leur apparait alors sous un aspect sinistre; elles n’entrevoient qu’entraves et périls dans l’accomplissement de leurs plus fermes décisions; elles déplorent la fatalité, qui semble les entourer d’obstacles et d’écueils. Mademoiselle de Champrosay en était arrivée là : après avoir cru d’abord qu’il lui se-

rait facile de se sacrifier au salut de la baronne, elle commençait à redouter que ses espérances ne fussent déçues, et que sa disparition soudaine ne produisit uu résultat plus funeste qu’heureux. Non-seulement, en effet, elle n’était pas sûre que Didier reviendrait sur sa résolution de ne point épouser mademoiselle Herbault, mais encore elle appréhendait que l’héroïsme même de sa conduite ne f(it pôur sa bienfaitrice une cause de violent chagrin, et ne rendît mortel le mal qui la consumait. Pauvre jeune fille, si vaillante, si admirable d’abnégation, et dont les anges invisibles contemplaient sans doute l’àme vraiment céleste, elle n’apercevait en ce moment qu’incertitudes et menaces dans l’acte courageux qu’elle méditait d’accomplir l Elle, s’en effrayait, mais elle n’en persistait pas moins dans sa détermination.

— La vie a ses crises douloureuses, ses poignantes alternatives, se dit-elle. 11 faut alors que l’esprit se décide, que le cœur se prononce ; puis il convient d'agir sans hésiter, en priant Dieu de nous venir en aide, de favoriser nos bonnes intentions. Bientôt, je l’espère, j’aurai revu le duc, je serai libre de me séparer de la baronne et de son fils, laissant à la Providence le soin de récompenser mes efforts, et de faire le bien que ma volonté seule est impuissante à réaliser.

Après une pause, elle ajouta d’un air réfléchi :

— Pourquoi M. de Trézel a-t-il exigé de moi la promesse d’attendre quelques jours avant de mettre à exécution le projet que j’ai conçu? Où donc est-il allé à cheval ce matin? Quelle durée son absence aura-t-elle? C’est en vain que je m’adresse ces questions ; je ne sais comment y répondre, et je ù’en pénètre point le mystère. Cependant le temps presse, le danger grandit, et il importe que mon éloignement ne souffre aucun re-

tard... Après-demain, si le due n’est pas de retour, ajouta-t-elle avec fermeté, aucune considération ne m’arrêtera; la certitude de remplir uu devoir impérieux sera mon seul mobile..., et je partirai.

Comme elle prononçait à voix basse ce dernier mot, un frisson courut dans ses veines; sa main s’appuya sur sou cœur, dont les fibres venaient de se serrer. La souffrance, heureusement, ne se prolongea pas, et la noble enfant, dont les forces commençaient à se ressentir de la fatigue et de l’insomnie, pencha son front sur sa poitrine, ferma les yeux, et se remit à penser.

Par une réaction naturelle aux sentiments de la jeunesse, elle envisagea tout à coup l’avenir avec moins de tristesse et de découragement qu’elle ne l’avait fait jusque-là. Le reflet lugubre répandu sur son imagination se dissipa; ses idées se colorèrent d’un doux reflet de confiance et d’espoir. Elle se rappela, il est vrai, ce qui avait eu lieu le matin môme entre elle et Didier, et ce souvenir lui parut de bon augure. En effet, le baron, sur le point de la quitter pour se rendre à la manufacture, lui avait demandé si elle persistait dans sa résolution de se faire institutrice; elle lui avait répondu affirmativement, et il s’était séparé d’elle après lui avoir serré la main sans aucune apparence d’irritation. Elle en concluait qu’il avait reconnu la nécessité du sacrifice auquel elle s’était résignée, et qu’il se disposait, lui aussi, à prendre sa part de souffrance et de dévouement dans l’holocauste de leur a-utuel amour. Une telle réflexion était de nature à lui raffermir l’àme. Cet optimisme s’accrut encore dans son esprit lorsqu’un moment après, reportant son regard sur la malade, elle remarqua que sa respiration était régulière, et que ses traits n’avaient plus l’expression funèbre dont ils étaient revêtus quelques minutes auparavant.

— Allons, murmura-t-elle avec une mélancolie qui tâchait de s’égayer, les choses iront mieux, je crois, que je ne le supposais tout à l’heure. J’ai même comme un pressentiment que Didier n’aura pas trop de peine à devenir l’époux de cette gracieuse Clotilde Herhault, et que ma bienfaitrice ne tardera pas à se consoler de m’avoir perdue en retrouvant à Mervilly presque toute la félicité

d’autrefois Ah ! je me sens rassurée satisfaite

heureuse !... Pauvre, pauvre Valcntine !...

Elle voulut sourire, mais elle pleura malgré elle; puis sa belle tète blonde s’inclina lentement vers le lit; son suave visage, que l’émotion et la lassitude appesantissaient, se posa sur l’oreiller, et elle s’endormit en soupirant.

Quand elle se réveilla, quelques heures s’étaient écoulées. Elle aperçut devant elle Georgette, qui lui dit à demi-voix, d’un air animé :

— Et vite, mademoiselle, et vite descendez. Le gentil monsieur qui vous aime bien est en bas. Il vous attend.

— Qui donc? demanda mademoiselle de Champrosay surprise et ne comprenant pas.

— Parbleu ! celui qui, pour sûr, se marierait avec vous de bon cœur.

— Monsieur Félix Duhautbois?

— Oui-da! il a grande envie de vous voir. Eh dame! ça se comprend !

Disant cela, l’idiote laissa échapper de sa gorge un de ces rires niais et francs qui sont le privilège des innocents et des sots.

■Valentine ne songea pas à se formaliser de cette manière un peu primitive d’annoncer un visiteur. Elle se contenta d’intimer par un signe l’ordre à Georgette de se taire, en lui montrant la baronne, dont le sommeil ne s’était point interrompu, et elle se rendit au

parloir, où elle se trouva en présence de Félix Duhautbois.

Félix était venu chez madame de Mervilly, poussésurtout par le stimulant d’une vive préoccupation. Les derniers mots qu’il avait secrètement échangés la veille avec mademoiselle de Champrosay s’étaient imprimés dans son esprit; ils y avaient produit une sensation de curiosité à laquelle se mêlait une certaine impatience nerveuse; ils y avaient même ranimé un ancien espoir, dont l’ardeur ne s’était pas éteinte complètement. Néanmoins, si désireux que fût Duhautbois d’obtenir de Valeutine une explication, il n’osa pas lui demander tout de suite pourquoi elle avait voulu qu’il prolongeât son séjour à Orbec. Il commença par s’informer avec un sincère intérêt de l’état de la baronne, s’affligea d’apprendre qu’elle était très-affaiblie, très-languissante; puis il parla de Didier, et annonça qu’il avait assisté à la petite cérémonie de son installation comme contre-maître dans la manufacture de M. Herbault.

— Franchement, ajouta-t-il, je ne m’étais pas rendu là de bonne volonté. J’avais cédé à des instances, car je m’indignais à la pensée qu’un gentilhomme de mes amis allait subir une sorte d’humiliation. Je connais l’esprit railleur des ouvriers, et je m’attendais de leur part à des sourires ironiques, à des murmures offensants, que sais-je? Je gémissais d’avance sur le sort de Didier, lui reprochant en moi-même d’exposer son orgueil aristocratique à d’inévitables blessures... Eh bien 1 j’avais tort! Rien de ce que craignais n’a eu lieu; tout s’est passé à merveille. Hommes et femmes, employés dans les ateliers de la lilature et du tissage mécanique, s’étaient réunis au milieu du jardin. Ils avaient sans doute été prévenu la veille, car tout le monde était en tenue de chômage, et les physionomies avaient un air de recueil -

lement. M. Herbault présenta le baron de Mervilly ; il s’exprima en des termes si touchants, que plus d’un regard se mouilla. Puis Didier prit la parole : ce qu’il dit fut simple, cordial, éloquent. Il termina ainsi : a Je « compte sur votre bienveillance, mes amis, pour facile liter ma tâche. Comptez sur mon esprit de justice pour « apprécier vos fatigues, et sur ma sympathie pour sou- « lager vos peines. Je ne serai pas seulement le - régulait teur de vos travaux, je serai aussi le confident de vos « tristesses, l’interprète de vos besoins. Eu conscience, « je vous aime déjà, et je souhaite que vous m’aimiez «bientôt! » Une approbation respectueuse accueillit ce langage ému. M. Herbault fit défoncer une pièce de cidre, et l’on fêta la bienvenue du nouveau contre-maître. Quelques instants plus tard, chacun était à son poste, et l’on travaillait avec ardeur.

Ce récit avait doucement remué l’âme de mademoiselle de Champrosay.

— Bonnes gens que tous ces travailleurs quand ils ont un bon maître ! dit-elle avec un peu d’exaltation. Comme ils ont l’iustint généreux! Comme ils savent honorer l’infortune dans ceux qui la supportent avec courage et probité !

— Je ne saurais en disconvenir après ce que j’ai vu ce matin, repartit Félix. Réellement, je ne les croyais pas si équitables, et ils m’ont fort surpris... C’est égal! poursuivit-il, je ne m’habituerai jamais à l’idée que le baron de Mervilly est à la place qu’occupait ce pauvre diable de Manuel.

— Aussi faut-il qu’il n’y reste pas longtemps.

Valentine prononça cette phrase eu dppuyant sur chaque, mot.

Duhautbois semblait stupéfait.

— Parbleu! s’écria-t-il, s’il en pouvait être ainsi, je m’en réjouirais !

— Il en sera ainsi prochainement, j’en ai l’espoir, et c’est pour cela que je vous ai prié de prolonger votre séjour à Orbec.

— Ah!... c’est pour cela? balbutia Félix de plus en plus étonné. Ma présence en cette ville doit donc contribuer à produire ce résultat heureux?

— Je le désire... et je le crois.

— Eh bien, vrai! je ne devine pas votre pensée, mademoiselle. De grâce, expliquez-vous.

— Soit, cher monsieur.

Mademoiselle de Champrosay ajouta d’un ton solennel qu’il importait à l’existeuce de la baronne que Didier épousât Clotilde Herbault, et que la malade retournât habiter Mervilly.

— J’ai pensé â vous, reprit-elle, pour me venir en aide dans la réalisation de* ce projet, qui aura le mérite de donner à votre ami une situation dont il est digne, et de rétablir promptement, j’en ai la certitude, la santé de sa mère, que mine de jour en jour davantage le regret mortel de ce qu’elle a perdu.

— Quoi! c’est vous qui me parlez de la sorte? Mais j’ai ouï dire que vous étiez fiancée au baron? Renoncezvous donc à lui?

— Oui.

— Didier le sait-il?

— Je le lui ai dit formellement.

— Et il vous approuve?... Et il consent à se marier avec une autre que vous?

— Ma réponse ne saurait être affimative, hélas ! Cependant, j’ai quelque raison de croire que son amour filial le décidera bientôt à contracter une union qui seule

contient le salut de celle qui lui a donné la vie... et qui se meurt. *

— Vive Dieu! je me refuse à admettre que, vous présente , il osera devenir l’epoux de Clotilde Herbault !

— Dans quelques jours, monsieur Félix, je ne serai plus ici.

— Oîi serez-vous donc?

— Loin... bien loin... pour longtemps... peut-être pour toujours.

La voix de mademoiselle de Champrosay était calme, et pourtant Duhautbois sentit soii cœur se serrer.

Yalentine reprit :

— Quand vous ne me verrez plus , cher monsieur, souvenez-vous d’une prière que je vais vous adresser : soyez pour le baron de Mervilly un ami dévoué, un consolateur; placez-vous entre Clotilde et lui pour les rapprocher et les unir. Efforcez-vous de déterminer un mariage qui ramènera la prospérité dans la famille de Mervilly.

— Je vous jur£, mademoiselle, de tenter même l’impossible pour faire réussir vos intentions. Je souhaite ardemment que votre héroïsme ne soit pas stérile, et j’emploierai toute mon énergie à le féconder. Je me félicite et je suis fier que mademoiselle de Champrosay, en cette grave circonstance, ait daigné mettre sa confiance en moi.

— Merci de vos excellentes paroles, monsieur Félix. Tous êtes bon, et j'emporterai de vous dans mon cœur un gracieux souvenir.

Ces mots eurent l’effet d’une caresse sur l’ame impres- ' sioiuiable de Duhautbois. 11 tressaillit, et resta quelques secondes silencieux; puis, rougissant et pâlissant tour à

tour :

y Goog le

— Mais j’y songe, dit-il avec une légère oppression, est-il donc si indispensable que vous vous sépariez pour longtemps , sinon pour toujours , de ceux qui vous aiment? Une absence de quelques mois ne serait-elle pas suffisante, et ne pourriez- vous revenir au milieu de vos amis après l’accomplissement de l’union de Clotilde et de Didier? Si nous touchions le but que vous m’indiquez, quelle raison auriez-vous de demeurer au loin? Pourquoi ne vous accorderiez-vous pas la douce satisfaction de contempler ici le bonheur qui vous serait dû? Pourquoi ne songeriez- vous point à devenir la joie d’un honnête homme dont l’ambition serait de vous consacrer sa vie... et de relever l’éclat de l’antique maison des Champrosay ?

Une ombre glissa sur le front de Valentine; une morne lueur attrista son regard; mais un instant après sa physionomie s’éclaira doucement, et elle répondit avec tranquillité :

— Monsieur Félix, je ne me marierai jamais.

Cette repartie calme était assurément plus imposante que la plus énergique des protestation?.

Duhautbois ne se permit pas d’insister.

La jeune fille reprit :

— Vous aurez eu M. de Trézel un auxiliaire de bon couseil. 11 sait ma détermination, et j’ai tout lieu de penser qu’il l’approuve, quoiqu’il s’en afflige. Vous ferez donc bien, dès qu’il en sera temps, d’aller le voir et le consulter.

— Je n’y manquerai pas, mademoiselle, je vous le promets.

— Encore une fois, merci, monsieur Félix. Gardezmoi le secret jusqu’à mou départ, et croyez que mon estime et ma reconnaissance vous sont acquises désor mais.

Disant cela, elle lui offrait sa main, sur laquelle il laissa tomber une larme en y posant un baiser; puis il se retira, le cœur plein de mélancolie et d’admiration.

Trois jours s’écoulèrent sans que mademoiselle de Cbamprosay revit le duc. Eu considération de la promesse qu’elle lui avait faite, elle retarda de vingt-quatre heures l’instant fixé par elle-même pour son départ. Mais ce fut le dernier délai qu’elle consentit à s’accorder. 11 est vrai que la situation lui commandait d’agir au plus vite, si elle voulait le faire en temps utile. Madame de Mervilly s’affaiblissait encore à vue d’œil. Plusieurs médecins venaient de se prononcer hautement : ils n’avaient entrevu un espoir de guérison que dans un prompt retour de la malade à son existence d’autrefois. Didier, présent à la consultation, avait écouté cet arrêt de la science sans prononcer un seul mot, mais ses traits s’étaient empreints d’un caractère stoïque et résolu.

Sur le point de se séparer de tout ce qu’elle aimait, Valent ine fit secrètement porter son mince bagage au bureau de la voiture qui correspond avec le chemin de fer, puis elle mit sa chambre en ordre, posa sur une table trois lettres, l’une écrite à la baronne, l’autre à Didier, la troisième au duc, et elle se mit en devoir de quitter la maison. C’était le soir, avant l’heure où d’ordinaire le baron de Mervilly revenait de la manufacture. Mademoiselle de Cbamprosay, le cœur frémissant, descendit l’escalier d’un pas ferme. Parvenue à la porte d’entrée, elle crut entendre derrière elle un léger bruit, se retourna, et tressaillit violemment.

Didier venait de sortir du parloir ; il la regardait à travers un nuage de pleurs.

— J’avais deviné que vous alliez partir, murmura-t-il, et je suis accouru.

— Ah ! mon ami, soupira Valentine toute chancelante, vous auriez dù m’épargner cette douleur !

— Rassurez-vous, pauvre âme ! Je suis venu pour vous dire: «Allez en paix! Je ramènerai ma mère à Mervilly!... » Et maintenant, adieu !

— Adieu, Didier!... soyez béni!

Valentine se disposait à s’éloigner, lorsqu’un cheval lancé au galop s’arrêta brusquement à quelques pas d’elle. Le cavalier mit pied à terre aussitôt.

C’était le duc de Trézel. Il s’écria :

— Où donc allez-vous , mademoiselle de Champrosay?

— Yers l’exil, monsieur le duc.

— Il faut d’abord que je vous parle, et que j’accomplisse ici une importante mission !

M. de Trézel eut avec Valentine et Didier un entretien qui dura près d’une heure. A la suite de cette conférence secrète, mademoiselle de Champrosay ne partit pas; le duc se remit en selle et regagna son habitation.

Le lendemain, dans la matinée, le vieux gentilhomme

descendit à pied le faubourg du Câble; sa démarche était alerte, sa physionomie avait un éclat singulier. Contre sa coutume, il interpellait en passant tous ceux qui le saluaient, et chacun se montrait surpris de cette infraction à ses habitudes de taciturnité.

Après avoir suivi dix minutes le chemin de Lisieux, il s’arrêta devant la grille de la lloseraye et sonna.

Ce fut Victor, le groom de Félix, qui se présenta pour ouvrir. Il avait la mine sombre, le regard inquiet. Il tenait à la main un numéro de son journal favori, l’Omnibus.

— Qui êtes-vous, monsieur? demanda-t-il d’un air doucement effaré au duc, qu’il n’avait jamais vu.

— Que vous importe? répliqua M. de Trézel demiplaisant, demi-sérieux.

— Mais, monsieur, je ne vous connais pas! reprit le domestique eu pâlissant. On ne saurait être trop circonspect en ce temps-ci. 11 y a tant d’assassins!

— Ah ça, êtes-vous fou? Ouvrez!

M. de Trézel avait pris un tel ton de commandement, que Victor se hâta d’obéir.

— Annoncez le duc de Trézel, ajouta le vieux gentilhomme... Allez.

Le jeune laquais ne bougea pas.

— J’ai lu une histoire, pensait-il avec effroi, où un forçat évadé se fait passer pour un duc.

11 reprit tout haut, d’une voix qui balbutiait :

— A qui faut-il... que j’annonce... monsieur le duc... de Trézel?

— A M. lïerbault, parbleu!

— M. Herbault est absent.

— Serait-il à la manufacture?

— Je l’ignore.

— Croyez-vous que son absence se prolonge?

A cette question, Victor tressaillit. Son œil devint hagard.

— Plus de doute, se dit-il. C’est un faux duc... un • chef de brigands!... Sa bande doit être cachée dans les environs.

M. de Trézel fronça le sourcil et s’écria d’un ton impérieux :

— Pourquoi ne me répondez-vous pas, faquin?

— Pardon... pardon, Excellence! Je... je réfléchissais.

— Me direz-vous enfin si M. Herbault sera bientôt de retour?

— Oui... oui... Je le crois. . v J’en suis sûr.

— C’est bien! Je l’attendrai.

Et le duc se dirigea vers la maison, laissant le groom immobile et murmurant d’un air terrifié.

— Miséricorde! Que va-t-il se passer ici?

Après avoir gravi les degrés du perron, le vieux gentilhomme entra dans le vestibule. Arrivé à la porte du salon, qui était ouverte, il aperçut Félix Duhautbois assis devant une table sur laquelle il écrivait.

— Permettez-moi, lui dit-il, de ne point me faire annoncer. J’ai sans doute produit un terrible effet sur l’esprit du bizarre garçon qui m’a reçu à la grille du jardin, car il est resté là-bas planté comme un terme. Je suppose qu’il m’a pris pour un malfaiteur.

Dès les premiers mots Duhautbois avait levé la tète. Ayant reconnu M. de Trézel, il s’était élancé vers lui en le saluant avec obséquiosité.

■ — Ah! monsieur le duc, exclama-t-il, quel honneur pour la ftoseraye!

Et il s’empressa d’offrir un fauteuil au noble visiteur qui s’y assit, tandis que sur ses lèvres errait un sourire finement narquois.

MADEMOISELLE DE CIIAMPROSAY

— Quel est donc, reprit Félix, le maraud qui a manqué de révérence à votre égard?

Disant cela, il lançait un coup d’œil dans le jardin, où il remarquait la présence de Victor.

• — Quoi! c’est mon domestique! proféra-t-il. Je vais le chasser !

— De grâce, n’en faites rien !

— Mais en vérité, monsieur le duc, je ne puis plus garder ce malheureux à mon service. A force de se repaître L’imagination des romans du jour, dans lesquels il n’est question que de vols et d’assassinats, son cerveau s’est troublé. 11 commence à ne voir partout que larrons et bandits. Ses accès de terreur le rendent parfois insensé.

— Je m’en suis aperçu, pardieu! Si son état s’aggrave, placez-le dans une maison de santé où on lui interdira la lecture de ces élucubrations violentes, qui sont un véritable gin intellectuel, et cette abstinence le guérira.

— Votre conseil me parait bon, monsieur le duc. Je le suivrai.

Le vieux gentilhomme regarda fixement son interlocuteur, sa bouche se plissa, une expression d’ironie y apparut de nouveau.

— Puisque vous êtes si bien disposé à faire cas de mes avis, dit-il, je vais me permettre de vous en donner un assez sérieux.

— Donnez, je vous prie, répondit Félix en rougissant un peu. Je tâcherai de le mettre à profit.

Le duc tira une carte des plis d’un portefeuille, et dit en même temps :

— Vous êtes venu hier pour me visiter au chalet que j’habite. Malheureusement pour moi, j’étais absent.

Duhautbois parut se décontenancer.

— Je n’avais pas l’intention de vous déranger, monsieur le duc, balbutia-t-il. Je voulais seulement vous faire remettre mon nom.

— Est-ce bien votre nom que vous aviez le désir de placer sous mes yeux? A vous parler franchement, j’en ai douté en apercevant les caractères tracés sur la carte que voici.

Et M. de Trézel ajouta d’un ton railleur :

— Voyez vous-même, voyez!

Félix resta muet et confus.

Le vieux gentilhomme lut alors en scandant plusieurs syllabes avec atfectation :

— Vicomte Félix... Du... Haut... Bois.

11 reprit* ironiquement :

— Je dois reconnaître que le titre de « vicomte » se présente sous une forme modeste, pudique, abrégée. Il est vrai qu’une jolie couronne à triple fleuron en détermine le sens, et qu’un charmant blason « d’azur, à la bande d’or » en rehausse l’éclat. Je vous félicite, mon gentilhomme, et je regrette d’avoir ignoré jusqu’à présent l’illustration de votre naissance et le titre que vous portez. A vrai dire, aucun Annuaire de la noblesse n’en fait mention, et c’est là l’excuse de mou ignorance à ce sujet.'

Duhautbois se repentit, mais trop tard, d’avoir eu l’imprudence de laisser chez M. de Trézel un témoignage flagrant de sa vaniteuse prétention. 11 se mordit la lèvre, et murmura :

— Maladroit que je suis!

Puis il essaya de prendre légèrement le sarcasme du duc :

— Riez de moi tant qu’il vous plaira ! répliqua-t-il avec un effort de bonne humeur. J’ai une faiblesse, je l’avoue ; mais peut-être mérité-je uu peu d’indulgence

de votre part, car ma faiblesse même est un hommage que je remis à l'aristocratie des titre dont je me plais à imiter bien innocemment les insignes et les attributs.

Le duc se leva par un brusque mouvement; sa physionomie avait changé d’oxpressiou : l’ironie s’était effacée île ses traits, qui n’offraient plus que l’apparence d’une froide rigidité.

— Je vous croyais honnête homme, monsieur, dit-il sèchement; mais je déclare que vous ne l’étes pas!

Cette rude apostrophe fit reculer Félix comme s’il eût reçu la décharge d’une pile électrique.

— Monsieur le duc veut sans doute plaisanter, murmura-t-il en s’efforçant de se remettre d’aplomb.

— Je parle sincèrement.

— Mais alors c’est une injure que vous m’adressez!

— C’est du moins une vérité dont je suis prêt à vous convaiucre, s’il vous plaît de m’entendre.

— Je vous écoute, car je suis curieux d’apprendre comment moi, qui n’ai jamais fait tort à personne, je manque de droiture et de probité.

Duhautbois se jeta tout frémissant dans un fauteuil; il se croisa les bras sur la poitrine, comme pour en cacher les soubresauts, et devint silencieux.

M. de Trézel parut hésiter une minute; un reflet d’indulgence glissa au fond de son regard à la vue du visage pâle et défait de Félix ; mais cette douce impression s’effaça vite sous le souffle d’un sentiment plus rigoureux.

— Je ne vous reprocherai pas, monsieur, commença le duc d’un ton sévère, d’avoir renié le nom paternel en le dénaturant. Le monde tolère parfois qu’un homme s’approprie un nom qui n’est pas le sien, quand cet homme l’illustre par le talent. Mais je 11e sache pas qu’aucun de vos mérites ait glorieusement consacré la

dénomination dont vous vous êtes affublé. N’importe ! passons.

Il y eut une panse, pendant laquelle Duhautbois se mordit la lèvre jusqu’au sang. Il n’osa point répliquer.

Le vieux gentilhomme poursuivit :

— Si je n’insiste pas sur le mépris que semble vous inspirer l’humble origine de votre père, qui a pourtant laissé une réputation iutacte, c’est que rien ne m’est plus pénible à voir que l’ingratitude et le dédain d’un fils!

— Je proteste que je ne suis point un ingrat! s’écria Félix. J’honore le souvenir de celui qui m’a donné la vie, l’éducation, la fortune, à qui je dois tout!

— Eh bien! vous ne le prouvez pas! répliqua le duc. Que dis-je? Votre conduite dément vos protestations, puisque vous cachez votre véritable naissance sous la mascarade d’une noblesse d’emprunt !

— Ah! vous êtes cruel, monsieur! articula Félix d’une voix suffoquée. Mais admettons que je sois un mauvais fils, s’ensuit-il que je doive être considéré comme un malhonnête homme, ainsi que vous l’avez tout à l’heure déclaré formellement.

— Qu’est-ce qu'un honnête homme , je vous prie? C’est celui qui ne transgresse aucune loi, et ne cherche à tromper personne, entendez-vous bien, monsieur?

— Soit!... Après.

— Ignorez-vous donc qu’en changeant la nature d’un nom, en s’attribuant sans droit une particule, un titre, un blason, on enfreint la loi de germinal an XI, qui interdit de modifier un nom sans y être autorisé? on viole le décret de mai 18o8, qui défend d’usurper une qualification nobiliaire, quelle qu’elle soit? Ignorezvous cela?

Félix baissa la tète d’uu air embarrassé.

MADEMOISELLE DE GHAMPROSAY

— Votre silence me suffit, reprit le duc. C’est un aveu que vous commettez sciemment une chose condamnable. Or, un homme de bien n’expose jamais ainsi son honorabilité.

— Vous exagérez étrangement, balbutia Félix, ce qu’il y a de grave dans la fantaisie que je me suis permise, sans doute à tort. Que de gens ont fait comme moi que la justice n’a point frappés, et que l’opinion publique n’a pas même flétris !

— Qu’importe! L’impunité doit-elle être un encouragement? Non, mille fois non! La vraie probité ne transige pas avec ce qui blesse la franchise et l’honneur. Toute âme loyale repousse l’exemple du mensonge, même lorsqu’il paraît triompher. Qui veut être estimable se garde d’imiter ces sycopliautes modernes qui trompent impudemment sur ce qu’ils sont, qui se parent d’un faux nom, d’un faux titre, d’une fausse décoration, d’une fausse dignité pour surprend rd la .confiance d’autrui, pour obtenir une considération qui ne leur est pas due, pour... escroquer... le respect et l’hommage des “honnêtes gens !

Duhautbois bondit à ce mot que M. de Trézel avait impitoyablement accentué.

— C’est trop m’insulter! proféra-t-il, la lèvre frissonnante, l’œil en feu. Vous m’en rendrez raison !

Un é»lair de joie traversa la physionomie du duc.

— Je ne me bats qu’avec les gens que j’estime, répondit-il ensuite froidement.

— Que vous m’estimiez ou non, répliqua Félix avec violence, il faudra bien que je vous tue ou que je sois tué par vous !

— Si c’est le vicomte... Du... Haut... Bois... qui me provoque, je vous affirme qu’il n’aura pas l’honneur de se rencontrer avec moi.

— Mais si celui qui vous jette ici le gant ne se présente plus à vous que comme un enfant du peuple, comme le fils d’un ancien ouvrier tisserand, accepterezvous sa provocation?

-r- Quel témoignage m’offrira-t-il de sa sincérité? Estce une carte semblable à celle que je tiens entre mes doigts et dont j’admire la gravure héraldique? Est-ce l’élégante papeterie que je remarque là sur une table, devant nous, et qui contient toute une ramette de papier reproduisant à merveille le blason et la couronne du féal chevalier dont la noble colère m’appelle en champ clos?

Ce sarcasme acheva d’exaspérer Duhautbois. Il saisit brusquement la carte que le duc lui tendait d’un air dédaigneux, et la déchira eu menus morceaux ; puis il s’empara des cahiers et des enveloppes rangés dans la papeterie, et les réduisit en miettes sans en rien épargner; après quoi, il lança par une fenêtre du salon son cachet armorié, qui alla se perdre au milieu des eaux rapides de l’Orbiquet, de l’autre côté du chemin de Lisieux.

Cette exécution terminée, il se dressa devaut M. de Trézel, et le regarda en face avec résolution :

— A présent, lui dit-il d’un tou ferme, je ne suis plus que Félix Duhautbois, en deux mots. Refuserez-vous encore de vous battre avec moi?

— Dans un instant je répondrai à cette question, répliqua le vieux gentilhomme sans s’émouvoir. Jurezmoi d’abord que, quoi qu’il arrive, vous resterez ce que vous voilà, laissaut aux aigrefins et aux sots la coupable et puérile vanité qui les porte à s’anoblir par le mensonge et l’usurpai ion.

— Je vous le jure, et siucèrement î Oui, je proteste que je ne m’exposerai plus à recevoir de nouveau l’at-

Sl

front que je viens de subir! La leçon a été rude : j’en ferai mon profit.

Le visage de M. de Trézel rayouua. 11 prit vivement les deux mains de Félix, et les pressa dans les siennes avec, énergie.

— Mon tut est atteint, dit-il. Je vous ai fait cruellement sentir ce qu’il y avait de contraire à la loi et surtout à la loyauté dans le travers que l’on blâmait justement en vous. Je me plais à croire que j’ai redressé ce mauvais penchant de votre caractère d’ailleurs si honorable, et je m’en félicite de tout mon cœur. Je n’hésite pas maintenant à vous demander pardon des termes blessants dont je me suis servi pour vous guérir. Soyons amis, voulez-vous?

— Pas encore, monsieur le duc! J’exige d’abord une réparation par les armes !

— J’ai le droit de vous la refuser. Je me suis battu vingt fois, et vingt fois, hélas! j’ai frappé.

— liaison de plus pour que j’insiste ! 11 faut que du sang lave la tache que vous m’avez faite, efface la honte que j’éprouve ! Tant mieux si ce sang est le mien!

— Eh bien! soit, répondit le vieux gentilhomme. Demain je serai à vos ordres, si jusque-là vous n’avez pas retiré votre provocation.

— Il la retirera, soyez-en sûr, car un duel entre vous et lui serait inutile, maladroit et scandaleux!

M. de Trézel et Duhautbois se tournèrent vers celui qui venait de s’exprimer de la sorte; ils aperçurent M. Herbault à l'entrce du salon.

Sa tille l’accompagnait.

— J’ai tout entendu, reprit le manufacturier, et je remercie avec allusion M. le duc de Trézel.

Félix, honteux, frisonnant, brisé, se laissa tomber sur ]uu divan et cacha son front dans ses mains.

U entendit presque aussitôt une voix sympatliique raurraurer doucement à son oreille :

— J’ai bieu souffert pour vous, mon bon Félix, mais aussi je vous ai bien admiré! Je suis heureuse que vous ayez pris enfin une bonne et louable détermination !

Duliautbois, ayant levé la tète, vit Clotiide près de lui. *

Elle avait les yeux humides, et elle lui souriait.

Avec ce tact parfait du gentilhomme qui sait terminer adroitement une scène pénible, M. de Trézcl se hâta de changer la nature de l’entretien, pour laisser aux sensations du moment le temps de se calmer.

— Votre retour me réjouit, monsieur Herbault, ditil d’un ton affable, car je suis venu à la Itoseraye dans l’intention de causer affaires avec vous.

— J’arrive de Mcrvilly en compagnie de ma fille, ré- " ,

pondit le manufacturier. J’étais allé ce matin donner quelques ordres à l’un des fermiers de ce domaine. Me

voici, monsieur le duc, tout prêt à vous écouter.

Clotiide manifesta l’intention discrète de sortir, et Duliautbois se disposait à la suivre, lorsque M. de Trézel les retint.

— 11 n’y a rien de mystérieux, leur dit-il, dans le projet qui m’amène. Vous pouvez entendre l’un et l’autre l’entretien qui va avoir lieu entre M. Herbault et moi.

Les deux jeunes gens, surpris, intrigués même , ne songèrent plus à s’éloigner. Félix crut qu’il s’agissait déjà d’une demande en mariage, et s’étonna qu’une telle démarche s’accomplit avec tant de précipitation.

Le duc reprit lentement :

— Cher monsieur Herbault, voici le motif de ma présence : j’ai le désir d’acheter Mervilly.

Ces paroles produisirent une visible émotion.

Le fabricant regarda son interlocuteur d’un air ébahi.

— Mais je ne veux pas vendre la propriété dont il est question, répondit-il. J’entends la garder pour plus d’une raison qui ne manque pas d’une certaine gravité, croyez-moi.

— Mervilly vaut en effet qu’on y tienne , repartit M. de Trézel. Cependant il ne peut y avoir là pour vous qu’une spéculation, et, pourvu que vous trouviez un avantage sérieux dans la cession de vos droits, il est évident que vous n’hésiterez pas à conclure. Or, je vous offre cent mille francs au-dessus de votre prix d’acquisition : acceptez-vous?

La physionomie de M. Herbault devint grave. 11 y eut de la sévérité dans son regard.

— L’avantage que vous me faites tenterait sans doute un autre que moi, répondit-il en fronçant le sourcil. Je dois cependant vous déclarer qu’il ne me séduit pas du tout.

— Peut-être ne le jugez- vous point suffisant? reprit le duc avec une sorte de froideur. Le domaine que j’ai résolu d’acquérir est de nature, si on y introduit quelques améliorations, à gagner en importance et en valeur. Je comprends à merveille que cette plus-value éventuelle soit dès aujourd’hui mise par vous en ligne de compte, et que vous vouliez en avoir tout de suite le bénéfice comme s’il était acquis. J’estimais néanmoins qu’une surenchère de cent mille francs devait suffire. Puisqu’il n’en est pas ainsi, ayez l’obligeance de m’apprendre quelle est votre estimation. Si élevée qu’elle soit, je doute que nous ne parvenions point à nous entendre parfaitement.

Le manufacturier redressa sa taille avec roideur, et répliqua d’un ton sec :

— Je m’aperçois, monsieur le duc, que vous vous mé-

prenez sur le sens de mes paroles. En vérité, cela ne me surprend pas de la part d’un grand seigneur; mais cela me prouve que vous manquez eu ce moment de pénétration.

— En quoi, s’il vous plaît?

— Je vous le dirai tout à l’heure... Et d’abord je vous prie de me déclarer quelle est la personne qui vous a chargé de traiter avec moi de l’acquisition de Mervilly.

— Je ne comprends pas votre exigence, cher monsieur. Cette personne est solvable, je vous l’affirme. N’est-ce pas l’essentiel?

— Non certes !

— Eh bien 1 je vous annonce que c’est moi.

— Vous, monsieur le duc?

— Moi-même. Vous convient-il que nous traitions à présent? Ce n’est plus cent mille, mais cent cinquante mille francs que j’ajoute à votre prix d’acquisition.

M. Herbault haussa les épaules et se crispa la lèvre avec dédain.

— Je garde le domaine que vous convoitez, réponditil avec une certaine rudesse d’accentuation. N’en parlons plus.

M. de Trézel se montra consterné.

— Quoi! balbutia- t-il, l’offre que je viens de vous faire ne vous a pas semblé assez brillante? Mais quelles sont donc vos prétentions? Avouez-les, de grâce! S’il me faut payer ce qui est à ma convenance un prix exorbitant, croyez- bien que je n’hésiterai pas!

Et le duc lança au manufacturier un de ces coups d’oeil qui sont pleins de fierté aristocratique, et couvrent de mépris l’&preté calculatrice du bourgeois.

Un rayonnement de colère enflamma le cœur de M. Herbault, qui s’écria tout frémissant :

— Monsieur le duc, il y a un instant, vous avez infligé une rnde correction à la manie vaniteuse d’un enfant du peuple, et vous avez bien fait ! A votre tour, vous en méritez une, et c’est moi qui vous l’infligerai.

— Voyons ! dit le vieux gentilhomme stupéfait.

— La noblesse s’imagine avec trop de présomption qu’elle a le privilège des sentiments désintéressés, et que la classe moyenne n’est animée que d’un mobile, celui du lucre sans frein. Drapée dans son orgueil héraldique, elle laisse tomber de haut sur le commerce, l’industrie, la finance, une dédaigneuse accusation de cupidité. Eh ! sans doute les travailleurs cherchent le profit, et, pourvu que leur ambition d’acquérir ne fasse point de dupes, tout est bien ! Mais n’y a-t-il dans l’àme de ces bourgeois que le désir immodéré de réaliser de gros bénéfices en toute occasion ? C’est ce que vous croyez, vous autres, messieurs les gentilshommes, et c’est en quoi l’injuste esprit de caste vous induit parfois en de graves erreurs. Qu’un pauvre diable, dont le labeur est difficilement productif, soit âpre au gain, cela se comprend, cela s’excuse, et certes les exemples sont nombreux. Mais, sachez-le, l’homme, quel que soit son rang social, s’élève presque toujours moralement à mesure que s’accroît sa fortune. A de rares exceptions près, la prospérité rend le cœur plus libéral, surtout quand la source du travail ne tarit pas et que le produit constant de chaque jour permet d’ètre généreux sans compromettre sa sécurité. Soyez sûr que plus d’un commerçant, plus d’un industriel, plus d’un financier, devenu riche, a d’ordinaire la main moins lente à donner que beaucoup de hobereaux, voire même de marquis et de ducs, qui ont à craindre que de trop bonnes actions ne compromettent leur revenu limité et ne produisent dans leur existence, qu’elle soit modeste ou fastueuse, une gène

et un tourment. Où étaient-ils, ces chevaleresques descendants des preux, quand une misérable spéculation projetait de s’emparer à vil prix du domaine seigneurial de Mervilly ? Pas un ne s’est présenté aux enchères, et c’est moi, moi, ancien ouvrier, démocrate endurci, qui ai couru, la casquette au front, les sabots aux pieds, pour empêcher une infamie, pour donner sa valeur réelle à la propriété, non d’une famille d’aristocrates, mais d’une famille de véritables honnêtes gens !... Et vous êtes venu m’offrir aujourd’hui cent et cent cinquante mille francs de bénéfice pour vous emparer du meilleur souvenir de ma vie ! Et vous avez cru, grand seigneur que vous êtes, tenter ma convoitise en me jetant au visage une liasse de billets de banque ! Allons donc ! vous n’y avez pas réfléchi ! Est-ce qu’un bourgeois de ma sorte se soucie d’un tel appât? Si j’avais voulu gagner, le jour de la vente, une somme égale à celle que vous me proposez, il me suffisait de modérer l’élan de mon indignation. Mais, Dieu merci 1 je n’ai rien calculé pour venir sérieusement en aide à la baronne et à sou fils, dont la belle conduite m’enthousiasmait. Eh bien ! ne vous en déplaise, monsieur le duc, je ne calculerai pas davantage maintenant. Je repousse vos impertinentes largesses et je garde Mervilly, avec la résolution de ne céder ce domaine qu’à ceux qui l’ont vendu pour sauver l'honneur de leur nom ! Cela dit, je vous laisse à penser si l’aristocratie a le privilège du désintéressement !

M. de Trézel avait écouté ce réquisitoire sans donner aucune marque d’impatience et d’irritation. Quand M. Herbault eut mis fin à l’impétuosité de son éloquence plébéienne, le vieux gentilhomme prit la parole, et s’exprima ainsi d’un ton grave et doux :

— La leçon a été plus dure que je ne m’y attendais... N’importe, je reconnais que je me la suis attirée, et je

ne m’en plains pas. Oui, je l’avoue, sous l’empire d’un préjugé de race, j’ai commis ici une maladresse, et même pis que cela, une brutalité : j’ai beaucoup trop cru à l’influence de l’argent pour conclure l’affaire qui m’amenait en ces lieux. J’en demande pardon, car mon repentir est réel... Je profiterai de cette circonstance, reprit-il, et je ferai remarquer à M. Félix Duhantbois comment on subit une juste remontrance sans colère, et comment on confesse un tort sans exiger une réparatiou.

Le jeune homme se leva vivement. Dans une attitude simple et digne, il répondit :

— S’il est trop tard, monsieur le duc, pour que j’imite votre exemple, je puis du moins retirer à temps ma provocation, et je vous supplie de n’en pas tenir compte.

— Soit. C’est entendu.

Se tournaut alors vers le manufacturier, M. de Trézel reprit en souriant :

-r- J’ai fuit amende honorable, moi aussi, et je me plais à croire, cher monsieur Herbault, que vous ne me tiendrez pas rigueur.

— Non, sans doute, répondit le fabricant, dont l’exaltation démocratique s’était apaisée soudain. La franchise et la bonne grâce de vos excuses m’ont complètement désarmé.

— Tant mieux !... A présent reparlons de la propriété de Mervilly.

— Pourquoi? Je suppose que vous n’avez plus l’espoir de l’obtenir?

— Si fait. Je suis même plus que jamais certain que vous la céderez.

— Ah ! parbleu ! voilà qui est fort extraordinaire, et je suis vraiment curieux de voir comment vous vous y prendrez pour me contraindre à la vendre.

— C’est bien simple. J’aurais même dû me servir plus tôt du seul moyen auquel vous êtes incapable de résister... J’eusse épargné à mon amour-propre une assez cuisante blessure, et j’irais en ce moment chez le notaire pour donner l’ordre de rédiger le contrat.

M. Herbault demeura ébahi.

— Et quel est ce moyen triomphant? demanda-t-il après un instant de silence.

— 11 consiste à vous déclarer que je me présente au nom de mademoiselle Valentine de Champrosay, qui est eu mesure d’acheter Mervilly, qu’elle a résolu de rendre à la baronne en épousant Didier.

A cette nouvelle, trois cris de joie retentirent dans le salon de la Roseraye.

— Pourquoi ne m’avez-vous pas annoncé cela tout de suite ? dit aussitôt le manufacturier au vieux gentilhomme. Doutiez-vous du bonheur que nous en ressentirions ici?

— Assurément non ; mais j’avais promis de ne révéler le secret qu’après avoir accepté vos conditions.

— Je ne comprends pas le motif de cette réserve. Expliquez-le-moi,

— Volontiers. Valentine et le baron, qui vous estiment profondément, ont pensé que vous seriez plus libre d’imposer votre prix si vous n’étiez point retenu par la sympathie qu’ils vous inspirent. Ils vous connaissent mieux que moi, et ils ont su vous apprécier comme le mérite votre caractère.

— Les dignes jeunes gens! Ah! je n’attendais pas moins de leur noble esprit et de leur bon cœur !

— Mademoiselle de Champrosay est donc devenue riche tout à coup? balbutia Félix au comble de l’étonnement..

— Oui, répondit le duc. 11 vient de lui échoir un legs d’un million.

— Ah ! juste ciel ! s’écria Clotilde en sautant comme une folle. Quel heureux événement 1 Gloire à Dieu !

— Oui, gloire à Dieu, car il vient de récompenser une belle âme et une rare vertu, ajouta Duhautbois avec une touchante vivacité de cœur.

Le duc reprit en s’adressant à M. Herbault :

— Vous savez maintenant que la possession de Mervilly doit retourner à ceux qui l’habitaient naguère. Dictez-moi les conditions de la vente, et d’avance j’y souscris.

Le manufacturier garda le silence : il semblait qu’il n’eût pas compris. M. de Trézel formula sa pensée avec plus de précision.

— Vous voulez savoir le prix auquel je consens à céder le domaine? répondit M. Herbault. Ne l'avez-vous pas deviné déjà? Eh bien! je réclame simplement la somme que j’ai déboursée.

— Quoi ! rien de plus?

— Non, rien de plus.

— Ah ! monsieur Herbault, un vrai gentilhomme n’agirait pas mieux que vous.

— J’agis comme un brave homme, voilà tout, monsieur le duc, repartit le manufacturier. Je considère que je ne fais point une vênte, mais que je restitue un dépôt. Veuillez le dire à madame de Mervilly.

— Vous le lui déclarerez vous-même, je l’espère, cher monsieur, quand le moment sera venu de lui ap. prendre la bonne nouvelle que vous connaissez à présent.

— Elle l’ignore donc?

— Oui. La pauvre baronne est si faible, si souffrante, si gravement atteinte, que des précautions et des ménagements ont paru nécessaires, car il y a des joies brusques qui peuvent devenir mortelles, surtout dans l’état

de langueur où se trouve madame de Mervilly. Elle n’aura donc que peu à peu la révélation du bonheur qui lui arrive, et tous ses amis seront là, près d’elle, pour célébrer le retour de ses prospérités.

— Comptez sur ma présence ! s’écria M. Herbault.

— Et sur la nôtre aussi ! répétèrent avec exaltation Clotilde et Félix.

— Certes, j’y compte ! répliqua le duc d’une voix qui vibrait sympathiquement.

Quelques minutes plus tard, M. de Trézel retourna à Orbec, tandis que M. Herbault prit le chemin de la manufacture.

Félix et Clotilde se promenèrent ensemble sur la terrasse de la Roseraye. Ils étaient devenus pensifs.

— Plus d’espoir, chère petite ! dit tout à coup Duliautbois à sa compagne : vous n’épouserez pas Didier.

— Oh ! je n’espérais plus ! répondit la jeune fille en hochant la tète avec mélancolie; et, franchement, j’ai hâte de voir s’accomplir l’admirable union de mademoiselle de Champrosay et du baron de Mervilly.

— Moi de même... vrai !

— Vous avez un bon cœur, Félix î

— Et vous donc, ma belle 1 Ah! celui qui vous aura pour femme sera un mari heureux !

— Parlez- vous sérieusement?

— N’en doutez pas.

— Voulez-vous conuaitre, à votre tour, mon opinion sur vous?

— J’écoute.

— Eh bien ! j’estime qu’elle ne sera pas du tout à plaindre celle dont vous serez l’épolix.

— C’est gentil ce que vous me dites là !

— Et surtout sincère, croyez-le.

Il y eut uu silence ému, pendaut lequel Duhautbois cueillit une rose et l’offrit.

— Une idée, ma bonne Clotilde ! dit-il avec uu léger embarras.

— Voyons l’idée.

— Si nous nous consolions... en nous mariant tous deux ?

Clotilde respira la rose, puis elle regarda Félix d’un air tendre et malicieux.

— J’y songeais, murmura-t-elle en rougissant.

Le surlendemain était un dimanche, un dimanche bien ensoleillé. 11 y avait de joyeuses mélodies et de fraîches senteurs de printemps dans l’air. Toutes les grâces fleuries, toutes les gaietés rayonnantes du mois de mai semblaient s’ètre réunies pour remplir ce jour de fête d’un suave enchantement.

Madame de Mervilly, quoiqu’elle pât à peine se soutenir et que son extrême faiblesse l’obligeât à garder le lit, voulut se lever et descendre au jardin. Mademoiselle de Champrosay mit un grand empressement à lui venir

eu aide. 11 n’était pas douteux que ce désir de la malade lui causait uue vive satisfaction.

La baronne s’installa dans un fauteuil, à l’ombre d’un beau sorbier, près d’une jolie corbeille de renoncules, de balsamines et de jacinthes. Sou visage étiole, ses membres alanguis contrastaient eu quelque sorte avec l’épanouissement de la végétation qui l’entourait.

— Quel temps délicieux! soupira-t-elle. Comme il est doux de vivre aujourd’hui!

Puis, à voix basse, elle ajouta :

— Comme il serait doux aussi de mourir !

Yalentine n’entendit pas ces derniers mots, mais elle

parut les deviner.

— Oui, répondit-elle d’un ton expressif, la nature est riante et gracieuse. Il y a en elle uue sorte d’encouragement qui promet le bonheur.

— Oh! je ne me fie plus à ces promesses-là, car elles mentent presque toujours.

— Eh bien ! répliqua mademoiselle de Champrosay, moi, je me sens plus confiante que vous en ce moment. Je me recueille, j’écoute, et je crois.

— C’est de votre âge, ma belle. Vous avez l’avenir : je n’ai plus que le passé. Vous avez l’espérance : je n’ai plus que le regret. Votre vie en est au début : la mienne est près de finir.

— La vôtre va recommencer, croyez-moi! J’en ai le pressentiment !

— Et moi aussi ! articula la baronne avec uue inexprimable mélancolie ; mais cette vie-là sera éternelle, chère enfant, et nous nous y retrouverons plus tard.

Disant cela, ses paupières se soulevaient avec effort, et elle dirigeait vers le firmament un de ces regards profonds qui semblent réfléchir l’éternité.

Yalentine ne put s’empêcher de tressaillir secrètement.

Durant plus d’une minute son émotion l’empêcha de parler. Elle allait cependant protester contre les idées funèbres de madame de Mervilly, lorsqu’elle entendit un bruit de pas dans le vestibule de la maisonnette. Didier, sorti depuis le matin, rentrait. Elle alla au-devant de lui.

— Où est ma mère? lui demanda-t-il.

— Au jardin.

— Comment est-elle ?

— Bien débile. Je crains qu’en dépit des transitions habilement ménagées l’épreuve n’oiïre un danger sérieux.

— N’importe ! Il faut agir. Impossible d'ajourner.

— Tout le monde est prévenu ?

— Oui.

— Le médecin et le notaire seront à Mervilly?

— Je les quitte à l’instant. Ils se sont mis en chemin.

— La voiture est prête ?

— Elle attend.

— Ah! mon ami, exhala Yaleutine avec oppression, la circonstance est solennelle, décisive... et j’ai peurl

— Du courage, mon cher amour! Dieu ne voudra pas mettre un deuil sur le retour de nos prospérités.

En s’exprimant ainsi, Didier, le visage brillant de tendresse et d’admiration, enlaçait la taille élégante et flexible de sa compagne, qu’il entraînait doucement vers madame de Mervilly.

Dès que la baronne les aperçut, elle souleva sa tète qui venait de s’incliner sur le dossier du fauteuil ; sa physionomie s’éclaira d’un tendre reflet du cœur.

— Qu’ils sont beaux l’un et l’autre! pensa-t-elle. Qu’ils sont dignes de s’unir ! Ah ! la destinée, si rigoureuse pour moi, devrait bien s’adoucir pour eux!... Seigneur,

ajouta-t-elle en joignant les mains, j’ai assez vécu : rappelez-moi vers vous; mais accordez à ces nobles enfants, si bons, si héroïques, toutes les pures joies de ce monde qu’ils ont su mériter 1

Elle achevait à peine cette prière mentale, — sainte exaltation d’une âme maternelle, — que déjà Didier et Valentine s’étaient mis à genoux à ses côtés, et l’entouraient de leurs bras caressants.

— Mère, dit alors le baron, il me semble que les forces te sont un peu revenues. Aussi, comme la journée est charmante, je viens te proposer...

— Quoi donc?

— Une promenade.

— Quelle folie! Est-ce que je suis capable de marcher? Il m’a fallu le secours de Valentine pour quitter ma chambre et venir jusqu’ici.

— Certes, je ne compte pas t’emmener à pied. Nous irons eu voiture, mère, et tu ne te fatigueras pas.

— En voiture ? mais ce serait déraisonnable ! Tu oublies, mon fils, que nous devons être plus économes que jamais.

— Bah! il ne faut rien exagérer. Je suis sûr que le grand air de la campagne te fera du bien. La santé d’abord, l’épargue après.

— Nous sortirons un autre jour, Didier, quand mes pas se seront bn peu raffermis.

— J’insiste pour que ce soit maintenant, mère. Je te prie avec instance d’y consentir. Je me suis déjà procuré une bonne calèche dans laquelle tu seras transportée bien doucement.

— Où irons- nous? demanda la baronne en cédant au désir de sou fils.

— N’importe où!... Dans la direction de Mervilly, si tu veux.

— Oh! non... non... pas de ce côté-là !

— Pourquoi? J’aimerais cependant à revoir cette chère demeure des temps heureux tandis qu’elle est encore inhabitée. Avec un petit effort d’illusion, nous pourrons croire que le domaine nous appartient toujours... et que nous y sommes chez nous.

— Dès chimères! A quoi bon, si ce n’est à rendre plus triste la réalité ?

— D’ordinaire, oui. Mais cette fois j’ai l’espoir que notre situation nous paraîtra plus belle ensuite.

— J’en doute, hélas !

— Tentons l’expérience, je t’eu supplie.

— Tu y tiens donc beaucoup ?

— Plus que tu ne peux l’imaginer.

— Eh bien! allons à Mervilly, quoique je craigne, à vrai dire, que la vue de ces lieux toujours regrettés ne me communique une douloureuse impression.

— Nous verrons bien! Partons*

— Mais... la voiture?...

— Elle est là.

Madame de Mervilly se montra stupéfaite. Néanmoins elle n’exprima pas son étonnement. Elle voulut se lever sans l’appui de son fils et de Valentine, mais elle ne put y réussir. Elle eut recours alors aux bras des deux jeunes gens, qui la conduisirent avec précaution jusqu’à la porte de la rue, où une calèche stationnait.

C’était un huit-ressorts très-élégant, quoique visiblement défraîchi , auquel étaient attelés deux chevaux bai-brun, élevés de garrot, bien harnachés. Sur le siège de devant se tenait un domestique vêtu d’une livrée noire, ayant les guides et le fouet en mains, immobile et fixe comme un automate, mais le visage pâle et les yeux mouillés comme s’il était fortement ému. Sur le siège de derrière se prélassait Georgette tout endiman-

chée, se composant une mine tour à tour joyeuse et grave, un sourire à la fois béat et finaud, comme si elle avait conscience d’être initiée à un grand secret.

— Et moi aussi, je vas me promener à Mervilly 1 s’écria-t-elle dès qu’elle aperçut la baronne. Que je suis donc contente et fière de m’en aller dans une belle voiture comme celle-ci ! Et fouette, cocher !

Personne ne prit garde aux propos de l’idiote. L’automédon ne bougea pas. Quant à la malade, elle s’arrêta devant la calèche, dont la portière était ouverte, et l’examina avec une étrauge insistance de regard.

— Je crois reconnaître une de nos voitures d’autrefois, balbutia-t-elle en soupirant.

— C’est l’une d’elles, en effet, répondit le baron d’un ton calme. Elle était sans emploi : on l’a mise à ma disposition.

— Et les chevaux, nous ont- ils également appartenu ? •

— Mon Dieu, oui ! J’ai obtenu qu’ils me fussent cédés, du moins pour aujourd’hui.

— Quefie fantaisie bizarre tu as eue là, mon ami 1 J’eusse préféré un équipage modeste, plus conforme à l’humilité de notre situation.

— Rien ne saurait être trop brillant pour toi, ma mère. Et d’ailleurs je me suis procuré la calèche que voici, parce qu’elle est très-douce, et que tu y seras comme bercée entre de moelleux coussins.

— Mou cher enfant, que tu es bon! murmura la baronne avec un ineffable accent.

Puis, toujours soutenue sur les bras de Valentine et de Didier, elle se plaça dans la voiture. Les deux jeunes gens s’assirent près d’elle, et le cocher lança ses chevaux.

11 y avait foule dans la principale rue d’Orbec quand

la calèche s’y engagea. Presque toute la population s’y trouvait réunie, les uns se tenant sur le seuil des boutiques à demi-fermées, les autres apparaissant aux fenêtres des maisons ; ceux-ci ayant l’air de se rendre à la messe, ceux-là paraissant se diriger vers le chemin de Lisieux ou le bois des Capucins. Tout le monde, à coup sûr, s’attendait à un événement, car on chuchotait, et le nom de Mervilly était souvent répété. L’événement se produisit enfin, et ce fut l’arrivée du bel équipage qui emportait vers leur ancienne propriété seigneuriale ceux qui s’en étaient exilés si noblement quelques mois plus tôt.

Quand les passions politiques ne troublent point l’àme humaine, il en émane presque toujours un admirable sentiment de justice. Le peuple, dont le cœur est si prompt à s’irriter et à s’attendrir, est alors le premier à se réjouir des retours de fortune qui récompensent la vertu des honnêtes gens. Aussi la voiture circula-t-elle au milieu d’une double rangée de fronts qui se découvrirent respectueusement. Il y eut même quelques cris d’enthousiasme; mais la vue de la baronne, si pâle, si amaigrie, si frémissante, n’était point de nature à les encourager. A peine avait-elle la force d’adresser quelques saints avec la main. Ne comprenant rien d’ailleurs à cette ovation populaire, elle s’en étonnait et s’en affligeait presque, craiguant qu’elle ne cachât une intention ironique. Mais mademoiselle de Cliamprosay et le baron la tranquillisèrent à cet égard, bien qu’ils fussent un peu surpris eux-mêmes de la spontanéité d'une telle démonstration. Ils se l’expliquèrent néanmoins en songeant qu’une petite ville de province n’a jamais rien de secret, et qu’il suffit de quelques heures pour mettre tout le monde au courant de ce qui s’y passe de plus mystérieux.

La calèche déboucha bientôt sur le parvis de l’église, où la baronne voulut s’arrêter.

— Il ne faut pas oublier Dieu, murmura-t-elle avec onction.

Elle descendit de voiture comme elle y était montée, en s’appuyant sur sou fils et sur Valeutine. Elle s’agenouilla à l’entrée de la vieille basilique normande ; son âme parla : ce fut encore une émouvante et sublime intercession en faveur de ses deux enfants.

Un instant après elle avait repris place dans la calèche, qui se remit en mouvement, gagua la campagne, et arriva devant le cimetière d’ürbec.

— Souvenons-nous des morts ! soupira madame de Mervilly.

Et elle ajouta qu’elle désirait se rendre à la tombe de son époux.

Mademoiselle de Champrosay et le baron s’empressèrent de l’y conduire. Là encore, elle ne resta qu’un moment. Ce qu’elle dit au cher fantôme que son cœur entrevoyait, elle seule aurait pu le répéter. Cependant, sur le point de s’éloigner du tombeau consacré par le culte du plus fidèle souvenir, elle prononça quelques mots qui furent entendus.

— A bientôt, mon ami, dit-elle, à bientôt!...

Puis elle sortit du cimetière, en acceptant de nouveau le secours de son fils et de Valeutine, qui, la voyant toute chancelante, durent cette fois la transporter.

Quand l’équipage repartit , Didier ressentait une anxiété si poignante qu’il fut sur le point de donner au cocher l’ordre de retourner à Orbec. Mademoiselle de Champrosay l’en empêcha, en lui faisant remarquer que la malade se ranimait.

— L’atonie a cessé, murmura-t-elle à l’oreille de son compagnon. Ayons confiance, le but est si près de nous !

La voilure roulait entre des prairies et des champs, le long d’un chemin sinueux, sous un ciel bleuâtre, à travers les effluves d’un soleil étincelaut. Les oiseaux étaient en joie, les pommiers étaient eu fleur. Tout chantait et tout riait dans la campagne. Lu présence de cette gaieté de la nature, comment le cœur eùtdl désespé ré? Le baron se rassura.

Les chevaux gravirent rapidement le coteau de Mervilly, et la calèche se présenta devant la principale entrée du château. La grille était toute grande ouverte, deux personnes se tenaient debout de chaque côté des battants : c’étaient Luc et Simonne Imbert. Ils tirèrent une joyeuse révérence, tandis que la voiture passait près d’eux et s’engageait dans la grande allée circulaire conduisant au bas du perron.

Madame de Mervilly eut un soubresaut; sa taille se redressa.

— Pourquoi entrons-nous ici? demanda-t-elle avec une sorte d'effarement.

— Parce que j’ai donné l’ordre au cocher avant le départ, répondit le baron.

— Est-ce que nous sommes attendus? reprit la malade d’un air anxieux.

— Oui, ma mère. Regarde. J’aperçois sur les marches du perron plusieurs personnes, entre autres le duc de Trézel, Ysenlt de Recbignevoisin, M. Herbault, Clotilde et Félix.

— Je les reconnais aussi... Il y a donc réception au château ?

Et la voix de la baronne s’altéra au point qu’ou entendit à peine la fin de sa question.

— Justement, ma mère, repartit presque gaiement Didier. Il y a réception intime, et il importe que nous soyons présents.

— Tu n’aurais pas dû accepter l’invitation, mon cher enfant. Je ne suis guère en état de figurer dans le monde, surtout à Mervilly.

— Moi, j’ai bon espoir que tu ne seras pas mécontente de notre promenade. Je compte même que tu auras bientôt l’occasion de te montrer heureuse... comme autrefois.

— J’y compte aussi, ajouta d’un ton gracieusement ferme mademoiselle de Champrosay.

La baronne fit un signe de tête qui exprimait le doute et même l’incrédulité.

Eu ce moment la calèche s’arrêtait, et tandis que le duc, Yseult, le manufacturier, sa fille et Duhautbois descendaient les degrés du château, un valet de pied s’empressait d’ouvrir la portière : sa main tremblait.

Madame de Mervilly le reconnut : c’était Hubert, l’un de ses anciens serviteurs.

— Vous! balbutia-t-elle toute suffoquée. Qu’êtes- vous venu faire ici?

— Saluer madame la baronne, répondit le valet trèsému, et lui rappeler une promesse.

— Laquelle?

Mais Hubert garda le silence, et la malade fut tout à coup distraite par un nouvel incident. Son attention se fixa par hasard sur le cocher, dont le visage venait de se tourner vers elle, et sa stupéfaction redoubla : c’était Mathias, qui la regardait avec des larmes dans les yeux.

— Quoi donc! exclama-t-elle avec une joie mêlée .d’op-

pression, ceux qui m’ont servie au temps heureux ontils voulu me revoir aujourd’hui? *

— Oh! certes, madame la baronne, répondit une voix fraîche, quoique légèrement altérée par une vive sensation.

Madame de Mervilly chercha du regard son interlocutrice, et elle remarqua une jeune femme de chambre qui se tenait un peu eu arrière sur l’une des marches du perron.

— Lucie! exclam a-t-elle en souriant avec effort.

Puis elle reprit aussitôt :

— Est-ce que Gertrude manquerait à ce rendez-vous de votre amitié pour moi, mes chers serviteurs des beaux jours disparus?

— Faites excuse, madame la baronne, me voici !

Et l’ancienne cuisinière de Mervilly se montra toute rouge, tout attendrie sur le seuil du vestibule. Elle était évidemment en costume de travail. Cette particularité n’échappa point à l’observation de la malade, qui murmura :

— Quelque chose d’étrange se passe dans cette demeure? Qu’est-ce donc?

— Tu ne tarderas pas à le savoir, mère, lui répondit son fils.

Il avait mis pied à terre, et la fit descendre de voiture en l’enlevant dans ses bras.

Le duc, mademoiselle de Rechignevoisin, M. Herbault, Clotilde et Félix s’étaient avancés vers elle ; ils l’entourèrent avec sollicitude : tous, même la rigide Yseult, avaient une physionomie qui rayonnait.

La baronne s’excusa de ne les avoir point salués d’abord; puis, s’abandonnant aux soins de Valentiue et de Didier, elle se laissa porter à demi jusque dans le salon, qui avait un grand air de fête, car il était rempli de fleurs et de soleil.

A peine madame de Mervilly s’était-elle assise sur une causeuse, lorsqu’elle remarqua la présence de deux personnes auxquelles elle n’avait pas encore fait attention. L’une était un notaire, l’autre un médecin. Elle

les connaissait de longue date, et les accueillit avec cordialité.

— Docteur, voici mon pouls, dit-elle. Interrogez-le : il doit être bien bizarre s’il reproduit mes sensations.

Le docteur s’empara gravement de la main que la malade lui tendait.

S’adressant au notaire, la baronne reprit :

— Maître Viel, seriez-vous venu à Mervilly pour rédiger quelques actes concernant votre profession?

— C’est fait, madame la baronne, répondit le notaire en s'inclinant. J’ai apporté deux contrats qui n’attendent plus que votre signature pour être réguliers.

— Deux... contrats?...

— Mou Dieu, oui... Un contrat de vente et un contrat de mariage.

— Eu quoi ma signature est-elle nécessaire? Je ne comprends pas.

Le duc s'approcha vivement de la baronne, dont la poitrine commençait à s’agiter.

— Je vais vous expliquer cela, répondit-il.

Il y eut un silence presque solennel.

— Mademoiselle de Champrosay, commença le duc, vient d’hériter d’un million.

— De qui? balbutia madame de Mervilly.

— De la marquise de Thury-Harcourt, ma sœur, morte il y a quelques jours, après s’être récouciliée avec moi, grâce à l’éloquente intervention d’un prêtre, qui est un homme de bien.

’ — La marquise ne connaissait pas Yalentine, représenta la baronne. Comment a-t-elle pu se résoudre à lui constituer un legs si important?

— J’avoue que je lui en ai suggéré l’idée quand elle a consenti à refaire son testament, pour me réserver une part dans sa succession, dont plus de la moitié d’ail-

MADEMOISELLE DE CHAMPHOSAY

leurs appartient maintenant aux institutions de charité .

— Mais alors votre part est diminuée d’un million?

— Je l’ai souhaité ainsi, et mou vœu s’est réalisé... Ou refuse parfois le don d’un vivant, ajouta le due eu accentuant chaque mot, on accepte toujours le legs d’un mort.

Ces paroles imposantes produisirent une impression profonde sur le cœur de tous ceux qui écoutaient.

Après une pause, M. de Trézel reprit :

— Dès qu’elle sut ce qui lui arrivait, mademoiselle de Cliamprosay voulut racheter Mervilly, et M. Herbault — dont il est inutile que je fasse ici l’éloge — s’est empressé de lui donner satisfaction. 11 a cédé le domaine... eu repoussant toute oüre qui excédait ce que lui-même avait payé.

— Cela ne me surprend pas, dit madame de Mervilly, tandis que tous les regards, même ceux de mademoiselle de Rechigncvoisiu, se dirigeaient sympathiquement vers le manufacturier.

Cependant le notaire venait de placer une petite table en marqueterie devant la baronne, il lui présenta une plume et un acte écrit sur papier timbré.

— Voici le contrat de vente, lui dit-il. Signez, je vous prie.

— Mais je ne suis pas l’acquéreur ! objecta la malade violemment stupéfaite.

— Vous vous trompez. Votre nom ligure en toutes Jeltres dans ma rédaction. Mervilly est, redevenu votre propriété.

— Oui, ma mère, déclara Didier. Signe donc, Valeutine l’exige absolument.

— Hàtcz-vous, chère âme! ajouta mademoiselle de

Champrosay. Cette première signature sera suivie d’une seconde, et nous attendons.

Madame de Mervilly resta muette, mais elle signa d’une main fébrile.

— A présent, dit le notaire, voici le contrat de mariage. En donnerai-je lecture ?

— Non, répondit la baronne d’une voix qui tremblait.

Et cette fois encore, elle traça sa signature avec une vivacité frémissante; puis elle se leva pour parler, mais elle n’en eut pas la force : elle exhala un soupir déchirant, et retomba comme foudroyée.

Des cris de désespoir et des sanglots retentirent dans le salon.

Le médecin se pencha tout anxieux sur le corps immobile et froid. En vain l'interrogeait-on : il gardait un silence poignant.

Dix minutes s’écoulèrent ainsi : dix siècles de mortelles angoisses pour Valentine et Didier.

Tout à coup le docteur se redressa triomphant :

— Elle vit!... murmura-t-il, le regard étincelant de joie. Elle vit !

Cette nouvelle causa de tels accès d’allégresse, que mademoiselle de Rechignevoisin, étourdie, transportée, oublia pour la première fois peut-être sa morgue aristocratique , et alla serrer énergiquement la main de

M. Herbault. ^ .

Le retour de la fortune et la possession de Mervilly ont opéré un miracle sur la santé de la baronne : elle se porte à ravir.

Deux mariages ont eu lieu en même temps : celui de Valentine et de Didier, celui de Clotilde et de Félix.

Une amitié sérieuse, fondée sur une estime réciproque, lie étroitement tous ceux qui ont figuré d’une manière active dans ce drame intime de la famille de Mervilly. Yseult a daigné faire quelques concessions de principes dans l’intérêt de l’harmonie qui s’est produite, en dépit des préjugés de race, entre de si honnêtes gens. M. Herbault lui- même, se départant de certaines habitudes par trop plébéiennes, s’est mis à soigner un peu sa toilette, afin de faire honneur au duc et à la baronne, dont il est volontiers le commensal, et qui acceptent de grand cœur ses invitations.

M. de Trézel est peut-être le plus heureux de tous, depuis que Yalentine lui a dit un jour de sa voix d’ange miréricordieux :

— Monsieur le duc, embrassez - moi bien fort : ma mère vou3 a pardonné !

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