CHAPITRE
La Maison-Dieu primitive de Dreux
Les nations qui dans l’antiquité ont tenu un rôle considérable pratiquaient toutes l’assistance envers les malheureux, et cela dans un but plutôt politique que charitable, mais aucune d’elles ne créa des hôpitaux, c’est-à-dire des établissements pour y recevoir et soigner gratuitement les malades indigents.
Les hospitia des Romains étaient simplement des maisons publiques où les voyageurs étrangers recevaient l’hospitalité ; chez tous les peuples policés, en effet, l’hospitalité était alors le plus inviolable des devoirs.
L’assistance médicale existait cependant chez les Grecs et chez les Romains ; des médecins publics, salariés et choisis par les villes, donnaient des secours aux orphelins, aux infirmes et aux indigents, à la condition expresse qu’ils fussent citoyens.
Mais ces nations n’ont rempli que très imparfaitement leur tàchechari table envers les malheureux et les malades, tant étaient grands la dureté de cœur et l’égoïsme dans les civilisations antiques. C’est que le progrès moral, même chez les peuples les plus avancés au point de vue social, ne saurait s’accomplir par les seuls efforts de la raison humaine. Pour qu’il se développe avec la continuité nécessaire, il lui faut le concours d’une religion de pitié et de miséricorde, substituée à ces cultes anciens si peu soucieux de la personnalité humaine.
Vienne donc le Christianisme, et, lorsque son souflle vivifiant
et humanitaire aura passé sur le monde, les œuvres d assistance et de charité se multiplieront au profit des faibles, des indigents, des nécessiteux.
Dès son apparition, la charité s’exerça non pas seulement envers leshabitants d’une même cité, mais envers tout homme, sans distinction aucune, sans nulle exception. Les païens eux-mêmes étaient secourus par les chrétiens. L empereur Julien donnait pour instruction à ses prêtres de prescrire 1 aumône aux idolâtres ; « car, disait-il, il est honteux que les Galiléens nourrissent leurs pauvres et les nôtres ».
Aussitôt que la loi nouvelle se fut répandue dans les nations, le soulagement des pauvres malades devint l’une des constantes préoccupations de la religion et du pouvoir civil.
Sous les dénominations de Maison-Dieu ou d’Hôtel-Dieu, de maladrerie ou de léproserie, on vit s’éleverpartout des établissements consacrés à secourir le malheur sous toutes ses formes, et que dotèrent bientôt la munificence des empereurs, des rois et des seigneurs, ainsi que les dons des particuliers.
L’un des premiers et des plus importants hôpitaux dont l’histoire nous ait gardé le souvenir fut celui que saint Basile, évêque de Césarée (370), fit bâtir près de cette ville, « et qui devint depuis un ornement du pays et comme une seconde ville ; on y logeait les passants et on y retirait toute sorte de personnes qui avaient besoin de secours, particulièrement les lépreux, que l’on voyait auparavant répandus par la ville et faisant horreur à tout le monde. Il y avait du logement pour toutes les personnes nécessaires au soulagement des pauvres : les médecins, les serviteurs, les portefaix, les ouvriers ; et des ateliers pour tous les métiers qui en dépendaient. Les terres que l’empereur Valens avait données à l’église de Césarée fournissaient du revenu à cet hôpital, qui subsista longtemps en grande réputation sous le nom de Basiliade. » « L’hôpital que saint Basile fit bastir pour traiter les pauvres malades, dit Ribadeneira,fut un ouvrage si signalé et somptueux, que saint Grégoire de Nazianze escrit qu’après 1 avoir bien considéré, il estirnoit qu’on le pouvoit compter entre les autres miracles du monde. »
Suivant Dorât (1), historien de Dreux, la fondation de la Maison-Dieu de cette ville (tel est le nom que porta le premier hôpital) serait encore plus ancienne : elle remonterait au IIP siècle; il motive cette présomption sur ce que deux chapelles de cet hospice étaient dédiées à ces deux apôtres.
Telle n’est pas l’opinion de M. Lefèvre (2), qui pense que l’origine de cette maison peut appartenir au VP siècle, après le deuxième concile de Tours qui avait prescrit à chaque cité d’avoir soin de ses pauvres.
D’ailleurs, les deux premiers hôpitaux en France dont l’histoire fasse mention furent fondés : l’hospice de Lyon, en 549, par le roi Childebert et sa femme ; l’Hôtel-Dieu de Paris, vers l’an 651, par saint Landry.
La Maison-Dieu de Dreux (3) était située rue de la Folie (aujourd’hui rue de Châteaudun) et s’étendait jusqu’à la ruelle des Soupirs (aujourd’hui rue du Bléras), sur l’emplacement actuel de la propriété de M. de Coynart.
Comme le furent les premiers hôpitaux, elle était chargée de recueillir tous les pauvres sains ou malades, lés veuves, les orphelins et les étrangers. Elle était gouvernée, même pour le temporel , par des prêtres ou des diacres qui rendaient compte à l évêque de Chartres de leur administration.
Lorsque l’Hôtel-Dieu fut créé, la Maison-Dieu en devint une succursale et fut régie par les mêmes administrateurs. Nous la voyons désignée dans plusieurs documents sous le nom de Maison-Dieu des Prés ; c’était pour éviter une confusion avec le nouvel hôpital, qui, jusqu’au XVIF siècle, fut dénommé indistinctement Hôtel-Dieu ou Maison-Dieu.
(1) Dorât de Chameullos , grand bailli de la ville et du comté de Dreux, a laissé un manuscrit daté de 1740, avec ce titre : « Les Anticiuilez ou Histoire (le Dreux. » Cet ouvrage se trouve à la Bibliothèque de l’Arsenal , sous le n" 4036.
(2) Lefèvre, chef de division à la préfecture d’Eure-et-l.oi r, a publié en 1859 un ou vrage i nti tulé :» Documents hisloririues sur le comte cl Ut ville de Dreu,v. »
(3) La Maison-Dieu figure dans un plan de la ville de Dreux dessiné en 1725 et publié par la Société Archéologique d’Eure-et-Loir en 1802; elle se trouve également dans une curieuse gravure que nous possédons, faite à la même époque et représentant le quartier de la Folie.