‹ Les horizons prochainsChapitre 1 sur 44 · Les horizons prochains · texte numérisé non relu

Les horizons prochains

La nuit est avancée, plusieurs des étoiles qui brillaient dans mon ciel ont disparu derrière la montagne, l'aube fait pâlir celles qui restent. Ma pensée retourne en arrière, aux premières heures du soir; elle s'arrête à quelques figures simples dont mes pas ont croisé le chemin. 11 monte de ces heures-là des émanations printaniôres, je ne sais quelles senteurs, je ne sais quelle fraîcheur de rosée qui me ravive le cœur. Ces images ne sont pas toutes jeunes, elles

dessus l'esprit de vie avec l'esprit de poésie. C'est encore ce récitateur caché qui, lorsque nous promenons 90s personnes ennuyées au travers de la vie comme Dn nous l'a faite, nous va disant et redisant au fond de l'âme des paroles étranges : paroles toutes pénétrées de sauvages harmonies, paroles que ne comprendrait guères ce monsieur avec qui vous causez là, paroles hélas que vous-même, à vos heures de grand sens, aux heures où vous vous sentez des rentes sur l'Etat vous traiteriez de balivernes, et pourtant qui vous charment, et qui vous bercent, et qui vous transportent en des régions sereines où vous voudriez vivre, où vous voudriez mourir.

C'est cela justement que je vous viens conter.

La main sera malhabile, la voix plus d'une fois tremblera; le pauvre poëte, effjayé de sa hardiesse, peut-être restera court : grande est l'affiche, pauvre la comédie, n'importe. L'auteur, c'est tout le monde. Je bégayerai, votre génie chantera; je pourrai bien en route vous laisser choir; votre génie, messager aux ailes légères, vous portera plus loin que je n'ai su marcher.

Tout livre au fait est un voyage ; en voyage on ne

trouve gaières que ce qu'on a ; riche le bagage, riche la conquête. Je ne possède pas grand'chose ; si vous avez de la bonhomie, quelque amour pour la nature de Dieu, le don des humbles bonheurs, venez, prenons par ce pré, le long de cette eau; à nous deux, notre fortune est faite.

Ce fut par ce pré justement que je pris, et le long de l'eau, un beau matin de mai.

L'herbe était drue, déjà haute ; les primevères étoilées avaient passé, les scyllas aux grappes bleues étaient depuis longtemps défleuries , les dernières corolles des arbres fruitiers tombaient noyées dans le fourré, l'été gagnait sa bataille sur le printemps. Cela ne s'était pas fait sans échauffourées, sans rebusci comme disent les paysans de chez nous.

La rebuse de l'épine noire, la première , avait pro mené ses giboulées parle ciel, et d'un soleil à l'autn

couvert le sol d'une neige bientôt fondue ; la rébus e de l'épine blanche — de l'aubépine — avait trempé sous ses tièdes ondées le bois rougi des haies ; la rebuse du coucou, celle du merle avaient ramené la froidure sur les feuilles à peine déplissées ; à travers vents, et bourrasques, et frimas, les jours d'avril, beaux jours croissants qui des deux mains refoulent les ténèbres du soir et du matin s'étaient avancés jeunes, fiers, couronnés de lilas. Ils avaient en les touchant de leurs doigts, fleuri les haies, fleuri les pommiers, fleuri la terre. Et maintenant l'été venait. Sur les prés couverts de* boutons d'or on sentait courir sa chaude haleine, tandis que de la montagne, tout près, de ce sommet neigeux du Jura, descendait un souffle vif, restaurant, le baiser virginal du printemps qui s'en allait.

Chaque fleura son règne dans la campagne et ce règne est absolu. Le soleil en regardant parles fenêtres de sa maison, de ces bizarres demeures que lui assignent les almanachs en ses étapes célestes; le soleil, selon qu'il habite le signe du bélier, celui du taureau, des jumeaux ou du scorpion , couvre nos vallées de crocus blancs, puis de jaunes primevères, puis de

scyllas, puis de cardamines liliacées, puis de renoncules d'or aussi loin que le regard peut aller. La teinte est presque toujours uniforme, splcndide en son unité. A peine si le long des haies quelques violettes en mars, quelques fumeterres qui sentent le baume ; à peine si près des ruisseaux, au pied des chênes quelques anémones d'un blanc rosé essayent de s'épanouir par touffes. L'œil amoureux de découvertes les déniche, mais elles ne changent rien à la couleur générale du vallon. C'est toujours un tapis éblouissant, d'une seule nuance, jusqu'à la fin de juin qu'il s'émaille de toutes les teintes, qu'il brille de tous les éclats, que chaque fleur s'ouvre, s'étale et parfume pour son compte.

Il y a môme, en mai , juste au moment où je marchais ainsi, une heure où le vert l'emporte sur les autres tons. C'est un vert rigoureux, cru, énergique, un* vert sans moelleux, sans retours au rouge ou à l'orangé, sans reflets d'argent, sans délicatesse. C'est un vert qui a quelque chose de cassant, et je le dirais, presque de triste.

Ce matin il était comme cela. L'herbe que mes pieds foulaient avait cet éclat hardi. Les feuilles de la haie

qui venaient, à l'aventure, feuille d'églantier , feuille d'aubépine, feuille d'aulne, feuille de saule, toutes étaient cirées , vernies, brillantes à faire fermer les yeux. Sur la montagne, la verdoyante ramée des hêtres triomphait si bien du feuillage noir des sapins, elle s'étendait si lustrée, si criante, elle montait si vaillamment jusqu'à la région des pâturages et ceux-ci commençaient à verdoyer si ferme, qu'à part la coupole de neige qui couvrait le fin sommet, on ne voyait que ce vert terrible qui semblait refouler la pensée en soi-même.

Il y avait pourtant les noyers, les grands noyers qui n'étaient pas verts. Ceux-là protestaient ; ils ouvraient tout au bout de leurs branches lisses et blanchâtres des bouquets de feuilles pourpres d'où s'exhalait une odeur pénétrante.

Il y avait le ruisseau, dont l'eau parfaitement pure courait sur le fond tantôt uni, tantôt caillouté, parfois se heurtant à quelque petit rocher vêtu de mousse, autour duquel il se brisait en chantant ces chansons éternelles que des oreilles comme les miennes écouteraient les jours et les nuits.

11 y avait encore les abeilles; déjeunes abeilles

fraîches écloses, d'un brun tirant sur le blond, au velours délicat ; inexpérimentées, perdues en un calice, enivrées, et que la rosée, et que le froid du soir surprennent loin des ruches.

Ah ! que j'en ai sauvé de ces imprudentes, que j'en ai repêché dans le remous du ruisseau, en ces anses que forme une large feuille, en ces baies qui tiendraient dans le creux de ma main ! Que j'en ai recueilli, à la vesprée, transies, les ailes humides, demi-mortes; que j'en ai déposé sous un chaud abri, loin du lézard, ou bien sur un rameau sec, tourné au levant, pour que les premiers rayons rendissent la vie à la pauvre morfondue; que j'en ai rapporté au rucher, les présentant à l'entrée de cette ruche, puis de cette autre! Hélas ! il en va chez les abeilles comme chez nous ; les citoyennes, les maîtresses du logis sortaient , palpaient l'intrue, la tournaient, la retournaient, la poussaient hors de la cité. Plus souffrante était la bestiole, plus âpre se faisait l'accueil, tant que les dernières venues , celles de la dernière ruche et du dernier essaim lui donnaient bravement un coup d'aiguillon au travers du corps , et se mettant deux et la prenant par les pattes, la menaient au bord de la plate-forme,

puis la laissaient choir dans le champ des morts, parmi les bourdons leurs défunts maris.

Était-ce le vert, étaient-ce les bourdons, je ne sais, mais ce matin-là je m'en allais triste. La gloire du printemps n'y faisait rien.

Connaissez-vous ces heures où le démon de l'analyse, le mauvais ange du siècle, vient nous heurter de ses froides ailes? Savez- vous ce que c'est que de se promener parmi ses affections, parmi ses pensées , et de se dire de tout : à quoi bon ?

Ce mal atteint les jeunes plus que les vieux. Qui de nous n'a descendu ces pentes désolées, qui ne s'est assis pleurant dans cette vallée stérile d'où le soleil a disparu ; qui n'est demeuré là, comptant ses blessures, prenant un fatal plaisir à se dire que tout est passé, que le bonheur a sombré, que la foi s'est éteinte, que les facultés ont fléchi, que les tendressos sont mortes, que la vie, comme une fleur fanée, a laissé tomber ses pétales l'un après l'autre, qu'il n'y a plus rien à faire, rien qu'à laisser venir la vieillesse et puis la mort.

Il semble alors qu'on erre dans quelqu'une de ces

planètes démolies, mondes finis qui promènent parle ciel leurs mornes clartés. Alors on voit les choses comme elles sont ; comme elles seraient si le merveilleux éclat du jour, si les parfums, si les harmonies, si les profondeurs de l'éther nous étaient ravies et que notre terre restât dans sa nudité. Tout devient sec, tout devient choquant, tout se résout en problèmes dont la solution tranchante abat nos dernières illusions. Le travail qui me charmait, ce magicien qui faisait courir les heures , il ne sert à rien , il n'apprend rien , il ne vaut rien I Ces mélodies qui m'enlevaient en de sereines régions ; plates, cent fois redites, écœurantes! Mes pinceaux; néant! Mes amis, mes bien-aimés, cette image tout près du cœur; ah! c'est ici que se creuse l'abîme ; ici il se fait un grand silence et le démon parle de sa voix douteuse :

— Ton père, ton enfant, ta femme ! tu es leur trésor, tu es la respiration de leur âme, les jours que tu vis loin d'eux leur sont des jours pesants, si tu tardes, ils sont inquiets ; si tu souffres, ils sont malheureux; si tu mourais, ils mourraient. Non, ils ne mourraient point; ils peuvent se passer de toi. Tu te crois nécessaire , tu ne Tes pas ; tu croîs donner le bonheur,

d'autres le donneraient mieux ; tu crois que toi de moins dans leur vie, leur vie serait brisée, non, elle reprendrait son cours ; elle irait à travers d'autres régions, parmi d'autres fleurs s'épanouir sous d'autres cieux. Ta pensée passionnément chérie, pâlissant peu à peu, reculerait vers les lointains horizons, elle y resterait suspendue; de rares retours, aux heures découragées, les ramèneraient seuls vers toi.

Personne n'est indispensable à personne ; il n'y a qu'une chose impérissable : le besoin d'être heureux à tout prix.

Nous sommes plus vivaces que l'hydre aux cent têtes. Coupez, coupez, abattez ici, abattez là, jonchez le sol de nos membres, ne laissez qu'un tronçon sanglant; il se tordra, puis il séchera ses plaies, puis il se glissera en quelque frais sentier, sous les feuilles, parmi l'herbe, il trouvera quelque retraite ombreuse et il vivra.

Voilà le pire état, s'avouer à soi-même qu'on peut être mutilé et vivre ! que telle séparation peut s'opérer et la blessure se fermer; que la foudre peut éclater et le ciel redevenir serein ; que le cœur arraché, on marchera pourtant, on marchera sans y trouver trop

de peine; qu'à défaut de la vie toute pénétrée d'amour on se créera une petite existence tranquille, où dominera l'intelligence, la matière, selon l'individu, et qu'il viendra un jour où, de bonne foi, l'on confessera j qu'après l'orage on se porte mieux qu'avant, que seul à voyager on va plus à l'aise ; un jour où l'égoïsme, l'horrible égoïsme s'assiéra- vainqueur sur les ruines de tout un passé.

Là est la suprême infortune : se retrouver au bout, seul, vis-à-vis de soi, et s'avouer qu'on est à soi son univers. Làprendlc dégoût mortel, làlesouverain mépris.

Je m'en allais par ce chemin, un mauvais sourire aux lèvres, une mauvaise indifférence au cœur, désespéré sous les négations qui tombaient comme la hache, lorsque je relevai les yeux et que je vis la cam- - pagne. Je lavis en sa magnificence, je la vis exubérante de fraîcheur, je vis les champs d'orge qui promettaient la moisson, je vis les jeunes grappes de la vigne qui promettaient la vendange, je vis les prés touffus, les vergers où se nouaient les fruits, les abeilles avec les papillons qui volaient à la picorée, je vis le paysan qui se rendait à son travail: — La

terre est belle, me dis-je, la terre est bonne! Puis je remontai du regard les flancs de la montagne, plus haut que les hêtres, plus haut que les sapins, plus haut que les chalets, plus haut que les pacages; là, vers les neiges; là, vers cette étincelante coupole qui tranche d'une ligne blanche le bleu vif du ciel.; là, vers cette région de paradis : — Oh deux, vous êtes grands et vous êtes splendides! mon Dieu, tu es le Grand, tu es le Fort, tu es l'Éternel. — L'amour ! je n'ai méconnu que cela! l'amour de mon Dieu, l'amour qui descendit vers nous, l'amour qui franchit les millions de lieues et les millions d'années, l'amour immortel que tu mets au cœur des hommes, celui qui ne périt jamais.

Nos ans passeront, nos facultés s'évanouiront, nos bien-aimés s'en iront; rien ne restera de nous que de pauvres vieux corps flétris qui se traîneront au soleil; tout est mort. Non, tout vit; l'amour enseveli sous les glaces de l'âge ; l'amour, charbon brûlant, l'amour ne s'est pas éteint. Il s'exhale en muettes prières, il retourne aux chers souvenirs, il s'élance au pays de promesse. Les joues sont ridées, la bouche sourit d'un sourire que les vigoureux appellent en-

fantin, la prunelle est ternie, c'est une effigie, une pâle effigie qui erre sans but parmi la génération nouvelle; ne le croyez pas; là dessous, il y a des pleurs; là dessous, il y a de fortes espérances; là dessous, il y a tout un monde, immense, il y a un cœur d'homme, il y a l'infini.

Rien ne se perd de ce qui a vraiment vécu, rien n'est inutile ; pas un soupir, pas une joie, pas une douleur qui n'ait son but. Nos larmes sont comptées; la fraîche senteur de nos joies honnêtes monte vers les cieux comme un parfum de bonne odeur. Prenons courage, les travaux simples, les pensées droites, les saines émotions sont de durée. Donnons, aimons, faisons-nous petits ; au bout est l'oubli de soi ; là rayonne la possession suprême, la royauté de l'univers.

Oui, c'est ainsi, dans notre temps il y a des jeunes qui sont vieux, revenus de tout, indifférents, sceptiques, harassés comme un voyageur sur le soir. Et il y a des vieux qui sont jeunes, prompts d'esprit, l'étincelle aux yeux, l'énergie au cœur, faciles à charmer, l'âme ouverte aux joies naïves. Je ne

sais, mais ceux-là, ce printemps qui fleurit au voisinage de la mort, tant de candeur avec une si native dignité, cette verte' intelligence, cette bienveillance attendrie, ces épanouissements soudains ont pour ma nature un attrait qui va presque jusqu'à Témotion.

C'est une de ces vieilles-là que j'allais trouver.

Avant d'entrer au village je m'arrêtai un peu, sur le col. D'un côté la vallée se déroulait dans sa moire verte, bien bas, bien loin, jusqu'aux lacs bleus, plus loin, toute baignée de vapeurs jusqu'aux Alpes blanches. De l'autre côté, derrière le village, la montagne descendait mouchetée de sapins, semée de hêtres jusqu'aux- dernières maisons. Les vergers croissaient parmi, et comme j'avais monté pour arriver au col, je retrouvais fleuris les arbres qui, dans le vallon, avaient passé fleur.

Ce n'était plus le vert criard qui m'avait jeté en do si étranges pensers. Les pommiers arrondissaient leur dôme d'un blanc rosé, piqué çà et là de boutons incarnats ; les poiriers montaient en pyramides argentées, d'un éclat immaculé, presque dur. Il y avait des teintes infinies. Les branches toutes chargées de guir-

LE SONGE DE LISETTE. 2i

landes, tout entourées de bourdonnantes abeilles trempaient dans les prés ; les fleurs d'en haut baisaient les fleurs d'en bas ; pas une feuille n'osait se montrer; l'aubépine étalait partout ses mouchels ponctués d'étamines pourpres; on apercevait les toits parles trouées, quelques vitres brillantes regardaient en dessous ; et sur le col, vers ce cagnard de roches, bien au soleil, des places noires indiquaient l'endroit où l'an dernier, dans l'automne, les femmes avaient battu le chanvre autour des feux.

Les chèvres allaient partir pour la montagne; de petits garçons les promenaient dans les sentiers du bois, on entendait leurs clocheltes ; un biquet, juché tout au milieu d'un buisson, regardait ces splendeurs d'un œil effaré et revenait amoureusement à ses jeunes pousses.

Les paysans étaient chacun à son ouvrage, dans la campagne ; le village restait désert.

Que c'est charmant un village; que c'est charmant les fontaines au bassin de bois, quand le village est riche au bassin de pierre, avec l'eau qui dégoutte et qui verse à pleins bords.

Le soir les vaches arrivent pesamment, boivent avec

22 ÎES HORIZONS PROCHAINS.

lenteur, retournent à l'étable, leur frais museau trempé, semant partout des gouttelettes brillantes. La bonne odeur du foin s'exhale des granges ouvertes. Les femmes vont et viennent et lavent les légumes à la fontaine et frappent l'eau de leurs bras nus; les hommes assis devant leurs maisons, sous le large toit, tapent la faux et sèment l'air des notes métalliques que le marteau fait jaillir de l'acier; les enfants chantent et barbottent et entassent le beau sable à pleines mains ; les poules cherchent leur vie avec ce petit cri soucieux, monotone, avec cette plainte de bonne ménagère, qui soupire chaque fois qu'elle emmagasine un grain de mil ; les coqs , bravement campés sur leur queue, poussent un chant de guerre que répètent les sultans d'alentour.

Celte fois, l'heure était matinale, le village sans br uit ; à peine entendait-on sous quelque tas de fagots, en quelque réduit mystérieux, le caquetage satisfait de la pondeuse.

Pour arriver chez Lisette, —c'est chez Lisette que je vais — il faut traverser une grange. Les granges me donnent un inexprimable bien-être, je m'y sens chez moi, elles m'ouvrent le cœur. A peine la main sur le

loquet dd la petite porle séparée en deux moitiés, , Tune dessous l'autre dessus ; à peine mon pied sur le plancher jonché d'herbe tantôt fauchée ; à peine je respire les exhalaisons du foin de l'an passé des deux côtés empilé sur le soliveau; il se fait en moi une invasion de bonheur. Tiens-je des bêtes ? c'est possible; de ces bœufs dont le museau passe à gauche, à droite, en deux rangées, par les râteliers ouverts dans le fenil, aspirant , eux aussi , la bonne senteur de l'herbe nouvelle, je le veux bien ; mais dans mon cœur c'est fête, il me bondit, je remercie Dieu qui a fait les prés, les cieux, les bœufs, les granges et moimême. Tout est beau, tout est merveilleux. La vie, un ineffable don ; la mort, une splendeur ; les hommes, des frères ; les pauvres, de précieux amis. Des joies k donner, des larmes à tarir, c'est le paradis sur terre ! — Ah! pour cette fois, bonsoir à l'analyse, cela ne se définit pas, cela ne se comprend guère mieux, c'est un rayonnement soudain, c'est l'âme illuminée, c'est un hymne qui éclate à la fois de partout. J'ai souvent pensé que les bois, que les prés, que les nids, que les retraites sous la mousse envoyaient de ces cantiques au seigneur,

La grange traversée, nous voici chez Lisette ; dans sa cuisine, obscure, dallée de pierres, à grande cheminée, où les poules se hasardent quelquefois; dans sa chambre, claire et gaie, dont la fenêtre ouvre sur la rue. C'est là que se tient Lisette.

Près du poêle en fer, — car il fait frais encore, on chauffe le matin, avant que les rayons du soleil percent vers midi les vitres irisées ; — près du poêle est assis le vieux mari de Lisette, h moitié songeur, endormi à moitié, les mains étendues sur la marmite qui bout, la tête courbée sur les mains, son bonnet blanc, à mèche, tiré sur les yeux.

Quand il me voit, d'ordinaire le mari de Lisette se lève, s'étire, se gratte le front, dit : « il faut voir regarder nos vaches ! » et s'en va.

Je crois que sa femme et moi, la* combinaison s'entend, nous l'ennuyons ; sa femme est une penseuse, il le lui passe tant qu'elle se tait, lorsque j'arrive nous causons ; le bonhomme qui n'a guères vu tout du long de ses quatre-vingts ans querles quatre saisons cmboitant le pas: les foins, les moissons, la vendange, avec le labour et les semailles, puis au bout la mort, le repos, pour ne pas dire le néant;

notre homme se méfie de nous. 11 comprend vaguement que nous parlons une langue étrangère; il s'y remue des pensées qui l'inquiètent, il s'y lève des questions qui l'embarrassent; un certain sentimen/ d'infériorité lui vient; il ne l'a qu'à cette heure; l'humble vieille a toujours ignoré quelle fine intelligence, quel profond esprit vivaient en elle : — Des bêtises ! murmure à part soi le brave homme ; il tire la porte et disparaît.

Lisette tout comme son mari court ses quatre-vingts ans ou peu s'en faut. Infirme d'une jambe, mais droite, bien faite, la voilà sur son vieux fauteuil à dossier raide. De jolis enfants, ses petits enfants, formidables quartiers de gâteau en main, l'entourent : — Allez seulement vous amuser là devant, dit-elle ; ils partent comme un vol d'étourneaux.

Dans la chambre il ne reste que le lit à rideaux d'indienne, grands ramages bleus sur un fond rouge; quelques chaises de noyer, bien cirées ; le poêle , la tableaux pieds tournés, l'armoire sculptée dans un autre âge, et la vieille, assise vers la fenêtre, tout contre son pot de marjolaine verdoyante, tout contre son géranium à la rose qui s'arrondit dans une terrine ébréchée. 2

Pauvre est l'entourage, la figure est charmante, svelté, je l'ai dit, un peu maigre, des traits nobles, une carnation pâle, mate sans être flétrie, des cheveux gris presque entièrement cachés sous une coiffe blanche garnie de ces épaisses dentelles que portaient nos aïeules; des yeux noirs, jeunes comme à vingt ans, veloutés, limpides, des yeux qui regardent et qui laissent pénétrer jusqu'à l'âme. Un sourire achève le visage. Ce n'est pas un sourire déçu, ce n'est pas un sourire triomphant, c'est un sourire où se mêle tant de fraîcheur, tant d'exquise finesse, une grâce si suave, qu'une fois entrevu, il flotte éternellement dans le souvenir. On se moquera de moi, eh bien je n'ai vu qu'une bouche qui me rappelât celle de Lisette, c'est la bouche de la Joconde. C'était cette lueur passagère, c'était cet indicible attrait, moins le sauvage éclair, plus Fangélique bonté.

Lisette était spiritualiste, il y en a de tels au village. Elle avait dans son temps mené rondement son ménage, fait au four, nourri ses bestiaux, donné da forts coups de main au mois des fenaisons. Elle avait, ramassé les javelles, promené le râteau, bêché le jardin, filé de quoi remplir du haut en bas les armoires

de la maisonnette. Ses lessives étalaient orgueilleusement leurs trésors sur toutes les haies d'alentour. Nulle de plus vaillante à l'ouvrage, de mieux ordonnée à la dépense ; oui , mais pendant que ses bras travaillaient sa tête pensait. Et maintenant qu'invalide, tout son labeur se bornait à quelque amusette de vieux vêtements raccommodés ou de fil mis en peloton, les idées, ce train de guerre qui se remue au dedans de nous, avaient pris le dessus.

Lisette avait une âme, elle le savait, elle s'en inquiétait même ; cela n'arrive guères de nos jours, pas plus dans le* campagnes que dans les villes. Lisette était de cette génération austèrement élevée, tenue de près, que les pères, belles figures sérieuses, conduisaient de haut, avec peu de paroles, du regard. Ils avaient de fortes natures, vivaient sobrement en leurs vertes retraites. Un réseau de chemins faciles ne reliait pas comme à cette heure les hameaux aux villages, les villages aux cités. Les journaux des petites localités n'existaient pas. Il n'arrivait pas en dix ans qu'un livre vînt s'échouer dans ces demeures. Pourtant le paysan lisait, les soirs d'hiver, les dimanches, les belles dimanches, ainsi qu'on dit chez nous,

28 LES H0R1ZCKNS PROCHAINS.

lisait la Bible, cette histoire des peuples, cette philosophie du cœur, cette poésie, cette parole de Dieu à l'homme; il la faisait lire à ses enfants, suivant du doigt les lignes, et cette génération grandissant ainsi, à l'ombre des palmiers de Judée, dans une relation directe avec le grand Dieu des cieux, nourrie d'idées, de bonne heure soumise au devoir, cette génération avait un caractère à la fois doux et courageux, paisible et penseur, poétique et idéal, que notre siècle, à coup sûr, n'imprimera pas à ses enfants.

Lisette avait grandi sous cette règle, respiré cet air tout pénétré des parfums d'Orient. Pour elle, Ruthet Nohémi, et Sarah, et Moïse, et Rachel qui ne veut pas être consolée étaient des personnages plus vivants, plus actuels que Napoléon le Grand et que ses douze maréchaux.

La révolution de 89, elle s'en souvenait, pas trop; les terribles échos n'en avaient que faiblement ébranlé le Jura, puissante muraille aux larges assises. Tout ce bruit qu'on fait en France, les journées de juillet, tant d'autres glorieuses , les canonnades des émeutes et les cris de la république et les acclamations de l'empire, tout cela s'éteignait sur la mousse des fo-

rets, clans la feuillée des hêtres. Les houles du vent qui passe au travers des sapins avaient une plus forte voix, une plainte éternelle qui dominait toutes les outres.

Au-dessus des belles régions qu'elle habitait, par Je là les limites de la vie positive, un monde s'ouvrait pour Lisette. 11 s'était ouvert dès ses premiers ans. C'était le monde hébraïque. Là passaient au désert les caravanes de chameaux avec les marchands ismaélites, là pleurait Agar sous le palmier, là s'amassaient en deux murailles les flots transparents de la mer Rouge, là des javelles plus dorées, des épis plus soyeux se balançaient aux champs de Bethléem sous un souffle plus doux qui avait caressé les grenadiers en fleurs. Puis c'était le Sinaï fumant; c'était Moïse, la figure rayonnant d'un éclat étrange, brisant les tables devant le peuple affolé qui dansait.

Toute petite, alors que de grand matin elle menait paître les vaches dans la clairière, les fraises une fois cueillies, les jardinets sauvages plantés çà et là, Lisette s'assoyait sous quelque pin branchu, et là, dans cette place satinée que font en tombant les aiguilles des arbres résineux, les yeux errant de la vache

noire à la vache tachetée, en celle belle prairie strictement enclose par la forêt, Lisette se prenait à rêver.

Elle rêvait des troupeaux de Jacob, elle rêvait de Léa, de l'échelle merveilleuse; elle regardait de cet intense regard de l'âme dans la profondeur des âges, elle y puisait la foi naïve, l'immaculée fraîcheur de ces temps où l'homme était jeune sur la terre. Elle parlait à Dieu, Dieu lui parlait.

Un ange paraissant sa palme dans les mains sous ce grand sapin devant elle ne l'eût pas étonnée; ella se fût prosternée, elle eût humblement mis son panier de fraises aux pieds du messager céleste ; oh ! si cela arrivait!

Que de fois Lisette avait fixement contemplé le ciel, infini dans sa hauteur, pour saisir quelque rayon d'or descendant du paradis à la clairière. — Le genévrier touffu qui abritait les fraisiers se fût tout à coup incendié d'une flamme merveilleuse, de cette ardeur qui ne consume pas , Lisette se serait approchée , comme Moïse; elle aurait déchaussé les souliers de ses pieds, elle aurait d'un cœur simple reçu les ordres de l'Éternel.

Lisette était donc visionnaire? Oh que non pas; elle avait trop de bon sens pour cela. De ses yeux elle ne vit jamais rien, que ses vaches, que le pré, que l'azur du ciel dessus ; mais elle croyait, et se promenait paisible, pensive, dans le pays de la foi.

La piété de Lisette avait même un cachet d'austérité, quelque chose d'un peu craintif, une réserve qui faisait en la voyant penser aux femmes de la loi juive plus qu'aux femmes de l'Évangile. Elle avait grand peur d'offenser Dieu; elle aimait, de loin, bien bas; le respect enveloppait et voilait presque l'amour. Nourrie encore plus des enseignements de Moïse que des révélations du Christ, on eût dit quelqu'une de ces Israélites qui suivaient Marie la prophétesse, alors ^ue, battant la cymballe de ses doigts victorieux, elle célébrait la défaite dePharaon. On eût dit encore cette Sunamite attentive à recevoir le serviteur de Dieu, modeste, le cœur brûlant sous la retenue et qui, son fils mort, le couchait sur le lit du prophète, puis s'en allait vaillamment trouver l'homme de Dieu et lui disait : avais-je demandé un fils à mon Seigneur ?

La sérieuse figure de Lisette, sérieuse et sereine, rappelait tous ces temps. Il y avait en elle l'ardeur,

32 LES HORIZONS PROCIIÀINS.

le jugement, la vénération; sous ses cheveux gris l'ingénuité de ses quinze ans, un esprit clair qui voyait approcher la mort, une conscience délicate que la grosse honnêteté ne satisfaisait pas, une intelligence native qui remuait incessamment des problèmes. Elle ne tourmentait personne, elle ne s'agitait pas, toul était sage et sobre en elle; seulement, lorsqu'elle parlait de sa fin, elle souriait d'un sourire un peu triste avec un signe de tête charmant et disait : « Voilà, j'espère...; mais Dieu me pourra-t-il pardonner? »

Le péché de Lisette, croyez-le bien, n'était pas un crime; c'était le péché de tout le monde, hélas! le vôtre, le mien : pétulance, un sang chaud, quelque parole trop vive, beaucoup d'années sans trop penser à Dieu, un cœur malhabile à le saisir, facile à s'en distraire.

Le grand nombre appelle cela vertu. Lisette ne le pouvait pas, elle y voyait trop clair. Sa pensée, pénétrante, suivie, n'était pas de celles qu'on leurre avec un hochet, qu'on satisfait avec une apparence. Un instant écartée, elle revenait.

Lisette n'avait jamais trompé ce grand besoin de sainteté, cette soif du vrai qui s'embrase à sonheure

LE SOJiUE DE LISETTE. 33

dans les âmes d'élite. Elle contemplait sans en guère détourner son esprit le mystère de la mort, de ce qui suit la mort.

Fais ces choses et tu vivras ! lui criait du haut du Sinaï la voix qui tonnait parmi les éclairs. — Crois seulement! lui disait cette voix qui parle du haut de la croix sanglante.

Lisette croyait, Lisette espérait, Lisette aimait; mais son pâle visage, tourné du côté du désert, gardait l'empreinte d'une frayeur sacrée ; son cœur n'osait pas s'épanouir; tremblante elle s'asseyait au seuil de l'Eden; il lui semblait parfois que le chérubin tournait contre elle sa flamboyante épée.

Voilà de quoi nous conversions.

Elle me montrait le Jéhovah terrible, je lui montrais le Dieu d'Abraham; elle me parlait de péché, je lui parlais de pardon; elle me disait : J'ai trop manque! je lui disais : Il a plus souffert.

N'ayez pas peur, je ne veux pas faire de théologie, non que je la méprise; mais j'y serais gauche, Lisette aussi . Je tiens pour ma part en grand honneur quiconque vit de pensée ; les théologiens comme les

autres. Bien boire, bien manger, bien dormir, se vêtir bien et demain mourir; cela ne m'a jamais plu beaucoup, ni à Lisette. Traverser la vie en gros bourdon pansu qui se heurte à tous les bouquets, enfonce sa trompe dans tous les calices, sans rien regarder, sans songer à rien, sans même respirer le parfum de la fleur qu'il transperce, puis, le soir venu, meurt figé sous les feuilles ou tué prosaïquement par une abeille qui n'en a plus que faire; ni Lisette ni moi, quoi qu'on en dise, ne trouvons là de poésie ou de bon sens. Les rêveurs, je n'entends pas ceux qui rêvent à vide, j'entends les remueurs d'idées, ceux qui vont creusant quelque riche filon enfoui sous la mine, ceux qui montent d'un fier élan par delà les cieux; ceux-là, si pauvre soit leur état, si chetive soit leur figure, ceux-là nous les trouvons — Lisette qui ne les connaît pas et moi qui n'en connais guères — nous les trouvons sages, et grands poètes. Au fait, ce sont ceux-là qui traînent le monde à la remorque. Ce ne sont pas les tranquilles, les rebondis, les gens contents d'eux-mêmes et de tout parce qu'ils ne voient guère au delà du picotin d'avoine. Ce sont ces âmes aux douleurs vigoureuses, aux joies puissantes, ces

LE SONGE bE ilS£Tî£. 35

hommes de lumière qui veulent du jour partout, qui préfèrent la souffrance au sommeil, que hante la vérité, qui se sentent en voyage, pèlerins, lutteurs, toujours en proie, toujours en route, toujours en guerre, meurtris souvent, harassés, perdant courage, mais illuminés parfois d'un bonheur si splendide, croyant si hardiment ce qu'ils croient, rois si souverains dans la région de lame, jetant au sol de si fortes semences, vainqueurs si dédaigneux du fait qui leur aboyé au talon, qu'en les voyant passer on sent bien que ce sont les maîtres qui passent, les vivants, et que les autres sont les ilotes et les morts.

Ce que j'en dis, c'est pour vous expliquer Lisette. Elle était de la famille; facile aux autres, paisible, souriante, aux enfants surtout; qui l'eût entrevue en eût fait le type de la sérénité. En dedans tout émue d'idées, se contentant mal aisément, jamais d'un raisonnement faux. Et comme elle ignorait le monde, la politique, les sciences; le grand problème de l'éternité restait immobile devant elle, une face éclairée par la foi, l'autre assombrie par le doute.

— Je suis triste, me dit Lisette. Écoutez, vous n rez, j'ai fait un songe.

— Eh bien! songe, mensonge! lui répondis-je as sez bêtement.

— Oh! que non. Les songes ne sont pas tous vrais, je le sais. Pourtant Joseph songeait; Pharaon vit les sept vaches grasses, puis les maigres sortir des joncs du fleuve ; c'était Dieu qui les lui faisait voir.

— Oui, Dieu peut employer...

— L'Éternel a bien des messagers, interrompit-elle. Puis elle hocha la tête. Cela m'est resté comme une douleur, là.

— Voyons, contez le-moi, Lisette.

— Vous rirez; c'est égal, je vous le vais dire.

Il est resté dans notre langage plusieurs de ces inversions d'autrefois, vieilles tournures, vieux mots du' vieux gaulois pleins de saveur agreste.

« Je cheminais dans un pré, sur le soir; le soleil avait donné, les plantes étaient fatiguées; il s'élevait de la route — une route large, commode — des tourbillons de poussière. Il passait par là beaucoup de beau monde, des carrosses, des cavaliers, des marîhands, des messieurs, des hommes derrière leurs va*

LE SONGE DE LlSETÎE ^7

cites, des pauvres aussi, une foule comme en foire. Ils allaient tous du même côté; ne me souciais pas où, mais il ne m'en inquiétait guère; il «me semblait que je comprenais sans savoir. — Je vous ennuyé...

— Du tout.

— C'est que les vieilles gens sont lents.

— Faites h votre aise.

— Je n'avais pas pris celte route, pourtant j'allais comme eux. Je cheminais sur l'herbe, pas trop péniblement, quoique j'eusse grand hâte.

A côté, sous les épines, je voyais un sentier rude, un de ces diables de montagne avec des ronces qui traînent, rempli de pierres, de troncs renversés qu'il fallait gamber, de racines à fleur de terre où le pied se prenait. Il n'y avait pas de presse sur celui-là; de temps en temps un voyageur, une femme, harassés, chargés d'un fardeau, l'air morne. Ils s'asseyaient, ils tombaient faudrait-il dire, puis ils regardaient vers le haut du mont, ils reprenaient courage, se relevaient, remettaient leur charge à droit, et, courbés, * se traînaient parmi les cailloux.

Les autres, de la grande route, ne m'avaient pas

regardée ; ceux-ci tournaient vers moi des yeux tristes ; mais ils ne me disaient rien.

J'étais mal en moi; il me semblait que ces gens pleuraient sur mon sort. Pour eux, tout misérables qu'ils étaient, je ne les plaignais pas, l'idée ne m'en venait pas.

Je me dis : si tu allais vers eux! J'essayai, je fis quelques pas de ce côté, j'entrai dans le sentier; les pierres se dévallaient, je reculais au lieu d'avancer, je sentais une lassitude comme si l'on m'avait frappée; je me blessai en heurtant un caillou et je revins à la prairie. Alors ceux du sentier me regardèrent encore une fois, plus tristement, et passèrent.

J'avais un poids sur le cœur. Pourtant le soir venait, il fallait se hâter ; à mesure que j'avançais, je tremblais; une frayeur était sur moi. Tout à coup, je compris que nous allions tous vers la mort. Alors je voulus me rejeter dans le sentier; il n'y avait plus de sentier,. il n'y avait plus de voyageurs, il n'y avait plus qu'un grand gazon vert, si loin que les yeux voient; et moi je marchais seule au milieu.

Pardon... — Lisette pleurait. Quand elle se fut remise : ~ Au bout du grand gazon je vis une bells

LE SONGE DE Lï SET T S. ' 39

demeure, une maison carrée, bien vaste, bien haute, pas un côté plus large ou plus profond que l'autre. Cette maison était d'or, reluisante comme le soleil en 1 son midi; l'herbe arrivait jusqu'aux murailles; par les fenêtres claires, les rayons du. couchant passaient et donnaient sur le gazon.

Une grande joie me remplit, un saisissement; j'étais heureuse, je me hâtais; personne ne me l'avait dit, mais je savais bien que cette demeure, était le paradis de Dieu. A mesure que j'approchais, mes pieds allaient plus vite, la joie me portait. Quand je fus tout près, je cherchai la porte; sur cette face il n'y en avait pas, il n'y avait que les grandes fenêtres aux vitres brillantes, transparentes comme de l'eau, avec le rouge soleil qui dardait au travers. Je tournai la maison, point de porte. Je tournai encore, rien. M n'y avait que le gazon, il n'y avait que les croisées. Je tâtonnais, je cherchais, l'épouvante m'avait reprise. Enfin je revins à la façade, je levai les yeux. Barrière une des fenêtres, derrière les vitres claires une vieille femme comme moi, mais belle, velue de soie noire, avec des cheveux blancs, un air sévère et pourtant doux, se tenait assise et tricotait. Elle tricotait sans

me voir, elle avait l'air bienheureux. Je criai, il me le sembla du moins. Alors cette femme regarda vers moi : Vous vous êtes trompée, me dit-elle, vous n'avez pas pris le bon chemin ; vous n'entrerez pas, ma fille. Puis elle reprit son tricot d'un visage tranquille, et moi je tombai morte. »

Vous avez peut-être envie de rire ; si vous aviez vu Lisette, l'envievousauraitpassé.Elleétait pâle; l'effroi, la mauvaise peur de Dieu l'avait atteinte ; elle tournait et retournait son rêve; elle ne pouvait pas railler, elle était trop chrétienne pour cela ; elle ne pouvait pas prier, la crainte servilede l'esclave paralysait son cœur.

— Lisette, vous m'avez dit un songe, je veux vous dire une histoire, bien courte :

Un jour de printemps, en Judée, alors que les épis mûrissent, une foule sortait de la ville. En tumulte, à grands cris, elle conduisait trois hommes au supplice. Des trois, deux avaient tué, volé, pillé, c'étaient des assassins ; l'autre avait annoncé le pardon de Dieu, c'était Jésus.

On les mit en croix. L'un des criminels insultait Jésus; l'autre, saisi : Ne crains-tu point Dieu, toi! Pour nous, c'est avec justice qu'on nous châtie; mais

celui-ci! Puis il se tournait vers Jésus : Seigneur, souviens-toi de moi! — Celui-ci arriva, Lisette! Quel chemin donc avait-il pris?

Lisette se taisait recueillie, une lueur divine refoulait les ombres sur son front.

— Ni la grande route ni le terrible châble de montagne, n'est-ce pas, Lisette?

Lisette me regarda, ses beaux yeux noirs resplendissaient, le sourire suave et fin errait sur ses lèvres : — Il crut, dit-elle.

Ce jour-là nous ne philosophâmes pas davantage.

Le mari rentra, les, petits enfants accoururent, les poules passèrent le. Dec dans la porte entrouverte, Lisette reprit ses pelotons, moi le chemin de la vallée.

A cette heure, depuis bien des hivers, Lisette est entrée dans la maison d'or.

rricote-t-elle , impassible, dans la béatitude, de siècle en siècle, à côté de la matrone aux cheveux d'argent? Je ne le crois pas ; je la crois vivante, active au ciel comme sur la terre. Les soucis ont passé, le bonheur rayonne immuable, la vie suprême révèle ses mystères à l'âme ardente de Lisette,

Trois roses vite effeuillées sur la terre, trois roses qui fleurissent dans le ciel.

Elles étaient trois, elles se nommaient Rose, elles moururent avant vingt ans.

Elles appartenaient à la même famille, des cousines je crois; elles ne se connurent pas, ou peu, parce qu'elles se suivaient à de grandes distances. Quand on portait l'une au tombeau, l'autre, blonde et rieuse, jouait en son printemps sur le bord du chemin.

46 LES HORIZONS PROCUAJNS.

La première, je la vis tout enfant. Elle demeurait avec son père, sa mère, un frère plus petit qu'elle, dans une ferme, à la lisière d'un bois.

Au bois nous n'y entrerons guères. Je tiens seulement à vous dire que la ferme était vaste, belle, franchement tournée au levant; que son toit s'abaissait en capuchon comme pour mieux abriter la famille; qu'un rucher splendide bourdonnait au jardin; que le jardin avait des rosiers à miracle, et des pavots rouges, et des pensées, et des soucis; que le verger l'embrassait avec les prés; que la vigne aux feuilles dorées arrivait jusqu'à la grange, et que le bois de chênes planté, chênes séculaires noyés dans le taillis, renfermait tous les oiseaux de la contrée. C'était une grande volière à ciel ouvert où dès l'aurore sifflaient les merles, babillaient mésanges, pics, roitelets, rouges-gorges, fauvettes, la bande entière des artistes chanteurs ; si

LUS mois ROSES, 47

bien que le rossignol, quoiqu'il y foisonnât, avait grancTpeirie à y régner en maître. Mais aussi quand il s'y mettait, là, de bon cœur, on n'entendait plus que lui. Dans tous les coins du bois, il lançait les jets de sa voix puissante.

Il y a sous les forets de chênes une heure charmante; ce moment du printemps où les arbustes qui forment le fourré sont couverts de verdure, où los vieux arbres sont à peine feuilles. A leur pied se fait un terrible enchevêtrement de lianes, d'églantiers, de sureaux, de clématites, tout cela vigoureux, bien venu, dans le premier luxe des premières frondes, avec de grosses plantes parmi; dessus, très-haut, s'élargit le dôme léger des grands arbres. Où qu'on regarde il fait lumineux; cest plutôt, à toutes les places du bois, un nuage vert, une transparence d'émeraude qu'une verdure décidée. L'atmosphère est verte, il y a comme du vert flottant dans l'air, la teinte s'y fond partout avec le bleu du ciel. Ce ne sont pas les tons intenses de l'été, ce ne sont pas ces trouées qui tranchent sur l'azur; il n'y a ni les couleurs chaudes, ni les coups d'estompé de juillet; non, il fait partout clair, il fait partout ombreux, et sur le

fond si doux de la jeune feuillée se dessinent en traits énergiques les troncs noirs avec les branches tordues des chênes.

Là, Rose et son frère s'amassaient de beaux bouquets : en avril la pervenche qui couvre de ses étoiles bleues le sol tout entier du bois ; en mai le muguet qui se cache sous les ronces, qui vient dans la demiombre, contre les racines des vieux chênes. Oh! bonheur d'être là, bien cachés, de ramper à travers mille égratignures, et pendant que le rossignol fait ses tenues prodigieuses, que gazouillent les autres, de chercher, pas à pas, puis de trouver ces trésors que tout à coup découvre une exposition choisie!

— Y en a-t-il! crieraije, mon frère? — La conscience délibère, la main va, elle cueille, et cueille. Les voilà ces muguets mignons, (leur honnête, pudique, les voilà bien droits, bien drus, avec leurs petites urnes renversées, les plus basses épanouies, les plus hautes en bouton. Il y en a parmi de monlagne, délicats, d'une autre forme, d'un parfum plus éthéré; ce ne sont pas les vrais muguets, les francs muguets, le muguet de la chanson, le muguet des grand'mères; on les laisse, on laisse aussi ToroLc

à la robe changeante, on laisse Torchis, on laisse tout ce qui n'est pas muguet. La gerbe s'épaissit aux doigts. Quelle odeur printanière, l'idéal de la fraîcheur! En elle on dirait qu'il y a toutes les magies de mai : le beau ciel, la jeune feuillée, le chant des oiseaux.

De petits cris se répondent.

— En as-tu?

— Oui.

— Une bonne place?

Silence.

Il n'y a pas de chasse où l'égoïsme se révèle mieux que la chasse aux muguets. On se tait. Dire : non! ce serait mentir; dire : oui!- ce serait perdre sa trouvaille; on se hâte, quand on est scrupuleux on fait un petit murmure qui n'engage à rien, et le trésor fauché on se glisse plus loin, bien loin, jusqu'en une autre cachette odorante, toute parsemée de grappes blanches.

Ainsi Rose montait le bois, et quand elle était en haut, dans la région que n'affronte pas le muguet, inquiète elle appelait son frère ; il arrivait culotte déchirée, trois mauvaises fleurettes à la main.

—Tout ça? disait-elle; puis elle montrait sa grosse touffe.

— Oh! faisait le petit, et les fleurettes tombaient de ses doigts. Alors ils marchaient sur cette herbe fine, herbe de montagne, courte, élastique, qui se déroulait à l'aventure.

Ce terrain n'appartient à personne, terrain communal où le dimanche se promènent les vieux, les jeunes, où la semaine paissent les moutons, salle de verdure ombragée ça et la par quelque chêne antique. Ni champs ni prés, du gazon, quelques 'arbres, la flore native, un lieu dont nul ne dit : Il est à moi, il est à Jean, il est h Pierre! Domaine des ênfuiiLs, des pauvres, de tous, c'est le petit coin où vient s'asseoir la poésie chassée par les pommes de terre.

Rose y errait en arrangeant son bouquet ; le frère trottait, courait, faisait force gambades. L'un pas plus que l'autre ne regardait les Alpes à l'horizon, ou le lac bleu dans le lointain, immobile au milieu de sa coupe verte. Les cloches qui sonnaient, cette harmonie sérieuse qui va s' élargissant par les airs, ils ne lecoutaient pas ; le vent matinal qui courait sur la campagne, à peine le sentaient-ils; le gazon qui s'é-

levait toujours plus sauvage, ça et là moucheté de pins; les fortes assises de la montagne, les hameaux entremêlés de vergers, les maisons éparses en divers plans, tout ce qui eût fait le bonheur d'un peintre, ils ne s'en doutaient guère. Ils marchaient au hasard, en apparence étrangers à cette magie des aspects, dans un beau rayon de lumière blonde.

Et pourtant ce sont ces joies de mai, c'est celte libre senteur des bois, c'est l'odeur du sapin, c'est l'odeur du muguet, ce sont les cieux de nos vallées coupés par les pitons de nos Alpes, c'est le flanc noir du Jura d'où se dcvaîle le joran du soir, c'est loin cela qui monte, aux plaines de la riante Italie, clans le cœur de nos fils et qui les fait déserter ou qui les fait mourir; c'est encore cela qui vient leur dire tout bas, au sein des grandes villes, je ne sais quelles paroles enchantées, qui en flétrît le luxe et qui les fait pleurer.

Le dimanche, la cour du vieux manoir s'ouvrait aux enfants du village. Ptôse et son frère, au travers des prés, au travers des vignes, se hâtaient d'y courir C'est là qu'on s'amusait! Braves gens, les gens

du manoir; point fiers, rêveurs et laissant tout faire.

Les enfants, par troupes — ils étaient bien soixante, — chantaient des complaintes assis sur les bancs, à l'ombre des grands platanes, les jambes pendantes et balancées pour marquer le rhythme. Les couplets se succédaient, un peu tristes, naïfs, accompagnés parla musique des deux fontaines qui allaient modulant de leur côté la strophe monotone et toujours recommencée; puis ils s'élançaient à la fois, comme un vol d'étourneaux, on ne sait pourquoi, et formaient des rondes qui tenaient toute la cour, se répondant l'une à l'autre : C'est le chevalier du guet, — Cest un beau château..., toujours plaintives, tant la mélancolie est au fond de tout, même du plaisir. Soudain la guirlande se rompait : courses folles, des cris, la joie d'être au monde.

Rose un peu effrayée tournait seule, pour son compte, avec de petits élans discrets, dans un coin, à l'écart. Le frère se jetait à travers les jeux, à travers les danses; il bondissait en secouant sa tête frisée comme bondissent les agneaux parmi le thym.

Le soir venu, on s'en retournait, ceux-ci par bandes, ceux-là solitaires. 'Rose et son frère, timides, caria

nuit tombait, passaient sous l'église blanche, sous le cimetière. La lune brillant au ciel les accompagnait de son doux regard. Ils hâtaient le pas au voisinage du bois. Voici le plantage, voici les haricots, voici nos choux! Là on reprenait la voix. Le frère même rentrait en vaillant homme, gueulant de sa plus forte basse-taille quelque grosse chanson de vendange. Au foyer la mère, la flamme, et l'on racontait les merveilles du manoir.

Un dimanche le frère ne vint pas, ni la sœur.

Le frère était étendu dans son petit lit, tout au pied du grand lit des parents. Auprès le père se tenait assis, morne, les yeux caves et sans parole. La mère était à genoux, elle soulevait son enfant. Rose regardait étonnée et muette.

La mort flottait autour du front de l'enfant. Son teint n'avait rien de livide, ses traits n'avaient rien d'étiré, mais à la lumière répandue sur ce visage, h ces yeux qui nageaient dans un fluide éthéré, on sentait bien qu'il allait partir.

— Mère, mère! dit-il en regardant au ciel par la fenêtre ouverte. La mère avança la tête et pâlit. —

54 LES nOÎUZONS PROCHAINS.

Mère! je vois de belles anges! Les voyez-vous, père?... Puis il tendit les bras et passa.

Les années aussi passèrent.

Rose grandissait. C'était une belle jeune fille, sage, sérieuse, qui vivait retirée. Le soir on la rencontrait, aux temps des effeuilles, dans les vignes, sa jupe relevée, une charge de pampres légèrement posée sur la tête. Du doigt elle soutenait le fardeau ; les rameaux à feuilles découpées, qui tombaient de tous côtés, voilaient son svelte corsage; elle marchait d'un pas chaste, de ce pas net et modeste qui ramène au logis les jeunes filles travailleuses. Si de fortune on l'arrêtait un instant, la pourpre venait fleurir ses joues, elle regardait simplement, répondait quelques mots timides, ni gauches ni hardis, puis continuait sa route, et vous vous demandiez si la nymphe des bois ne vous avait pas frôlé de sa robe.

Ses dix-huit ans vinrent; les violons vinrent aussi; ils arrivèrent une veillée, beau crépuscule de juillet, après la moisson.

Ils vinrent en raclant; on les entendait de loin; ils vinrent tout au travers du village, ils vinrent tout

tES TROIS ROSES. 00

au travers de la foret; après suivaient les garçons, après suivaient les filles.

— Je me veux ensauver! dit Rose.

— Nigaude! fit la mère, moitié timidité, moitié crainte des propos.

La clarinette chantait, les notes sautaient perlées, elles cabriolaient avec des sons de fausset qui réjouissaient le bois. Rose, agitée, sentait ses pieds lui danser sous elle. Son cœur battait, ses yeux brillaient, pourtant elle se fût voulue au fin sommet du mont, là-haut !

Les violons s'approchaient, on suivait clairement le dessin folâtre de la mélodie : sauteuse allemande du vieil âge , trois temps qui enlevaient ! Rose avait envie de pleurer; c'était comme si la paix, comme si l'ignorance de sa jeunesse fuyaient h tire d'aile.

Bientôt on distingua les rires, le feuillage froissé bruissait ; à travers les branches on vit onduler la procession.

— Mère ! de belles anges / — - Quelle voix, à ce moment, redirent ces paroles au cœur de Rose? Pourquoi les images de deuil nous saisissent-elles alors

qu'éclate le rire? — Rose reculait : —Mère, ditesleur que non !

Mais la mère, simple, n'était pas femme d'initiative; et puis Rose avait dix-huit ans, ne fallait-il pas aller avec les autres; si Rose se tenait à l'écart on la dirait orgueilleuse. Et voilà les violons, voilà les garçons , voilà les filles qui débouchent sur le pré.

— Allons, Rose, nous te sommes venus quérir, tout le village, vois-tu bien, il ne s'agit pas de nous faire affront!

Et comme Rose s'effarouchait, deux ou trois amies se détachèrent :

— Viens, Rose! dirent-elles, la menant à l'écart. Nous y allons bien, nous. Ne les afflige pas les autres; si tu savais de quel bon cœur ils t'ont cherchée! Faiton du mal de s'amuser un peu?

Tout en causant elles prirent par le sentier. De loin la musique suivit, de loin les jeunes gens, de loin les jeunes filles ; on se trouva sous les chênes, sur le fin gazon; c'était un dimanche *>oir, on dansa. *

Rose avait-elle du bonheur? — Par moments son âme était enivrée. On lui faisait accueil, il lui venait

au cœur comme des bouffées de vanité. Pourtant elle était troublée. Elle se rappelait sa chambrette, le cantique du soir, sur le banc, pendant que la lune monte lentement derrière les chênes; elle se rappelait les silencieuses promenades arec sa mère, la fraîcheur des prés à la lisière du bois. Pria-t-elle, je ne sais. Les dimanches finissent mal ainsi.

Il y en eut d'autres, de loin en loin, qui lui ressemblèrent. Rose y trouvait peu de plaisir.

Les jeunes filles que Jésus a visitées peuvent bien tremper leurs lèvres à la coupe des folles joies, elles n'y sauraient boire à longs traits. Celle qui a goûté les longs entretiens avec son Dieu, celle qui s'est nourrie de la forte Parole, celle qui, dès les débuts de la vie, a, courageusement lutté contre l'ennemi, contre le grand lion qui rôde cherchant sa proie, celle-là ne s'arrête pas longtemps aux faux bonheurs. Elle y rencontre trop de pièges, trop de dégoûts l'y attendent, elle y soupire trop après les biens perdus.

Car le monde, celui que j'entends, ce n'est pas la gaîlé seyante au jeune âge, le rire frais, les candides entretiens ; ce n'est pas ee rayonnement, ce ne sont pas ces harmonies, ces francs éclats de cœurs sai-

nement joyeux. Non, c'est la frivolité, c'est la dissipation avec la triste prose des mesquines jalousies, des propos malveillants, de la vanité surexcitée. C'est le cœur qui s'écarte de Dieu, disant au père : Donne-moi mon bien, j'en veux jouir à mon aise, loin de toi. Rose inquiète, découragée, allait ainsi.

L'ange de la mort la toucha.

Ce fut un long mal avec des retours inespérés vers la vie, av£c des rechutes soudaines. Pourtant Rose avait retrouvé le bonheur. Affaiblie, puis alitée, la paix éclairait son front. Elle descendait doucement les pentes fleuries de la jeunesse, elle s'en allait par le chemin de toute la terre, mais le ciel s'était ouvert. Un peu triste de quitter son père, de laisser sa mère, elle avait un fond de joie intime au cœur. Ce n'était pas sans combat; ce n'était pas sans étreintes pour ressaisir l'existence. Il y avait des jours où la terre lui paraissait belle, la mort froide, où ce quelque chose d'inconnu, le passage, l'épouvantait. Ces jourslà s'achevaient; il s'en levait d'autres radieux, où les cieux étaient si voisins, si puissante la main de Jésus, que la jeune fille semblait marcher légère, me-

deste et décidée, comme aux soirs d'autrefois, alors qu'elle suivait le sentier, la tête couronnée de pampres, baignée dans les feux du couchant.

Une nuit, la dernière, elle fit — elle qui souffrait volontiers plutôt que de réveiller son père ou sa mère, — elle les fit tous deux rester près d'elle.

— Voyez père, voyez mère, je m'en vais. Dieu m'a bien aimée. Depuis ce certain dimanche, j'étais mal en moi. Si j'avais guéri, peut-être je serais retournée avec les autres! Là où je vais, Dieu me gardera. Il y fait beau, mère, ne yl-urez pas. Vous y viendrez, père ; vous y viendrez, mère.

Ce fut tout, Rose n'avait jamais beaucoup parlé; elle se gênait, comme on dit au village.

Lorsque, la nuit avancée, deux heures sonnèrent a la vieille horloge de bois, que les premières lueurs du matin, plutôt une pâleur qu'une clarté, glissèrent. à l'orient, entre les Alpes et le ciel; lorsque vint ce frisson de l'aube qui détache tant de vies, l'heure incertaine où ceux qui ont veillé sentent leurs yeux s'appesantir, l'heure mystérieuse où les mourants cessent de lutter, où la main cachée coupe le fil; Rose, d'un élan, sauta hors de sa couche.

— Père, votre bras! dit-elle. Puis elle se promena, tremblantefsoutenue par son père, réveillé en sursaut de son sommeil de tristesse.

Rose s'arrêta devant la fenêtre, au levant; les premiers merles du bois sifflaient; elle regarda l'horizon qui rougissait; un étonnement se peignit sur son visage, quelque chose d'un peu craintif, mais où le bonheur dominait.

— Est-ce cela, père?

Le père la serra fortement, puis il reporta sur le lit le corps de sa fille.

Deux soirs après, les robes blanches défilèrent de nouveau par les sentiers, sous les chênes. Dans la ferme, sur le lit, reposait la plus belle morte qu'on pût voir.

Les jeunes filles entrèrent en silence, elles s'amassèrent dans le fond de la chambrette, vers la porte; elles regardaient de leurs grands yeux; les garçons se tenaient dehors.

Rose avait sa robe des belles dimanches, son voile de communion lui enveloppait la tête, il laissait le visage à découvert; les traits étaient de marbre, les yeux entr'ouverts, le sérieux presque austère; seulement la main de Jésus y avait imprimé la paix du ciel.

Rose tenait ses mains croisées; au-dessus, sur la poitrine, le livre de Dieu, sa Bible, qui l'avait consolée; à ses pieds, la couronne blanche que ses compagnes lui donnaient.

La mère ne cria point, ni le père. Leur douleur était grande pourtant, mais c'est Dieu qui l'avait faite. Dieu fait mûrir les récoltes, Dieu les détruit; Dieu donne le pain, Dieu Fôte. Il sait pourquoi, c'est notre père ; que dirions-nous!

On mit Rose au cercueil, on posa dessus la guirlande; les garçons portaient la bière, les jeunes filles suivaient. Sans violons cette fois, sans clarinettes, on reprit le chemin du bois.

Trois dimanches après, sur le gazon, non loin du cimetière, la jeunesse dansait.

Page 1