‹ Les horizons prochainsChapitre 2 sur 44 · II · texte numérisé non relu

II

La première Rose effeuillée, une autre vint. Rose blanche, de ces roses au parfum étranger, rose de serre que tuent nos hivers. -

Tout enfant elle était singulière; elle avait par élans des joies et des chagrins ht^rs de mesure. Aux uns comme aux autres son père, sage, pondéré, fronçait le sourcil. La mère, devant le père, la soutenait, puis tout bas la grondait. x . j

Maladroite à l'ouvrage, malhabile à la vie, tantôt elle se promenait rêveuse, tantôt riait aux éclats, tantôt sombre, les lèvres serrées, elle se tenait farouche en un coin solitaire. Elle grandit parmi les réprimandes; encore préférait-elle les leçons de la mère au tacite mécontentement du père, brave homme, austère, et qui l'aimait.

Ses parents vivaient dans une certaine aisance; pourtant il fallait travailler. Travailler aux champs, cette Rose-là ne le pouvait guère : grande, mince, ■ pale, des yeux immenses et profonds, un nez aquilin, transparent, nez de princesse, cheveux blonds qui l'entouraient d'un nimbe d'or. On en fit une demoiselle; elle l'était.

En pension, elle ne se trouva pas mieux qu'au village ; il fallait apprendre, elle songeait. Puis le moment venu ;

— Ma fille, dit le père, assez de maîtres* Tu as

mangé ta dot, tu en sais long; gagne ta vie, mon enfant. Aux champs tu ne le pouvais pas ou tu ne Tas pas su faire; enseigne à ton tour.

Rose partit. Dure vie celle d'une étrangère en étrangère maison. Il y a des baisers de mère pour les enfants de la famille, il y a de maternelles gronderies; pour l'institutrice, il n'\ a rien. On la regarde d'un œil froid, on la tient h distance; si elle a des torts on se le dit, on ne le lui dit pas.

Rose souffrait ; moins qu'au village. Elle naviguait dans ce grand monde qu'elle avait tant rêvé. Mais je ne sais, c'était une nature un peu sauvage, contenue, avec des besoins que la terre ne satisfait pas. Elle attendait trop de la vie ; déçue, elle se froissait et détournait sa fière tête sans parler. Les choses pratiques ne lui réussissaient point, elle n'avait pas de bonheur; elle passait de famille en famille, gagnait peu, dépensait largement, bonne aux pauvres, facile h ellemême. Parfois elle revenait chez son père, mécontente, silencieuse, vêtue en grande dame. Le père lassé faisait froid visage, la mère exhortait Rose, et Rose repartait.

Elle avait le cœur placé haut, rame droite, une

64 LES HOKiZOSS PROCHAINS.

pureté de cristal; seulement un éternel souci plissait son front : c'était la vocation manquée, la vie prise par le mauvais bout.

Un printemps elle revint malade, mais comme ses joues avaient de rouges couleurs, ses yeux de la flamme, le père ne s'y arrêta guère. D'ailleurs Rose s'ennuyait au village. Les forêts ne lui disaient rien; elle n'y avait pas, toute petite, cueilli les fraises, en juillet, le long de la lisière odorante. Les prés étaient tristes; elle n'y avait pas, avec ses sœurs, conduit, en octobre, la vache noire, la vache rouge et la brigoléc. Le Jura, oh ! pour ce Jura sombre, il ressemblait à son père mécontent, il lui faisait froid.

Rose malade prit encore la volée, elle fut en un climat brûlant qui tue vite les délicats.

Lorsqu'elle revint, décembre avait jeté son linceul sur la terre. Elle descendit à demi-morte de H voiture; son père; cette fois, sentit qu'elle était mal ci combien il Faimait. On l'assit dans la belle chambre, la mère lui donna son grand lit à rideaux verts. Rose était blanche, une toux creuse la dévorait; parfois la fièvre colorait son visage; il fleurissait comme les Alpes refleurissent le soir quand le soleil a disparu, plus

pâle après, comme elles; ses grands yeux lui demeuraient seuls avec l'abondance de ses tresses.

Je ne sais ce qui se passait dans son âme ; je crois qu'un grand combat s'y livrait. Elle restait droite, hautaine, muette. Elle savait bien qu'il fallait mourir, mais cetle mort la mécontentait comme la vie l'avait mécontentée. Dieu faisait tout seul son œuvre en elle, plus tard on le vit bien. Il la menait, à l'écart, par ces rudes sentiers où il nous laisse vis-à-vis de nousmêmes, en proie à nos volontés, en proie à nos désirs, jusqu'à ce que brisés nous tombions à genoux, les bras tendus, appelant à grands cris Celui qui sauve.

Les visites, Rose ne s'en souciait guère ; ses compagnes, qui la craignaient, se tenaient à l'écart. Son père, un moment ému, était rentré dans le silence; mourante, sa fille ne lui convenait pas mieux qu'elle n'avait fait en santé. Nulle expansion , nulle caresse ; Rose était raidie ; un baiser eût fondu cette glace, elle ne le donnait pas ; on n'osait le lui donner. Elle s'en prenait à tout de son existence malheureuse, à son père, à son village, à Dieu qui l'avait faite comme elle était. Si elle regrettait la vie, si elle avait peur de mourir, personne n'en savait rien. La Bible, les

prières, elle écoulait tout, les lèvres fermées, ses grands yeux flamboyants seuls en leurs orbites profonds. Seulement sa mère, qui la considérait, voyait parfois de grosses larmes déborder tout à coup et tremper ses joues. La mère alors la serrait dans ses bras. Rose détournait la tète, enfouissait son visage dans les coussins et ne répondait rien. Le père murmurait : Ma fille, ma fille ! Un tressaillement courait le long du corps affaibli, une lueur passait, puis Rose, triste, le front plus pâle, la bouche toujours muette, reprenait son air superbe et songeait en silence.

Personne n'avait osé l'interroger sur sa foi : — Elle croit! disait la mère. L'œil des mères va jusqu'au fond du cœur.

L'almosphère était tendue. Dans cette chambre si calme où l'on entrait, d'où l'on sortait sans bruit, où Ton prenait chaque repas h l'heure, où le père lisait le soir, tout bas, près de la lampe, tandis que la mère cousait, il planait une infortune plus grande, un plus indicible malheur que tout l'éclat des pleurs n'en annonçât jamais.

Les désespoirs qui ne crient pas sont les pires ; le sein de Rose renfermait un de ceux-là. Ni amour

LES TROIS UOSEb G7

contrarié, ni folle espérance trompée. Non, seulement où que sa pensée se promenât, du premier de ses jours au jour extrême, elle ne rencontrait pas une joie, pas une! Et maintenant où s'en allait-elle? qu'allait-elle devenir devant ce Dieu à qui elle n'avait rien demandé, qui ne lui avait rien donné. Elle essayait bien, en ses heures d'orgueil, de contester avec lui, mais son audace la laissait- plus désolée; les ténèbres s'épaississaient, elle se faisait horreur.

Un soir, le jour tombait, le vent promenait ses raffales neigeuses par les rues désertes du village ; à peine de temps à aulre l'on entendait les sabots d'un buveur attardé qui rentrait du cabaret. Il faisait froid, il faisait sombre, la lampe n'était pas encore allumée, le père réfléchissait, le dos appuyé contre le poêle ; la mère regardait tomber les flocons, le coude à la fenêtre, le visage à demi éclairé parles reflets blancs. Rose immobile, dans le grand lit, respirait d'un souffle inégai ; elle sommeillait.

Tout à coup : — Mon père! ma mère! Était-ce bien la voix de Rose? avait-elle ces inflexions émues?

— Venez, venez, mon bon père, et vous, ma mère!

Le père chancela, il sentait comme si quelque chose de céleste s'abattait clans la chambre ; les jambes vacillantes, il s'approcha du lit; la mère déjà y était, à genoux. A moitié soulevée, Rose les regardait; jamais, aux meilleurs jours, elle ne les avait ainsi regardés. Sa main tremblante chercha leurs mains .

— Priez, priez, mon père. Mon père, pardonnez moi. Je vous aime ! Oh ! que cela me fait de bien à vous dire ! avant, je ne pouvais pas. . . . J'ai été une mauvaise fille, mon père, une fille fière, un cœur exigeant; je

ne vous ai point donné de joie Embrassez-moi, ma

mère; mon père, mon père! Et ses bras l'enlaçaient.

Le père et la mère pleuraient, le père plus que la mère; il avait comme un remords, une tendresse plus intense Fétreignait au cœur.

— Pauvre enfant ! balbutia la mère , est-ce que tu t'en vas ?

— Dites bienheureuse, dites rachetée? Oh! ma mère, voilà le premier bonheur que j'ai! Jésus m'a trouvée ! Ma mère, il fait bon mourir.

Que de baisers furent échangés, que de pardons ; quel embrasement entre ces trois pauvres êtres qui ne croyaient pas s'aimer, Leur fille, leur fille si belle,

si douce, si soumise, leur fille comme ils l'avaient rêvée, elle élait là, ils la tenaient pressée, leurs yeux s'en repaissaient, et elle allait mourir.

Mais elle, un ravissement ineffable emplissait son cœur. Le ciel s'ouvrait, la terre, qui la laissait partir, lui prodiguait ses trésors. En un instant, comme une faneuse qui se hâte, ses mains embrassaient les plus belles gerbes. Une seconde est comme mille ans pour qui émerge au soleil l'éternité; elle avait tout fauché, elle ne regrettait rien. L'amour de son père, l'amour de sa mère, rien désormais ne pouvait les lui ravir; l'amour de son Dieu, il rayonnait autour d'elle. Ce fut dans cette splendeur qu'elle partit.

Le Seigneur a de ces épanouissements soudains pour les âmes longtemps fermées ; il a pour les tiges battues de ces regards qui transforment en moissons d'or ; il a de ces pluies tièdes pour les terres asséchées ; il a des compassions royales qui font éclater en alléluias de gloire les milliers d'anges de cieux en cicux

W Les uouizons prochains.

On avait rudement travaillé: aux prés pour rentrer les foins, aux vignes pour couper les feuilles, aux champs pour lier les gerbes. Juillet tirait à sa fin.

— Je ne sais, me dit la mère, ce qu'a ma Rose; elle a trop pleuré le père, elle a trop fatigué... ce ne veut rien être, tout de môme!... Et son cœur se gonfla.

Le lendemain, un médecin visitait la chambrette. On y montait par des degrés de bois, en dehors de la maison; la fenêtre ouvrait en plein soleil, sur un jardinet; la jeune fille cousait en grande hâte, svelte, d'un beau visage où siégeait la candeur. La mère se tenait debout, un peu en arrière.

Quand le docteur entra, la jeune fille le regarda étonnée, se leva, rougit beaucoup, puis confuse, se rassit tout d'une pièce, devant lui, dans la pudeur de ses sei/$e ans/

Jamais elle n'avait quitté sa mère, jamais elle n'avait été aux danses , jamais elle n'avait couru le soir par les sentiers, la main liée à la main de ses compagnes, et chantant des rondes tant que la lune éclairait. Non qu'elle fût sauvage, ou pédante, mais elle connaissait mieux que cela; puis elle aimait sa mère, puis elle pleurait son père. Coudre en sa chambrette, sarcler le jardin, effeuiller ou faner, en automne battre le chanvre, le dimanche aller à l'église, chanter les cantiques , retourner s'asseoir aux bancs de l'école où toute petite, elle apprit à chérir son Dieu, c'étaient là ses joies. Ces joies étaient si bien les vraies, les saines, que jamais visage ne brilla d'un éclat plus serein.

Cependant la visite du médecin l'ennuyait. Malade, elle ! — C'est vrai , elle se sentait lasse , elle ne mangeait pas ; mais fallait-il pour cela faire venir ce grand monsieur !

J'ai toujours pensé que cette scène, jetée sur la toile, eût produit un de ces tableaux candides que les amateurs payent au poids de l'or. Le docteur, un hommij dans la force de l'âge, la lèvre accentuée d'une fine moustache, le front clair, l'œil vif, la bouche ferme cl rieuse, examinait la jeune fille. Rose était assise dan?

une place lumineuse, elle tenait ses longues paupières baissées; parfois elle les relevait; alors son regard limpide se fixait sans crainte sur le docteur; sa bouche était presque sévère, seulement lorsqu'une saillie faisait rire sa mère , un sourire plus gai qu'un rayon de soleil courait sur les lèvres de Rose, puis une teinte pourpre montait à ses joues, puis tout de nouveau elle se tenait immobile, raide , comme s'il se fût agi de la tirer en portrait.

La visite faite, le docteur sortit. La mère était inquiète, elle le suivit dans la cuisine:

— Elle peut guérir, dit le docteur.

— Elle est donc bien mal?

— Elle peut guérir.

Les prescriptions écrites, il s'éloigna, marcha quelque temps, et se tournant vers moi : — Mais elle mourra.

Je l'ai souvent revue, cette Rose agreste, églantine des bois, qui ne s'est ouverte que pour son Dieu et pour sa mère.

Son âme avait la transparence du cristal, elle en avait les vives arêtes, queljiif chose qui eût presque semblé dur si la douceur native, avec l'humilité de la

LES TttOlS ROSES. 73*

chrétienne, n'en eût tempéré l'éclat La vérité lui arrivait nue aux* lèvres. Ce qu'elle aimait, ce qu'elle n'aimait pas, elle le disait sans -ambages. Elle ne connaissait que le oui, que le non de l'Évangile, et avec cela tant.de grâce ingénue, tant de cordiale affection ! Elle était de ces individualités qu'a souverainement développées la Bible; toute la candeur du village, toute l'inexpérience de son âge, de sa vie cachée, avec des aperçus d'une finesse extrême, une vue intègre, une grande science de son propre cœur. Elle avait des étonnements d'oiseau qui sort du nid, elle promenait sur ce qu'elle voyait du monde un regard stupéfait; puis elle vous disait de ces mots profonds qu'eût revendiqués quelque maître penseur.

Rose ne faisait pas de phrases ; mais quand on lui apportait des fleurs, un fruit, — car le temps vint vite où elle n'en put plus cueillir, — sa figure s'éclairait, ses jolies dents brillaient, elle disait rougissante : C'est trop ! Puis elle regardait sa mère, et l'on sentait que, pour ce regard, on eût dépouillé vergers et jardins.

Il y a de ces heures de fugitives joies, il y a de ces efflorescences de bonheur sur de pâles visages qui

vous mettent au cœur la félicité du ciel; comme on s'en va bénissant Dieu alors qu'en passant on les a fait éclore; quelle grande honte de les éveiller si rares, et cependant qu'il faut peu de chose pour les appeler!

Rose souffrait des douleurs inouïes; la mort avait h lutter contre la force de ses seize ans. Elle en cachait ce qu'elle pouvait; elle ne pouvait guère; c'était la roue et ses coups redoublés. Alors Rose nouait ses deux bras autour du cou de sa mère, elle cachait sa tête en son sein, puis se relevait, puis la regardait dans les yeux de son grand regard croyant. Sa mère se détournait et pleurait.

Jamais tant de souffrances en un pauvre corps, jamais plus de paix en une âme. C'était une de ces vies facilement dénouées que le Seigneur a touchées du doigt et qui tombent comme un vêtement. Cette mère était veuve, cette fille était dans tout l'éclat de sa verte jeunesse, elles s'aimaient, et pourtant elles s'avançaient tranquilles, l'une déchirée mais soumise, l'autre un peu triste mais paisible, vers ce tournant du chemin où H se faudrait dire adieu. Cela s'était fait simplement, sans discours, sans transports; lu tille avait biori vu qu'elle s'en allait mourant, la mère

depuis longtemps le savait. Rose n'avait pas fait de questions, sa mère n'avait pas fait de mystère, elles marchaient d'un même pas, un jour après l'autre jour; le dernier viendrait quand Dieu voudrait

Ces existences cachées sont plus près du ciel que les nôtres; ces vies qui se déroulent à petit bruit sont mieux préparées aux prompts départs. On ne quitte pas grand'chose; on est mieux accoutumé à tout tenir de Dieu , directement , les biens comme les maux; les rapports avec lui sont plus simples,' le pli de l'obéissance est mieux formé.

Rien de triomphant dans le départ de Rose. Certaines morts sont glorieuses, la sienne s'avançait pudique, un peu austère, comme elle, avec des rayons divins qui l'illuminaient parfois.

Ni la mère ni la fille ne s'inquiétaient du terrestre avenir. La mère disait : Après, voilà, je m en vjux ennuyer; mais je ne serai pas seule, ni longtemps sur ce monde.

Rose la regardait : Il ne vous laissera pas, mère.

Elle avait toujours quelques beaux enfants autour d'elle, les enfants d'un frère, d'une sœur établis au village. Petits garçons à la mine joyeuse, grands ta-

pageurs, mais qui se taisaient là; un berceau, et sous le rideau de serge verte un frais petit visage, de* rires sans cause, des mains potelées qui battaient le duvet. Alors le front de Rose se colorait d'un vif incarnat tout baigné de lumière, ses yeux nageaient dans le bonheur, son cœur exultait ; on eût dit une madone de Pérugin; mêmes lignes pures, même félicité contenue, même épanouissement d'un chaste amour*

Les fleurs aussi la charmaient, elle en avait toujours, en gerbes, fleurs des champs, cueillies par ses compagnes, entassées dans de gros pots ventrus; en avril la pervenche, en mai le muguet, le chèvrefeuille en juin, en juillet la sauge, l'œillet, le coquelicot avec le bleuet, l'églantine, le réséda, mêlés à de blonds épis. Rose les prenait une à une, les contemplait longtemps.

— Elles sont belles, elles sentent bon!... L'an dernier j'en allais ramasser, tout plein mon tablier! Puis elle se taisait, puiis relevant tout à coup ses yeux, regardant sa mère :— Il ne vous faut pas pleurer, mère ; je ne me regrette pas.

Pourtant Rose avait des défaillances, des heures

où son» cœur retournait à la vie. Il lui venait des images de santé, de plaisir même, de ces plaisirs bruyants dont elle n'avait pas voulu. Cela ne durait guère : — Je suis bien méchante! disait-elle; elle joignait les mains, le calme redescendait.

Un jour, confuse :— Lepourriez-vousbien croire, mère, je pense à ma robe blanche, à ma robe de communion! Je ne l'ai portée qu'une fois, mère... Vous me la mettrez, n'est-ce pas?

La mè^e, le cœur serré, la bouche fermée, debout au pied du lit, regardait ardemment son enfant.

— Me donneront-elles la couronne? la belle couronne avec les roses, les fleurs d'oranger, l'épine blanche?... Des larmes coulaient silencieuses sur le visage de la mère : — Vous la garderez, mère.

Ce fut le dernier soupir vers les choses de la terro ; après les angoisses vinrent, après le Seigneur s'approcha, la jeune fille sentit battre son cœur de la sainte impatience du départ; le bonheur la débordait; toujours simple, elle ne surfaisait pas sa foi, mais elle avait hâte, ses yeux brillaient.

L'heure sonna, c'était la nuit; toujours d'une voix ferme, regardant ses compagnes rassemblées autour

du lit, mornes, ébahies : — Donnez v.otre cœur à Jésus! dit-elle. Elle laissa tomber sa tête sur le sein de sa mère. Ce fut tout.

Quand vinrent les clartés du matin, le village se ranima. C'était jour de four; dès l'aube les fourniers criaient les femmes en frappant contre les vitres; les bœufs allaient pesamment aux fontaines, les faucheurs se rendaient aux prés, les enfants à l'école, les alouettes montaient en chantant, enivrées, dans la lumière du beau soleil.

11 n'y avait rien de changé suiia terre, rien qu'une mère qui pleurait. Il n'y eut rien de changé dans la chambrefte, rien qu'une belle couronne blanche, encadrée, sous verre, suspendue à la paroi de bois, tout contre le lit.

C'est une maison foraine située loin des villages. Un homme avec sa femme l'habitent, jeunes, seuls, hormis trois enfants, des garçons.

L'homme et la femme font des tuiles. La maison s'assied au fond d'une petite vallée, près d'un ruisseau. Les locataires de la tuilme — car elle ne leur appartient pas — ont pour se divertir, à droite la vue du bois qui descend jusqu'à l'eau, fourré sur la crête de la colline avec ses vieux chênes qui émergent de la verdure, plus clair-semé dans le bas, avec des troncs

épars et force ronces parmi. A gauche, nos gens peuvent, du fond de leur pli, considérer tout à Taise le terrain qui se relève en larges mamelons, en prés naturels et accidentés, creux ici, là bossus, sans arbres, jusqu'à une antique habitation châtelaine plantée sur le haut du dernier renflement, isolée, mélan-' colique, et qui les regarde par ses rares fenêtres. Au delà, le Jura tranche sur le ciel. Il s'arrondit en un sommet élevé, noir à la base; d'une ligne correcte, presque éthérée à la coupole. Un peu plus vers le nord, en un plan légèrement reculé, comme pour faire ressortir les teintes sévères du mont, s'ouvre un vaste cirque de rochers largement taillés, hardis, montrant en teintes jaunes les belles déchirures de la pierre ; rempart abrupte, couronné tout du long d'une dentelle de sapins qui marque le ciel de fines hachures.

La demeure vous paraît triste, elle ne l'est point, Retirée, oui ; perdue, oui ; mais il y rit tant de soleil, tant de demoiselles aux ailes légères y courent dans l'ombre des feuilles, sur le ruisseau; tant de papillons bleus et jaunes s'ébattent dans la prairie, tant d'oiseaux chantent dans le bois, on y respire de si fraîches

haleines, on y est si fortement planté au beau milieu de la nature de Dieu, qu'en vérité, je n'y vais jamais -ans me dire que volontiers j'y resterais.

On peut se rendre à la tuilerie par le vallon ; on peut y aller par le bois. Ce matin, je prends le vallon. Pourquoi? Je n'en sais rien.

Avez-vousdu temps à perdre? Moi, j'en ai. Au vallon, puisque nous devons y passer, nous y passerons bien toujours, rien ne presse. Venez, montons ce chemin raide, promenons-nous au bois.

Il ferait le bonheur d'un peintre, ce chemin ; cassecou, terre rouge, raviné parles pluies; il tombe du plateau plus qu'il n'en descend, une haie toute hérissée d'un côté, de l'autre un pré vert. Quand le berger se profile avec son troupeau, là, sur la hauteur, en proportions gigantesques, qu'il marche, sa houlette appuyée à l'épaule, que les bêlements emplissent l'air de notes plaintives, puis que les brebis sedévallent en avalanche tachetée de blanc et de noir, le tableau est tout fait : une de ces toiles exquises qui embrasse peu, qui ne vise pas au sublime, mais qui saisit à un moment donné quelques-uns de ces effets simples, de ces incidents modestes, pauvres même,

où la couleur, où la sobriété , où la pureté du style jettent un ineffable prestige.

Après le chemin vient le plateau, assez aride, moitié champs, moitié raine pâture. Le sol est argileux, le soleil y tape ferme, il n'y vole pas d'abeilles, il n'y court pas de grillons , les touffes de genévriers n'y abritent pas la grive ; c'est une de ces zones brûlantes qu'on traverse en cherchant du vert où reposer les yeux. Le vallon qui s'ouvre en bas, celui que tout à l'heure nous allons prendre, offre au regard la moire de ses cultures. Sainfoin à l'épis rose, colza doré, trèfles pourpres, orges ondulantes; et cependant un air vif, vent du nord qu'a tamisé la foret, passe dans l'atmosphère embrasée et rafraîchit le visage.

Nous voici vers les premiers pins. Ils croissent par bouquets ; un petit sentier d'herbe déroule ses méandres autour de leurs troncs. Il y en a de semés à toutes les hauteurs. Selon qu'ils s'élancent du sol à niveau, selon qu'ils se redressent sur la pente qui va s'affaissantvers le vallon, ils se montrent des racines au sommet avec des profondeurs d'un vert intense où s'emboit le soleil, oubienne laissentvoir queleurcime pointue, ligne nette qui coupe le paysage d'un trait vif.

Au travers, de l'autre côté du vallon, tantôt dôro^ bées, tantôt dévoilées, les maisonnettes du village voisin se rangent le long du coteau et courent avec leur fin clocher sur la sombre tenture du Jura. On dirait qu'elles s'y appliquent; on dirait une découpure blanche sur un fond noir; seulement la transparence de l'atmosphère ; je ne sais quelle perspective aérienne, je ne sais quelles vapeurs limpides qui enveloppent de clarté le hameau, plutôt l'air rendu visible qu'une bruine, font pressentir entre le village et la montagne un lambeau de plaine qu*on ne voit pas.

Il y a des heures, heures du soir, où le soleil, caché derrière les croupes du Jura, projette une telle gloire de rayons entre la cime arrondie et les escarpements de rochers, où il passe des gerbes si lumineuses par cette large ouverture, où les dents du cirque sont si royalement touchées de lumière, où les flancs du mont qui dérobent l'astre à son déclin se perdent en des tons si lugubres que l'âme reste saisie comme en face d'un des plus grands spectacles de la nature.

Maintenant le soleil est au levaat; il monte, chaque arbre laisse tomber une ombre large et longue.

Les pins sont en fleurs. Connaissez-vous la fleur du

pin? J'imagine que c'est d'elle que les vieux immortels du vieil Olympe tiraient la résine odorante dont ils parfumaient leur nectar. Les pins, si loin que l'œil peut aller, redressent leurs petites girandoles de cire; cire vierge, granulée. Chaque branche porte les siennes ;*il semble que la foret prépare quelque nuit merveilleuse à ses fées ; et lorsque Tient un souffle plus fort, que les rameaux oscillent lentement, un nuage embaumé, une poussière dorée, le pollen, flotte en ondes moc^euscs et s'abat doucement sur les mousses.

C'est là que nous marchons; dans ce terrain vague tout à coup élargi, sur le sol argileux où poussent de rares graminées qui s'inclinent à la brise.

La foret, le vrai bois est devant nous. Voulez-vous des chansons, allons sous les futaies, parmi les chênes. Voulez-vous du silence avec une vague rumeur bramant dans l'air, allons sous les sapins.

Parmi les chênes d'abord. Là où croît l'herbe, où s'entrelacent les ronces, où les églantiers barrent le chemin, où les lianes foisonnent, là, par cette trace luisante que les pieds ont faite en froissant les plantes.

C'est là qu'on est bien perdu, c'est là que s'exhalent de ces parfums sans nom, fraîches émanations delà terre, des vieux troncs, de la jeune fouillée! Verte est la cage, l'ombre est toute pénétrée de soleil. Pas une brise, si ce n'est, de temps à autre, une bouffée, venue on ne sait d'où, qui soulève un peu la ramée, promène çà et là des senteurs plus suaves, puis tombe et vous laisse enivré.

Qu'il y a de beaux secrets dans ces réduits! Millions d'insectes, doués de sagesse, parés comme en un jour de fête, promenant entre les brins d'herbe la pourpre, l'ébène, le lapis de leurs élytres, avec leur armure de malachite rayée de fils d'or, leurs délicates antennes, leurs petits ^panaches emplumés. Il y a les artisans qui mènent dure vie , qui tailler t, qui scient, qui emmagasinent jour et nuit. Il y 3 les flâneurs qui vont de çà, de là, grimpent tout c 1 haut de ce fétu, regardent le monde , cheminent 1 1 gauche, à droite, sans prévision, prenant le biet; comme il vient. Il y a les penseurs, immobiles, durant des heures, sous un rayon de soleil. Il y a les affairés qui volent en hâte; vol précipité, à grandes poussées, à prompts retours, sans trop savoir pour-

quoi. Il y a les musiciens qui, tout le long des heures, vont disant et redisant leur chanson monotone. Il y a les essaims d'éphémères qjii ondulent en une belle place éclairée, ni trop haut, ni trop bas, sans chercher de pâture, dans l'extase de la vie, de la lumière et du mouvement harmonieux.

Il fait bon ici. Le chemin se glisse sous le couvert; des branches fleuries viennent vous frapper le visage ; à mesure que vous avancez des bruits d'ailes, un cri léger, un vol rapide décèlent les nids que votre main, en écartant les rameaux, fait doucement balancer. A toutes les profondeurs éclatent les notes étincelantes des maîtres du bois. Rouges-gorges, merles, pinçons, fauvettes, tous, excepté le rossignol qui trouve le site trop sauvage, tous , excepté l'alouette qui préfère les champs à ciel ouvert, tous, excepté la caille qui cache sa couvée dans les foins, tous à gorge déployée, tous le gosier fièrement gonflé, chantent, trillent, appellent. C'est une splendeur d'harmonie qui fait penser aux vibrations du soleil.

Frais est le couplet du merle. Varié, infini de nuances au printemps, il se raccourcit à mesure que vient l'été, jusqu'à ce qu'enfin, la nichée éclose, il

perd ses notes l'une après l'autre, puis reste coupé net, un peu moqueur, un peu penaud aussi, et comme tout étonné d'en demeurer là. Et pendant que le merle siffle à l'aventure sur la cime d'un grand chêne, le rouge-gorge, perché plus bas en quelque buisson touffu, jette sa pluie de diamants, vanne ses perles, répand dans l'air ses sons cristallins, pleins de fantaisie et de lumière. Par-dessous les concertos brillants , par-dessous les cavatines de bravoure , il y a des murmures plus intimes et plus charmants. C'est la causerie à voix basse du couple amoureux, c'est le gazouillement tout près du nid de la mère avec sa couvée. Le reste est affaire d'orgueil, ici on trouve une âme. Il y a des récits sans fin, il y a de petits cris de joie, il y a de sages leçons, il y a des étonnements naïfs, parfois des colères, mais rares, et des amants qui se perdent en ineffables redites , et des enfants qui parlent tous à la fois, et de petits soupirs mélodieux, soupirs de béatitude, comme si un cœur d'oiseau ne pouvait contenir tant de bonheur.

Ainsi nous arrivons à la clairière. Grand espace, demi-jour; plus de fouillis, sur la terre une herbe folle,

çà et là un vieux chêne, le tronc rugueux, les branches fortement nouées. Un large dôme s'arrondit par-dessus ; tout autour la verte muraille du bois ; par places un rayon égaré,~dans le rayon une mouche qui passe et repasse; de l'air, un calme absolu. Les chansons bocagères sont restées dans le fourré, seul, le coucou promène sa plainte de cachette en cachette, au loin; elle arrive voilée, le silence n'en est pas troublé.

Un tronc mort est couché dans l'ombre, il fait frais, restons. Belle retraite pour philosopher, belle occasion pour discourir avec soi-même. Parlez-moi de ces verts cabinets d'étude; parlez-moi de ces agrestes forteresses, parlez-moi de ce grand isolement ; comme l'âme y prend carrière^ quelles œuvres s'y enfantent, quelles prouesses s'y opèrent, comme le monde y est secoué, brassé, défait et refait de main de maître! — S'il vous prend fantaisie d'être roi, empereur, grand mogol ou seulement le premier poète du siècle, un génie quelconque, au hasard, en musique , en peinture, en plume ou en prose, allez vous asseoir un peu sur le tronc renversé, dans la clairière du bois. Vous y verrez passer toutes les gloires de la terre. Là vous livrerez de terribles batailles, là vous recevrez de

rades coups- il faudra travailler, bûcher, rien ne se conquiert sans peine; mais je ne sais comment il se fait, vous serez toujours le héros et toujsYJ's vous serez vainqueur.

Pour moi, grand paresseux, je ne pense à rien. Il en est qui rêvent et qui savent à quoi; sans cesse quelque idée leur trotte en cervelle, sans cesse quelque image court devant et leur fait signe ; moi, rien. Je me couche tout de mon long sous la ramée, je respire les arômes, je regarde la dentelle des feuilles dans le ciel, j'admire le mystère de cette harmonie du vert sur le bleu, je monte tant haut que je peux monter dans les profondeurs infinies de l'azur, je sens qu'il est doux de vivre, mon âme flotte comme suspendue au sein de l'éther ; je ne dors pas, je ne veille pas, seulement il me semble que je comprends quelque chose de l'immensité de Dieu.

Ah! liberté, liberté! vivre de la saine vie des bois, camper dans la foret comme font ces bohémiens qui ont laissé pendre leur loque rouge à ce jet d'églantier, voir lever le soleil sous la feuillée, voir la lune se promener parmi les chênes, recevoir la rosée du matin, errer sans entraves, se contenter de peu! Tant

de labeurs dans nos maisons de pierres, un si lourd fardeau de soucis, tant de difficultés à remuer le doigt, tant d'esclavage aux coutumes, des natures si courbées, si faussées, tant d'inhabileté aux vrais plaisirs; et ici, à deux pas, l'indépendance absolue, la possession de soi, le facile mouvement, l'existence telle qu'en Eden Dieu l'avait faite !

Non, nous ne sommes plus en Eden, nous sommes en terre de pèlerinage; terre de labour, grosses mottes à refendre, creux à combler, jachères à défricher ; après viendra le repos du soir. Non, nous ne sommes plus en Eden, ces coups de hache, à la lisière du bois, me le disent trop.

En ont-ils renversé de mes beaux grands chênes, en ont-ils couché sur le sol, avec leur feuillée, dans la* gloire de leur été! En ont-ils ouvert de ces jours criards, en ont-ils fait de ces maladroites trouées, ontils assez insulté les retraites ignorées, mis à la clarté du soleil les asiles mystérieux où s'abritait l'écureuil! — Quand je vois ces troncs mutilés, ce bois rougi d'où la sève s'écoule, ces cimes flétries qui s'entassent en travers du chemin ; quand je vois s'avancer la lisière, les gaulis gagner sur les arbres, les pacages sur les

gaulis, les champs sur les pacages, je me dis qu'un temps vient, un temps proche, où l'on cherchera dans notre pays la place des forêts.

Dépouillés de leurs essences bocagères, de leurs arbres fruitiers, — car on fait argent de tout, — nos vallons et nos collines, ras comme la main, partout frappés d'un même soleil, lavés d'une même pluie, balayés d'un même vent, en seront-ils plus beaux, en vaudront-ils mieux? Que Jes habiles décident; moi j'ai grande confiance en la sagesse de Dieu. Point de sources sans forêts, point d'oiseaux sans ramée, sans oiseaux point de musique. — Je ne compte pas nos moissons ravagées par les insectes. — Et n'est-ce rien que la beauté, que la grâce, que les mélodies partout répandues. Quel peuple aurez-vous quand vous l'aurez sevré de poésie? On fatiguera, on mangera, on boira, on entassera les écus, encore! Plus de repos à midi sous le noyer, plus de guirlandes d'aubépines en passant arrachées aux buissons, plus de promenades au bois, le soir de la dimanche, plus de fraises cueillies au pied de la montagne dans ces salles de verdure qu'enferment les sapins. La lune, en montant le soir, ne traluira plus derrière les grands poiriers;

plus de muguets amasses à large poignée qui, toute la semaine, parfument la chambrette au village. L'homme vit-il de pain seulement? Jésus a dit que non, qu'il lui faut encore les paroles de Dieu. Après le livre écrit de son doigt suprême, j'en connais peu d'une grâce aussi souveraine, je connais peu de mots aussi pénétrants, peu qui remuent mieux le cœur que ces simples effets de nature où notre main n'a pas passé. \

Pour moi, ce bois renferme une bonne part de ma vie. Enfant, j'y suivais des traces, hélas! effacées : l'aïeul, la mère, tant d'autres. Ces sorïibres allées ont entendu bien des cris de joie; bien de belles histoires, longues tant que durait la forêt, se sont déroulées aux plis de ces chemins. Et quel plaisir quand d'aventure toute la belle compagnie s'enfonçait bravement en une fondrière! Quelle joie quand les larges gouttes de pluie tombant une à une, on se réfugiait sous le couvert des chênes ! La terre rendait sa saine odeur ; par Jes trouées, l'une après l'autre, se faisaient les gouttières, puis les branches fléchissaient, puis l'ondée sp versait en cataractes; nous étions trempés; que nous étions heureux!

La forêt est la môme. Au printemps, Torchis mouche étale toujours le velours de sa robe au pied des grands pins. En été, l'œillet aux pétales déchiquetés, à la teinte grise , balance toujours au bout de sa tige mince cette fleur étrange d'où s'exhalent des parfums qui font défaillir le cœur. L'ombre est la même, égale est la fraîcheur, fraîcheur légère où passent des arômes bientôt évanouis, comme ces notes perdues qui s'élèvent dans les vastitudes de la campagne, puis s'éteignent, et l'on ne sait d'où elles montaient, où elles sont tombées.

Rien n'a changé, moi seul j'ai marché. Eh bien, cet immuable aspect de la nature, cette pérennité des saisons, des fleurs, des nids, je l'aime, elle me fait du bien. D'autres s'en aigrissent, la trouvant presque insultante à nos douleurs ; pas plus que l'azur égal des cieux, pas plus que les lampes de la nuit tous les soirs allumées. C'est l'éternité de la bonté de Dieu, c'est la jeunesse éternelle, c'est l'éternel idéal attaché par le doigt du Seigneur au front de la terre. Et puis n'y en a-t-il pas d'enfants quand nous sommes jeunes, de jeunes quand nous déclinons', de forts quand nous mourons? Ne faut-il pas que ceux-là res-

pirent les mômes fleurs, se réjouissent au même soleil, se désaltèrent aux mêmes fontaines?

C'est pourquoi les coups de la hache qui s'abat sur les chênes me retombent sur le cœur.

Revenons par le sentier sous les pins.

Chaque sol fait son arbre, chaque arbre fait sa flore, sa faune, et, par un merveilleux retour, aussi son terrain. Ici la terre est nettoyée, brune, lisse, couverte par place d'aiguilles sèches ; à peine si un églantier pousse son jet aux éclaircies. Les troncs s'élèvent, sveltes, armés au bas de petites branches aiguës, à mesure qu'ils montent chargés de leurs houppes hérissées qui dentellent fièrement le ciel. L'air joue librement; point d'ombre épaisse, la lumière flotte tamisée et blonde. Parfois un de ces rares œillets, perdu dans l'herbe, se laisse enlever, par l'haleine du vent, quelque émanation fugitive. Les racines des pins, vêtues d'écorce, comme les rameaux, traversent le sentier et s'y échelonnent en degrés capricieux. Le chemin, je ne sais pourquoi, — sont-ce les pins, est-ce la conformation du sol? — a pris des allures de montagne. La brise est plus vive, l'âme plus élas-

tique. Derrière la colonnade des pins court la plaine, d'étage en étage, creusée en large val, enflée en plateau, jusqu'aux Alpes. Au bas des champs la grande route coupe le pays d'une ligne qui brille au soleil Elle va droite, puis s'épanouit en rayons, fils ténus qui montent et se perdent à l'horizon. Dans le lointain, les Alpes redressent les glaces de leurs remparts. L'épaisseur du bois cache le Jura. On n'entend que le cri des laboureurs, de ceux qui, à peine l'herbe fauchée, rompent quelque pré qu'ils retournent pour l'automne; leurs grandes clameurs se répandent dans l'étendue, mélancoliques, stridentes, comme de gens qui mènent dure vie; elles arrivent aux pins et se brisent en passant; ce n'est plus qu'un son adouci que font trembler les vibrations de l'air. Parfois les grelots d'une carriole, trottant le long de la route, sèment leurs étincelles qui se mêlent aux trilles du cricri dans les trèfles. C'est tout; seulement, au-dessus de la foret, un oiseau de nuit vole pesamment, escorté par les hôtes ailés du bois. Alors éclatent des huées, des cris moqueurs, jusqu'à ce qu'on l'ait conduit dans un autre canton. En bas, un escarbot voyageur, un grillet amoureux d'aventure,

passe le sentier et s'en va voir ses confrères des prés.

Ce n'est pas encore la saison des sauterelles. Plus tard elles voleront par milliers dans l'herbe chaque fois que le pied s'y posera. Vertes comme la pomme en juillet, grises et couleur de terre, brunes aux ailes doublées d'écarlate, la mine éveillée, avec leur profil de chèvre, leurs yeux escarbilles, elles chanteront dans les foins coupés de frais.

Ce n'est pas encore le temps des beaux champignons , ces créations bizarres qui sèment le bois de leurs chaudes teintes alors qu'octobre a défleuri les clairières. Ils ont le caractère étrange, ils sont pleins de mystère. Il y en a d'honnêtes, il y en a de vicieux. Je ne parle pas de ceux qui tuent; j'entends la figure, le port. Les uns mignons, blanc de lait, plantés tous en rond, comme pour marquer l'endroit où, la nuil dernière, les fées ont dansé .Les autres solitaires, noirâtres, livides, face de traître, ruminant quelque forfait à l'écart. Ceux-ci pourpre, à revers orange, étalant la magnificence de leur pelisse au milieu d'une foule de pompons gris qui se tiennent à distance : un pacha clans son harem. Ceux-là d'un éclat d'argejit,

lisses comme la soie, au dôme satiné par-dessus, aux feuillets immaculés en dessous. Il en est d'irisés, il en est d'un or pâle. Comment viennent-ils? comment s'en vont-ils? Quel soleil, alors que les brumes d'automne s'appesantissent sur la terre, quel soleil les empourpra, quel les peignit de soufre , quel leur donna les reflets irisés de la nacre? Pourquoi la vache qui broute les dernières plantes, qui tord les feuilles touchées du gel, pourquoi la brebis errante sous les chênes dégarnis les laissent-elles? Je l'ignore.

Mais la chaleur de midi embrase la campagne, il se fait tard, redescendons au vallon. Car c'est par là que nous prenons, vous savez.

Nous voilà près du ruisseau. Nous entrons dans l'ombre intense de la roche toute vêtue de cerisiers sauvages, de frênes, d'érables et de noisetiers. Les ronces fleuries s'accrochent partout ; le ruisseau promène son flot sous les saules, entre deux margelles séculaires couvertes de lichens. Là-dessous, il fait presque nuit, cette belle nuit qu'enveloppe la lumière. Parfois le martin-pêcheur rase l'eau de son aile; éclair bleuissant il en suit le cours, plus prompt que le regard.

Un vieux saule courbe son tronc en travers. Au milieu de la couronne sort d'une pousse le jeune cerisier que Tan dernier quelque enfant sema d'une main joueuse. Le ruisseau quitte l'ombre, coupe le chemin, s'élargit au soleil. C'est là que les faneuses trempent leurs pieds nuds. Il se met à courir le long du pré, tantôt découvert, tantôt enseveli sous les arceaux de verdure.

Dans le vallon nul sentier, seulement une trace- Quelques rochers suspendus des deux côtés, à droite vêtus du fourré, à gauche plantés de vieux chênes, festonnent la prairie; ils lui jettent les pampres de lu vigne sauvage, les traînes des clématites embaumées. Puis les roches s'aplanissent et le vallon s'en va tout du long de son ruisselet, serré parle bois à l'orient, par les coteaux verts à l'occident, avec le Jura, avec le cirque escarpé qui ferment l'horizon.

Je ne sais pas de retraite plus fleurie. Aucun souffle. Le soleil y darde ses feux mais l'herbe y reste verte, et le murmure deTeau, clapotement frais, babil limpide, se répand, on le dirait, en humides fusées dan; l'air brûlant. Nulle graine apportée par la main de l'homme ; les oiseaux, le vent quand par hasard i. passe, sont les semeurs.

LA TUILEIUK, 101

Chaque exposition a sa plante. Il y vient des sauges bleues, il y vient des ancolies aux clochettes déliées qui tremblent à mesure que les frôle un papillon, il y vient à ras le gazon des coronilles jaunes, puis de pelits œillets ponceaux, étoiles; près du ruisseau, des touffes de reine des prés au blanc plumet, à l'odeur suave, avec quelque cantharide verte assoupie en cô nid merveilleux.

Dès qu'un bouquet d'aulnes se groupe vers l'eau, le chèvrefeuille lui jette sa tenture brodée de houppes dont l'odeur se répand le soir. Alors il se fait en dessous des baignes cachées , petites vasques pleines d'ombre où le courant agite à peine la feuille d'un rameau bas. C'est là. que viennent à midi les jeunes gars du village, et que retentissent les cris joyeux, que l'eau bondit en gerbes, se verse en nappes, que les pieds ruisselants trempent l'herbe du pré.

A cette heure, solitude absolue ; ce silence du gros du jour, en juin. Seulement, sous quelque poirier sauvage , les faucheurs couchés , de leur grand long, le chapeau de paille sur le visage ou le visage enfoui dans l'herbe coupée.

Allons toujours. Le chanvre arrondit sa toison; il a

102 LES HORIZONS l'ROCUAIKS.

d'enivrantes senteurs. Le vieux pont jette son arche d'une rive à Vautre, une pierre s'en est détachée, depuis trente ans peut-être ; un saule y a poussé, une mousse fa recouvre, émeraude dans une tache de soleil, sur l'eau. Je me prends à rôver, la pierre se fait île, les brins de mousse sont des palmiers, j'aborde, voici l'orient!..

Allons encore. Le site devient sauvage, il y a moins de fleurs. Les roseaux froissent leurs aigrettes, le val se resserre, le sol tourbeux tremble sous les pas. Ce morceau de la foret, à demi défriché, tout étonné du grand jour, vient étaler au soleil ses troncs abattus. Il s'est couvert de plantes à hautes tiges, à larges leuilles. Le ruisseau coule sur la terre glaise, il s'élargit, il n'a plus de retraites. Un repli; voici la tuilerie assise en sa solitude.

Il n'y a guère qu'un hangar sous lequel sèchent r?3 tuiles, un pan de maison vis-à-vis, sous le même îoit; une fenêtre basse, une porte sous l'abri; devant, un maigre jardin où croissent quelques têtes de choux avec quelques ramures de haricots.

Personne, les enfants se sont sauvés à notre approche. Point de poules, les gros paysans, maîtres des champs voisins, ne le permettraient pas. Point de

LA TrïTr^rr. 103

vache, le foin manque. Dans l'écurie, une chèvre pour qui les garçons vont, à la nuit tombante, chercher quelque rejet dans le bois ; puis un vieux cheval moitié borgne, moitié boiteux, qu'on attelle au vieux chariot et qui porte la tuile aux pratiques.

Entrons dans la cuisine, la terre en forme le plancher; on n'y voit guère; juste ce qu'il faut pour constater une entière pauvreté.' Peu d'assiettes dans le râtelier, quelques cuillers de fer avec quelques fourchettes édentées, un pot ébréché; dans l'âtre, il n'y a qu'un cassoton sur trois jambes. Ni quartiers de lard, ni saucissons pendus en guirlandes sous l'auvent de la cheminée ; un fil d'oignons, et sur la table une terrine où fume quelque maigre soupe avec trois morceaux de pain noir sobrement coupés.

Pourtant tout est propre, le balai de joncs s'est promené partout; cette nudité respire l'ordre, elle n'a rien de lamentable. Quand le dénument est le plus fort, on n'arrange pas si bien.

Au bruit que nous faisons, la porte de la chambre s'ouvre doucement, un homme en sort, figure chétive, timide, l'œil humide et bon, l'allure un peu lente, paisible et l'air heureux.

— Eh bien ! Jacques !

— Pardonnez-moi, vous. On vous a fait appeler; elle a été terriblement mal ; à cette heure, le mal tire contre le mieux.

— Et l'enfant ?

— Oh ! et Jacques fait un rire candide. — L'enfant! ce sera comme les autres !

En ce moment, trois mines joufflues, trois têtes frisées, petits drôles à demi débraillés, s'avancent furtivement derrière la fenêtre et regardent la terrine.

— Ceux-là? Jacques fait signe que oui. — Or ça, mangez votre soupe, Jacques, j'ai affaire ici, vous viendrez après.

Jacques n'a pas l'habitude de contester, il reste debout un instant, appelle de l'œil les garçons qui s'approchent à mesure que nous passons dans la pièce voisine. C'est la chambre, il n'y en a pas d'autres ; nue comme la cuisine, plus vide peut-être. Seulement elle est très-claire, très-gaie, et il y a un plancher. Dans ce moment, le jour n'entre que tempéré ; Jacques a suspendu de vieux tabliers aux croisées. Le lit enveloppé de rideaux rouges s'appuie au mur, une armoire de noyer— le garde-robe— fait face, aux deux

fenêtres il y a deux chaises, point de table, et c'est tout.

Dans le lit est l'accouchée, aussi robuste que son mari semble débile, l'œil aussi vif qu'il a le regard voilé. Puissante nature, avec une lueur sauvage dans la prunelle, quelque chose d'insolite, de forain comme sa maison.

— C'est donc ainsi que vous faites , Jeanne ! vous vous mettez en train de mourir sans avertir les gens !

D'un mouvement brusque Jeanne se soulève :

— C'est comme cela chaque fois, dit-elle. Celle-ci, j'ai cru que c'était la fin. La voix est ferme, l'accent bref, la faiblesse ne se décèle qu'au tremblement du bras.

— Pourquoi n'avoir pas demandé du secours ?

— Oh ! si l'on en prenait l'habitude !

— Vous avez bien souffert? — Jeanne me regarde, l'éclair (Ly son œil me répond seul. — Et maintenant?

— Je guérirai.

Cette femme ne veut pas mourir; chacune de ses couches est un enfer, elle le traverse, elle se mesure avec la mort, se débarrasse de ses étreintes, et huit jours après on la voit passer conduisant le vieux cheval qui traîne le vieux chariot.

Jacques pétrit l'argile, cuit les briques, Jeanne les mène aux propriétaires d'alentour; il reste sédentaire au logis, elle parcourt la vallée. Mais elle ne s'y arrête guère; Jeanne n'est pas causeuse, elle marche en silence, à côté de son char, l'air un peu farouche, toujours, puis elle rentre en son nid. Quand il n'y a pas de commandes, des semaines s'écoulent sans qu'on aperçoive l'un ou l'autre de nos gens.

— Vous n'avez pas oublié Dieu, Jeanne !

— Non.

Pourquoi redire ce qu'il y eut d'intime dans notre entretien. Les secrets de Jeanne, ce qu'elle croit, ce qu'elle espère, ce que renferme son âme n'appartient qu'à elle. D'ailleurs elle parla peu. Jacques rentra; ses regards, lorsqu'ils se reportèrent sur sa femme, prirent quelque chose d'attendri qui me remua le cœur. Elle se tourna, leurs yeux se rencontrèrent.

— C'est un bon homme ! dit-elle ; je vis une larme s'amasser sous sa paupière.

— On fait tant bien qu'on peut ! dit Jacques.

— Vous êtes isolés, repris-je; si loin du village! — Tous deux me considérèrent d'un air étonné : — Vous ne vous ennuyez pas? — Jeanne rit, ses dents

La tuilerie. 10/

blanches éclairèrent son visage : — Si vos maux, une fois, prenaient plus fort?

— On a le docteur, fit l'homme; il ne faut quasiment que deux petites heures pour l'aller quérir.

— Deux autres pour le ramener, de bon compte cela fait quatre. Pendant ce temps, Jeanne pourrait bien passer.

— Eh bien, Dieu garde ! dit Jeanne.

— Et vos enfants?

— Oh ! pour ceux-là, il n'y a rien à craindre.

— Le jour ne vous dure pas?

— Non, firent-ils d'un même élan. Puis Jacques :

— Voyez-vous, nous sommes bien. J'ai mes tuiles, elle a son cheval, son jardin, son rouet, il y a les enfants. Quand l'hiver vient, on lit un peu le soir, on s'étudie sur la Bible, on se couche à bonne heure. Le bois est là, au printemps ça chante. Le monde ne nous est rien. Ils sont si causeurs par les villages , et puis fiers ! Nous n'avon? pas de bien, on nous ferait des mépris. Tout de même l'an tourne, on arrive au bout.

Jeanne ne disait rien, mais dans sa prunelle noire on voyait une flamme que ne pouvait seul allumer le négatif bonheur de son homme.

Pour lui, la paix du foyer, le silence, les jours pareils avec la tendresse, c'était tout. Elle aimait aussi, un peu en louve, mais elle aimait. Elle n'eût pas voulu un autre Jacques, moins doux, moins soigneux, moins tranquille. Cependant pour elle, la solitude

i recelait autre chose que des félicités casanières. Le comprenait-elle, je ne sais*; elle le sentait.

Elle y respirait l'air libre, cette sauvage poésie qui passe avec le vent du malin au travers des forêts; elle y vivait loin de la prose des lieux habités ; les rires, les plaintes, les moqueries, le tracas des villages ne venaient pas la froisser. Quand elle marchait à côté de son chariot, au grincement des vieilles roues, ij se faisait au dedans d'elle une musique dont elle n'avait pas conscience et qui la charmait. Voix des oiseaux dans le bois, voix des cloches dans le lointain, voix joyeuses de ses enfants dont l'écho lui arrivait affaibli ; bonne senteur des prés, vive haleine de l'aube, souffle tiède du soir, la montagne ou sombre ou bien illuminée, le ciel d'un immuable azur ou les nuées courant en bataillons pressés, c'était tout cela. Et le soir, quand elle serrait contre elle les petits de sa nichée ; quand

, l'âtre flamboyait sous les brassées de bois mort; quand

Jacques, son paisible visage éclairé, la regardait de son air naïf, il se faisait dans le cœur de Jeanne comme un embrasement. Attendrie et fîère, et passionnément heureuse, elle n'eût pas changé son sort contre le sort de la reine d'Angleterre, siégeant en son trône d'or.

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