L'HÉGÉLIEN
campagne, elle déroulait les drapeaux ; jamais ciel plus radieux, jamais armée plus fière, jamais fronts [mieux débarrassés de soucis. Et pourtant, ces chants joyeux me donnaient une tristesse mortelle : ce n'était pas l'étranger qu'allaient combattre ces hommes, c'étaient les fils du même pays, parlant la même langue, Allemands comme eux.
Voilà ce que je ne pus faire comprendre au vieux général, notre ami, resté derrière, en épave, pour garder la position.
Dix jours ne s'étaient pas écoulés qu'il arrivait les joues gonflées de grandes nouvelles : le duché de Bade soumis, la Bavière reconquise, les gouvernements revenus, les rois aussi, et les grands-ducs !
Radstadt prit un peu plus de temps. Alors commencèrent les représailles, sévères; et les conseils de guerre, expéditifs.
Fisulliésl criait le général qui depuis longtemps n'essayait plus de faire rentrer dans l'ordre les voyelles révoltées du terrible alphabet français : FisulUés les chefs! FisulUés les soldats! FisuUiés les ganaches
qui les ont laissés faire ! — A mesure que je lui nommais celui-ci, celui-là, le général, d'un geste expressif, couchait en joue, clignait de l'œil, lâchait la clé* tente, poussait son absurde fisullié! et faisait après un gros rire de bonhomme.
Je n'ai jamais eu d'autres nouvelles du capitaine Hégélien,
On appelle de ce nom un petit enclos sur la montagne. Il est situé vers le tiers de la hauteur. Les sapins, très-élevés, très-fourrés, s'ouvrant tout h coup, laissent une place libre : un verger planté de pommiers, de poiriers, de pruniers à demi sauvages, quelque morceau de champ, de luzerne ou de pommes de terre. Cela va grimpant jusqu'à la forêt. En bas, près de la lisière du bois, il y a une maison rustique ; devant, une fontaine; quatre sources y versent constamment leurs eaux dans une auge travaillée par la vétusté, brodée par les mousses : il y en a de veloutées
et d'adhérentes à l'écorce dont l'auge est encore revêtue, il y en a de flottantes qui pendent en longs filaments verts, éternellement lavées, à l'endroit où l'eau s'échappe du bassin. Le site est solitaire. Les gens de la maison ne descendent guère dans la plaine : l'enclos leur fournit des occupations suffisantes ; les gens de la plaine montent plus rarement aux Sources : ce n'est pas un chalet, il n'y a qu'une vache, point de beurre à acheter, point de provisions à porter aux fruitiers.
Le dimanche la mère, ou les filles, ou le fils, ou le père, se font beaux, et tour à tour vont au prêche, à une lieue de là.
En été, quelque enfant, qui cueille des framboises au milieu de l'inextricable fouillis de la clairière, parmi les branches des sapins abattus, les troncs renversés, les ronces qui traînent, vient avec son panier boire aux Sources et s'asseoir dans la grande ombre que font, à cinq heures du soir, les sapins au bord du pré.
Il y a un moment de transfiguration pour le petit domaine, c'est le mois de mai, alors que le verger, serré dans son cadre noir, fleurit comme un bouquet de mariée. Hé bien, cette blancheur immaculée m'at-
triste un peu. Je préfère l'enclos au gros de l'été, quand chaque culture moire le terrain de sa couleur particulière; ou bien encore en automne, au moment où les poires sauvages se dorent, où les petites pommes se teignent de pourpre, où les récoltes s'entassent sous l'auvent de la grange. Une fumée s'élève proche de la maison, dans une place abritée; sous la hutte tapissée de bottes de chanvre, brille un feu clair; la mère bac les javelles avec ses filles, à grand bruit. Ce bruit est le seul à peu près qu'on entende : les gens des Sources ne sont ni très-causeurs ni très-chanteurs.
Par les obscures matinées de novembre, lorsque le froid se fait au sommet du mont et que la terre est jonchée de fruits sauvages qu'on a dédaigné d'amasser, l'enclos reçoit parfois une visite étrange. L'ours, le gros ours brun, l'ours bonace de notre Jura, descend dans le brouillard et vient, avant que les maîtres de céans aient ouvert leur porte, se bourrer de petites pommes âpres. Il mangerait bien du miel aussi, mais le rucher s'appuie à la maison ; d'ailleurs c'est un pauvre rucher : oh y envoie en été les jeunes essaims, les essaims de juillet, qui mourraient à la plaine faute de prairies en Heurs; ils pompent ici, clans cette ioca-
lité retardée, le suc des derniers trèfles. On les remmène vers la fin de septembre ; il ne reste que dem ruches dont on bouche en hiver l'ouverture par uni branchette de sapin.
Maître ours, bien régalé, trottant sous lui, remonte au bois. Jamais il ne s'est permis d'incongruité, comme d'emporter la chèvre, ou la génisse, ou quelqua blondine attardée. C'est un ours saint homme, qui vit de peu, s'abstient de chair, et tout au plus en juin tond des jeunes orges la largeur de sa langue. Les gens des Sources l'ont vu, une fois; si ce n'est le pure, le grand-père ; ils y croient, et les soirs de décembre, •quand l'autan qui mugit en raffales se dévale par la forêt, qu'il ploie et fait siffler les sapins, les enfants effrayés pensent ouïr l'ours en détresse qui gronde dans les profondeurs du bois.
L'hiver, tout est blanc ; les branches fléchissent sous la neige, de grandes gonfles boursouflent le sentier; les flocons tombent en silence*; on n'entend que la voix cristalline des fontaines, le fléau du père qui bat en grange avec les fils ; dans la chambre, les rouets qui tournent d'un petit bruit monotone. Mais quand vient un de ces beaux jours de janvier, où le ciel d'un
bout à l'autre est bleu, où le soleil s'avance royalement couronné de rayons, où pas une haleine n'agita l'air, il y a dans ce clos étincelant, dans ces sapins qui portent haut leurs pyramides dentelées dont chaque aiguille est changée en diamant, il y a dans ces rochers qui regardent à travers, dans cette pureté de l'atmosphère, dans ce grand calme, il y a quelque chose de saisissant, de solennel à la fois et do splendide.
En mai les sapins fleurissent. Le verger n'a pas encore ouvert ses pétales que tout autour, à foison, éclatent en tons purpurins les petites boules rouges au bord des larges frondes d'un vert noir. On dirait une corbeille de cerises, versées en passant sur la forêt, par l'été qui se hâte.
Quand je montai là haut, ce n'était ni la saison des neiges ni celle des fruits ; c'était par un beau dimanche de Pâques.
— La fille des Sources vous réclame! m'avait dit une femme du village, il vous y faut bravement aller,
— Que veut-elle?
— Qui le sait? Elle a trop été sur les livres.
Je souris, et je pris mon chemin par les prés.
Il n'y avait point de feuilles aux arbres, point aux buissons, pourtant c'était bien Pâques fleuries.
L'épine noire avançait ses rameaux un peu raides, couverts de boutons blancs, de corolles épanouies; ils proclamaient le printemps à tous les coins, dans toutes les haies. Des paquets de violettes tachaient de bleu l'herbe séchée par l'hiver; de jeunes brins verts passaient parmi. Il se promenait dans l'air mille murmures discrets d'insectes renaissant à la vie; des ailes affairées portaient ça et là des mouches fraîches écloses; des fourmis traversaient le sentier en longues lignes noires. On sentait courir la sève dans les rameaux encore dépouillés; il y en avait d'incarnats, il y en avait d'un rouge sombre, il y en avait de jaunes comme des verges d'or.
La campagne était nue; un vent du nord assez vif courait sur les replis; les arbres n'avaient point de ramée, point de nids, point de secrets, le regard qui errait au loin revenait déçu ; et toutefois avril régnait. Il faisait monter de la terre de printanières senteurs. Les mille guitares, les modestes guimbardes des instrumentistes cachés au fond des calices, celé-
braient la saison bocagère. Avril riait dans l'air; on sentait venir les tièdes ondées, cette pluie feuillue qui couvre les haies d'un manteau vert. La terre n'avait pas encore pris sa robe bigarrée, mais elle était déraidie ; elle s'échauffait.
Lorsque j'approchai de la montagne, lorsque je m'enfonçai dans la forêt, l'aspect changea.
Les sapins, toujours verts, m'enveloppèrent de leur tenture. Là-dessous ni printemps ni été, on y sent un caractère éternel. Toujours la mousse arborescente, moelleuse, couvre les places ombreuses d'un tapis où s'emboit la lumière ; toujours le sol uni va se déroulant sous la colonnade; toujours une atmosphère également éclairée, toujours cette grande paix, toujours l'air qui joue librement autour des troncs lisses et droits, dans la nef immense.
A mesure que je montais, à mesure que s'abaissait la plaine, mon regard glissait sous le dôme à de grandes profondeurs. Par les trouées j'apercevais en bas, bien loin, la vieille ville aux vieilles tours bourguignonnes ; après, à l'extrême horizon, les Alpes qui s'étageaient blanches, avec le mont Blanc, le géant, tranquillement assis sur leur tête.
Le bois était imprégné d'une fraîcheur que ne connaît pas la plaine ; on y respirait un air aromatisé, vif, qui serait crud si quelques rayons de soleil tombant aux places dénudées, parmi les framboisiers et les ronces, ne venaient l'attiédir.
Tout en cheminant, je pensais aux gens des Sources. Braves gens ! quoique singuliers. Le père, la mère, les fils, bons travailleurs, ne se mêlant guère avec le reste du monde, taciturnes, l'œil stupéfait, très-inteiligents quand il s'agissait de leurs affaires, mais se donnant peur du prochain et le tenant écarté.
Marguerite, la fille aînée, avait fait comme eux jusqu'à vingt ans. A vingt ans elle avait tout à coup quitté sa retraite; chaque dimanche elle descendait le bois, s'en allait avec la jeunesse, paries villages, et revenait tard.
Le père et la mère ne le prenaient pas à mal, au contraire; solitaires pour leur propre compte, volontiers ils poussaient leurs enfants dehors. Les fils n'osaient pas, ils se sentaient gauches, ils ne savaient, disaient-ils, comment parler aux filles. Marguerite avec ses vingt ans, sa grande taille, son grand air, ne s* embarrassait pas pour si peu*
Tout à coup, sans raison, elle cessa de sortir. Sa mère voulut lui parler de danses, en bas, au vallon ; elle pleura. Le père voulut l'y faire aller de force, elle se verrouilla dans son galetas.
Un soir que la jeunesse Tétait venue quérir, elle monta si haut dans la foret, elle en savait si bien les cachettes, que nul garçon, tout fin chercheur fût-il, ne la put découvrir. Le soir, à onze heures, elle rentra.
Peu à peu elle s'attrista, se renferma davantage. Elle filait à la fenêtre, sans regarder par les vitres; le printemps vint, elle filait toujours; point de travaux au jardin, elle qui les aimait tant. Elle lisait beaucoup, surtout dans la grande Bible.
— C'est cela! dit le père; ii lui ôta ses livres. Marguerite se lut; un instant la gaieté sembla lui revenir, ce fut un éclair. Elle s'assombrit, fila de plus belle, puis ne fila plus, ou guère, resta pensive, au £oin de la fenêtre, cessa de manger, et s'alita.
Midi sonnait comme j'arrivais aux Sources. Quelques abeilles, bourdonnant autour des ruches que soutenait une planche, devant la croisée, essayaient leurs ailes aux rayons d'avril. L'eau des fontaines
jaillissait et dansait avec un gazouillement clair, Dans Técurie, de temps en temps, la vache poussait de longues bramées, elle sentait l'herbe verdir à la plaine. Le chat, beau minet noir aux yeux limpides et doux, s'était établi sur le seuil de la grange, en un cagnard tout réjoui des feux du soleil. Une restaurante odeur de soupe rustique s'exhalait aux abords de la ferme. Il y régnait ce bon ordre, ce grand silence qui font monter au cœur des pensées de vie simple, qui ouvrent à Târne comme des trouées soudaines sur un pays inconnu, très-beau, très-bon, et qu'on côtoyé sans le savoir.
Au bruit que je fis en entrant, la mère sortit de la chambre ; elle me regarda sans mot dire, d'un air moitié surpris, moitié content; l'étonnement l'emportait; elle restait immobile, embarrassée. Nous échangeâmes les premières civilités.
— Votre fille est malade?
La figure de la mère se rembrunit : — Elle a trop été sur les livres.
— Elle m'a fait demander?
La mère, sans répondre, s'effaça pour me laisser passer et me suivit.
La chambre était basse, gaie, lambrissée de sapin. Il y avait deux rouets aux deux fenêtres, une table, des chaises de noyer bien cirées, une pendule à chemise de bois, avec un trou garni de verre par où Ton voyait passer et repasser le balancier. Un lit sans rideaux était à l'angle ; sur ce lit Marguerite.
— Je l'ai mise à la salle, me dit la mère : là-haut, elle serait trop seule.
On n'entendait que le bruit égal du balancier, avec un certain craquement avant la sonnerie, quand l'aiguille passait sur les quarts.
Marguerite avait ses habits : un jupon de laine brune; la laine des brebis, filée à la maison. Un mouchoir bleu à bouquets blancs était croisé sur sa poitrine. Seulement, contre l'habitude, au lieu du bonnet noir garni de dentelles, ses cheveux, laissés à l'aventure, ondulaient autour de ses joues. Le tablier manquait, signe de profonde perturbation morale, et les souliers aussi, qu'on voyait forts de cuir et de semelle, rangés tout contre le mur.
Marguerite était étendue sur le dos, pâle, ses grands traits se dessinant sur la paroi, ses yeux fixes regardant au plafoiKl, les mains nouées l'une à l'autre, Ce
calme avait je ne sais quoi de raidi, de révolté, presque de désespéré.
Je m'approchai d'elle.
— Vous souffrez, Marguerite!
Marguerite ne répondit pas.
— Voilà trois jours qu'elle ne mange rien ! fit la mère. A peine une goutte d'eau fraîche pour humecter ses lèvres et son front.
En effet, je remarquai une sorte de moiteur sur le front de la jeune fille, et que les mèches mouillées se collaient à ses tempes. J'essayai de lui prendre une main, les doigts se crispèrent.
— Vous êtes velue ; vous avez donc fait quelques pas, Marguerite?
Rien.
— C'est dans l'âme que vous souffrez, Marguerite! Marguerite tourna ses grands yeux qui seuls remuèrent et les arrêta sur moi.
— Vous avez désiré me voir?
D'un mouvement brusque, énergique, elle se leva, jeta ses pieds hors du lit et s'assit au bord.
— Vous vouliez me dire quelque chose?
Marguerite me regarda : —Je suis perdue! dit-elle
(Tune voix ferme, un peu strangulée, mais sans aucun éclat. C'était une pensée avec laquelle elle s'était mesurée, en face de laquelle elle vivait, dont elle savait la hauteur, dont elle savait la profondeur.
Un étrange sentiment s'empara de moi; presque de la joie. Cette jeune fille que possédait le souci de son âme, dans un âge étourdi par les plaisirs, dans un temps où nul ne se demande s'il en a une, cette jeune fille me paraissait bien plus sauvée que perdue; aussi d'un accent où vibrait l'espérance :
— Vous vous croyez perdue! c'est bon signe, Marguerite. Vous n'en resterez pas là, vous chercherez, vous trouverez.
Elle fît signe que non; puis d'un accent monotone, comme se parlant à elle-même, les yeux contemplant je ne sais quoi de vague, dans le vide :
— C'est fini! dit-elle. Je suis retournée au monde, je l'ai fait bien avertie, malgré Dieu. J'ai commis le péché irrémissible. Il n'y a plus de pardon !
— Que dites-vous , Marguerite ! bornez-vous la puissance de Dieu! Quelle créature ose proférer cette parole impie : il n'y a plus de pardon !
— Encore un péché! encore un péché! cria la
jeune fille en ramenant ses deux mains sur sa tête.
Je repris d'un grand calme : — Eh ! sans doute, encore un péché! et tant que nous parlerons, nous pécherons.
Elle restait dans cette posture désolée. J'écartai doucement ses mains, je parvins h en saisir une qu'elle me laissa.
— Marguerite, ne savez-vous pas que Dieu vous aime?
— Il m'aimait; je lui ai tourné le dos.
— Vous croyez en lui?
— Comme les démons.
— Vous regrettez de l'avoir offensé?
Elle ne répondit pas , m'arracha sa main qu'elle tordit,
— Les démons pleurent-ils leur faute, Marguerite?
— Hier ! s'écria la jeune fille qui poursuivait sa pensée sans s'arrêter à la mienne, hier, je pouvais être pardonnée.
Elle se leva, éperdue, la tête rejetée en -arrière, et commença de marcher dans la chambre h pas vacillants; je la suivais. Elle continua de sa voix
LES SOUKCES. 153
monotone que coupait de temps à autre un cri sauvage :
— Hier je pouvais être sauvée; je ne l'ai pas voulu.
— A présent, le voulez-vous, Marguerite?
— Trop tard, trop tard !
— Marguerite, au nom de Dieu! oui, vous êtes perdue, oui vous n'avez pas voulu ; mais y a-t-il un Sauveur au ciel, Marguerite?
— Trop tard , trop tard ! répétait Marguerite en scandant la phrase au bruit de ses pas inégaux.
— Ce n'est donc pas aujourd'hui la Pâque! ceux qui se réjouissent sur la terre, ceux qui chantent lkhaut dans les cieux sont insensés; Jésus mort est resté mort, n'est-ce pas, Marguerite!
Marguerite poursuivait sa marche cadencée en repétant à voix basse : Trop tard! trop tard !
Elle était d'une effrayante beauté, redressée de toute sa hauteur, chancelante, les mains tantôt projetées en avant d'un même geste tragique, tantôt enlacées, sa pâle figure dominée par la puissance du désespoir.
Alors une idée terrible traversa mon esprit ; je ne voulus pas l'admettre; je pressais Marguerite, je la
poussais,de retranchement en retranchement ; je lui montrais la croix de Jésus, je lui redisais les détresses de saint Paul et son cri de triomphe ; je m'indignai, je m'attendris, je pleurai; Marguerite ne m'écoutait pas ; à la fin, elle tomba sur le bord du lit, elle y resta muette.
J'y tombai près d'elle; le jour s'était fait, tout était bien fini ; Marguerite était folle, de cette épouvantable folie qui raisonne, qui argumente, qui est armée de logique, qui se complaît en ses abîmes !
Tandis que je me taisais, l'âme perdue en la contemplation de ce gouffre, Marguerite releva la tête, puis se pencha d'un mouvement gracieux, comme pour écouter. Son front s'éclaircit, ses yeux nagèrent dans la lumière, un céleste sourire épanouit ses lèvres. Joignant les mains au-dessus d'elle, en extase :
— Merci ! s'ôcria-t-elle d'une voix à faire tressaillir les anges ; merci! j'ai la paix! merci ! je suis sauvée ! Je verrai mon Dieu, Jésus m'a parlé, je suis à Jésus, à Jésus! — Elle essuyait ses tempes ruisselantes : — Est-ce bien moi? oui, c'est moi ; sauvée ! — Elle promenait des yeux étonnés autour d'elle; elle me vit:
— Je crois!... vous m'avez fait du bien. J'ai la foi, je l'ai là. — Elle appuya ses deux mains sur son cœur.
Je ne sais, mais cette explosion de bonheur ne dilata pas le mien. Cependant :
— Béni soit Dieu! lui dis-je. Et maintenant que vous voilà plus calme — les sourcils de Marguerite se froncèrent un peu — laissez le train des réflexions. Marguerite ! vous souffrez — elle secoua la tête — essayez de dormir !
Je lui dis de bonnes poroles, douces, affectueuses, comme on en murmurerait aux oreilles d'un enfant agité par la fièvre.
Écartant toute pensée d'incertitude, tout ce qui pouvait ébranler cette atmosphère chargée d'électricité , je l'établissais dans son bonheur comme en un état permanent, dont elle ne devait jamais sortir.
Je parlais encore que le visage de Marguerite s'altéra ; elle étendit la main pour me faire faire silence ; je me tus, elle se tint immobile un instant, puis avec un cri dont je n'oublierai pas la véhémence désolée :
— Il est là ! dit-elle en montrant du doigt le coin de la chambre. Elle se leva toute droite, les cheveux
hérissés, fit un pas en avant, l'œil fixe, la main toujours tendue :
— Il est là!
— Qui?
— Celui qui m'a perdue!...
— Vous êtes Sauvée, Marguerite, vous êtes sauvée! J'avais saisi son bras, je le secouais comme si
j'eusse pu la réveiller de son égarement. Elle ne me regarda même pas.
Sa mère se tenait assise, muette, comme hébétée.
— J'étais sauvée, je l'ai écouté, je suis perdue!
— Ce n'est pas vrai ! m'écriai-je d'une grande force. Marguerite leva le doigt.
— Chut! Dieu me parle! — Puis d'une voix trèsdouce : Ma fille... tu as douté! je t'avais pardonné, ma fille... mon enfant, pourquoi as-tu fait cela?
— C'est de la démence, Marguerite; c'est une tromperie du Méchant !
Marguerite reprit sa marche désordonnée. Cette fois je la soutenais; elle ne raisonnait plus; tantôt elle prêtait l'oreille aux sifflements du Satan persécuteur, tantôt elle écoutait cette fausse parole de Dieu, accents tendrement inexorables qui scellaient sur elle la
pierre de l'abîme. Elle avait des hurlements qui allaient presque jusqu'à la furie ; elle avait des larmes et des tendresses qui me faisaient fondre le cœur; elle avait des silences plus effrayants.
Pour moi, je ne pouvais parler; je ne pouvais que regarder au ciel de ce regard ardent, presque audacieux, mais où brûle tant de pitié, une telle véhémence d'amour et de foi, d'humilité sous la hardiesse, qu'il va droit au trône, chercher les meilleures grâces de Dieu.
Et puis, par un brusque retour, je me demandais si cette femme insensée n'était pas seule sage. Où était la folie entre elle navrée, les yeux noyés de pleurs, la poitrine battue de ses mains, et nous, légers, oublieux, nous les pieux, nous les rachetés, faciles à nous-mêmes, assourdissant notre âme de ce cri répété : Paix ! paix !
Non, mon Sauveur! tu n'es pas un Dieu de désespoir, tu es un Dieu de joie parce que tu es un Dieu de pardon !
Pourtant quelque chose comme un frisson passait dans mes veinés.
Cela dura tout le jour. Cette insensée qui voyait
Satan, qui entendait l'Éternel, qui pesait à la balance du dernier jour chaque mot échappé à ses lèvres, chaque pensée montée à son cœur ; cette désolée qui prenait au sérieux les terribles réalités de la Bible, n'oubliant que Jésus; cette pauvre femme égarée, malade, que je voulais consoler, moi de bon sens, bien assis en ma foi, elle me secouait jusque dans les profondeurs les mieux cachées.
Quand le jour baissa, Marguerite, anéantie, s'affaissa sur sa couchette. Le père avec les fils étaient revenus.
— Il vous faut descendre, dit la mère; tout également, on n'a plus besoin de vous.
— Vous enverrai-je un médecin ?
— Non. Le père a bien connu son mal... Elle a trop été sur les livres.
Je gênais la famille, il n'y avait rien à faire, ou plutôt ce qu'il fallait faire, je le pouvais en tous lieux. Le Dieu des forêts, le Dieu de la montagne, le Dieu de la plaine, le Dieu des cœurs angoissés est partout présent. ! Je me dévalai sous les sapins, j'avais besoin d'un fort mouvement. Un instant, à la lisière inférieure du bois, sur les premières assises étalées en face des
glaciers et des lacs je respirai le grand air libre ; je promenai mon regard sur l'étendue, je m'enivrai de lumière, je me rassasiai de cet ineffable calme des champs; puis je repris ma course le long des prés, parmi les terres labourées.
En bas, vers le ruisseau, sur un poirier sauvage, perché à la plus haute branche, fixant le soleil qui se couchait dans sa pourpre, ou plutôt la gloire mêlée d'orange et d'incarnat qui jaillissait à l'occident, un rouge-gorge se tenait, le cou gonflé, battant de l'aile. Le bruit de mes pas ne l'avait pas distrait. Il se baignait dans cette magnificence, il chantait son chant du soir; c'était un chant d'adoration, un chant d'amour, un chant d'espérance ; c'était une chanson confiante, ravie, une humble chansonnette toute brillante de petits cris de joie.; c'était un hymne rayonnant. La lumière l'inondait, il s'y plongeait tout entier; il chanta tant que resplendit l'horizon ; puis quand le soleil eut disparu de notre zone, quand la pompe de ses rayons se fut éteinte, le rouge-gorge, à tire d'aile, fut s'abriter sous le buisson voisin.
Je ne sais comment il se fit : la paix m'était revenue au cœur.
Pauvre, et de plus, laid comme on ne se le permet guère à moins d'avoir beaucoup d'esprit, or l'esprit lui manquait. •
Il avait pour père un rusé campagnard, cordonnier de son état. Le père, grand hâbleur, était ménétrier à ses heures de loisir ; il avait des yeux gris errant sous la paupière, une figure où l'on eût malaisément démêlé l'âme, quelque chose de changeant, de glissant, de fuyant comme le serpent sous les feuilles sèches. Avec cela dur chez lui, et la voix brève.
Les dimanches de pluie notre homme étudiait
un bouquin de Tan 1600, tout plein de formules à moitié médicales, à moitié magiques ; le grand Albert y avait plus travaillé qu'Esculape. Ses lunettes sur le nez il compulsait, il méditait, ce qui lui valut au village le renom de mège !. Un jour celui-ci, demain cet autre, venaient, nuit tombante, lui demander un remède tantôt pour la vache, tantôt pour la femme. On le payait d'un saucisson, plus volontiers d'une bouteille. Cela se buvait à la pinte 2.
Il fallait voir comme notre homme leur en contait, et quelles aventures! Garçons rossés, coups de carabine, broches cassées, balles dans le blanc, rien ne coûtait. Puis venaient les mystérieuses histoires de bétail ensorcelé, de fille énamourée, tant que les paysans le regardant bouche ouverte : — Il en sait, celui-là ! Et Ton hochait la tête.
Si notre homme n'était pas sorcier, il avait à tous les métiers une aptitude singulière : arpenteur, menuisier, charron, franc tireur, selon le besoin il faisait tout : — Il a un charme ! — disaient les autres.
1 Un peu moins que sorcier, un peu plus que médecin,
2 Cabaret de village,
tN PAUVRE GARÇON. ' 165
Le cordonnier laissait dire et souriait d'un rire sans bruit qui n'éclairait pas son impénétrable visage.
11 gagnait beaucoup, ne possédait rien ou presque rien parce qu'il mangeait tout à mesure. La faute, prétendait-il, en était à sa femme : Point d'ordre, point d'aisance, point d'avance, une gaupe ! Il ne se faisait pas faute de le lui dire, et la chétive créature, certaine, dès que la rencontrait le regard du maître, d'exciter sa colère, avait, outre une incontestable stupidité naturelle, cette hésitation, cette maladresse que donne un blâme perpétuel.
Elle se mouvait dans une atmosphère hostile ; son mari se moquait d'elle quand il ne la brutalisait pas. Elle avait le geste incertain, elle était incohérente, la peur de mal faire troublait son esprit, ses mains tremblaient souvent bien qu'elle fût dans la force de l'âge; son regard aussi vacillait, mais c'était une constante appréhension qui en ôtaitla rectitude.
Chez elle, — avait-elle un chez elle? il ne hfi était jamais arrivé de dire ma cuisine, mon lit! — Chez elle tout était en désordre et sale. Non qu'elle ne balayât, ou ne lavât, aux premières années de son mariage surtout; mais elle n'avait pas d'idée; elle
manquait de ce calme qui permet d'ordonner les actions. Ses pensées, toutes inachevées, tourbillonnaient dans sa tête comme agitées par un grand vent. A mesure que s'amassaient les années, son activité s'abattait ; ce n'était pas la réflexion qui lui venait, c'était le découragement qui la gagnait.
Sans s'en rendre compte, elle avait vaguement compris que moins son mari la voyait plus elle avait de paix; elle ne remuait que juste ce qu'il fallait pour son ménage.
Le matin elle se traînait à la fontaine, en vieille coiffe, en vieille casaque, en vieux jupon ; elle y puisait son eau, elle y lavait mollement ses pommes de terre, elle rentrait, mettait son dîner sur le feu, promenait d'une main languissante le balai de sapin dans la cuisine. Quand elle entendait la voix du maître, elle laissait courir l'eau, choir le balai; puis, sa besogne faite, elle s'accroupissait sur la pierre de l'âtre, au coin le plus obscur, et restait là des heures entières.
Dans la chambre siégeait le patron, parmi ses cuirs ; il tirait le fil, et la regardait d'un mauvais œil, en dessous de ses lunettes» lorsqu'elle osait franchir
le seuil. Elle s'y hasardait le moins possible. Tel était le ménage.
Au milieu croissait un fils.
Le père, fort liseur, prétentieux, l'avait voulu nommer Ulysse. Jamais disparate si choquante ne coiffa nouveau venu sur la terre. Le père, déçu dans sa femme, faisait grand fonds sur son fils : il serait ceci, il serait cela, il en ferait un habile homme, il en ferait un monsieur ! — La mère, elle, le fit à son image.
Lorsqu'il eut l'âge de gamin, c'était une tête ébouriffée, percée de deux yeux écarquillés, sans fixité, sans couleur, effrayés comme ceux de la mère, incertains comme ceux du père. Il y avait dessous le plus inconcevable nez en trompette que l'on pût voir, une bouche qui serpentait d'une oreille à l'autre, le tout monté sur deux jambes cagneuses qui n'en finissaient pas, avec un corps mal bâti, et des bras dont l'adresse eût seule pu faire pardonner la longueur. Ils eussent été plus courts que des ailes de pingoin, ils n'eussent pas été plus gauches.
Seulement, la tenait-il de son père, la tenr it-il d'une certaine candeur native, Ulysse avait une imperturbable assurance à tout ce qu'il faisait. Il faisait tout mal,
c'est vrai, mais il faisait tout de bon courage. Prenait-il une écuelle, deux fois sur cinq il la cassait ; remuait-il une chaise, il la laissait tomber; allumaitil le feu, il soufflait les cendres dans la marmite; essayait-il de fourrager la vache, il lui aurait de sa fourche crevé l'œil si la brave bête, qui le connaissait d'enfance, ne se fût vilement détournée. Rien ne le démontait, et lorsque le père, hésitant à reconnaître chez son fils le fait d'une maladresse invétérée, bourrasquait, lui envoyant de son établi double et triple décharge d'épithètes peu choisies; Ulysse le regardait d'un air ébahi, dandinait le pied, haussait l'épaule d'un geste qui n'était qu'à lui. et s'épanouissait d'un gros rire de Jocrisse.
A l'école il n'avait pas meilleure chance. lise cotte, disait monsieur le régent; du verbe cotter, — fermer, — en usage chez nous. Ulysse cotte, puis à grand'peine décotté devant les lettres de l'alphabet, se recottait de plus belle devant les syllabes. Des syllabes aux mots, l'abîme resta toujours béant.
Pour l'arithmétique, il en allait tout de même. Ulysse savait bien qu'une pomme et deux pommes font trois pommes; que lorsque des trois le fils
du cabaretier en prenait deux, il ne lui en restait qu'une; mais l'opération, traduite en chiffres, le laissait abasourdi, bouché, cloué. Il considérait de ses yeux inquiets les signes blancs sur la planche noire, il se balançait sur Tune et sur l'autre de ses indéfinissables jambes, il écrasait la craie entre ses doigts qu'il se promenait après sur le visage, l'école entière éclatait et monsieur le régent mettait Ulysse à genoux, derrière la porte.
Les meilleurs dimanches, il les passait en fourrière. Et quant au catéchisme, quant à ces belles réponses d'une haute abstraction qu'il s'agit de réciter sans broncher, Ulysse ne dépassa jamais la première moitié de la première phrase. Il est juste de dire qu'il la répétait cinq fois, dix fois, qu'il l'eût répétée vingt, trente, irrémissiblement accroché au même endroit, si monsieur le régent n'eût, d'un revers de sa main, rompu le charme.
Le père disait : Cela viendra, il n'est pas bête, allez !
Entre la grande règle de monsieur le régent, règle carrée qui s'abattait tantôt sur ses doigts, tantôt sur son dos ; entre les bourrades illustrées de coups de
pied que lui octroyait monsieur son père, Ulysse croissait, mais cela ne venait pas.
Il en demeurait où il en était, borné, sachant en perroquet le peu qu'il savait, pas méchant, content de lui, confiant aux autres, et relevant le nez, un peu de travers, de l'air d'un garçon qui, s'il voulait, ferait la nique à tout le monde.
Le père sentait poindre une horrible appréhension que son fils ne fût un nigaud. Il tenait ferme pourtant, par orgueil d'abord, puis par un instinct d'affection presque animale. Il se connaissait; du jour où il n'espérerait plus rien d'Ulysse, de ce jour-là il le haïrait ; celte idée lui répugnait ; il se cramponnait à l'illusion. Seulement il regardait sa femme d'un œil plus louche.
La mère, elle, aurait volontiers aimé son fils. Hélas! le ressort était brisé; quand on le battait, elle souffrait d'une souffrance passive qui n'allait jamais jusqu'à prendre parti pour lui ; c'était tout.
Le père doutait encore, que parmi les petits camarades la stupidité d'Ulysse était chose acquise. On s'en amusait, on en faisait plâtre, sans le trop tourmenter,
parce qu'il y allait de franc jeu. Plus on le daubait, plus il avait de joie ; il croyait tout d'une candeur merveilleuse ; toujours de bonne humeur, riant aveo les drôles lorsqu'il était berné. La jnauvaise chance, il la prenait comme elle venait, et le plaisir de même. Point de bonne fête sans Ulysse. On l'appelait, on le mettait en tête de la troupe, flanqué de deux gamins qui lui en faisaient voir long. Ulysse nageait dans la félicité; il se croyait le plus fin, le plus adroit, il se croyait beau, brave, tout ce quon voulait. Sa vanité n'avait rien d'hostile. Elle ne venait pas d'orgueil, elle venait d'une confiance sans bornes, d'une ignorance sans/ fond, d'une ingénuité innée qui persistait à travers tous les dégrisements. Attrapé hier, Ulysse était sans rancune, tout prêt à recommencer demain.
Lui en fit-on faire, des tours, dans la cour du vieux manoir, parmi les filles et les garçons? Y en eut-il là des risées ! Jours heureux pour Ulysse, jours glorieux ! 11 fallait le voir, quand il entrait, perché sur ses échasses, tirant le pied, répondant d'un rire de canard muet à la gueulée qui l'accueillait.
— Viens voir ici, Ulysse, viens voir ! on a besoin de toi !
Ulysse s'avançait.
— Il n'y a que toi pour ça faire!
C'était la pyramide humaine. Ulysse, guindé, lui troisième, sur les épaules des chenapans; ballotté, secoué par les gars qui lui criaient : Tiens-toi bien ! après d'incroyables contorsions pour garder l'équilibre, tombait en sac de plomb, se frottait les genoux, les coudes, puis regardait les drilles qui se pâmaient, et disait : — Tout de môme! si j'avais voulu !
C'était une pièce de monnaie au fond d'un seau d'eau : — Ramasse, Ulysse; il n'y a que toi, nous n'y pouvons rien, nous? Vois-tu, comme cela, avec les dents; ouvre les yeux, bouche-toi le nez et les oreilles !
Ulysse plongeait résolument, puis, envahi par l'eau froide, cabriolait, éternuait, secouait la tête, arrosait à dix pas les curieux, tout décidé d'y revenir cent fois si l'on eût voulu.
C'était la course. Qui n'a pas vu courir Ulysse, sur ses
grandes jambes disloquées, le cou tendu, pagayant de ses deux bras, n'a rien vu.
Puis on lui disait : — Ulysse! va voir embrasser la plus belle ! — Ulysse y marchait droit; sauve qui peut général, une grêle de taloches ! Ulysse était persévérant, les gifles ne l'inquiétaient guère, il en avait l'habitude, il eût couru trois heures comme cela, certain d'aboutir, si on ne l'eût arrêté.
11 y avait de la malice chez les gamins, et beaucoup ; il n'y avait pas de méchanceté noire. Ulysse n'était l'ami de personne; nul pourtant, de propos délibéré, n'eût voulu lui faire de mal. Il accrochait un tas de mauvais coups, c'est vrai ; on risquait sa peau sans y trop regarder, mais lui-même n'y regardait guère. Sans ce je ne sais quoi d'obtus qui faisait d'Ulysse presque un imbécile , il y aurait eu chez lui ce qui fait les héros : indifférence à la douleur, suprême confiance, persévérance infatigable, ce quelque chose de simple etde résolu qui va droit au but, àtravers le fer ou le feu.
Pauvre Ulysse ! il s'amusait bien ces beaux jours de dimanche, ces beaux jours d'enfance, dans cette belle cour ; toujours en scène, et quand il ne l'était pas,
sautant avec les autres d'un même entrain.
Parfois, en juillet, il venait de la montagne de ces coups de Joran qui balayent le sol, qui font pirouetter les feuilles, qui tordent les arbres dans les vergers, qui jonchent le pré de pommes vertes. Quelle picorée ! et pendant qu'on ramassait, qu'on croquait, qu'on se réjouissait, les cheveux au vent, des furies de la tempête et de tout ce qui fait aventure, l'ouragan ployait les branches immenses des platanes ; elles montraient, en se renversant, le revers blanchâtre de leurs feuilles, la tempête moirait en sifflant les grands dômes de verdure, la cour retentissait de.folles clameurs.
En juin, quand les vaches partaient pour la montagne, c'était bien une autre affaire.
On les entendait venir de loin, les troupeaux; de loin dans le sentier, de loin sur la route, tout à l'entour du clos. Le carillon des toupins1 à voix grave, les cloches argentines, les fortes yolées des bergers, ces cris à longue tenue Répandaient par les airs en
* Grosse cloche qui a la forme d'une tulipe renversée. Il n'v en a guère qu'une dizaine par troupeau de cent vaches, on les suspend à leur cou pour monter la montagne et pour en redescendre; lestoupins s'accrochent au chalet le long d'un soliveau. •Si quelque mauvais plaisant les met en branle, tout le troupeau reprend les sentiers qui conduisent à la plaine.
se rapprochant toujours. Les petits garçons se pré-^ cipitaient à l'entrée du village, ils s'y groupaient, vers la pinte; c'est là que s'arrêtaient les fruitiers pour boire un coup et se donner vigueur ; car le soir vient et le mont n'est pas commode à grimper sur la minuit, avec soixante à cent vaches derrière les talons !
Pendant que les vacfiers boivent, les gamins gardent le troupeau : — Ulysse ! à toi le grand fouet, tu tiendras le taureau !
Ulysse y marchait, sans peur.
Les voici, les voici ! la plus belle vache devant, son gros bouquet sur la tête, le toupin au cou, pendu par le collier de cuir aux antiques broderies, à l'ccusson cantonal : Liberté! patrie! Elle mourrait la belle vache, on l'a vu, elle mourrait si les fruitiers, pour les mettre à quelqu'autre, lui étaient le collier, lui étaient le toupin ! Aussi comme elle s'avance, grave et superbe, à pas lourds, à pas mesurés !
Voici les vachers, sérieux, de noble mine. Ils ont quitté le vallon, ils ont quitté le chez-soi ; il leur ennuyait de la montagne, des hauts pacages, des longs crépuscules, de la grande vue sur le bas pays et sur
les Alpes ; ils languissaient après la vie aux libres allures, après les fortes traites, et les fromages et tout ce train de là-haut !
Voici le mince bagage sur un chariot ; la chaudière au milieu. Tout le troupeau suit, les blanches, les noires, les rouges, les bariolées ; devant ont passé les chèvres, elles sont depuis quelques jours sur le mont.
D'un air capable les garçons s'amassent autour, et pendant que se rafraîchissent les fruitiers au cabaret, ils yolcnt à leur tour, gourmandent, tarabustent le troupeau jusqu'à ce qu'un des vachers, debout sur le seuil, de sa puissante voix : — Les laissez-vous? y veux-je aller, moi.
Ulysse n'échappait pas quelque bourrée, quelque cornée; c'est égal, il revenait fier, heureux, levant le *nez d'un air vainqueur.
Son père le voyant ainsi reprenait courage.
Et l'automne ! saison de bombance ! plus d'école, des fruits partout. •
Il y a, quand vient septembre, de ces jours dorés que n'amène aucun autre mois. Le soleil est blond,
quelques fraîches rosées du matin ont reverdi l'herbe, elle est à raz coupée ; on ne trouve plus guère de fleurs, excepté le pâle colchique , mais on peut marcher partout, à travers tous les prés. Aucune moisson debout, aucun chanvre, ni foins, ni luzernes; l'œil glisse sui* la verte étendue, le pays entier lui appartient. L'air est léger, des rayons d'ambre pénètrent la ramée, le feuillage lui-même, qui ne se teint pas encore d'écarlate, a quelque chose de plus fin, une épaisseur moins intense; on dirait que la nature entière s'idéalise. Quelques moucherons nés d'hier et qui mourront demain exécutent dans l'atmosphère éthérée une danse dont les ondulations sont pleines de mystère. Au pied des pommiers, au pied des poiriers s'amassent en tas les pommes rouges, les pommes blanches, les poires aux teintes orangées.
C'est alors que se régalait Ulysse. Le père ne possédait ni champs, ni vergers, mais les camarades étaient là, ils tendaient quelques pommes à Ulysse, véreuses ou non, il n'y regardait pas de si près.
Puis venait Octobre. Comme elles étaient montée? les vaches redescendaient. Ce n'étaient plus les tièdes nuits par lesquelles elles avaient gravi le mont, alors
qu'éclairait la lune, que les cythises avec la rose et la tulipe fleurissaient leur tête cornue, alors qu'on entendait dans les ténèbres serpenter et retentir à toutes les distances cloches, toupins et yolées. Non, mais les vaches qui avaient eu froid là-haut, les derniers jours surtout, qui, l'été fini, avaient fait maigre * pitance, se répandaient dans les prés, tordant l'herbe à larges bouchées, soufflant de leurs frais naseaux sur les plantes friandes. A mesure qu'elles allaient de l'une à l'autre, qu'elles se frottaient aux vieux arbres, qu'elles s'arrêtaient pensives pour regarder pardessus la haie, puis qu'elles se remettaient à brouter d'un pas égal, les clochettes tintaient et retintaient. On avait ôté les gros toupins, ils attendaient, pendus au galetas, la saison prochaine. D'un horizon à l'autre la campagne retentissait de cette agreste musique; le vallon répondait à la colline; dans les réduits les mieux cachés, entre les roches, h la lisière du bois sonnaient les sonnailles ; il en naissait des mélodies sauvages, inachevées, dont les notes dissonnantes se perdaient dans les vapeurs de l'air, se noyaient dans un fond de large, d'immense harmonie.
UN PAUVRE GâUÇON. 179
Alors les boëbes * sont de requête. Chacun, pour une pièce de cent sous, plus une paire de souliers quand le patron est généreux, mène paître le troupeau durant la courte saison d'automne.- Une vache, deux ou trois, quelques moutons derrière et derrière les moutons un garçon, blondin, joufflu, tête nue, la sœur ou le frère plus petit courant après lui, voilà ce qu'on rencontre dans tous les chemins.
Au pré on fait un feu, un beau feu clair qui pétille, fume et flambe. On pratique sous terre quelque cachette où Ton enfouit, pour les en retirer demain, les carottes jaunes laissées sur le champ. Au fin sommet d'un arbre, à la plus haute branche, on avise une poire, croquante, juteuse rien qu'à la voir.
— Ulysse! Ulysse! voilà ton affaire! Avante-là, mon garçon !
Ulysse n'a de sa vie grimpé quoi que ce soit sans tomber raide, tout de son long, plus ou moins cabolé ; peu importe, il ira.
— As-tu peur ?
Ulysse lève les-épaules, prend son élan ; on le sou-
i Petit- garçon, du mot allemand bùbe.
tient, on le colle h l'arbre, on le hausse, on le pousse, on le lance : — Courage, hardi, tu y es ! — Puis on le lâche ; le voilà par terre, sur le dos, ses grandes jambes avec ses grands bras télégraphiant en pattes d'araignée. Les autres se roulent dans l'herbe et rient à plein gosier.
C'est égal , c'était le bon temps d'Ulysse. Il eut comme les autres son enfance joyeuse, semée de souvenirs charmants. Pour lui comme pour eux il y eut du soleil, des pommes, de belles dimanches, quelques coups de plus, et encore !
Les moqueries, il ne les voyait pas ; son infériorité, il ne la sentait pas ; les brutalités du père, il ne l'avait jamais connu différent; l'apathie souffreteuse de la mère, il ne s'en rendait pas compte. A mesure qu'il grandissait, à mesure qu'elle s'affaiblissait, il faisait ce qu'il pouvait pour elle. Il portait son eau, fendait son bois; elle lui disait : — Tu es pourtant gentil ! — Il le croyait ; cela dura quelques années.
Quand il prit ses quinze ans, avec eux un surcroît de gaucherie, sa vie commença de changer. La lai-
(leur s'accroissait avec la taille. Ulysse devenait démesurément grand, démesurément maladroit, démesurément retardé.
Les camarades qui s'étaient faits plus âgés s'étaient faits plus méchants; ils engageaient Ulysse dans de pires expéditions. Le régent, depuis longtemps, avait abandonné l'entreprise. La mère s'étiolait, s'effaçait de jour en jour. Le père était plus cassant, plus dur; une expression farouche passait quelquefois sur son visage ; jamais un mot d'affection, pas même une parole indifférente; ou il se taisait ou il tonnait. La mère n'avait pas assez d'initiative pour consoler son fils ; elle l'aurait eue que l'énergie lui aurait manqué; l'idée ne lui en venait même pas. Le père à l'établi, la mère à la cuisine, le fils repoussé de la chambre à grands renforts de jurons; mY pour ce qu'il faisait parce qu'il le faisait mal, crié pour ce qu'il ne faisait pas parce qu'il avait omis de le faire, voilà l'intérieur. D'ordinaire Ulysse se pelotonnait au coin du foyer, près de la mère, les genoux remontés le long de ses oreilles, plus haut que sa tête, les mains cherchant quelque tison dans les cendres.
Enfin, et cela ne tarda guère, le père comprit qu'il
avait pour fils un être inepie, au-dessous da i'tklioîon moyen, au-dessous de l'échelon inférieur; un fils qui ne savait rien, qui ne saurait rien, qui n'était bon à rien ; un garçon dont les autres riaient et dont ils avaient le droit de rire ; un niais, la fable du village, son fils, à lui !
Cela fut court, clair et décisif. La chose une fois prouvée, le coup reçu, d'un mouvement inexorable comme un fait, le père se mit à détester son fils. Il n'y eut ni remords ni retour. Comme il était le maître, il l'accabla. Travail au-dessus de ses forces, maigre nourriture, rarement à sa faim ; rudes châtiments appliqués de main robuste, en toute occurrence, Ulysse désormais n'eut pas d'autre régime. Cela se fit sans préméditation, naturellement, et comme une chose qui va de soi.
Mal venu, mal traité, rebuté de tous, sauf des camarades qui le faisaient servir à leurs jeux, Ulysse avait bien perdu de sa confiance naïve. Pourtant quand ils y prenaient peine, les garçons du village parvenaient à réveiller en lui quelques parcelles de l'ancien esprit d'aventure. C'étaient alors des prouesses à défrayer toutes les veillées d'hiver.
Tantôt on remmenait au cabaret, on le grisait, on le lâchait aux jambes de quelque batailleur et on le rapportait demi-mort ; tantôt oiilui persuadait d'aller, le soir, chanter sous les fenêtres de la plus riche fille •le l'endroit; le père de la belle, qui ne badinait pas, ie bûchait d'importance, les garçons détalaient, Ulysse revenait la tête fendue. D'autres fois on l'embarquait dans quelque mauvaise affaire avec les mcsseliers*, avec les municipaux ; la mine éventée on décampait, le leur laissant aux mains ; l'ire officielle tombait sur le malheureux, les amendes pleuvaient, le père maniait son terrible gourdin. Ulysse, épouvanté, s'allait cacher au fond du hangar, dcrritTe les fagots; a peine si la mère osait lui garder un reste de soupe froide.
Alors, comme il s'était fait une lumière dans l'esprit du père, il se fit une clarté dans l'intelligence du fils. Un vague sentiment de son infériorité le saisit, rien de net, mais une sorte de découragement de luimême, une sorte d'appréhension de se trouver avec les autres. La conscience de sa laideur lui vint con-
4 Gardes champôtrea.
fuse, puis croissante, jusqu'au moment où il comprit à quel point il était mal bâti, grotesquement fait, d'une laideur inexorable, ridicule, d'une laideur écrasante et sans appel.
Ce fut le premier pas, les autres suivirent rapides. Il se vit gauche, il se vit bête, plus qu'il ne l'était en réalité. On eût dit que la douleur développait son esprit, qu'il recevait une âme pour souffrir. Il se vit repoussant, il se vit dédaigné ; toute sa vie se déroula devant lui comme une mauvaise farce dont il était le bouffon.
Il ne se perdait pas en analyse ; la tristesse montait, elle le submergea.
Ulysse devint morne, sauvage; il se glissait le long des maisons, fuyait ses compagnons d'autrefois, et sa^ tâche accomplie, grimpant en son grenier, s'y couchait sur son grabat et se perdait dans la contemplation de sa misère.
Plus de sourire, plus d'assurance ; un incommensurable malheur l'envahissait. Il n'avait de colère ou de haine contre personne, seulement il se répugnait profondément à lui-même.
Grande infortune que de se voir emprisonné dans
sa laideur, dans sa stupidité ; de sentir qu'on est un objet de dégoût pour les autres, et que les autres ont raison. C'est une souffrance voisine de l'égoïsme, qui souvent y mène. Honni des hommes, on se prend à s'idolâtrer ; faute de nobles émotions on se rabat sur les grossiers plaisirs.
Il n'en fut pas ainsi d'Ulysse.
Quand il eut bien compris qu'il était un être manqué, que nul ne l'aimait, que chacun se riait de lui, qu'il n'y avait pas à en revenir ; quand il eut bien touché ses bornes, de toutes parts; souverainement détaché de soi-même, il s'affaissa comme s'était affaissée sa mère, mais avec la conscience de ce qu'il était, de ce qu'il souffrait.
Avec les illusions s'était éteifit le soleil du pauvre Ulysse. On eût dit un froid brouillard d'automne ; if restait glacé.
Autrefois, après les bourrasques paternelles, il se secouait, s'en allait courir le village, quérir d'aulres coups, et revenait distrait. Maintenant il n'y avait plus de ressort, plus d'incidents; tout s'était effondré. Les jours d'Ulysse se succédaient solitaires , égaux en malheur. Le désespoir ne le prit pas, non,
il eût fallu de l'énergie; mais un marasme qui fit promptement déchoir le corps.
Le père s'irrita de l'inaptitude croissante du fils. Affaibli, Ulysse devenait plus maladroit. La hache, la houe, ce que son père lui mettait aux mains échappait plus souvent à ses doigts débiles. Les colères du père, qui longtemps avaient glissé sur la fibre inerte du fils, les paroles injurieuses, les mauvais traitements s'enfonçaient dans sa chair, dans son cœur, et y laissaient de profondes empreintes. Il ne demandait d'affection à personne, il ne se sentait droit à la bienveillance de qui que ce soit, il ne lui vint jamais en pensée de réclamer la pitié du père, mais il s'en allait mourant de la disette de toutes ces choses.
Parfois, lorsque l'angoisse était trop forte, qu'il perdait pied, il regardait sa mère. Il lui semblait que d'elle aurait dû venir le secours; non qu'il s'enhardît assez pour s'expliquer avec elle, pas môme pour lui adresser une caresse, cette parolo muette de ceux dont les lèvres sont fermées; pourtant un secret instinct lui disait de chercher là.
La mère étonnée le considérait à son tour, elle
voyait bien que cela n'allait guère, qu'Ulysse se faisait taciturne, qu'à certains moments des larmes lui roulaient dans les yeux, qu'il était blême, qu'il avait peine à marcher, que les bourrades du père l'effrayaient, lui, si dur aux tempêtes ; mais elle n'analysait rien; effarée, elle jetait un coup d'œil sur son mari, elle se ratatinait, elle reculait instinctivement, et murmurait: Faut prendre patience, mon valet l, faut prendre patience.
Le mal s'aggrava. Les brutalités du père, une nourriture insuffisante, la solitude, les détresses du cœur minèrent vite ce pauvre corps qui déjà n'avait pas trop de vie. La fièvre le brûlait le soir, il était glacé le matin. Jamais une goutte de vin pour le réchauffer. Ni la mère ni le fils n'eussent été assez hardis pouf étendre la main, aux repas, vers la bouteille du père. Des plaies, livrée de l'extrême misère, vinrent achever l'œuvre du marasme. Il fallut abandonner le travail. Le père ne dit rien, il voyait bien que son fils souffrait; il s'endurcit d'autant. A peine si Ulysse,
* IVom d'amitié donné au fils encore enfant.
oisif par force, inutile, osait, deux fois le jour, descendre l'escalier de son réduit, se glisser dans la cuisine, s'asseoir aux repas. Un peu dégourdi vers l'àtre, au coin le plus obscur, il remontait péniblement. Il passait des heures, immobile, sans distraction, sans consolation, repoussé du passé par des souvenirs amers, repoussé de l'avenir par des terreurs vagues, affaibli, affauti, sans murmure, sans révolte, regardant, perdu dans cette indéfinissable rêverie, ou le jour blafard qui lui arrivait par les vitres ternies, ou les parois dénudées de son taudis.
Personne au village ne s'apercevait qu'Ulysse manquât. 11 s'était insensiblement séparé de la jeunesse, on avait pris l'habitude de le laisser tranquille, puis ne le voyant plus, on l'oubliait.
Il avait fait comme font les bêtes fauves, il s'était mis à l'écart pour mourir.
La mère suivait d'un œil ahuri les progrès de la maladie. Un jour que le père était en journée* elle monta vers Ulysse et lui demanda tout bas ce qu'il avait :
— Je souffre, dit Ulysse d'une voix terne,
UN PÀtJVUE GARÇON. 189
La mère s'inquiéta, elle s'approcha, la maigreur de son fils lui donna de l'épouvante, ell&écarta la toile grossière de la chemise, découvrit la poitrine, vit les ravages, poussa une sorte de gémissement contenu, puis descendit, rapporta du vinaigre, quelques linges en haillons et se mit à panser son fils. Chaque jour elle le fit en cachette, guettant l'heure où le père allait au cabaret. Ses mains étaient maladroites, l'appareil sordide; mais quel bien cela faisait à Ulysse, comme il attendait le moment, comme il écoutait les pas furtifs de sa mère sur l'escalier de bois !
Dans le même temps, à peu près, il arriva que le pasteur, que les maîtres du manoir s'informèrent d'Ulysse et pourquoi on ne le rencontrait plus.
Dès qu'on le sut malade, on le vint voir; sans grand espoir de lui faire plaisir, d'en rien tirer ou de lui communiquer qijoi que ce soit ; une nature si stupide ! Pourtant il souffrait, il le fallait soulager; pourtant il avait une âme, il la fallait consoler. On fut effrayé de son délaissement, effrayé de son mal; bien des secours arrivèrent. Ulysse remerciait, stupéfait, tou~ jours retiré en soi-même. Il ne se livrait pas, il sen-
tait qu'on avait compassion, cela ne le réconciliait pas avec son individualité repoussante. Au contraire, sans en avoir conscience, il restait plus abattu.
Alors on lui parla de Dieu, du Sauveur. Ulysse écouta d'un grand sérieux, l'air pensif, comme ébahi de ces choses nouvelles; mais il ne disait rien. Seulement, lorsque ceux qui lui parlaient ainsi frappaient à la porte de son grenier, il se levait d'un élan que trahissaient ses forces et leur allait vitement ouvrir.
Cela se répéta souvent. Puis, un peu lassitude de discourir dans le vide, un peu sentiment de l'incapacité humaine, on eut recours au livre de Dieu. Sans trop savoir ce qu'il en saisirait, on essaya de lui lire quelques chapitres , dans les Évangiles , dans les Psaumes, l'histoire des patriarches, surtout la vie du Seigneur Jésus. On ne faisait guère de réflexions ; deux mots ou trois, courts, simples; plus n'aurait servi de rien. Insensiblement le front d'Ulysse s'éclairait, ses yeux se ranimaient, sa physionomie se réveillait, je ne sais quel contentement intime, pas la stupide satisfaction de jadis, quelque chose d'humble, de réservé, de noble, oui, de noble, s'épanouissait sur
son pâle visage. Une fois ou deux il adressa d'une voix paisible, ni timorée, ni hardie, des questions qui étonnèrent les visiteurs. ,
Cela fut en progressant, comme Je jour lorsqu'il croit au matin ; d'une marche égale, royale, ainsi que Dieu fait quand il fait. Il n'y eut pas de nuage, ce soleil ne recula point. Ni doutes, ni frayeurs, ni beaucoup de luttes. L'Évangile dans sa plénitude pénétra tout d'un coup, avec toute sa beauté, avec toute sa force, avec toutes ses tendresses dans ce cœur déshérité de bonheur. Ce cœur resplendit.
Jésus avait rencontré par le désert cette âme défaillante, il ramassa ce pauvre enfant et le prit dans ses bras. Jésus était le premier qui l'eût aimé. Aussi, comme Ulysse reconnut sa voix entre toutes; elle lui entra dans l'âme, et il suivit Jésus. Contester, imaginer autre chose ! Ulysse ne le pouvait pas plus que ne l'aurait pu Moïse, sur la sainte montagne, alors qu'il vit passer la bonté de Dieu.
Il avait écouté, il avait cru, puissamment, de son être tout entier. Il aimait sans bornes ce Jésus qui Pavait appelé par son nom, par son nom bafoué, et qui lui avait dit : Mon fils, donne-moi ton cœur. Il y avait
dans sa foi je ne sais quelle candeur printanière. On y voyait refleurir, mais comme ils refleurissent sous le doigt du Seigneur, ces dons de confiance, de naïveté, qui jadis s'épanouissaient, lueurs égarées, dans son incomplète nature.
Jésus n'était pas pour lui cette abstraction, ce grand prophète, ce Dieu mort pour nous à l'extrême horizon des âges, habitant haut dans son éternité; ce philosophe encore ou ce législateur habile que tant de gens parmi nous, et des plus sages, connaissent seul sans se douter qu'ils ne le connaissent pas. Jésus était son créateur, Jésus était son sauveur, expiré hier, sur la croix, en.des souffrances atroces, pour lui : un brigand ! comme il s'écriait dans son énergie !
Et ce Jésus victorieux, sympathique, son ami, venait, durant de longues heures, s'établir à côté de lui, dans son galetas. Il n'osait rien dire ou presque rien aux autres hommes, mais à Jésus! Les autres avaient pitié, c'étaient de braves personnes, Ulysse ne méritait pas la peine qu'elles prenaient pour lui ; mais Jésus! Jésus qui avait eu faim, qui avait eu froid, Jésus qu'on avait insulté pendant toute une sombre nuit de Pâques, Jésus qui touchait de sa main les lépreux ;
Jésus, c'était son frère en même temps que c'était son Dieu; avec Jésus il ne se gênait pas.
Ulysse ne s'était jamais beaucoup plaint; maintenant il ne se plaignait plus. A peine pouvait-on lui arracher un mot sur les maux qui le dévoraient. Il avait reçu les promesses de la Bible avec la confiance d'un enfant qui entend parler son père. Il les sentait tout proche. Espérer, entrer dans le paradis de lumière, voir son Dieu, étancher sa soif, posséder les félicités inénarrables, d'éternité en éternité, pour lui c'était une même chose, et facile, et comme faite.
Tant qu'il put se soutenir on le vit se traîner dans son taudis, paisible, pensif, le regard ailleurs : — Bientôt je m'en vais ! disait-il; puis il s'asseyait au bord de son grabat, et tant de joie brillait sur ses traits, le peu de mots qu'il prononçait vibraient si fortement, il possédait Jésus d'une façon si royale qu'on se sentait abattu devant cette chétive créature ; abattu, humilié, et qu'on adorait Dieu parce que la main de Dieu était là.
Ulysse avait grand hâte de partir; toutefois point d'impatience : — Quand il trouvera à propos, i\ viendra! disait-il; ou encore, de son air confiant,
parlant à la mode du village : — II veut assez venir!
Le père ne le voyait plus ; Ulysse ne pouvait pas descendre, le père ne montait pas. Quelques-uns, ceux qui avaient courage, entraient vers le cordpnnier au sortir du galetas : — Votre fils est bien malade ! Point de réponse. — Il a bonne patience ! Rien. — Si vous lui... — Un regard froid, sec, coupait la parole sur les lèvres,
La mère s'était prise à aimer son fils de tout ce qui lui restait de forces. Elle ne comprenait pas bien ce qui s'était fait en lui, mais elle avait besoin de le voir, de l'entendre. Quand il lui parlait de Dieu elle l'écoutait d'un grand effort d'attention, quand il priait elle se mettait à genoux près de lui. Elle entrait tout doucement dans la zone éclairée où se tenait son fils, elle recevait de la joie par transmission, un bonheur de seconde main comme les clartés de la lune, mais qui pourtant lui venait de Dieu. Elle trouvait qu'il y faisait beau, elle s'y sentait bien, elle eût voulu qu'il en allât toujours ainsi.
Mais le pauvre garçon avait assez souffert.
Un soir il embrassa sa mère d'un cœur content ; il lui dit :
— Mère, si voulez qu'on soit ensemble vers le bon Dieu, il vous faut le croire !
— Oui ! fit la mère ; elle avait l'air saisi.
— Dites au père de monter.
— Au père! répéta la mère effrayée.
— Allez, mère.
Ulysse n'avait pas coutume de lui parler ainsi. Elle alla tremblante, descendit l'escalier en se tenant à la rampe, ouvrit la porte de la cuisine, celle de la chambre, et resta sur le seuil. Cela dura quelques minutes; elle ne bougeait pas. Le père se tourna.
— Qu'y a-t-il ? dit-il d'une voix tonnante.
— Le fils... Ulysse...
— Eh bien, quoi?
— Il vous demande, père.
Un frémissement imperceptible fit trembler la main du père :
— Je n'ai pas le temps.
La femme, effarouchée, retourna sur ses pas. Tandis qu'elle refermait la porte :
— Demain ! fit le père d'un ton brusque. La mère monta presque joyeuse.
— Eh bien!
— Il a dit: demain.
— Demain ! répéta le jeune homme avec un sourire étrange.
Ils restèrent longtemps ensemble; Ulysse en dit plus à sa mère sur le Seigneur Jésus qu'il n'avait encore fait ; puis quand vint l'heure tardive :
— 11 vous faut descendre, mère ; le père gronderait.
La mère n'avait l'intuition ni facile ni rapide, pourtant quelque chose lui pesait sur le cœur ; elle eût voulu rester; mais le père allait et venait en bas dans la chambre.
— Allez, mère! fit Ulysse de cette même intonation grave. Il se tourna contre la muraille; elle le regarda bien, sortit, l'écouta respirer, elle ne savait pourquoi, puis descendit.
Cette nuit-là les anges de Dieu vinrent chercher Lazare. Il s'en fut sans bruit, humblement. Dans quel ravissement de joie, l'éternité nous le redira.
Au matin la mère monla, inquiète ; elle s'étonna de l'immobilité de son fils, elle s'étonna de ce grand silence; elle-même ne pouvait parler. Du doigt elle l'effleura, puis, avec un cri, hors d'elle-même, elle se
précipita au bas de l'escalier, dans la chambre, et debout, droite, pour la première fois de sa vie, devant son mari, d'une voix éclatante, d'un geste de désolation presque terrible : — Il est mort! cria-t-elle.
Le cordonnier pâlit, puis il toussa, puis il la regarda de ses yeux troubles, vacillants, sans merci. Il la regarda longtemps, jusqu'à ce qu'elle se reployàt, jusqu'ace qu'elle s'affaissât, jusqu'à ce que la tête basse, les pas mal assurés, reculant toujours, elle retournât dans la cuisine, au coin du foyer, accroupie, comme hier, comme il y aune année, comme demain, comme dans dix ans, tant qu'elle vivra.
/e ne sais pourquoi cette figure se présente devant mes yeux ; elle y revient sans cesse; je veux l'esquisser ici, d'un trait rapide.
Je le vis deux fois.
La première chez une jeune fille, infirme. Elle vivait auprès d'une vieille dame qui occupait un emploi de contrôleuse, je crois, à la Halle aux blés. Ces deux femmes, que ne liait aucune parenté, qu'unissaient de- mêmes difficultés d'existence, occupaient une chambre très-modeste dans le voisinage de la Halle.
C'était au quatrième étage, dans une maison bien tenue et bien habitée. Dès le grand matin la dame âgée se rendait à son poste. Euphémie, la jeune fille, Phémie, comme elle se nommait elle-même, gardait le logis. Depuis le jour de son emménagement elle n'avait pas descendu l'escalier ; elle ne pouvait pas, ses jambes, paralysées à la suite d'une maladie terrible, lui refusaient leur secours. Elle avait le corps usé, presque déformé par la souffrance ; il lui restait un visage jeune et frais. On ne s'arrêtait guère aux traits, insignifiants; l'expression était tout. Elle l'avait douce, avec de l'esprit, de la finesse, une sorte de grâce à bien dire, un charme dans la voix, un regard à la fois intelligent et candide, un ensemble, enfin, qui faisait qu'à l'écouter les heures ne duraient pas.
Elle passait seule les longues journées. Pour se distraire, elle avait quelque ouvrage de broderie qui ne pesait pas à ses doigts, puis deux canaris qui chanjaient dans leur cage, derrière un treillis de capucines, vert en juillet, bien éclairci quand venait l'arrièreautomne, Phémie alors rentrait la cage et l'encadrait de mouron.
Il lui fallait peu ; le matin elle déjeunait avec sa
compagne, jusqu'au soir elle ne prenait plus qu'un peu d'eau froide. Elle Fallait quérir dans la cuisine, se traînant avec peine sur deux béquilles ; cela lui prenait bien un quart d'heure, et lui faisait sa promenade, disait-elle.
La chambre était claire, jolie, d'une exquise netteté; avec ces vieilles porcelaines, ces vieux cristaux sur la commode, ces rideaux blancs, ces riens d'une élégante pauvreté, qui montrent des âmes plus fortes que l'indigence.
Euphémie aimait Dieu. Elle eût voulu faire beaucoup pour lui ; il ne lui permettait que de souffrir, que de prier ; elle prenait la vie telle qu'il la lui avait donnée. Seulement lorsqu'un fort de la halle montait pour affaires dans la chambre tte, Phémie, d'un cœur courageux, avec son tact délicat, avec sa candeur éclairée d'un esprit vif, abordait tout droit de graves questions et ne le laissait guère partir sans lui avoir dit quelque bonne parole:
Plusieurs l'écoutaient en silence, ils n'allongeaient pas ; d'autres causaient avec elle, discutaient même ; aucun ne se sentait froissé, aucun ne riait; il y en avait qpi revenaient.
Je connaissais Euphémie. Ce jour-là, lorsque je montai chez elle, je ne la trouvai pas Seule. Elle était assise vers la fenêtre dont les capucines en pleines fleurs adoucissaient le jour. Elle brodait de son air tranquille, elle avait son regard enjoué ; elle me salua d'un signe de tête, d'un sourire, avec cette aisance modeste, sans familiarité, sans gaucherie, que certaines natures apportent en naissant, sous le chaume comme sous les lambris dorés.
Cela ne s'acquiert point. On Ta ou on ne Ta pas. Si on ne Ta pas, on ne l'aura jamais. Euphémie l'avait; eHe était pauvre fille et grande dame, mais d'une distinction qui s'accordait merveilleusement avec son mince état. Elle était appropriée à tout, à sa place partout
Il y a des gens dont chaque mouvement, dont chaque parole font lever des légions de disparates, qui marchent avec toute leur vie ; Euphémie était au contraire de ces personnes harmonieusement douées que la paix accompagne ; la paix, et la bienséance, et le laisser-aller, et l'à-propos. Le peu qu'elle faisait, elle le faisait bien, sans y viser. Elle avait bon air; rarement de l'embarras parce qu'elle était simple et qu'elle s'oubliait. Infirme, elle trouvait mille petits
moyens de se servir elle-même,, sans bruit, sans qu'on y prît garde; cela allait comme de soi.
Ce matin, nous devisions de ceci, de cela, lorsqu'un léger craquement me fit tourner la tête. Je vis alors, au fond de la chambre, dans l'ombre, une grande figure d'homme qui m'étonna. Je regardai Phémie, elle avait son calme ordinaire. Cet homme, de haute taille, était assis sur un escabeau. Je ne pouvais distinguer ses traits, j'avais les yeux éblouis par la lumière, il était mal éclairé, d'ailleurs; mais il se tenait dans une espèce de posture dantesque qui me saisit : les genoux relevés, les coudes sur les genoux, le visage appuyé sur ses deux poings, un regard fixe, qu'on ne voyait pas, mais qu'on sentait. Il ne parlait pas, il ne bougeait pas, absorbé, écoutant ou rêvant, on ne savait lequel.
Éuphémie ne paraissait pas y prendre garde ; je fis comme elle, je le voulus du moins ; malgré moi, la présence de cet homme qui semblait l'occuper si peu m'inquiétait; J'y pensais, de temps à autre je jetais de ce côté un coup d'œil furtif . L'homme était là, toujours immobile. Je me sentais mal à l'aise, la voix me tremblait un peu; Euphémie, point; elle brodait,
elle parlait, elle me contait quelque incident de son court passé.
— Faut que je vous dise! s'écria-t-elle d'un mouvement vif. Elle avait ces tours aisés du peuple parisien, ces élisions familières qui donnent des ailes à la phrase :
— Faut que je vous dise ce qui m'est arrivé un dimanche, du temps que j'avais des jambes !
J'étais leste alors, et bonne marcheuse. Nous habitions Auteuil. Pas riches, vous savez! Quand nous avions à faire à Paris, fallait aller à pied.
Ce dimanchedonc,unbeaudimanched'été, les rossignols chantaient ; j'avais la veille travaillé jusqu'à minuit. C'est égal, je voulais me rendre au temple, pour entendre parler du bon Dieu. Je regarde le soleil, neuf heures! me voilà en retard. Je m'habille, je me hâte, je cours plus que je ne marche, j'arrive. On chantait les cantiques ; je m'assieds dans le premier coin venu, près de la porte, et paf ! les chants, la fraîcheur, l'ombre, la fatigue, je ne sais quoi, je m'endors, mais là, comme je n'avais pas dormi depu is hu it jours !
C'était mal fait, ça! — reprit en hochant la tête Euphémie qui me voyait sourire.
Je dors une demi-heure, je dors une heure, j'en dors deux, tant que le service dura ! Un grand bruit me réveille, je vois tout le monde debout ; on allait partir. Je me lève en sursaut, confuse, rouge de honte, près de pleurer, tant j'avais de chagrin ! j II se fit un silence ; au milieu, la voix du pasteur; il prononce gravement la bénédiction finale : allez en
PAIX! ET QUE L'AMOUR DE DIEU, LA GRACE QUI EST EN CHRIST, LA COMMUNION DU SAINT-ESPRIT DEMEURENT AVEC VOUS ET VOS FAMILLES !
Voilà mon sermon, et il était beau! — Aussi, je sentis comme si mon cœur sautait de joie; je revins avec ces paroles, elles me durèrent toute la semaine. — Hein ! quelle compassion du bon Dieu pour ses pauvres enfants !
Un gémissement profond, presque sifflant, interrompit Euphémie. Je tressaillis et me tournai brusquement vers l'escabeau. L'homme n'avait pas remué ; seulement il tenait son visage plus profondément enfoui dans ses mains.
Euphémie le regarda de son regard doux :
—Faut avoir confiance, monsieur Victor ! dit-elle.
Il se fit un court silence; elle recommença de parler,
comme chantaient ses canaris, avec un épanouissement de jeunesse, de bonheur, d'imprévoyance du lendemain dont nos vingt ans seuls ont eu le secret.
Pendant qu'elle parlait, l'homme, sans rien dire, se leva et- sortit.
La physionomie d'Euphémie changea tout à coup, elle devint sérieuse.
— C'est un de nos forts, me dit-elle. Puis voyant que cette courte explication ne me suffisait pas, que mon regard restait interrogateur, elle reprit, assez contenue :
— Il est bien malheureux. Et d'une voix plus basse, comme confuse pour lui de ce qu'elle allait dire : — Il a été au bagne.
Je frissonnai sans le vouloir.
— Si vous saviez ce qu'il souffre ! malade, point de paix ! un caractère de bête sauvage, des fureurs qui lui montent à la tête comme une flamme, à présenl moins qu'autrefois. Et puis une vigueur de taureau, des mains de fer ! Malade comme il l'est, il plie encore, du bout des doigts, un louis d'or! —Il était jeune, il était jaloux, il aimait une femme; dans un accès de violence il lui a mordu le sein, si férocement
qu'elle en est morte. — Il a passé dix ans là-bas. — Maintenant la vie lui pèse. Les occupations ne lui manquent pas, il se conduit bien, mais il est dévoré : les remords, la honte... il a peur de Dieu. Pourtant il vient ici, je lui parle, il ne répond pas, ou guère ; il est si timide! mais il revient toujours.
Ce fut la première fois que je rencontrai cet homme.
La seconde, ce fut chez lui.
Son mal avait fait des progrès rapides, il ne pouvait plus travailler ; Euphémie me l'envoya dire.
11 habitait, non loin de la Halle, une piajson de sordide apparence. Je montai, je frappai, une voix rauque me cria d'entrer; la voix de sa mère !
La chambre était vaste, haute, dépenaillée, avec des murs nus, du plâtre maculé par places, suintant l'humidité, tombant çà et là. Point de meubles, pas de commode, pas d'armoire; trois chaises défoncées; sur l'une la mère, cousant un sac de toile, vers la fenêtre; sur l'autre, les hardes du malade couché dans son lit ; la troisième vide et placée auprès ; ce fut laque je m'assis.
210 LES IIORIZONS PROCHAINS.
La croisée, «immense, garnie de petits carreaux virdâtres, obscurcis par les exhalaisons du dedans et le froid du dehors, laissait entrer un jour opaque, sans azur, triste aux yeux.
Dans le mur était fixé un morceau de miroir, moucheté de taches noires. La mère, une large femme à face osseuse, poursuivait sa couture sans me regarder. Elle ne proférait pas une parole, ne faisait pas un geste, mais je me la sentais hostile. On eût dit une louve surprise dans son antre.
Le fils gisait sur son grabat. Alors je vis sa figure, cette figure que je ne puis oublier. Un long visage, des cheveux taillés court, un front élevé, des joues strictement rasées, un nez droit, des lèvres minces, une grande distance d'elles au nez, un regard mal affermi, quelque chose à la fois de souverainement dur et de craintif, de sauvage et d'hésitant, d'énergique, d'emporté même et de presque douceâtre.
Ce qui dominait tout, c'était l'empreinte d'un irrémissible malheur, mélange de révolte et de désespoir, souffrance aride, douleur sans attendrissement, cette sinistre empreinte qu'on doit trouver au front des anges tombés. Il regardait devant lui, ni sa mère ni
moi : le mur, l'atmosphère chargée de poussière , rien. Ses mains fiévreuses, puissantes malgré la maladie, repoussaient les couvertures d'un geste monotone. Il était haletant. La mère tirait son aiguille ; on entendait passer le gros fil dans la toile, elle nous tournait le dos.
Une femme pareille pouvait aimer, elle aimait sans doute, mais d'un farouche amour, sans effusion, d'un amour de lionne, qui meurtrissait.
Il descendait seul, il descendait morne et désespéré dans l'abîme. Vers le néant? vers le juge? il ne savait pas.
Je sentis une pitié sans bornes. Chose étrange, je sentis l'humiliation me pénétrer jusqu'au fond de l'être. Cet homme avait presque assassiné ; mourant, il était effrayant encore;, eh bien! si j'avais osé je l'aurais pris dans mes bras, je lui aurais ouvert tout mon cœur. . \
Ce fut à Dieu. Ce que je dis, en vérité je l'ignore, ! mon cœur parlait, mes pleurs coulaient, je le suppliais de se laisser sauver.
Il regardait toujours le mur, en silence. A la fin, ses lèvres tremblèrent un peu, une teinte pourpre
passa sur ses joues, et lorsque je me levai, il me tendit la main.
— Pour l'amour de Jésus, croyez ! — Ce fut un cri. D'un irrésistible mouvement je tombai sur mes genoux, je priai. Pria-t-il? Je le crois.
La mère ne dit rien, seulement elle avait arrêté son aiguille, et quand, plus tard, la nuit venue, son fils assoupi, je passai devant elle, elle se leva, sombro toujours, moins ennemie, et m'ouvrit la porte.
Je n'ai pas revu le forçat.
Ce n'est pas ce que vous pensez. Il nfy a d'autre )igeonnier qu'une pauvre chambre, d'autres pigeons qu'un vieux homme avec sa femme
Je lisais dans mon salon, un soir du mois ae mars, i Paris, par un temps neigeux, quand la porte s'oufrit et qu'on me remit une lettre. Je ne l'avais pas )rise que je savais ce que c'était : une lettre de paurre! Elles se ressemblent toutes f môme papier, môme écriture, môme odeur de misère, quand ce Vest pas de tabac ou d'eau-de-vie!
Sommes-nous donc si esclaves du fait que l'indigence efface les caractères de notre individualité ? Vous avez été riche, vous avez été délicat, vous avez eu votre humeur, vos goûts, vos originalités ; vous devenez pauvre, tout s'aplatit, et s'il faut que vous imploriez la charité des autres, vous tremperez votre plume dans cette encre pâle, votre pensée prendra ces chemins battus, vous imprimerez à votre missive ces humbles plis : pauvre, vous écrirez une lettre de pauvre !
Celle que je tenais dans mes mains ne sentait ni le vin ni le cigare. Mais la lassitude des misères d'autrui me flétrissait le cœur; j'en avais vu tout l'hiver, j'y avais usé mes forces ; bien des tromperies, bien des roueries me donnaient quelque droit, il me semblait du moins, à me réfugier dans un égoïste repos.
J'eus une velléité de ne pas ouvrir la lettre, de la renvoyer cachetée, de me retourner et de me rendormir. Je ne le fis pas ; peut-être parce que j'eus honte de moi, peut-être parce que le domestique qui restait debout, vers la porte, attendant ma réponse, murmura quelque chose comme : ils sont là.
Je fis signe de la main qu'on me laissât, je déchirai l'enveloppe et je lus.
L'enveloppe contenait deux lettres. L'une, la lettre de pauvre, d'une écriture correcte, comme beaucoup de celles que j'avais reçues, avec certains mots, Dieu, votre charité, le désespoir, en lettres majuscules, très-ornementées, et qui dénotaient un vrai talent calligraphique. Du reste, rien qui la distinguât des autres. On y peignait un dénûment extrême; ily.avait bien un cachet de sincérité, quelques paroles qui semblaient le cri de l'âme, des assurances de foi qui indiquaient des cœurs chrétiens; mais j'avais tant vu de ces ingénuités calculées, mes oreilles étaient si fatiguées de ces effusions à froid qu'en vérité je ne distinguais plus la note juste du ton faux. Et c'est une dès souffrances de notre vocation, à nous qui voulons faire du bien.
L'autre lettre n'avait rien de pareil. C'était la recommandation librement écrite d'un homme dans l'aisance, habitant Lyon. Je le connaissais, il m'adressait un couple malheureux : des tapissiers, jadis riches, gens d'une loyauté antique, ruinés par de mauvaises affaires. Le malheur les lui avait amenés;
lui, tout en les soulageant comme il pouvait, leur avait donné ce qu'il possédait de meilleur, la foi chrétienne dans sa simplicité, dans sa puissance. Ils croyaient, ils aimaient; mais il leur répugnait souverainement de vivre d'aumônes. Lyon était pour eux sans ressources. Paris avait miroité devant leurs yeux ; dès tors, plus moyen de les retenir. La femme serait restée, elle gardait moins d'illusions; le mari, non. Paris, la ville des beaux meubles, des riches tentures ! et lui, dont le goût était si sûr, la main si habile ! n'avait-il pas — quelques vingt ans passés — décoré des caves au faîte l'archevêché de la seconde ville de France !— Paris ! mais il n'aurait qu'à s'y présenter ; les ateliers s'ouvriraient, l'ouvrage abonderait ! Ce qui le vexait seulement, c'est qu'il lui faudrait prendre des ouvriers, une vingtaine, cela ennuierait sa femme !
Rien ne l'arrêta, ni arguments, ni faits ; ils partirent.
Cette lettre, la lettre qui me les recommandait, avait trois mois de date. Trois mois ! de travail, de pénurie, qui le savait?
Je m'élançai vers la porte, je l'ouvris, et je le sus, Ils se tenaient là, modestement assis sur la banquette,
vêtus d'habits noirs et vieux ; deux pâles figures qui frappaient le cœur d'un remords rien qu'à les voir. Le mari avait une soixantaine d'années , la femme cinquante; elle en paraissait davantage. C'était un visage très-doux, encadré de cheveux grisonnants ; des yeux limpides, seul reste de jeunesse, une bouche paisible, quelque chose de résigné, d'essentiellement calme et bon, avec cette fermeté que donne la franchise. Mais la mansuétude dominait, et la modestie. Elle restait un peu en arrière, souffreteuse, sans excès de timidité, bien que légèrement embarrassée.
Son mari, le vieux tapissier, ne lui ressemblait en rien : petit homme aux yeux vifs, fébriles, agité plutôt qu'actif, s'asseyant, se levant, l'air tourmenté, qui regardait à chaque instant sa femme, avec amour, mais d'un amour inquiet. Il avait le front bas, une forêt de cheveux blancs, une tête étroite, je ne sais quoi qui faisait penser à un linot, et il l'était; en quelques instants je le vis bien.
L'infortune leur avait donné pareille vie, mais la paix siégeait au cœur débonnaire de la femme ; le rongement d'esprit dévorait le pauvre homme. Elle connaissait le Seigneur et s'appuyait sur lui, il con*
naissait Jésus et regardait à tous les bouts de l'horizon r.où lui viendrait le secours ; elle attendait patiemment, il s'usait en efforts stériles; elle laissait h passé où il était, il y faisait des retours amers qui minaient sa vigueur; elle l'aimait tendrement et cet amour lui donnait sa meilleure joie, il l'aimait de passion, et cet amour faisait sa pire douleur.
Tels ils étaient, Depuis trois mois ils passaient de déception en déception. Du travail nulle part.
— Ils disent que je suis trop vieux ! s'écriait le pauvre homme. Ils me ferment la porte! pas une chaise à garnir, pas une draperie à poser ! moi qui ai décoré l'archevêché de Monseigneur ! Et il secouait la tête.— Voyez mes bras ! est-ce des bras débiles, ça? Il relevait la manche usée de son habit : N'ai-je pas mes dix doigts? Mendier! mendier!... Il le faut, nous manquons de pain !
Il retomba sur la banquette. La femme arrêta sur moi ses beaux yeux tranquilles où montait une larme. Elle mit la main sur la main de son mari.
— Dieu ne nous laissera pas , dit-elle ; et ce peu de mots, bien simples , prononcés d'une voix trèsgrave et très-veloutée, me fit involontairement penser
à cet esprit doux et paisible qui est d'un grand prix devant Dieu.
Le vieux tapissier se calma comme par enchantement.
— C'est vrai pourtant, fit-il, nous sommes encore heureux !
Lorsqu'ils partirent, le mari, instinctivement, au rebours de l'usage, passa son bras sous celui de sa femme et s'appuya sur elle. C'était une longue habitude ; elle ne s'en était jamais doutée. Jamais cet humble cœur, jamais cette nature candide, ne se douta qu'elle était la force de son compagnon ; jamais elle ne s'aperçut qu'elle lui était en tout supérieure; si cette pensée lui fût venue elle l'eût détestée, elle ne lui venait point. Ce n'étaient pas ces apparences modestes qui recouvrent un fond hautain, ce n'était pas cette soumission de paroles, d'attitude, avec une inflexible volonté qui glisse vers le but lorsqu'elle n'y peut marcher droit ; elle ne disait point : Mon mari veut! Ce qu'il voulait, elle était, de bonne foi, toute prête à le faire. L'idée lui paraissait-elle mauvaise — car elle avait son jugement ; — elle le disait, loyale autant que paisible ; mais elle n'insistait pas, elle sa-
vait s'arrêter; le mal fait, elle le réparait d'instinct, presque sans le savoir. Elle chérissait son mari de toute la. force de son âme; elle le respectait, elle l'admirait. Lui, esprit étroit dans une âme honnête, plein d'ardeur, ardent au travail, infatigable, se traitant durement, il voyait la vie, et les autres, et lui-même, tout, par le bout noir; excepté sa femme.
On se perd vite à Paris. Nos gens secourus, lancés autant que je le pouvais, il en vint d'autres. Après les avoir beaucoup vus je les vis moins; deux mois s'écoulèrent, ils ne demandaient rien, je les oubliai, puis tout à coup je me les rappelai et j'y courus.
Le mari seul était dans la chambre.
Un coup d'œil me dit qu'ils avaient souffert. Il ne restait que les meubles indispensables; un poêle en fer sur lequel cuisait le maigre repas, de petits rideaux blancs à la fenêtre, point au lit; ni vieilles tasses ébréchées, ni vieux verres dorés, ni estampes encadrées; tout avait pris le chemin du Mont-de- Piété. Seulement la propreté, le bon arrangement, des lambeaux d'étoffe, étendus devant le lit, sur le froid
carrelage de briques, révélaient la présence d'une femme.
Le tapissier était assis; il écrivait; si appliqué, si absorbé qu'au premier moment il ne m'entendit pas. Au bruit il leva les yeux. Il s'élança, me fit asseoir. se prit la tête — c'était son geste habituel — puis dîme voix agitée :
— Plus mal, de mal en pis ! point de travail, poJit ! elle s'extermine !
Il prit l'ouvrage de sa femme et le laissa retomber :
Moi, je suis oisif; elle me nourrit, elle ! Je ne sais que tendre la main. Demander, demander, toujours demander ! — Il fit un signe d'impatience où se mêlait quelque amertume ; les tentures de l'archevêché lui revenaient en mémoire :
— Et pour comble, je la tourmente; oui, je la tourmente! Je devrais l'encourager, je la décourage; je devrais la fortifier, je l'affaiblis; je devrais me laisser consoler, je m'irrite! Elle a de la foi, elle, eh bien, je fais l'œuvre du démon, je la lui ôte. Quand elle me dit : espère! je lui réponds : de quoi cela sert-il? Je suis un homme méchant, inutile, bon à rien... qu'à la luer !
Il se renversa en arrière, puis : — Dans cet instant, où croyez-vous qu'elle soit? au Mont-d^-Piété. Elle y porte sa montre, la montre que je lui ai donnée le jour de notre mariage, il y a trente ans. Savez-vous ce que j'ai fait, moi? je lui ai dit un torrent de duretés ; voilà ce que j'ai fait ! Elle m'a regardé, elle m'a embrassé, elle s'est rassise; je lui ai dit : Va! comme un brutal ; elle est sortie !
Quand il se fut un peu remis :
— Aussi J — et sans transition sa voix devint presque joyeuse : — Voyez ! il prit la feuille que tout à l'heure il couvrait d'écriture : >— Voyez \ je me rends justice ! du doigt il me montrait les lignes avec une intime satisfaction : Cela lui fera plaisir, cela !
Je lus : « Ma chère femme, je suis un indigne; ma chère femme, je suis un indigne / » toujours, en caractères moulés, jusqu'à la fin de la page!
— Telle que je la connais, je ne crois pas, lui dis-je simplement. Il me regarda de son petit œil inquiet.
l — Dites-lui que vous l'aimez, cela vaut mieux.
— Si je l'aime ! s'écria le vieux tapissier avec exaltation. Cette femme! ma femme, c'est un ange! Ma femme, c'est ma vie. Je suis bien malheureux; nous
avons froid ; — son regard effleura le pauvre intérieur de la chambre; — quelquefois nous avons faim; eh bien, il y a des moments, oui, des heures où nous sommes plus heureux que des rois ! Le soir, — nous nous couchons nuit tombante, il en coûte d'allumer; — là! et il me montra l!alcôve, le lit dénudé; là, quand nous nous mettons à genoux, ensemble; là, quand elle repose sa tête sur mon épaule? là, voyezvous, il me vient de ces félicités à briser le cœur ! — Oh ! si je pouvais mourir ainsi I
— Et votre femme?
Il poussa un cri : — C'est cela, c'est cela; égoïste, toujours égoïste ! Il joignit, il tordit plutôt ses mains qu'il éleva vers le ciel.
Il me semblait entendre le gémissement sorti du cœur de saint Paul, ce soupir désolé qui monte des profondeurs de toute âme humaine : Misérable que je suis, qui me délivrera de ce corps de mort !
La porte s'ouvrit dans cet instant ; c'était la femme qui rentrait. D'un regard elle vit les traits altérés de son mari, elle courut à lui :
— Pardonne-moi, dit-elle, je t'ai fait de la peine. Nous la retirerons, tu me la remettras au cou! — De
ses deux bras elle le tenait pressé contre elle : — J'ai du pain, tout ce qu'il nous faut, fions-nous à Dieu, à Jésus; n'a-t-il pas eu faim ?
Un mouvement l'avertit de ma présence ; elle sr tut, un peu confuse, puis me salua, resta debout de vant moi et me remercia de ma visite.
Le vieux tapissier, qui n'avait pas un grand nombre d'idées, tenait ferme celles qu'il avait. Au premier silence, il saisit sa feuille d'écriture, et les yeux étincelants déplaisir, la tendit à sa femme. Elle lut, rougit beaucoup, s'approcha de la table, écrivit rapidement, remit la page sous les yeux de son mari, puis d'un geste vif, déchira le papier en petits morceaux.
Je les ai sus plus tard ces mots qui jamais ne sortirent dur cœur du vieux tapissier ; les voici : « Mon mari, je suis ta femme bienheureuse et ton humble servante.»
Toute la bienfaisance du monde ne saurait suppléer le travail. Avant le pain, avant les secours, ce qu'il fallait au vieux tapissier, c'était de l'ouvrage : travailler de son métier.
J'ai chez moi un fauteuil à recouvrir, une ga-
nache, fort belle, pouvez-vous la réparer? Le regard du petit vieux pétilla.
— Voulez-vous venir? ;
— Quand? dit-il d'une voix tremMante.
— Mais, demain ! au premier beau jour, comme il vous conviendra.
— Et je. . . je pourrai amener ma femme ?
— Je le crois bien I
— C'est qu'elle s'y entend mieux que moi !
— Oh î fit la femme avec un doux sourire.
La figure du vieux tapissier s'éclaira, en deux secondes il rajeunit de dix ans ; plus de rides sur le front, son corps se redressait, sa poitrine se dilatait, il se frottait les mains ; ce que n'avaient pu faire les consolations de sa femme, ce que n'auraient jamais fait les dons de labénéficence, l'ouvrage, son ouvrage le faisait. Son état lui revenait, sa jeunesse, sa vigueur, la bonne chance !
Il courut à la commode, ouvrit le tiroir, examina ses outils, un à un, prenant celui-ci, rejetant celui-là, sans plus s'apercevoir de ma présence. Sa femme avait une expression céleste; elle unit ses mains, fortement; et me regarda sans dire un mot.
Le lendemain était une splendide journée du mois de juin.
Paris ne possède guère de réduits champêtres ; j'ose dire que, ce matin-là, mon salon, ouvert sur mon jardin : vingt mètres de long sur six de large, avait quelque chose de printanier, de frais, d'embaumé qui faisait rêver d'idylles.
Un morceau de ciel bleu, un morceau de gazon vert, des glycines enchevêtrées aux treillis du mur, ces murs eux-mêmes très-bas avec d'autres jardins tout autour, des cythises aux grappes d'or, de beaux rosiers fleuris, des étagères de géraniums où butinaient les abeilles avec des murmures affairés, une tente qui tamisait le jour, des chaises agrestes, une table, et par là-dessus un acacia en pleine floraison à qui chaque souffle de la brise enlevait des corolles blanches pour les éparpiller toutes parfumées sur l'herbe; tel était mon jardin, tel était mon salon. Pauvre réminiscence de nature, de ces puissantes joies qui vous élargissent le cœur alors que vous marchez par la campagne, au milieu des grandes œuvres de Dieu, dans une bonne vie, au soleil, en liberté.
Heureux celui qui, de l'aube au crépuscule, promène
son regard sur les vastes horizons. Heureux celui qui voit en avril verdir les prés, qui cueille la violette aux vallées, qui de ses mains plante et de ses mains * moissonne. Heureux celui qui respire l'air, le grand air des champs, à qui le vent apporte parsa fenêtre ouverte la senteur des luzernes en fleurs. Heureux celui qui travaille d'un sain travail, à ciel découvert, dont les facultés sans cesse rajeunies s'appliquent au labeur que Dieu lui donna, sans mollesse, sans fièvre, et le soir venu, au lieu des factices devoirs d'une existence factice, trouve les joies bénies du foyer.
Dès sept heures on sonna chez moi. Les deux vieux époux entrèrent. Ils s'étaient faits beaux : vêtements usés, râpés, avec un air de fête; ils rayonnaient. A peine si le bonhomme voulut déjeuner tant il avait hâte. Vite il se mit en tenue ; alors son visage resplendit. Tablier de serge verte, des épingles pleins les lèvres, et tailler, et mesurer, tirer, ajuster; difficile envers lui-même, recommençant vingt fois, et si vif pourtant, si preste, d'un coup d'œil si juste, d'une main si adroite, que l'ouvrage avançait comme par miracle. La femme cousait, attentive à ses directions, silencieuse, Je sein gonflé de joie.
Ma préoccupation, c'était de les faire manger, de les faire promener; leur préoccupation, celle du tapissier surtout — sa femme -me comprenait bien, — c'était de travailler; de travailler encore, et de montrer sa maîtrise, et qu'il n'avait pas oublié l'état, et qu'il pouvait faire un chef-d'œuvre, et qu'il avait au bout des doigts de quoi nourrir sa femme et ne pas mendier !
A peine si je parvins à le détacher de ce malheureux fauteuil, h lui faire prendre une heure de répit, dans le jardinet, au milieu du jour. Mais le soleil entrait avec toute sa lumière, les abeilles s'égaraient parfois dans le salon, il y passait des bouffées de suave odeur. Alors le tapissier relevait sa tête, son dos courbé, humait l'air, disait : Il sent bon ici ! puis reprenait de plus belle.
C'est égal, il était heureux à sa manière, profondément heureux. Il échangeait avec sa femme de petits mots gais; on les entendait rire, lui d'un rire bref, elle d'un rire frais et clair.
Les beaux jours étaient revenus, il gagnait, il gagnerait. Dieu avait exaucé sa femme ; il priait bien aussi de tout cœur; mais ses prières à lui, il en fai-
sait peu de cas. Celles de sa femme, oh ! celles-là montaient droit au ciel.
Quand le soir vint on m'appela. Le fauteuil était terminé : une perfection ! Je le lui dis ; ses mains tremblaient de joie; ce n'était plus le même homme. Il considérait son œuvre, un peu fier, pas trop, car le bien-faire lui était familier; il avait bon air, il avait bon courage, il était calme, posé, pour la première fois. Sa femme le contemplait, puis le fauteuil, puis de nouveau lui, puis moi, puis on voyait qu'elle remerciait Dieu. C'était elle à cette heure qui était émue ; le bonheur la troublait plus que n'avait fait la peine.
Quand ils partirent, son mari, d'un mouvement aisé, lui offrit le bras : il la protégeait.
Je voudrais m'arrêter ici, sur ce beau jour d'été. Hélas! il faut cette fois aller jusqu'au bout.
Le vieux tapissier ne s'était pas trompé ; l'ouvrage arriva. Pas abondant, un peu, assez pour l'entretien du ménage; assez pour le rendre heureux.
Lorsque je quittai Paris, en juillet, la chambre s'était remeublée modestement; il y avait un pot de rè-
sédasur la fenêtre; deux canaris chantaient en cage,! la montre, la montre de mariage, brillait à la ceinture de la digne femme. C'était un intérieur, c'était un ménage, c'était une affection à faii*e envie ; c'était le pigeonnier.
Il y a des gens qui rient de ces vieilles amours ! pas moi.
Je les plains, ceux qui pensent qu'un temps fleurit pour les jeunes tendresses, et que, ce temps fini, la saison d'aimer est passée, que le cœur est flétri, qu'il ne reste plus qu'à vivre en prose, sans flamme, sans soleil, sans ombre et sans mystère.
On était deux amants, un homme, une femme ; on avait mille délicatesses dans l'âme, et toutes les pudeurs, et toutes les grâces, et tous les embrasements secrets, les petits chagrins même et les belles larmes des affections puissantes. L'âge sonne; on devient deux camarades — c'est le lot de faveur — bons enfants, bons garçons, le cœur sur la main, faciles par indifférence, également amusés, également ennuyés de ce qui leur reste de vie, n'ayant plus rien à se demander, pas grand' chose à se donner, sans espoir, sans regrets, attendant l'heure, et quand l'heure
est là se quittant d'un grand calme; eux qui s'étaient aimés d'un si grand amour !
On trouve cela tout simple, et que c'est la suprême sagesse, moi je le trouve révoltant, et que c'est la plus triste folie.
Je quittai Paris. Le choléra cet été y sévit fortement.
Lorsque je revins, décembre soufflait de son haleine glacée par les rues; les appartements étaient froids, inconfortables, j'eus à m'occuper de mon intérieur.
Un soir, la veille du jour de l'an, le timbre de la porte retentit; le vieux tapissier me demandait. Etaitce bien lui que je vis assis sur la banquette, à la même place que l'an dernier, seul, courbé, l'œil hagard ! D me regarda fixement :
— J'ai faim, dit-il d'une voix caverneuse. C'est te qui me fait venir vous importuner.
Je pressentais quelque affreux malheur que je n'osais vérifier. Il me regarda encore, vit que je ne savais rien. Alors, avec une explosion terrible :
— J'ai perdu ma femme! cria-t-il. Je l'ai perdue,
perdue, perdue 1 — Et il ensevelit sa tête dans ses deux mains.
Puis d'un Ion lugubre, il se fit, comme à lui-môme, le récit de cette tragédie.
C'était bien simple. Au plus fort du choléra, la pauvre femme était sortie pour faire quelques emplettes ; en rentrant le choléra l'avait saisie, il l'avait broyée, en quatre heures, sans qu'elle put adresser à son mari autre chose qu'un adieu murmuré parmi les tortures. Ses mains étaient constamment jointes ; son sourire, en partant, celui d'un ange.
— Je suis resté seul ! depuis trois mois ! je n'ai plus rien, je ne suis plus rien, et je vis !.... Le bon Dieu n'a pas encore èi? la charité de me prendre !
Je lui mis doucement la main sur le bras, comme naguère sa femme ; il tressaillit; et pendant qu'il continuait de parler, en phrases haletantes, je constatai les ravages de cette immense douleur sur ce pauvre être, faible de corps, faible d'esprit. Il était dépenaillé, presque sale, lui si rigoureusement propre autrefois, si, bien ordonné dans ses vieux habits! Il avait les joues maigres et pendantes, l'œil ardent, le corps agité d'un frisson continuel et presque convulsif. Il
parlait beaucoup, vite, s'écoutant à peîne, ne m'entendant pas; il poursuivait sa plainte comme le flot de la mer qui vient et revient battre la même plage. Quand je touchais fortement la corde religieuse, elle rendait un faible son ; mais par un reste d'habitude , plutôt que par une vibration qui lui fût propre ; le désespoir envahissait tout.
— Je ne travaille plus, je n'y ai plus la tête, disaitil. Je vais, je marche, je fais des courses quand on m'en donne: je suis un homme fini!.,.. Et je ne peux pas finir! cria-t-il en se levant avec véhémence. Je mange! croiriez-vous que je mange /.... Oui, j'ai la bassesse de manger! parce que j'ai faim. La faim me dévore !
Je fis apporter quelques, aliments, du bouillon ; il n'en voulut pas; il avait, disait-il, le gosier serré, cela lui faisait du bien de pleurer, du bien de parler, cela lui suffisait.
L'homme se sent petit devant la haute mer. L'idée de son impuissance l'accable. Il ne peut que contempler la houle éternelle , et cet horizon qui ne se ferme pas, et prêter une oreille méditative à cette grande voix qui se promène sur les eaux. Il est un autre
océan qui lui fait mieux toucher ses bornes : l'immensité de la douleur ! quelqu'un de ces chagrins sans fond, sans espoir terrestre, qui se nourrissent de leur substance ; quelqu'un de ces Prométhées attachés sur le rocher, les entrailles incessamment rongées; quelqu'un de ces abîmes où s'engouffrent, pour y disparaître, toutes les consolations, tous les secours.
Je ne dis pas à cet homme qu'il avait une idole, et que Dieu l'avait brisée ; je ne lui dis pas que sa femme était une créature, et que notre cœur ne doit pas s'attacher aux créatures ; je ne lui dis pas que L? chrétien doit se réjouir quand Dieu le fait pleurer. J'ai trouvé de ces consolatiens-là dans les livres des hommes, je n'en ai point vu de pareilles dans le livre de Dieu.
Seulement, d'une voix que je m'efforçai de rendre calme, je lui demandai doucement s'il voudrait, à cette heure, la rappeler du ciel où elle était, sur la terre où il souffrait.
Cette idée le saisit: — Non, non! répondit-il avec une explosion de tendresse et d&larmes.
— La voudriez-vous à votre place, vous à la sienne?
— Non, non ! Il le dit d'un accent presque joyeux.
— Le Seigneur Ta bien aimée.
Il répéta : bien aimée , plusieurs fois ; il serrait cette parole dans son cœur ; c'était sa première lueur de paix : — II Va bien aimée ! cela le réconciliait avec l'acte souverain de son Dieu : — 1/ Va bien aimée! cette pensée faisait son chemin royal, lumineux dans son âme : Il Va bien aimée! il Va bien aimée! — Le pauvre homme s'en fut, répétant ces mots.
Ce soir-là, il ne voulut pas d'autre nourriture.
Le lendemain j'étais chez lui. Sur sa porte on voyait un petit écriteau noir avec des lettres blanches : Ci-gît Bénard, veuf! C'était son nom ; le veuf tracé en caractères énormes.
J'eus le cœur serré. La souffrance était plus forte que le cerveau de cet homme.
En entrant je restai sur le seuil. Bénard se tenait assis, immobile, devant l'alcôve qu'il regardait d'un œil fixe. Le lit avait disparu, il était tiré dans un coin de la chambre, défait, en désordre. Dans l'alcôve s'élevait une espèce de catafalque disposé avec un extrême fini.
Je m'approchai ; Bénard se tourna, s'élança vers moi, me prit par la main et m'amena devant l'alcôve.
— Voilà ce que j'ai fait! me dit-il d'un ton où perçait je ne sais quel contentement sous la douleur. Voyez! Et sa voix se troublait par degrés, ses mouvements devenaient fébriles : Voyez ! voici sa table, courerte d'un drap noir; voici la cage; les canaris sonl morts, dans mon martyre, je les ai oubliés : elle ne l'aurait pas fait, elle! Voici des fleurs blanches ! Toul ce que je gagne je le mets là, tout ce qu'on me donne, tout!... Voici sa montre, la montre de... Les pleurs l'étouffèrent : — Elle s'est arrêtée depuis le jour... Voici sa bague;., voici son châle, son pauvre châle!
Il tomba sur ses genoux, cacha son visage dans le châle, y plongea la tête ; je l'entendais sangloter. Je me rappelai le silence des amis de Job. Puis de des-' sous le linceul où il s'ensevelissait tout entier:
— Elle était ma foi ! commença-t-il d'une voix désespérée; elle m'enseignait à aimer Jésus, à supporter les peines; elle a tout emporté, tout ! Je ne prie plus, je ne sais pas si je crois ! Dieu me voudra-t-il ?
À cette épouvantable pensée, à cette foudre lancée par la sûre main de Satan, il s'arracha des plis du châle et me montra un visage si bouleversé que j'en frissonnai, Sans savoir ce que ie faisais, avec un de
ces cris muets que le Seigneur entend, je saisis sur une chaise un livre, que j'avais reconnu, et je le mis ouvert sur le catafalque. Bénard le vit, se leva, s'inclina sur les pages, sans les toucher, d'un œil avide, comme dans le désert le mourant aux sources vives !
— La mort ne sera plus ! commença-t-il de lire en tremblant.il n'y aura plus ni deuil... ni cri... ni douleur... parce, que les premières choses sont passées !
Alors cet homme presque exaspéré devint doux comme un enfant. Il prit le livre avec respect, le baisa, le remit où je l'avais placé.
— C'est son livre, son livre d'Évangile. Et moi qui l'avais oublié ! Oui, là ! il est bien là. Son beau livre où elle lisait chaque matin, où nous lisions chaque soir ! C'est ta réponse, ma bien-aimée. C'est ton message ; tu me le donnes, oui ; tu me dis d'avoir espoir, de la part du Seigneur, oui, oui; je lirai, je prierai, je me soumettrai, va; il aura pitié de moi, nous serons ensemble.
Dès lors le vieux tapissier fut plus calme; avec des retours de désolation, presque de murmures, pourtant des progrès dans l'obéissance. Tantôt il croyait jusqu'à en être heureux, tantôt il doutait et s'abîmait
dans son malheur^ parfois il se dévorait de remords, parfois il saisissait le pardon de Jésus.
C'était une tête faible, usée; c'était une de ces âmes que les sages réprimandent volontiers parce qu'elles sont fatigantes, pleines d'incohérences, pleines de contradictions, qu'avec elles c'est toujours à recom* mencer et qu'en toute œuvre, même les bonnes, on aime à voir la fin. C'était urr de ces pauvres cœurs puissants à la souffrance, malhabiles à la vie, violents, sérieux, impossibles à distraire, humbles, toujours brisés, pour lesquels le Seigneur a d'ineffables tendresses.
Il ne travaillait plus ; sa chère maîtrise, son goût à l'ouvrage, tout avait passé. Il errait, faisant le commissionnaire. Seulement dans l'alcôve il se retrouvait tout entier. Là se réveillait le tapissier, le vieux tapissier ardent, strict, passionné pour son art. Chaque sou qu'il gagnait, chaque secours qu'il recevait s'allait enfouir là. Là il ajustait les étoffes, là il décorait ; c'étaient à tout moment des inventions nouvelles. Affamé, mal vêtu, mal rangé, il retrouvait pour son catafalque l'entrain de jadis, l'exactitude poussée jusqu'à la minutie^
On disait : Il faut le vêtir ; il ne faut pas lui livrer d'argent; l'argent passe en bimbelots, en chiffons, il en nourrit sa folie! — Mais sa folie était une de celles qui veulent être nourries. Réduites à la disette, elles dévorent le cœur.
Le vieux tapissier, un jour, me vint trouver presque radieux.
— J'ai une idée! me dit-il. Peut-être il me faudra des années pour l'accomplir. C'est égal, j'arriverai. — Il baissa la voix : — Je veux tendre ma chambre de noir, avec des cordons blancs, avec des larmes blanches ! Quand ce sera fini, j'ai dans l'esprit que Jésus me prendra.
Il me montra une boîte où s'entassaient ses trésors : une pièce de cent sous, quelque monnaie d'argent, son pain, ses fatigues.
Jésus le prit avant. j
— Vous ne voulez donc pas venir voir Marietfa? Elle entend le français; vous lui feriez plaisir, pourtant!
L'homme qui m'adressait ces mots était un cordonnier, maître Schimp, établi dans celle petite ville d'Allemagne où j'avais accompagné la baronne et que gardait le vieux général.
M. Schimp m'avait annorté des chaussures ; il m'eD faisait quelquefois, quand elles étaient faites il les apportait, quand il les apportait il s'asseyait, et quand il était assis il ne se levait plus.
M. Schimp était un vieillard de soixante-dix ans, vert, dru, ridé comme un vieux drapeau, avec une toison enchevêtrée sur la tête, de petits yeux gris clair, une bouche diserte, une assez haute opinion de soimême, et le meilleur cœur du monde.
Il parlait bien, il parlait beaucoup, en français, presque sans accent, d'une façon nette, cherchant tout à l'aise le bon terme ; une fois trouvé, et ce n'était pas sans peine, il poursuivait d'une allure égale, monotone comme le murmure des fontaines.
De temps en temps il posait tranquillement son sac vert sur le plancher, entre ses jambes, tirait sa tabatière des profondeurs de sa poche, donnait sur le couvercle trois petits coups secs, puisait une prise, nie disait: Vous n'en usez pas ! refermait la boîte, se bourrait consciencieusement l'une et l'autre narine, d'un vevers de main balayait sa chemise, puis reprenait lf fil du discours.
Vous êtes-vous consumé en un secret embrasement il'impatience? Vous êtes-vous tenu là, souriant, affable, hochant complaisamment la tête, disant à propos oui et non, tandis qu'au fond de votre cœur une voix crie : Fâcheux ! imbécile ! voyons, t'en iras-tu?
Une heure qu'il est là ! et il en restera tout autant ! Quelqu'un n'aura-t-il pas pitié de moi ! me viendrat-on point quérir?
— Égoïste! grommelle la conscience; égoïste, qui ne peut supporter soixante minutes d'ennui ! Cet homme est son prochain, il est son frère, il vaut mieux que lui, bien sûr; si cet homme lui demandait l'aumône, il la ferait parce qu'il n'en coûte rien ; l'aumône d'un peu de bonté, il ne sait pas la faire!
L'âme considère le tout et dit : — Les petites contrariétés forment aux grandes obéissances. Soispa-tient, appliques-y ta volonté. Le Seigneur n'envoie pas tous les jours des lions sur la route ; il y laisse tous les jours courir des fourmis.
— Fourmi soit ! s'écrie la première voix : J'aimerais mieux un lion.
Pendant cet entretien confidentiel maître Schimp va son train ; il pérore, il revient à ses jeunes années, il embroche souvenirs sur anecdotes, pas trop piquantes; il disserte sur la religion, il disserte sur la philosophie; il a lu, le malheureux, il a partout accroché des bribes de tout et n'a rien oublié! De la philosophie il passe à la politique, de la politique à
la France, de la France à Paris, son séjour de prédilection; il y a vécu dix années, sous le grand Napoléon ; Napoléon le prend en croupe et le ramène en Allemagne, les Alliés le reportent à Paris; et les rues de son temps, et ce qu'elles sont devenues, et leurs noms d'autrefois, et leurs noms d'aujourd'hui!
Le soleil marche, la fraîche soirée s'avance, il va l'engloutir, le malheureux! Silence affecté, accès de toux, remue-ménage de chaises, rien n'y fait!
Enfin, enfin cette idée lumineuse lui vint de me parler de Marietta !
Qui était Marietta? une cousine, je crois, infirme, qu'il avait retirée chez lui, avec sa sœur.
Qui que ce fût, comme qu'elle fût, Marietta me sauvait ; je la bénis et je pris mon chapeau : — Allons ! dis-je de l'air d'un homme qui respire après avoir plongé.
M. Schimp admira cet élan, lui qui n'admirait guère.
Quelques pas nous amenèrent devant la petite maison, verte de ce vert d'épinard à la crème qu'affectionnent les Allemands. Les vitres brillaient de propreté; la boutique de maître Schimp s'ouvrait à
côté de la porte; il y faisait travailler ses ouvriers, se réservant, le monstre, de porter la marchandise en , ville.
Une femme entre deux âges, bonne et simple créa t ure, la sœur de Marietta, se tenait sur le seuil ; elle s'écarta pour nous laisser passer. M. Schimp entra dans la boutique, posa son paquet, prit l'ouvrage des mains d'un ouvrier, lui adressa une longue allocution en langue tudesque, lui rendit sa tige de botte, passa vers l'autre ouvrier, examina l'empeigne, recommença son monologue sur le même ton doctoral et plaintif, me regarda, puis sourit, comme pour me dire : — Y avez-vous compris quelque chose? — Je lui fis un humble signe qui témoignait de mon ignorance. Il sourit encore, ôta son chapeau, le remplaça par un abat-jour vert, remonta ses lunettes sur le front, sortit sa tabatière, donna les trois coups secs, prisa, replongea la tabatière dans l'abîme, puis murmurant : — Excusez ! il passa devant moi et s'enfonça dans un corridor. Je le suivis.
Tout en marchant : — Vous ne connaissez pas Marietta?... eh bien, vous verrez quelque chose de curieux !
2o0 LES HORIZONS PROCHAINS.
, Il avait ouvert la porte ; le jour inonda le corridor, et dans cette lumière, quelque chose en effet sauta h bas d'une chaise, qui s'avança vers nous.
Ce quelque chose m'arrêta court; j'aurais crié si le regard vif des petits yeux gris de M. Schimp ne m'eût serré le gosier. Ce quelque chose était une créature, une femme, un objet haut d'un mètre, au plus, absolument difforme : une tête qui me rappela les grosses ligures de carton sur lesquelles les modistes piquent leurs bonnets, des mains sans bras qui sortaient avec leurs dix doigts de l'épaule, en guise de nageoires, point de jambes, à peine des pieds, un maillot qui posait par terre ! Et cela vivait, et cela parlait, cela avait une âme... Cela rougit fortement à ma vue !
Maître Schimp eut un vague remords de son coup de théâtre. Mais quand il en avait, ils ne lui duraient point. Deux mots rieurs à Marietta en firent la façon.
— Ne t'effraye pas, cousine : Ami ! comme on répond aux patrouilles ! Voyons, nous venons ici parler français.
M. Schimp se mit en train d'exhiber son prodige. Pendant qu'il me racontait, sans omettre ni une date
ni un incident, comme quoi, après avoir abrité Mariette, il lui avait enseigné à lire puis à écrire en allemand, à lire puis à écrire en français, et l'arithmétique, et tes deux grammaires, et la géographie, et l'histoire, et que Marietta s'était apprise elle-même h. tricoter, à broder, tous les ouvrages ; et qu'il me montrait les cahiers de Marietta, et qu'il tirait du panier de la pauvre fille une dentelle au crochet; Marietta, d'abord confuse jusqu'au trouble , s'était un peu calmée.
Elle arrêtait sur son cousin des yeux très-doux, empreints d'une telle reconnaissance, d'une affection si respectueuse, d'une confiance si absolue, elle était si bien absorbée dans cette contemplation qu'elle ne voyait rien d'autre.
J'en profitai pour reprendre, moi aussi, mon as siette. Bientôt j'osai considérer Marietta. Le premier regard épouvantait. Cet assemblage était absurde, il était impossible. L'effroi, la pitié, saisissaient tout h' la fois le cœur. Le bon sens se révoltait à un tel lapsus de la nature, et quand on pensait que la nature c'était le Créateur, qu'il avait, permis cette énormité burlesque, terrible, il s'élevait dans l'âme un pour-
quoi presque blasphémateur. Cela durait un instant, c'était un éclair. Dès qu'on regardait le visage, on oubliait tout. Cette tête avait des cheveux noir§ abondants, des traits réguliers, de beaux yeux; mais ce n'était pas cela qui faisait le charme , c'était une incomparable expression de bonheur, c'était une tendresse inexprimable, c'était une paix des cieux, c'était comme une poésie intérieure, comme une fraîcheur immaculée, et tant de réserve, et tant de grâce contenue qu'on oubliait qu'il y eût un corps.
Marietta savait-elle dans quel bizarre étui vivait son âme? peut-être; elle n'en avait pas l'air. Le premier embarras passé, elle parla simplement, d'une voix dont le timbre jeune, velouté, remuait l'âme.
On appela M. Schimp, il nous laissa. La joie qui brillait aux yeux de Marietta s'éteignit un peu ; on eût dit une lampe dont on atténue la lumière.
— Mon cousin est bon, me dit-elle tout d'un élan ; 1 est très-bon ! Puis elle sourit : Il me gâte ! il croit que je sais quelque chose ; je ne sais à peu près rien ; lui a tout fait, il a été mon père, il a été ma mère.
Marietta se tut; je vis bien qu'il lui venait des larmes. Après quelques instants où son cœur — un
MAU1ETTA. 253
cœur battait dans ce petit corps — où son cœur s'était ému, elle reprit comme répondant à ma pensée :
— Je suis heureuse ; le Seigneur Jésus m'a aimée. . . une pauvre petite créature comme moi ! — Ce fut la seule allusion à son infirmité.
— Mon cousin m'aime aussi, et ma sœur, et tout le monde. Le jour n'est pas long. Le soir nous sommes bien heureux, nous lisons ensemble.
— Vous ne sortez pas, Marietlaî
— Plus maintenant. Mon cousin m'avait fait construire une voiture, il la traînait; depuis une grave maladie je ne puis supporter l'ébranlement des roues.
— Vous ne regrettez pas les promenades dans la campagne?
Une rougeur fugitive passa sur le front de Marietta.
— Autrefois, oui, j'ai regretté; plus à présent. Je regarde ailleurs. — Puis, après un court silence et parce qu'elle me voyait triste : — Il y a des fleun dans le paradis, reprit-elle.
Oui, pensai-je, et des corps glorieux; mais je ne le lui dis pas.
Comme elle avait vécu dans une atmosphère de cordialité, comme elle ne s'était heurtée à aucun de ces
angles qui, chez nous, mettent une cicatrice à la place cfun épanouissement, les sentiments lui arrivaient uaïfs; elle les laissait parler, toujours d'un tact exquis.
— Mon plus gros chagrin, c'est que je suis ingrate. Elle se méprit sur l'étonnement qu'exprimait mon
regard.
— Vous ne l'auriez pas cru ! pourtant, c'est vrai. Il y a telle heure où j'ai de l'abattement ; la vie me paraît terne, j'ai là un poids, une angoisse, l'envie de pleurer... Oh ! mais cela ne dure pas ! Et puis mon Dieu me pardonne. Il m'a tout pardonné !
Alors elle me raconta ses journées, et comme elles passaient.
Le cousin Schimp avait si richement meublé cette intelligence, si fortement organisé cette vie, tant de foi pratique habitait là qu'il n'y avait de place ni pour le désespoir ni pour l'ennui. Pas une de ces questions écœurantes qui dénouent les jointures de nos os et nous font défaillir, nous bien portants et vigoureux, ne s'était présentée à cet être déshérité qui n'avait pas même une enveloppe humaine !
Le cousin Schimp était un esprit complet; tout
comme il achevait ses phrases, il achevait son œuvre. En promenant mes yeux par la chambre, je vis de quel art il en avait ordonné l'arrangement. Mauetta était entourée de meubles à sa taille, tous bien Ms, tous jolis : fauteuil, table, pupitre, vases de Heurs ; et pour atteindre à la grosse giroflée qui étalait ses pompons rouges sur la fenêtre, des marches proportionnées aux pieds de Marietta. Cela ne frappait pas, l'harmonie ne frappe jamais, seulement on sentait qu'une pensée d'amour, large et chaude, délicate et veillant aux détails planait sur cet intérieur.
Dans ce moment la porte s'ouvrit avec fracas ; six beaux enfants, six petites filles bouclées, rosées, leur panier au bras, entrèrent comme un ouragan et se précipitèrent vers Marietta qu'elles embrassèrent h l'étouffer. Ce fut alors que s'illumina la figure de Marietta ! Elle sourit d'un sourire d'ange :
— Je leur enseigne à lire, fit-elle, et les ouvrages !
Il fallait voir de quel air sage et heureux s'assirent les petites filles tout autour de Marietta.
Je la laissai.
Au seuil de la boutique, l'abat-jour sur les yeux,
les lunettes sur le front, la tabatière aux doigts : —
Hein? — me fit M. Schimp.
Je ne pouvais parler, je lui serrai les mains : — C'est mon enfant, dit-il d'un air grave. Monsieur Schimp, vous êtes un grand homme. Et
toi, mon Dieu, tu es le grand Dieu des cieuxl
Je me trouvais en décembre, par un jour brumeux, dans une des plus vieilles rues du vieux Paris. J'y cherchais, en suivant les indications d'une lettre reçue la veille, la demeure du sculpteur. Ce n'était pas facile. La riîe se composait de boue, de deux murs derrière lesquels s'étendaient des terrains à vendre, de décombres et de cinq ou six masures borgnes. Un brouillard infect enveloppait tout cela. A force d'aller et de venir je découvris le numéro, à moitié effacé, à moitié tombé avec le plâtras.
La maison répondait à la rue. Des murailles suin-
tant la misère, souillées de cette couleur nauséabonde, mélange de fange, d'ordures et de pluie, qui badigeonne les premières assises de nos quartiers pauvres ; pas de concierge, un escalier noir dont les marches glissantes trompaient le pied; à chaque étage une lucarne laissant passer un demi-jour blafard aussitôt perdu dans l'obscurité de cet antre ; tel était l'aspect. Çà et là des portes sordides s'ouvraient sur un palier. Je trouvai celle où j'avais à faire ; elle était entrebâillée, je la poussai. A droite, une espèce d'atelier, réduit assez clair où gisaient des statuettes, de la terre glaise, des outils ; au fond du corridor, une grande chambre; j'y entrai. Elle avait de hautes fenêtres, à moitié couvertes de toiles d'araignées, à moitié garnies de carreaux de papier. Un jour opaque passait par là ; du reste le chaos ! Un pêle-mêle de plâtres et d'outils encore, avec des chaises cassées, des ustensiles de ménage, un vieux jupon, des croûtons de pain, quelque chose d'abandonné, de sale et de froid qui repoussait.
Vers la fenêtre il y avait deux enfants ; l'un de douze ans, chétif, avec un pâle visage, de grands yeux d'une extrême douceur, une longue chevelure
mate qui prêtait à ses traits une délicatesse presque féminine. De ses doigts allongés et maigres il modelait, entièrement absorbé dans son travail. J'imagine que Raphaël enfant devait avoir cette tête mélancolique.
L'autre, plus petit, la mine ronde, pleine, pale toujours et maladive, le regardait faire. Lorsqu'il marcha, je vis qu'il boitait.
Au bruit tous deux se tournèrent, puis se prirent à me considérer d'un même air ahuri.
— Votre père? demandai-je.
L'aîné posa sa figurine, fit quelques pas; l'autre suivit en boitant. Je pénétrai dans l'alcôve, ils retournèrent à la fenêtre.
Il y faisait si sombre que je fus un moment sans distinguer quoi que ce soit. L'air y était étouffé; il me prit un accès de toux venu fort à propos pour me tirer d'embarras. Une voix sonore, mais creuse, demanda ce que c'était, qui j'étais. Mon nom ne lui dit rien, car il se fit un silence où je sentais planer quelque chose de tendu. Il n'y avait plus qu'une respiration sifflante avec ce craquement sinistre qui marque le dernier degré de la phthisie.
La femme du sculpteur m'avait écrit, le mari n'en savait rien, c'était évident.
Tout en m'asseyant à tâtons je balbutiai quelques mots de statuettes, d'art, je ne sais quoi de gauche et d'absurde.
Cependant mes yeux s'accoutumaient à ces ténèbres. Je commençais de discerner un grabat, un (
î homme haletant, qui se mit sur son séant et me regarda sans rien dire.
C'était une noble figure; de ces figures qui du premier coup font des révélations sympathiques, tandis que tant d'autres qu'on a vues vingt ans, qu'on verra trente, restent plates et secrètes comme un mur.
Il avait l'œil perçant, des cheveux noirs rejetés en arrière, le front d'une coupe exquise, la barbe légèrement grisonnante, la bouche fine et loyale, une suprême distinction que relevait son extrême pâleur.
— Est-ce en qualité d'artiste... d'amateur?
— Mais de tous deux... un peu. J'ai entendu parler de vos œuvres.,, vous êtes souffrant... je crois... je...
Le sculpteur, sans se rendre compte de mon trouble, vit que j'étais au supplice. Avec un sourire charmant,
de l'air d'un grand seigneur qui mettrait à l'aise un quidam tombé de la lune :
— Francis ! montre-nous Rachel, l'Enfant au papillon, la Jeune fille !
Francis apporta les figurines, et parmi, deux ou trois statuettes révolutionnaires que le père n'avait ])as demandées. Dans les premières, il y avait du talent, et beaucoup; il y avait le sentiment de l'idéal, une souveraine élégance de formes ; moins dans les autres : dans celles-là le fini l'emportait sur l'idée, le métier sur l'art; c'était une spéculation, c'était une lettre de change tirée sur les passions populaires. Le sculpteur aux abois leur avait demandé du pain; la misère avait gagné sa bataille.
— Ceci , ce n'est rien, dit-il en les écartant. Les autres ont peut-être quelque mérite.
La glace était fondue. Nous parlâmes sculpture, peinture , musique. Sur toutes choses il avait des mots justes; il s'exprimait en termes parfaitement simples, d'un langage de bonne compagnie, avec une distinction native et d'éducation aussi. Pourtant on sentait qu'il y avait quelque disparate dans sa vie; des circonstances triviales devaient l'asservir ; son dénû-
ment n'en était pas Tunique indice ; il lui venait de certaines intonations, de certains gestes, habitudes dïm autre monde, qui me froissaient et qui l'étonnaient lui-même, car après il restait un instant silencieux.
— J'ai trop travaillé, me dit-il. Pendant trois mois j'ai passé presque toutes les nuits. C'était pour un chirurgien, il lui fallait des pièces d'anatomie; il nous fallait du pain.
Sa voix s'éteignit; il reprit presque gaiement :
— Ce que j'ai n'est rien, une grippe; je me trouve mieux. Dans peu de jours je me lèverai. J'ai de l'ouvrage, beaucoup.
L'idée par moments lui venait que je pourrais bien être là pour le secourir; cette idée ne faisait que traverser son esprit, mais elle plissait son front, elle donnait à sa voix un timbre sec, une allure saccadée, elle communiquait à toute sa tenue un caractère près- [ que hautain. D'un vif élan je le déroutais, alors il redevenait naturel et plein de bonne grâce. î Je m'épris d'enthousiasme pour l'Enfant au papillon, pour la Jeune fille. L'œil du sculpteur s'embrasa. L'artiste, l'homme; l'artiste fier de son œuvre,
l'homme fier de son énergie, tout en lui semblait renaître. Il redressa la tête d'un mouvement aisé ; la vie, presque la gaieté lui revinrent. Je lui demandai la permission d'emporter ces petits chefs-d'œuvre.
— Comment donc, mais c'est une faveur que vous me faites ! — Et il avait si grand air, qu'en vérité je n'osais ni m'en quérir du prix des figurines, ni le déposer sur la vieille chaise qui lui servait de table.
Alors sa femme entra. Une femme de haute stature, maigre, drapée dans un tartan déteint. Elle avait les traits réguliers, le port majestueux, le pas tragique; lorsqu'elle me vit, elle cacha sous les plis du châle les tiges de carottes qui sortaient de son panier avec un pain de quatre livres.
Le sculpteur tourna la tête du côté de la muraille et se tut. Il me sembla que je comprenais quelque chose au mystère de sa destinée.
Cette femme déposa son panier; d'un geste théâtral elle embrassa ses enfants, comme Médée eût fait ses fils; elle me regarda, vit qui j'étais, ce que je venais faire, d'un coup d'œil m'appela près d'elle, hors de l'alcôve, tendit sa main, reçut la petite somme que j'y plaçai, dune voix emphatique me parla de son
mari, d'elle-même, de la maladie coûteuse, de poésie, de littérature, puis se lança dans des régions abstruses où elle perdit pied et moi aussi. En toutes choses le son était faux; elle entonnait à côté; non qu'elle fût dissimulée ou hypocrite, mais il y a des instruments humains accordés, dès le début, sur un mauvais diapason. Le pis, c'est que ceux-là vont toujours, à travers tout, et qu'ils font taire les autres. Il y a des gens dont le naturel est outré, pour lesquels le vrai serait une affectation, à qui les pensées viennent montées sur des échasses, qui parlent comme dans un porte-voix. La femme du sculpteur était une de ces créatures-là. Grandiose, ampoulée, constamment sous une préoccupation de dignité, pleine de mystère, lançant des mots destinés à éclairer d'une douteuse lueur les profondeurs du passé; jouant la comédie, sérieusement; reine de théâtre, — peut-être V avait-elle été.
Le sculpteur n'ouvrit plus la bouche. A sa petite toux nerveuse, je connus qu'il était impatienté.
Je revins souvent; le sculpteur allait de mal en pis. Il se disait mieux, toujours; le croyait-il?
Par degrés il s'apprivoisait, nous causions ; lorsque sa femme était absente, il le faisait avec son aisance parfaite, avec une entière liberté d'âme. Rarement une allusion à d'autres temps et si voilée et si légère qu'un observateur seul pouvait la saisir au vol. Nous parlions de son art; chaque fois j'emportais quelque statuette. Un jour, — il ne restait plus guère que cela, — je me passionnai pour une figurine républicaine, bonapartiste, je ne sais trop; nous étions en 1845. L'artiste me regarda de son œil clair.
— Vous voulez cela? fit-il avec une inflexion légèrement dédaigneuse.
— Mais oui ! cela me plaît ; il y a de l'énergie !
Il réfléchit un instant; son visage s'attendrit, il me tendit la main. — Merci, dit-il. Puis il retomba sur l'oreiller.
Ce fut la seule fois qu'à propos de cette terrible question d'argent, il se départit de sa fierté un peu raide.
Entre sa femme et lui , il y avait un mur, un gouffre, je ne sais lequel. Elle le servait avec un certain respect où dominait l'emphase; sans divination du reste et sans goût. Il ne lui adressait jamais de re-
proches; il ne l'appelait jamais près de lui. Elle déclamait à son sujet comme sur tous les sujets. En attendant, elle le laissait dans son alcôve ténébreuse. Il ne demandait pas qu'on l'en tirât, elle ne songeait pas qu'il eût besoin d'air. Autour de lui ni comfort ni attentions, pas plus que d'ordre dans la chambre ou de propreté nulle part. Autant aurait valu demander à Clytemnestre de balayer sa cuisine.
Avec toutes ses prétentions de grande dame, cette femme était prosaïque à l'excès. Sous sa misère, sous ses haillons, sur son grabat, dans son silence, cet homme avait une incomparable noblesse.
Plus d'une fois nous nous entretînmes, ou plutôt je Lui parlai de Dieu, de l'avenir; il m'écoutait et se taisait.
Sa femme discourait sur la Providence, sur l'Être suprême, elle abondait en fadeurs pieuses. Il toussait, me regardait et se retournait. Ces jours-là je n'en obtenais pas un mot.
Bientôt, hélas! il arriva ce qui arrive dans dételles unions, à une heure donnée. La maladie s'aggravant, la faiblesse s'accroissant, celui qui était fait pour dominer fut asservi. Cela se lit sans bruit, sans luttes,
sans que l'un ou l'autre s'en rendît compte. La femme était robuste, elle était vaillante ; à mesure que le sculpteur perdait ses forces, la crainte qu'elle avait de lui déplaire allait s' effaçant. Elle ne le soigna pas moins bien; à vrai dire, elle ne le soignait pas du tout; sur mes observations, elle se décida même à tirer le lit dans la chambre; mais elle se gênait moins, elle avait le verbe plus haut, elle pérorait davantage, elle se cachait à peine pour recevoir quelques secours. Auparavant, elle m'accompagnait jusqu'à la porte, laissait sa main ouverte, et lorsque j'y avais déposé mon offrande, muette, du doigt elle me montrait le ciel. Maintenant elle faisait de constantes allusions aux besoins du ménage. Le sculpteur fronçait le sourcil et respirait fortement; puis, se domptant lui-même, par un énergique effort, par un suprême retour vers son passé et comme si ce coup d'œil rétrospectif lui eût amené de pires désenchantements, il haussait les épaules ; un sourire moqueur venait errer autour de sa bouche, sourire de gentilhomme aux tromperies de la fortune.
Il y avait là quelque grande méprise chèrement payée.
La phthisie faisait des progrès effrayants. *Le sculpteur ne parlait plus de guérir; il ne parlait pas de mourir, il gardait le silence.
Je crois qu'il m'aimait, du moins il me voyait avec quelque joie ; j'étais un de ses pareils, et puis je ne faisais pas de phrases.
Un jour, c'était encore dans l'alcôve, il me dit d'une voix haletante : — Écoutez ; je- sais que vous aurez du plaisir à me rendre service. Demandez à. . . — il ne la nomma pas — mes dernières Reconnaissances. Allez au Mont-de-Piété... retirez mes serviettes... allez-y vous-même ! — Il promena un regard de dégoût autour de lui : — J'ai besoin de linge blanc.
Je serrai fortement sa main.
Le lendemain, de bonne heure, j'étais là, le paquet de serviettes au bras. Le lit, placé hors de l'alcôve, s'appuyait aux fenêtres; la pâle fignre se détachait sur la lumière avec ses lignes pur^s ; les paupières étaient à demi baissées, le sourire déçu flottait sur les lèvres. Il leva les yeux, vit le paquet, et sans presque m'apercevoir, d'une main tremblât) (e détachant les épingles :
— Oh! oui! fit-il, oui! je les reconnais... ce sont
mes serviettes, mes belles serviettes! Oui, voilà mon numéro, 120, c'est bien cela!
Il les prenait l'une après l'autre, enfouissait son visage dans les plis soyeux du lin damassé ; il respirait cette saine odeur de propreté, il fermait les yeux, tout son luxe d'autrefois passait à l'horizon. Une faiblesse le prit, physique, morale, je ne sais. Sa belle tête se renversa sur l'oreiller, ses doigts laissèrent échapper les serviettes. Quand ses yeux se rouvrirent, il les fixa fortement sur le ciel qui pâlissait au couchant.
Avez-vous senti, lorsque la mort s'approche d'une âme humaine, d'une de ces nobles créatures que Dieu dota de poésie, de loyauté, de puissance, que le monde a trompées, qu'il a gâtées peut-être; avez-vous senti devant cette vigueur qui s'abat, devant ces misères sans nom, devant ces pauvres membres affaiblis; avez-vous senti de ces pitiés immenses vous monter au cœur; avez-vous senti de ces tendresses muettes, ineffables, vous pénétrer jusqu'à la moelle; avez-vous senti les ardeurs de la foi; votre bouche s'est-elle glacée, votre gosier s'est-il desséché? Sans voix, sans parole, êtes-vous tombé sur vos deux ge-
noux, dans l'absolue conscience de votre incapacité, prosterné, presque défaillant, devant le Dieu qui sauve ? Si vous avez senti cela, vous savez ce que j'éprouvais.
Le sculpteur ne tourna pas la tête, il n'abaissa pas le regard, il était absorbé dans la contemplation du ciel pâle.
Sa femme n'osait toucher aux serviettes, déployées h l'aventure sur le lit ; les enfants restaient immobiles; cela dura longtemps.
A six heures du matin, le jour suivant, on m'apportait une lettre prétentieusement encadrée de noir. Le sculpteur était mort dans la nuit; sa veuve me priait de la venir trouver.
Je ne m'y sentais guère porté; j'y fus pourtant. Il était là ce fier visage, glacé, idéalement beau. Il gisait affaissé du suprême affaissement, ce pauvre corps. L'âme, en partant, avait laissé de la paix sur ce front ; il s'était détendu, il s'était éclairé, les lèvres avaient repris leurs contours délicats.
A ma vue, la veuve, redressée de toute sa taille, les deux mains sur la tête de ses deux fils, le pied projeté
en avant, tragique attitude de mère désolée, commença de les bénir en un discours tout boursouflé de périodes redondantes. C'était une voceratrice moins la passion.
Francis avait les yeux baissés, des larmes coulaient sur ses joues ; au léger infléchissement de sa tête, qui semblait se dérober à la main de sa mère, on sentait un froissement intime, une inconsciente révolte de la dignité, quelque chose qui subissait, mais qui souffrait.
L'autre, distrait, regardait çà et là tout en pétrissant un morceau de terre glaise. Il était accoutumé aux déclamations de sa mère; une de plus, une de moins, peu lui importait; quand elle aurait achevé, il retournerait à ses jouets ; il y retourna.
Alors entra un ouvrier mouleur, bon garçon, bon vivant, la lèvre rouge, la moustache noire, robuste et défiant les maux : — Tiens I fit-il, il paraît que c'est fini ! Pauvre homme !
La veuve se remit en pose ; elle improvisa tout exprès pour lui un nouveau monologue qu'il écouta bouche béante, non sans plaisir, comme il eût fait au théâtre.
La douleur de la veuve n'était pas à la hauteur de
ses démonstrations, pourtant elle pleurait d'assez bonne foi. Elle sentait bien que ce mort étendu là, c'était la poésie, c'était l'idéal de sa vie. Cela s'en allait pour ne plus revenir. D'ailleurs, il avait été bon pour elle. Son amer désenchantement, elle s'en était à peine doutée ; tant qu'il avait pu travailler, il le lui avait caché. Souffrant, elle avait mis son silence au compte de la maladie; elle n'avait pas .vu plus loin. Mort, elle lui payait ce qu'elle lui devait, comme elle pouvait. Elle faisait mouler le visage de son mari, parce que c'était dans son rôle... et puis qu'il avait la tête belle, et que cela se vendrait.
L'ouvrier, quand elle eut fini, prit son plâtre et le jeta par poignées sur le visage du mort. Le petit gar-~ çon s'approcha du mouleur, dont il suivit l'opération d'un œil curieux. Le fils aîfié fut se cacher dans l'atelier solitaire.
Quant à la veuve, elle avait mis son châle et s'en était allée quérir un pot au feu.
Et maintenant je reviens m'asseolr sous la tonnelle de Cormier, au vieux manoir, dans le jardin de mon père.
C'est un jardin aux larges allées plantées de buh, bien clos de murs; les arbres du verger émergent par-dessus la muraille, et par-dessus les arbres du verger s'étagent les plans vaporeux des assises du mont. Les uns bocagers, les autres découverts, ils portent leurs maisonnettes à grands toits perchées au fin sommet ou bien cachées dans un repli. Le Jura, avec ses sapins noirs, avec ses hauts pacages, avec ses chalets piqués ça et là, domine tout.
En avril, avant que le bois pousse ses feuilles, la tonnelle de cormier s'étoile de fleurs jaunes; les abeilles y foisonnent, cela bourdonne comme une ruche ; au travers des rameaux fleuris on voit le ciel où courent les nuages, flocons légers que promènent les brises attiédies. Derrière la tonnelle il y a un rucher, un beau rucher qui s'appuie contre le four, qui rit au soleil levant, que brode la vigne vierge. Les ruches, en quatre étages, s'étalent dans leur abri de sapin, lisse et satiné.
En mai, quand les pommiers du jardin fleurissent, on dirait des orangers ; alors il se répand des odeurs printanières, un bruit de vie ; les branches laissent tomber des pluies de pétales rosés et de pollen d'or ; les abeilles semblent affolées, les célidoines vertes aux reflets pourpres se balancent dans les touffes odorantes; partout éclate la floraison. La terre est nue Encore; hormis les belles planches de tulipes, le sol a gardé sa robe grise, mais ces dômes à la blancheur d'argent, avec le ciel bleu qui s'étend dessus, font du jardin un lieu de splendeur comme n'en eût jamais rêvé l'homme, si Dieu n'en avait abondamment parsemé les campagnes.
Par ces beaux soirs de mai, la dimanche, lorsqu'on est assis sous la tonnelle de cormier, on entend les filles du village qui vont par bandes, les mains entrelacées, tout autour du clos, du grand clos vert, dans le chemin qui serpente parmi les prés, avec les Alpes étincelantes à l'horizon. Elles vont chantant et rechantant des complaintes d'une voix qui se tient volontiers dans les notes hautes : quelque chose de striiîent et de mélancolique, de frais et d'agreste, une senteur de muguet au bois. Pendant que monte la lune les couplets se défilent ainsi, tantôt rapprochés, tantôt éloignés, d'une mesure égale. Parfois la chanson triste est coupée d'éclats de rire, c'est lorsque les garçons qui suivent à distance, par bandes aussi et les mains dans les mains, ont attendu les jeunes filles pour leur barrer le passage. Et puis la chanson reprend, toujours cristalline ; elle se promène au travers de ces modulations sauvages, d'une indicible poésie, qu'on ne trouve qu'aux champs. La nuit tombe, les étoiles s'allument, peu à peu les chanteurs rentrent au village, tout se tait, excepté la reinette qui trille discrètement sur le bord du ruisseau.
En juin, la campagne est feuillée, tout a sa cou-
leur; il y a de fortes ombres et des places embrasées au soleil. La tonnelle s'est bien encapuchonnée sous son cormier; on y surprend des gazouillements, de petits cris, des frôlements, des bruits d'aile ; et quand vient le soir, des nichées entières s'abritent dans les rameaux. Au travers s'aperçoit le rucher, une odeur de cire vierge s'en exhale ; les abeilles y pendent en grappes brunes, elles rentrent avec des paquets de pollen aux pattes ; et des bourdonnements et une hâte! Dans chaque ouverture, sur le plancher de la ruche que jaunit la poussière d'or échappée aux butineuses, les sentinelles fortement campées, la tête à l'abri, le corps à l'air, font vibrer leurs ailes d'un mouvement rapide.
Un massif abrite le rucher contre les vents* du Nord : noisetier aux mouchets dentelés, sureau, lilas, troène, et puis le marronnier avec se£ feuilles en éventail, et puis l'érable; des tons moelleux, des nuances infinies, un luxe, une profondeur de verdure. Sur la muraille, les plantes d'œillets s'épanouissent entre les pierres; il y a des coquelicots parmi, de la mousse qui jaunit au soleil, des lézards qui écoutent le cricri des prés. Par-dessus le mur, un enchevêtre-
ment de convolvulus, de capucines et de pois de senteur se verse en plis abondants.
Les petites filles quand elles passent regardent -, se dressent sur la pointe des pieds, accrochent un bout de pétale, et s'en vont joyeuses.
Le jet d'êau saute au soleil ; sa fusée coupe le Jura d'une ligne diamantée ; en l'air se jouent les gouttes avec une chanson uniforme et limpide.
Les faucheurs, les faneuses suivent le sentier tout contre le jardin ; les enfants s'y attardent; ils viennent voir, de nuit, les vers luisants qui grimpent au mur pendant que les têtards répètent leur note plaintive. Ce sont des causeries, des adieux échangés en hâte, des rires frais, des contemplations, des lambeaux, des riens ; et c'est tout cela qui fait la nature, qui fait le village, qui fait cette vie des champs passionnément aimée.
Le soleil une fois couché, la masse du Jura se détache du ciel en une silhouette admirablement pure. Il prend alors, le ciel, derrière la montagne, de ces teintes claires, presque vertes, qu'on voit aux toiles du Pérugin. Je ne sais pourquoi ce ciel-là, cet éther, cette lumière sans rayons, cet éclat d'une sérénité
presque polaire attire mes yeux comme si, dans cette zone merveilleuse, devait s'ouvrir le paradis. — Cet immuable rempart me fait rêver. Ma pensée, lorsqu'elle se déroule par les horizons sans obstacles, s'amoindrit et s'efface comme les vapeurs étendues sous l'haleine du vent. Lorsqu'elle rencontre cette forteresse crénelée de sapins, ces flancs sillonnés de chemins raides, ces coupures dans la forêt, ce sommet d'une ligne parfaite, ma pensée se réveille, la vie se double en moi ; ce ne sont pas des idées toujours précises, c'est une saine bouffée de liberté qui descend de là-haut et qui m'emplit le cœur.
Que j'en ai passé là d'heures charmantes, que j'en ai passé là d'heures bénies ! que d'enivrements de soleil, et de murmures, et de fraîcheur ! que de prières dans l'angoisse! que d'hymnes reconnaissants! Et quand mes yeux qui lisaient la vieille Bible s'allaient perdant au loin, remontant la vallée, festonnant la lisière du bois ; quand ils revenaient tout près à ces allées paisibles que tant d'êtres aimés, disparus, ont foulées ; quand mon regard, au travers de ce nid feuille, s'enfonçait au plus profond du plus intense azur des cieux, ah ! que j'ai remercié Dieu, ah ! que
je l'ai fortement aimé , que j'ai fortement senti que c'était la bonne vie, la saine vie, et une grâce à nulle autre pareille que de respirer, que de se mouvoir là, en pleine nature, de l'aube du matin au crépuscule du soir.
On a bien chanté dans ces vieilles allées, on y a bien ri, on y a pleuré. Bien des pas d'enfants, bien des pieds de jeunes filles en ont frappé le sable, bien des rêveries s'y sont promenées, on y a fait bien de beaux projets! Quand la cloche du village dit les heures, quand elle sonne à midi le repas du jour, quand le soir elle appelle à grande volée les paysans au logis, il monte de mon passé comme des essaims de figures aimées, que je ne verrai plus.
Mes jeunes années montent aussi. Voici qu'elles m'amènent deux visages candides, deux vieux visages frais comme la rose : Nicolas et Marianne, les esprits tutélaires du jardin.
Ils avaient la direction du manoir ; lui de la ca^v et des ruches, elle du jardin. Rien à faire ou peu de j chose, seulement l'œil à ouvrir.* j
C'étaient de bons gros villageois fort à l'aise, lui ' Bernois, elle du pays. Ils avaient bien cent trente ans à eux deux.
Le matin on voyait Nicolas, un bonnet blanc sur sa petite tête ronde, épais et court, en culottes de velours, comme la chanson, son vaste gilet tombant jusqu'au genou, toujours en manches de chemise et la chemise éblouissante, les mains appuyées à deux bâtons, une pipe à la bouche, s'acheminer tout doucement le long du verger, le long du manoir. Il y mettait le temps, il n'avait point hâte, tout de même il arrivait. Jamais on n'entendit sa voix autrement qu'en un petit grognement d'aise, ou bien, dans les jours de grande faconde, un certain : Vol, voï> vol! qui bourdonnait en dedans. C'était une manière d'approbation, de consentement, de raisonnement avec soi-même.
Au printemps, quand sortaient les essaims, il établissait sa femme, la Marianne, sous la tonnelle de cormier.
Elle était làf cette charmante vieille, quelque boisseau de légumes secs dans son tablier ; d'une main tranquille elle égrenait les haricots rouges, blancs, tiquetés, picotés ; du coin de l'œil elle surveillait les ruches. Elle nous laissait tout enfants asseoir près d'elle, les mains plongées dans ces beaux haricots.
LÀ TONNELLE DE CORMIER. 28o
Elle avait une coiffe blanche dont les vieilles dentelles bien empesées tombaient raides le long des joues. Comme elle avait les yeux ? je l'ignore ; je sais seulement qu'elle était belle, avec des couleurs d'un rose j incarnat, avec cette fraîche bouche en cœur qu'on ne voit plus ni aux champs, ni à la ville; cette bouche riait. Elle avait aux joues deux fossettes qui riaient aussi. Dès qu'on était assis par terre, sur le gravier, devant elle, on la contemplait, on l'écoutait et rien qu'à cela l'on devenait sage.
Elle ne grondait point; toute sa morale se réduisait à ces quelques mots : — Il faut être bien obéissant, et pouis, aimer le bon Dieu !
Elle avait de ces discours paisibles qui vont comme le flot du ruisseau, qui se promènent comme lui tantôt par les prés, tantôt sur les cailloux, baisant cette fleur, mouillant cette feuille, pendant que les papillons se balancent au remous et se mirent dedans. C'était l'oiseau, c'était l'abeille : Vois-tu ici, regarde là! et quelque insecte aventuré sur un brin d'herbe, et lorsqu'il lui venait aux doigts quelque semence plus brillante : — Tiens, prends-le, c'est le roi du troupeau? — Les paroles allaient s'égreiuint, les heures
s'écoulant ; il y faisait bon ; c'était une paix que je n'ai pas retrouvée.
Tout à coup, voilà les abeilles en rumeur, devant le rucher :— Va crier Nicolas, va vite ! tu seras sage ! Le bonheur d'être utile, d'annoncer une nouvelle ! Nicolas écoutait; il retirait la pipe de ses lèvres, la tapait àa peu sur le banc pour secouer les cendres : — Voï, voï ! — Après un moment de reflexion : — Va voir chercher la casse! tu seras sage!
Et lentement, sur ses deux bâtons, il traversait la grande cour et montait un à un les degrés du jardin.
La casse est une brillante casserole de cuivre, rouge, polie, qui nage sur le baquet d'eau froide, près de la porte, dans la cuisine des paysans ; quiconque a soif y plonge sa bouche altérée :
— Voici la casse, tout va-t-il bien, père Nicolas?
Père Nicolas, parfois trop tard arrivé, voyait l'essaim, rassemblé dans l'air, lui partir au nez, d'un trait, pour la montagne. Un instant il restait immobile, sur le coup, puis — c'était une des rares occasions où il émettait sa pensée ; — Allez seulement! disait-il aux abeilles. Que le bon Dieu vous bénisse! ce n'est pas moi qui vous veux courir après.
Marianne avait le cœur gros. — Sont-elles intrépides! disait-elle en son langage, sont-elles lncké- , dules! — Nicolas secouait la tête; la sentence une fois proférée, l'œil toujours gai, la bouche toujours placide, il reprenait posément le chemin de la cour, et la pipe, et le banc. Arrivé là, il faisait ouf! se laissait choir assis, tout d'une pièce, bourrait sa pipe, la rallumait, fermait à demi les paupières et humait son tabac avec un sourd gémissement de bien-être.
Le plus souvent, les abeilles, qui connaissaient leur homme l'attendaient, frémissantes, agitées. Nicolas posait ses deux bâtons contre le rucher ; la casse dans une main, dans l'autre quelque vieille clef ouvragée, tapotant, boitant, sifflotant, il allait, suivi de l'essaim, vers un pommier où se groupaient les abeilles.
Je l'entends ce bruit champêtre, j'entends ces notes métalliques et cette petite chanson de merle, je vois le blond nuage qui se promène derrière Nicolas.
Et Marianne! en hâte elle apportait un capot neuf, tressé de paille, bien frotté de mélisse odorante qu'elle venait d'arracher. Nicolas ramassait à pleines mains la grappe vivante; il la versait dans le capot; tranquille, mesuré toujours, au milieu du tourbillon ému,
2i8 LES HORIZONS PROCHAINS.
— La reine y est-elle, père Nicolas? l'avez-vous vue?
— Voï, voï, voï !
Le capot retourné, Nicolas se baissait pesamment, l'arrangeait tout à loisir sur quatre échalas, puis Marianne entourait l'arbre d'un tapis à grands ramages ; ne fallait-il pas protéger la ruche naissante contre les ardeurs du soleil? Le soir on la portait au rucher, et tout ce jour-là, et le lendemain encore, les abeilles allaient et venaient de la ruche au pommier.
Quand arrivait le mois d'août, c'était le temps de prendre le miel. Chaude journée pour le père Nicolas !
Il coiffait sa petite tête d'un masque de fer, pointu, grillé, vraie salade du moyen âge retrouvée en quelque caveau du manoir.
Toujours sifflotant il s'approchait des ruches, levait les capes, rangeait méthodiquement les rayons d'ambre dans les plats de terre rouge. Les abeilles faisaient rage, pour qu'il fut dit, car elles savaient bien qu'avec le père Nicolas on y perdait son latin. L'une après l'autre les ruches y passaient; Nicolas, qui était juste, leur laissait ample provision d'hiver.
Marianne avait grand'peur tandis qu'il allait ainsi dans un nuage de bestioles en colère.
— Faut te garer, Nicolas I et pouis prier le bon Dieu qu'il te garde!
Mais voici l'automne. Les arbres ont donné leur fruit, la vigne vierge enveloppe le rucher de draperies où se mêlent plus de pourpre et d'or que les filandières des villes n'en tissèrent jamais pour habiller les reines et les rois. Les astères balancent leurs rameaux chargés de fleurons bleus, leurs guirlandes argentées ; le rouge-gorge essaye de redire sa chanson du printemps ; hélas ! il en a laissé les plus belles notes aux buissons d'aubépine; il sautille dans les places chaudes, au soleil de novembre qui boit le brouillard. Les papillons bruns étalent leur robe veloutée, marquée d'un œil pourpre, sur les dernières fleurs; l'abeille y vient aussi, dolente, engourdie. Les cormes rouges sont presque toutes tombées, la tonnelle n'a plus d'ombre. Dans le pré, derrière les saules, monte la fumée d'un feu, celui du boëbe qui garde les vaches. Demain elles rentreront; la gelée blanche flétrit l'herbe.
La vendange est faite, le vin fermente dans les tonneaux. On a cassé les noix, le soir, à la veillée, sur les longues tables que couvrent le cidre, le fromage et les pommes. Le chanvre pend au plafond en nattes soyeuses, il attend le rouet des femmes et les veilles de l'hiver. Les brebis tondues cherchent la chaleur de Tétable. Il siffle, et souffle et passe une froide bise.
Adieu mon beau passé ! adieu mes souvenirs !