‹ Les horizons prochainsChapitre 3 sur 44 · L'HEGELIEN · texte numérisé non relu

L'HEGELIEN

Par une nuit de mai, pas belle, H pleuvait à torrents, je me trouvais clans une diligence. C'était en 1849; il n'y avait pas alors de voies ferrées en Suisse. La diligence, maison roulante, avec deux coupés, un intérieur, une rotonde, cabriolet sur l'impériale, siège devant, siège derrière, allait ramassant tout, festonnant le pays entre Neufchâtel et Bâle où l'on arrivait tard sur le second soir.

Il pleuvait, ai-je dit, à seaux, à cordes. Point de place dans les coupés. Le cabriolet, on n'y pouvait songer; j'avais avec moi une parente âgée, la baronne

de Z., que j'accompagnais en Allemagne. Nous nous casâmes dans l'intérieur.

On n'y voyait pas clair, la pluie fouettait les vitres, le cuir suintait, nous distinguions à peine nos compagnons de route. J'avais sur mes pieds les grQ: pieds d'un gros bourgmestre de par là, ventre à triple étage, menton à quadruplé soubassement, et qui riait en basse-taille quand une gouttière l'arrosait. A côté de lui siégeait je ne sais quel Américain peu gentilhomme. D'heure en heure il tirait de sa poche une longue bouteille, du gin, du porter, de l'eau-de-vie, un alcool quelconque, qu'il se renversait aux lèvres; quand il ne buvait pas il fumait. } droite, à gauche, des paysans, des bourgeois, perdus dans l'ombre. Cela venait, cela partait; le bourg mestre seul restait inamovible, avec l'Américain. Dans le coin, un homme de haute taille, jeune à e/ juger par le port, gardait le silence.

Infernales machines que ces boîtes voyageuses où l'espace manque, où l'air manque, où les coudes s'enchâssent dans les hanches, où les jambes s'emboîtent dans les paquets, où tirer son mouchoir de poche est affaire d'État, où durant vingt-quatre heures on a le

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visage de son prochain, ahuri, hébété, pointu, carré, grelottant d'un mouvement égal devant soi ! — Il faut être très-bon pour n'en pas devenir méchant.

La pluie tombait toujours. Impossible d'ouvrir quoique ce soit; une chaleur moite ternissait les vitres, la boue les mouchetait; il s'exhalait de partout une odeur de vin cuvé, de tabac fumé, de vieux fromage mêlé avec de vieux croûtons, quelque chose de nauséabond qui écœurait. Parmi , des ronflements, des têtes clochantes, de grandes bouches ouvertes qui tout à coup se fermaient, et c'étaient alors les yeux qui s'ouvraient effarés. Point de tonnerre, point d'éclairs., un déluge uniforme. A mesure que blanchissait la nuit, à mesure que venait l'aube, on voyait ruisseler les toits, le chemin noyé rejaillir. De larges flaques se formaient dans les prés, les nuages traînaient le long du Jura, ils traînaient des deux côtés de la route; on étouffait là-dedans, et pourtant le froid, le froid de la nuit sans sommeil, le froid de la terre détrempée, du ciel mouillé, de la voiture imbibée, pénétrait les os et donnait le frisson.

L'époque n'était guère plus gaie que la nature.

En France, des élections socialistes; en Allemagne,

où nous allions, des révolutions ou faites ou en train de se faire. Ma compagne avait grand' peur; je la rassurais, mais je voyais tout en noir : à travers les mornes ondées, Féchafaud me semblait se dresser au\ quatre coins de l'horizon.

L'aurore vint, sans écharpe d'or, sans doigts de rose; non, tout simplement en robe de chambre, du gris sur du gris.

Pouvoir de la lumière, si pale soit le jour! En un instant le monde changea de face; l'ordre aurait le dessus, d'ailleurs un peu de grabuge ne faisait pas de mal. Et puis c'était le mois de mai, ce que lavaient les ondées, c'étaient les gaies chaumières au toit de chaume, de ces toits où croissent les herbes folles et qui s'avancent en ménageant autour de la maisonnette un bel espace abrité. La mousse veloutée que lustrait la pluie égayait le chaume ruisselant; dessous riaient les vitres rondes enchâssées dans du plomb; les fenêtres se touchaient toutes, ouvrant sur le bûcher bien ordonné ; par la porte au seuil ovale, creusé dans le bois dur, entrait et sortait la ménagère, la tête enveloppée d'un mouchoir rouge; les oies avec les canards caquetaient en remuant la queue, le paysan bail-

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lait en s'étirant devant sa grange, les gouttes sautaient et ressautaient sur les dalles de pierre qui ceignaient les belles maisons d'un promenoir toujours sec. Dans les jardins, les ondées faisaient lentement onduler les pommes fleuries de la boule de neige, les clochetons odorants des citronnelles, la grappe des lilas. Les tulipes, fières comme des sultanes, laissaient glisser l'eau le long de leurs tuniques de brocart; la couronne impériale, aux fleurons retournés, s'en riait ; les grosses girardes au pompon d'argent, les giroflées aux pétales doubles embaumaient l'air quand passait une bouffée.

Sous les toits, sous le porche des granges, les hirondelles se tenaient immobiles, le cou tendu, dans le nid collé contre les solives ; parfois elles se hasardaient a

tire d'aile, en zig-zag, rasant le sol, et remontaient et

« s'accrochaient au nid, la queue bien appuyée contre

le mur, causant avec les petits ou leur donnant la becquée. Les moineaux, audacieux, grands piailleurs, grands pilleurs, socialistes rouges sous leur robe brune, se moquaient des cataractes ; ils laissaient pleuvoir, rangés sur le bord des tuiles, — de préférence ils choisissent les bonnes maisons, — gouaillant,

piaulant, sautant, le bec fort, la tête haute, batailleurs, mangeant de tout, mangeant toujours, assourdissant le voisinage de leurs cris.

Les pigeons roucoulaient, ils sortaient leur tête mignonne par le trou du pigeonnier, puis ils s'abattaient à grand bruit d'ailes en une place propre, devant la grange, et là se promenaient de leur petit . pas craintif, rapide, piquant de ça de là quelque graine échappée à la gerbe, balançant leur cou qui chatoyé, et tout à coup s'envolaient effarouchés.

Mais c'étaient les vergers qui resplendissaient en dépit du jour blafard, du ciel trempé, des nappes liquides. Tout au travers, les pommiers, les poiriers dans la magnificence de leur floraison, s'épanouissaient d'un victorieux éclat. L'âme entrait en fête rien qu'à les voir. — Des révolutions! avec ces dômes de pétales rosés! Des échafauds, quand on peut errer *ous ces couverts, parmi les splendeurs de mai !

Je ne sais comment, pour rencontrer je ne sais quelle sympathie à ma pensée, mon regard rentra dans îa carriole qui cahotait toujours. Il ne pénétra pas jusqu'à l'Américain que murait un nuage de fumée, il glissa sur le bourgmestre épanoui dans la plénitude

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de ses trois quintaux pesant, il effleura sans s'y arrêter quelques têtes endormies, il se fixa dans le coin, sur la figure qu'il avait soupçonnée plutôt qu'entrevue.

Toute la nuit elle était restée là, dans son ombre. Elle n'avait pas sommeillé; d'heure en heure une voix timbrée et ferme s'était élevée pour demander à d'autres, sur le siège, dans la rotonde, sur l'impériale, si tout allait bien. On lui répondait d'un ton de camaraderie où se devinait le respect. Chose bizarre, cette figure, immobile, pensive, qui ne me regardait pas, détruisit d'un seul coup mes idées de paix.

C'était un homme jeune, de trente ans à peine, le front haut, le visage pâle, les yeux très-grands, trèsbleus et irès-doux; avec un air rêveur, ouvert, déterminé, comme si une résolution le possédait. Il avait la bouche riante; une barbe à fauves reflets descendait sur sa poitrine; la stature était élevée, le port hardi, il avait tout d'un chef; ni pistolets pourtant ni poignard, et pourtant je me dis, avec cette invincible assurance des natu es primesautières : Voilà un capitaine qui va se battre de l'autre côté du Rhin,

C'était bien cela.

Ce qui nous mit en rapport? Un rien, un cahot , la fatigue de ma vieille parente, mon œil soucieux. Il avait le coin, la meilleure place, il se leva, et d'un sourire franc, avec mille attentions charmantes, y installa la baronne, puis lui mit son manteau soUs les pieds. On causa; le bourgmestre, l'Américain, les indifférents, tout dormait. De quoi parla-t-on? De la pluie, du i>eau printemps, des incertitudes de l'avenir, de la révolution partout grondante. Ici les yeux du jeune homme flamboyèrent :

— J'y vais ! dit-il en rejetant sa tête en arrière. Le geste n'était pas d'un hâbleur, mais d'un homme passionnément heureux : — Je vais là! Il montrait l'Allemagne. Dans mon pays! j'y rentre! avec la liberté!

— Êtes-vous sûr de vaincre?

— Je suis sûr de me battre.

— On dit l'armée nombreuse.

— La nôtre l'est plus, c'est la nation.

— Vous n'hésitez pas à bouleverser votre patrie?

— Il le faut. — Un instant il fronça le sourcil, se mit à songer, puis relevant son front : — Il faut que tout le monde ait sa place au soleil ; ou à la pluie, ajouta-t-il d'un geste rieur. Il faut du pain pour tous,

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il faut de la joie, du loisir ! Il ne faut plus de déshérités sur la terre, il ne faut plus que celui-ci nage dans l'opulence quand cet autre a faim ; les moissons doivent mûrir pour tous ; à tous les maisons de pierre, à tous les meubles soyeux, pour tous la vie aisée !

À ce moment il rencontra le regard effrayé de la baronne.

— Je ne suis pas un partageux, madame, ni un rouge... quelles que. soient les apparences, fit-il en passant une main blanche sur sa barbe. Je vois plus haut. Je ne veux rien que de juste, rien que ce que voulut Dieu : je veux l'égalité.

— L'égalité! Depuis Eden elle n'est plus de ce monde ; le lendemain du partage...

— Je ne veux rien partager. Je veux nettoyer la terre, en arracher les bornes qui s'opposent au progrès. Je veux ouvrir une large route à l'humanité, à la jeune humanité qui monte. Elle réclame sa part de bonheur, son droit de jouir; elle l'aura.

— Je crains bien qu'au bout il n'y ait des forts et des faibles, de laids visages et de beaux, des cœurs honnêtes et de vicieux, comme avant; alors, tant pis pour l'égalité.

Le capitaine secoua la tête.

— Ce sont de vieilles idées, dit-il, des lambeaux, de moyen âge. Le monde marche à la révolution sociale; il laissera sa peau d'hiver aux buissons de mai.

— Les autres, les bornes, se défendront, ils défendront leurs coutumes.

— Je le sais bien.

— Alors?

— Alors on les tuera.

Cela fut dit d'une voix triste mais inexorable.

— S'ils se fient à nous, s'ils se livrent à nous, eh bien, nous les laisserons sécher en paix. Ils ne le peuvent pas, ils ne le feront pas.

Je regardais avec épouvante ce sourire mélancolique et bon, cet œil sincère, cet insensé candide épris de sa terrible utopie toute parée de fleurs, toute dégoûtante de sang. Après un instant, il reprit d'une voix un peu tremblante où vibrait pourtant une absolue confiance en soi :

— Tout ce qui renaît doit mourir. C'est une éternelle loi. Le niveau ne peut se promener sur le sol sans écraser des fleurs. La rénovation sociale éclôra

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d'un tombeau. Pour arriver à l'harmonie, il faut éteindre les sons discordants.

— Il en ressortira de partout.

— Non.

Ce non fut dit simplement, avec une écrasante assurance.

— Mais ces notes discordantes, ce sont des hommes ! Le capitaine réfléchit, s'absorba, puis d'une voix

plus basse :

— Cent mille têtes, dit-il.

— Cent mille têtes coupées ! des millions de femmes au désespoir, et d'enfants, et de mères!

— Ce matin, n'y a-t-il ni femmes au désespoir, ni enfants qui pleurent sur la terre, ni pères, ni mères, ni pauvres cpii meurent?

— Quelques-uns, oui, c'est vrai, ici ou là.

— Partout ! reprit le capitaine avec un énergique éclat de voix. Partout! De tous les bouts de cette terre désolée, à chaque seconde s'élève un cri de deuil !

— C'est une terre maudite, nous l'avons souillée, nous l'avons perdue !

— Je ne crois pas cela,

— Quoi! vous ne vous croyez pas pécheur?

— Non. — Cet autre non fut dit avec la même certitude naïve, avec un regard clair, avec une complète abstraction du moi.

Après un moment

— Je vous épouvante, reprit-il d'un accent trèsdoux. Réfléchissez. La mort, Tune après l'autre, fauche les générations; plus tôt, plus tard, qu'importe? Toutes se courbent à une heure quelconque, toutes, à une heure donnée, vont se ranger en sillons sous le sol. Une guerre, les guerres de votre empereur, ont tué les hommes par centaines de mille.

— Je déteste la guerre.

— Le choléra qui vient d'éclater à Londres, à Paris, moissonne trente mille personnes en un jour.

— C'est Dieu qui les fait mourir.

— Hé bien?

— Vous n'êtes pas Dieu.

L'Hégélien me regarda de son œil limpide.

— Je suis Dieu, dit-il.

i Et comme je frissonnais :

— Je suis Dieu ! Ma pensée est un rayon de la pensée divine, ma volonté est un fragment de la volonté

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suprême; le grand cœur qui palpite là-haut bat en moi, en vous, en tous.

Je ne sais pourquoi, par une de ces idées burles- .ques qui nous traversent l'esprit aii moment le plus sérieux, je regardai le bourgmestre, puis le capitaine, avec un sourire ; il haussa les épaules et poursuivit d'un imperturbable calme :

— Lui comme un autre, plus enveloppé, voilà tout. Nous sommes les fleuves de cet océan, nous en sortons, nous y rentrons. Dieu! Dieu, c'est le monde! Dieu vibre dans la plante, dans* le papillon, dans les feux du soleil, dans les gouttes de cette pluie!

Et par un retour soudain :

— J'ai droit de faire ce que je fais. Je mourrai, c'est possible; d'autres mourront, c'est certain; l'humanité passera peut-être par l'anéantissement... les Jsraélites ont bien traversé la mer Rouge ! l'humanité rajeunie couvrira la jeune terre, l'âge d'or redescendra du ciel!

Alors, sentant ma parole impuissante pour se mesurer avec cette grande folie, et qu'aucune raison m mordrait, je lis une chose que le monde élégant trouve essentiellement ridicule, puritaine même et

c'est tout dire; je pris mon livre des Évangiles, et je le lui donna.. Le capitaine tendit la main, le reçut, le considéra, et comme il le mettait dans son sein :

— Je la connais, votre Bible! me dit-il avec un sourire radieux, un sourire d'illuminé.

— Si vous la connaissez, vous y avez vu des lois d'amour.

Mais sans répondre, Continuant sa pensée :

— J'en ai plus d'une fois étudié les pages; j'en sais le sens caché. Il y a un sens apparent, il y a un sens mystérieux.

— Il la faut lire d'un cœur honnête et bon ; elle fut écrite pour les simples.

Un éclair passa dans sa prunelle :

— Vous avez la lettre, dit-il, nous avons l'esprit! Après , nous tombâmes dans un profond si>

lence.

Pauvre monde, si jamais Dieu le livre à de tels anges déchus !

Le capitaine mit la tête à la portière, puis de ce ton plein de douceur où perçait l'autorité :

— L'heure avance, nous approchons de Baie. Permettez-moi de vous adresser une proposition. Ma-

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dame est craintive, vous trouverez l'Allemagne en feu, laissez-moi vous accompagner. Avec moi, vous passerez partout; je vous quitterai aux frontières cle la Prusse, ce ne sera pour moi qu'un -retard de deux jours !

Il le dit simplement.

Tant de loyauté, tant dé dévouement pratique avec une si complète candeur éclairaient ce visage, que la confusion en même temps que la sympathie me pénétrèrent le cœur. Aurais-je ainsi fait, moi sage, qui le prenais en pitié !

Je refusai pourtant; il insista, s'arrêta juste, d'un tact exquis, dès qu'il eut assez appuyé pour nous mettre à l'aise; puis d'une main hâtive rassemblant son manteau, sa valise, il siffla; le postillon retint l'attelage, il sauta hors de la voiture, ses compagnons en un clin d'oeil furent groupés autour de lui. Alors d'un mouvement vif, plein d'énergie, de juvénile ardeur et de poétique abandon, le capitaine nous jeta son adieu, regarda le ciel, puis à pleine course, à travers champs, gagna le Rhin.

J'avais le vertige. Cette candeur d'enfant avec ce

délire d'orgueil , cette âme débonnaire avec cette inexorable dureté, ce Dieu à la fois adoré et nié, quel abîme !

Terribles gens que ces idéologues !

Pour épargner quelque trouble à une femme âgée, cet homme aurait de bon cœur fait deux cents lieues, et ce même hdmme, froidement, son beau sourire aux lèvres, enverra peut-être des centaines d'autres hommes à l'échafaud. Tout à l'heure, afin de nous éviter un ennui, il se jetait dans les périls d'un retard, et si, dans quatre jours, on nous ramenait devant lui, s'il voyait en nous des retardataires opiniâtres ; impassible, immuable, il nous ferait proprement couper la tête. Et cela serait ainsi; et ce cœur si chaud verra sans défaillir pleurer une mère, supplier une femme; il n'aura pas même besoin de se raidir. Non. Des profondeurs de son éternité, dti centre de sa pérennité, indifférent aux larmes d'un jour, il regarde passer la succession des êtres. Fataliste enivré de superbe, d'une main tranquille, il baptise de sang la terre, en contemplant le riant avenir qui s'avance tout couronné de roses.

Vérité! vérité, tu es quelque chose! tu vaux la

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peine qu'on souffre pour toi. Vérité, tu nous sauves de la démence; vérité, sans toi, nous errons ballottés sur la houle de nos propres pensées comme un vaisseau désemparé. De cieux en cieux je t'ai poursuivie, h travers les ténèbres je t'ai cherchée; tu n'étais pas loin de moi, je t'ai trouvée; vérité de l'Évangile, je te serre en mon cœur!

Et pendant que ma pensée avec ma prière suivait le capitaine, la diligence entrait à grand fracas dans la vieille ville de Bâle.

Cette fois nous ne flânâmes pas. Nous laissâmes le Palais de Justice et ses rouges sculptures, la cygogne avec son nid traditionnel perché sur le toit de l'église, de l'autre côté du pont.

L'hôtel des Trois-Iiois était plein de familles badoises qui venaient s'y abriter.

— Rien, rien ti tout! disait le gros hôte que nous consultions avec quelque angoisse. — Il y a rien, point té réfolutions ! Les goufernements, ils sont en fuite, foilà tout. L'ordre, il est pas changé.

— Le roi de Bavière?

— Saufé, il s'est saufé!

— Le grand-Aï c de Bade ?

— Saufé, il s'est saufé!

— Le roi de Prusse?

— Il s'est pas encore saufé. — Ah bah! c'est rien! Tout cela d'un air paterne qui nous arrachait un

sourire malgré nous.

Nous résolûmes de continuer notre route; dcforlcs raisons nous y obligeaient. Le lendemain nous partîmes.

" Il y avait de la révolution dans l'air. Le train qui nous portait ramenait h la frontière allemande des corps francs, la plume écarlate au chapeau. C'étaient des exilés revenant au pays, tous jeunes, l'œil ardent, la joue enflammée, poussant de grands hourras de victoire.

Dans le bateau que nous prîmes pour descendre le Rhin, personne. — On ne se hasardait pas volontiers en pareille aventure. — Seulement deux juifs qui se rendaient à leurs affaires. Ils se tenaient dans le salon désert, et comme nous étions au samedi, ils récitaient à l'écart leurs prières, la prière d'assaut, les bras enroulés de bandelettes, le voile de laine jeté sur la tête, avec des élans rhythmés comme une pièce de contrepoint.

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A mesure que nous passions devant les villes insurgées, des cris, des coups de fusil, explosions de triomphe, éclataient pour nous faire fête, ou peur. A Manheim, un soldat aviné, la cocarde républicaine au schako, vint, escorté d'une bande armée de faux, débiter sur notre pont un discours humanitaire; de puissantes clameurs raccompagnaient du quai.

En Prusse, plus rien. Un calme trop absolu pour ne pas être factice ; calme sous lequel on sentait le tremblement de la chaudière en ébullition.

Le seul symptôme extérieur de bouleversement social se promenait en la petite ville que nous habitions, sous la forme de Burschs plus emperruqués que ne le furent jamais les rois chevelus. Ils passaient et repassaient sous nos fenêtres, bras à bras, vêtus de leurs courtes redingotes vert pomme, bleu de ciel, les plus fiévreux coiffés d'une casquette rouge, ronde comme une pièce de cent sous. Le triangle égalitaire, ou le niveau, ou la hache, bijoux de fin acier, en ornaient la visière ; il y en avait qui tout bonnement arboraient la guillotine, un chef-d'œuvre en miniature. Là-dessous s'échappaient les ondes soyeuses de toisons blondes, noires, fauves, et des

chants qui cadençaient le pas, et le regard flambant, et le visage hardi.

L'exhibition ne dura guère. Trois ou quatre régiments prirent leurs quartiers dans la petite ville, puis quelques escadrons de cavalerie, puis des artilleurs, puis des dragons, puis un corps d%armée se forma. Bonsoir aux étudiants, bonsoir aux crinières, tout disparut en un clin d'œil.

Je n'oublierai pas ces belles soirées, mélancoliques pourtant, car la guerre civile tonnait à l'horizon, où sous les acacias en fleur, nous allions écouter la musique militaire, cette admirable musique de cuivre, si correcte, si ordonnée, où palpite une âme d'autant plus ardente qu'elle est mieux contenue. Je n'oublierai pas cette ouverture du Tannhaùser, cette révélation d'un nouveau monde harmonique, avec ce préambule à la gigantesque architecture qui me rappelait les pylônes d'Egypte, et ces phrases ironiques sillonnant la mélodie comme un rire infernal, et dominant la marée montante d'une plainte désespérée, le large, l'éternel chant de la majesté divine proclamé par la voix des trompettes en accents d'une incomparable puissance.

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Je ne sais pourquoi le souvenir du capitaine Hégélien me revenait alors. Devant ces bataillons qui allaient entrer en Bavière, assiéger Radstadt, je me prenais à pleurer sur lui.

Parfois l'orchestre de cuivre entonnait une chanson patriotique, puis il se taisait, les voix sonores des soldats reprenaient la mélodie, répétant seules le couplet, et il y avait dans l'oppositioli des éclats du cuivre avec la douceur des notes humaines quelque chose d'insolite, d'inattendu, comme une révélation des disparates de ce monde qui m'ébranlait le cœur.

Par un frais matin ils partirent. Le soleil se levait, les foins jonchaient le sol ; les reinettes trillaient de grand courage dans les prés, les rossignols dans les cythises.

Chaque régiment vint ^'échelonner sur la route qui montait à travers champs. On attendait le prince de Prusse, il commandait l'expédition. On fit halte, là, sous les cerisiers qui rougissaient, près de l'herbe fauchée. Que de rires, qu'on était bien, au plus. vert du fossé, le schako dénoué, la tête à l'ombre, le sac posé par terre. Tout à coup, un frémissement électrique parcourut les rangs ; A vos armes! le prince de Prusse !

]3i LES HORIZONS PROCHAINS.

En un instant l'armée .fut debout. Le long des bataillons galopait le prince de Prusse, sabre nu, haute mine; il s'arrêtait devant chaque régiment, prononçait quelques mots d'un ton bref: HelfGott... Gott mit uns ! Des salves le saluaient.

Il prit la tête avec son état-major, avec son juvénile escadron d'aides de camp : Vorwertz ! L'armée se mit en marche; les corps l'un après l'autre, l'artillerie et ses canons qui faisaient trembler le sol, les hussards vêtus de couleurs sombres, les lanciers à la rouge banderolle, les dragons au casque d'or, l'infanterie solide s'avaneant à pas cadencés. A mesure qu'un corps partait, il entonnait son chant de guerre. Serrées entre les prés, les troupes serpentaient, montaient en rangs épais ; et quand les chansons s'éteignaient derrière la colline, tout près éclatait l'hymne du bataillon qui s'ébranlait; de loin, de la ville, arrivaient les sons de la trompette avec le bruit de la cavalerie pesante qui trépignait, impatiente du départ.

C'était un noble, un royal spectacle, un de ces tableaux dont vingt ans de pleurs ou de joies n'effacent pas les couleurs. La brise embaumée rasait la

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