LES ENFANTS D'IRMINSUL
(Le Rêve de l'Action)
Devant l'immense glace qui, dressée d'un bout à l'autre de la muraille, paraissait envahir la pièce comme un fleuve silencieux et y noyer à jamais la réalité des choses, Paul-Eric de Fertzen s'habillait. Des réflecteurs d'argent rabattaient sur son beau visage les rayons aveuglants de corolles électriques toutes blanches, gerbe de lis glorieux, dont la lumière cruellement froide le magnifiait d'une pure apothéose. Svelte, souple, le très jeune homme se contemplait, de profil, dans une féline torsion de buste' faisant saillir sa hanche, et avec des gestes lents, des étirements calculés de bras, il allait à la rencontre de son double. La tête renversée, les yeux mi-clos et frémissants d'un voluptueux clappement de paupières, se buvant, s'enivrant de lui-même, il élevait, haut, en arrière, sa face pâlie d'orgueil, où les deux taches noires formées par l'ombre des narines, petites
palmes de velours funèbre, se posaient sur l'é~ blouissement de son teint, comme un macabre rappel au mépris du corps.
— Le drap de cet habit n'est pas du tout ce que je croyais, Jorgon, déclara le jeune homme d'un ton tranchant, pendant que le valet de chambre, un colosse respectueusement incliné, lui présentait l'ouverture de ses manches.
— Monsieur sait bien que son tailleur n'a rien trouvé de mieux.
— Oui, je sais. Réaliser quoi que ce soit en fait d'absolu, serait-ce un absolu de gravure de mode, est décidément impossible. Et le muguet rose ? l'as-tu trouvé, toi ?
— Ah ! Monsieur Paul, il n'existe pas de muguet rose ! J'ai couru tous les fleuristes du boulevard, et ils m'ont regardé comme un idiot, sauf le respect que je vous dois. Chez Hortense, on m'a expliqué qu'en croisant un certain plant dit des Alpes avec une espèce cultivée, et en les arrosant d'une mixture dont je n'ai pu retenir le nom, mais que Monsieur votre frère connaîtrait bien, lui, on obtiendrait peut-être la nuance; seulement, la fantaisie coûterait plus cher qu'elle ne vaudrait.
Paul fronça légèrement ses sourcils bruns, semblables à deux délies de calame.
— La fantaisie, Jorgon, il n'y a que cela qui vaille, tu m'entends ?
— Oui, Monsieur Paul.
Le jeune homme passa l'habit, secoua ses che veux blond-clair qui se séparaient, à la Stuart, en deux naturelles ondulations, couronnaient son
front de deux fluides croissants d'ambre, puis dit d'un impérieux accent :
— Mes perles.
Jorgon tendit un écri'n où dormait la candeur de trois énormes perles fines. Paul les posa sur sa chemise, méthodiquement en s'approchant de la gerbe lumineuse, et à cet instant il eût été difficile de distinguer l'éclat de ses ongles polis du brillant des perles qu'il touchait.
— Quel temps fait-il, Jorgon? interrogea le jeune homme.
— Pas fameux, Monsieur Paul. De la boue comme s'il en pleuvait. J'ai commande le coupé pour dix heures.
— C'est bon, va me chercher mon frère. Tu l'habilleras ici.
Jorgon se retira.
Seul, Paul se tourna vers le centre de la pièce. Du regard, il cherchait quelque chose, anxieusement, et ses yeux, redevenus obscurs, communiquèrent à son visage orgueilleux une singulière dureté.
Le cabinet de toilette de Paul-Eric de Fertzen, somptueux comme un boudoir de reine, était ouaté de portières égyptiennes, où rutilaient, sur un fond d'azur assombri, un ciel reflété par le Nil au crépuscule, les lourds scarabées d'or. Il se meublait d'un grand lavabo de marbre vert et d'une vaste armoire, en bois de cèdre, travaillée à jour, ornée de volutes de nacre dont les pâleurs translucides donnaient l'illusion de la voir peu à peu s'envelopper d'un rayon lunaire. De chaque côté de l'armoire s'appuyait un fantoche de la hauteur d'un
homme, monstrueux joujou de collégien trop riche, peut-être bizarrerie de fol adolescent point encore guéri de ses anciens caprices d'enfant gâté. A droite, Polichinelle, mi-partie rose et jaune, élégant, fade à lever le cœur, le visage enluminé de sa traditionnelle lie de vin, bossu à souhait, coiffé de son gigantesque chapeau dont les grelots de vermeil tintinnabulaient quand on fermait les portes. A gauche, un scaphandrier, muni de sa lanterne, harnaché de ses nombreux fils de cuivre et tuyaux de caoutchouc, sa hachette de combat au flanc et sa phénoménale tête creuse masquée de ses loupes de cristal, effrayantes parce qu'elles scellaient le mystère d'un intérieur vide.
Au faîte d'une étagère d'ivoire, dominant les fantoches, un vase de verre vénitien, léger, glacial comme le souvenir d'un matin de gelée blanche, épandait au-dessus de la complication des odeurs artificielles et des gestes de comédie, l'exquise simplicité d'une branche de mimosa.
Paul cherchait toujours, tournant autour du lavabo et de l'armoire. Ses pieds étroits, engaînés dans des souliers vernis, très pointus, prenaient un aspect de griffes rôdeuses et leurs glissements luisants étaient inquiétants à suivre le long des tapis d'une neigeuse douceur. Il vit l'objet dont il avait besoin, en s'arrêtant devant le scaphandrier. Il détacha la petite masse d'armes qui pendait à la ceinture du mannequin, puis, ployant le genou, coucha la toison d'ours d'un revers de mains et fixa, du bout de ses ongles, sur la surface plane, la troisième perle qu'il n'avait pas encore mise. Alors, levant sa hachette, il frappa. La perle
s'enfonça dans le tapis mais ne s'écrasa point.
— Très bien, murmura le jeune homme. (Et il ajouta d'un ton de gouaille :) Pas d'erreur, c'en est une!
Il se leva pour mieux examiner la perle qu'il avait reprise et ses yeux eurent un éclair, sous leur extraordinaire frange de cils.
— La fourrure l'a préservée. Recommençons l'expérience.
Rapidement, comme s'il avait peur de lui faire grâce, Paul alla frapper le bijou sur le bord de son lavabo; au second coup, maladroit, le marbre se fendit ; au troisième la perle éclata avec un bruit sec, un petit bruit de ressort se détendant. Cette fois, elle était morte.
— Voilà, soupira Paul en lâchant le marteau. Ce qui différencie les vraies des... autres, c'est qu'il faut trois coups pour les broyer. Encore un absolu de fichu !
Mélancolique, Paul de Fertzen revint à son miroir, sa seule beauté lui paraissant, désormais, cet absolu de rêve; et à force de se regarder de face, de profil, d'étudier le réseau de ses veines, de compter les poils du duvet de ses lèvres, il se trouva une ride aux coins de la bouche, une minuscule ride, trace persistante de son rire de gamin méchant, sinon vicieux, virgule ponctuant ses sourires les plus affectueux d'une nervosité perverse.
— C'est le rictus maladif de mon aîné ou que le diable m'emporte ! Cela se gagne donc, les rictus ? Je préférerais vraiment tenir autre chose de lui.
Il se saisit d'une houppe à poudrer, l'employa sans aucune expérience et s'enfarina les joues.
— Je manque de métier, s'avoua-t-il, boudant. Nous implorerons une dernière leçon de la comtesse Geneviève.
Il jeta la houppe.
— Des rides, à dix-huit ans, reprit-il de très mauvaise humeur, non, c'est trop bête ! Des rides de vieux penseur, moi qui voudrais tant ne penser à rien !
Des draperies s'écartèrent; Jorgon, rentrant, s'effaça pour laisser passer un homme d'une trentaine d'années, encore plus grand que lui.
Cet homme était vêtu d'une redingote fermée, sorte de soutane courte, qui l'enveloppait hermétiquement, faisant sa silhouette austère. Il paraissait souffrant, malgré son attitude calme ; son visage était blême et sa bouche frissonnait nerveusement sur ses dents serrées. Il avait des yeux d'eau noire, des yeux sans regard direct, mais si larges, sous leur sourcil placé haut dans le front, qu'il semblait voir par tout son visage et non par des prunelles fixées à un endroit précis.
Il s'arrêta une seconde sur le seuil du cabinet de toilette, élevant devant lui sa main ouverte comme pour protéger une flamme.
— Eric, dit-il d'une voix grave, un peu sourde, c'est ridicule de t'adoniser ainsi.
Et découvrant ce qu'il portait, il lui montra un brin de muguet dont les clochettes tremblotantes étaient, par miracle, d'un rose idéalement tendre.
Eric poussa un véritable miaulement de joie, sauta sur la fleur.
— Où l'as-tu trouvée? Jorgon disait que ça n'existait pas.
— Je ne l'ai pas trouvée, je l'ai créée, si je puis me permettre cette expression ambitieuse. Mais l'air chaud, la lumière... Enfin, pourvu que cela dure une heure, c'est, sans doute, tout ce que tu demandes.
— Reutler, tu es un dieu.
— Merci bien. Etant dieu, j'empêcherais, d'abord, les hommes de changer la couleur de mes plantes. A propos : où allons-nous, ce soir?
— Chez la comtesse de Crossac pour la rupture. Et après... petite noce... voir des filles... sais encore pas... au hasard !
Paul, en parlant, flairait la fleur avec un froncement de narines voluptueux.
— Et ce muguet sent le muguet, ma parole ! Jorgon, grand paresseux, dépêche-toi donc d'habiller mon frère.
Ce fut vite fait. L'aîné se débarrassa lui-même de sa redingote et prit, n'examinant rien, un habit de soirée de drap fort ordinaire. Jorgon administra un coup de brosse à ses cheveux bruns, poussant drus, du geste négligent d'un qui sait que celui-là n'y met pas la moindre coquetterie.
Toute la face de Jacques Reutler de Fertzen aurait témoigné de l'harmonie d'une âme vraiment noble, n'eût été le tourment douloureux de sa bouche que crispait un tic nerveux, suite d'une abominable fièvre d'enfance. Il ne riait presque jamais, craignant d'accentuer ce tic et de déformer son visage jusqu'à le rendre hideux. Imberbe, il en était réduit à caresser ses lèvres d'un mouvement
machinal qui semblait ciseler peu à peu sur sa bouche de grand taciturne un sourire de gaieté inexplicable. Sa tête puissante se cintrait, des deux côtés des tempes, de deux lignes elliptiques pour laisser naître une pointe de cheveux au centre du front, et ses yeux larges s'auréolaient comme de deux halos sous leur double courbe de poils noirs.
Sa toilette terminée, Reutler vint se poster contre la glace, tournant le dos à son image, qu'il jugeait hostile, et contempla vaguement, au-dessus de son frère, le vase vénitien rempli de mimosa.
— Jorgon, demanda Paul, cherche-moi trois boutons de rubis.
— Monsieur renonce à ses perles ?
— J'en ai brisé une... par mégarde, répondit dédaigneusement le jeune homme.
— Ou... sous un coup de marteau, fit l'aîné dont le regard vague scrutait, cependant, les plus minimes détails.
Paul se mit à rire.
— On ne peut rien te cacher. Soit, je l'ai brisée volontairement. Je voulais savoir si c'était solide.
— Une jolie sensation, pas ?
— Charmante. Comme un petit craquement d'œil de poisson frit sous la dent, mon cher.
— Des yeux de poisson frit à mille francs la paire ! Un peu ruineuses, les sensations de mon cadet !
Paul de Fertzen eut une moue.
— Le défaut de ton système d'éducation, Reutler. Tour approfondir d'un seul coup, fût-ce d'un coup qui broie, pour aller plus vite à la sagesse.
— Passe encore de broyer des perles, mais des cœurs de femmes, Eric, tu devrais y réfléchir.
Reutler grondait d'une voix lente, basse, où l'on sentait vibrer d'intenses émotions, pourtant, demeurait sans geste.
— Voyons, reprit-il après un silence, où en es-tu avec la comtesse de Crossac ?
* — J'en suis... que j'en ai plein le dos, déclara le jeune homme spontanément trivial.
Ce disant, Paul s'empara d'un flacon que lui tendait son valet de chambre et, comme s'il accomplissait un rite, il en versa le contenu autour de lui, traçant un cercle parfait et ayant bien soin qu'aucune goutte de l'essence ne rejaillît sur ses vêtements.
— Quoi, cela, Jorgon ? dit-il, humant le parfum.
— Violettes russes et ambre royal, répondit Jorgon d'un ton déférent.
— Allons donc, espèce de païen ! Tu t'offres des libations, maintenant ! s'écria Reutler dans un léger mouvement de révolte.
— Pas du tout. Tu m'avoueras que rien n'est plus vulgaire qu'un homme qui se parfume directement. Moi, je respire l'odeur en question et la fais respirer à mes habits. Cela suffit pour que certaines délicates fragrances s'attachent à ma personne sans incommoder mes voisins. Seulement, cette méthode en dépense pas mal. Il faut sacrifier une grande quantité d'essence pour obtenir un bon dégagement d'effluves, tu comprends ? Avec un vaporisateur, le résultat est nul et on n'est jamais sûr de ne pas être atteint...
— En effet, une excellente méthode... que doivent apprécier surtout Messieurs les parfumeurs. Revenons à la comtesse, Eric. As-tu bien réfléchi ?
— Je ne réfléchis pas, je me décide.
— Et le motif?
— Je connais Geneviève de Crossac depuis trois ans et elle a ton âge. Ça deviendrait une union légitime. C'est déjà une habitude. Au mien d'âge, tu ne voudrais pas ? Ensuite, quelle impudeur de demeurer le féal d'une dame qui vous a déniaisé ! C'est un peu comme si, majeur, on couchait toujours avec sa nourrice. Jorgon, bouche-toi les oreilles !
Jorgon .fit entendre un petit rire courtisanesque, indiquant qu'il était blasé sur les intempérances de langage de son jeune maître.
— Madame de Crossac est encore belle, de relations... sûres. Elle n'a pas mon âge, tu exagères, Eric, appuya Reutler.
— Elle est plus âgée que toi, car elle est sentimentale. J'imagine que les femmes deviennent sentimentales lorsqu'elles sont fatiguées.
Reutler éclata de rire. Sa bouche se tordit, laissant fuser un rire violent qui avait plutôt l'air d'une explosion de souffrance.
— Tu es vraiment très fort, Monsieur mon cadet.
— Non, je t'assure, il m'est impossible de continuer à tourner les pages de ses romances. Par patriotisme, elle réprouve la musique allemande, que j'aime, et ça nous induit en discussions. Je ne saurais discuter davantage!... Dis voir, grand Reutler, cet habit me va, hein ? Mais l'étoffe, ce n'est pas ça, je voulais autre chose.
— Que désirait son altesse?
— Un noir plus profond, plus suie et de la soie dans la trame du drap. De la soie qui m'aurait donné par ses discrets jeux de lumière un incendie couvant sous une nuit épaisse, un brasillement de soie fluide sous une laine molle et sombre comme une fumée. Je voulais aussi le grain de l'étoffe comme un grain de peau, onctueux, huileux, une espèce de drap imitant l'épiderme du nègre. Par exemple, coupe irréprochable. Hum !... Malgré que le pantalon fasse un pli, là, sur la cheville, au lieu de tomber absolument droit. Vexant, ce petit pli, qui devient énorme parce que je suis seul à l'apercevoir. Tiens... juge toi-même.
— Et la jolie Marguerite Florane, pourquoi l'as-tu lâchée, celle-là? Toujours par pudeur? questionna l'aîné sans regarder l'endroit du pantalon qu'on lui désignait.
— Marguerite ? Elle s'était mise à m'aimer pour de bon et me faisait brûler sous le nez un encens qui fleurait vraiment un peu trop la pastille du sérail.
— Je sais qu'elle a eu beaucoup de chagrin, Eric!
— Préférerais-tu que ce fût moi qui l'eût, le chagrin ?
— Peut-être. Cela t'occuperait sérieusement.
— Cela pourrait-il me faire oublier que mes derniers vers n'ont rien d'original? grommela Paul de Fertzen, dont les prunelles étincelantes s'assombrirent de nouveau.
— Tiens ! Tiens ! Alors la chimère finit par te
prendre aux moelles ? En ce cas, je t'absous. Soit, nous irons chez la comtesse.
Paul, qu'on entourait d'une pelisse d'astrakan, posa la main sur l'épaule de son frère aîné et le regarda, dans les yeux, affectueusement.
— Je disais que ton système d'éducation était déplorable : je m'explique. Ton contact me rend difficile. Je cherche, en tous et en tout, la parité du lien intellectuel qui nous unit, sans arriver à en découvrir même l'illusion. Je demande aux femmes de m'être apaisantes et elles m'énervent : je supplie l'art de m'exalter et il m'humilie. Toi, tu ne m'as jamais ni impatienté ni blessé. Je vais bien, ma foi, jusqu'à vouloir, dans les objets, l'inébranlable solidité de ta poigne! Non, je ne peux m'unir entièrement à rien et je suis fou de penser que c'est toi, mon frère, qui es cause de mes multiples déconvenues. C'est le moment critique où, manquant de point de comparaison, on se sent l'envie basse de reprocher à son initiateur d'être trop haut, de planter là le bonhomme trop parfait pour aller courir après un absolu plus bourgeois. Fuir ! j'ai envie de fuir, mon grand !
— Seul ? interrogea l'aîné dont la voix monta, très grave. Si telle est ta volonté, tu es libre. Je te l'ai déjà dit : je t'ouvre, d'avance, toutes les portes.
— Non ! Non ! Est-ce qu'on peut se fuir soimême ? murmura Paul secouant la tête. Allonsnous-en tous les deux, puisque nous sommes le monde à nous deux. Allons-nous-en, et pas pour des voyages, car la terre est si mesquinement ronde qu'on ne doit pas garder longtemps le désir de tourner autour. J'ai assez des voyages, comme
j'ai assez de ces dames ! Ah! les nouveaux printemps des anciennes contrées sont toujours de vieux printemps ! Puis, l'approche de Y Exposition^) me donne la nausée. Tous ces peuples qui vont venir nous voir dans notre cage qt qui nous jetteront du pain à travers nos barreaux (à moins qu'ils ne nous arrachent quelques plumes) me poussent vers la nudité libre des campagnes... Je t'entends ! Je n'aime pas la campagne. Eh ! je ne sais plus ce que j'aime ! Cependant, Reutler. je te jure que je me sens attiré par la solitude. Je devine, dans la nature, une bouche terriblement muette dont je voudrais les baisers, sans autre explication. Allons à Rocheuse. Ce sera drôle. HeinPJorgon, en plein hiver!... Créons-nous un exil d'héroïque travail où la femme ne sera plus qu'une question d'hygiène. Oh ! je nous vois, mon cher grand, fourrageant, à des époques fixes, les mêmes dessous rustiques de la même paysanne complaisante qui nous dirait, en se retirant, sans rougir : « Ces Messieurs ont bien de la bonté! »... Et quelle furie de vie intime, de causeries scientifiques, d'expériences à propos de la neige ou de la foudre, que de livres dévorés en commun et quel silence, tout à coup, entre nous deux, qui, décidément, ici, n'avons pas le tempsde nous recueillir. Toutes les bibliothèques sens dessus dessous, et, levant nos fronts, après une journée de labeurs féroces, tous les nuages escortés, par nos yeux ravis, jusqu'au bout de l'horizon !... Reutler, mon grand, est-ce que tu as une idée bien nette de cette vie-là ? Réponds un peu ? (1) 1889.
L'enthousiaste jeune homme se dressait sur ses pointes comme une danseuse au milieu d'un décor. Il oubliait Jorgon, demeuré debout, devant lui, offrant les gants de la main droite pendant que sa main gauche présentait respectueusement le claque doublé de satin blanc. Tourbillonnant dans ses idées tumultueuses de poète capricieux, comme une fille qui froisse des dentelles sans pouvoir en choisir aucune, il semblait prier son frère de l'admirer sous ce passager travestisement d'une pure pensée d'exil. Reutler haussa les épaules.
— Divagation littéraire ! Tu aurais vite assez de la retraite, mon petit. Voyons, partons-nous?
Plus blême, plus nerveux, il ajouta :
— Et c'est pour suivre les nuages que tu quittes la comtesse ? Tu mériterais le fouet !
Reutler boutonnait son manteau; ses doigts, agités d'un frisson convulsif, déchirèrent l'angle de son col de fourrure.
— Jorgon, mes agrafes ne tiennent pas. Tu es si occupé à pomponner mon cher frère que tu ne visites pas mes agrafes ! Vieux Jorgon, je ne suis pas content. Allons! Dépêchons-nous... L'odeur de cet ambre royal est vraiment intolérable ! On se croirait chez une catin, ma parole !
Aussi pâle que son plastron de chemise, Reutler eut une sorte d'éblouissement. Il fit un pas, chancela, et on le vit frémir, de tout son corps élancé, comme un arbre aux prises avec un vent brutal, puis, il releva la tête, aspira l'air péniblement, mit son chapeau.
— Reutler, mon Dieu, qu'est-ce que tu as?
s'écria Paul de Fertzen en se précipitant vers son aîné, la physionomie très inquiète.
— Rien du tout. Ma névralgie qui me relance. Voici une heure que je suis asphyxié partes sacrés parfums. Tu sais que je ne peux pas supporter les odeurs fortes et tu en inondes les tapis ! Quand je serai dehors, j'irai mieux. Es-tu prêt ?
Jorgon, confus, murmura :
— Monsieur le baron ne devrait pas sortir, si c'est sa névralgie, il fait très froid, un froid humide...
— Veux tu que nous restions? demanda Paul hésitant.
— Non, mon petit, répondit Reutler, affectant un ton d'ironique gaieté que démentait la profonde mélancolie de ses yeux, sortons, au contraire ! Inutile de réfléchir, nous ne pouvons plus que nous décider, selon ta formule !
Jorgon écarta les portières égyptiennes, où rutilaient, dans une ombre bleue, de métalliques scarabées, et les deux frères sortirent.
Le salon de Mme Geneviève de Crossac était officiellement banal. Aux murs, jaunes et or, sans draperie et sans bibelot, quelques tableaux de l'école sévère, manière bitume, faisaient des
trous sombres, soupiraux de cave ouverts sur des paysages historiques datant de 1789, dans lesquels tous les arbres se donnaient l'allure de peupliers de la liberté. Une splendide cheminée, formant l'accoudoir naturel des diseurs de poèmes, vous réfrigérait la vue, dès le seuil, par la masse imposante de son marbre blanc et son petit feu de Duchés symétriques. Sur ses consoles, pesait un lourd Vercingétorix de bronze, à qui le sculpteur, un naïf travaillant pour antichambres ministérielles, avait infligé le sourire bête d'un récent agitateur du peuple. Les meubles, rares, exhibaient d'antiques modes romaines. Lits-canapés pompéiens, x de centurions, chaises curules, banquettes de casernes agrémentées de housses à crépines, se groupaient au hasard comme tout étonnés de se rencontrer là. Face au petit feu de bûches symétriques, dans une ancienne alcôve montrant encore, sous ses successives couches de stuc et de dorures, les gonds ouvragés de ses portes absentes, la maîtresse du lieu avait organisé un théâtre, beaucoup trop exigu, sur lequel cette charmante femme aimait à jouer des rôles sentimentaux. Dans la même alcôve, durant l'ère du premier Napoléon, une autre comtesse de Crossac était morte d'une mort violente, racontait la légende, en jouant un rôle bien moins innocent que les drames de Geneviève, et il était piquant d'entendre la troisième Crossac prédire, à cet endroit fatal, les malheurs des femmes incomprises.
Le mari de ce bas-bleu politique, personnage coté dans les sciences, fauteur d'un traité remarquable sur les atomes, expliquait, en ses jours de
bonne humeur, qu'une tache brune, du sang, se voyait sur la tenture de I'alcove. A la vérité, il n'en était pas très certain, mais cette relique de famille lui tenait au cœur, comme le brevet de vertu de toutes les Crossac passées, présentes et futures. Bon, affable, portant spirituellement une tête chauve de vieil employé de bureau, il essayait de se dissimuler le plus possible parmi les adorateurs de Geneviève, et considérait, sa femme comme une créature privilégiée, destinée à rendre des services d'ordre public, une gloire française enfin. Pouvait-il ignorer les frasques de la comtesse ? C'était difficile ! Cependant, le couple, aux cérémonies parisiennes, grands dîners, premières, inauguration de statues ou d'expositions, faisait son effet de dignité, immanquablement, selon les lois obscures qui régissent l'apparition des vieilles comètes, et, malgré les bruits scandaleux circulant sur Madame, les journaux sérieux n'oubliaient jamais de s'extasier, en les flatteuses épithètes d'usage, au sujet de la touchante solidarité qui unissait les deux époux.
Saint-Simon prétend que, seules, les femmes de cour ont le droit de tromper leur mari. Les basbleus, ayant remplacé, en France, les femmes de cour, semblent conserver pieusement la tradition du... coupe-file matrimonial. Pour Geneviève cje Crossac,ses nombreux amants étaient même le meilleur de son bagage littéraire, car elle faisait encore plus de romanciers et d'attachés d'ambassades que de bons livres.- Son influence, émanant d'une ancienne liaison avec un célèbre tribun républicain, se propageait efficacement jusqu'aux pires ennemis de
cette défunte puissance, pourvu qu'ils fussent jeunes et de volontés souples. Le mari, d'origine bonapartiste, en bénéficiait de temps en temps. Cela n'ahurissait plus personne; on en avait pris l'habitude, comme on prend l'habitude, dans les sociétés officielles, des choses absurdes qui se répètent souvent.
Geneviève incarnait à merveille le type de la Gauloise. Grande, active, se mêlant de tout ce qui ne regarde pas les femmes,, son visage ovale, diadème d'une belle chevelure châtain, dominait altièrement les occultes conseils de guerre; elle possédait des yeux bleu-pervenche très doux, un peu hagards, une bouche sensuelle très rouge, et commençait à s'épanouir en un embonpointde matrone qui attend le retour du fils tué par les barbares, les pieds solidement attachés au sol glorieux de la patrie. D'ail-' leurs, sans enfant, elle jouait volontiers à la poupée avec les destinées de la France. Mignarde, cruelle, sotte, impérieuse, le cerveau fleuri de myosotis, elle se croyait une mission, tâchait de ne pas y faillir et chaque matin constatait, le long des colonnes de ses journaux préférés, qu'elle élevait, de plus en plus, l'adultère à la hauteur d'une institution nationale. Elle ne se sentait pas aussi coupable que d'autres, parce qu'elle raccolait des hommes pour l'amour de son pays. Elle leur inculquait, entre deux caresses, de dignes pensées de revanche, le respect du pantalon garance et celui de la république.
Son cercle de gardes d'honneur était restreint; elle les choisissait mûres et on trouvait, chez elle, un lot de vieilles dames, dont les lointaines cul-
butes diplomatiques et les joues tombantes pouvaient, à la rigueur, lui servir de repoussoirs. Vis-à-vis de ces reines déchues, la comtesse Geneviève faisait son Agnès, quêtant leurs approbations avec une déférence candide, se croyant redevenue chaste à leur répugnant contact. Mais, toutes devaient ajouter un reflet aux lambris dorés du salon jaune, et si, elle, Madame de Crossac, née BrifTault, sortait de la plèbe, elle n'admettait, autour de sa chaise-longue Rècamier, que des blasons datant de plusieurs siècles. Façon originale d'honorer le système démocratique.
Bien au contraire, le comte de Crossac — éternelle querelle entre les deux associés — avait la manie défavoriser le rastaquouérisme. Tandis que, tour à tour, la duchesse de Grandval, la princesse de Rienzi, la marquise de Beauffrat, ornaient de leur précieuse cariatide émaillée le meilleur coin de la belle cheminée blanche, l'incorrigible savant, directeur d'une revue de découvertes internationales, non moins qu'inutiles, leur opposaitles noms fabuleusement étrangers des grands écumeurs de mers antarctiques. Et les jeunes colonels, égarés sur ce terrain de fausses manœuvres, disaient même tout bas que, certains soirs, à l'abri du manteau de la cheminée virginale, on se serait cru au corps de garde... avec cette différence, pourtant, que "a/ancement y était plus rapide.
Le baron Jacques-Reutler de Fertzen, dont le nom devait mal sonner aux oreilles de la Gauloise avait été reçu, par l'époux, d'abord dans la rédaction de la revue scientifique, ensuite toléré par l'épouse directrice du salon jaune. En réalité, Reut-
1er, le taciturne Reutler, désireux de fournir quelques distractions mondaines à un jeune frère hors de pages, s'était laissé piloter, sous prétexte d'un article concernant les fouilles de Memphis, mais il maintenait ses distances, car les manières félinesde Geneviève le dégoûtaient profondément. La comtesse, de son côté, qui publiait des poésies printanières au milieu des citations archéologiques de de Crossac, ne lui pardonnait pas ses oublis d'assidu lecteur de la revue. Ce grand Monsieur froid, vivant à l'écart des odes myosotico-patriotiques, l'exaspérait, tout en l'intrigant, elle, l'intrigue faite femme. Il ne lui parlait guère de revendications sentimentales, et elle devinait que la seule revanche qu'il aspirât à prendre était de se tirer, au plus tôt, de ce guêpier intellectuel. Du reste, sans qu'ils se le fussent avoué, ils couvaient tous les deux leur drame, et, sans jamais s'être heurtés ostensiblement, ils se méprisaient l'un l'autre, quoique pour de tout différents motifs.
Ce soir-là, Reutler, pénétrant chez Geneviève, eut l'intuition que leur drame. allait se dénouer.
Madame de Crossac, vêtue d'un péplum blanc serti d'une grecque de turquoises, très en beauté, préparait ses invités à l'audition d'une œuvre inédite. Ses doux yeux gardaient une singulière humidité, traces de pleurs ou joie de vivre, et son bras superbe se posait, familièrement, sur les épaules de ses plus vieux spectateurs, en tressaillant, par instant, d'un nerveux repliement de couleuvre. Elle faisait sa presse d'avance, assurant que l'auteur n'en était pas à son coup d'essai, bien qu'il désirât conserver l'anonymat, sa situation de per-
sonnage politique lui permettant la modestie. On savait ce que cela voulait dire, d'autant qu'elle ponctuait ses discours de petits sourires minaudeurs, comédie-prologue à laquelle nul ne se méprenait et dont elle était seule dupe, se supposant dans un rôle à la fois spirituel et délicat.
Elle semblait, pourtant, perdre un peu de sa belle assurance de princesse grecque devant l'aréopage, quand elle regardait les portes. Manifestement elle attendait quelqu'un. Les frères de Fertzen arrivés, elle respira, et, avec une perfidie toute calculée, elle se trouva, justement, en face de Paul-Eric, tournant le dos à Jacques-Reutler.
— Comme vous êtes en retard, Messieurs, ditelle, ne s'adressant qu'au plus jeune homme. On va lever le rideau. Le principal acteur est sur le point d'aller s'habiller.
Le principal acteur, c'était elle. Paul répondit, d'un ton d'emphase persifleuse :
— Nous le déplorons, chère Madame, car mon frère et moi nous ne venions ici que pour saluer l'interprète.
— Prenez garde, cher Monsieur, l'auteur pourrait vous entendre.
Des rires discrets s'élevèrent dans l'entourage.
— S'agit-il d'un jeune ou d'un... maître} questionna Paul effrontément.
— Mais non, ni jeune, ni vieux... un anonyme. Paul lui coupa la parole avec un infernal
aplomb :
— Un auteur anonyme doit être sourd, sinon il manque à tous ses devoirs.
Les rires s'accentuèrent. Le terrible garçon ajouta, offrant péremptoirement son bras :
— Oserais-je, Madame, vous prier de m'introduiredans les coulisses? je brûle du désir de lui être présenté. De notre temps, ce sont les anonymes qui font la réputation de ceux qui tiennent à signer !
— Quel mauvais sujet vous devenez, Monsieur de Fertzen, répliqua la comtesse, posant son bras tremblant sur celui qu'on lui offrait. Si vous n'étiez pas encore un enfant, je me fâcherais tout rouge. Allons ! je vais vous confier le nom de l'auteur, pour vous épargner de pires étourderies, sous le sceau du secret, par exemple... (D'un geste vif qui essayait de nier la quarantaine, elle ouvrit son éventail et se pencha.) Paul, prononça-t-elle à voix basse, dans ma chambre, par le chemin que tu connais. Tu gratteras deux fois, selon l'habitude. Jane t'ouvrira et nous nous expliquerons, pendant que je passerai mon costume. Moi, je suis obligée de faire ma ronde.
Paul hocha la tête d'un air convaincu.
— Oh ! déclara-t-il, tout haut, voilà un pseudonyme transparent ! Je vous remercie, Madame, de me mettre sur la bonne piste.
Et s'inclinant, il abandonna la place, faisant semblant d'aller rejoindre le comte de Crossac qui causait avec son frère.
Le mari estimait fort le baron Reutler, ce grand grave dont les périphrases lentes avaient l'air de prendre des précautions oratoires pour la calvitie de son interlocuteur. On causait chimie des heures entières, front à front, hors du monde ; et pour le
récompenser de son attention, de Crossac volait quelques idées à de Fertzen, de ces idées qui vous amènent souvent à une bonne petite invention industrielle, sans qu'on y songe plus que de raison. D'ailleurs, ce grand-là, d'origine autrichienne, n'avait pas la mine d'un qui désire follement enrichir la France de nouvelles découvertes. Il s'exprimait en amateur, comme un dépaysé qu'aucune gloire n'intéresse.
Paul, passant derrière son frère, le poussa du coude, tout en saluant très gracieusement le comte de Crossac.
— Je vais où tu sais, glissa-t-il à Reutler. Serai pas long. Nous partirons dès le rideau levé, j'y tiens.
Et le jeune homme s'éclipsa par le corridor dit des coulisses, pendant que son aîné ressaisissait le fil d'une anecdote relative à la dernière fouille du sarcophage.
Dans le corridor, Paul de Fertzen se retourna; il aperçut, au bout de ce couloir obscur, la claire perspective du champ des têtes, ondulant sous les rutilances du salon jaune. La plupart de ces crânes d'hommes étaient chauves comme celui du mari, et, de loin, cela rappelait un parterre de gros pavots blanchâtres, encore en boutons. Se déta chant de cet arrière-plan ridicule, la silhouette sombre de son frère paraissait grandir prodigieusement. Il le voyait ciseler son éternel sourire énigmatique avec son index, comme quelqu'un qui, de là-bas, lui eût recommandé le silence.
— Ou je suis halluciné, ou l'on jurerait que Reutler n'a plus sa névralgie ! Ah ! mon mysté-
rieux frère, soupira Paul, vous me cachez des choses... Son amant? Et pourquoi pas ! )1 l'a peutêtre aimée. Peut-être endure-t-il le fameux martyre de la jalousie à la seule fin de me complaire ! Oui, oui, c'est un beau cavalier, le beau ténébreux ! je m'étonne qu'une sentimentale m'ait donné la préférence. Il a tout ce qu'il faut pour séduire une romanesque. Oh ! Très chic, le genre fatal !
Paul gagnait la porte où il devait gratter. Il gratta, bougonnant :
— ... Malheureusement, ce n'est pas le mien. Quelles corvées, ces ruptures !
Tout aussitôt, une jeune fille vint ouvrir.
— Bonsoir, Monsieur de Fertzen, fit-elle gaiement. Tiens ?... vous arborez le muguet rose?... Il n'y a que vous pour dénicher des fleuis impos sibles ! Vos boutonnières font mon admiration !
Elle referma la porte, retendit des draperies.
— Madame va venir, ne vous impatientez pas, Monsieur de Fertzen, ettenez vous tranquille, pendant que je prépare le costume.
Paul se trouvait dans le sanctuaire : une chambre à coucher, ornée simplement de quatorze portraits, grandeur nature, représentant l'idole en ses multiples rôles de comédienne pour théâtre intime. Il y avait une pauvresse aux yeux timides (littérature Coppée), une aventurière conspiratrice (feuilleton Alexandre Dumas), des mondaines froufroutantes (style Bourget), une}eanne d'Arc salvatrice (drame anonyme). On se serait cru dans un musée de cires. Le lit, très pensionnaire, se voilait de mousselines, et, sur la cheminée, on voyait se dresser, tel un menaçant sommet d'avalanche, le
buste en plâtre de l'époux, toujours nu-crâne. Mademoiselle Jane Monvel, petite lectrice doublée d'une femme de chambre, créature sans sexe défini, alignait des pots de fards, déployait des jupes. Elle avait les mouvements pleins de grâce d'un joli singe apprivoisé.
— Mais sacrebleu, Mademoiselle Jane, s'écria le jeune homme, toujours à son aise au milieu des chiffons, c'est là une défroque de bal public ?
Jane leva hypocritement les yeux au ciel.
— Pouvez-vous dire, Monsieur Paul ! Un si beau costume de cantinière de mobiles !
Ils se regardèrent une minute, elle, se mordant les lèvres, lui, pinçant la bouche. Alors, elle vint à lui, toute haletante de curiosité.
— Est-ce vrai que vous voulez rompre avec Madame?
Paul fronça les sourcils.
— Ah ! On vous a déjà fait des confidences !
— Madame a pleuré toute la nuit. Je lui ai lu Phèdre... comme dès que ça ne va plus. C'est le critérium, voyez-vous. Quand Madame demande à ce qu'on lui lise Phèdre, je pressens que quelqu'un va l'abandonner.
— Vous devez savoir Phèdre par cœur, ma pauvre amie ! Sérieusement, Jane, je ne peux plus me laisser mener en lisières. J'ai bientôt dixneuf ans. Elle me gronde, elle m'adore, elle me bat, il faut que je corrige ses vers, elle prétend corriger les miens, elle veut tuer mon frère, se tuer, me tuer, elle m'a fait changer quatre fois de garçonnière depuis que j'ai l'honneur de la recevoir chez moi, persuadée que Reutler est au courant... Enfin, vous
êtes charmante, Jane, et je vous dois de bonnes heures, mais, je peux pas y tenir... même pour vous !
Bien moulée dans un modeste costume de soie noire, à peine éclairé de tulle blanc au col, Jane avait l'allure contrite d'une institutrice renvoyée, quoique ses jolis yeux fins eussent l'air de plaider une cause qui n'était pas la sienne.
— C'est pas pour dire, fit-elle secouant sa tête ébouriffée de frisons bruns, vous ne connaissez pas votre chance ! Une des grandes femmes françaises ! (Elle ajouta, le ton sentencieux:) Et vous la trompez... comme dans un bois! A sa place, j'aurais pris les devants.
Elle lui montra ses très petits poings fermés.
— M'en irai bien tout seul, Jane ! Vous êtes féroce, ce soir. (11 lui prit les poignets.) Je vous en prie, pas d'égratignures supplémentaires.
Paul aimait beaucoup ces escarmouches de ruelles avant de plus sérieux assauts. Jane Monvel lui plaisait, parce qu'elle lui donnait l'impression d'un animal noir, soyeux, aboyant pour défendre sa protectrice, tout en se frottant timidement à lui comme pour mendier du sucre.
— Elle vous aime tant, soupira Jane, et elle vous aurait sacré grand homme français, un jour !
— Vous aussi, Jane, vous bottelez le myosotis patriotique ?
— Je suis tellement habituée à vous. Quel est celui qui viendra, maintenant, gratter derrière la porte ?
— Pauvre Janette ! Vous me navrez, car vous êtes une spirituelle créature. Je me rappellerai toujours
un certain raccord, que vous fîtes dans une pièce de notre maîtresse, un raccord si plein d'à propos... Hein ? Vous en souvient-il ?
— Monsieur Paul, taisez-vous, par respect pour Madame.
Elle cherchait vainement à dégager ses mains. Paul l'attira plus près.
— Il était minuit, Janette, commença l'impitoyable garçon, l'heure des crimes. Madame, avec des intonations à la Sarah, me lisait sa dernière œuvre ; ça débutait par un barde gaulois et ça finissait par un hussard de la mort. Entre temps, c'est-à-dire le long de l'époque des Capétiens, je m'endormis. Horreur! Madame était assise en peignoir bleu-azur sur le sofa Récamier, moi, juché sur le pied du lit. J'étais fatigué... Je ne me rappelle plus pourquoi, mais, les bardes gaulois me produisent toujours un drôle d'effet... après certains exercices... Où diable étiez-vous, Jane? Ah ! vous étiez debout près du lit.
— J'écoutais, moi, Monsieur Paul, interjeta la jeune fille, baissant les yeux.
— Heureuse nature ! Je dormais si bien que ma tête allait exécuter un irrespectueux plongeon dans la courte pointe, lorsque je sentis une bouche, oh ! un effleurement de plume de colombe, — me souffler ceci, dans un baiser : Cheval de bataille ! On en était là de l'histoire, je me levai d'un bond. Cheval de bataille ! criai-je enthousiasmé. La belle rime ! Ah ! Janette vous m'avez presque sauvé la vie, cette nuit-là, et si j'osais vous rendre ce que je vous dois...
Paul se pencha, tenté par les paupières closes
de la jeune fille. Certes, elle n'était pas jolie, jolie ; pourtant, quand son teint s'animait, comme en ce moment de trouble pudique, elle devenait, ma foi, fortappétisante.
— Madame ! Voici Madame, balbutia Jane se révoltant. Lâchez-moi donc ! Monsieur Paul, il faut être prudent, réfléchissez, elle se vengera si vous la quittez, elle a tellement d'influence. Surtout, un conseil, ne lui rendez pas ses lettres, en supposant que vous teniez à entrer dans la littérature.
— La littérature entrera en moi, petite, sans que personne ait à se mêler de la question, dit Paul maussade parce qu'il entendait du bruit du côté de la porte. Non, je suis las d'être le joujou de ta maîtresse et je te conseille d'en avoir moins peur... tu es ridicule !
La porte se rouvrit brusquement et Madame se précipita.
— Vite, Jane, mon costume. J'ai été retenue par la plantation du décor. Monsieur de Fertzen, toutes mes excuses.
Elle s'assit sur un pouff, tendit ses jambes à Jane qui, passivement, redevenue la muette complaisante, se mit en devoir de les chausser de mignonnes bottes molles.
— Madame, fit Paul cérémonieux, vous avez perdu ces papiers dans les coulisses. Le manuscrit d'un rôle, probablement, et je vous le rapporte.
Il lui offrait un paquet de lettres qu'il venait de tirer de sa poche.
— Mes lettres ! Vous êtes sinistie, Paul ! Est-ce que je vous les redemande ? (Elle saisit le paquet,
le lança dans une boîte à fards.) Mais vous avez juré de m'affoler. (Elle se releva, s'appuya contre une psyché et se laissa dévêtir par sa lectrice qui, du reste, le fit avec un art exquis. Ses épaules émergèrent hors du péplum, les seins apparurent encore très fermes.) Ecoute, mon enfant, déclara-t-elle, d'un ton maternel qui jurait un peu avec sa pose d'Aspasie attendant Périclès, je sais bien des choses que je n'ai pas dites... ni reprochées. Une femme comme moi a sa police, elle est renseignée qu'elle le veuille ou non. Tu as eu Marguerite Florane et je ne t'ai pas fait d'observation. Après la grande mondaine, la grande demi-mondaine, c'était presque de rigueur. Mon sourire te fut toujours miséricordieux, mais à cette heure, je m'insurge. Tu as lâché Marguerite et tu veux me fuir. Ce n'est pas naturel. Tu en aimes une autre. Je ne me tolère pas de rivale au point de vue du cœur. Confesse-toi donc franchement, je verrai ce que je dois penser.
— Vous n'avez pas de rivale, Madame, ni vous... ni Marguerite ! Je me retire de votre soleil parce que je suis trop ébloui, je ne peux plus travailler.
La comtesse eut un geste de rage.
— Travailler? Tu es libre, riche et tu veux travailler? Il me semble que j'entends la voix de ton frère : occupations graves contre passions frivoles... Jane, mes pantalons, dépêche-toi !
Elle enfila des pantalons de drap noir à bandes rouges et eut toutes les peines du monde à boutonner la ceinture, où ses charmes opulents s'entassaient.
Paul refronça les sourcils.
— Geneviève, dit-il vivement, ceci ne vous va pas du tout, je vous préviens.
— Tu n'as pas qualité pour juger ceci. C'est un costume de véritable cantinière de mobiles. Tu sauras bientôt de quoi il s'agit. Je crois que mon drame est ce que j'ai écrit de mieux. N'est-ce pas, Jane ? Un acte nerveux, violent, sobre, très pathétique; il leur portera à la tête...
— Comme une migraine, interrompit Paul clignant de l'œil du côté de la jeune fille impassible.
— Soit ! Comme une douleur, un cri de la chair, et j'espère qu'en l'écoutant, Monsieur le baron de Fertzen, ton frère, Paul, saura pourquoi j'ai voulu te ravir à sa domination. Il n'est pas poète, lui, il est la lourde science que j'exècre, d'abord en la personne de mon mari, ensuite dans cet homme froid, cet homme fermé, austère, qui se mêle d'écrire en français des résumés scientifiques dignes... d'un esprit allemand.
— Toujours mon frère ! Parole d'honneur, c'est insupportable, Madame !
On fardait maintenant la figure de la comtesse.
— Oui, cria-t-elle, les lèvres dans un pot de rouge comme si elle buvait du sang, il est ton mauvais génie, celui-là !
— Ce soir, encore, il me faisait votre éloge, ma chère comtesse.
— Allons donc ! Le fourbe ! 11 me méprise, il méprise tout le monde. Toi aussi, peut-être, pardessus le marché !
Paul bondit et vint se camper devant la psyché,
ses yeux d'un bleu de mer houleuse brillèrent terriblement.
— Geneviève, taisez-vous !
Jane lui jetait des regards de chien battu.
— Oh ! Monsieur Paul, je vous en supplie ! Vous allez surexciter Madame qui manquera son entrée.
— Bonne petite Janette, murmura Geneviève, caressant les joues pâlies de sa lectrice, elle est si dévouée. Voyons, Paul, l'heure s'avance : oui ou non, dois-je me rendre rue de Verneuil, demain, pour notre dernière explication? J'ai des choses à te dire sans témoin, des choses graves...
— Non, Madame, gronda Paul fouettant la psyché de ses deux gants. Non ! Non ! Non ! Ce que je termine est bien fini. Je garderai à jamais le souvenir de vos bontés pour moi, mais je n'oublierai pas plus votre animosité contre mon frère, animosité qui ne peut résulter que d'une de ces injures dont sont coutumiers les hommes de science : l'austérité des mœurs.
La comtesse éclata*d'un rire exaspéré.
— L'austérité de ses mœurs! Ah ! bien, si j'avais voulu !
— Tu mens ! rugit Paul hors de lui.
— Monsieur de Fertzen, bégaya la lectrice, il ne faut pas vous emporter ainsi. Regardez dans quel état vous mettez Madame.
De grosses larmes coulaient sur les joues de Geneviève, mêlant le rouge au blanc, et ses lèvres tremblaient.
— Jane, balbutia-t-elle, va faire une annonce. Arrange quelque chose, toi si adroite. Dis que le
feu a pris dans un rideau, dis ce que tu voudras et fais servir des coupes de Champagne. Va vite. Je vais essayer de me calmer, je te le promets, ma pauvre enfant.
Les deux femmes s'embrassèrent passionnément, comme on doit s'embrasser sur le pont d'un navire qui sombre, puis Jane s'éclipsa.
Alors, Geneviève se jeta au cou de Paul et la grande scène eut lieu. Scène déchirante, car la comtesse adorait le jeune homme. La resplendissante beauté de Paul était devenue son vice. Elle ne pouvait plus se passer de lui et, elle qui n'avait jamais été qu'honnêtement dépravée, se surprenait en des fougues d'érotisme capables de confondre même l'imagination de cette Diane, demeurée sentimentale jusqu'aux antres les plus obscurs de la forêt du rut.
Paul reçut le choc malicieusement. D'un geste gamin il lui montra leur silhouette, s'enlaçant dans la glace.
— Tu n'a pas honte? Tu as l'air d'un homme gras !
— C'est ma foi vrai... qui serait plus petit, un peu plus petit que toi. (Elle rit et s'essuya les joues.) Va, je suis très belle, je te forcerai à m'applaudir, enfant terrible ! Voyons! Là... Pour qui as-tu un caprice, avoue... je te le passerai, je te le jure !
— Pas de caprice, aucun caprice, sinon de te voir endosser un autre costume. Effroyable, cette mascarade ! Quand on pense que c'est pour séduire mon frère !
Les yeux de Madame de Crossac étincelèrent de fureur.
— Je te répète, Paul, que celui-là est ton mauvais génie.
— Nous allons nous séparer sur des gros mots? Geneviève, entre gens bien élevés, ça ne se fait pas.
— Je mourrais de notre rupture, Paul.
— Mais non, tu exagères. Tu as écrit déjà quatorze drames, tu en écriras un quinzième. Je l'assure qu'un acte chasse l'autre dans la vie. Adieu, ma belle, et vos lèvres, sans rancune.
— Je dois recevoir un coup de feu à la fin de ma pièce, je ferai charger l'arme !...
— ... Si tu y tiens, seulement, remets le costume grec, je te défends de mourir pour moi en cantinière.
A ce moment de leur dispute, on entendit, derrière la porte, la rumeur d'un long applaudissement. L'annonce de Mademoiselle Monvel produisait une détente; aussi, sans doute, les coupes de Champagne.
— Promets-moi de revenir à mes jeudis, au moins ?
— Non, ce serait trop douloureux pour nos nerfs, je préfère nous fuir de Routes mes forces.
Elle boutonna militairement sa tunique, posa sur sa hanche plantureuse un barillet cerclé de cuivre et se coiffa fièrement d'un képi galonné.
— Soit, Monsieur de Fertzen. Vous êtes un lâche ! s'excîama-t-elle d'une voix vibrante.
— Hélas ! chère Madame, soupira Paul se reculant de bonne grâce et reprenant, peu à peu, la tenue correcte de l'homme du monde que l'on prie
à un dîner qu'il ne veut en aucune manière orner de sa présence, que voulez-vous que fassent devant vos héroïsmes les pauvres diables de mon espèce? Vous portez culotte et, dans un temps prochain, j'imagine que vous irez en guerre, tandis que nous resterons tranquillement à fanfrelucher à la maison.
— Vous, surtout, Monsieur Paul-Eric de Fertzen, car vous n'aurez pas le droit de défendre le sol français.
— Plaît-il, chère Madame? Quel vice rédhibitoire m'empêche, à vos yeux, de servir mon pays?
Très intrigué, Paul la toisa, la trouvant de plus en plus grotesque. Se préparait-elle simplement à entrer en scène ou allait-elle dire des choses solennelles ?
Madame de Crossac lui jeta ces mots d'une voix dure :
— Mais vous êtes Prussien, mon petit ! Est-ce que votre. estimable frère aurait oublié de vous en instruire?...
Paul crispa ses deux mains sur sa poitrine avec un geste fou. Il lui sembla que le fameux revolver chargé venait de l'atteindre en plein cœur. Il pâlit, s'accrocha désespérément aux hampes de la psyché pour ne pas tomber et murmura :
— Enfin ! Cela s'éclaire ! Et votre police est toujours bien informée, chère Madame ? Vous êtes sûre que vos agents ne se sont pas trompés, pour vous faire plaisir ?
Il essayait de railler, n'y arrivait pa# et sentait son front se mouiller de sueur.
— Ma police est la meilleure police de France, Monsieur ! Je sais, depuis longtemps, que vous et
LES HORS NATURE y]
votre cher frère vous êtes les fils d'un officier d'état-major allemand tué par nous (elle souligna)à la bataille de Villersexel et vous, vous êtes né durant cette même bataille. Votre mère, paraît-il, pouvait, de son lit d'accouchée, entendre tonner le canon.
— Ma mère, râla le jeune homme frissonnant d'une angoisse affreuse, elle était donc française, elle? Pour Dieu, Madame, achevez- moi !
— Oui, c'était une Française... de piètre race puisque, douze ans avant 70, ses entrailles n'ont pas frémi de dégoût à l'approche d'un uniforme prussien !...
Orgueilleux, libertin, déjà blasé, Paul-Eric de Fertzen n'avait qu'une faiblesse : se laisser toujours glisser jusqu'au fond de ses sensations. Sans trop savoir pourquoi, il poussa un cri de femme qu'on égorge, chercha vaguement un couteau, afin d'égorger à son tour, et tomba tout de son long dans une épouvantable crise de nerfs.
Satisfaite du résultat, la forcenée patriote fit un signe à sa lectrice qui rentrait, sur les pointes.
— Le voilà, ce garçon si fringant ! Il est maté. Tu vas lui faire respirer des sels comme à une jolie personne, et quand il sera revenu, tu le morigéneras. Au besoin, enferme-le à clef!... Est-ceque mes acteurs sont prêts ? Et le souffleur ?...
— Tout va bien, Madame, répliqua Jane que la terreur étranglait.
La comtesse de Crossac, bombant le torse, l'œil tragique, la lèvre impertinente, sortit, à la fois captivante et majestueuse, selon les indications de l'auteur.
Paul s'ébrouait comme un jeune cheval dont on cherche à entraver les pieds. Jane le suppliait de se calmer et il se roulait de plus belle, brisait les meubles, déchirait des tentures. Elle jugea qu'il fallait user des grands moyens ou on finirait par tout entendre. Elle le prit à plein bras, le baisa sur les oreilles pour mieux l'étourdir.
— Mon pauvre petit prince Charmant !
Il se redressa, un peu plus maître de ses nerfs, eut envie de pleurer et pleura, le front caché dans la robe de la jeune fille.
— Je suis bien malheureux, Jane, hoqueta-t-il, elle m'a traité de Prussien ! Comprends-tu?
— La vilaine femme ! Après tout, ce n'est pas de votre faute.
Du moment qu'on n'ignorait pas ses nouveaux titres, il lui parut important de les proclamer:
— Eh ! Je m'en moque ! Je me pensais Français, voilà que je suis Allemand. Tant pis! Me faire naturaliser, ça m'occupera. D'ailleurs, le premier qui m'insulte, après elle, je lui envoie mon épée dans la poitrine, c'est une affaire réglée. Sans me vanter, petite, j'en joue pas mal, moi, de l'épée, grâce à mon frère le Prussien... Dis donc ? Tu veux bien qu'on t'embrasse, maintenant? Tu n'as pas horreur de l'ennemi ?
Jane recula, un peu confuse.
— Oh ! Monsieur Paul, quand vous seriez chinois est-ce que ça vous empêcherait d'être joli garçon ?
Paul parut réfléchir profondément à la justesse de cette observation et contempla la jeune fille.
— J'ai une idée : si je t'enlevais ?
Jane poussa un cri de frayeur joyeuse.
— Vous m'enlèveriez, vousPBien vrai, Monsieur de Fertzen ? Moi qui rêve de ça depuis que je suis toute petite !
— Oui, Janette, nous allons faire notre acte à notre tour. Donne vite de quoi écrire.
— Il est devenu fou ! songeait la jeune fille en présentant docilement plume et papier,
— Ecoute un peu, reprit Paul, ce sera de plus en plus selon les us de son théâtre ! (Et il lut, en écrivant :) « Chère Madame, votre rivale : c'était Mademoiselle Jane Monvel qui ne s'en doutait guère... » — ni moi, ajouta le jeune homme souriant de côté — « ... Je l'enlève, histoire de vous prouver que je suis Français, car un homme qui enlève une femme, c'est toujours unFrançais, vous l'avez victorieusement déclaré dans le tome cinq de vos œuvres complètes. Votre respectueux serviteur, Paul-Eric de Fertzen. » Là... posons cette missive en évidence, sous le buste du mari ! Toi, mets dans un petit sac tes choses précieuses et va m'attendre rue de Verneuil. Tu connais l'entresol ? Il est gentil, je te le donne. Nous aimons la lecture, tous les deux. Nous lirons dans le même livre... Excellente, mon idée, excellente ! (Il se planta anxieusement devant-elle :) Est-ce que ça se voit que j'ai pleuré ?
— Non, ça ne se voit pas !... Mais, vous plaisantez, Monsieur Paul. Je connais trop ses secrets ; elle se vengera, si je vous suis.
— Je te défendrai. On peut avoir des attaques de nerfs et être brave... tu doutes de moi ?
Saisie d'un vertige délicieux, Jane se jeta dans ses bras.
— Je vous adore ! Et puisque l'occasion se présente de vous le prouver... Seulement, laissezmoi lui reprendre ses lettres.
— Je t'interdis ce genre de littérature.. . point fait pour les jeunes filles. Allons-nous-en comme de bons petits enfants sages. (Paul s'inclina.) Mademoiselle voudra-t-elle bien accepter ma voiture et me recevoir, là-bas, chez elle, passé minuit ?
— Ah ! Je crois que je deviens folle ! Je descendrai par l'escalier de service. Je n'emporterai rien, pas même les robes qu'elle m'a données, je ne veux rien garder d'elle. Au revoir, prince Chérubin !... nous sommes fous !
— Au revoir, Janette.
Paul, en sortant de la chambre à coucher, rencontra son frère, debout, pensif sous l'un des globes-veilleuses du corridor. Sa haute taille semblait toujours plus haute, et ses yeux profonds encore plus sombres.
— J'avais justement besoin de te parler, Monsieur mon aîné, gronda le jeune homme. Je suis obligé de te déclarer que je sais tout, comme au dernier acte. Aussi bien, nous sommes ici dans des coulisses !...
Le regard trouble et lourd de Reutler se concentra sur le revers de l'habit de son cadet.
- Et la boutonnière de muguet rose et devenue noire. Réaction prévue.
Paul abattit sa main volontaire sur la fleur, l'écrasa.
— Pas l'heure de railler, je t'assure. Pourquoi ne m'avoir jamais mis au courant des sottes complications de la famille? Est-ce que tu me prends pour un collégien ?
— La peur de te faire de la peine avant le temps. Je savais que tu souffrirais : tu es tellement femme. Demain nous causerons. Ici, taisons-nous... pas devant des fantoches !
— Je suis femme ? Eh bien, cette nuit j'enlève Jane Monvel, sa lectrice ! Ce qu'elle va enrager ! Qu'on prévienne la voiture, la petite doit sortir par l'escalier de service de l'hôtel et aller rue de Verneuil.
— Mademoiselle Jane Monvel est une vraie... jeune fille ? •
— N'en sais rien. M'en fiche totalement. D'ailleurs (Paul tira sa montre), m'en rendrai compte dans trente-cinq minutes.
— Eric, fit Reutler, ralentissant le pas, Mademoiselle Monvel est mineure. C'est une orpheline, la fille d'un capitaine d'artillerie, mort en 70, je crois.
— Du feuilleton ?... Tu m'ennuies ! Laisse-moi passer ! Tu vas me faire manquer mon effet.
Avant que Reutler eût conçu la pensée de le retenir, Paul se précipitait au milieu du salon jaune, et grimpait sur un des sièges de forme antique en sifflant. L'auditoire fut médusé. La belle cantinière de mobiles, tombée sous les balles de l'ennemi,
venait de se relever pour saluer les frénétiques applaudissements habituels, et ce coup de sifflet solitaire, d'autant plus aigu, lui transperça le cœur. Elle hésita, resalua, s'approcha de la rampe, finit par apercevoir le siffleur, dominant l'assemblée de sa frêle stature de page en révolte.
— Monsieur de Fertzen, dit-elle les lèvres subitement retroussées, prêtes à mordre la chair vive, je reconnais bien là vos vrais sentiments patriotiques !
Paul ne lui permit pas de l'achever, cette fois.
— Madame, répondit-il avec une parfaite courtoisie, je ne siffle ni l'auteur ni l'actrice, mais seulement le costume qui est abominable et qui nous cache les plus ravissantes épaules du monde.
On crut qu'il s'agissait d'un numéro prévu. On réapplaudit. Les vieilles dames se pâmaieirt. Les hommes riaient. Il fallait bien tolérer quelques incartades au grand favori du jour. Cela ne durerait pas. L'enfant n'avait aucune pitié; en tous les cas, il s'en sortait spirituellement. Quelle mouche avait donc piqué ce jeune étalon pour qu'il se mît à se cabrer de la sorte ? Le rideau tomba.
— Vous m'avez fait jubiler, vous ! dit le mari, serrant la main de Paul, pendant que sa femme s'évanouissait dans les coulisses. Je n'osais pas protester contre ce déguisement, parce qu'on m'accuse toujours de mauvais goût, mais je suis bien aise que quelqu'un soit de mon avis ! Bien aise !
Paul prit congé.
Dehors, les de Fertzen jugèrent inutile de demander leur voiture, partie depuis quelques minu-
tes en emportant une très jeune femme vêtue de noir.
— Tu me reconduis, n'est-ce pas ? fit Paul impérieusement.
— Volontiers, répondit Reutler, et, j'espère que tu ne remettras plus les pieds dans la maison où tu viens d'entasser toutes ces sottises ? Mes félicitations ! Tu es gentil quand tu romps avec une femme, toi ! Si c'est là ta manière de t'exiler de la vie mondaine...
Philosophiquement, l'aîné alluma un cigare. 11 ajouta :
— Nous marchons, n'est-ce pas ? Cela te fera du bien.
Sa voix demeurait calme, il ne reprochait rien, il constatait.
— Non ! Je ne reverrai pas ces gens ridicules ! Je suis outré ! cria Paul ivre de colère. Cette Geneviève est difforme ! C'est une créature abjecte. Elle saura ce que cela coûte d'humilier un garçon de ma trempe !
En ayant l'air de l'envelopper de sa pelisse pour le protéger contre le froid, Reutler lui passa le bras autour de la taille et l'entraîna doucement dans les rues désertes. Il s'attendait à l'explosion, la croyait salutaire.
— Mon cher enfant, dit-il, lorsque le jeune homme se fut un peu détendu les muscles par la marche, il est convenu que nous ne reparlerons des choses graves que demain... Tiens, si tu veux, après ta leçon d'escrime, car il ne faut pas négliger ce sport, mon petit, quand on froisse de trop près les belles haineuses. Mais pour l'instant, laisse-moi
te répéter que tu es libre, libre ! Tu opteras ou tu n'opteras pas, selon ta fantaisie, j'allais dire selon ta morale, seulement le mot est un peu gros pour toi. Eric, loge ceci dans ta mémoire : tu seras toujours libre.
— J'opterai ! hurla Paul crispant les poings.
— Soit, ne t'emballe pas. Je n'ai pas l'intention de t'en empêcher... Occupons-nous plutôt de Mademoiselle Jane Monvel.
— Ah ! oui, murmura Paul agacé, encore une femme qui va me cramponner. Elle est charmante, cependant c'est bien excessif de sa part de s'être abandonnée aussi rapidement. Qu'en penses-tu !
— Moi, je ne pense rien. Je t'admire !
— Tu te fiches de moi, hein ! Reutler, Reutler, je t'ai déjà averti : je n'aime pas qu'on le prenne de trop haut...
— Du calme, Don Juan !
Imperturbable, Reutler fumait.
— J'ai peur de ce qui monte en moi contre toi, gronda sourdement le jeune homme, se raidissant sous la pression affectueuse du bras de son aîné.
— Cela doit venir... comme le reste !
— Elle a peut-être raison, Madame de Crossac, tu me méprises, Reutler !
— On ne méprise jamais son sang.
Alors, l'infernale idée du cadet se fit jour.
— Ton sang ?s'exclama-t-il. Tu es un caractère allemand et moi je suis un caractère français. Entends-tu ! Nous avons beau être frères...
— Nous n'en sommes pas moins ennemis, acheva le baron de Fertzen, dont la voix mesurée devint très basse.
Paul se tordit pour échapper au bras puissant de son aîné. Il lui sembla que cela serait normal d'aller se jeter dans la Seine qu'ils traversaient tous les deux en ce moment.
— Mon Dieu ! J'ai la fièvre ! Et qui me sortira de cette fournaise où le caprice d'une femme stupide me plonge tout vif?
— Une autre femme plus stupide, sans doute, ricana Reutler l'entraînant de force du côté de la rue de Verneuil. Ah ! Don Juan ! Don Juan ! Marche et gravis le joli calvaire de tes passions ! Tu es fou, Don Juan, mais, tu t'es levé de bonne heure pour aller voir les filles et ta folie ne durera pas jusqu'à la nuit de ton âme, heureusement. Veux-tu un cigare?...
— Merci.
Paul respira péniblement. On le faisait marcher trop vite. Sa tête se renversa en arrière, ses yeux, ou pleins de larmes, ou pleins de fureur, scintillèrent dans l'obscurité du quai, ses cheveux blonds, légers et fins comme des cheveux d'enfants, baignèrent l'épaule de Reutler de leur dorure fluide.
— Non, je ne sais plus où je vais, dit-il exténué, je voudrais m'étendre n'importe où, sous les ponts, dormir d'un sommeil de brute, ne plus vivre, enfin. Et toi, toi, tu es là, m'écoutant, la raillerie à la bouche, aussi nerveux que moi, mais toujours maître de tes nerfs, me conseillant le bien ou le mal avec la même grimace apitoyée. Ah ! j'en suis sûr, demain, ce sera le terrible règlement de nos comptes intellectuels. Il vaudrait mieux en finir tout de suite et nous flanquer à l'eau sans plus d'explication !
— Je te ferai remarquer, objecta Reutler, que je n'ai aucune envie de me jeter à l'eau, moi. Il n'y a rien de changé. Nous sommes encore des gens libres, riches. A notre place, des imbéciles seraient très heureux!
— Oui, seulement, nous, nous pensons. On n'est pas libre quand on pense !
— Pauvre gamin !
Reutler se courba sur le front de son jeune frère et le contempla, puis, il eut un soupir, comme à regret, relâcha peu à peu son étreinte.
— Allons, dit-il, Jane Monvel t'attend. Celle-là... les autres... toutes ! Il le faut, paraît-il, car la débauche est une chose saine qui empêche de penser. Va la rejoindre. Tu es son Messie. Ce serait cruel de lui donner des doutes. Va ! Le droit à l'amour est imprescriptible, Don Juan !
Ils s'étaient arrêtés devant l'entresol de la rue de Verneuil. Paul boudait, se détournant de la porte.
— Reutler, un dernier mot, implora-t-il subitement câlin, m'aimes-tu?
L'aîné, se tenant immobile, à côté du cadet, paraissait l'envelopper de toute son ombre. Il le dominait et se taisait. On ne voyait rien de son visage que sa bouche torturée de son éternel rictus. Il se taisait... et son silence était effrayant pour Paul qui haletait, songeant qu'à l'extrême rigueur, demain, on pourrait devenir ennemis, se séparer éternellement sur des injures.
Paul ne se décidait pas à rentrer chez lui ; il frappait le trottoir du pied et toutes ses volontés se diluaient dans une extraordinaire lâcheté cérébrale. Il ne désirait plus, sincèrement, que la réponse de
son frère, f/it-elle n'importe quel mensonge. Etaitce bien son frère, cet homme sombre comme le bon prêtre... ou le mauvais ange? Comme il était plus grand que lui ! Comme il était implacablement plus haut !
— Réponds-moi donc, cria Paul angoissé. Pourquoi me regardes-tu ainsi, derrière ta main? Je suis dans la lumière, rnoi, je ne te cache pas mes yeux ! Reutler, je te dis que la comtesse a raison : tu me méprises, voilà la vérité !
Alors le grand Reutler, d'un lent geste d'ironie — oh ! atrocement ironique par cela même qu'il était respectueux — se découvrit, et sa face livide éclaira toute son ombre. On vit palpiter, plus intense, le frisson de sa bouche douloureuse, mais il ne prononça pas une syllabe.
Ayant salué, il s'éloigna.
Stupéfait, Paul n'eut point le courage de lui demander la raison de cette étrange plaisanterie. Il pénétra chez lui, l'imagination comme endeuillée d'un souvenir funèbre, du souvenir de son frère ayant salué, passé et... n'étant déjà plus qu'un autre homme là-bas, très loin, au fond du brouillard.
Le lendemain, vers midi, Paul réintégrait son domicile légal, une maison sévère située au fond d'une cour dallée de granit gris, dans la rue de Bellechasse. En l'apercevant, la livrée eut un discret sourire, mais Jorgon bouscula tous les domestiques pour commander le bain plus chaud, le déjeuner plus substantiel et des fleurs dans toutes les jardinières. 11 avait l'air furibond, le brave colosse, trouvait, probablement, que ce n'était pas l'heure de sourire.
— Vous arrangerez des touffes de roses de Nice sur les dressoirs. Vous en mettrez de tous les côtés. Et dans l'antichambre, qu'on renouvelle tous les capillaires, les palmiers nains. Dépêchez-vous. Voici Monsieur Paul, et la maison à l'air d'un pénitencier. Vous savez bien qu'il aime les fleurs, Monsieur Paul !
— Presque autant que mon ancienne patronne, la cocotte, marmotta Françoise, déliant les bottes de roses, et il les lui faut rares... pas de saison, surtout! Dites donc, Jorgon, est-ce vrai qu'on n'ira plus chez la Crossac ? Le groom prétend que ça va encore changer, les amours !
— Faites vos bouquets, Françoise, et priez Dieu, si vous y croyez, que son meilleur tonnerre tombe sur la Crossac, c'est tout ce que je peux vous dire.
Monsieur Paul prit son bain, sa douche, se fit masser et nettoyer les cheveux à la poudre, déjeuna dans son cabinet de toilette, ensuite, très dispos, escalada, en courant, l'étage qui le séparait de son frère.
Paul sentait, vaguement, qu'il allait à l'audition d'un tout autre drame que celui de la veille, et sa fièvre apaisée par une orageuse nuit d'amour,il se croyait calme.
Le cabinet de travail de Reutler de Fertzen, cellule de moine dont les murs, simplement blanchis à la chaux, n'étaient ornés que de livres, prenait le jour d'une grande verrière à croisillons plombés et tristes. Selon les ordres de cet homme jeune, cependant maniaque comme plusieurs vieux, on ne devait jamais ouvrir la fenêtre. Il redoutait la pous-
sière de la rue pour ses parchemins, ses menus outils de laboratoire, peut-être aussi la lumière du soleil pour ses propres pensées.
Paul le trouva assis, lisant devant un immense bureau où s'empilaient journaux et revues scientifiques, vêtu de son éternelle robe de chambre de bure, tigrée de taches multicolores provenant d'éclaboussures de tous les acides connus. Près de lui reposait, comme un gros chat endormi, une large toque de fourrure ; quand ses névralgies le relançaient,il s'en couvrait la tête frileusement jusqu'aux oreilles, s'enlaidissait. Reutler habitait le second étage de leur hôtel, ayant abandonné le premier au frère mondain qui n'aimait pas les taches d'acides sur les tentures; mais, en philosophe respectueux de tous les goûts, il avait distrait du luxe effréné d'en bas, un canapé pour le cas probable où le frère mondain refuserait de s'asseoir dans les opérations chimiques. Ce canapé, un pompadour, gracieusement convulsé sous des* coussins de brocart d'un rose éteint, faisait, en face du bureau noir, le plus bizarre effet. Au-dessus du bureau, derrière le fauteuil de Reutler, se dressait digne pendant à l'élégance du meuble pompadour, le portrait d'une jeune femme, en robes bouffantes datant d'un bal du troisième empire, qui ressemblait d'une façon merveilleuse au plus français des de Fertzen.
Paul dit un bonjour sec.
— Tu es bien, ce matin ? questionna doucement le liseur en marquant sa page et en fermant son livre.
— Tout à fait bien. Je suis venu pour ce que tu sais.
— Bon ! Bon ! Cela ne presse pas. Nous avons... la vie ! Et la petite femme ?
Paul, dédaigneux, haussa les épaules.
— Du picrate, mon cher, elle m'adore ! Vierge ou grue, c'est décidément la même chanson !
Il tourna un instant dans la pièce, essayant de ne rien déranger des piles de livres ou des fioles, atterré, au fond, par le sang-froid de son frère ; il finit par se jeter sur le canapé, tassa les coussins d'un mouvement rageur et s'accota, les yeux fixes.
— Telle est vraiment ta volonté? murmura Reutler.
— Ah ! Oui ! Oui ! Je veux tout savoir... je le veux.
— Ne crains-tu pas qu'à remuer ces choses du passé, il se dégage une odeur de pourriture qui empoisonne ta belle insouciance ?
— Je ne comprends même pas, fit Paul, les dents serrées, que tu te soies permis d'attendre ! Tu m'as raconté que nous portions un nom d'origine autrichienne, qu'on nous avait baptisés, moi Eric, toi Rentier, en souvenir de je ne sais plus quel grand ancêtre; que nous étions nés tous les deux en Franche-Comté, à Rocheuse... tu m'as menti. Or, Reutler mentant, c'est pour moi un tel effondrement, une telle déception, que tu peux bien y ajouter les pires tortures morales, je ne crains plus rien.
Un sourire amer s'extravasa dans le visage blême de Reutler ; il eut un geste résigné et ouvrit un des tiroirs de son bureau. Il en tira des papiers jaunis, constellés de larges timbres, et les tendit à Paul qui se leva brusquement. Ses doigts,
agités de petits frissons, déroulèrent les papiers.
A l'aube de ce jour néfaste, en s'éveillant sous les ardentes caresses de Jane Monvel, Paul avait eu très peur, parce qu'il lui avait semblé qu'un vague fantôme se profilait sur les draperies soyeuses de la chambre d'amour ; il s'agissait seulement de sa grande pelisse d'astrakan, pendue à son chevet. Non ! Il n'y avait pas de fantôme. Tout est toujours naturel. D'ailleurs, la famille, pour lui, c'était son frère. En somme, au milieu de ces révélations, il n'était frappé que du mensonge de son frère.
Et voici que peu à peu ses yeux se gonflaient sous une nouvelle poussée des larmes. Ce qu'il tenait là, au bout de ses jolies mains libertines, c'était l'identité d'un homme très bon, qui, s'il ne l'avait jamais vu, passait, dans le souvenir de son aîné et du vieux Jorgon, pour un être d'élite.
— Ainsi, fît-il très bas, je suis réellement le second enfant du baron de Fertzen, officier d'étatmajor de l'empereur Guillaume. Il n'y a aucun doute.
Il se laissa tomber sur le canapé, feuilletant les papiers. Il examina un extrait mortuaire, bref et fauchant en trois lignes la vie de ce père mystérieux.
— Tué à l'ennemi, lut-il tout haut... à l'ennemi... c'est-à-dire par des Français, durant le combat de Villersexel ? Reutler, s'écria-il avec un involontaire mouvement d'horreur , et Madame de Crossac m'a dit que j'étais né le jour même de cette bataille, à Rocheuse, à quelques lieues de Villersexel !
— Si elle a dit cela, Madame de Crossac a dit la
vérité. La vie est faite de ces ironies, on ne s'en aperçoit bien que lorsqu'on en parle.
Paul s'affaissa dans les coussins, repoussant les papiers.
— Je suis né en France, mon père a été tué par des Français... toi, tu es Allemand, né en Allemagne; il me reste le droit d'opter pour rétablir l'équilibre. Ah ! non, c'est trop fort ! Reutler, qu'estce que ce cauchemar?
Il y eut un moment de silence glacial entre les deux jeunes gens. Puis, pendant que Paul se cachait les yeux de ses poings crispés comme un enfant qui ne veut pas voir le fouet dpnt on le menace, Reutler murmura :
— J'attendais, pour parler, que tu eusses atteint l'âge où l'on réfléchit, mais, toi, tu ne réfléchis pas, tu te décides ! Tu m'as dit, hier : je veux opter. Soit. Tuas deux ans devant toi pour t'accoutumer à cette idée, ce n'est pas trop. Pour moi, mon seul but a été de te créer homme libre, et rien ne me fera influencer tes résolutions. Cependant, je te dois encore un commentaire : je ne crois point aux devoirs sociaux, je ne m'occupe que des devoirs humains. Je n'ai pas calculé si je demeurais Allemand ouFrançais en m'abstenant de choisir un pays. Sor-
tant du séminaire, je me suis vu aux prises avec la vie qui me mettait dans les bras un enfant capricieux, traître comme une petite fille, un être inconscient... Alors, j'ai désire l'élever pour en faire un homme, non selon mes lois ou celles des autres, mais selon les lois de la propre nature de cet homme, pour en faire un poète. J'ai rêvé, en son nom, des choses grandes, et, du fatras de cette cer velle, minuscule résumé d'une période de fermentation, que les sots appellent période de décadences, j'ai rêvé de voir surgir les miraculeuses fleurs du Verbe. Les uns sont au monde pour donner des fruits, les autres pour secouer de ces petites choses éblouissantes et éphémères dont l'odeur est souvent un poison. Cependant, certains cerveaux, plus brumeux, ont besoin de ces poisons pour supporter une vie monotone. Tu aurais été leur médecin... ou leur bourreau, comme il te plaira. Donc, je n'ai pas opté. Il paraît que je reste Allemand. Je continue à te nommer Eric quand les voisins te nomment Paul. C'est grave. En tous les cas, je crois qu'avant deux ans, tu t'apercevras que les fameux vocables b^rcturs de patrie, de drapeau, de revanche, sont autant de pompons littéraires qu'aiment à employer les plus piètres littérateurs d'aujourd'hui. Moi, je ne fais pas de littérature, et dans les livres de science que je lis, je ne les rencontre jamais. Certes, il faut une force peu commune pour en délivrer son souvenir quand on les a appris par cœur. Ne prétend-on pas qu'à trop balancer leur nourrisson, des nourrices Tes rendent épileptiques?... Ce prêtre qui renie son dieu, lorsque ce n'est pas pour le vain plaisir du blas-
phème, mais parce qu'il a reconnu que ce dieu était toujours absent de son tabernacle, est un esprit délivré de toutes souffrances... tellement il a souffert pour en .arriver là. Je ne m'attends à rien de pareil de ta part, car tu as horreur de la moindre contrariété. Tu resteras donc souffrant toute ta vie. Je te souhaite de te croire heureux. L'imagination supplée à beaucoup de détail. Je te voulais citoyen de l'univers : si tu préfères être roi dans ton village, à ton aise !
Reutler se leva ; s'étant adossé au large cadre du portrait qui se trouvait derrière lui, il se croisa les bras, en apparence très indifférent. Pas une fois sa voix n'avait tremblé ni n'était sortie de son diapason normal. Paul, couché sur le canapé, enfonçait sa belle tête dans les coussins dont il déchirait le brocart à pleines dents pour étouffer ses sanglots.
C'était fini de ses bravoures. Il n'avait vraiment qu'une manière de prouver sa virilité, lui, et peutêtre que ce ne devait pas être la bonne. Oui, enlever des femmes ! Raisonner froidement d'homme à homme, ce lui était impossible. Une seconde, il confondit son père, son frère et Mme de Crossac dans la même malédiction. Enfin, il se redressa et vit au-dessus de la sombre silhouette de son frère, le Prussien, le radieux portrait d'une femme qui souriait en jouant avec un collier de perles. . — Et ma mère, notre mère ? Tu ne m'en dis rien ?^
Reutler hocha la tète.
— Il n'y a rien à en dire : elle nous a faits ce que nous sommes.
— Donne-moi donc un conseil, un pauvre conseil, Reutler ! Tu es dur pour elle et pour moi ! cria Eric de Fertzen, se tordant les bras dans un de ces accès de sensibilité qui le laissaient quelquefois comme expirant sur la place.
— Non, répondit Reutler, je crois à la théorie de la lumière avant l'œil : l'homme, aveugle-né, la tête instinctivement tournée vers la lumière, parce qu'elle est chaude et qu'il est nu, demeure inerte ; mais le rayon, fût-ce au bout d'un siècle d'attente, le perce enfin de sa flèche brûlante, et il voit, et il marche... je laisserai faire le temps. Si ce n'est toi, ce seront tes fils qui verront...
Paul, sanglotant, lui montra les poings, s'écria, désespéré :
— Reutler, Reutler, méchant homme et mauvais compagnon, tu n'es plus mon frère, tu ne m'as jamais aimé ! Oui, c'est bien le mystère dont tu t'enveloppes, c'est pourquoi quand je songe à toi je me sens effrayé. Tu tiens à mon respect et tu dissimules ! Tu tiens à rester le chef, le dominateur, mais tu ne m'aimes pas... Je te gêne, je ne suis plus, pour toi, qu'une opération chimique avortée, et, peut-être, me hais-tu, car nous sommes destinés à nous haïr, c'est d'ailleurs naturel.
Reutler éclata d'un rire terrible.
— Je te hais, moi ? Ceci est le comble ! Ceci manquait à mon enfer. En vérité, j'ai prouvé ma haine depuis que tu es au monde ! (Ses prunelles troubles fulgurèrent, tout à coup dans l'eau noire de son regard imprécis, et de cette eau noire, subitement éclairée, elles jaillirent comme deux pistils rougeoyants d'une corolle ténébreuse. Sa voix
S h Lr.S HORS NATUEE
s'étrangla, se fit plus sourde et plus mordante ; il parlait en dedans) Ah ! je te hais !... Les enfants d'Irminsul en présence, hein ? Tu as eu l'habileté de les y mettre, toi ? Fils de la même mère, nous allons nous dévorer pour une idole remplie de paille ! Le fatal incendie se rallume aux pieds de cette énorme statue creuse érigée par l'hystérie des prêtres, car les époques de terreur et de calamités publiques sont toujours des époques d'offrandes ! Le morjstre s'embrase. Il est hors nature et il illumine la nature. A sa clarté brutale on devient fou. Les uns sont frappés d'épouvante jusqu'en les parties les plus mystérieuses de leur être, conçoivent le sadisme et toutes les déviations sexuelles. Les autres, moins puissants ou plus fous encore, se bornent à s'anéantir. Débauches et crimes, tout fermente à travers l'osier qui flambe et tout finira par sombrer en un monceau de cendres où, si on se penchait avec des loupes, on retrouverait des crânes de très petits enfants. La haine Pet pourquoi pas! Nous haïr, c'est si simple! Tu es faible, je suis fort. Je suis toujours à peu près maître de moi, tu es la perpétuelle victime de tes nerfs. Tu es beau, je me sens effroyable. Et, de toute la pesanteur de ces différences, je t'opprime. C'est naturel, en effet!... Ma conduite. entière est là pour témoigner hautement de mon dévouement pour toi, mais cela ne signifie plus rien. Nous sommes faits pour nous haïr,donc il faut que nous nous haïssions! Ah!... Eric! Eric!... Monsieur Paul de Fertzen, comme vous êtes perspicace...
Humilié, désorienté, Paul pleurait toujours; ce-
pendant, presque consolé par cette fougueuse colère, il objecta, d'un ton timide:
— N'est-ce pas, mon grand, ce serait l'impossible? Moi, j'avoue que j'y renonce. Je veux opter parce que je ne sais quelle volonté noble semble m'entraîner... te haïr, non, je n'ai pas la force! Ensuite, je veux opter pour te faire bien sentir que je ne suis pas un lâche, un efféminé, comme tu as l'air de le supposer... et puis, et puis... si je n'optais pas, tu me traiterais de girouette, je ne peux plus me dédire: je l'ai juré, hier!
Reutler s'était rassis, la tête dans ses mains, il ne pleurait pas, il s'isolait. Paul le devina tout à coup si loin qu'il alla le chercher. D'un geste tendre, il saisit le front de son aîné et le baisa pieusement. Reutler eut un tressaillement douloureux.
— Je ne doute pas de ton amitié pour moi, ditil, reprenant sa voix calme, aux inflexions un peu gutturales. Ce que je disais, je ne le disais pas pour le frère qui est là, c'était pour un inconscient qui vit en ce frère... comme un êtranger\ Eric, souviens-toi de ne jamais chercher à glisser la haine entre nous. Il ne faut, entre nous, aucun mouvement de violence... de, quelque nature que soit ce mouvement... (Il s'interrompit, rêveur, pour caresser les cheveux du jeune homme.) Ah! j'avais bien prévu que cette satanée femelle gâterait les choses ! ... Comment a-t-elle fait pour Lavoir nos secrets! J'avais enveloppé ton enfance de tant de précaution, t'élevant moi-même, loin de toutes les intimités bavardes. Allons! Ne te chagrine pas avant l'heure. Sois égoïste à ton aise. Si je t'ai désiré libre, ce n'est pas pour ma propre
satisfaction, et tu choisiras la nation qui te plaira, comme tu choisis le drap de tes habits de bal. Je m'arrangerai de façori à ce que ça ne te coûte pas plus cherIToi, si frivole, cela m'amuse de te voir hésitant comme l'Autre! Quelle est la valeur de la force mystérieuse qui vous pousse aux volontés nobles! Il faudrait s'en rendre compte, L'atavisme? Germains ou Gaulois, nous sommes . frères. L'idée de tirer vengeance d'une terrible humiliation? Il aurait peut-être fallu s'y prendre plus tôt. Peu à peu le sang et l'argent ayant de nouveau circulé, la joie de vivre élimine le poison. Déjà le vainqueur, celui qui a massacré davantage, c'est-à-dire le plus à plaindre, nous a imbu, j'allais risqué le mot: rénové de ses rêves artistiques. Vous subissez le joug des mœurs après celui de la guerre. Penseurs, poètes, musiciens s'orientent du côté de l'ennemi, et ce qui était le crime il y a encore un lustre devient la mode aujourd'hui. Restent, parmi un peuple occupé de plus réelles émancipations, quelques braillards vaniteux qui protestent pour l'amour du bruit, éléments chimiques non assimilables et qui empêchent le mélange de se précipiter. Tu as vu, hier, à l'œuvre, une de leurs Egeries. Inintelligente, superficiellement instruite, faiseuse d'intrigues comme on serait faiseuse d'anges, se dupant elle-même et dupant les autres, jusqu'à leur faire croire que c'est en vue de l'option et de l'honneur du drapeau qu'elle s'offre des amants, alors qu'il serait si simple de coucher avec eux au nom de ses seuls instincts. (Reutler rêva encore une minute, les yeux mi-fermés.) N'est-il pas bien plus contre la
nature de résister désespérément à ses instincts... et même d'essayer de les transmuer en nobles résultats! Qui trompe- t-on? Et tôt ou tard cela n'engendre-t-il pas des crimes moraux plus graves, selon l'éternité, que les crimes physiques, selon l'époque? Combien de lois sont basées sur le désir secret d'honorer un vice de légiste... Je crois que nos volontés nobles nous font à tous bien du mal ! (Il reprit, plus vivement : ) Oui, cette femme est une goule ! N'a-t-elle pas assassiné moralement cinq ou six beaux jeunes gens sous le spécieux prétexte de l'espionnage, elle, la grande espionne diplomatique? Elle représente une jolie réduction de la colossale statue Carnivore. Toujours Irminsul à qui l'on jette des petits enfants pour attiser son feu flambant en l'honneur du dieu des guerres. Une jolie réduction... hum !... les jambes puissantes d'un soldat et la toute petite tête d'une Sapho ! Chez elle, ça commence par du sirop de myosotis et ça finit par les menstrues... Paul s'était essuyé les joues. D'un geste résolu, il avait tout envoyé au diable. Il partit d'un franc éclat de rire.
— Tu l'arranges bien ! Quand on songe que tu me la vantais, l'autre soir.
— Je te ferai toujours l'éloge de la femme que tu auras l'air d'aimer... pour le plaisir, Eric.
— Avoue que tu serais désolé de m'en voir aimer une sincèrement?
— Le véritable amour n'est pas de ton âge. Paul ajouta, du haut de toute la morgue de ses
dix-neuf ans :
— Je suis de ton avis. Un poète, c'est créé pour
6o LES HORS NATURE
être aimé des femmes et non pour en devenir l'esclave. Sans exagération, je ne vois pas de femmes qui puissent me valoir... sous aucun rapport !
Reutler contemplait le jeune homme. Son regard était rentré, et Ton sentait tout au fond de l'eau noire de ses larges yeux, comme l'admiration ironique d'un Satan aux aguets. Il se taisait, laissant Paul rôder autour de son bureau. Celui-ci, le buste cambré, se comparait au portrait de sa mère, se mirant dans ce miroir de toile peinte.
— Elle était très belle, hein ? murmura-t-il, je suis fier de lui ressembler. Elle a quelque chose d'une princesse byzantine. Je t'en prie, parle-moi d'elle. (Dans une subite explosion de tendresse, où tout le cynisme naïf de sa nature de poète resplendissait, il déclara : ) Vois-tu, Reutler, c'est la seule dont je sois amoureux, car elle est morte et elle est l'impossible !
Reutler tenait un couteau d'ébène avec lequel il traçait des signes, la main nonchalante. Le couteau se brisa entre son pouce et son iadex.
— J'espère, dit-il, que ce n'est pas là le sujet du poème que tu intitules ainsi ?
— Mon Impossible} Oh ! le poème que j'intitule ainsi est encore à l'état confus. C'est le chaos dans ma cervelle, cette œuvre-là.
— Je m'en doute bien... ! Allons, je vais donc te parler de notre mère, reprit Reutler de sa voix sourde, ne daignant plus se révolter... Oui, vous vous ressemblez étrangement, tous les deux !... Ce fut une exquise femme, un peu l'esprit à l'aventure, une romanesque, j'ai su qu'on l'appelait V abeille du manteau royal a. la cour de l'im-
LES HORS NATURE 6l
pératrice Eugénie où il était d'usage de surnommer les plus jolies de noms qui n'avaient pas toujours un aussi honnête parfum. Elle était spirituelle, fine, plus emportée que méchante, cependant gardait, dans le fond de son petit cerveau d'oiseau mouche, un entêtement de brute. Du Nord, lui vint l'hercule qu'il fallait à sa primesautière nature d'enfant gâtée. Un des jeunes officiers accompagnant l'ambassade allemande, le baron de Fertzen, notre père, lui plut; elle voulut l'épouser, valsa trois fois avec lui, l'épousa. Il était riche, noble; elle était riche, noble. Des années d'enchantements s'écoulèrent, tantôt à Rocheuse, notre résidence française, et tantôt en le château blanc — oh ! si blanc sur son horizon de bois de sapins — d'une petite ville de la Souabe. Elle me mit au monde dans ce château, là-bas, très loin.., Douze ans après, lorsque des bruits de guerre se répandirent, sur un coup de tête héroïque, elle revint en France pour l'éternité. Ses parents l'accueillirent... comme une héroïne. Moi, je pleurais. Mon père n'avait rien dit. Il ne disait presque jamais rien, mon père, bien qu'il parlât purement le français. Il s'était incliné devant cette volonté dénaturée, et, devenu l'ennemi de celle dont la poitrine lui servait d'oreiller chaque soir, il s'était redressé, l'œil froid. Je ne vois plus, dans mes souvenirs troubles, que la haute silhouette d'un homme debout, les bras croisés, sur un perron de marbre et regardant partir la voiture qui nous emmenait. Cela, c'était déjà la guerre, la préface du grand illogisme, et parce que c'était absurde, cela s'accomplit sans difficulté.
Je me rappelle les jours ténébreux de l'invasion comme je me rappelle les scènes d'hier soir. J'avais treize ans. mais les enfants de ce temps-là étaient moins blasés que ceux d'aujourd'hui. Je pouvais déjà souffrir en analysant mes souffrances et celles de mes voisins. Il s'opérait une bizarre réaction dans le cœur d'oiseau de ma mère. Eloignée de son vrai foyer, vagabonde suivie d'un enfant dont on n'osait plus nommer le père, elle se "sentait à la fois inutile et sacrifiée, un peu sotte. Quand on parlait de nos succès, elle pleurait; quand on disait: leur succès, elle avait une espèce de joie sauvage. Et, cependant, l'heure venue du fameux affolement au sujet des espions, elle interrompit net sa correspondance avec son mari. Alors, dans la nuit de l'absence, l'époux abandonné grandit d'une coudée d'ombre de plus !... Celle qui avait pensé pardonner à un ennemi se demanda si l'ennemi n'avait point à lui pardonner. Elle sanglota, d'abord tout bas, puis plus haut, comme la France demandant grâce, car elle se voyait vaincue. Nos parents, c'étaient une belle-mère un peu ridicule, vivant de flons-flons d'opérette et s'occupant des destinées des deux nations en piquant les cartes de petits drapeaux roses pour les Français, noirs pour les Prussiens, un sous-préfet, notre oncle, très solennel qui essayait des carabines à tir perfectionné sur des effigies de ulhans, dans la salle de billard, et, j'ajoute, Jorgon, un paysan rude et simple qui, ayant été, jadis, le compagnon de jeu de notre mère, s'était volontairement démis l'épaule pour se faire réformer et demeurer son domestique... Ne fais pas ce geste de
LES HORS NATURE b}
mépris, Eric, Jorgon est une créature surnaturelle, (interrompit Reutler avec son sourire inexplicable). Jorgon a aimé d'amour la princesse byzantine et moi seul au monde je l'ai pu deviner. Va ! Va ! Don Juan, tu seras toujours dépassé, dans tes hardiesses cérébrales, par les bons et les chastes ! Il n'est pas de dévouement merveilleux qu'on ne puisse bien étayer sur une mauvaise passion. La vertu n'est que l'art de dissimuler son âme. Un mot l'explique encore mieux : elle n'est que du silence. La suprême vertu, c'est la mort.
Un jour, il y eut une scène de famille à Rocheuse. Les victoires remportées par nous... par la Prusse, je veux dire, illuminaient ces pauvres cerveaux faibles de leur reflet d'incendie : « Si ton mari entrait ici, cria la belle-mère, je le massacrerais de mes propres mains ! » Et le sous-préfet aprouva. Je bondis, me mordant les lèvres pour ne pas leur hurler des injures... j'étais jeune !... « Toi, le louveteau à la porte ! » dit cet homme qui était mon oncle, mon tuteur en l'absence de mon père ! Mais avant qu'on m'eût touché, la princesse byzantine s'était révoltée, rappelée au véritable sentiment de la femelle : l'amour du mâle en la défense du petit.
C'est à eux qu'elle montra la porte. Se souvenant qu'elle était chez elle à Rocheuse, une propriété représentant sa dot, elle en chassa nos parents. Restée seule, elle put pleurer seule et leur cacher aussi — les femmes ont de ces pudeurs bizarres — qu'elle allait mettre bas un nouveau louveteau, le gage d'un adieu trop prolongé fait, en Souabe, à l'ennemi légitime. (Reutler, ému, s'efforçait de
ricaner.) Et l'armée prussienne (reprit-il d'une voix plus dure), avançait lentement, comme la marée montante, avec, de loin en loin, des sifflements de lourd reptile qui fauche des herbes sur son passage. Ma mère logeait dans le belvédère de Rocheuse, l'endroit dont nous avons fait notre observatoire. A cent pieds au-dessus des forêts environnantes, dans une chambre très froide malgré le feu violent qu'y entretenait Jorgon, son unique domestique, elle attendait... quoiPMélusine de la légende guettant le retour du guerrier et n'osant ni le bénir ni le maudire du haut de ce donjon moderne! Notre maison avait l'air posée sur un hérissement de fagots, tant les bois, cet hiver-là, étaient dépouillés. Ce silence régnait perpétuellement à travers les airs blanchis de neige, et sur la cime de ce bûcher, tout préparé pour la torche, une femme pleurait. Aucune communication de la vie publique. Mon précepteur était parti, indigné, avec nos estimables parents. J'errais, le long des corridors déserts, demandant à Dieu — j'y croyais alors — ce que nous lui avions fait pour qu'il nous réprouvât ainsi. Et elle l'attendait, vainqueur, vaincu, blessé, bien portant, elle l'attendait, il devait venir, cela seul était nécessaire, désormais, à ses pauvres yeux ravagés par les larmes. Ce ne fut pas notre père qui vint, ce fut toi, fleur de sang éclose du plus horrible dualisme humain qui puisse exister! (Un frisson nerveux convulsa la bouche de Reutler et il fut obligé de s'arrêter. Eric, renversé dans les coussins du canapé pompadour, envoya un chaleureux baiser au beau portrait qui était sa mère.) Je crois,
soupira Reutler, haussant imperceptiblement les épaules, que le premier-né d'une femme est toujours le fruit de l'amour du père et qu'il est d'essence mâle... quel que soit son sexe. Le second n'est, sans doute, que le produit dit plaisir partagé ou de l'habitude, et la facticité même de sa conception le rend plus léger, plus fille. Si, moi, je dois prendre trop au sérieux mes devoirs vis-à-vis de toi, je m'imagine que tu n'es pas obligé de te rendre compte des tiens avec une gravité exceptionnelle. Carnassier sans le savoir, puisqu'il a dévoré en naissant et son père, cérébralement, et sa mère, physiquement, le second louveteau des de Fertzen finira par me dévorer moi-même, toujours le plus innocemment du monde... et en s'aiguisant les ongles sur des perles, comme la Française qui est derrière mon fauteuil ! Eric souriait.
— Cela signifie, en style de tuteur bienveillant, que je suis capable de nous ruiner, jeta le jeune homme d'un ton convaincu. Allons, je profiterai de cet avis, Monsieur mon cher aîné !
Reutler poursuivit, dédaignant de s'expliquer davantage :
— ... Ce jour-là, Eric, il faisait bien froid. Notre mère n'ayant pas eu la force de se traîner à la fenêtre, était couchée, grelottant sous ses draps, et moi, debout, contre les vitres, je devais lui dire ce que je voyais afin de la distraire de ses premières douleurs. Jorgon était parti à la recherche d'une sagefemme qu'il savait, d'avance, ne pas pouvoir trouver, en ces temps de folie peureuse où les paysannes enterraient leurs vieilles hardes. Ma mère
ne pleurait plus, elle avait les paupières rouges comme de la flamme et elle répétait des phrases puériles, demandant son Reutler et les servantes. J'arrivais tout transi, supposant qu'elle m'appelait puisque je porte le nom de notre père. Et elle m'expliquait qu'un petit garçon ne doit pas savoir comment naissent ses frères ou ses sœurs, oubliant que je n'étais plus un petit garçon, moi, déjà grand etdéveloppé comme un homme. Elle mecontaitque l'enfant arriverait par la croisée ouverte, imitant le petit Jésus à Noël. Je regardais mélancoliquement les plaines blanches, les bois noirs, et tout à coup je vis — oh ! très loin, tellement loin que je crus à un éclair d'orage, malgré l'hiver, — une lueur, puis une fumée et j'entendis retentir une détonation sourde qui fit vibrer la toiture de zinc du belvédère : « Voici Jorgon, criai-je, mère ne vous impatientez pas ! C'est lui qui rentre en refermant la porte cochère un peu fort. » Elle se leva poussant un cri, l'écho de ce coup sourd, toujours vibrant par la chambre : « C'est le canon ! » râla-t-elle.
Et la louve de France ne s'était pas trompée. On se battait à Villersexel. Je perdis la tête. Effaré, je me blottis près de son lit en me bouchant les oreilles. Je n'étais pas peureux, mais je devinais bien que ce bruit allait l'assassiner et, très égoïstement, je pensais qu'une guerre est surtout une chose abominable parce qu'elle peut, par mégarde, écraser une pauvre femme en couches dans une chambre trop sonore. Un nouveau coup retentit, puis un troisième, puis les mitrailleuses. Ce fut bientôt un bruit si formidable, qu'elle voulut se précipiter par la fenêtre. « Mère, suppliai-je, te-
nez-vous tranquille ! Cela résonne beaucoup, ici, parce que nous sommes très haut. Il ne viendront jamais jusqu'ici, rassurez-vous ! » «Je veux qu'ils viennent, rugissait-elle, je veux le revoir. Il est là, ton père, Il y est sûrement. C'est une grande bataille et tout l'état-major doit y être. // m'a promis qu'il se laisserait tuer sans combattre ! Il l'a juré ! Et on va me le tuer ! Je ne veux pas qu'on me le tue. Il faut qu'il voie notre enfant !... » Ces hurlements de femme déchirée à la fois par l'irruption de la vie et l'approche de la mort, qui pourrait les oublier ! J'appelais Jorgon ; Jorgon ne revenait pas.
Ma mère était retombée sur son lit; elle se tordait, s'entrait les ongles dans les flancs et semblait vouloir en extirper son fardeau de chair pour aller au secours de celui qu'elle avait condamné là-bas, à l'inaction devant l'ennmi. Cela dura je ne sais plus combien d'heures, puis elle eut un dernier cri affreux, un cri comme jamais je ne veux en ouïr par ma faute, et ne bougea plus. Est-ce qu'elle eut, vraiment, cette odieuse hallucination? Le vit-elle quand elle dit, d'un accent prophétique: « On va mêle tuer!» Je ne suis pas assez superstitieux pour le croire, mais la volonté noble de cette Française l'avait déjà tué, sur le champ de bataille de son cerveau, lorsqu'elle lui fit jurer de ne pas cornbattre ses ennemis, et c'est depuis la nuit où elle te conçut, Eric, qu'elle voyait le baron de Fertzen à l'état de cadavre ! Elle mourut d'avoir tué cérébralement un homme! Toi, tu es né de ces deux morts, la fleur de sang ! Et ce fut moi qui te cueillis pour te porter tout rouge dans ton berceau pâle.
orgon m'avait exp liqué, comme un paysan sait dire ces choses, que si, par hasard, le petit venait Jdurant son absence, il faudrait le séparer de la mère, sans hésiter. Je fis religieusement tout ce qu'il avait recommandé. J'embrassai la pauvre patiente : « Du courage chère maman, murmurai-je, vous voici enfin délivrée et il vous faut dormir! Vous avez un beau petit garçon !» Jorgon arriva, il ne ramenait personne, après avoir parcouru quelques lieues, et il était fou de colère à cause du canon. «Elle dort, lui dis-je. Ne fais pas de tapage. Seulement, je me sens tout malade. J'ai le cœur qui bat, la tête qui tourne... je ne sais pas ce que j'ai. » Jorgon examinait notre mère, pétrifié ; de grosses larmes lui sautaient hors des prunelles, comme les gouttelettes d'une source bouillante. « Oui, fit-il, elle dort, elle est délivrée de tout, elle est morte ! » Je m'évanouis en m'imaginant que la toiture du belvédère s'effondrait sur moi.
Comment Jorgon, ce lourdeau, demeuré seul, entre un adolescent délirant de fièvre et un nouveau-né, put-il s'en tirer, je n'en sais rien. Il fallut un souvenir bien puissant, presque le remords d'une passion mauvaise, pour lui permettre tous ces tours de force ! Du village il vint quelques matrones récriminer et on le laissa dès qu'on le sentit bien décider à protéger les louveteaux. On ne nous a jamais beaucoup aimés dans les environs de Rocheuse, c'est justice, nous portons notre nom ! Jorgon dut chercher la nourrice. Il en dénicha une, je ne sais où, du côté de Lure, derrière Villersexel. Une aliénée, nous nous en aperçûmes toutde suite, mais on n'avait pas le choix. Elle bredouillait des
choses étranges en te berçant, elle disait que son mari avait mis du poison dans une salade, qu'on l'avait fusillé et qu'elle on l'avait violée pendant qu'on écrasait son petit enfant sous une barrique de vin! De temps à autre, elle interrompait sa litanie d'horreur en chantant des refrains obscènes. Ce n'était pas drôle, quand je l'écoutais, la nuit, ne pou vant dormir à cause de ma fièvre. Elle te soignait admirablement ; pourtant, Jorgon et moi, nous ne la quittions pas de l'œil. Je me la rappelle encore. Elle avait été belle : une paysanne brune, de type bohémien, seulement l'expression de sa bouche, tordue par on ne savait quelle suprême crise de douleur, restait hideuse, et je crois que je lui ai volé cette expression à force de la regarder. Nous pensions toujours qu'elle voulait te mordre ! Un matin, elle nous déclara qu'on la trompait, que tu n'étais décidément pas son enfant et qu'elle allait en avoir un autre, chez le diable ; elle se sauva. On ne la revit plus. Bravement, Jorgon le colosse, Jorgon dont les mains feraient le tour d'un col de bœuf, Jorgon acheta un biberon et sut s'en servir... Quand la guerre fut. terminée, notre oncle, le sous-préfet, vint visiter les louveteaux pour mettre un peu d'ordre dans leur existence. Il m'envoya d'abord au séminai re, sans s'inquiéter le moins du monde de mes penchants naturels, puis, congédia notre pauvre Jorgon. Celui-ci se fit pleutre, rampa, inventa des histoires extraordinaires et se ménagea une rentrée comme jardinier de Rocheuse. En leur défendant de te parler de notre père, on confia le soin de ton éducation aux domestiques de la sous
préfecture. Ce qu'ils t'apprirent ? tu dois le savoir, mieux que moi !... Mais, lorsqu'à vingt et un an, l'oncle mort, je m'échappai du séminaire où je m'obstinais à ne pas vouloir expier ma criminelle origine, je me retrouvai en présence d'un petit monstre froidement cruel, qui tuait les oiseaux en leur enfonçant des épingles dans le corps, fouettait les chiens jusqu'à leur briser l'échiné et poursuivait les poules pour les plumer vivantes... Te souviens-tu, Eric ? Tu étais d'ailleurs irrésistiblement séduisant, jouant de tes yeux langoureux comme une demoiselle du trottoir et mentant... oh ! mentant d'une voix de soprano tout à fait exquise !... Je fus séduit...
Paul était venu s'agenouiller devant son frère.
— Avoue, balbutia-t-il tendrement, qu'il y avait de quoi ! J'étais si malheureux ! Ne fais pas l'ogre ! Je vais achever ton récit : tu me passas tous mes caprices et tu fus tellement bon, au retour du long voyage que tu dus accomplir pour recouvrer la fortune de notre père, tu fus tellement bon, que je me suis corrigé ; je ne mens plus et je ne toucherais pas à un chien, même avec une fleur !
Reutler ne put s'empêcher de rire, de son rire muet.
Spontanément très sérieux, un peu théâtral, Paul se releva et, serrant les mains puissantes de son aîné, il dit :
— Mon père, mon frère et mon ami chéri, estce ta volonté que nous retournions tous les deux à Rocheuse pour... y réfléchir ?
Reutler frémit de la tête aux pieds.
— Non, répondit-il d'un ton rauque, ne me tente
pas ! Je n'ai pas le droit de t'imposer mes goûts de vieux moine. Ah ! Je te veux libre, je te veux libre ! Et puis, ne me donne pas ce titre de père, je ne le mérite pas. Tu peux juger mes actes, mais mon cœur, est-ce que tu le connais ? Mon cœur est lâche, si mes actes sont honnêtes. Sous aucun prétexte je ne veux usurper ton estime. Tu as désiré entendre parler de la famille, je t'en ai parlé, mais que n'ai-je pu effacer mon nom de tout cela ! Je te le répète ; j'ai un cœur lâche... un cœur lâche, comme celui de tous les hommes !
Paul, pensif, posa son index sur la poitrine de Reutler.
— L'impossible, fit-il machinalement !
Et, respectant l'émotion de son aîné, il évita de le regarder en face.
Il y avait donc encore quelque chose qu'il ne saurait pas, qu'il ne saurait peut-être jamais !...
Sous le plafond bas de leur chambre d'amour, les amoureux, étendus tout de leur long dans les étoffes qu'ils déployaient fiévreusement, disputaient au sujet des nuances et de la qualité des soies.
— Moi, disait Paul de Fertzen, je choisirais ce damas de Lyon blanc-rosé où les fleurs de per-
ce-neige et les pétales de lis, jetés en fer de lance, donnent l'illusion d'une aurore vue à travers la grille d'un jardin ducal. Je ne comprends que le blanc, le blanc teinté dans sa trame... Une vierge ayant de mauvaises pensées !
— Moi, répondait Jane Monvel, j'aime bien le blanc, mais je suis brune et je trouve que le blanc durcit les traits des brunes. Pourquoi pas du rose ? Tiens, ce velours bengale rebroché d'or vert. Un vrai manteau de reine ! Ou encore oser le jaune, cette armure de satin paille brodée de grappes de lilas ! Quelle étonnante jupe de princesse ! Ce serait riche, très éclatant, tout en demeurant fort distingué. On ajouterait une queue de velours violet uni afin de rendre la robe plus moyennâgeuse.
— Riche ! Eclatant ! Distingué, chantonna Paul ! Les traits des brunes qui durcissent... et, aussi : moyennâgeuse ! Tu viens d'étiqueter ton bagage de femme en partance pour la vie. Tu n'iras pas loin, toi!... Ce velours bengale rebroché d'or vert ? Estu la reine, la reine indifférente, couleur de rose gloire qui, des tigelles d'herbes aux ongles, les sème une. à une sur son manteau en songeant qu'on peut faire tuer le même nombre d'hommes ! Oser le jaune soufre fleuri de lilas ? Es-tu la fille cruelle effeuillant des guirlandes d'âmes printanières ? Non ! Tu es leur pauvre copie, une jolie suivante aux ambitions bourgeoises. Tu étoufferas, là-dedans, comme un oiseau pressé par les trop lourdes reliures d'un livre. Puisque le blanc ne te va pas... alors du vert pâle, cette modeste mousseline de soie couleur d'eau. Ce ne sont point les étoffes qui sont faites pour les femmes. Ce sont
les femmes qui sont destinées aux étoffes. Tu es perfidement simple et tu es légion comme les vaguelettes d'un fleuve uniforme. Prenons ces roseaux d'argent, ces libellules d'émeraude, tout ce bord d'étang que je vois là-bas, un velours de Gênes, je crois, et sous ce manteau, d'une richesse distinguée, arborant tes espérances, ruissellerait l'eau bavarde, monotone, cette mousseline si coulante dans les mains!...
Paul, vautré sur des pièces d'étoffe, faisait filer la mousseline de soie verte entre ses doigts nerveux, très habiles à manier les plus délicats tissus, et il drapait ses plis flous pour le seul plaisir d'en rêver tout haut.
— Oui. Du vert ! Ce ne serait pas mal. Tu t'y connais, décidément, mon cher poète, quoique tu deviennes insupportable ! (Elle se releva d'un bond.) Est-ce que c'est ta place, dis, au milieu de ces chiffons ! Voilà une heure que tu les caresses comme tu me caresserais moi-même !...
— Mieux ! objecta Paul.
Ils se regardèrent, boudeurs. Le jeune homme, plongé dans la factice fraîcheur de ces reflets verdâtres, le corps noyé, perdu, ne sortait que sa tête et représentait bien le serpent à face de sphinx de cet Eden de modiste, au ciel bas, capitonné, s'écrasant sur eux de tout le poids de son luxe voluptueux, les forçant 'à ramper en des poses équivoques. Leur chambre d'amour se tendait de cachemire bleu-sombre souligné de larges bandes de fourrures grises, comme une nuit de printemps l'est quelquefois de nuées d'orage. Les meubles, encombrés de pièces d'étoffes roulées ou dépliées,
n'apparaissaient plus qu'en écueils affleurant un torrent. Des bibelots surnageaient : statuettes polychromes aux petits gestes fous, vases de cuivre persan, objets de toilette ou ustensiles de fumeur, avec tout le désordre d'un bazar oriental entraîné par une inondation. On devinait que chaque Eve nouvelle avait apporté là un échantillon de sa fantaisie, et l'ensemble de ces diverses perversités féminines ne constituait pas précisément une oeuvra très artistique. Le lit, phénoménal divan qui bavait l'écume de ses draps ourlés de dentelles presque au ras du tapis, se recouvrait d'une avalanche momentanée de velours et de peluches, grossissant toujours, accrochant déjà, vers le plafond, les croissants de la veilleuse turque, dont les cabochons luisaient sournoisement comme des regards criminels.
Jane Monvel, la dernière Eve de l'Eden, vivait depuis trois mois dans ce charmant capharnaùm, heureuse mais pas gaie. Elle ne croyait pas à la durée de son bonheur. Toute ravie et tout épeurée par les multiples éblouissements de sa somptueuse prison, elle s'y était blottie, fermant les yeux, perdant son rire espiègle, en pauvre écureuil étourdi qui finit par trouver que sa cage tourne trop vite. Son existence de créature-jouet, passée chez une bienfaitrice, lui avait appris qu'il ne faut point compter sur l'affection des maîtres capricieux, et, souvent, dans ce doux nid, ouaté, calfeutré, les jeunes gens se disputaient durement pour peu de chose. Paul-Eric de Fertzen cherchait à oublier certaines secrètes humiliations de son amour-propre en humiliant l'amour-propre de sa compagne.
Ne goûtant, du reste, le plaisir qu'à l'état de tourment, surtout pour les autres, il aimait les larmes comme un petit empereur romain. De son côté, Jane Monvel joignait toutes les ordinaires maladresses des femmes éprises aux plus pitoyables imitations delà grande Française. Elle roucoulait sans raison, débitait la tirade sentimentale d'un ton de pensionnaire punie et risquait des allusions touchantes à la mémoire de son père, le capitaine d'artillerie, mort, jadis, pour le drapeau. Comme il arrive parfois aux jeunes filles devenant femmes, elle avait laissé son ton de gamine pour prendre un accent pathétique et des allures de vierge martyre ; se doutant, d'instinct, qu'elle n'était pas destinée aux gloires de l'amour, elle boudait, souvent, devant lui, en mignonne exilée regrettant le pays de l'innocence. Au fond, Jane éprouvait de vagues terreurs. Le silence de Mme de Crossac lui pesait. Elle se sentait guettée, de loin, espionnée par une ennemie qui ne pouvait lui pardonner sa fugue. Son bonheur ne durerait pas dans ces conditions mystérieuses, et pour qu'elle fût heureuse normalement, il était nécessaire de subir la vengeance de sa rivale. Elle expliquait cela, des journées entières, au jeune amant qui commençait à trouver que le châtiment en question se trompait de victime.
Lorsque l'idée d'un début théâtral s'empara de la craintive toquée, Paul y applaudit, s'écriant:
— Mais oui ! Tu me parais née p(*ur doubler les Geneviève, toi !
Et ce nouveau jeu leur fournit les plus âpres sujets de discussions.
j6 LES HORS NATURE
— Quand j'aurai un métier, que je pourrai vivre du fruit de mon travail, comme avant, disait Jane d'une voix fébrile, tu me respecteras. Tu songeras que, si je l'avais voulu, j'eusse été digne de porter ton nom. Et puis, je ne serai plus ton chien, ta chose, l'objet que tu viens prendre en passant, je vivrai. enfin de ma vie à moi, et cette femme n'aura pas le droit de prétendre que je n'ai fait que changer de maître !...
Cela continuait, sur ce mode mineur, pendant de longues après-midi, et se terminait, généralement, par une crise de nerfs, assez semblable aux crises de nerfs de Mme de Crôssac, quoique moins violente.
On dépliait donc des étoffes, dans le nid des amoureux, et on choisissait le costume du début, mais ce n'était qu'une suspension d'armes, les deux jeunes gens s'observaient, de l'hostilité plein les prunelles.
— Enfin ! il faudrait se décider, murmura Paul repris d'un accès de mauvaise humeur.
Jane était vêtue d'un léger peignoir de dentelles, sans corset, sans dessous, comme en chemise et très petite fille malgré ce déshabillé de femme prête au plaisir. Elle conservait de gauches mouvements d'écolière voulant vivre et ne sachant de la vie que ce qu'elle en a lu dans les romans, son ancien métier de lectrice pour grande dame amoureuse lui remontant toujours au cerveau.
— Vois-tu, Paul, soupira-t-elle tristement, j'ai, aujourd'hui, l'idée que tu ne me laisserais pas entrer au théâtre, situ m'aimais...
— Allons, bon ! je te fais un rôle, je t'invente
un costume, je te prépare un de ces triomphes dont on garde le souvenir, même sur les boulevards, et tu me reproches de ne pas t'aimer ? (Du ton d'un collégien qui se fâcherait avec un autre collégien, Paul ajouta :) Tu sais, Janette d'Arc, pas de blague, je déplore la plainte de la colombe blessée encore plus que le discours patriotique. Ne complique rien...
— Ce n'est pas de ma faute ! Il y a un moment j'étais très, gaie, et je suis triste, tout d'un coup, horriblement triste sans savoir... Je voudrais mourir !
— Nous aurions là de jolis linceuls, si la mort venait... Quel genre de mort, hein ?
Paul la regardait, de bas en haut, demeuré roulé à ses pieds en serpent tentateur.
— Il me semble que je suis sur le sommet d'une montagne et que je vais tomber, Paul, me briser en mille miettes. Au couvent, chaque fois qu'une religieuse devait me punir, j'avais de ces vertiges. Pourquoi?
— Parbleu !... les petites filles sont toujours coupables et méritent toujours le fouet !...
Jane joignit les mains, se pencha:
— Je t'en supplie, dis-moi que tu m'aimes ? dis-moi que je suis tout pour ton cœur et que si je mourais tu continuerais à porter ma bague?
— Très volontiers, car elle est jolie, ta bague ! Et Paul regarda complaisamment son annulaire
où brillait une opale sertie dans une chevalière d'or mat.
Jane, la sentimentale, la lui avait donnée parce que c'était la seule fortune qui lui vînt de son
père, et l'orpheline pensait que ce cadeau, sacrilège un peu, lui attacherait davantage le jeune inconstant.
— Si nous choisissions ce velours fleuri de glaieuls? proposa Paul, voulant opérer une diversion à tout prix. Une robe droite plissée, des manches en voile, brodé de gemmes?...
Jane s'appuyait, rêveuse, au monceau d'étoffe jeté sur le lit. Elle hocha la tête, indifférente.
— Ou, poursuivit Paul s'animant, cette moire d'argent à ramages de perles, pluie de verglas sur la glace ? Elle est pourtant moins extraordinaire que le damas de Lyon avec ces pudiques perceneige et sa teinte rosée d'Alpe effleurée par le soleil levant. Qu'en penses-tu ? Oh ! ce damas épais comme un cuir de Cordoue et souple comme la peau d'un ventre de fille ! Rien n'est plus merveilleux!
Rampant pour atteindre le damas qui se drapait, en hauteur sur un fauteuil, comme vraiment une Alpe inaccessible et radieuse, Paul le tira du bas à pleine poigne, le fit choir, et l'étoffe, se cassant, s'effondrant, eut un bruit doux, un jurement de bête frêle qu'on étrangle, se tordit, sous les nerveuses mains du jeune homme, en chose vivante qui se plaindrait.
— Ah ! conviens, Jane, que cela est d'une splendeur inouie !
Paul, à genoux sur l'étoffe qu'il froissait, sans songer qu'on devait en faire une robe pour sa maîtresse, la contemplait s'abîmantdans sa blancheur de roses blanches où se diluait un insaisissable reflet de chair. Il porta cette soierie à ses lèvres, la
baisa et la mordit, avec de singuliers transports.
— Paul ! Qu'est-ce que tu fais ? cria Jane épouvantée.
— Laisse !... Tu ne comprends rien à la volupté, toi ! Cela, vois-tu, c'est de la beauté artificielle, mais c'est réellement, suprêmement beau. Toute beauté naturelle a une tare. Il n'y a pas de teint de femme, d'épiderme de gorge ou d'épaule qui puissent me donner une pareille sensation au toucher. C'est un bien petit absolu, c'en est un, cependant. Et cela crie, entends-tu, cela proteste et s'affole comme une créature douée d'âme. Vraiment, cette étoffe a peur de mes caresses. Elle se sait belle et ne veut pas qu'on la pollue. Est-ce étrange que, vous autres femmes, vous aimiez cela pour vous en parer, alors que nous, nous aimons peut-être cela sur vous, sans vous voir... De l'étoffe?... Regarde ! deux caresses l'ont faite personne vivante et frémissante. Je l'ai si bien emplie de ma volonté que la reine est entrée dans cette jupe de reine !
En deux gestes savants, à la fois gestes de sculpteur et gestes d'amoureux, Paul avait creusé et arrondi la mollesse du damas, le serrant au milieu comme une taille et le déroulant de chaque côté comme une robe longue à plis bouffants...
— Paul, supplia Jane Monvel, finis donc !
— Chère illusion d'une illusion, murmura Paul ne l'écoutant plus et se berçant dans la soie, forme vague de l'impératrice qui est mieux que l'impératrice, apparence de femme mille fois meilleure que la femme, très pure courtisane dont les froids enlacements donnent le vertige à la courtisane,
amante des amante? qui n'as pas de bouche pour dire leurs noms et qui les appelle de si loin, traîtresse qui fuis les doigts et les envenime, peau de panthère blanche qui aurait l'odeur de la neige si la neige pouvait embaumer, je t'adore...
— Relève-toi, Paul, ordonna Jane scandalisée, je te défends de te moquer ainsi de moi, devant moi ! Où as-tu l'esprit, mon Dieu ?
Elle pleurait, et, n'essayant pas de retenir ses larmes, elle les laissait couler de ses joues, toutes pourpres de révolte, sur l'étoffe immaculée dans laquelle lui se pâmait, oubliant complètement sa présence humaine.
— Non, c'est ignoble ! déclara- t-e lie se cachant la face.
Pris au piège qu'il s'était tendu, Paul sombra jusqu'au spasme en pleine illusion, et la superbe soierie eut comme un râle sourd. Jane sanglotait éperdument.
— Eh bien ! fit le jeune homme revenant enfin du pays des mauvais songes les yeux cernés, tes lèvres pâlies, nous choisirons la moire aux ramages de perles, puisque tu la préfères! Moi, maintenant, ça m'est égal ! A propos : n'ai-je pas rendezvous à quatre heures avec le directeur des Folies- Nouvelles pour le manuscrit ? Je crois que j'allais l'oublier.
Il se releva, s'étira et partit d'un éclat de rire nerveux.
Jane pleurait toujours.
Entre eux demeurait étendue la belle étoffe ravagée, froissée, ressemblant assez aux vêtements, désormais inutiles, d'une beauté morte.
— Non, dit Jane hoquetant, c'est cette soie que je veux !
Pour en prendre à son tour possession, elle marcha dessus, d'un mouvement de fureur jalouse.
— Tiens ! <Tu n'es qu'une femme! gronda le jeune homme en lui tournant le dos.
Le coupé s'étant arrêté devant leurs fenêtres, Paul alla s'habiller, et une heure après, ayant abandonné Jane à ses mélancolies, il s'introduisait dans, le cabinet de travail de son frère.
Reutler pesait de la glace.
— Tu as besoin de moi ? dit l'aîné dont la voix basse prit une inflexion amère.
— Oui, justement. Pourquoi me reçois-tu sur ce ton ?
— Parce que voici une semaine que tu oublies de me serrer la main.
Paul fit une grimace.
— Je vais t'expliquer : Jane entre au théâtre. Elle a cette idée fixe. C'est idiot, mais j'en suis fort aise, car cela relâchera un peu nos étreintes. Cette petite brune est charmante, seulement, si banale... Tu comprends, une fois lancée, elle finira par s'amuser sans moi... Sacrebleu ! Ce qu'il fait froid, ici... Reutler, je gèle...
L'aîné frappa sur un timbre.
— Ne te sauve pas. On va faire une flambée. J'étais en train d'examiner les différentes puretés de la glace.
— Prodigieusement divertissant ! railla Paul.
— Moins coûteux que de lancer des femmes ! railla Reutler.
— Nous y voilà bien, j'ai besoin d'une somme
très ronde, mon grand, soupira Paul s'accoudant au bureau de son aîné. Une somme que mes petits calculs de poète arrondissent tous les jours.
Jorgon entra. Un instant, il couva les deux frères de son morne regard affectueux, puis prépara la flambée.
— Enonce ton chiffre, dit Rëutler très calme.
— Attends! Il y a des détails... seulement, ta glace fond...
Reutler la lança dans un seau, s'essuya les mains, remit de l'ordre autour de lui et fit signe à Jorgon d'emporter les restes de l'opération. Paul poussa le canapé pompadour devant la cheminée.
— Je vais lui confier un rôle que j'ai écrit, naturellement. Ma pièce ne vaut pas mieux et je ne tiens pas à la signer, mais je tiens à ce qu'on la représente. Risquer un refus de la part du directeur des Folies-Nouvelles me donnerait des nerfs, et de plus je me verrais menacé d'un éternel amour ! Alors, je pense qu'il n'y a qu'à offrir la forte somme au directeur en question. Remarque, mon grand, qu'il s'agit d'une féerie sans ballet. L'ablation du ballet, c'est une grosse économie —Jane est jalouse et ne me permet pas les danseuses... — Combien crois-tu que ça puisse coûter, une féerie sans ballet ?
— Raconte un peu ta féerie.
— Ça s'intitule : Pygmalionne, et ça se passe au moyen âge, car Jane ne voit pas d'époque plus poétique : elle a si mal étudié son histoire de France !... Une damoiselle très pure... oh ! pure à faire vomir le diable, s'éprend, malgré elle, du seul homme qu'elle ait jamais aperçu, et encore cet
homme est-il la statue de saint Georges qui se trouve en la chapelle de son château. Comme il sied, il est costumé en chevalier : cuirasse et casque d'or. Elevée entre sa tante, la chanoinesse, et sa sœur de lait, une naïve paysanne, la damoiselle ne sait rien de la vie ni de l'amour. Un jour que la pauvrette met les bras au cou de la statue, elle sent battre un cœur sous la cuirasse d'or et elle voit luire des yeux irrévérents sous la visière du casque : la statue s'anime, le diable est là... et on baisse le rideau.
— Moralité?
— Oh ! il n'y en a pas quand on s'éprend de l'impossible, fit négligemment Paul, tisonnant le feu; j'ai ajouté, pourjane et pour les badauds, que la sœur de lait, une autre ingénue, connaissait certain chevalier fort épris, de tout point semblable au seigneur saint Georges, dont il endosse, à l'heure voulue, la cuirasse d'or. D'un poème pas plus mal qu'un autre, j'ai fait un livret d'opérette que tout le monde a fait. Cela me dégoûte de ma conscience, seulement ça me débarrasse d'une femme! Et comme je sens que j'ai de plus en plus besoin d'être libre...
— Est-ce écrit, au moins ?
— Si c'était une œuvre, te demanderais-je de l'argent pour la voir jouer?
— Que ferais-tu ?
— Je te la lirais... ensuite, nous la brûlerions ! Reutler tressaillit.
— Eric, dit-il tristement, tu m'en veux de mes franchises passées.
— Non ! je souffre d'être si peu devant ma chi-
mère. Nul juge ne doit être plus difficile que moi, pas même toi, Reutler.
— Tu es un bien singulier phénomène! Jene conçois pas cette modestie intellectuelle au milieu de tous tes orgueils. Dans tes inconsciences, une conscience s'émeut, en toi, qui me fait peur. On dirait que tu n'oses pas avoir du génie !
— Je ne sais pas ce que je suis... mais je sais tellement ce que je voudrais être !
Le jeune homme laissa tomber son front sur le marbre de la cheminée et reprit, d'une voix lente :
— Tout est l'impossible! Tout!.. La sincérité du plaisir comme l'intégrité du travail. Ah ! Reutler, je suis fatigué de vivre !...
— Et tu as dix-neuf ans ! Que dirai- je donc, moi, l'aîné ? ricana Reutler.
— Toi, s'écria Paul se redressant, l'œil assombri, je ne te plains pas. Tu es soutenu par une passion, j'ignore laquelle, mais c'est pour elle que tu respires. Noblement ou lâchement, tu peux te donner tout entier à ta folie. Toi, tu es heureux... ah ! si je pouvais t'arracher seulement la moitié de ton bonheur !
Reutler se leva. Armé d'un crayon, sur un coin de journal, il posait des chiffres, sa main tremblait, et il regarda par terre, les paupières presque closes.
— Trente- mille, dit-il les lèvres serrées, oui, trente mille, cela doit suffire ; costumes, décors, et vénalité du directeur... n'ai pas l'habitude de ce genre d'opération, cependant... ne pense pas me tromper...
— Vingt-cinq me paraissaient plus que convena-
bles, mon grand, répliqua Eric ramené à son idée de féerie. Peste! Messieurs les hommes de science s'y entendent ! Et tu vas me flanquer encore une fois ta générosité à la tête durant que tu te divertis en alignant des petits morceaux de glace ?
Paul regardait fixement son aîné de tous ses yeux bleus, si merveilleusement durs.
— Ah ! Reutler, Reutler, proféra-t-il, hachant ses syllabes comme s'il eût coupé ses mots du bout de ses dents éclatantes, te mordre la poitrine jusqu'à ce que ton secret gicle... avec ton sang!
Reutler s'appuya, défaillant, au dossier de son fauteuil.
— Tu es un enfant terrible, mon pauvre Eric. Je n'ai pas d'autre secret que le tourment de te savoir... un homme de plaisirs.
— Il serait si simple de m'empêcher de m'amuser.
— De quel droit? Du droit d'aînesse? Non, va ton chemin. Nous nous rencontrerons sans doute, quand il en sera temps. (Reutler s'efforça de ricaner.) Alors ta bouche sera pure, et je lui livrerai mon cœur, si tu as toujours envie de mordre à la sagesse... Tu as bien tort de dire des choses affreuses. Tu devrais te souvenir que le verbe projeté a quelquefois la puissance de créer de nouveaux êtres. Un jour, le démon sortira de ton souffle!
Eric secoua la tête.
— Oui, oui, tu parles comme un prêtre, et tu ne crois à rien.
— Je crois à l'efficacité delà douceur contre la violence, je crois à la divinité de la tendresse. Je
crois surtout qu'il ne faut pas que tu deviennes mon ennemi ! (Il suffoquait.) Si cela t'amuse de nous ruiner, n'hésite pas ! Je travaillerai pour te réédifier une autre fortune. J'ai. . dans mes tiroirs, quelques vieilles paperasses qui se peuvent muer en métal. Si trente mille francs sont un sourire de plus, au cours de ta vie, disons tout de suite soixante mille et qu'il y ait deux sourires. Mon Dieu, j'étouffe! Avant de t'en aller, rends-moi le service d'éteindre ce feu ; je ne suis pas habitué à me chauffer, tu le sais, cela me trouble.
Paul dispersa les tisons, de l'extrémité de sa botte. Il se fit un peu de fumée.
— Toujours admirable, ce cher aîné ! Toujours le dévouement, l'exemple, l'homme-grammaire. Travailler pour moi, c'est délicieux ! Ce que j'ai la démangeaison de m'engager à la seule fin de voir ta mine !
— Tu es libre.
— Sacredieu, non, je ne suis pas libre ! gronda Paul écrasant brutalement des braises sous son pied. Tu m'as, depuis longtemps, fait prisonnier de ta grandeur d'âme ! Tiens! Ne discutons plus, ça se gâterait. Bonsoir.
En descendant quatre à quatre l'escalier de leur hôtel, Paul-Eric de Fertzen semblait bouleversé. Il remonta dans son coupé tout pâle. Jorgon, tenant
la portière, lui demanda, respectueusement, si Monsieur était souffrant.
Il haussa les épaules.
— Je n'ai rien, mon vieux terre-neuve, réponditil s'affaissant sur les coussins de la voiture d'un air excédé. Je vais aux Folies et ça m'embête parce que je suis en retard. Dis qu'on presse...
11 ferma les yeux, tout en se gantant avec les gestes délicats de la mondaine, puis il murmura :
— Non ! Ça ne peut pas durer ! Ou je l'exècre... ou je l'admire. Ceci n'est plus une existence! Mon frère est très au-dessus de moi. Pourquoi s'amuset-il à ramper et pourquoi, en s'humiliant, paraît-il heureux comme s'il buvait un élixir ?... Il s'agit, maintenant, de nous débarrasser gentiment de la petite femme et de nous cloîtrer à Rocheuse. Je verrai bien... Il doit lutter contre une haine féroce... Moi aussi, d'ailleurs. Mon aîné, c'est Y ennemi, )t le forcerai comme un simple sanglier qu'il est. Je suis pour tous les genres de revanche, et je vaincrai à mon tour.
Emporté très légèrement par un excellent trotteur, Paul s'enivra deux minutes à cette pensée folle de vaincre son frère, puis, peu à peu, ses yeux se rouvrirent, il songea aux banalités de la vie.
— Comment se présenter chez un directeur de théâtre? Vais m'exposer à un échec ! Ça me déplairait parce que Reutler se moquerait de moi. N'aura pas lu le manuscrit, bien entendu, cependant a eu Je loisir de s'informer et doit savoir que je suis un... favori de la comtesse de Crossac. J'ai mon portrait dans tous les salons nouveaux à côté
du sien, et par les mêmes peintres. Puis, Marguerite Florane a bavardé dans tous les foyers de Paris :il n'ignore ni mes chevaux, ni mes maîtresses. C'est très confortable sous le rapport de l'entrée en matières. (11 bâilla.) Du diable si je ne luifais pas l'effet d'avoir du génie avec tout Vêla. Du génie ? Mon Dieu ! (Il appuya sa main sur sa poitrine, à l'endroit où battait violemment son cœur, sous des billets de banque.) Je n'en aurai jamais... jamais... Et, entends-tu, Reutler, je crois que je m'en fous !...
Un frisson le secoua, pendant qu'il dressait devant lui, sur le store de soie bleue voilant la glace du coupé, un petit miroir à biseaux.
— Enfin, soupira-t-il rectifiant le pli de sa chevelure, je vais peut-être me distraire chez cet industriel.
Quand on lui annonça Paul de Fertzen, le directeur des Folies-Nouvelles eut un mouvement de curiosité. Il se leva et s'arrêta court dans sa première démonstration de politesse. C'était un homme trapu, noiraud, sur lequel semblait répandu quelque verni mou fleurant la graisse. Il se terrait en une pièce étroite, sombre, un tronçon de corridor illustré de cartes-album, très sale. Un divan rouge, constellé de taches, servait, pour le moment, de trône à un énorme chien danois de physionomie méchante. Sur un bureau s'étageaient des bocks et plusieurs canettes vides.
Paul ne fréquentait pas les bohèmes. Il fut intimidé par les canettes vides, hésita à s'asseoir.
— Monsieur, dit-il d'une voix sèche, car, pour dissimuler ses hésitations, Paul prenait toujours
l'initiative de l'arrogance, je suis étonné que vous ne m'ayez pas répondu.
Le directeur se cala sur ses jambes courtes, se caressa la barbe.
— Eh bien, fit-il bonhomme, vous en avez, vous, un aplomb ! Heureusement que le ton me remet sur la piste. Le son de l'organe :vous savez, il n'y a que cela qui ne trompe pas. (11 ajouta, souriant :) Donnez-vous donc la peine de vous asseoir, cher Monsieur.
Il lui indiquait le divan rouge.
Paul fronça les sourcils, en serrant énergiquement la pomme du jonc qu'il tenait. Que voulait dire ce personnage méridional avec le son de l'organe, et pourquoi passait-il ainsi de la familianté à la courtoisie, sans raison ? Un peu interloqué, le jeune homme demeura debout, le visage hautain.
— Votre manuscrit? ronchonnale directeur continuant à le toiser curieusement. Je me suis bien gardé de le lire, je suis sûr qu'il est plein de talent; mais ce n'est pas cette denrée qui nous manque, les manuscrits pleins de talent! Moi, je ne lis rien de peur de me laisser attendrir. J'en possède quatrevingt-cinq, dans mes cartons et signés de noms connus! Oui, je suis sûr qu'il est très bien; mon secrétaire va vous le rendre. Et puis, sans exagération, est-ce qu'on fait porter ça par son domestique, cher Monsieur?
— Je suis d'un monde, Monsieur, riposta Paul fiévreux, où les corvées désagréables se font faire par ces sortes de gens.
Décidé à en finir, le cadet des de Fertzen prit le chien danois par la peau du cou; de sa main
souple, gantée comme une main de jeune femme, il l'enleva du divan et le reposa sur le sol, où l'énorme animal resta un instant à trembler, le mufle bas. Paul s'assit.
— Ah ! Bravo ! s'écria le directeur subitement enthousiasmé. Pour de la poigne, c'est de la bonne poigne. Ah ! non! ça, c'est épatant ! Hé ! Duclerc ! Duclerc! Viens donc, mon vieux.
Le secrétaire entra. ■
— Monsieur?...
— 11 y a, mon cher, que Monsieur que tu vois là, tu sais, le fameux portrait deLaGandara qui fit courir toutes nos petites femmes, il a empoigné César, César pesant son poids d'homme, et il l'a levé à bras tendu... Tiens ! comme ça...
Paul serrait de plus en plus la pomme de sa canne.
— Mais, pardon, Monsieur, je ne vois pas le rapport...
— Ah ! tant pis ! interrompit le directeur joyeux. Nous autres, nous boxons, nous nous escrimons toute la journée. Tenez, dans le Bain de la Sultane, c'est Duclerc qui double le grand esclave qui porte le lion vivant au deuxième acte. Un lion vivant, ça pèse, vous savez. Même lorsqu'il est apprivoisé. Il est très fort aussi, mon secrétaire, ce charmant garçon que je vous présente. Duclerc, montre tes muscles!
Docile, Duclerc retroussa ses manches, en riant, et fit saillir des muscles répugnants de grosseur.
— Mes compliments ! dit Paul désarmé.
Les deux • hommes s'assirent en face de lui, tirèrent des cigarettes et lui en offrirent. Du Bain
de la Sultane on se répandit sur les succès des théâtres voisins, on déclara, clignant de l'œil, que la littérature ne faisait jamais cent sous de recette à elle toute seule. Les réflexions de coulisses étaient entremêlées de mot de salle et de vigoureux coups de poing donnés sur le bureau où sautaient les canettes vides. Mis à l'aise par une raillerie de Paul qui ne reparlait plus de son manuscrit, ils en vinrent à démonter Xloomme canon, membre à membre. Tout cela, c'était du truc. Avec de l'adresse, de l'exercice constant, on réussissait ce qu'on voulait. Mais la force, la véritable force... oh ! c'était toujours une belle chose. Miss Clary, l'Anglaise, ne soutenait-elle pas, du bout des dents, un gaillard bien plus gros qu'elle et sans filet ?
— Oui, Monsieur, sans filet ! On n'a pas l'idée qu'elle le lâchera. Si j'avais pu me l'offrir, pour un des tableaux de la Sultane \ C'eût été un solide clou!
Paul se leva pour sauver son poème des mains velues du secrétaire.
— Ne me gardez pas rancune, gouailla le directeur. Nous ne recevons jamais personne, et j'ai fait une exception en votre faveur. Heureux de vous connaître, tout de même. Marguerite Florane m'avait tant parlé de vous ! Oui, vous êtes un gentil garçon, mais la poésie, ça nous ferait fermer boutique ; les foules sont des brutes, vous savez, nous travaillons pour lés foules, nous autres.
Ecœuré par le mauvais tabac et l'odeur de chenil qu'exhalait le divan, Paul ne désirait plus que
fuir ; cependant, il se ravisa parce que le secrétaire ajoutait :
— Une petite féerie, n'eût-elle que quatre rôles et pas de ballet, vous ne vous imaginez guère ce que ça coûte à monter, cher Monsieur.
— Si, je sais. Une trentaine de mille francs, jeta Paul reboutonnant son pardessus avec flegme.
Les deux hommes se regardèrent et eurent un haut-le-corps.
— Ecoutez-moi, à mon tour, fit Paul rompant un silence pénible. Je ne suis ni poète ni boxeur, je suis amoureux! j'ai une petite fée, sinon une petite féerie, à caser chez vous. Le manuscrit n'est pas mon œuvre. Supposez que ce soit écrit par le domestique qui l'a portée. Je suis comme vous, l'ai pas lue, ou si peu. Très persuadé que c'est suffisant pour abrutir les foules. Seulement, bien monte, avec des costumes, des décors originaux, et je m'entends à jouer du paillon, je crois que ça marcherait. Au premier acte, le rêve de Berthilde, cela se passe dans un jardin de roses rempli de cygnes vivants. Facile à dresser les cygnes et à transporter. — Je regrette que ce ne soit pas plus lourd, pour Monsieur dont les muscles préfèrent les lions ! — Il faudrait des rosiers nature et des bêtes superbes de blancheur. On parfumerait les jets d'eau pour que le rêve déborde sur la salle. Quant au costume de la petite femme, je m'en charge, elle aura des bijoux à faire pâmer les premières loges. Dois-je affirmer que je me charge de tout le reste, est-ce compris ?...
— Jolie, votre petite femme? interrogea le directeur devenu grave.
LfcS HORS NATURE 93
— Une brune exquise, des yeux à fondre les chairs, répondit Paul souriant.
— Des cygnes vivants, reprit le directeur, il en faudrait au moins douze. On les attacherait sous l'eau avec des chaînettes un peu espacées, de sorte qu'ils auraient l'air d'être libres. Ils ne risqueraient pas de blagues, ces bêtes, et encore, un qui ficherait son camp-au beau milieu de la lumière électrique, je vois d'ici l'écho de seconde que ça nous vaudrait : « Hier, à l'entrée de Mademoiselle... ?
— Jane Monvel !
— ... de Mademoiselle Jane Monvel dans son royaume fleuri, l'un desgracieux animaux qui l'entourent s'est échappé malgré les efforts de la sympathique artiste et est allé se poser sur l'avant-scène du prince de S. » Suivraient des détails, plus les rappels, une ovation au courageux volatile, ou à la sympathique artiste. (Il se gratta l'oreille.) Tenez, j'ai bien envie de faire quelque chose pour la poésie. Vos trente mille francs, vous les rattraperez rien qu'avec le cygne, si on s'emballe làdessus!
— Et la musique ? objecta le secrétaire pour la forme. Et la presse?...
— Je m'en charge également, riposta Paul qui se promettait, du fond de l'âme, d'étouffer toute espèce de canard aux allures de cygnes.
— C'est en vers, hein? dit le directeur ressaisissant le manuscrit.
— Mais non... c'est en prose un peu rythmée, voilà tout.
— Bon... ça medécide. Je vais piocher ça... Nous pourrions répéter la semaine prochaine. J'aimerais
assez joindre quelque exercice de force au tableau gracieux du jardin de roses... Par exemple, une entrée de laboureurs se gourmant ! Est-ce que vous permettriez ?...
Je consulterai l'auteur, murmura Paul dont l'estomac se soulevait ;et il salua.
— Mes respects à Madame ! cria jovialement le directeur du haut de la rampe.
Paul, descendant l'escalier fumeux des artistes, songeait :
— Les exercices de force, les exercices d'adresse !... Byzance, aussi, a crevé de sport!
Quelques minutes plus tard, pénétrant chez sa maîtresse, il lui annonça la nouvelle :
— On répète la semaine prochaine. Es-tu contente?
Jane, qui était couchée, bondit hors du lit, les bras ouverts.
— Oh ! que je t'aime ! Tu es mon sauveur... je pensais au suicide ! je vais enfin devenir quelqu'un...
— Et moi, donc ! fit Paul pouffant. Je suis déjà le monsieur qui a trouvé la douzaine de cygnes..
— Dis ! Raconte ! répétait Jane l'étouffant sous ses baisers. On accepte ta pièce! je crois bien, elle est si belle ! Mais, parle, comment tout cela s'est-il passé?
— Ma foi, déclara Paul, cette aventure est des plus simples : on accepte ma pièce (il allait dire : parce que mon frère m'a donné trente mille francs; il se mordit la langue, et, fermant doucement les yeux de Jane sous ses lèvres, il murmura :)... parce que j'ai pris un danois par la peau du cou !
Les répétitions furent menées rondement. Le directeur, entre deux séances de boxe ou de savate, arrivait en claquant les portes, le front suant les mains rougies et les jarrets distendus. Il déployait une activité merveilleuse, surveillant à la fois les répliques des acteurs et les gaffes du metteur en scène. D'une voix fausse, il imitait à ravir toutes les intonations des femmes. Silencieux, dans leur loge noire, Jacques-Reutler de Fertzen et Paul-Eric suivaient ses gestes d'ogre en goguette tout en échangeant des sourires de dégoût. Pour Jane seule, l'ogre se montrait plein de respect, avec un tact d'homme qui sait son monde. Il disait :« Mademoiselle, vous devriez bien élever la voix », se tournant vers elle avec une demi-courbe des épaules très caractéristique, tandis qu'il criait à la petite Hubert, chargée du rôle de la sœur de lait : « Toi, faudrait gueuler moins fort. » Au milieu de ce théâtre coquet, pimpant comme un boudoir, où les hommes en habit avaient déjà l'aspect de chevaux de corbillard se promenant dans des fleurs, il représentait le buffle, le bon buffle adroit, levant les pattes pour ne rien abîmer. Reutler, traîné là par son cadet, y ressentait plus lancinante son intolérable névralgie, et Paul se tordait en les affres d'un mauvais rire.
Quant à Jane Monvel, elle exultait. Plus de pressentiments, plus de tirades patriotiques, elle nageait en pleine félicité sentimentale. Les ouvreuses, les machinistes commençaient à la saluer en disant se poussant du coude : « La débutante... celle qui a le sac ! » Elle avait une façon étonnante de leur faire voir ses dessous de Valenciennes, en sautant
g6 LES HORS NATURE
du coupé de Paul sur le trottoir, et elle n'oubliait point les pièces blanches. Le jour où elle proféra, parlant des acteurs jouant avec elle : « Ces sales cabots! » Paul la jugea définitivement classée. Cabotine comme les autres, ni mieux ni plus mal, elle finirait comme les autres, demi-mondaine respectable, celle dont on peut vanter le premier métier en pensant au second. Ce serait la faute de Paul encore plus que la sienne, mais Paul se réjouissait de rompre si correctement... Les ruptures", ce n'était pas drôle, on ne pouvait pas les transformer toutes en nuits nuptiales ; et dès qu'il se sentait une pointe d'amertume, pour passer le temps, il l'aiguisait sur son frère.
— Oui, ta faute ! appuyait Reutler très sombre au fond de la loge noire.
— Allons donc ! Ma faute ! Elle est née pour le vice, grondait le cadet- Tous les sentimentaux, c'est vicieux naturellement. Elle m'a bien avoué que lorsque Mme de Crossac changeait de costume, dans leur théâtre intime, elle était saisie d'un frisson bizarre à la vue des pots de rouges et finissait par lui baiser les bras, que la dame a d'ailleurs fort beaux. Sa mémoire d'oiselle reflète des choses terribles qui ne demandent qu'à prendre corps. Je suis sûr que quand elle entend les trois coups, elle s'imagine son père l'artilleur tirant le canon. Sois tranquille à son égard, elle se jouera toutes les comédies... sans les savoir et par conséquent sans succès.
Reutler, échoué dans un fauteuil, se tenait les tempes.
— Tu es incapable d'entendre, mon grand ? questionna le jeune homme.
— Oh ! je n'entends plus quand on crie, tous ces gens-là m'ont l'air fou. Encore plus fou que toi. Il y a des choses délicates et charmantes pourtant dans cette pièce que tu qualifies d'idiote, et ils noient tout dans le même torrent d'inflexions furieuses. Je ne suis qu'un piètre juge, seulement, cela me navre.
— Le convenu pittoresque ! Le mot souligné ! L'effet qu'on lâche en jet de fronde au nez du spectateur, c'est du bon théâtre, mon grand ! ricanait Paul. Tu ne veux pas revenir à la Comédie Française sous prétexte que les plus fameuses vedettes y font sonner les r comme des charretiers qui jurent! — Entre parenthèse, ils ont à la Comédie une vraie vierge de vitrail comme celle que je rêvais pour ma moyennâgeuse. Il y a bien Mlle Lyriano, tu sais?... celle dont le teint d'hostie donnerait à l'amour un ragoût sacrilège, la si étrange fille au profil de madone ; seulement, on la condamne au Racine, elle n'est pas pour poète libre ! Elle est dans les fers de la royauté sociale. — Mais ici, mon grand, tout se corse ! Les moindres répliques ont l'air de boucliers lancés sur Tarpéia. Ce sont des avalanches de bronze. Ici, le convenu, on le met au point, on l'aligne, on le tend, jusqu'à ce qu'il résonne comme un tambour. (Paul s'interrompit pour crier :) Bravo ! Jane ! Bravo ! (Il se retourna vers son frère.) As-tu entendu ? « Et des roses se meurent qu'on ne respire pas. » Elle dit cette pauvre phrase de prose comme elle réciterait
le songe d'Athalie ; j'ai envie de l'étrangler!... Bravo ! Bravo ! Jane, je suis très content !
Et, se penchant au rebord de la loge, Paul envoya des baisers à la jeune fille, laquelle, fi ère de son approbation ironique, reprit la phrase sur un ton de mélodrame à la Crossac.
— Enfin, quoi ? disait Reutler étourdi par la verve méchante de son cadet. Est-ce que cela t'amuse ou est-ce que cela t'ennuie ? Retire la pièce ! Tu en as tous les droits.
— Et mon émotion de première ? J'y compte ! C'est mon bénéfice d'auteur anonyme. Je le veux ! J'y tiens ! A dix-neuf ans, une émotion de première, ce n'est pas banal. Puis, je ne mérite pas davantage.
— Toujours tes orgueilleuses modesties ?
— Sincèrement, est-ce bon ?
— Ce n'est pas ce que tu feras plus tard, tu es encore jeune, Eric, et tu mettras du vin pur dans ton eau de roses !
— Non, Reutler, je ne ferai jamais rien de pur, ou de forme ou de fond, car je n'aimerai jamais rien purement, ni maintenant ni plus tard.
Et la voix dure de Paul s'éteignit dans une sorte de hoquet sanglotant, peut-être un rire.
Ce jour-là, les deux frères se retirèrent avant la fin de la répétition.
L'émotion de première que le jeune homme désirait, il l'eut, sinistre et atrocement perforeuse de moelles, beaucoup plus dramatique, certes, qu'il n'osait la rêver.
Lé soir du début, Paul s'appuyait sur le bras de Reutler dans les coulisses. Ils étaient tous les deux
du côté cour, et du côté jardin, Jane Monvel s'avançait, grave, recueillie, tenant un lis d'argent à la main, traînant derrière elle, avec une enfantine majesté, la longue queue de sa robe de damas • blanc. Des manches, largement pendantes, lui faisaient autour des bras comme le repliement de deux chastes ailes, et son front baissé sous une ferronnière de perles fines, ses bandeaux à la vierge, le fard dont elle avait su miraculeusement se servir, la rendaient vraiment séduisante d'un genre de séduction qui touchait, malgré sa factice ordonnance. En avançant, elle leva les yeux, aperçut son amant; baisant son lis, elle lui envoya de loin une caresse qui triomphait. Ses yeux scintillèrent de vrai bonheur. Comme elle était très émue, elle eut l'air, cinq secondes, d'une jeune mariée un peu folle, attendrie, mais espérant l'époux avec une ardeur presque sauvage et certaine, enfin, d'entrer de plain-pied dans son rêve nuptial... elle fit un faux pas, ne poussa aucun cri, étendit seulement d'instinct ses deux bras blancs qui ouvrirent ses larges manches et la firent tout à coup planante au-dessus de la terre, surhumaine, puis elle disparut, tandis que le lis d'argent roulait jusqu'au milieu de la scène vide.
Reutler eut un soubresaut. Il regarda Paul, stupéfait. Paul, d'un geste machinal, se frottait les yeux.
— Ah ça, qu'arrive-t-il ? murmura le jeune homme. Elle était là, elle n'y est plus ! Et dans l'ombre du portant, je crois la voir encore. Reutler, fais-moi donc le plaisir de me pincer. Est-ce
que je suis ivre ? J'ai bu du Champagne pour me monter... J'en aurai trop bu ! Reutler !
— Non, répliqua Reutler inquiet, tu n'es pas ivre et nous ne rêvons pas. Ce qui vient de se passer est anormal.
— J'y suis! fit Paul se frappant le front. Un nouveau truc du directeur. Il aura change l'entrée, la trouvant pas assez exercice de force ! On va la voir regrimper ou redescendre sur un trapèze. Il me paiera cela, le misérable ! «
Paul, nerveux, Reutler, toujours calme, avancèrent un peu, de leur côté, en effaçant le plus possible les épaules. Alors, ils aperçurent toute la grâce du jardin des roses s'étalant en corbeilles parfumées, sincèrement, délicieusement vrai dans sa prodigieuse richesse fleurie. Des buissons entiers de rosiers disposés avec un art magique lançaient, dans l'atmosphère blonde des herses leurs mille corolles, dont les nuances s'opalisaient jusqu'à la transparence du rayon, des jets d'eau bruissaient sur les vasques de marbre, semblaient offrir des bouquets de pierreries odorantes, car on les avait mêlés à d'énormes vaporisateurs d'essences, et le chantonnement des violons de l'orchestre s'harmonisait à leur musique douce, en frôlis d'insectes butineurs. Les douze cygnes, ahuris, les yeux brusquement dessillés par la fulguration d'un jour incompréhensible pour leur pauvre entendement de bêtes royales, se balançaient sur l'eau des vasques avec des roulis effarés qui pouvaient donner la sensation d'une printanière allégresse. Battant le fond des bassins de zinc de leurs palmes enchaînées, ils faisaient ruisseler sur les moires de
cette onde, sage comme une étoffe, un peu de la vie animale de la grande nature, et l'un d'eux, mi-dressé dans l'épanouissement d'une colossale gerbe de diamants liquides dont la fraîcheur commençait à pénétrer ses plumes, déploya la splendide envergure de ses ailes; tout effrayé par l'intensité de cette apothéose du faux, il poussa un cri discordant, son terrible cri de réalisme.
Un applaudissement frénétique lui répondit. La salle, d'abord muette, enchantée, explosait tout à coup sous la rupture du charme. Il n'en fallait pas plus pour l'emballer et gagner la partie. Elle avait humé l'odeur des roses; les femmes, surprises par la véhémence du parfum, trépignaient de joie, brisaient leurs éventails; les hommes, redevenus enfants, comptaient tout haut les cygnes et cherchaient vaguement du pain dans leur poche comme au Jardin d'Acclimatation.
Ce n'était ni compliqué, ni littéraire, mais cela embaumait la poésie, celle des formes et celle des couleurs, celle des fêtes sensuelles où l'on peut s'endormir dans la sécurité naïve de tous ses appétits. Il n'était pas besoin de paroles sur cet air-là. Ce qui allait venir les laisserait désormais très indifférents. On se reposait d'avance des phrases plates sur l'heureuse harmonie du décor, et le fond bleu des toiles peintes demeurerait vraiment le ciel, même si les acteurs restaient aphones... Pourtant, il fallait que quelque chose vînt!
En attendant l'apparition prévue de la débutante, la scène était déserte. Corps sans âme, elle déroulait sa beauté physique sans plus de mystère et les
cygnes donnaient, seuls, des répliques faciles, à longs coups d'ailes.
Les violons, habitués aux tracs multiples des nouvelles venues, recommencèrent le prélude, une mélopée tendre, durant laquelle Jane devait soupirer les premières phrases de son rôle. A la fin du morceau, un léger murmure s'éleva du fond de la salle. Dans la fluide irradiation des lumières et des essences vaporisées, on perçut le malaise de toute cette foule de bonnes volontés entassées devant ce paradis rose, béant comme un four.
Paul n'y tint plus. Aucun truc de féerie ne surgissait, ni des planches, ni des frises. Suivi de son frère, il fit le tour, derrière le théâtre, et trouva le directeur en conversation vive avec le chef machiniste.
— Alors, imbécile, ce n'est pas vous qui avez sifflé au fond ?. disait le boxeur, les joues suantes. Je vous répète que j'ai entendu siffler !
— Moi, Monsieur, répondait l'homme abasourdi, j'ai pas sifflé. Pourquoi que je l'aurais fait puisqu'il n'y a pas de truc de fond avant le trois ! je sais mon métier, peut-être ! Voyons, patron, c'est pas raisonnable de croire ça !
Reutler tressaillit ; ses lèvres se plissèrent, torturées de leur involontaire frisson. 11 revit, comme dans un éclair, le regard fixe, subitement inexplicable, de Jane étendant ses bras. Lui, qui observait tout sans s'intéresser à rien, il eut la prescience d'une fatale aventure, et, laissant le directeur demander à Paul ce que devenait sa débutante, une petite pécore qui allait exaspérer un public si bien
en forme, il s'élança du côté où il pensait voir encore la jeune fille.
Là, juste à l'endroit de sa dernière apparition, il y avait un espace sombre dans le plancher, une sorte de bouche noire ouverte en rond, ombrée davantage par l'arête d'une haie d'églantiers artificiels, un trou de citerne d'où montait un vent glacial, puant.
Le directeur, voyant de loin Reutler se pencher sur le gouffre, ne fit qu'un saut et hurla, de tous ses poumons :
— Au rideau ! Baissez le rideau ! Une annonce, n'importe laquelle !
Il avait compris.
Reutler, très pâle, supplia d'une voix émue :
— Empêchez mon frère d'avancer, Monsieur ! De mauvaise humeur, tous les nerfs tendus vers
cette salle bondée qui éclatait en transports de rage, Paul se jeta furieusement sur son frère.
— Elle a donc manqué son entrée, cette sotte? Reutler l'arrêta d'un mouvement autoritaire.
— Je te défends de regarder. Elle... s'est trouvée mal... on l'a rapportée dans sa loge... dans sa loge... entends-tu !
Mais Paul regarda, pendant que le directeur, dont le visage cramoisi avait l'aspect d'une flamme, sifflait tout le personnel, ajoutant une note aiguë au concert offert par les spectateurs.
— Allons donc ! Elle n'est pas tombée dans ce trou, je présume. Ce serait trop bête !
Peu habitué aux dessous d'un théâtre, Paul ne pouvait pas s'imaginer qu'une chose extraordinaire ne fût pas naturelle sur la scène. Ce trou-là ne
devait pas communiquer avec l'enfer. On allait vivement l'en tirer et la remettre d'aplomb. Une histoire de trac. Elle vibrerait moins les passages dramatiques, mais c'était le costume... pourvu que la robe fût intacte, mon Dieu !
— Jane, cria-t-il impérieusement, ce n'est rien, je suis là, on fera une annonce...
Autour de lui, les machinistes, les habilleuses se bousculaient semblant sortir de terre ou tomber des cintres, les acteurs, les actrices dégringolaient des escaliers, à moitié nus dans des maillots sales, l'enchanteur, son grand bonnet orné de constellations brillantes posé de travers sur une face désolée de vieil homme, la fée portant une traîne de cour sur un jupon d'orléans gris, les petites paysannes, toutes, encore, en costumes de ville, se pressaient, poussant des exclamations d'horreur ou fondant en sanglots — on eût dit une pension pleurant l'institutrice — et, dominant le tumulte, la haute taille de Reutler masquant le trou, d'où s'échappait, se mêlant aux senteurs exquises des roses vivantes, une odeur fétide, une abominable odeur de mort.
Les pompiers de service et le directeur se firent obéir tant bien que mal, la grande trappe des dessous glissa dans ses rainures huilées, découvrant un paysage blafard de poutres, de treuils, de boiseries enchevêtrées, ignobles, au milieu des buissons fulgurants des rosiers. Des échelons parurent, et l'on descendit.
Paul, épouvanté par cette soudaine irruption de la réalité dans son rêve, s'appuya frémissant sur le bras de son aîné,
— Oh ! comme c'est profond! Où est- elle ? C'est impossible ! Je ne veux pas, moi, qu'elle soit làdedans.
— Du courage, répondit doucement Reutler le serrant contre lui, elle n'est peut-être pas morte. Sois un homme, voyons !
— Ah ! Monsieur le baron, glapit l'habilleuse de la jeune fille se tordant les mains, ce serait un miracle, faut pas l'espérer. Elle est tombée dans le grand dessous ! Songez donc ! C'est le truc par où on monte les arbres !
Paul eut un cri déchirant. Il se précipita derrière les pompiers qui élevaient des torches, cherchant à illuminer ces cavernes.
■—Jane ! Ma Jane ! s'exclama-t-il descendant par bonds désespérés, aux risques de se rompre les reins. Je veux ma Jane, il faut qu'on me la rende ou je vous fais tous jeter en prison ! Assassins ! Vous êtes des assassins !
Cette fois, il la tenait, son émotion de première.
La descente fut effroyable. A chaque palier, les gémissements de Paul devenaient plus rauques, il se mordait les poings tandis que Reutler, le saisissant par les épaules, l'empêchait de se lancer en bas pour aller plus vite. Le directeur, suant à grosses gouttes, se lamentait, jurant comme un forcené, et l'habilleuse, qui avait voulu les suivre pour chercher Mademoiselle qu'elle aimait bien, alternait avec des petits cris d'enfant malade. Très anxieux, les pompiers prêtaient l'oreille aux entrebâillements sombres des boiseries, d'où pendaient de colossales toiles d'araignées, rideaux funèbres qui ne se levaient pas. On n'entendait rien. On ne
rencontrait rien. C'était sans doute encore plus bas, toujours plus bas ! La spire des échelles semblait avaler goulûment les chercheurs. L'air était lourd. On n'y voyait presque pas, et en haut, quand on levait les yeux, on apercevait un rond de lune d'une clarté d'eau, une espèce de soupirail plein de lueurs jaunes dans lequel s'agitait un petit homme falot, coiffé d'un bonnet pointu de magicien : l'enchanteur, demeuré curieusement penché sur cet immonde abîme.
On y arriva, cependant, aux grands dessous, une cave suintante, un véritable fond de citerne, et là resplendirent la robe de soie blanche, puis les ailes étoilées de gemmes, les manches gracieuses, étendues en croix, la longue chevelure dénouée, frisante et fluide, toute poudrée d'étincelles ! Ce fut à peine si on put s'apercevoir qu'il y avait un corps dans cette robe somptueusement étalée sur cette fange, aplatie, incrustée comme un bijou qu'un marteau a enfoncé brutalement.
Les pompiers firent le cercle, tâchant d'écarter le jeune homme. Ils essayèrent de ramasser la petite femme, mais, vraiment, elle n'y était plus, la petite femme, il n'y avait plus rien d'elle que sa belle défroque d'actrice, son superbe manteau de jeune reine envolée définitivement pour le pays des songes mélancoliques. Cela craqua, sec et net, comme une effigie de carton. 11 n'y avait ni sang, ni blessure hideuse. C'était propre, très correct, la figure d'ange était devenue toute brune, aussi brune que les cheveux, et les jolis bras blancs, sous le blanc des fards, avaient verdi, se changeant en un jaspe strié de veinules bleues. Elle donnait l'im-
pression d'une image, quelque créature-objet tenant à la fois de la momie et du bas-relief.
Reutler, dépassant les pompiers de tout son front, voyait très bien. Il détourna la tête.
Paul lui échappa, glissa à quatre pattes. En examinant la singulière image, il eut l'air de rire, puis perdit connaissance.
— Tant mieux ! tonna le directeur s'essuyant les joues du revers de sa main. Je préfère ce dénouement-là, car, parole, il y a de quoi devenir fou pour un garçon qui aimerait ! Heureusement, Monsieur Paul n'est qu'un enfant! Un enfantcomme elle, la pauvre mignonne ! Ah ! nom de Dieu! Dans mon théâtre, chez moi !...
Reutler emporta son frère pendant que, respectueusement, un pompier prenait cette petite poupée disloquée qui avait la coquette pudeur de ne pas perdre de son. Il n'avait jamais fait de si propre besogne. Elle embaumait les poudres et les fards. Elle sentait la rose, elle sentait le luxe! Avoir tout et, brusquement, à un coup de sifflet du diable, n'être plus rien, devenir un chiffon. Le brave homme tremblait.
— Monsieur, déclara Reulter très durement au directeur, vous allez ordonner une enquête. Vous ferez fermer les portes de votre théâtre s'il le faut, mais nous saurons pourquoi une femme a été tuée ici ce soir ! Je désire savoir la vérité, vous m'entendez ? Les trappes ne s'ouvrent pas toutes seules ! Cet accident a l'apparence d'un crime, et je vous en fais responsable.
Le directeur les Folies-Nouvelles secoua sa hure avec découragement. Il devinait que celui-là n'était
pas un enfant et qu'il se trouvait à sa merci.
— Oui, Monsieur le baron, oui, hoqueta-t-îl. L'habilleuse sanglota :
— Ça, c'est une vengeance ! Monsieur le baron peut m'en croire, j'en mets ma main au feu.
— Ecoutez ! reprit le directeur, vous commanderez à ma place et vous chambarderez tout, si vous y tenez. Je vous jure que c'est la bouteille à l'encre pour moi. Je connais mon théâtre, je connais mes machinistes, tout ça fonctionne au doigt et à l'œil, je n'ai jamais eu d'accroc pareil dans le service d'une première. Pas besoin de vous dire qu'on aimait la gamine, ici, elle était généreuse et elle n'a volé l'amant d'aucune de ces demoiselles ! Non, ce n'est pas un accident venu de chez nous ! Je suis de votre avis, ça sent de l'assassinat, seulement, je me creuse le cerveau pour savoir qui aurait eu de l'intérêt à tuer cette mignonne, à la siffler de cette façon, car, ça, j'en suis certain, on a sifflé, je l'ai entendu, c'est même cela qui m'a fait descendre du pont où j'étais pour venir voir. Quand je devrais être guillotiné, j'affirme qu'on a sifflé, Monsieur.
Reutler se pencha sur l'épaule de son frère, se rendit compte qu'il ne tarderait pas à revenir à lui. Il suffirait d'un peu de brise respirable.
Il questionna, d'un ton moins dur :
— Est-ce qu'un soir de première des étrangers au service ne peuvent pas s'introduire chez vous? Est-ce qu'un maladroit... ou pis... un malintentionné..". (Reutler s'arrêta, regarda le directeur en face, mais sans le voir ; il entendait une voix lointaine, une voix dolente de jeune sentimentale ré-
pétant : « J'ai peur de Madame, j'ai peur de Madame ! » ) ou, pis, un complaisant largement payé qui... (Il s'arrêta de nouveau.)
— Votre frère vous pèse ? Voulez-vous que je vous aide, murmura le directeur hypnotisé par ce regard noir de Reutler soudainement illuminé dans les ténèbres ; je ne vous propose pas de le porter à moi tout seul parce que je ne suis pas un géant. Matin ! quelle poigne vous avez, Monsieur le baron, ajouta-t-il, son admiration pour lesexercices de force lui revenant en çjépit la gravité de la situation.
— Un misérable payé, c'est cela, scanda Reutler sans s'occuper des réflexions du bonhomme, bien payé, ayant étudié les lieux et les usages depuis plusieurs jours ; un de ces êtres louches qui suivent les voitures des femmes pour ouvrir leur portière et ignoré de tous se substitue, ne fût-ce qu'une minute, à un chef machiniste, occupé ailleurs, jette ce coup de sifflet mortel... en réponse à un autre coup de sifflet étourdi lancé dans certain salon. Vous avez entendu réellement ce coup de sifflet, Monsieur! répondez-moi, selon votre conscience !
— Je vous le jure ! fit le directeur. Et il baissa le ton. Est-ce que votre frère n'a pas eu... dans la haute... (Il souffla péniblement.) Ce sont, du reste, des choses qui ne me regardent pas.
Effaré d'en avoir déjà trop dit, le bonhomme devint blême.
— Prête, la doublure ? demanda Reutler d'un accent bref, subitement très calme.
— Sans doute, on ne s'embarque pas sans doublure, chez nous, mon cher Monsieur.
— Eh bien, pas d'enquête et pas de scandale, jouez la pièce avec la doublure en déclarant un accident. Au besoin, affirmez que Jane Monvel est vivante. Moi, je m'occuperai du reste.
Rattrapant le groupe qui transportait la petite morte dont la chevelure balayait les échelons en semant des perles fines, Reutler donna quelques ordres, de son ton sourd, presque tranquille. Le grand Monsieur dédaigneux des répétitions leur parlait, maintenant, à tous, d'un étrange accent de volonté qui indiquait que c'était peut-être lui le vèi itàble auteur. En vingt secondes il déblaya le terrain, comme un général sur un champ de bataille, écartant les mourants et les morts. Le directeur évoluait passivement, les actrices s'essuyaient les yeux, les machinistes couraient à leur poste. Pendant qu'on expédiait du côté de la rue de Verneuil le coupé contenant le cadavre sous la garde du vieux Jorgon, la doublure anima la somptueuse toilette, où ne se révélait aucune trace de boue, tant l'habilleuse avait fait merveille en piquant, çà et là, des roses fraîches, la somptueuse toilette de la reine morte, qui, retrouvant ses plis droits d'étoffe impériale, fit une entrée sensationnelle.
Surexcités par l'annonce, les spectateurs huèrent la débutante, mais ils réapplaudirent frénétiquement le décor.
Et durant que la vie des illusions charmeuses reprenait son cours, la petite âme de Jane Monvel, au bruit sinistre des huées, traversait lesinextrica-
bles dessous de l'infini, roulaitd'abîmesen abîmes, plus bas, toujours plus bas ! Ayant laissé sa jolie chrysalide chez les hommes, le pauvre papillon fou, éperdu, nu, fuyait, sans savoir, sans comprendre, en pleines ténèbres. Il descendait et descendrait encore plus bas, toujours plus bas, beau coup plus bas, éternellement plus bas!...
Par la grande baie vitrée de leur salle d'escrime, un jour douteux tombait sur les deux frères, leur faisant des visages maussades et les yeux ternes. Ce ciel de février était de couleur odieusement sale, d'aspect mouillé comme des compresses entourant une tête de pauvre, à l'hospice, et le cadet des de Fertzen avait ses nerfs.
II errait, tenant son fleuret en demi-cercle, tout prêt à le détendre contre n'importe qui ou n'importe quoi.
Depuis cinq semaines, il allait régulièrement, le matin, au cimetière, son coupé rempli de gerbes odorantes, et le groom, sur ses instructions, données d'une voix peu attendrie, jonchait le petit monument de Jane, pendant que Monsieur Paul se promenait en cherchant l'émotion qui, de nouveau, semblait le fuir. Le reste du temps, il lisait, écrivait, s'enfermait avec des fioles d'éther, s'as-
soupissait dans une torpeur végétative que son tempérament de garçon nerveux ne pouvait déjà plus supporter, même au nom d'un deuil de cœur. On avait remué la préfecture et fait des enquêtes prudentes, interrogé des gens ahuris, renvoyé de malheureux machinistes, et la mort mystérieuse de la pauvrette, qui avait eu son heure de célébrité, son enterrement fastueux, se réduisait peu à peu aux proportions d'un simple accident. Quelques larmes, beaucoup d'encre, des fleurs rares avaient coulé tout un mois... Et voilà qu'il se mettaità pleuvoir.
— Vie assommante ! conclut Paul tout haut. Il alla tirer le store, fit la nuit et alluma le plafond électrique.
Reutler sursauta sous l'irruption de la lumière crue.
L'aîné des de Fertzen, assis sur le bord d'un grand lit de repos, étudiait un vieux manuscrit. Il parut plus blême dans l'atmosphère grise, incendiée d'éclairs.
— Qu'est-ce que ces lueurs ? fit-il interrompant sa lecture pour lever les sourcils. Qu'est-ce qui te prend ?
Pour toute réponse, Paul, le bras replié derrière son dos, semblant se garer d'un féroce adversaire, se fendit à fond devant une potiche, lui dépêcha un coup terrible et l'éparpilla aux quatre coins de la pièce. En un flot d'eau, les roses qu'elle contenait s'évanouirent à ses pieds. Paul examina curieusement le désastre, ramassa une tige, un petit bouton très lisse dépouillé de ses feuilles, se mit à le mâchonner.
— C'est bizarre, fît-il avec pitié, comme un bouton de rose ça vous rappelle un radis.
— En effet, répliqua Reutler d'un ton tranquille; et il héla Jorgon.
Jorgon entra, l'œil discret, aussi morne que ses maîtres. 11 épongea le parquet, ramassa les miettes de porcelaine, puis, courbant les épaules, prêt à recevoir la bourrasque, demanda :
— Monsieur Paul sortira ?
Paul réfléchit un moment, tordant son fleuret d'un geste machinal.
— De ce temps-là, je ne pourrai jamais ! grondat-il entre ses dents. Non, je ne sortirai pas. Le groom ira seul. D'ailleurs... je tousse...
Et, comme preuve de son absolue, deson enfantine lâcheté morale, il se racla le gosier, très consciencieusement.
Jorgon, fort grave, hocha le front.
— Oui, dit-il, la pluie n'est pas bonne, ce matin. Et les fleurs, Monsieur ?
— Les fleurs habituelles, Jorgon. Azalées, jacinthes, et surtout des roses, beaucoup de roses ! J'y tiens. Que tout soit fait comme en ma présence.
— Entendu, Monsieur.
La porte se referma doucement, sournoisement, en couvercle de tombe, et Paul se glissa jusqu'au lit de repos où il s'affala près de son frère.
— Toi, tu ne dis rien ! Ce que tu m'agaces avec ton vieux traité ! Tu pourrais toujours grogner pour me distraire...
Reutler, silencieux, posa son manuscrit.
Paul bâilla.
Là-bas, sur un banc, les masques d'escrime
ii4
leur faisaient face comme deux visages d'ombre, l'air brute.
— Enfin, voyons, s'écria Paul se remettant debout et fouettant l'espace de son fleuret, il faut être franc vis-à-vis de soi-même! Je ne l'aimais pas. Elle est morte d'une mort atroce, j'en conviens, mais je ne vais pas prendre le froc sous prétexte que je suis le héros de cette aventure. Raisonnons froidement : elle a l'idée d'entrer au théâtre, je la laisse entrer au théâtre ; elle me tourmente pour que je lui écrive une pièce, je la lui écris, et quelle pièce ! Une ineptie qui pouvait me compromettre et qu'on a eu toutes les peines du monde à retirer de l'affiche! Elle débute, fait un faux pas, en meurt. Tiens ! Je ne suis responsable de rien du tout. J'ai horreur des hypocrisies sociales. Cette petite a été plus heureuse en ces trois mois de passion qu'en toute une longue vie ordinaire ! je te le répète, je ne l'ai jamais aimée et ne me dois nullement à sa mémoire. J'ai essayé de la venger, n'ai pas pu. Amen !
— Tu pourrais rappeler le coupé, objecta Reutler, s'accoudant, le front dans sa main, et tâchant d'éviter la lumière blanche.
— Peuh !... fit Paul pirouettant, indécis.
— A quoi bon des fleurs portées par ce domestique... si tu as horreur des hypocrisies sociales!
— Non ! Laisse... ce sont les dernières... il fout toujours agir en galant homme. On ne reprend pas ce qu'on adonné.
Reutler eut un petit rire sec.
— Il n'y a pas de quoi rire non plus ! dit Paul s'irritant. Tu as vu dans quel état j'étais le jour de
cette épouvantable première... Fièvre, délire... Tu as eu très peur pour mon cerveau, n'est-ce pas ? Eh bien, je trouve que j'ai besoin de distractions. Si je reste enlisé dans ces souvenirs funèbres, je suis capable de me suicider un matin de boue comme celui-ci, et tu seras très avancé, d'avoir voulu te ficher de moi. Je n'ai pas l'étoffe d'un sentimental. (Au hasard, il déchira une tenture.) Ah ! elle est gaie notre existence : courses au cimetière, lire, écrire... Un peu semblable, du reste, à celle d'avant la catastrophe. Le matin, promenade au Bois, autre genre de cimetière mondain ! Nous sommes en voiture où nous montons : petits cliquetis des brides, saluts échangés avec des rastaquouèresqu'on ne peut se dispenser de rencontrer, quelques œillades d'actrices qui boivent du lait à la cascade. Le soir, après nos études ou un concert, excursions dans les sociétés hostiles... toujours seuls, car tu remarqueras que nous ne connaissons personne intimement. Puis on rentre, ou chez soi, ou chez elles t et on continue à s'assommer ! On est très correct, très bien vu, on apprend des tas de choses ignobles dans les filles ou dans les feuilles publiques, qu'on s'empresse d'oublierà son réveil, et dès que réveillé, on recommence : petits cliquetis de brides perpétuels des chevaux tournant dans un manège, saluts forcés... pour préparer la vie du soir identiquement hostile. Ah ! non, non ! J'en ai assez, moi, d'être des hommes sérieux, j'en ai assez !
— Dis donc, remarqua railleusement Reutler, je proteste en ce qui concerne les filles : parle au singulier?
Il6 LES HORS NATURE
— Oui, c'est vrai, toi tu as la manie d'être chaste ! C'est une petite différence.
— Fichtre ! Enorme! Ça m'empêche d'approfondir le néant de certaines choses. Je ne m'ennuie jamais, je garde mes illusions.
— Compliments. Je me demande ce que ça pourrait bien devenir alors pour moi, si j'étais chaste ! Je trouve ton invite puérile. Chiffonner des jupes, c'est encore drôle de temps en temps. (Et il soupira.) D'ailleurs, je crois à la chasteté... par politesse.
Reutler reprit d'un ton plus sourd :
— Tu sais pourquoi, maintenant, je me suistoujours mis à l'écart des hommes de notre âge. Nous ne sommes d'aucun cercle, pour ne pas nous expliquer sur nos... origines. Pour cela aussi, je t'ai supplié de ne pas risquer le scandale d'une enquête... juridique. Tu ne me le reproches pas, j'espère? Je n'ai pas peur de la vérité selon mes opinions, et je la crains seulement au nom des tiennes. Cependant, nous sommes libres... et nous pourrions changer d'existence, de... capitale. Il est d'autres très grandes villes, sous les cieux.
— Non ! préfère Paris à... Berlin !
Reutler se dressa.
— Oh ! je n'ai pas dit Berlin.
— Tu l'as pensé.
— Si je l'avais pensé, je l'aurais dit; j'ai eu le choix, étant l'aîné, je n'ai pas voulu choisir. Mon instinct me porte à respecter les droits du plus faible.
— Le plus faible, c'est toi, puisque tu trembles devant... mes droits.
— Détestable garçon que tu es ! s'écria Reutler malgré lui.
Paul, satisfait de ce coup traître, se mit à siffloter.
— Reprenons-nous la leçon d'escrime? demandat-il moqueur.
— Non, je suis fatigué. Ce plafond flambant m'aveugle.
Cependant Reutler dit encore, au bout d'une minute de silence :
— L'étude que tu prépares sur Byzance, elle est bien. Pourquoi ne pas t'y appliquer davantage ? Tu disais mordre à la littérature.
— Comment sajs-tu qu'elle est bien, mon étude?
— Hier, passant chez toi pour chercher un bouquin, j'ai parcouru quelques pages et j'y ai pris grand plaisir. C'est un peu fougueux, mais plein de très jolies observations. On sent que tu sauras résumer. A ton âge, c'est un don précieux; il faudrait le cultiver, mon ami.
Paul s'amusait à tourner son fleuret en vrille dans un plastron.
— Voilà qui est trop fort ! grommela-t-il. Je n'en suis qu'au monstre de ce travail, tout est à recopier et tu le lis... comme cela, en passant! Ne te gêne pas. Je n'aime guère ces intrusions jésuitiques dans mes pensées, Reutler !
— Paul ! Tu t'oublies !... En ce moment, tu me cherches une querelle...
Il s'arrêta, oppressé, épouvanté, à la seule idée du mot qu'il allait dire.
Paul se tourna, la voix cinglante :
— ... De Français, mon cher. De bon Français
Il8 LES HORS NATURE
ayant le dégoût de l'espionnage qui, che% vous, a l'air d'une chose naturelle, décidément!
Reutler, d'un bond, fut sur lui. Tout son grand corps svelte et puissant frémissait d'une colère intérieure, d'autant plus redoutable qu'on devinait bien, à le voir trembler, qu'il n'en serait pas le maître, cette fois, car il arrivait au bout de toutes ses patiences.
— Tu vas rétracter cela, Paul, entends-tu ! dit-il d'un accent étranglé. Il le faut, je le veux ! Je te manquerais de respect à toi-même, si je ne l'exigeais pas.
Les yeuxde Paul se baissèrent, mais il répondit:
— Il ne me plaît pas de recevoir, ce matin, d'autre leçon que ma leçon d'escrime, mon cher aîné ! Je ne rétracterai rien du tout.
— Un espion, moi ! râla Reutler. Non, cela dépasse les bornes ! Tu rétracteras !
Paul mit ses mains en arrière sur une table et se cambra, continuant à siffloter.
— Des excuses ! rugit Reutler tandis que son regard d'ombre s'illuminait, des excuses ou...
Il n'acheva pas ; un peu d'écume vint à ses lèvres. Il saisit le jeune homme par les deux épaules.
— Ah ! tu me fais mal ! cria le cadet se débattant. Oui, je sais : tues un hercule ! C'est entendu, tu peux me briser, bien que je sois très fort aussi, moi! Seulement, je ne rétracterai rien... rien... je me moque de trs brutalités. Quand j'étais petit, tu n'osais déjà pas me fouetter. Tu ne vas peutêtre pas commencer aujourd'hui ! Ah ! Tu me fais mal ! je t'assure que tu me fais mal !
Reutler n'entendait plus. Il le traîna de la table au
lit de repos, cherchant à le jeter sur les genoux. Il y eut un instant de lutte effroyable, ni l'un ni l'autre ne voulant céder. Paul se sentit plier. Il se cramponna aux coussins du divan qui se déchirèrent. La sueur inonda ses tempes, et il devint livide.
— Je ne céderai pas ! s'écria-t-il.
Puis, ses épaules craquant sous l'étreinte, il se crut perdu et se tourna vers son frère, face contre sa face, ses yeux chavirés dans les larmes.
— C'est absurde, imbécile ! Tu ne réussiras qu'à me faire des bleus !
Et pour dire cela, il y eut une intonation si désespérée, une si ardente supplication de tout son être bouleversé à l'idée d'une tare, que l'aîné le lâcha, étourdi, ne sachant plus s'il devait éclater de rire ou le tuer.
Paul se secoua, s'ébroua, se regarda les ongles.
— Puisque tu as tellement envie de m'assassiner, il vaudrait mieux nous battre, ce serait plus noble !... gronda-t-il, furieux.
Reutler demeurait debout, les bras tombés.
— Oh ! balbutia-t-il rêvant tout haut, le mouvement de violence !...
Il ramassa le fleuret de Paul.
— Comme tu voudras ! répondit-il enfin de son ordinaire ton sourd.
— Sans démoucheter les fleurets ? interrogea le jeune homme dédaigneusement.
— C'est juste ! dit Reutler redevenu absolument froid. Il faut au moins que nous nous battions à armes non courtoises, puisque nous nous conduisons comme des rustres. Je garde le fleuret pour
moi, et voici pour toi une épée plus solide ! Cela égalisera les chances !...
Il alla décrocher une épée superbe, étincelante, dont la pointe avait l'air de ne pas finir tant elle était aiguë, la lui offrit.
-— Mais !... fit le cadet reculant.
— Allons ! dépêchons ! Je suis sans masque, sans plastron, en chemise de soie, et cependant je suis certain de rester le plus fort, même avec mon fleuret... A toi de me faire mentir, cher petit !
Et avant que le jeune homme ait eu le temps de protester, il attaqua et lui porta un violent coup de bouton à la poitrine.
— Premier bleu ! dii-il ricanant de son air triste.
Paul sauta en arrière. 11 serrait l'épée, tout frissonnant de rage, les yeux sombres, encore hésitant.
— Laisse-moi tranquille ! Mais laisse-moi tranquille, c'est ridicule, à la fin, tu vas te faire égorger! cria-t-il affolé par la tentation de forcer l'ennemi.
— Second bleu ! continua Reutler en étendant le bras impassiblement.
Alors Paul oublia toute l'horreur de leur situation, il se crut en état de légitime défense ; et, à son tour, tendit le bras d'un prompt geste de révolte. Reutler eut à la mamelle gauche comme la sensation d'une morsure venimeuse.
Un cri rauque, un cri de pauvre bête qu'on martyrise retentit au fond de la salle, les fit se reculer, honteux.
Jorgon était entré, les mains levées. Il se précipita sur les deux frères.
— Monsieur Paul ! Monsieur Paul ! Au nom de votre maman !...
Et le vieil homme, ne pouvant trouver que cela, resta planté entre eux, ses grandes mains au-dessus de sa tête comme quelqu'un qui se noie. Paul laissa choir son épée, il ferma les yeux, pris de vertige.
— Vous voyez bien que Monsieur Reutler a soif de mourir de vous, bégaya Jorgon. Et j'ai vécu pour voir ça, moi !
Il se mita pleurer.
Reutler souriait toujours de son sourire grimaçant. Une tache rose s'élargissait dans la soie de sa chemise. Une piqûre, à peine, mais Paul, toujours excessif, crut la blessure grave. Comme un fou, il se précipita au cou de son aîné en criant :
— Je l'ai tué ! je l'ai tué! Jorgon, je suis un misérable !
— Par exemple ! fit Reutler s'efforçant de plaisanter, je me porte très bien ! Tu as seulement voulu voir le sang de l'ennemi, et cette vision n'a pas l'air de te causer un réel plaisir... Il n'y en a peut-être pas assez, hein ?
— Messieurs, balbutia Jorgon, je venais... pour vous annoncer... le déjeuner... Ces Messieurs sont... sont servis !
Il s'éloigna, les joues dans son mouchoir à carreaux, devinant qu'il était importun, maintenant qu'on se réconciliait.
Reutler, obligé de soigner Paul, saisi d'une abominable crise de nerfs, oublia sa blessure, insignifiante d'ailleurs. Il dut le dorloter, l'apaiser, lui
lisser les cheveux, lui jurer qu'il était enchanté de l'accident.
— Au contraire, répétait il, j'avais besoin, moi aussi, de ma petite leçon ! Le plus malheureux, c'est ce pauvre diable qui nous a surpris ; il faut aller déjeuner pour le rassurer...
— Mon frère chéri ! soupirait le cadet se pressant tout ému contre la robuste poitrine de son aîné.
— Chut ! fit celui-ci se dégageant, nous n'allons pas nous attendrir comme des petites filles, ce serait bête ! L'honneur est satisfait, donc nous sommes... de très grands garçons et... nous n'avons plus qu'à déjeuner de bon appétit ! C'est la conclusion logique.
— Tu m'en veux?
— Non, j'ai faim !...
Dans la vaste salle à manger, toute fleurie de vieilles faïences, qui luisaient discrètement sous un océan de plantes vertes, où un gros feu flambait, hospitalier, joyeux, semant des pierreries le long des réchauds d'argent et des cristaux mousseline, où les vins prenaient des lueurs d'ambre, ce fut Paul-Eric le plus gourmand. Malgré l'impatience du blessé, il avait pansé la plaie qui était son œuvre, et, désormais en paix avec sa conscience, il dévorait des bouchées aux huîtres, buvait sans mesure, en lançant toutes ses coutumières railleries. Reutler, 'plus calme, lui donnait volontiers la réplique, le regardant un peu étonné et n'osant pas lui faire part de sa surprise. Est-ce que cette haine féroce de jeune Français allait se
borner à cette tentative presque ridicule ? Etait-ce la trêve ouïe dénouement?
Jorgon les servant, le front penché, très humble, laissait souvent glisser quelques gouttes de vin sur la nappe, une fourchette par terre, et se confondait en excuses.
— A propos : nous avons le carnaval ces joursci ? demanda Paul tendant son verre.
— Je crois que oui; n'est-ce pas, Jorgon? murmura Reutler au hasard, car il ne savait jamais rien de la vie de la rue.
— Ces Messieurs ont raison ! Nous sommes en carnaval, affirma le vieux domestique.
— Si on s'amusait? risqua Paul. Voyons ! (il compta sur ses doigts.) Lundi, mardi, mercredi, jeudi, pour un costume, ce sera court ? Reutler, mon grand, est-ce que tu permets le costume, à l'Opéra, histoire de chasser la mélancolie qui engendre toutes les mauvaises passions !
Et avec une féline tendresse il frôla sur la poitrine de son frère l'endroit de sa blessure.
— Carte blanche, mon cher enfant, répliqua Reutler tressaillant, pourvu que tu me laisses à la maison. J'en ai tellement la nausée de tes fameuses nuits d'Opéra, si vieux jeu et si fatigantes !
— Non ! tu me suivras, je le veux ! Avec toi, je /is double. Besoin du témoignage de ta gravité pour m'expliquer mes sottises. J'ai un vague plan, ce sera drôle. Tu verras !... Jorgon, le coupé pour cinq heures. Je sors, aujourd'hui.
Le café humé vivement, Paul remonta chez lui afin d'y feuilleter une superbe collection d'estampes qui le charmaient depuis huit jours.
Reutler songeait, tailladant la nappe de la pointe d'un couteau. Il fuma, sans se lever, regardant Jorgon aller et venir.
Il profita du moment où le vieil homme approchait un flacon de sa tasse, lui prit doucement la main.
— Merci, mon ami, dit-il très bas, sans toi je m'enferrais.
— Ah ! vous l'avouez, Monsieur le baron, vous avez soif de mourir ?
— La situation me paraît insoutenable, mon vieux Jorgon, les jours de pluie!... Et tu ne peux pas deviner jusqu'où nous irons surcechemin-là. (Il se leva, hocha la tête en ricanant.) A cette heure je dormirais, comme la petite Jane, déjà oubliée ! C'est dur de ne jamais bien dormir, Jorgon. Depuis
.quelque temps mes insomnies me rendent fou...
— Et Monsieur Paul serait déshonoré, lui ! Vous n'y pensez pas ! fît Jorgon relevant sévèrement la tête.
— Tu as raison, il ne convient pas, en effet, que le cadet des de Fertzen soit déshonoré par la mort de son frère aîné, le Prussien. (Il éclata de rire.) Fichtre ! je tâcherai de me procurer un genre de trépas plus cligne!
— Monsieur le baron, bégaya le vieil homme effrayé, vous êtes son fils, vous, tout comme Vautre, je vous servirai d'ombre ! Vous ne vous tuerez pas.
Reutler posa sa main puissante sur l'épaule déformée de Jorgon.
— Comme tu l'as aimée pieusement, X& belle dame de Rocheuse ! Comme tu l'as aimée sainte-
ment pour pouvoir demeurer ici notre souffredouleur à nous, ses fils, les démons ! N'est-ce pas, Jorgon, que ton dévouement, semblable à tous les dévouements, est d'essence divine?
11 s'en alla, lui tourna le dos brusquement, riant toujours d'un rire si nerveux et si âpre que le malheureux serviteur, ne songeant guère qu'on avait pu deviner son secret d'antan, finit par se dire :
— Mon Dieu... si c'était vrai, tout de même, que Monsieur le baron deviendrait fou ?
.Un matin, en passant par le grand salon, assez sombre, de leur hôtel, Reutler heurta deux dames que les domestiques venaient d'y introduire.
— Monsieur de Fertzen ! demanda la plus âgée, d'une voix nette, une voix de femme persuadée de son importance.
— C'est moi, Madame, fit Reutler avec une politesse un peu anxieuse.
Il avait été chargé de chasser les derniers relents funèbres de l'entresol de la rue de Verneuil, et il redoutait des complications: des parents lointains venant réclamer cjes souvenirs ou exhaler une douleur tardive aux oreilles de Paul qui s'énerverait.
— Mais non, ce n'est pas vous ! dit la dame, moqueuse. Vous êtes bien trop grand, et bien trop brun !
Elle n'était ni jeune ni très jolie, la dame, seulement mise avec un goût irréprochable. La seconde dissimulait un sourire espiègle sous sa voilette. L'air du trottin boulevardier qui se tord sans cesser de pincer la bouche.
— Je suis désolé de vous contredire, Madame,
reprit Reutler. Je suis pourtant bien Monsieur de Fertzen. En quoi puis-je vous être utile ?
11 fronçait les narines, son ton cérémonieux s'accentuait, devenant légèrement moqueur, aussi, à force d'exagération. Venir chercher son frère dans la maison familiale, quel aplomb ! Jane, elle-même, n'y était jamais entrée. Il allait éconduire les deux donzelles et avec la douceur désirable, Reutler poussant le mépris de la femme jusqu'au respect.
Paul parut, la mine heureuse.
— Ah ! vous voilà, Madame Angèle, s'exclamat-il, je vous attendais depuis l'aube ! Vite ! vite ! chez moi, dans mon cabinet de toilette ! Ne vous occupez pas de ce grand Monsieur. Il vous a fait peur, j'en suis sûr, mais il est très sociable quand on ne le tourmente pas. C'est mon frère : le hibou savant dont je vous ai parlé.
De plus en plus hautain, le hibou s'effaça, laissant passer les deux femmes, sans ajouter un mot.
Jamais Paul n'amenait ses .maîtresses rue de Bellechasse. Outré, Reutler interrogea Jorgon.
Celui-ci répondit, en levant les bras, absolument comme le matin du duel :
— C'est... des personnes !...
Le soir, à dîner, Paul commanda deux couverts, et, mal peigné, en vêtement lâches, il réapparut, escorté de ses deux nouvelles amies. Comme inconvenance, cela dépassait toute imagination.
Pendant qu'on découpait les perdreaux, Paul daigna éclairer un peu le mystère.
— Mon cher frère, dit- il d'un ton doctoral, Madame
Angèle est une fée dont tout Paris suit les caprices et évoque la baguette. Elle réussit, à son bon plaisir, la pluie et le beau temps, quelquefois des mariages ! Elle a l'esprit de Sophie Arnould et la diplomatie de Talleyrand ; j'ai eu toutes les peines du monde à obtenir sa merveilleuse intervention, des ambassadeurs font antichambre chez elle et elle pourrait, si elle n'était pas bien lunée, nous brouiller avec toutes les cours d'Europe !... Madame Angèle, aimez-vous les truffes?
— Je les adore, répondit gaîment la dame dont l'aisance était étonnante, mais j'ai envie de vous faire gronder, Monsieur de Fertzen ! Ce me serait facile puisque je suis aussi fort que Talleyrand... et, sans doute, aussi perfide.
— De grâce, chère Madame, abandonnez le hibou à ses austères méditations, murmura Reutler qui curieusement la dévisagea, se sentant en présence de quelqu'un que son frère respectait... par le plus extraordinaire des hasards.
Le trottin, devant les cristaux et la générosité des vins, se taisait, comme une ingénue.
Madame Angèle papota gracieusement, lutinant Paul de ses flatteries, et, au cours de la conversation, elle jeta sur la nappe tous les personnages de l'armoriai. Où avait-elle vu et entendu les anecdotes qu'elle ponctuait de ces titres célèbres ? L'aventure d'alcove du prince de X et l'histoire intime du divorce de la duchesse de Z ? Le potin de coulisse sur la fameuse actrice, tout, jusqu'aux blagues des journalistes au sujet du portrait de son frère, portrait qu'elle déclara splendide, sauf la couleur des cheveux, poussée trop au roux
ardent du blond Titien des grues modernes. Et elle prononça : créatures !
Au dessert, Reutler fut complètement dérouté par la candeur de la jeune fille, qui, timide, demanda le nom d'un fruit chinois que Paul lui offrait.
— Mon bébé, je vous en enverrai demain une boîte à l'atelier, si vous aimez ça. Ce sont des mangues, expliqua le jeune homme, bienveillant.
— A l'atelier ? songeait Reutler. Des femmes peintres ?
Le dessert s'acheva rapidement. Paul, plein d'une singulière effervescence, expédia le café, netoucha pas aux cigares, dicta ses derniers ordres :
— Jorgon, le coupé pour onze heures. Qu'on n'oublie pas les fourrures ! Toi, mon grand (et son ton bref prit une inflexion d'une irrésistible câlinerie), je t'attends chez moi vers dix heures. Tu n'as pas ta névralgie, ce soir;*donc, le manteau vénitien et le masque, à la seule fin de ne pas trop te compremettre en mon illustre compagnie. C'est entendu.
Reutler eut un geste d'effroi. Paul lui désigna les les deux femmes, souriantes.
— Pense que je pouvais exiger un costume... et je n'impose que l'habit !
Il sortit, suivi de ses dames d'honneur qui grignotaient des pralines.
Tout en se faisant habiller parjorgon, Reutler, perplexe, réfléchissait :
— J'aurais dû protester... mais risquer une algarade devant des étrangères, c'était dangereux ! Je préfère l'Opéra. Quelle corvée !
— Du grabuge, Monsieur le baron, bougonna le vieux domestique formulant leur impression commune en sa langue concise. Paraît que c'est la première de chez Valentïne, cette Madame Angèle, la cuisinière l'a reconnue !
— Comment ! ce sont des couturières, ces femmes-là ?
— Oui, Monsieur Reutler, dit Jorgon, s'oubliant à l'appeler « Monsieur Reutler », tellement il était troublé, et cette espèce ne se dérange pas pour rien !
— Ah ! j'y suis ! Paul a eu besoin d'elles pour des étoffes ! On aurait pu les faire dîner à l'office, toujours ! Et quelle nécessité de les garder ici une journée ! Enfin, ajouta Reutler philosophiquement, nous sommes en carnaval, un peu plus, un peu moins...
Vers dix heures, il descendit, d'une humeur d'ours, très beau, le velours noir du manteau vénitien faisant ressortir la mortelle pâleur de son visage et l'élégance hautaine de sa taille. En descendant, il brisa une branche de palmier qui lui effleura le cou; ce fut plus fort que lui. Il avait la répulsion de toutes les caresses, ce soir de corvées mondaines. Assez insoucieux de ce qu'il allait voir, sa main trembla, cependant, en écartant les portières du cabinet de toilette. Là, les paupières battantes, il demeura cloué sur le seuil par une apparition vraiment monstrueuse.
Entre les deux couturières agenouillées, des épingles aux dents, rectifiant des plis, une autre femme, très grande, d'une sinistre jeunesse, était debout dans l'apothéose des réflecteurs électri-
ques. Ce ne pouvait pas être son frère, Paul-Eric de Fertzen.Non, car elle était rousse. La ligne, très pure, de son corps droit, à la façon des primitifs, se devinait sous une simarre à traîne de dentelles d'or, aussi aériennes que des dentelles de fil, et constellée de pierreries de toutes les nuances. A ses épaules, décolletées en rond, largement mais chastement, s'attachait une dalmatique en soie, mi-partie pourpre et violette, bordée d'hermine. Une ceinture écharpe, à deux étages, serrait la taille et soutenait le buste avec la roide pression d'un corselet d'armure, retombait par devant en ruissellement de chaînes d'or, de cordelettes de satin où se mêlaient d'énormes cabochons d'améthyste, de rubis, et les triples croix grecques, formant des extrémités de chapelets. Les bras, nus, surchargés de cercles de métal et de bijoux, sortaient des manches amples, en brocart jaune, doublées d'une étoffe d'un rose, changeant jusqu'au vert pâle, imitant les irisations claires d'une valve de nacre, et sur ces irisations chatoyantes s'enlevait la blancheur mate de la peau, paraissant plus blanche d'un blanc d'ivoire vieilli. Sur la tête, aux cheveux cuivrés, bouclés court, un diadème étroit, surmonté de la croix grecque, dardait les feux aigu des brillants et dégouttait du sang des rubis. Icône à la fois royale et divine, profane et sacrée, toute la personne de cette femme semblait figée en l'or et les joyaux, comme celles qui ne savent pas ployer la taille, ont l'habitude souveraine de ne même pas se pencher sur les génuflexions des passants. Oui, c'était bien une icône byzantine; et quand elle tourna, du côté de Reutler épouvanté
son profil de camée dur, ses yeux bleus d'acier flambant dans l'ombre du koheul, sa bouche rouge aux luisances de corail, il eut l'impression atroce de voir vivre une statue.
— Je suis ravi, Mesdames, et il ne me reste plus qu'à vous remercier, dit l'image impériale en daignant tendre ses mains aux femmes prosternées, qui se relevèrent, sourirent discrètement, et s'esquivèrent, prévoyant que l'homme noir, toujours silencieux, allait peut-être faire une scène.
— Est-ce assez réussi ? cria Paul reprenant sa voix gouailleuse dès qu'elles eurent disparu. Je ne me reconnais pas moi-même. Elles m'ont coiffé, fardé, habillé comme de simples valets de chambre. Ma petite fantaisie va me coûter cher, mais ce que je m'amuse ! Bien dommage que par décence on ne puisse pas employer des femmes à son service intime. Qu'en dis-tu, toi, le hibou ?
— Je dis, tonna Reutler se jetant sur lui d'un mouvement de colère brutale, je dis que c'est abominable et que vous ne sortirez pas ainsi avec moi ; cela, jamais!... jamais !...
Ne pouvant plus le reconnaître, il ne voulait plus le tutoyer. Il saisit son bras, ce bras d'ivoire, où ses doigts se blessèrent aux aspérités des pierres précieuses, puis, comme si le contact froid de l'icone l'eût médusé, il laissa reglisser ce bras, d'une lourdeur de marbre, dans le chatoiement voluptueux des soieries.
Paul partit d'un immense éclat de rire, il délirait, se tenait les côtes.
L'aîné qui prenait la chose au tragique, à présent ! Quel être insociable !
— Je comprends, je comprends, s'esciaffa-t-il, le vieil instinct de séminariste qui se réveille! j'ai un air d'église qui froisse tes dernières convictions religieuses? La mascarade monte sur l'autel et ça te vexe ! Parbleu ! (Il se campa devant lui, déployant d'un coup de pied savant la traîne de sa robe.) Salue en ma personne de chair et d'os la pieuse Irène, princesse de Byzance, portant son impérial costume de cour d'après une estampe extrêmement curieuse qui pourrait être un portrait. Cette estampe est si nette qu'elle m'a permis de reproduire les moindres détails de la dalmatique et de donner l'équivalent des nuances d'étoffes. Sauf les bijoux, soustraits au trésor de maman, toute la parure: diadème, colliers, ceinture et chapelets, a été reconstituée d'après mes instructions. Tout est lourd, violent, et cependant d'une merveilleuse perversité de tons. Ces améthystes et ces rubis, répercutant les couleurs de la dalmatique absolument comme les étincelles d'un feu de joie repercuteraient les flammes de l'enfer, n'est-ce pas prodigieux? Je pouvais me munir d'une longue chevelure brune, plus en harmonie, mais j'ai préféré me montrer nature, me servir de mes cheveux qui sont fort présentables, teints en roux. Puis.,, regarde !... des brodequins cramoisis bordés d'hermine, avec boucle de diamants, des vrais, je n'ai pas une pierre fausse ! Quant aux dessous : jupes de Valenciennes blondes pour fondre les perspectives (il retroussa sa robe jusqu'aux cuisses exhibant des jambes d'un irréprochable modelé); et maillot de soie jaune, s'il te plaît ! ... A propos de maillot, la p re-
mière de Valentine a eu un mot charmant : « Vous comprenez, Monsieur, cela donne la ligne... et ce nous est une garantie pour notre pudeur ! » La pudeur des premières de Valentine! J'ai failli pouffer! Et pas moyen de se permettre avec elles aucune plaisanterie de mauvais goût. Elles ont un tact un sérieux, une telle dignité de manières ! Elles m'ont changé en pucelle !... J'ai la sensation d'être muée en or. Je suis sur champ d'or, je vois d'or... Ah ça, qu'est ce que tu as ? Quelle drôle de tête tu me fais ?...
Accablé, Reutler s'était plongé dans un fauteuil, les yeux clos, les lèvres mordues, les poings crispés. Il se taisait, sentant tout le ridicule qu'il y aurait à injurier une princesse de Byzance... si convaincue de sa splendeur. On était en carnaval, il fallait rire, c'était le plus sage parti ; seulement, ilji'y arrivait pas, et sa bouche se contractait fiévreusement. Lui, voyait féroce.
— Le calvaire, prononça-t-il lentement, rêvant à autre chose.
— Quoi ? Quel calvaire ? Est-ce que tu divagues ? Jésus-Christ n'a rien à démêler dans cette innocente parodie d'une impératrice... que je soup çonne de cyniques dévergondages, sous ses appa rences pieuses. N'a pas l'air d'avoir froid aux prunelles, d'après l'estampe. Mon cher aîné, tu es un mystique sans le savoir. Faut te défaire de ces attitudes de crucifié. Tiens ! voici mon domino. (Et il alla prendre sur une chaise un flot de velours gris.) 11 est couleur poussière des siècles. Un effet sobre, ce contraste d'absolue neutralité sur la rutilance des soies et des pierres. Ensevelie depuis
des centaines d'années, je surgis de ma tombe en soulevant autour de moi la poudre des squelettes. N'est-ce pas, c'est trouvé !
Paul se drapait dans le manteau avec les ruses d'une fille qui laisse juste entrevoir ce qu'il faut de chair pour faire ciller les amateurs.
— Tu m'avoueras que sous le domino on est chez soi. D'ailleurs... m'en dira-t-on jamais plus qu'on ne m'en a dit au sujet de mon portrait... et fêtais en homme. Tu n'as pas bronché, le jour où on a imprimé dans un salon de grand critique : « le sourire perversement équivoque du jeune Paul de F... » Excepté La Gandara, j'aurais bien aimé à gifler des gens, moi!
— Mon Dieu, murmura Reutler, quand, par hasard, une vérité se découvre et qu'on n'a pas provoqué le spectateur...
— Une vérité ! gronda Paul faisant cliqueter ses chapelets d'un geste furieux. Est-ce que nous allons encore nous battre, Reutler ?
— Rassurez-vous, chère Madame, fit Reutler se levant, subitement ironique rassurez-vous ! Mon bras ne dégaine plus que pour vous protéger contre la hardiesse des voisins. Je vais jouer mon rôle... religieusement, en vrai gardien de l'icône byzantine. (Il ajouta scandant ses mots:) Aussi bien, si je te laisse partir seul, je suis capable d'aller verrouiller moi-même les portes de notre maison pour f empêcher de rentrer ! Mets donc ton masque, et je te jure qu'on ne l'ôtera pas sans mon consentement.
Paul haussa les épaules.
Ils descendirent lentement l'escalier fleuri de
leur hôtel, Irène s'embarrassant dans la traîne de sa jupe et Reutler obligé de lui tenir ses gants, son éventail.
La livrée, prévenue par les demi-confidences de Jorgon, se tenait postée aux embrasures et derrière les massifs.
— Si je ne connaissais point l'humeur de Monsieur le baron, chuchota le groom à l'oreille de Françoise, je croirais qu'il est en partie fine. Mais pour une impératrice d'avant le déluge, Vautre a l'air d'une vraie garce.
— Avec une fortune sur le ventre, on est toujours du sexe, affirma brutalement un garçon d'écurie.
Dans le petit salon de la loge de Marguerite Florane, on devisait, avec des expressions fatiguées, sur la décadence des bals de l'Opéra. Vieux thème toujours repris au même endroit par les mêmes demi-mondains devant- les mêmes demi-mondaines. 11 y avait là un journaliste, un boursier, et deux Messieurs du Brésil. Marguerite était en nuit, prétexte banal pour leur exhiber une rivière célèbre, historique, et des comètes modernes, faisant fuser, en l'atmosphère étouffante de cette alcôve rougebourreau, quelques centaines de mille francs d'eau
pure , distillée à travers pas mal de fanges.
Marguerite était bête, d'une pâleur de perle, ouvrait grands des yeux où Ton voyait se joindre, par l'orient de leur blanc uni aux noirceurs veloutées des prunelles, la mansuétude des veaux qu'on égorge et la folle hystérie d'une femme presque toujours ivre. Elle était décolletée ■ jusqu'à la taille, et un diamant, de la grosseur d'une noix, formait Un lever de lune entre les monts neigeux de ses deux seins. Des voiles de crêpe, des voiles de veuve, s'enroulaient à ses cheveux noirs, dénoués, battant librement ses reins, comme une queue de cavale.
Avant minuit elle répétait les derniers mots de son entourage. Passé minuit elle jetait des cris d'argot plus que nature.
Les Brésiliens regardaient leurs bagues.
Le journaliste plaçait des phrases écrites la veille.
Le boursier racontait qu'il était sûr d'avoir croisé sa femme en Perrette, ce qui semblait lui faire plaisir parce que cela le posait en gros blasé, très littéraire.
— On soupera, heureusement, car on se rase, déclara-t-il pour terminer son anecdote conjugale.
— On se rase ! murmura Marguerite qui buvait un verre d'un affreux alcool où scintillaient les facettes de la glace pilée comme le mirage de tous ses diamants.
— Chez vous ? demanda le journaliste.
— Bien entendu. On mange trop mal partout, ces nuits grasses.
— Si on se sauvait tout de suite ? insinua le boursier.
— Oui! affirma l'un des Brésiliens, très sérieux. L'Opérate, c'est bon pour les rastas, si on se fichait le camp?
— J'attends le peintre Jules Desnoyers, répliqua cérémonieusement Marguerite avec une moue.
Presque aussitôt on frappa à la porte de la loge.
— Enfin, c'est lui ! cria le boursier. Quelle pose !
Marguerite se leva, faisant onduler sa queue de cavale; elle acheva son alcool. Ce n'était pas le peintre. Une ouvreuse entra et vint chuchoter dans le cou de la jeune femme.
— Comprends rien du tout, ma bonne ! dit Marguerite ennuyée.
L'ouvreuse répéta, la voix plus haute, en ponctuant de son mieux:
— La princesse byzantine demande si vous pouvez la recevoir dans votre nuit, parce qu'elle a le grand regret de ne pas oser vous admettre à son jour.
Et elle souffla.
— Ça y est !... Une intrigue !... Nous restons ? fît le chœur enchanté.
— Non, répondit durement Marguerite. Vous allez sortir, au contraire. Je vois ce que c'est : une femme du monde qui profite de l'occasion pour me réclamer son amant. Si on se griffe, je ne tiens pas à ce que vous nous fassiez remarquer !... Et j'ai idée que ça ne tardera guère ! Son jour} Il n'y a que ces femelles pour vous parler de leur
jour tout le temps. Bst-ce que ça m'amuserait moi, leur jour?
— On s'y rase encore plus qu'ici, et ce n'est pas peu dire ! objecta le journaliste, l'air convaincu.
— Certainement, appuya Marguerite ravie de l'approbation. Messieurs, déblayez le terrain et pas d'histoire, je vous prie.
Puisqu'il s'agissait d'un secret d'état, hochant le front, faisant des grimaces, les hommes se retirèrent un à un, comme devant la dompteuse défilent les lions chloroformés remâchant leur bave.
Seule, Marguerite se pencha au miroir — force de l'habitude — se frotta les joues d'une houppe, et, entendant gratter, dit, l'accent rageur :
— Entrez, chère Madame.
Quand elle se retourna, le domino de velours gris était déjà près d'elle, et, d'un geste lent, plein de coquetteries savantes, il se dégagea dé la poussière des siècles, lui apparut en sa merveilleuse résurrection d'éclairs.
— Madame... fit Marguerite ahurie par la splendeur inattendue de ce costume.
— Madame... fit la princesse d'un ton délicieusement ému, très bas
Et les deux jeunes femmes demeurèrent immobiles, se mesurant des yeux, sans trouver autre chose.
Pour la demi-mondaine, ce fut une véritable stupeur. Elle voyait donc une personne ayant un jour qui consentait au costume? Il y avait donc, chez ces femmes-là, des créatures qui risquaient le scandale de l'originalité ? Elle, Marguerite Florane,
une déclassée, ne pouvait pas se permettre une telle orgie de couleurs et de pierres, elle aurait offensé le goût anglais, sobre, de ses fidèles, presque tous des imbéciles; mais, vraiment, cela faisait du bien aux nerfs de se rencontrer avec une folle qui pensait que la robe d'or n'est pas uniquement destinée à la glorification des dieux.
La bouche rouge et bizarrement sensuelle de l'impératrice souriait de sa stupeur. Ombrée par la dentelle du masque, cette bouche luisait, s'entr'ouvrait sur des dents déjeune fauve guettant, et elle était terrible, car, à elle seule, dans l'or du costume, dans l'or des cheveux, dans l'atmosphère d'or de sa propre apothéose, elle vivait, disait un infernal désir. Ce n'était plus que le sang d'une blessure trouant la chair blanche jusqu'au cœur. Qu'importait la tendre magnétisation des yeux, bleus ou verts, qu'on n'apercevait pas puisque leurs paupières se baissaient/la rigide et sacerdotale tenue des beaux bras allongés en leurs manches, si amples qu'elles semblaient deux nouvelles jupes à deux nouveaux corps serpentins, qu'importaient, surtout, les grands chapelets d'améthystes aux croix étincelantes, si froides dans la chaude splendeur des soieries. Marguerite ne voyait plus que cette bouche, et, seule, cette bouche était l'impératrice !
— Pas banal. Mes compliments, dit la fille du bout des lèvres, furieuse, au fond, d'être dominée par un luxe dont elle n'avait jamais eu l'initiative.
— Oserai-je, Madame, fit la princesse byzantine d'une voix mélodieuse, très hésitante, une voix de Russe ou de Roumaine, on ne savait trop, car elle se traînait en mourants soupirs, oserai-je
vous apporter le tribut de mes admirations passionnées, comme un homme un peu... hardi vous apporterait des fleurs ?... J'ai, depuis longtemps, le désir fou de vous voir. J'ai toujours eu le désir de prendre les étoiles dans mes mains, c'est plus fort que moi. Je ne sais pas résister à mes caprices. Et je voudrais... oh ! comme je voudrais essayer de vous toucher... de vous attendrir, Madame, dussé-je me piquer cruellement les doigts aux pointes aiguës de vos rayons. Tolérez-vous ma présence, dites ?
— Prends garde, répliqua Marguerite, vite revenue à l'insolence et se rendant compte qu'il s'agissait de toute autre complication que celle d'un amant volé. Ces désirs-là, ma chère, sont souvent des envies de femme enceinte !
Et elle toisa la grande apparition, si droite, si grecque, si fière de sa taille déjeune vierge.
— Ah ! riposta la Byzantine riant d'un rire étrange, combien je sais de jolies pécheresses qui rêvèrent d'obtenir de ceux qu'elles crurent leurs esclaves ce gage d'amour... ou de haine que vous pensez en la possession de mes entrailles ! Mais vous êtes, vous, trop belle et trop inhumaine pour avoir de pareilles faiblesses. Permettez-moi de m'asseoir à vos pieds, Marguerite; je suis tellement lasse d'être une majesté encore plus belle et plus inhumaine que vous.
Marguerite tressaillit, un peu troublée, s'efforçant de rire.
— Tu es plus belle que moi? Ote donc ton masque. En tous les cas, tu dois déplaire aux hommes, ça, j'en réponds.
— Non, je suis toujours le plus beau. Je leur fais peur. Comprends-tu ?
— Oh ! je comprends fort bien, dit brutalement la fille saisie d'une angoisse singulière, je ne suis pas sourde ! Vous êtes taillée, d'ailleurs, pour ces emplois-là, ma pauvre princesse. Pas de hanche, pas de gorge, et, avec tous ces avantages, un aplomb de toréador ! Seulement, moi, je ne marche pas sans un sérieux béguin ou la forte somme. Et voici mes conditions : à mon corps défendant, j'exige que votre mari, si vous en avez un, vienne lui-même ratifier le contrat... Pas confiance dans les princesses qui courent les rues en temps de carnaval !.. Pour le béguin... il faudrait me faire la cour... devant tout le monde, à visage découvert, et aussi bien chez vous, à votre jour, que chez moi, dans ma nuit. Choisissez !
Le ton de Marguerite Florane s'était élevé, dur, implacable. Tenir enchaînée une de ces reines de la névrose, la torturer jusqu'aux pires actes de folie, était un songe qu'elle faisait vaguement à travers ses nombreuses ivresses. Marguerite avait des simplicités de brute. Elle pensait qu'on peut se venger des hommes sur les femmes, et réciproquement. Celle-là, tout bien considéré, des détails de sa toilette aux grains de sa peau, n'était pas une actrice, car elle ne soulignait ses effets d'aucun geste; ni la collègue : elle se serait trahie par une expression technique] encore moins la mondaine connue : elle aurait plus agi que parlé. Celle-là, c'était probablement une fantasque de la colonie étrangère, fabuleusement riche et capable de tout, (^n'allait voir,
— Tu veux que je meure? murmura la voix lointaine et sanglotante de la princesse agenouillée. Merci ! Je redoutais tes abandons. Maintenant, je puis agoniser joyeusement. Rien ne fera que tu m'aimes ! Oh ! l'impossible ! Jure-le, tiens, veux-tu, sur la tête d'un poète qui fut plus blond que moi...
— Des poètes? J'en ai soupe, sont des lâches! s'écria la fille frémissante et serrant les poing à un souvenir qu'elle gardait, en elle, un peu confus, — elle s'était tant grisée depuis l'aventure — comme une plaie se cicatrisant.
Elle restait debout, fronçait les sourcils, tordait machinalement son voile noir d'où paraissait sourdre une sueur de feu. Pourquoi diable lui parlaiton de poésie ? Les poètes ? Du propre, leur pathos ! Elle savait ce qu'il y avait dessous ! Des lâches ne se plaisant qu'à humilier les belles filles !
— Comment s'appelait-il? interrogea- 1- elle anxieuse.
Pour toute réponse, la Byzantine, en un glissement de reptile, lui ceintura la taille de ses puissants bras d'ivoire et l'amena, malgré sa résistance, à se ployer sur elle. Marguerite se sentait peu à peu la proie du jeune fauve et ne s'expliquait plus rien. Jamais elle ne se grisait avant minuit. Qu'avait-on jeté dans son verre, ce soir ? Quelque chose d'extraordinaire rôdait autour d'elle, dans l'ombre voluptueuse de ce petit salon rouge ; et là-bas, tous ces fantoches se démenant au son d'un orchestre enragé, tous ces êtres bariolés passant et repassant comme des verroteries multicolores, toutes ces créatures démentes n'avaient
plus l'air naturel, pas plus l'air naturel que le satan femelle qui la tenait.
— Je suis fort et je suis forte ! soupira doucement la princesse byzantine. J'ai la science et j'ai la ruse. Je peux ce que je veux, voilà pourquoi je ne te veux plus ! Je suis celle qui dompte, mais je dompte d'autres lions que ceux de ton troupeau, Marguerite ! Il est entendu que je meurs... cela me plaît... tu ne sauras pas le poète, pas plus que son poème. Et cependant, je désire un baiser, le premier, le dernier, avant d'aller mourir. Un baiser, oh ! à peine tes lèvres sur les miennes, le temps qu'une fiancée chaste met à dire : non. Marguerite ! Ma fleur toujours effeuillée et toujours refleurie, ma fleur dont la blancheur est celle des dents de mort !...
— Assez, hein ! gronda Marguerite énervée... Est-ce que vous n'avez pas fini, vous, de me faire voir double ? Vous me tournez le cœur avec vos histoires de mort. C'est trop bête ! Votre voix me fait mal ! Drôle d'amusement que de mêler des dents de morts à ça ! Moi, vous savez, je suis une très bonne fille, mais fout pas me parler de l'autre monde : j'ai horreur des araignées et j'aime pas qu'on renverse le sel. Chacun a ses manies ! Non ! Non ! C'est non, une fois pour toutes ! Ces petites blagues-là, c'est si ridicule! Et pour ce que ça rapporte ! Voyons... vous êtes très belle... et très gentil par-dessus le marché, je l'avoue. Je vous aimerais si j'avais le temps, puis... Après tout, offrez-vous l'étrenne de ce soir ! (Elle ricana, impatientée, vaincue.) On dit que faire l'aumône à un mendiant avant de coucher ça porte bonheur !
Elle se pencha davantage, les lèvres offertes, très troublée, comme subitement fondue en une tendresse louche qui pouvait bien n'être, chez elle, que de la bonne éducation.
A ce moment, il se fit un léger remue-ménage dans la loge voisine.
La princesse byzantine ôta son masque, d'un souple mouvement de joie, et, regardant Marguerite Florane, les yeux rivés à ses yeux, les lèvres à un millimètre de ses lèvres :
— Tu seras donc toujours aussi godiche, ma chère enfant, s'exclama Paul riant de son rire de gamin féroce. Quand on pense qu'à la même musique j'ai repincé le même serpent ! Tu as beau t'en défendre, va, tu aimes la petite sérénade sentimentale comme toutes les filles... d'Eve! Ah! tu veux embrasser l'impératrice ? Eh bien, moi, l'empereur, tu sais, j'y tiens pas !
Paul se dressa, déployant le superbe luxe de sa robe d'or et toute la luxure de son beau regard cruel.
Marguerite s'était saisi le front. Elle demeura un moment muette. Est-ce qu'elle touchait à la folie ? Des médecins lui avaient souvent affirmé qu'elle finirait dans un cabanon de la Salpêtrière. Mais non, c'était lui, Paul de Fertzen, celui-là qui l'avait eue tout entière ! Elle releva la tête, éperdument cria :
— Tu ne vas pas me quitter comme ça, Paul, c'est trop lâche, entends-tu ! Je te défends de sortir. On ne se moque pas de moi deux fois ! Puisque tu es revenu, c'est que tu m'aimes ! Je te tiens, je te garde ! Mon Paul ! Mon petit homme chéri.
(Elle se coula vers lui, les bras ouverts.) Est-il possible ! Je n'ai rien deviné ! En femme et vraiment plus belle que moi !... Et Jane, et Jane Monvel ?...
Elle se recula, se mit à rire, mais le rire sombra dans le hoquet hystérique ; elle avait eu peur, ses nerfs ne supportaient pas la terreur, de quelque nature qu'elle pût être, et, avec un geste d'effroi, ses mains crispées à la gorge, étouffant et râlante, elle s'affaissa sur un divan, au fond du petit salon rouge.
— Ouf ! murmura Paul, très tranquille, remettant soigneusement son loup devant la glace. Si encore tu n'avais pas cédé tout de suite! A présent, ce serait trop possible. Je vais rappeler tes valets de chambre.
De l'autre côté de la loge, le boursier, qui, pour plusieurs louis, avait obtenu enfin une vrille — la même vrille que les ouvreuses prétendent découvrir chaque nuit de bal dans un coin de leur boîte à ouvrage : «Oui, Monsieur, il faudra mêla rendre, elle me sert à faire du crochet » — le boursier retira son œil du trou minuscule fait au mur de la vie publique, et il sacra, durant que son entourage haletait.
— Mes pauvres enfants ! Savez-vous qui, le domino poussière ? Non, ne cherchez' pas. Vous ne trouveriez jamais ! C'est le baron de Fertzen, le petit baron, le béguin de Marguerite ! Elle est bien bonne ! Voilà notre souper fichu ! Elle va nous balayer tous, en son honneur, comme de simples miettes ! Non ! Elle est excellente ! Je m'y suis trompé aussi, parole !
I4t> LES HORS NATURE
— Vous vous trompez encore, dit d'un ton sec un manteau vénitien, très noir, dans l'ombre de la porte, le baron de Fertzen, c'est moi. Il vous, plaira de rectifier, n'est-ce pas, cher Monsieur ?
Reutler tendit sa carte.
— Diable ! grommela le jovial, vexé. J'ignorais que vous fussiez le... frère. Et vous savez, dans le doute, on se risque à faire les rustres. Nous sommes en carnaval, quoi ! Je me mets à votre disposition, naturellement. Ah ! réussi, le costume de votre... cadet. Le clou de la soirée ! Mes sincères félicitations, cher Monsieur.
Dès que Reutler eut tourné le dos, le chœur s'indigna.
— Vous n'allez pas provoquer ce grand spectre ! Ce serait idiot ! dit le journaliste avec autorité.
— Est-ce que vous plaisantez ? fit le boursier furibond. L'on ne pourrait plus s'amuser à l'Opéra, maintenant ? D'ailleurs, il m'a tendu sa carte, histoire de me prouver qu'il était réellement le frère. Il n'a pas eu d'idée de derrière la tête, sans cela... Le vrai baron de Fertzen... l'aurais jamais cru... il ressemble à l'homme des cavernes !
— Fertzen ? Un rasta ! déclara nettement le premier Brésilien.
— Voulais lui flanquer des gifles ! appuya le second.
— Très drôle, philosopha le journaliste; en France, à l'heure actuelle, ce sont toujours les rastas qui ont envie de se battre!...
Reutler, frissonnant de dégoût — il sortait si
peu ! — rejoignit Paul, qui, abandonnant Marguerite, se dirigeait vers le buffet.
— Mon grand, commença le jeune homme dont le rire cliquetait, pareil au bruit métallique de ses longs chapelets de pierres précieuses, il faut que jeté raconte ça, c'est inouï... Elle est tombée dans le panneau, elle...
— Inutile, gronda Reutler, je suis très informé. J'ai même constaté que tous les espions ne venaient pas de Berlin !
Et, à son tour, il lui narra son aventure. Paul, prenant son bras, se tordit.
— Maisje m'amuse ! s'écria-t-il. Tout s'embrouille à ravir ! Tu me produis l'effet d'un lion lâché au milieu d'un écheveau de soies ! Voilà que tu veux te battre pour Marguerite Florane, toi, l'austère !
— Toqué ! répliqua Reutler dont les épaules se haussèrent dédaigneusement; je n'ai certes point à m'occuper de la pudeur de cette fille. Tu sais mieux que moi ce qu'il en faut penser.
— Alors? questionna Paul railleur.
— Alors, je trouve le procédé ignoble !
— Ce que je m'en moque, du procédé. A leur place, me serais gêné, peut-être ! Voyons ! Tu n'enverras pas des témoins à ce pauvre homme sous le prétexe de ma pudeur à moi ? Ce serait trop grotesque. (11 pinça terriblement le bras de son aîné.) Tu oublies que je sais me servir d'une épée, mon cher.
Rappelé à la réalité de la situation par une assez violente douleur physique, Reutler sembla tomber des nues.
— Au fait, murmura-t-il, c'est juste ! Vous ne valez pas mieux Yune que l'autre !
Et la boutade, heureusement, dérida l'impératrice.
Du côté du buffet, Paul fut amoureux vingt minutes d'une dame, un portrait de Reynolds, qui lui déclara les choses les plus folles dans un anglais très pur. Le costume, le ton, tout était littéraire. Paul répondit en allemand, d'abord, pour dérouter l'excentrique, mais elle parlait cette langue aussi bien que lui, et on allait finir,- probablement, par se comprendre en français, quand un mot de professionnelle éveilla l'attention de Reutler. Où avait-il entendu nommer ce détail de la robe de Paul ?
— Charmante. Si on soupait avec elle ? souffla le cadet à l'oreille de son aîné qui regardait le plafond.
— Non ! Merci ! riposta Reutler impatienté. Ce serait la deuxième fois et elle nous rééditerait les anecdotes sur le duc.
— Ce n'est pas Madame Angèle ? Tu rêves.
— Je ne rêve jamais devant une couturière, accentua Reutler d'une voix mordante.
Paul, ne poussa pas plus loin son roman, et la dame s'envola, effarouchée.
Dans cette foule chaude, où chaque parfum, soit de jupe, soit de femme, se confondait en une seule et intolérable senteur de musc, Reutler prenait la migraine; Paul se grisait, déjà un peu ivre, car il avait mélangé du kummel à du Champagne pour scandaliser le portrait de Reynolds, et, très heureux, il entraînait le grand seigneur noir. 11 dar-
dait ses yeux d'icône flambante sur les hommes, qui n'osaient pas les plaisanteries traditionnelles, le bras lourd de la haute princesse les paralysant d'étonnement. Et elle, sans aucun souci de sa dignité, les posait sur leurs poitrines, les retirant tout à coup avec des rires bizarres dont les rudes éclats blessaient comme des dagues. Il y eut une seconde de bousculade en face de la cheminée du foyer. Les lèvres d'un suiveur profitèrent de l'occasion et se glissèrent dans l'échancrure de la dalmatique, puis retentit un cri sourd, une plainte venue du fond du ventre de quelqu'un qu'on a frappé à lui couper le souffle. Un cercle se forma autour du suiveur étalé sans connaissance, son faux nez aplati sous sa face très rouge.
— Un cas d'apoplexie ! expliquait-on. Non ! Non ! il en revient !
Les deux frères s'éloignaient.
— Ce qui m'étonne, c'est qu'il en revienne, murmura Paul. Reutler, tu es d'une brutalité révoltante ! Je me défendrai bien tout seul. Pour un pauvre diable qui se trompe... Ne dirait-on pas que l'honneur du nom est en péril. Signale-moi mes femmes de chambre, mais n'embête pas mes courtisans !
— Il ne se trompait point, dit Reutler la sueur aux tempes.
— Allons donc! fit Paul; dans les bouges, peutêtre... ici, on les expulsel
— En es-tu sûr ! s'exclama Reutler fou de rage brusquement. Et quel bouge comparable à cet enfer ? Ai-je demandé à te suivre, moi ? N'espère pas que je tolère ce jeu de la part d'un voisin !
Ah ! ce musc ! ce musc, il me donne la nausée. C'est horrible! Tu n'es pas chimiste, tu n'analyses pas tes sensations ! (Il ricana.) C'est du musc allemand, je connais sa provenance rien qu'à le respirer ! Il m'écœure, entends-tu ?
— Calme-toi, mon grand ! dit Paul, surpris de cet aveu au moins étrange de la part de celui qu'il regardait comme le Prussien. Un peu de patience, je cherche la comtesse...
Ils montèrent et descendirent, visitèrent la salle, et durent céder le pas à une entrée de clowns extrêmement bruyante.
— ... Oui, poursuivit Reutler songeant tout haut, je ne dis pas que ce ne soit pas très pittoresque, seulement cela sentira toujours la parfumerie du bazar à treize ! De toutes ces distinctions et de toutes ces richesses il s'exhale une vulgarité qui est le vrai, l'unique signe de l'opprobre. Enfin, puisque vous avez le culte de la luxure, ne pourriez-vous pas lui ériger des temples au lieu de lui prêter banalement vos salles de spectacles ?
— A qui s'adresse le sermon ? questionna Paul gaîment.
Ils se trouvaient, en ce moment-là, au seuil du bal et, parmi les couples des valseurs, les deux jeunes gens, couple altier aux deux tailles droites comme des hampes, dominant de leur orgueil les voluptueux qui s'inclinaient, les deux jeunes gens regardaient encore plus haut, cherchaient, celui-ci une vengeance, celui-là une pure vision d'apothéose.
— Je m'adresse à l'impératrice Irène ! murmura Reutler dont la voix prit une soudaine inflexion
de pitié, s'éteignit en une langueur navrante qui n'était peut-être que l'expression de tous ses désespoirs de vivre. Ne pensez-vous pas, chère Majesté, qu'il est long ce temps que nous passons à voir couler la mer ? Oh ! cette éternelle danse du flot ! Ces humains et ces humaines sautant perpétuellement les uns en face des autres !... pour retomber perpétuellement les uns sur les autres. Que cherchez-vous ici, princesse, que vous n'ayez le loisir de puiser en vous-même ? Est-ce la beauté ? Je sais des yeux plus profonds que les océans, comme eux pleins de perfidies et de monstres. Une existence d'homme ne suffira pas, je gage, à en tarir les multiples et effroyables rayonnements. Oui... je sais des chairs blondes qui ont la splendeur du lis sous les pâleurs lunaires. Je sais la grâce infinie du félin qui bondit en la noblesse de vos pieds et de vos mains, ma reine ! Cherchez-vous la volupté ? Ah ! dieux ! Votre bouche est toute proche de ses dernières amertumes. Elle a l'air, ce soir, teinte du sang de celle qu'un de vos poètes préférés déclare l'enfant malade et douze fois impure. Votre bouche! sa vue seule me plonge dans l'horreur, aussi dans l'admiration de sa naïveté. Je vous sais si corrompue, belle bouche en fieur, que je vous plains, miséricordieusement. Que faisons-nous ici, princesse? Byzance est morte! Nous attendons quoi? Qu'il neige encore des siècles? En vérité, en vérité, ne serait-il pas préférable de fuir? L'éternité n'est, après tout, que notre heure ! Si vous le désiriez, pourtant ? je vous emporterais, moi, loin, très loin, jusqu'à nous découvrir le sommet pur où nous bâtirons notre temple ! Un
sommet vierge... en une atmosphère glaciale, mais si salutaire aux poitrines exténuées ! Il ne faut que deux choses pour nous le bâtir, ce temple des mystères divins : ta volonté, la mienne ! Dites, ma princesse à la bouche fardée de lie, le voulez-vous ? Le geste chaste vous est-il donc impossible et ne pouvez-vo.us déposer pour toujours ce masque de Nessus que vous vous êtes collé ridiculement sur le visage? Irène, mon Irène, la seule pierre fausse de vos parures, est-ce donc votre cœur?
Stupéfait, Paul s'était serré peu à peu contre son frère dans un spontané abandon de tout son corps frémissant et charmé. Il ferma les yeux, saisi de vertige, se roidit puis eut un moment de fureur.
— Ah ! fit-il, je commence à comprendre ! Parbleu ! Ce devait être cela ! Toi, le grand illuminé, tu devais y venir ! Pas toi sans moi, hein ?
Reutler se taisait, les paupières battantes. Reutler était un adorateur de la musique ; ou profane, ou sacrée, elle le troublait toujours, et, malgré lui, il avait déroulé ses phrases en suivant le rythme de la valse lente que jouait l'orchestre. Il arrive toujours une minute suprême durant laquelle, par une exquise transposition de clavier, les sens d'un homme sage vont s'épanouir comme une vénéneuse floraison au centre même de son cerveau.
— Pas toi sans moi ? Que veux-tu dire ? balbutia-t-il pressant plus fort le bras d'Irène.
— Mon Dieu, s'écria Paul hors de lui, le voilà, ton secret, ton fameux secret. Tu veux... que nous nous fassions prêtres tous les deux ? Pour te ga-
rantir des options prévues ou des gloires égoïstes, il faut que j'entre aussi dans les ordres ? Ça t'amuserait, n'est-ce pas, l'ogre sentimental, de me dévorer vivant? J'ai deviné, c'est bien cela? Et tu n'as pas honte d'employer la langue du Cantique des Cantiques pour me parler de crucifier ma jeunesse, d'achever de tuer mon pauvre cœur ! Flattant mes vices, jusqu'à ma prétendue beauté impériale, tu espères m'endormir... et que je ne me réveille plus!... Mais, Reutler, tu es un monstre plus abominable que moi. Tu es mille fois plus redoutable... Tu ne sais pas, tu ne t'imagines pas ce que je pouvais penser en t'écoutant tout à l'heure me parler, toi, la sagesse, comme Salomon parlait à ses femmes... à travers Dieu! Et il choisit l'Opéra pour théâtre de ce discours! Le fourbe ! Non ! Entends-tu bien, non, je ne veux pas ! Et je te défends de vouloir. Nous resterons deux hommes libres ! (Paul crispa ses doigts gantés, le long desquels des bagues fabuleuses, bossuant la peau du gant, formaient des armes pénétrantes, et, de nouveau, il lui meurtrit le bras en lui jetant ce mot comme une mortelle injure :) Mystique! mystique ! épouvantable mystique!
Reutler éclata d'un rire très franc, un rire sonore, un rire de jeunesse qui fuse quand même, bouillante et démoniaque, par toutes les plaies d'une chair qu'on vient de blesser douloureusement.
— Bravo ! fit-il, tu as deviné, je te remercie! C'est, en effet, cette idée de prêtrise qui me torture de temps en temps... un peu comme mes migraines !
— Reutler, tu me méprises ?
— Oui, cher enfant, jusqu'à rêver de te convertir, jusqu'à rêver de te placer sur un autel !... Eric, parlons d'autre chose ! Ma névralgie me fait divaguer. Je crois bien que je me suis grisé à te voir boire tous les infects poisons. Cherchons Madame de Crossac, puisqu'elle a le mauvais goût de se commettre ici.
— Oh ! fit Paul rageur et heureux d'épancher sa rage sur un ennemi plus tangible, si je la trouve... je suis capable de l'étrangler. Je ne la hais pas au sujet de Jane. Je la hais pour le mal qu'elle nous fait chaque jour de nous révéler l'un à l'autre. Elle est cause de tout !
— Peuh ! railla Reutler. L'instrument de la providence, mon très cher frère ! Moi, je lui donne ma bénédiction.
— Je te dis que je la tuerai...
— A moins que tu ne préfères la...
Et Reutler se mordit les lèvres, car jamais sa bouche triste ne prononçait ce genre de mots. Ils errèrent, silencieux, se heurtant aux couples qui se désenlaçaient. Une seconde, ils avaient plané beaucoup trop haut, ils retombaient dans la boue. Ils y aperçurent une fille élégante, déguisée en marquise, rattachant sa jarretière et montrant un bas sale.
Trois petites danseuses les suivaient en chucho-. tant.
— C'est Paul !
— Non, ce n'est pas lui !
— Et le grand type noir ?
— Pst! Pst! Paul!...
Comme le grand type noir se retournait, elles eurent peur et se turent.
— Enfin, souffla Paul étreignant le bras de son aîné, regarde, là-bas, deuxième galerie, un domino myosotis et un Monsieur chauve !
— Son époux ? .demanda Reutler étonné.
Paul se mit à rire, et il braqua ses jumelles :
— Non, nigaud, un amant diplomate qu'elle a choisi plus chauve que le comte... par esprit de. corps ! Oh ! ce domino bleu, est-ce assez province en goguette ? Pourquoi pas tricolore, Madame? Attends ! je vais te servir le frisson neuf, moi. Dans le doute, on peut toujours ne pas s'abstenir... En chasse ! je te rejoindrai dans notre loge ! Je te dis qu'il faut que je la tue!
Et laissant derrière elle un sillage d'or, l'impératrice sauta par-dessus une balustrade avec une prestesse qui ahurit les spectateurs.
— C'est bien lui ! crièrent les trois petites danseuses folles en se lançant à sa poursuite.
La chasse fut mouvementée. Paul dut gagner les galeries supérieures, essayant de désorienter les trois petites qui le filaient, joyeusement, comme une meute. Toutes trois, dressées sur leurs pointes, barrant le passage ; à l'entrée des derniers escaliers, elles le cernèrent. Là, le buste fin, dans l'évasement de la jupe courte, semblables à trois bouquets posés à l'envers sur une table de marbre, un parfum de fleur qui se fane et de fillette qui a chaud montant de la dentelle brodée de leur papier, elles éclatèrent de rire.
— Nous te faisons prisonnière, Madame la reine ! cria la plus jeune, une jolie poupée dont
la petite bouche était, à peine, comme un petit pli ouvert de son costume rose.
Elles avaient des robes roses identiques, mais celle-ci était la rose la plus pâle. Elle possédait un soupçon d'âme blanche.
— C'est pas chic, ça, de nous la faire à la femme du monde ! dit la seconde.
— Oh ! Paul, t'as pas honte... t'es décolleté... on voit ton signe ! dit la troisième.
Et toutes ensemble :
— Qui c'est le grand type noir ? Est-ce que c'est ton amoureux ?
Elles s'étaient prises par la taille et elles avaient l'aspect d'une séduisante pieuvre aux six tentacules de nacre, une pieuvre dont le ventre de tulle bouffant se gonflait aux allées et venues de la même respiration.
— Sacredieu ! fit Paul exaspéré.
Elles pouffèrent. 11 se mit à rire aussi. Puis il eut une idée géniale.
— Ecoutez, petites pestes, redescendons. Nous sommes ici au paradis, mais vous m'y damneriez inutilement. J'ai mieux à faire. Vous allez rejoindre le grand type noir dans ma loge, et vous m'y attendrez en tâchant de le... distraire ! Tous mes bracelets pour vous si vous l'apprivoisez, foi d'impératrice. Vous ne serez peut-être pas trop de trois, je vous en préviens, mes mignonnes !
La plus jeune leva ses yeux : deux lueurs d'eau sur un bouton d'églantine.
— Et toi ? Où vas-tu ? A un rendez-vous avec une bonne femme de la haute ! Mauvais sujet! Nous ne te suffisons pas ?
— Tu as tellement d'esprit, Juliette, qu'on ne peut rien te cacher. Oui, je vais à un rendez-vous. Il s'agit d'une ancienne. On doit toujours être poli vis-à-vis de ses grand'mères.
— Tu Tas déjà oubliée, l'autre, la... morte ? Et Juliette eut un petit geste digne.
Les troisfleurs sebalançaienttoujours, souriaient d'un même sourire qui semblait faire partie de leur livrée. La plus jeune, Juliette, était grave et souriait, les deux autres avaient l'air grave et souriaient. Elles levaient leurs longues tiges déliées, d'un mouvement rythmique, leurs pieds, préhensiles comme des mains, se frottaient, talon contre talon ou pointe contre pointe, avec la rapidité d'aiguisement que mettent les mouches à se frotter les pattes. Sous les maillots de soie blanche, s'irisant d'un reflet de peau plus blanche encore, on eût dit que transparaissait un sang blanc, une sorte de sève particulière, crémeuse, une essence végétale qui s'évaporait en deux gouttes de rosée sur leur figure.
Paul les entoura toutes lestroisdeson bras lourd, les courbant, heureuses, sous la royauté de ses bijoux. Il les embiassa, cueillant les bouches comme on égrène les grains d'une même grappe, et toutes elles eurent ensemble le même frisson de plaisir.
Cela commença par la tête de la plus jeune qui se renversa, les yeux clos, traversa la poitrine de la seconde qui poussa un soupir, et finit aux petites jambes trépignantes de la troisième, lesquelles frétillèrent dans un entrechat léger.
La paix faite, on redescendit.
— Nous avons soif! déclara la plus grande.
— Nous avons faim ! jeta la plus brune.
Et la troisième, la plus jeune, câline, se fit porter. On ne sut pas ce qu'elle pouvait bien avoir, car elle le dit tout bas.
— Juliette, taisez-vous, ordonna Paul, sérieuxcomme une grande dame qui va offrir des poupées à un enfant pauvre. Vous raconterez tout cela au type noir. Il est fort généreux... quand on sait s'y prendre, et vous lui direz, de ma part, que je vous ai autorisée à faire sa conquête. Il est veuf.
— Flûte ! j'aime mieux toi, fit la petite qui bouda. Toi et puis ton costume ! Il est épatant, tu sais, ton costume. Mince de luxe ! Tous tes joujoux sont pas du toc. Mesdemoiselles, regardez ces colliers de perles, il en a autant que la Mauri. C'est à en pleurer. Et il vous traîne ça, lui, comme de simples boulettes de mie de pain ! -
— La dentelle d'or, dit respectueusement la seconde, vient de chez Valentine, pas?
La troisième caressa les manches de brocart changeant.
— Donne-nous tes deux manches, dis, pour nous faire deux peignoirs?
Celle que Paul portait à son cou s'écria, furieuse :
— Et moi, espèces de petites grues, qu'est-ce que j'aurai pendant qu'il vous habillera de ses deux manches?
— Toi, je te déshabillerai de mes deux bras ! répondit Paul tranquillement.
Il y eut une mêlée terrible. Les deux quémandeuses se jetèrent sur la troisième intéressée.
Elles s'égratignèrent, se tirèrent les cheveux, mais en souriant et dans des poses plastiques. Elles n'étaient pas au théâtre, pourtant elles avaient toutes trois endossé le sourire et les gestes de grâce avec le costume, il le fallait bien. Sans cela, comment s'y reconnaître, si on prenait l'habitude de se négliger en jupe bouffante ! Elles dirent chacune des petites paroles obscènes affreuses, et si délicatement que Paul crut au pépiement d'un moineau en colère.
— Je crois, murmura-t-il très rêveur, qu'il est plus difficile qu'on ne pense d'entrer dans les ordres!
Et il assujettit son masque.
Il fallut refaire la paix. Princièrement, Paul distribua les baisers. La plus sévère impartialité présida, du reste, à cette distribution, bien qu'il eût un caprice pour la plus petite, et toutes quatre, les trois danseuses portant la traîne d'or de l'impératrice de Byzance, elles firent une irruption solennelle aux premières loges.
Paul leur ouvrit la porte, s'effaça.
En monôme, leurs petits bras sur leurs épaules, elles entrèrent, se balançant, dans la cage du lion, et Paul s'éloigna, avec un rire nerveux, une gaîté convulsive où il y avait l'ivresse, et, sans doute, le regret de les donner, toutes trois si jolies et si roses, à ce grand homme noir qui ne saurait pas •s'en servir.
— ... Tout à l'honneur de la France! conclut Stani s'inclinant avec une politesse exagérée.
Il la regardait s'enfouir, majestueuse, sous les ruches bleues frisées de son ample domino, et elle ne lui permettait que la vision de son bras, une chose superbe, où, pour le moment, se résumaient, aux yeux du personnage, les plus ardues questions sociales. Stani ne comprenait pas très bien pourquoi ils étaient là, en école buissonnière, comme deux bons camarades, et il trouvait que ce duel philosophique se prolongeait ridiculement. Chez elle, par un contraste vraiment déconcertant, elle montrait plus que son bras et avait un exquis laissez-aller de jeune lieutenant qui la rendait taquinante au possible; elle lui disait « Stani »tout court et ne s'occupait guère du décorum. On faisait les enfants, les jouant à la dinette soldatesque, on se lisait des impressions de voyage, et si, durant les audiences plus solennelles des vieux amis, généraux en retraite ou ministres futurs, on se rappelait, à propos, la grandeur du pays, on échangeait, cependant, de ces sourires fins qui éclairent tout à coup la situation mieux que ne saurait l'élucider le plus déterminé psychologue. Mais, ici, chez le diable, la madrée créature reprenait une attitude bourgeoise, petite oie, indiquant toute la plèbe de son origine.
Ce ne pouvait pas être de la vertu. Stani ne
LES HORS NATURE l6l
croyait pas que la vertu fût de ce monde. Il y avait deux voies : la correction et l'incorrection. C'est-à-dire: la diplomatie ou... la noce, mais il fallait choisir, et, selon lui, de la vive délibération d'un caractère ressortait sa principale beauté. L'hésitation n'a rien à voir avec la puissance. Il ne se risquerait pas à détailler ce genre d'idées devant une femme de la haute démocratie parisienne... pourtant le seul coup de force l'intéressait, et c'était surtout cette raison d'autocratie native qui lui donnait le mépris de la diplomatie et le respect absolu de la femelle d'amour.
Enfin, si cela l'amusait! Il voulait bien mêler, à doses égales, les courtoises condescendances de son gouvernement et ses ruses de mâle qui s'embête. Non, l'existence^n'était pas plus drôle pour lui que pour les autres, et à part ses vices personnels, très soigneusement enveloppés de la mousseline de son esprit clair, il n'attachait pas plus d'importance à cela... qu'à tout autre distraction mondaine.
Slave jusqu'au bout de ses ongles, qu'il portait pointus, aussi chauve qu'un aigle, il avait la tenue rigide et la paupière molle, retombant sur un œil fixe, lumineux, un œil sans nuance, couleur de larme. Ses moustaches blondes s'étiraient en deux aiguilles roides, piquantes, qu'il caressait d'un geste méthodique, infiniment doux, un peu moqueur parfois, car il était jeune, trente ans à peine. Il arborait sa calvitie comme un objet précieux, une fantaisie d'ivoire, qu'on époussète chaque matin avec mansuétude, et ne cherchait nullement son excuse, tout ce qu'il portait, infir-
l62 LES HORS NATURE
mités ou habits, étant digne de sa situation et de lui-même. Ses ordres étrangers, réduits à l'état de petits signes hiéroglyphiques, ne le gênaient pas outre mesure dans les boudoirs. Marguerite Florane disait de cette extrême politesse : « Il a toujours l'air d'en être tatoué ! » et c'était tellement là le mot si naïf et si pictural de son énigme que Stani, peu enclin à l'enthousiasme, l'avait, ce mot, inscrit sur ses notes volantes.
A ce moment décisif où la brute s'éveillait en le diplomate sommeillant, Stani respirait par petits souffles courts, du bout des dents, ses lèvres étroites, très mobiles, palpitaient comme des ailes de bestioles vigoureusement serrées entre un pouce et un index. Il riait dans une sérénité toujours glaciale.
La comtesse eut un profond soupir. Elle ne voulait pas ôter son loup et persistait à ne rien découvrir. Son bras était nu : ce n'était pas tout à fait de sa faute, elle s'occupait peu de ses bras... ils allaient toujours tout seuls au but, bien avant elle!
— Vous me pressez de me rendre, mon cher ami, sans me juger mal, et je vous dois cette ineffable joie d'être respectée au milieu de ma défaite. Tout ce que vous me dites est marqué du sceau glorieux de votre noblesse. Oui, je vous aime ! je ne sais quel dieu anime ma statue et lui fait trouver des fièvres qu'elle a ignorées jusqu'à cette nuit... mais j'ai déjà beaucoup souffert et je crains de souffrir davantage ! j'ai contre moi certaines opinions. Le mariage, qui ne m'a pas procuré toutes les satisfactions de l'intelligence, m'a mise
en défiance vis-à-vis de ceux qui m'adulent pour m'obtenir; je crains les lendemains de lune de miel, les exigences de la chair... Ayant trop donné au cerveau, j'ai comme des ignorances d'enfant malgré mon âge... Je ne dissimule pas du tout mes trente-six ans sonnés. Je veux être votre grande sœur ! Que va-t-il advenir si je me résous à être aussi votre amante? Je suis un peu comme ces vierges héroïques de l'histoire versant du plomb fondu, de l'huile bouillante sur les vainqueurs et les forçant à reculer aux heures du triomphe... J'ai déployé déjà tant de courage pour venir à ce rendez-vous insensé que je me sens capable d'aller jusqu'à la défense du désespoir, celle qui n'a plus de motifs... Excusez-moi, mon cher prince, je suis folle !
— Je vous admire! ditStani, intérieurement douché par tout autre chose que de l'huile bouillante.
11 supputa : Si elle avoue trente-six ans, elle en a quarante-cinq. Faisons une moyenne et admettons quarante. D'ailleurs, cela m'est indifférent. En ces sortes de complications, celle du chiffre importe peu. Elle a un bras extraordinaire.
— Hélas ajouta-t-il très doucement se penchant vers elle, les lendemains n'existent pas pour moi qui demeure successivement, comme à l'auberge, dans tous les pauvres palais d'Europe!
— Oui vous devez partir bientôt... Là-bas, vous m'oublierez. Notre correspondance, je le prévois, sera si sèche et si... de deux hommes d'honneur !...
Stani la toisa. Il y avait erreur sur une des deux personnes en présence. 11 sourit, flegmatique.
Est-ce qu'elle fourvoyait son honneur dans ces bagatelles? Singulières, les Françaises, avec leur jeu des mille facettes de la galanterie restreinte... et haut montée en goût littéraire. Il rapprocha son fauteuil. L'orchestre jouait une bouffonnerie qui lui semblait le clairon nécessaire à cet assaut, mais il avait, par-dessus ses désirs, la volonté de la courtoisie, exagérant nos modes, comme tous les étrangers de distinction en rupture d'habitudes.
— Permettez-moi... je ne cherche pas une liaison, je cherche une victoire, je sais si bien que "dans les meilleurs triomphes il y a un revers qui nous attend. Je vous veux sans lendemain, comprenez-vous? S'installer dans une place forte autrement que pour y passer tous les habitants, la* même nuit, au fil de l'épée? m'a toujours paru le comble de la bêtise !
Geneviève bondit.
— Stani ! s'écria-t-elle horrifiée. Est-ce là votre ligne de conduite? Vous, un garçon si délicat, si parfaitement blond cendré de la pointe de vos moustaches à vos manières ! Vous qui n'avez jamais aimé sans songer naïvement, disiez-vous, à l'étoile qu'on regarde ensemble à la même minute !... Pourquoi ce langage de soudard? Je suis un soldat, moi aussi, mais sur le terrain des réconciliations !
— La paix armée, insinua le jeune homme qui recula son fauteuil.
Une gaffe, cette explosion des vrais sentiments. Au point de vue diplomatique, c'était vexant.
— Oh ! Geneviève, dit-il avec grâce et se versant
du Champagne, parce qu'il fallait bien se rattraper sur quelque chose, je n'ai pas exprimé une opinion personnelle ! Je n'ai jamais osé prendre une place forte tout seul. On fait faire ces exploits-là, généralement, par ceux qu'on a sous ses ordres. Vous, vous dirigeriez les hommes par l'amour platonique... c'est un don ! Moi, quand je suis à l'Opéra, je pense comme un Monsieur quelconque, j'ai envie de plaisanter, je ne crois plus à la direction morale des combats, ni à celle des peuples ! Et je m'oublie à songer que le knout est une bonne moitié de la puissance. Je me rétracte, le lendemain, quand je suis chez vous, chère amie, car vous me prouvez tellement le contraire par votre attitude... Ah! ce Champagne est vraiment drôle ! Comtesse, vous n'en prenez pas ? 11 a un petit goût vert... Je bois à vous, méchante !
— Non ! il est très mauvais, ce Champagne, je lui préfère celui de mes caves. Merci"! Je serai franche, boire ici, cela me gêne... entre toutes ces loges où se nouent et se dénouent de si basses intrigues.
— Je bois en vous regardantet je déclarece Champagne exquis ! Tout à fait drôle. 11 gratte légèrement le gosier, je l'adore... On adore ce qu'on peut ! Je vais vous taquiner à la hussarde, Madame ! Mais si vous me faites du chagrin, je suis capable de me noyer dans ce verre ! Auprès de vous, je ne suis qu'un petit garçon, et quand on me gronde, je vais dans les coins et je casse tout !... Méchante ! Méchante !
Geneviève regardait son crâne ivoirin, elle se mit à rire, lui tendit les doigts.
l6b LES HORS NA'H l-l
— Gage d'alliance! dit-il solennellement, sachant par expériences quotidiennes toute la valeur d'un mot creux qu'on laisse tomber de haut.
11 baisa le poignet, remonta un peu vers le coude. Ça, une aventure? Jamais de la vie! Un flirt, oui bien ! Alors, pourquoi pas une invitation chez elle et la tasse de thé banale? On s'entendait de moins en moins. Les Parisiennes, des monstres! Et les voisins, eux, les sacrés farceurs, qui s'amusaient derrière les cloisons!
— Oui, dit tristement la comtesse, vous m'avez promis de réaliser des choses surhumaines, et je serai humaine... à cette condition. Avant mon amour, il y a mon pays !
— Avant un amour, il y a généralement un autre amour! pensa le diplomate, d'instinct très au courant de la situation réelle. Seulement, nouveau venu, il ne pouvait pas appuyer sur cette corde. Il puis, la courtoisie...
— Nous nous écrirons, les baisers s'effacent, les lettres restent! Je serai littérateur et vous prudent! Stani, laissez-moi encore cette nuit de pleine possession de moi-même, je n'envisage pas sans teneur notre lune de miel à distance, je suis mélancolique malgré mes sourires de gamine! Demain, dites! Je veux éprouver votre passion, si vous me respectez jusqu'à la naïveté \... je puis me donner jusqu'à la folie. Je suis celle qui aide vers le tout... ou rien!
Stani, buvant beaucoup, se disait qu'avec del'audace on arrive, quelquefois, à prendre les places forles tout seul, mais, encore, faut-il être bien sûr qu'elles ne se rendront pas, du soir au lendemain, de bonne volonté.
Tout soudainement, la nuitse fit. Ce n'étaient pas
les lampes discrètes qui s'éteignaient ni la féerie des lustres. Un long corps souple venait de glisser de la loge d'à côté dans celle du prince. Un joyeux farceur introduisait la fantaisie dans leur triste aventure, projetait le bal masqué au milieu du salon officiel. Un brutal, celui-là, qui se trompait, recueillant les applaudissements délirants de tous les gens ivres des troisièmes galeries et du parterre. Le temple des luxures flambait. 11 ne restait plus que les fêtards solides, jeunes assez pour aimer le ridicule de se casser les reins en public. La prunelle morne du prince s'alluma.
Malgré sa robe encombrante, la lourdeur de ses parures, l'impératrice de Byzance, oubliant sa majesté, et, d'ailleurs, n'ayant pu forcer la porte que les ouvreuses refusaient d'ouvrir, même pour tout l'or de sa jupe, la princesse de Byzance se résignait à l'acrobatie : elle entrait par la fenêtre.
En trois rétablissements elle eut le pied sur une cariatide et se dressa sur le rebord velouté du balcon, où elle abattit les écrans de tout son poids.
Là. debout, triomphante, elle adressa des baisers aux spectateurs.
Madame de Crossac se leva.
Le prince Stani, pétrifié, demeura tranquillement assis...
Cette grande jeune femme rousse allait-elle continuer son voyage aérien ou pénétrer ? Original incident!
Paul riait toujours, de son rire normal. Il entra.
— A la bonne heure! Cette belle personne est grise comme un ange! pensa le Slave.
l68 LES HORS NATURE
Madame de Crossac ne s'évanouit pas. Elle avait reconnu le rire de Paul, un rire inoubliable. Sous la robe del'ange, elle voyaitle démon, et, soit sincère bravoure, soit parce qu'un danger plus grave qu'un esclandre la menaçait, elle ne poussa pas le cri de la pudeur bourgeoise. Il y a des moments où n'importe qui devient une grande dame.
— Stani, dit-elle simplement à voix très basse, cette femme nous a espionné, c'est votre maîtresse.
Ce coup droit fut si habile que le diplomate se leva, suggestionné, un peu effrayé à son tour. Mentalement il passa une revue de ses dernières frasques, se souvint, au hasard, d'une écuyère... mais non, elle était brune...
— Allons donc, ma chère amie, je n'ai pas de maîtresse, vous le savez bien, et puis jamais de pareilles folles, ce serait grotesque, répondit-il remuant à peine les lèvres.
— Comtesse, fit Paul très aimable, vous m'excusez! J'avais une irrésistible envie de vous demander des nouvelles de votre mari. Imaginez-vous que, de loin, j'ai pris Monsieur pour le comte! Présentez-nous donc !
Puisque le sinistre garçon ne se démasquait pas tout de suite, il y avait encore un espoir : il ferait peut-être durer le plaisir.
— Madame, riposta la comtesse dédaigneuse, je n'ai jamais eu l'honneur de vous voir, j'en suis sûre. Vous vous croyez toujours au... cabaret, sans doute ! La personne qui vous connaît ici, est très probablement Monsieur, ce que je regrette. Inutile de vous le présenter. (Elle se tourna vers le prince.) En vérité, fulmina-t-elle, vous
m'exposez à des choses horribles ! Cette fille est complètement ivre, mais elle est jalouse et elle va me crever les yeux. Prenez-la par les épaules et jetez-la dehors, si vous avez du cœur.
Paul attendit la semonce du personnage chauve pour lui administrer un de ces soufflets retentissants qui, dans tous les pays, suffisent à proclamer la suprématie d'un sexe. 11 s'amusaiténormément. Cela s'embrouillait de plus en plus, surtout dans sa tête. 11 voyait le domino bleu myosotis d'un beau vert tendre, et les lampes discrètestournaient autour de lui en tirant des langues rouges. Ensuite il avait très soif. Oh! une soif inexplicable, quoiqu'il vînt du buffet. La grande histoire était de né pas bafouiller. Un poète, ce n'est intéressant que si cela plastronne jusqu'à la pire des soulographies ou... des souffrances.
— Très chic, dit-il s'appuyant sur le fauteuil. Madame prononce cabaret pour brasserie. Ça la recule de cent ans. Mais c'est dix-huitième ! Moi, la maîtresse à Monsieur? 11 est trop vilain. Vraiment, comtesse, il ressemble à un matou scalpé, votre favori ! Et si je dis scalpé, c'est parce qu.e vous êtes là ! Vous aimez les métaphores.
Hypnotisé, le prince ne bougeait plus.
— Serais-je gris moi-même? Elle est divine ! Où ai-je pu la rencontrer ? Ah ! si on pouvait se débarrasser de l'autre! (11 chuchota:) Comtesse, n'irritons pas l'intruse, évitons tout scandale ! Je suis désolé... désolé!
Paul s'approcha, familier, prêt à lui tirer les moustaches.
— Que ronronnes-tu, mon gros chat? Voyons !
Tu ne veux pas reconnaître Pauline? Madame tient absolument à ce que nous nous entendions ! Un bon mouvement, flanque-moi dehors ! Un peu de diplomatie, c'est ton métier ! Il est évident que je suis de trop. Faut me supprimer comme Jane. Je suis pour les promptes déterminations, mon chéri
— Et moi donc ! songeait le diplomate subjugué par le coup de force.
Pas plus violent que d'habitude, Stani contemplait cette rousse à la bouche sensuelle et large, aux regards effrontés, durs, cyniques, à la jeunesse très spécialement ardente, plus ardente que les passions de Geneviève. Brrr!... Comme le Champagne de l'Opéra : un peu canaille, mais quel piment ! Non ! il ne la reconnaissait pas du tout ! Ce n'était ni la Sulbra, ni Florane, encore moins la très jolie Claudine, Louise était plus; petite etMarion avait plus d'épaules. Ni Rose, ni Anaïs, et pour exhiber de pareilles pierreries, une fortune de prince, que certes il n'avait pas donnée, il aurait fallu que Sylvie eût quitté l'Autriche. La mettre dehors en tâchant de l'envoyer l'attendre à Y Américain} Diable ! L'Amérique ! Il avait eu, deux semaines, autrefois, une gymnaste célèbre, américaine, Léona. Un corps de garçon, pas de hanches, des muscles de fer. Un frisson le secoua. Si c'était celle-là, il était perdu. La diplomatie, la grandeur des nations, le petit joujou aux étoiles et aux crachats de brillants, tout sombrait dans une abominable crise du naturel, grimpant à l'assaut de l'intelligence. Oh ! les aventures ! les aventures qui cassent les reins!
11 écarta doucement les mains de la folle.
— Je voudrais avoir l'honneur, Madame, de vous reconduire jusqu'à votre voiture, dit-il, très froid.
Au fou rire inextinguible de Paul, Geneviève comprit que le scandale serait énorme, elle risqua sa dernière carte.
— Monsieur, déclara-t-elle sèchement, levant haut la tête en s'adressant à Stani, je n'ai peur, moi, ni des hommes, ni des femmes. Madame a des choses intéressantes à me révéler. Veuillez sortir, je vous prie, nous nous retrouverons toujours.
Elle le poussa vers la porte.
Baissant le front, sentant, vaguement, que cette fois il perdait deux belles parties, le diplomate salua.
— Va ! va ! cria Paul se tordant, nous nous retrouverons toujours !...
Stani gagna le buffet, perplexe. Cela se gâtait.
— Maintenant, oui, causons, fit Paul s'installant dans le fauteuil de l'absent, nous avons, en effet, des choses intéressantes à nous dire.
Debout, contre une cloison, les bras tombés, en statue, Madame de Crossac ne le regardait même pas et elle ne proféra aucune syllabe.
— Très crâne, ton attitude, ma chère, de la finesse et de l'orgueil... Tous mes compliments, reprit Paul railleur. Drame sur drame ! Et, entre temps, une pauvre fille disparaît dans une trappe pour mieux affirmer que la diplomatie n'est, au fond, que l'art de supprimer les gens qui nous gênent. Je n'ai pas les preuves? Non, ce que je
m'en fiche ! Tu sais très bien de quoi il retourne. (Paul se versa le reste du Champagne d'un geste machinal. Il espérait une question, des nerfs. Elle se tut, méprisante. On aurait juré qu'elle n'entendait plus.) Ce que je te reproche, ce n'est pas ce crime, si tu l'as commis, car il me tlatte : je veux bien qu'on assassine des gens pour moi, c'est très byqance !... Je te reproche de m'avoir brouillé avec mon frère, comprends-tu ? Mon frère, mon* seul amour en cette sale société où on ne peut pas avoir d'ami. (Le beau bras nu, sur le domino myosotis, eut un repliement de couleuvre.) Tu ne répondras pas ? Mais tu montreras ton bras, je connais la ficelle. Ton bras, il est très beau, c'est ta gloire, une gloire nationale ! Des généraux se sont couchés dessus. Je l'ai en horreur! Et puis, tu sais, je ne suis pas gris, je le tuerai ton nouveau matou, je te le tuerai! Il me dégoûte, ce polichinelle. Enfin, oui ou non, m'as-tu aimé? Voyons! est-ce qu'on embête un Monsieur de dix-neuf ans, quand on l'aime, pour des histoires de patriotisme ? C'est honteux ! Tu ne penses qu'aux conseils de révision, toi, aux chambres closes, remplies de garçons, où l'on pèse la chair fraîche ! Espèce d'hypocrite. (Un éclair de lucidité lui revenant, Paul sursauta.) Tu me fais raconter des choses ignobles ! J'ai l'âme pourrie, gâchée par toi, et ça crève !... Songe donc ! J'avais seize ans quand tu t'es offert ma peau ! Ton souvenir me reste à la gorge comme le souvenir de mon premier cigare. L'étoffe d'une crapule, soit! Mais ce que tu as brodé dessus ! Oh ! là, là ! Vieille femme ! vieille dame ! vieil astre qui est devenu si pâle qu'il en donne encore de la
clarté ! Pardieu ! oui, vieille dame, coureuse et virile comme les hommes très comme il faut dont tu as singé les caprices de bon ton ! Je te hais, tu es l'outil de mort, le remède d'amour, le plaisir médiocre ! Oh î si la première fois, nous autres, les collégiens vicieux, nous avions une jeune maîtresse ressemblant à notre jeune ami ! Bah ! Ce n'est pas possible. Serions-nous riches comme des fils d'empereur, nous sommes toujours violés avant d'avoir le temps de choisir. Le soir est là, pour vous, et il faut que nous y allions, de toute la fougue de nos aurores ! Et quelles comédies, par-dessus le marché ! Quand vous êtes du monde il vous faut le respect! Nous pourrions, si vous y teniez sérieusement, respecter tout au plus... vos cheveux blancs! Et quels exercices, quels calculs ! Ah ! ton fameux bras, m'a-t-il assez plié, assoupli, courbé vers la terre ! Il m'a plié gentiment en quatre comme un petit mouchoir de soie ! ... « Bébé, asseyez-vous sur le tabouret. Jouez avec mes gants, ne mettez pas vos doigts dans votre nez. Dites votre fable : Les Deux Pigeons, et allez vous coucher dans le dodo de maman ! » Tout se mélange, l'utile à l'agréable ! Et quand bébé, très éreinté, s'endort, petite mère se dit : « Pas perdu ma journée : trois visites, une audience et un adultère ! Demain, j'écrirai au ministre afin d'obtenir son entrée à Saint-Cyr !...»Tonnerre de Dieu !... Te voistu moins grande dame, forcée de courir, en douillette couleur puce, les entremetteuses ou les pensionnats ? Et, un jour, livrée à la huée féroce d'une bande de petits voyous que tu aurais désespérément aguichés en pleine rue ? J'ai vraiment pitié
de toi, petite mère ! Je t'en veux aussi de demeurer presque belle sous le masque ! Tu es le symbole, la divinité de nos quinze ans ! Tu sais tout, toi ! Nous, nous ignorons ! Tu sais tout ? Tiens, c'est pas vrai ! Tu es un mensonge comme tous les mensonges ! Ah ! si tu étais seulement un honnête homme, une courtisane brave, vieille dame! Mais pas même des complaisances dévouées ! Il faut que tu nous ahurisses de tes sentiments virginaux ! Nous ne savons plus du tout à quoi nous en tenir!... Est-ce ma mère? Est-ce une catin ? Répondras-tu, à la fin, misérable ? Oui ! oui ! vieille dame ! Il faut qu'on te respecte ! Tu es la France ! Eh bien, je ne veux plus veiller en ton honneur, la France. Tu ne te paieras plus ma peau, la France, ton café fout le camp !
Paul se mit debout, se cramponnant à la table ; il renversa les coupes. Ivre de colère, surtout parce qu'elle se taisait, il marcha sur elle, les poings tendus.
Madame de Crossac leva lentement le bras, son beau bras, et Paul recula malgré lui, perdant la tête.
— Un revolver ? fît-il chancelant, n'ayant vu briller que des bagues. Tu vas me tuer comme tu as tué Jane Monvel ! La dernière ressource de ta diplomatie, la guerre ! Non ! c'est épatant comme tu m'aimes ! Tu vas faire pleurer tout le corps de ballet, ma chère ! Encore un enterrement d'artiste. On me découvrira du génie, et Reutler entrera tout seul au couvent ! Méfie-toi ! Tu vas me rater, ça va faire du bruit. Non, c'est très drôle, tu m'aimes jusqu'à ça ? J'aurais jamais cru! Tire donc! Je
parie ton diplomate contre ton mari que tu me rates. Allons-y ! et tâche de ne pas me défigurer, de bien atteindre mon cœur si tu es capable de m'en dénicher un !
Le bras de Madame de Crossac retomba, frissonnant.
— Tu réfléchis ? Bien gentille ! D'ailleurs, faut laisser foire l'ouvrage au matou... s'il ose ! Mais pourra pas ! Demain, quand va se mesurer avec un petit Monsieur très correct, aura peur! La chevalière d'Eon! Si c'était pas l'hiver, je me battrais tout nu !
Rien ne bougeait sous le domino bleu, qui semblait vêtir une morte. On n'entendait ni souffle, ni sanglot, et toujours le bras blanc reflétait la douce lueur des lampes.
— Ton bras ? J'ai horreur de ton bras ! Si je te le coupais ? (Il éclata d'un rire affreux.) Il a l'air d'une petite femme jeune! Il est tout séparé de toi, déjà, et très en beauté, ce soir ! Fais m'en cadeau, dis? Non ! non ! il est abominable ! Il a l'air d'un serpent blanc... J'en ai peur ! Ote-le !...
Suffoquant, tout à fait fou, Paul se jeta aux pieds de Geneviève, se traîna, délirant :
— Maman ! Petite mère ! je suis un lâche ! je suis une brute, je suis gris. Maman, sauve-moi. Ton bras... il veut me tuer, il a tué... il m'a désigné Reutler pour que je le tue... donne-moi ton bras... je t'aime toujours! Il me le faut, petite mère !
Paul saisit le poignet de Geneviève, le tordit, puis, comme elle allait enfin crier, il lui ferma la bouche... et la comtesse Geneviève de Crossac,
patronne de Paris, sut ce qu'était un viol en temps de guerre.
Durant ces minutes d'excès, les trois souris roses grignotaient, bien sages.
L'une était assise par terre... comme un éventail tombé.
L'autre avait grimpé sur les genoux de Reutler, piquant sa poitrine d'un large camélia de tulle.
Et la troisième, juchée sur son épaule, lui caressait les cheveux.
Très intriguées parce grand type noirqui ne les embrassait pas mais les berçait d'histoires extraordinaires, leur lisait des choses dans la paume des mains et, en buvant gracieusement dans leur trois verres, leur avait dit qui était l'amoureuse de Paul, elles l'examinaient tout en croquant les friandises dont il avait couvert le sofa. Ce type-là les ravissait, et elles en avaient très peur, au fond.
— Pourquoi' que tu ressembles pas à Paul ?
— Pourquoi que tu as les yeux méchants?
— Pourquoi que tu ne. dis plus rien ? Juliette ajouta encore, très déterminée :
— Je comprends bien, tu neveux pas manger les gâteaux de ton frère, c'est d'un bon cœur ! Entre nous, ça tire pas à conséquence, tu sais?...
Reutler se leva, riant d'un doux rire de tendresse paternelle. Comme un naturaliste qui se méfie de la petite bête venimeuse voltigeant de trop près, il les secoua une à une, sur le sofa, au hasard, dans les bonbons. Là, étonnées, elles s'aiguisèrent les pattes, le regardant épousseter, de son mouchoir, la poudre grasse maculant son habit.
— Mesdemoiselles, dit Juliette vexée, il est en pierre !
Et toutes reprirent le refrain.
— Enfin, c'est pas du jeu ! Paul a pourtant dit qu'il en fallait trois... déclara la plus effrontée. Si on allait chercher les ouvreuses !...
Brusquement, ce fut une irruption des plus jolis petits mots obcènes, un essaim de petits insectes malpropres parmi les ailes des charmants papillons.
On les défila tous, en rangs serrés.
Reutler posa sa main puissante sur le front de Juliette.
— Quand les enfants ne sont pas convenables, on les envoie dormir! dit-il.
Appuyant ses deux pouces le long de ses tempes, il ajouta d'un ton un peu plus impérieux :
— Dormez, petite Juliette, dormez, jolie petite Juliette !
La petite Juliette oscilla une seconde, ses yeux se révulsèrent, clignèrent comme deux fleurettes qui se ferment à la disparition du soleil, et elle tomba en arrière. Les deux autres, effarées, se précipitèrent sur elle.
— Mais elle dort !
— Elle a l'air morte !
— Mais oui, elle dort ! je crois qu'il est vraiment l'heure du repos pour les gamines mal élevées ! conclut Reutler, très bonhomme.
Ce fut une panique épouvantable. Les deux petites bêtes encore éveillées se serrèrent l'une contre l'autre.
— Monsieur, dit la plus grande d'une pauvre
voix tremblante, c'est pas naturel, ce sommeil-là ! C'est une machination ! Vous savez, j'ai pas confiance.
— Ne me touchez pas, sale sorcier, ou je vous jette ces pastilles à la figure ! cria la seconde éperdue.
Reutler les regardait fixement, fort calme, le sourire apitoyé. En deux bonds — deux fleurs de pommiers se détachant de la branche sous un vent du nord — elles franchirent le balcon de la loge et disparurent dans le flot.
— Bon voyage, les étoiles filantes ! murmura Reutler en allumant un cigare.
L'autre dormait, l'air heureux, une de ses menottes tenant encore un morceau d'orange glacée; Reutler la contempla.
— Seize ans! soupira-t-il. Pauvre mignonne! Des vilaines cernures autour des yeux, et là, près du cœur, sans doute une petite fibre prête à se briser. Pas solide, l'objet d'art. Pas bien artistique non plus. Aux lumières, on ne s'aperçoit pas qu'elle est verte. Les genoux sont cagneux, les chevilles trop développées, pas de race . Encore la poupée du bazar à treize ! Pouah !...
Il étendit son manteau sur elle pour qu'elle n'eût pas froid.
Paul entrait d'un pas lourd, la toilette ravagée, les yeux mi-clos. Il avait retrouvé sa loge, très par hasard, d'instinct.
— Ouf! Je n'ai pas envie de souper, mais j'ai joliment soif. (Il s'affala au milieu du sofa où la robe d'or mit une vague lumière dans la pénombre.) Il y a un Monsieur qui me suit depuis le buf-
fet. Une moustache de matou, c'est assommant! Oui. je la lui ai violée, sa parente de province ! Excellente force! Le tuerai demain ! Oh! très chic ! Le plus grave, c'est que je ne retrouve plus le camée de ma dalmatique. M'a mordu, cette chatte enragée... là, au cou ! Je suis le dernier des misérables, et ce que c'est drôle !... Où sont les petites souris ?... Est-ce qu'elles ont bu tout le Champagne? (Découvrant un pied chaussé de satin sous le manteau de Reutler, il le tira.) Hein? encore un serpent?... moi, les serpents, ça m'excite...
Reutler n'eut que le temps de réveiller l'enfant, en lui soufflant sur les yeux, et de la lancer dehors, tout étourdie.
Paul ne comprenait plus rien à rien. Mais lorsque Reutler voulut refermer la porte, quelqu'un s'interposa.
— Pardon, cher Monsieur, dit un habit noir discrètement constellé d'une minuscule pléiade, je cherche un diadème byzantin... Permettez-moi ! Ils se font si rares... de nos jours ! Une couronne surmontée d'une croix grecque? Vous permettez?... je suis très certain de ce que j'avance.
Stani s'effilait les moustaches de son geste doux, un peu fat. Reutler eut la fièvre, et barra le passage.
— Plus bas ! Monsieur, plus bas ou... sortons. Stani regarda de côté, se dressa :
— Eh ! la voilà bien, cette belle impératrice, continua-t-il, et le diadème de travers ! Je vous en prie, cher Monsieur, laissez-moi donc passer. Je n'ai jamais pu voir chanceler une couronne sans
!8o LES HORS NATURE
avoir envie de la soutenir. Quels cheveux ! de l'or en boucles ! Et quelles dents !
Stani se tenait raide comme un homme dont la pensée devient très floue. Son œil lumineux était d'une fixité effrayante. La gaffe s'accentuait de plus en plus. Il aurait, maintenant, descendu le grand escalier sur le crâne pour la suivre. Que ce fût Léona ou le diable, peu l'intéressait. La grande Gauloise, un flirt, un méchantpetitflirt, etpuis évanouie, disparue, mais la grande Américaine, une aventure sérieuse, oh ! une aventure à se faire casser les reins. Tant pis.
— Elle est grise comme tous les anges! bégaya le Slave transporté.
— Monsieur, gronda Reutler le repoussant, je suis ici chez moi. Est-ce que vous devenez fou ?
— Moi aussi, je suis chez moi, répondit tranquillement le prince ; la belle personne s'appelle Pauline, elle me l'a déclaré en me tutoyant ! Ne vous entêtez pas, cher Monsieur, ces rencontres-là sont si fréquentes !
— Vous mentez ! rugit Reutler, et il crut que tout s'incendiait autour de lui.
— Jamais dans la vie privée! sourit le Slave cherchant ses cartes.
Où étaient-elles donc, ses cartes? Etonnant comme dès qu'on a besoin de ses cartes,' elles glissent au fond des poches. Ah ! une, sous le portefeuille.
— Voici, cher Monsieur ; à présent, vous permettez que j'aille...
Il -fit deux pas vers la robe d'or. Paul, vautré sur
LES HORS NATURE l8l
le sofa, sommeillait, les jambes rompues et la tête extatique.
— N'y touchez pas ou je vous tue, aria Rentier.
— Mais je veux très bien qu'on se tue, grogna le Slave, agacé de cette insistance; cependant, pas devant Madame, nous serions ridicules. Elle est venue me chercher, je viens la chercher, je suis correct, cher Monsieur. Vous, vous oubliez de me donner votre carte, il me semble.
Paul entr'ouvrit péniblement les paupières.
— On ne peut donc plus dormir, ici ? soupira-t-il se croyant dans son lit, et, de très mauvaise humeur, il se tourna sur l'autre bord.
Avant qu'aucune irréparable collision fût possible, Reutler souffleta le prince. Il le fit sincèrement, brutalement, tout heureux de concentrer en cet acte décisif ses multiples raisons d'être enragé.
Stani devint rouge, puis blême. Il se jeta sur lui d'un bond souple. Reutler lui maintint les poignets ; alors Stani jura dans sa langue maternelle une bonne partie des jurons qu'il savait. Selon sa race, le matou jurait furieusement
Les deux hommes finirent par s'épouvanter de leur bestialité réciproque, et regardèrent la robe d'or. L'impératrice, toujours en extase, venait de placer ses pieds joints beaucoup plus haut que sa tête ; la ligne blanche de ses jambes éclairait les sombres cloisons rouges d'une lumière laiteuse.
— Paul-Eric de Fertzen, mon frère ! dit Reutler désignant le dormeur, car, à présent, il s'était au moins assuré le premier danger.
Le Slave ferma les yeux. Ce fut la minute inoubliable de sa vie de plaisir.
— Oh ! Monsieur, bégaya-t-il désolé, comme vous devez souffrir et comme je suis ravi de me battre avec vous ! Puisque vous êtes très fort — je viens de m'en apercevoir — prenez-le, emportez-le, dépêchez-vous si vous ne voulez pas que je le fouette comme il le mérite. Ça me peinerait beaucoup de brutaliser ce bel enfant, et je ne vous dissimulerai pas que j'en ai le plus vif désir.
Reutler devina qu'il avait affaire à un honnête noceur, que les erreurs de ce genre n'amusaient pas du tout. Sans rien répondre, ne songeant qu'au trésor dont on lui restituait la garde, il roula l'impératrice dans son manteau pour étouffer, au besoin, ses velléités de révolte, et il courut jusqu'aux balustrades du grand escalier.
Complètement dégrisé, Stani murmura, en les entendant de loin, salués par les applaudissements et les huées de la foule qui essayait de disputer son acrobate byzantine au grand hercule noir :
— Je le pensais!... une aventure à se casser les reins... mais se casser les reins pour l'Antinous, cela dépasse un peu les bornes de l'incorrection
Sous le dais de velours florentin, la princesse dormait, et elle dormait mal, car on ne l'avait pas voulu dépouiller de sa livrée d'infamie. Elle étouffait dans sa ceinture à double étage, et ce qui lui restait de ses parures lourdes lui meurtrissait les chairs. Les perles de la dalmatique, les chapelets d'améthyste, les anneaux; les croix grecques, s'enchevêtrant le long de son corps charmant, lui entraient peu à peu dans la peau, et les menuesbrindilles de la dentelle d'or imprimaient sur l'une de
ses joues, s'appuyant, d'étranges caractères écrits à l'encre pourpre. Elle avait au col, une petite morsure de vampire, son diadème glissait: sa tête très rejetée en arrière, seulement couronnée de ses cheveux soulevés, arrondis en deux croissants bizarres, paraissait morte, la bouche ouverte, dans un effort douloureux, sur ses dents serrées, très éblouissantes, aux gencives roses comme pleines de sang. Chastement, sa longue robe retombait, et l'on ne voyait plus ses jambes, mais ses pieds, déchaussés, rendus plus fins par la finesse du maillot blanc, s'étirent comme les pieds d'une statue sur un tombeau. Elle étouffait, et, d'un mouvement brusque, elle mit ses bras au-dessus de sa tête.
Reutler s'agenouiliadevantle lit. Demain la belle princesse byzantine se réveillerait déshonorée. Vers trois heures de l'après-midi, elle se lèverait, riant encore des bonnes plaisanteries de la veille, elle sonnerait ses valets de chambre, prendrait son bain, sa douche, demanderait des plats aux épices, puis, tout à coup, ne voyant pas le grand frère, elle se frapperait le front, poussant un cri de désespoir... elle se traiterait de lâche !
Le grand frère, l'aîné nécessaire au témoignage de toutes les sottises et le funèbre côtoyeur de tous les caprices, Reutler espérait bien qu'elle ne le verrait pas revenir... Il avait déjà réglé les différentes questions touchant la cérémonie mondaine, nouvelle corvée qu'on lui imposait. Non, il ne fallait plus revenir, il ne fallait plus vivre, c'était trop!
Paul murmura un mot vague, il dit : Reutler, très doucement. A travers son sommeil d'enfant
gâté qui s'amuse encore d'une bonne farce, il appelait Rentier pour lui montrer Madame de Crossac, étendue, là-bas, les jupes saccagées. Cela lui paraissait drôle, il conviait son ami, son seul ami... Reutler laissa tomber sa face entre ses mains tremblantes.
— Seigneur, pensa-t-il presque à voix haute, je vous ai renié et vous m'avez cruellement puni ! C'est cela qui prouverait peut-être votre réelle existence; mais si vous n'existez plus en moi, je vous recrée, je vous somme d'être, je vous appelle et ma volonté doit suffire à vous faire descendre. Quel athée en arrivant au paroxysme du désespoir ne revomit pas votre nom du fond de ses entrailles, ne s'arrache pas à lui-même l'aveu de votre force comme on s'arrache le cœur, dans la découverte de sa faiblesse! Si vous m'avez mené jusqu'ici, Seigneur, n'est-ce pas pour vous montrer à moi, et me tendre votre droite? Oui, Seigneur, j'en suis là, je vous redemande ! C'est honteux! Oh !je sais bien : vous n'avez point écouté celui qui vous criait : « Mon père, éloignez le calice ! » seulement votre fils était dieu, paraît-il, et moi je suis un homme. Je ne suis qu'un homme, je ne veux plus de la mission divine que vous avez eu la bonté de me confier. Il ne vous est pas permis, entendez-vous, d'attenter à mon honneur sans que je puisse me défendre parce que vous me placez devant l'inconnu. Vous posez devant mes yeux un X flamboyant qui ne se trouve point dans vos ordinaires problèmes. Vraiment, Seigneur, vous allez trop loin ! (Reutler releva le front, eut un sourire terrible.) Vous êtes toujours responsable du crime nouveau. Entre
tous les hommes, si je ne suis pas votre fils unique, je suis cependant l'unique. Vous le savez bien que l'opprobre de mon âme est le plus grand de tous les opprobres. Que ritn ne peut dépasser mon ignominie... Prenez garde ! J'ai failli vous tenir dans mes deux mains, j'ai failli vous... inventer pour consoler les autres, distribuer votre corps sacré aux pauvres qui ont faim [d'illusion ! Prenez garde que pour me consoler, moi, l'inconsolable, je n'aille vous épouvanter un jour de mes blasphèmes, et, vous revenant tout entier, je ne vous crucifie sous mes ongles ! Je vous répète que c'est trop ! 11 vous faut descendre ici pour savoir ce qui s'y passe ! Venez, je le veux! Je ne suis pas fou et je ne puis pas, jusqu'à cette nuit, me reprocher le moindre acte de démence, mais je sens que la fixité de la pensée peut me conduire où j'ai résolu, sans vous, de ne pas aller. La seule chose douce que vous nous ayez laissée, je crois, c'est d'être... ennemis, mais cette douceur est toute factice... vous daignez aussi nous la retirer ! Enfin, dites ? faut-il que je le tue ? Est-ce cela que vous voulez ? Demain, il sera trop tard, il sera seul, et alors... (Il éclata en sanglots convulsifs.) Ma vie ne sauvera pas la sienne, si je meurs demain rien ne protégera cette créature! (D'un air égaré, Reutler poursuivit doucement, presque peureux :) Vous n'êtes pas médecin, vous, puisque vous avez créé toutes les maladies, toutes les névroses, vous ne pouvez pas savoir ce qui rôde autour de ce cher être sans autre défense que l'esclave qu'il s'est fait. (Reutler serra les poings.) Parlez donc, venez, manifestezvous, je vous jure que dix ans de tortures subies
l86 LES HORS NATURE
sans me plaindre sont peut-être une raison pour accomplir le miracle! Je ne sais plus ce que dis... et je suis tellement sûr de dire la vérité!... Si. si, vous êtes médecin. Songez donc! Vous avez envoyé un ange à un de vos serviteurs, un imbécile, pour lui révéler que le fiel de poisson était souverain contre l'inflammation des paupières. Vous en souvenez-vous ? Je vaux peut-être, moi, l'homme doué d'intelligence, la peine d'un messager qui me dira comment je puis garer mes yeux de cette horrible vision : mon frère, mon enfant seul à la merci des brutes. Seigneur! ma volonté suffisait hier, mais, demain, s'échappant de ma poitrine trouée, où ira-t-elle! M'assurez-vous que mon souffle, que mon âme enveloppera toujours cet être ? Ma volonté ! Elle peut dresser en face de vous le plus monstrueux des hommes, l'ennemi le plus redoutable que vous puissiez avoir, un satan qui finira par s'honorer d'être Satan et se trouvera plus dieu que vous ! Avez-vous la prétention de vous jouer de moi jusqu'à me faire votre complice? Seigneur. . . je crie vers vous parce que mon orgueil est immense, il ne peut plus que s'adresser à Dieu ; Seigneur, puisque vous m'avez ébloui par la beauté d'une tentation surhumaine, faites-moi donc votre égal si vous voulez que j'y résiste !
Rampant sur les genoux, Reutler se rapprocha du lit somptueux où était étendue la princesse byzantine comme sur son tombeau. Elle venait de laisser glisser son bras gauche, etsa main étincelait près des lèvres du malheureux. Elle était fort belle, cette main de garçon, étroite, longue, fuselée aux extrémités, si femme, si molle dans ce sommeil
alangui par toutes les fatigues d'une nuit de bal. Reutler la considéra épouvanté.
— Non, dit-il, ce n'est pas la main de mon frère! Je ne reconnais pas cette main...
Il la prit, en détacha une bague, au hasard, celle de Jane Monvel, une opale sertie dans une chevalière d'or mat, et il la passa très vite à son annulaire ; mais la bague s'arrêta, bien trop petite pour lui, dès la première phalange.
— Je ne t'ai jamais si bien aimée ! déclara Paul d'une voix chaude, s'adressant à Geneviève dont il essayait de calmer la crise de nerfs; car, décidément, Reutler n'était pas venu la voir au milieu de son désordre de pauvre amoureuse violée.
— Mon Dieu ! fit Reutler tressaillant de tout son corps. Est-ce le signe? Dois-je le tuer? Dois-je l'épargner? Faut-il que j'essaye de revenir? Ah! Bien-aimé ! Bien-aimé ! répéta-t-il en écho à la voix de son frère.
Paul ne se réveilla pas.
L'aîné se leva, gagna doucement le boudoir orné de grandes glaces qui servait de cabinet de toilette au puéril jeune homme et où se tenaient, gardiens du palais de la Belle au bois dormant, les ironiques fantômes de sa vie d'enfance, le polichinelle mi-partie rose et jaune, le grand scaphan drier dont les mornes œillères de cristal veillaient macabrement dans le vide. Reutler détacha la petite hachette du flanc de ce triste bonhomme de fer.
— Moi aussi, dit-il, de son ordinaire voix sourde, je vais savoir comment on écrase une perle fine. Je frapperai à la tempe et d'un seul coup, pour
l88 LES HORS NATURE
éviter de le faire souffrir. Je refermerai toutes les portes. Je donnerai mes ordres... et l'on ne viendra voir que lorsque mon crime aura reçu... sa récompense! Puis, au galop, les chimères!... Nous nous retrouverons, si nos volontés sont les mêmes, si nos volontés sont réellement toutes nos forces vives! Allons, cela est simple... je veux.
Il rentra dans la chambre à coucher de Paul.
La princesse était assise sur son lit, elle essayait, n'en pouvant plus de fatigue, de dégrafer les griffes métalliques de sa ceinture.
— Quel supplice, dit-elle, bâillante d'un accent tout attendri par l'ivresse du Champagne et celle du sommeil, aide-moi donc, mon grand, à me délivrer, j'étouffe !
Reutler demeura immobile et laissa tomber sa hache.
— Je te fiance mon âme, ô bien-aimé, répondit-il tout bas. Je tâcherai de ne pas revenir.
Il s'enfuit ferma des portes à double tour, n'osant pas regarder en arrière, comme poursuivi par des fantômes ironiques, ce scaphandrier aux yeux vides, énormes, et ce polichinelle, si fade, mi-partie jaune et rose.