DEUXIÈME PARTIE
L'ÉLÉMENTAl
(L'Action du Rêve)
Dans la petite chambre ronde tombaient, comme au fond d'unpuits, de tremblantes lueurs d'étoiles dont les perpétuels vacillements semblaient s'irradier le long d'une eau limpide ; pourtant, la pureté de l'atmosphère, l'absence de tout bruit terrestre, permettaient de se croire à d'extraordinaires altitudes. Quelquefois, un cri d'oiseau nocturne montait avec l'odeur fraîche de feuilles mollement remuées par des cimes, et on sentait expirer, très en dessous de soi, l'haleine paisible d'un vaste monde inférieur qui dormait.
Au centre de la pièce, debout près d'une colonne supportant la voûte vitrée, Reutler tournait les pages d'un livre que lui tendait un pupitre ancien de forme lourde.
Couché sur un divan bas, Paul-Eric fumait, pensif. Il était habillé d'un costume flottant, clair, de flanelle blanche, -prenant, autour de son corps
étendu, la souplesse d'un vêtement féminin, tandis que la sévère blouse noire de l'aîné donnait à sa rigide silhouette une dignité sacerdotale.
Le fumeur, face au ciel, recevant la pluie exquise des rayons stellaires, étalait ses soyeux cheveux blonds comme un nimbe.
Le liseur courbait la tête en une studieuse résignation.
A mi-hauteur de leur loge transparente, sorte d'observatoire, régnait une bibliothèque circulaire les enserrant d'un anneau sombre. Un télescope, au-dessus d'eux, érigeait son bras fantômal, et, à gauche du lourd pupitre, on apercevait une langue de flamme, toute vermeille, qui, discrètement, léchait un creuset.
Les deux frères ne jouaient point aux nécromants. Ils venaient passer là quelques heures de silence, oublier l'époque, surtout leurs préoccupations, et ils aimaient ce sobre décor, cette cellule astrale ne leur parlant que d'éternité.
— Ah ! La vie ! La vie !... Comprends-tu ? murmura Paul-Eric.
— Oui, répliqua Reutler, et il eut, derrière le pupitre, un geste grave. Je comprends toujours quand tu te donnes la peine de penser avant de parler.
— Je n'ai pas dit grand chose.
— Tu as dit l'essentiel.
— Traduis-moi.
Reutler se pencha hors du livre, plongeant son regard, fouilleur de ténèbres, dans les yeux phosphorescents du jeune homme.
— Tu as pensé que la vie, seulement la vie,
débarrassée de ses joies et de ses douleurs, un état de simple volupté végétative, pouvait peut-être te fournir la somme de sensations nécessaires à la découverte de cette suprême jouissance intellectuelle que nous nommons l'art.
— J'ai pensé cela... confusément, comme Ton rêve, mais avec toute l'intensité du rêve qui nous décuple en de profondes et merveilleuses sensations. Tu es bien étonnant, Reutler ! Voici une heure que nous nous taisons. Je ne te croyais pas capable de suivre mon monologue intérieur.
— La clarté de ton visage me suffit pour lire en toi mieux qu'en mon livre.
— Allons donc ! Tu lis aussi le livre ? (Et Paul eut un accent un peu venu du nez, comme la voix de tête des enfants ou des femmes qui se plaignent.) Toujours ta prétention de déchiffrer, la nuit, ces vieux bouquins, encombrés de notes minuscules.
— Puisque j'y vois... qu'importe la nuit!
— Les preuves ? dit Paul se levant sur un coude, l'air de railler, cependant convaincu d'avance.
Reutler se courba, de nouveau, entre deux feuillets, puis, d'un ton sourd quoique très distinct, de son ton professoral, pesant chaque syllabe, il lut au hasard :
« Le sorcier, s' étant ondoyé les mains, prit son bâton, récita la formule et heurta le rocher de trois coups. Lors, sortit enfin l'Elémental de sa gangue de pierre, qui fut une petite créature toute roide, réfrigérante ainsi que membre d'homme mort. »
— Prodigieux, murmuraPaul interrompant Reut-
1er, tu en remontrerais aux très vilains hiboux.
Il y eut une pose.
Le cadet des de Fertzen était bien changé, depuis un an, c'est-à-dire depuis que les deux frères avaient quitté Paris. Physiquement, l'adolescent aux fossettes et aux grâces de princesse byzantine disparaissait peu à peu pour laisser croître un être singulièrement idéal, s'émaciant, remplaçant l'homme comme un portrait peut remplacer le modèle. Plus mince, plus pâle, plus fatigué, plus blasé encore, seulement ses yeux brillants disaient l'infatigue de son cerveau où galopaient, comme en un désert, les chimères furieuses dont le furieux galop ne s'entend pas. Il ne se déguisait plus en femme et avait l'air d'une femme déguisée. Il exagérait les modes anglaises, se coupant les cheveux ras, pour dénuder surtout sa nuque, gardait, en la stuart blonde, les deux ondulations naturelles de ses cheveux, un diadème surnaturel où l'on pouvait deviner les naissantes protubérances du démoniaque, se transformant en celui-ci après avoir tellement été cellelà. Et tous les deux, les êtres charmeurs, se mêlaient de plus en plus indissolublement dans un terrible hermaphrodisme. Il causait moins. Courbé sous l'idée fixe, il regardait le vide, des heures entières, prenait l'air grave de ceux qui luttent contre la bête rampante de leur moi, sans, cependant, se mépriser, tant ils sont sûrs de ne jamais céder qu'à eux-mêmes, par orgueil cérébral encore mieux que pour leur lâcheté physique. La taille se ployait, et des tics nerveux s'ajoutaient lentement aux habitudes de la pensée comme des ombres
profilent un être à l'extérieur de sa propre lumière. Il saisissait, quelquefois, son pied dans sa main, en enfant qui s'amuse. De temps à autre, il retroussait, de l'index, les ailes palpitantes de ses narines ou s'absorbait en la contemplation de ses paumes, puis, essayait des cravates neuves, variait la forme de leur disposition ou de leur nuance, avait la passion des chaussettes de soie noire à baguette verte brodée, vert mort, vert tendre, vert bleu, des chemises russes de surah fin, très compliquées de plis flous, les assortissait à ses vêtements comme des dessous équivoques. Irréprochable, par exemple, dans le choix de ses habits toujours sombres, d'une coupe droite, il affectait, hors de la chambre, devant des arbres, parcourant la déserte forêt de Rocheuse, des allures guindées, un peu raides d'un apprêt de trop bon ton.
Venu à la nature après une existence d'artificiel, la nature le faisait paraître plus artificiel, outrant ses défauts au plein soleil de la réalité. Et plus dangereux vis à vis d'elle, il lui volait sa science du silence. Il apprenait à se taire, à voiler le précipice de son âme de tous les voiles de la mélancolie.
Reutler le suivait, sur ce sentier montant on ne savait plus bien jusqu'à quel sommet, Reutler portant une croix toujours plus meurtrière. Il n'osait déjà plus le questionner; après avoir désiré éperdument le voir s'assagir, on sentait qu'il commençait à regretter les temps carnavalesques ou le rire tenait lieu de morale. Etudiant sans cesse son sujet, comme l'horticulteur étudie le développement d'une monstrueuse fleur double, il l'entourait de tous les soins et de tous les dé-
19b LES HORS NATURE
vouements, ne voulant pas tenter l'expérience décisive d'une explication, car il redoutait ses réponses comme on redoute la chute d'un somnanbulique. Il se disait qu'un terme brutal, une allusion impertinente, même un regard, un seul regard de dédain, précipiterait Paul, romprait net un accord beaucoup trop parfait en y jetant la dissonance de la découverte. Il déplorait, vainement, l'éducation licencieuse qu'il avait désiré lui donner en contraste de ses principes d'austérité, regrettait surtout la femme, l'éternelle plaisanterie, sinon l'éternel féminin, cette jolie coutume de Paul-Eric de les tourner toutes en girouettes ridicules selon le vent froid de ses caprices. La femme ? Est-ce qu'il ne l'apportait pas dans ses moelles, ce bel éphèbe qu'on avait tant aimé, qui conservait comme le parfum, la griserie des caresses ? N'avait-il pas l'épiderme frotté de sa luxure, la bouche encore vernie de ses baisers? Reutler n'osait ni le gronder, ni le regarder, tout en se répétant qu'une précision de fait devenait nécessaire, dût-elle finir par les perdre. C'était, entre eux, comme la surface unie d'un fleuve, noir, transparent, dont le fond pouvait aussi bien se former de vase ou de sable pur, un fleuve dont les deux rives situées à mille lieues l'une de l'autre ne se trouvaient rapprochées que par leur calme, une subite tranquillité de l'eau qu'un seul petit caillou, tombant, riderait de l'un à l'autre bord, pour toujours. Esclaves de leur propres pensées, ils avaient fui la seule chose qui les maintînt hors de ce cercle vicieux, le cercle encore plus vicieux des corvées mondaines. Leur exis-
tence de grands seigneurs libres se changeait en cellule d'anachorète, et ils demeuraient loin des idoles, en présence du seul dieu jaloux de tous les encens. A peine Reutler avait-il esquissé le plan de leur vie d'études que, déjà, Paul, renchérissant sur sa gravité, supprimait les récréations des mâles et, par conséquent, toute hygiène du cerveau. Un soir, en revenant d'une visite au cheflieu, visite ayant duré quelques jours, Paul déclarait de son ton chanteur, s'affïlant sur les nerfs des voisins comme une lame de rasoir :
— Mon cher, grues parisiennes ou oies de bassecour provinciale... ça ne m'amuse plus. Cane m'a d'ailleurs jamais amusé de me flanquer d'inutiles indigestions... Préfère le cheval, décidément. Achète-moi une jument arabe qui ait la crinière en chevelure !...
Et il se mit à faire du cheval, prétextant que sa fatigue serait moindre. Abasourdi, Reutler n'avait rien répondu, saisi de l'âpre joie du règne. Les promenades au Bois recommencèrent, mais plus matinales, plus mystérieuses, dans le profond temple des forêts sauvages où les routes, les vieilles routes allaient en pentes veloutées de mousses. L'aîné ne tolérant plus la paresse, on devait sauter en selle dès l'aube, et il baignait son cadet dans les saines émanations des verdures, le tenait de force sous la pluie odorante des rosées vierges, comme il aurait ondoyé un nouveau-né. Ah! les pentes se trouvaient si douces, autour de Rocheuse, à la fois si douces et si rapides, si veloutées de leurs hypocrisies sensuelles ! Escrime, natation, courses en forêts ou en
plaines, ils ne négligèrent aucun sport et par-dessus tout, c'était la gymnastique intellectuelle, les aveux échangés à travers le symbolisme des actes et des choses, l'exercice fou du trapèze cérébral, tellement à la hauteur d'une sublime institution religieuse, que leur mutuel orgueil, dans le désespoir d'être trop beaux, montait, farouche, prêt à éclater comme un astre en fusion.
Un jour, Paul, ayant devancé son frère sur un chemin fleuri, l'appela pour lui montrer puérilement des violettes. Reutler n'entendit pas. Paul éleva la voix et dit :
— Hadrien?
Reutler ne respirait plus, ne dormait plus. Qu'un objet se brisât à Rocheuse, qu'un coup de cognée retentît parmi les arbres les entourant, il tressaillait, croyant à la fin de leur monde. Il ne pensait pas que cet état de leurs âmes devînt normal, car il connaissait le démon et il guettait sa prochaine colère, qui serait une œuvre de mort selon la logique de ses évolutions passées. Mourir? Pourquoi lui, le plus conscient, ne l'avaitil pas pu lors de ce duel misérable ? Pourquoi l'avait-on ménagé, supposant qu'il était le gardien tout désigné de leur honneur, et pourquoi, aujourd'hui, ce même honneur le retenait-il, silencieux, devant le précipice ?
Durant une de ces longues courses à pied qu'on faisait dans un pays hostile où ils ne connaissaient personne, répondaient du haut de la tête aux rares saluts des paysans, ils s'étaient arrêtés sur le bord d'un autre précipice, moins effrayant car moins fictif. Le sentier, fermé par un
étranglement de roches, surplombait la cascade d'une rivière se volatilisant en vapeurs. Las, ils s'assirent et Reutler eut une angoisse, soudainement tenté par une tentation diabolique, une de ces tentations que rien ne fait plus fortes que la possibilité d'y succomber sans autre témoin que sa conscience. Au-dessus d'eux, un ciel implacablement clair leur brûlait le crâne et à leurs pieds, l'eau chantante, cristalline, hurlait avec des attirances de sirène... mais, une fleur d'edelweiss mettait un sourire un peu rose dans l'ombre du gouffre, et cela fut, cette fleur, comme le subtil épanouissement de leurs appétits de fauves. Paul se glissa jusqu'aux arêtes du rocher, s'agenouilla, se pencha, puis se releva, maussade, toisa Reutler :
— Tu es plus grand que moi ! dit-il énervé.
— Sans doute ! fit Reutler qui demeura immobile.
A voir s'étirer ce corps frêle et gracieux de l'homme-enfant lancé à la conquête d'une fleur, lui, Paul de Fertzen qui possédait les serres de Rocheuse, de magnifiques collections d'orchidées et de roses, Reutler ne put d'abord s'empêcher de sourire. Tout souriant, il songea qu'un geste suffirait à précipiter cette créature trop divinisée, dont il portait le culte comme une lourde croix. Un geste, un simple geste, une légère poussée vers les abîmes. Le corps disparaîtrait, laissant un souvenir pervers, si charmant ! Une issue normale en tous les cas. Il s'attendait bien k ce que le jeune homme lui demandât cette fleur, parce que cela c'était très : héroïne de roman. Reutler ne
bougea pas. Paul allait trépigner, on s'expliquerait et ensuite...
— Pourquoi pas s'y ruer tous les deux, pensait l'aîné conservant son rire tranquille.
Mais Paul ne demanda plus rien. Il se mit à étudier le paysage.
— Très triste, cette vallée boisée ! Un pays morne comme un crmetière. Une seconde d'ennui vaut un siècle, sur ce rond-point où il ne manque, vraiment, que des sergents de ville pour vous indiquer les concessions perpétuelles ! déclara-t-il.
— Très beau, répliqua laconiquement Reutler. Et les deux jeunes gens se regardaient, ne voyant
rien ni du ciel ni de l'eau, rien du décor, pour eux si factice, car il représentait l'éternité en face de leur heure.
— Tu aimes la nature, toi ? railla Paul les yeux mi-clos.
— Je ne contrains personne à l'aimer ! dit Reutler la bouche mordue.
— Il y a des choses qui m'y fascinent, je ne dis pas, encore faut-il qu'elles soient sincèrement inaccessibles.
— Comme les fleurs d'edelweiss ? murmura Reutler sans s'apercevoir qu'il se rapprochait du gouffre.
— Oh ! pour une boutonnière très... rurale, je ne vais pas me casser la figure.
— Tu préfères m'envoyer me casser la mienne, hein, cher petit ?
Paul saisit le bras de son aîné.
— Reutler, dit-il froidement je te défends d'aller la chercher !
Reutler eut un mouvement de folie.
— J'y vais ! cria-t-il, et d'un bond il fut sur l'extrême bord du rocher.
Cela pourrait être simple, maintenant; il simulerait le vertige en étendant le bras, roulerait, s'ensevelirait, et le malheureux, frappé de cette mort horrible qu'il aurait causée, serait guéri, ébloui à jamais, comprendrait toute l'immensité de l'amour, sortirait un homme de l'épreuve... Mais comme Reutler se retournait pour le voir une dernière fois, il aperçut, dans le visage désespéré de son enfant, un masque de vieux, une figure anguleuse crispée, en un rictus infernal et pénible, le rictus de ceux qui vont se survivre et décomposer une passion presque noble en une multiplicité de petits gestes séniles; la face douloureuse de la faiblesse dans le désespoir et les mains nerveuses, les belles fines mains, eurent des torsions sinistres vers lui, le déjà disparu.
Reutler atteignit la plante, la cueillit et remonta de- son abîme à la lumière, essayant de rire.
— Une fois n'est pas coutume ! Je te passe une fleur... pour qu'un jour tu me passes une femme! gronda-t-il en tendant l'edelweiss au jeune homme.
Paul reprit son aplomb, sa froideur correcte, tout en glissant la tige sous le revers de son veston.
— De quelle femme veux-tu parler, mon cher? Tu es lourd d'énigme, aujourd'hui, questionna-t-il, en apparence très indifférent.
— Je m'exaspère de nous voir si sérieux ; Paul, tiens, prends mon bras, car tu es malade... tu as la fièvre depuis cinq minutes, pourquoi le dissimuler? Moi, je crois que j'ai trouvé une idée excellente. Je
202 LES HORS InATURE
pense à me marier... mon petit! donne un conseil, un vrai conseil de frère ?...
Ils descendirent tous les deux, le pas lent, la tête penchée, n'osant même pas se regarder sur l'épaule. Le chemin, en spirale, contournait la colline et on avait l'exquise sensation de s'enfoncer dans une mer verte.
— Jolie solution, fit Paul d'un ton rauque. Estce que tu plaisantes?
— Je suis peu habile à ce genre de plaisanterie, c'est très drôle, en effet, mais j'y pense... quand j'ai le temps! Une baronne de Fertzen à Rocheuse, ou ailleurs, ce serait du trouble... des scènes! On s'ennuie à la campagne, je l'avoue, •
— Ah ! tu veux te marier ! Tu as tellement le désir de te savoir... Pardon, mon cher, mais tu oublies qu'elle m'aimerait!
— C'est la seule chose que je n'oublie pas, ricana Reutler émerveillé de ce cynisme; l'aventure est des plus prévues! Une distraction pour toi et pour moi une certaine tranquillité d'âme. Ensuite, si par impossible la future baronne te résistait...
— Tu la tuerais! conclut ironiquement le cadet. Je te prie, mon grand, de me parler d'autre chose. Tu es inconvenant!
Ils n'échangèrent plus une parole. Reutler savait que, seul, l'exercice d'une passion mauvaise pouvait tirer le monstre de son inertie, et, à tout prendre, ne valait-il pas mieux celle-là?
Un soir, au cours d'une discussion scientifique, la conversation tomba sur les blessures, les opérations chirurgicales. Paul dit :
— Tu as l'annulaire coupé! de quel doigt porteras-tu l'alliance ?
Reutler s'interrompit, frissonnant. Dans son duel avec le slave, il s'était fait mutiler cruellement, cherchant une mort que le prince Stani, un fort galant homme, ne voulait pas du tout lui donner, et un chirurgien, pour éviter de dangereuses complications, avait retranché le doigt, en même temps supprimé la bague de Jane, cette opale sertie dans une chevalière d'or mat que personne ne devait plus souiller de sang. Rentier blêmit.
— Tu as raison ! dit-il, se rappelant l'affreuse minute où l'acier fouillait sa pauvre chair meurtrie, toujours si prompte à se tendre à la souffrance. Je ne peux pas me marier... Je t'ai défendu. Je dois te défendre encore.
— Tu m'as déshonoré! cria le cadet se dressant. Tu m'as enlevé le droit d'être un homme, tu m'as volé à moi-même. Je ne reviendrai jamais à Paris! Je ne serai jamais Français! OJi! je ne veux plus vivre que pour me venger de ta main, j'ai horreur d'elle!
Reutler, n'en pouvant plus, sortit du salon. Il savait si bien de quelles haines se forme l'amour.
Reutler cherchait l'issue et sérieusement il avait eu l'idée d'un mariage, non pour perpétuer sa race, maudite entre toutes, mais pour distraire le tigre, lui jeter, en pâture, un cœur qui serait un peu le sien. Découragé, il pensa que ce supplice ne les séparerait guère, et qu'entre eux, si rapprochés, ils écraseraient bien inutilement une nouvelle victime.
D'attendre une solution fournie par le hasard on
pouvait devenir fous. C'était toujours un espoir.
Jusqu'au moment où l'aîné se persuada que c'était sa faute, la faute du platonisme dont il avait souvent affirmé la vertu surhumaine. Le tigre gagnait du terrain!... Et arrivaient des trêves charmantes, des visions de tendresse infinie, permise, tellement douce qu'on ne soupçonnait pas leur danger, qu'on oubliait tout pour s'identifier à l'unique bonheur de vivre.
... Ils se retrouvaient, cette tranquille nuit d'étoiles, après de longues lectures faites loin l'un de l'autre. Ils s'étaient espéré tout le jour, et au soir, venant se rejoindre dans leur cellule astrale, comme en la plus aimée chapelle de leur église, ils se taisaient, ou ne disaient que la moitié des phrases, s'écoutaient penser, n'osaient pas un geste et devinaient bien qu'ils ne pouvaient plus rien s'apprendre. Des silences coupaient leurs réflexions, comme »avec des lames glaciales d'où dégouttait du sang, tout le sang de leur cœur.
— A quoi attribuer ces phénomènes de télépathie si fréquents chez nous ? questionna Paul.
— Nous sommes frères ! dit l'aîné vivement.
— Reutler, je me tourmente d'une chose... l'idée de ce mariage. Est-ce sérieux ?
Reutler se mit à rire, dans son ombre.
— D'ailleurs tu dois avoir des maîtresses, de ces passions brutales qui ne laissent pas de souvenir ! Je ne puis admettre la chasteté absolue. Réponds donc, continua Paul... s'animant. Un prêtre raté c'est tellement le cousin du diable ! Reutler, je suis curieux, quelquefois, de tes aventures
de séminaire ?... Quel genre de filles as-tu fréquenté ?
— Oh !.. Une maîtresse, une femme ! murmura l'aîné, c'est-à-dire mon inférieure... Toute communion cérébrale exige l'égalité entre les deux communiants. Je n'ai jamais eu de maîtresse, Paul, digne de ce nom.
— Tu me trompes !.. Ah ! nos constantes communions d'idée... elles sont jolies. Tu sais tout ce que j'ai fait depuis ma naissance, moi j'ignore toute ta vie d'adolescent.
— Est-ce que jamais l'expérience de l'un peut servir de morale à l'autre? Eric... mon petit Eric, abandonnons ce sujet.
— Ne me regarde pas de ton regard fixe, Reutler. Je te dois tout, oui, c'est entendu ! Tout, jusqu'à la naissance. Et je te devrai la gloire, car tu me disputeras l'orgueil de mes créations, tu me fais poète et tu n'es pas poète... tu n'es qu'un jongleur ! Je souffre ce soir, comme je n'ai jamais souffert ! Tu as tort, grand tort de me dissimuler des choses...
— Te dissimuler quoi ! Voyons, mon Eric, du calme.
Paul sortait de sa léthargie. Une étrange surexcitation le rendait fou à crier son délire. Il brassait l'atmosphère de petits gestes saccadés et, du ton volontaire d'un être malade, il s'exclama :
— Non ! Il me plaît d'insister. Je me trouve de taille à ouïr l'histoire d'un homme. J'ai vingt ans.
— Je suis heureux, donc, .pas d'histoire, Eric ! soupira Reutler. Du reste je n'ai aucun compte de cœur à te rendre.
— Si je t'en demandais, une fois pour toutes.
— Je passerais outre, mon cher enfant.
— Merci.
Paul bondit hors du divan et fit trois tours dans la chambre, foulant furieusement le tapis, poussant les meubles.
Le tigre était lâché.
Reutler se croisa les bras sans manifester la moindre colère.
— Tu es fourbe ! Tu es très fourbe ! scanda le jeune homme se plantant devant lui, les yeux remplis de phosphore.
Reutler se détourna, fit rouler le télescope vers une autre ouverture du dôme.
— Veux-tu voir Vénus ? proposa-t-il d'un ton ironique. Paris n'est pas si loin !
— Tu m'ennuies avec tes allusions grossières !
Ainsi mis en fureur sans raison, il avait tout l'aspect d'un aliéné. Son teint délicat se plombait, une ride formidable se creusait entre ses yeux hagards, sa charmante physionomie prenait la férocité convenue de ces dieux infernaux de la Grèce qui gardent, au milieu du courroux, une beauté à la fois sinistre et régulière.
— Ah ! c'est moi qui suis grossier ! dit l'aîné, s'efforçant de plaisanter malgré son angoisse. Il faut pour distraire Monsieur que je lui décrive les chairs palpées, jadis, et que j'évoque les parfums des chevelures ? Voyez-vous cela ! (Reutler s'interrompit afin de dévisser un écrou du télescope; puis il ajouta, plus sérieux :) Une envie de faire la noce n'a pas besoin de s'exhaler en insultes ! Veux-tu que nous rentrions à Paris, mon cher
enfant? Le hibou peut changer de ruine... il est préparé aux pires destructions. On ne l'étonné plus.
Reutler leva lentement son front triste, orné réellement, à la façon des hiboux, de deux orbes allongés de fourrure brune, et il eut le courage de sourire.
— Mais tu ne comprends donc rien, balbutia Paul se tordant les mains, je suis jaloux ! Entends-tu ? Jaloux !... C'est inexplicable et pourtant cela est.
— Eric ! Va chercher une lampe, supplia Reutler. Je crois que les esprits des ténèbres sont de mauvais conseillers pour les trop jeunes gens. Fais la lumière, toi qui n'y vois pas la nuit !
— Qu'est-ce que j'ai dit, murmura le cadet comme tombant du haut de son rêve? Corrigemoi, je l'ai mérité ! Veux-tu que je me jette par la fenêtre ? Ah ! donne-moi des coups de poing, ça me fera plaisir, je t'assure !
— Non ! Je veux la lampe, simplement.
— Je ne suis pas digne de toi, sanglota Paul d'une voix de femme navrée.
— Obéis ! Tu dois m'obéir ! Va chercher la lampe ! De la lumière ! De la lumière, lâche créature, sinon... je t'étrangle!
D'un saut, le jeune homme fut près du creuset, alluma une petite lampe de vieux bronze et revint, tout intimidé, dompté pour quelques minutes, malgré son orgueil.
Reutler se tenait debout, les deux mains jointes, voilant son visage. On voyait luire, à l'endroit où manquait l'un de ses doigts, le splendide rayon de
son œil fouilleur de ténèbres. // ne doutait plus et il y avait un tel suprême effort dans son geste de prière, tant de désespérées malédictions, que Paul, à le contempler, demeura saisi d'une frayeur superstitieuse.
— Oh ! mon Reutler ! Avoue-le donc ! Tu me hais ! Nous ne sommes pas des frères, nous ne sommes que des ennemis...
— Oui, répliqua Reutler, je te hais, tu le sais bien... nous devions nous haïr !
— Et voilà le résultat de notre vie si étroite, si miraculeusement intime!...
Le jeune homme, atterré, laissa choir la lampe qui se brisa.
Un singulier phénomène se produisit durant que la très modeste lueur agonisait sur le tapis de leur chambre. Au-dessus des deux frères, la coupole s'illumina d'un fulgurant reflet d'aurore, et les clartés d'étoiles parurent, là-haut, comme une pluie d'argent dans un champ de roses.
Cela se passait depuis quelque temps, mais trop préoccupés d'eux mêmes, ils n'avaient pas encore levé la tête.
Oubliant leur querelle, stupéfaits, les deux jeunes gens se précipitèrent vers le télescope.
— Une comète ? questionna Paul.
— Non ! peut-être une averse d'étoiles filantes répondit Reutler.
Tout demeurait tranquille à travers les airs colorés d'un carmin pâle. On n'apercevait ni météore ni nuage suspect, et toujours clignaient railleurs, les petits yeux doux des planètes.
Il leur était difficile d'examiner la campagne
l'observatoire se trouvant organisé de façon à ce que toutes communications fussent rompues avec la terre, etils pouvaient s'émerveiller de l'apothéose, sans se douter qu'elle jaillît d'une catastrophe. Quelqu'un les tira de leur extase : Jorgon.
— Je me suis permis de déranger ces Messieurs, dit-il, montant du plancher comme un grand spectre, parce qu'on est venu quérir la pompe à arroser les pelouses, et n'ayant pas l'autorisation de la prêter, je voulais l'avis de ces Messieurs !
Jorgon était formaliste.
— Comment, la pompe? fit Paul, sautant des étagères de la bibliothèque sur lesquelles il était en train de grimper.
— Qui veut l'emprunter? demanda Reutler d'une voix sourde.
— Des personnes du village, Monsieur le baron. Voici une petite heure qu'ils regardent brûler leur église, ces gens ! ça leur a pris par une meule qui était contre et paraît que ça gagne leurs maisons.
— Un incendie ! cria Paul.
Jorgon, flegmatique, pliant sa haute taille, ramassait les morceaux de la lampe brisée.
— Que fais-tu là ? dit Reutler impatienté. Redescends tout de suite et donne-leur tout ce qu'ils voudront. Cela presse, le feu !...
— Oui, Monsieur le baron... cela presse... Entre nous, ce sont des chiens, ces gens du village ! On ne voit jamais la couleur de leur parole que lorsqu'ils ont besoin d'un service.
Jorgon réunit les coins de son tablier de toile, comme l'aurait pu faire une bonne femme, tout en se dirigeant du côté de la trappe qui s'ouvrait
dans le plancher. Peu à peu sa stature diminua, sa tête vint au ras du tapis. Là il dit, placidement :
— Ces Messieurs n'ont pas besoin d'une autre lumière?
Paul désigna la coupole resplendissante.
— Tu penses que ça ne suffit pas, espèce de vieux fou !
— Oh ! ça, malheureusement, ça ne durera guère ! jeta Jorgon s'abîmant.
— J'étouffe, ici, moi, fit Paul se tournant vers son aîné. Nous pourrions suivre la pompe, ce serait drôle. Les distractions sont tellement rares !
— J'allais te le proposer, répondit Reutler. Paul se pencha sur la trappe ouverte et cria de
son accent impérieux :
— Jorgon, fais seller nos deux chevaux. Qu'on se dépêche.
Puis il se rapprocha de Reutler et murmura :
— J'éprouverai une joie diabolique à me lancer dans une fournaise, si je savais y oublier l'horrible parole que tu m'as crachée au visage. Moi, je ne te hais pas...
— L'horrible parole !... balbutia Reutler. Ah ! il me semble que nous entrons dans un cauchemar, mon pauvre Eric.
— Ou que nous allons en sortir ! fit Paul, frémissant d'une rage contenue.
Et à leur tour ils redescendirent sur la terre.
— Mon Dieu, s'exclamait Reutler, c'est de la démence! Sortir presque déshabillé! Monter à cheval en costume de flanelle blanche, sans chapeau, sans manteau, avec des souliers de chambre, pas même de cravate au col, et en exhibant une chemise de soie que le vent te plaque à la peau... Eric! Je te dis qu'il faut faire demi-tour. D'abord parce que c'est ridicule, ensuite parce que tu vas t'offrir une fluxion de poitrine... Éric!
— Nous arriverons trop tard! riposta le cadet, dont les jambes nerveuses serraient les flancs de sa jument.
Elle fit un écart énorme, s'encapuchonna, et, toute renâclante, leva la tête à la hauteur de la gorge de son cavalier qui, brutalement, lui scia la bouche.
— Paul, fais attention ! supplia Reutler très inquiet, ta bête a peur... et, tiens, mon cheval aussi !.. S'emballer, en pleine nuit, dans les bois de Rocheuse, ce ne serait pas prudent. Qu'est-ce qu'il y a donc?
Les deux chevaux dansaient sur place, refusant d'avancer. On. était à mi-chemin du village, la route s'enfonçait en spirale claire dans les ombres du bois, et elle paraissait tomber, comme un torrent, au fond d'un gouffre. Vers la droite, un roncier se hérissait de fleurs pâles et d'épines, mais on ne voyait personne le long des fossés.
— Il y a que cette jument devient vicieuse! gronda Paul furieux. Reutler,tu me changeras cette sale bête arabe pour un anglais. J'en ai assez de ces caprices de femme saoule. Elle est dressée par toi, c'est tout dire!
Reutler, le front bas, examinait le roncier.
— Chut! Avant d'injurier les animaux, il faut tâcher de les comprendre, mon petit. Ta bête a peur d'une chose qui n'est pas... naturelle.
Paul se rangea du côté de son aîné, ayant toutes les peines du monde à empêcher la jument de se dérober. Comme il n'avait ni cravache ni éperon, et qu'il tremblait de colère, elle se moquait de lui, soufflait de tous ses naseaux, très heureuse de le sentir en sa puissance de chimère folle.
— Nous arriverons trop tard ! cria Paul. Ah ! pour une fois qu'on se serait amusé ! Je n'ai pas de chance, non!
Il se courba sur l'oreille de sa monture, la mordit, si cruellement qu'elle essaya, hennissante, de l'envoyer rouler n'importe où.
— Leur église brûle! Une belle histoire, murmurait Reutler étudiant l'ombre ; ce leur sera une excellente occasion de la rebâtir et de quêter... C'est gentil, les actes courageux, quand on est moralement très lâche... Eric, il y a certainement quelqu'un dans le roncier... Au contraire, la chose est très naturelle... quelqu'un qui guette ou qui a encore plus peur de nous que nos chevaux n'ont peur de lui... Ah! Eric, qu'est-ce que tu fais?... Misérable! Tu l'as mordue, hein ?
— Je veux passer, rugit Paul! Toi, laisse-moi tranquille, puisque tu me détestes... Est-ce que je
n'ai plus le droit d'aller me jeter dans le feu, maintenant, si ça m'amuse!
Reutler descendit et caressa l'encolure de la jument, la calma, la prit par la figure pour la faire obliquer. Elle passa, tout assouplie, n'osant plus souffler. Elle aimait ce maître qui était un homme.
— Oh ! se lamenta Paul, moi on ne me prend pas par la douceur... moi, on m'aurait cravaché, fouetté, traîné sur le sol!... Moi, on ne daigne pas y mettre tant de gracieuses façons... pourtant, moi, je suis le cadet des de Fertzen, un poète, j'ai du génie et je suis très beau!
— fin effet, avoua Reutler d'un ton qui implo rait, toi tu es beaucoup plus dangereux...
Il repartirent, presque heureux de cette louche réconciliation.
Maintenant ils galopaient côte à côte, Reutler sombre et Paul légèrement fantômal, comme la folle chimère à crinière de soie qui le portait. Paul riait d'un rire muet, se croyait sur le chemin du sabbat et, par instants, crispait avec fièvre ses pieds délicats dans les étriers pour y retenir ses mules, ses mules de boudoir, des chaussures orientales d'un exquis mauvaisgoût, brodées d'or et de fleurs de perles.
La route serpentait aux flancs d'une colline inextricablement boisée, et on ne voyait rien de l'incendie, sauf d'étranges réverbérations nuançant les feuillages d'une clarté sulfureuse, par-dessous. Les oiseaux, réveillés, battaient les branches de leurs ailes et pépiaient, peu certains du plaisir que leur causait ce jour artificiel. Des lièvres traversaient les fourrés, déboulant droit, en flèches lourdes. Les
voix aiguësdes villageoises, qu'on percevait comme de térébrants sons de tlûte, doublaient l'horreur silencieuse qui agitait tous les hôtes de la forêt. Cette nuit-là, il semblait que la nature entière haletât de terreur. Les arbres, dont les rondes frondaisons avaient, vues de haut, des vallonnements pareils à des contours de seins, ondulaient, poussant des soupirs, et, d'écho en écho, la terre trépidait d'un bruit furieux comme un galop d'armée. A chaque tournant du chemin, on pouvait, dans une coulée du roc, lit d'anciens ruisseaux où ne croissaient plus que des fougères, atteindre, du regard, le sommet de la montagne. A ce sommet rayonnait une vieille maison aux murailles épaisses, assise sur de colossales pierres jurassiques, éiigeant un svelte donjon neuf, coiffée d'un casque de verre tout étincelant. On eût dit que le château de Rocheuse brûlait ou s'éclairait pour un bal.
— Entends-tu? fit Paul, les narines palpitantes, croyant humer une odeur de chairs grillées.
On entendait, se rapprochant, les clameurs gutturales des femmes, et, des deux côtés de la route, commençaient à s'échelonner les paysans munis d'ustensiles singuliers. Quelques-uns portaient leur baquet, leur auge à porcs, sur leurs épaules, et l'on ne découvrait plus que leurs jambes, vagues pattes grouillant confusément sous une carapace monstrueuse.
— Tout est anormal, ce soir, songea Reutler.
— Et quand même, cela sent la fête! répliqua Eric. As-tu vu ces bonshommes? On les croirait masqués! Sont-ils assez falots!
— Tu es édifiant! répondit l'aîné, mis en gaîté malgré lui.
— Sainte Vierge! hurlait une paysanne, courant avec une très petite cruche à la main. Ils n'ont déjà point d'eau dans l'endroit!
Une autre ajouta :
— Et la pompe de Villersexel durera près d'une heure à nous venir !
Un nouveau groupe se rangea devant les chevaux.
— Ce sont les Messieurs de Fertzen !... Cest l'église qui brûle !... affirmait-on.
Une bande de gamins déguenillés, dont les sabots faisaient un sec tapage, — un roulement de noix sur des planches, — sortit d'un sentier, s'attelant à un tonneau qui répandait son contenu par une fissure. Ils couraient de plus en plus vite, en laissant derrière eux un ruisseau d'eau glougloutante.
Paul partit d'un franc éclat de rire. Cela sonna, dans les airs embrasés, comme une fanfare d'archange exterminateur.
Reutler s'arrêta net et tendit les bras.
— Tu ne vas pas te tuer, dis ? cria-t-il, vaincu par l'effroi de sa propre conscience.
Reutler savait bien qu'en amour, défendu ou permis, le seul absolu qu'on puisse réaliser c'e^t la mort.
" — Non, mon grand, répondit Paul gouailleur. Je crois que je vais à la noce, voilà tout !.. Tiens ! Ramasse-moi ma mule... elle est tombée là-bas, près de cette touffe d'herbe. Je ne veux même pas qu'il m'en coûte la plus petite parcelle de
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mon bazar oriental. Je serai très digne, très héroïque, très ton frère...
Passivement, Reutler descendit de cheval et alla chercher la mule. EHe brillait comme un bijou, un bijou faux, un atroce objet de luxe perverti. Paul l'attendait.
— Rechausse-moi, fit-il impérieux. Bien ! Ne me serre pas le pied ainsi... la plante des pieds de l'idole, c'est sacré, tu sais, surtout quand l'idole est chatouilleuse. Reutler, ajouta-t-il, si au lieu d'un personnage religieusement fort, tu ne représentais qu'un imbécile dans la comédie de notre existence ? Creuse un peu cette idée, mon grand, toi qui aimes l'analyse !
Et il fila. Reutler, anéanti, le regardait fuir.
— Oh ! pensa-t-il, je n'analyse déjà plus rien, puisque je ne suis pas maître de mes gestes ! Quelle canaille ! Il appelle cela de l'esprit... Pourquoi pas de l'innocence ? Nous sommes perdus !
Mais Reutler n'hésita pas à le suivre, au galop, irrésistiblement.
La principale rue du village, la route départementale, était noire de monde, gens inquiets ou curieux venus de tous les coins du pays. L'église incendiée se dressait sur l'un des premiers contreforts de la colline et dominait une masse de maisons pauvres, en chapeauxde pailles, dont les bords retombaient jusqu'au sol avec des allures piteuses. Elle les dominait de tout l'éblouissement de son étole de flammes, etelle n'avait jamais été plus belle. Son clocher, à pointe obtuse, selon la mode franccomtoise, s'ornait d'une giroyante aigrette d'étincelles, tandis que la sacristie, en arrière, obscurcie
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d'une fumée sombre, prolongeait cette fumée dans les arbres du bois, vaste nuage qui semblait infini comme la nuit elle-même.
Les deux frères sautèrent à terre au milieu d'une cour d'auberge complètement déserte, et durent attacher leurs chevaux le long d'une porte qui béait, laissant s'échapper des moutons qu'on avait parqués là pour le marché du lendemain. Ils s'orientèrent, un moment étourdis, aperçurent leur pompe, des échelles de gymnastes et des arrosoirs que Jorgon, consciencieux, avait entassés dans la carriole de leur jardinier.
— Savent pas s'en servir ! grommela Reutler répondant au regard interrogateur de son cadet.
— Parbleu ! Nous, nous saurons... aide-moi ! Oh ! ces brutes !
Et traînant toute la ferraille, ils repartirent du côté de l'église.
Monsieur Joviot, le maire, un aubergiste, gros homme apoplectique ayant eu la naïve puérilité de ceindre son écharpe, s'épongeait le front devant le désastre et le curé, un être maigre, tout charbonneux sur le fond vermeil des flammes, qui l'invectivait d'une voix sifflante.
— Non ! Je ne vous céderai pas... nous sommes entre les mains de Dieu ! Je lutterai tout seul, s'il le faut. Une église ancienne, remplie de sculptures, ah ! vous ne voudriez pas, Monsieur Joviot?
Le maire jura. Sa blouse bleue, de toile rêche, enflée par un coup de vent, le fit plus phénoménal.
— Vous entendez, vous, Monsieur le curé, au respect que je vous dois, nous ne sommes plus à la messe ici, je vous dis que l'église est fichue et
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que, si ça gagne les granges, faut courir d'abord aux granges. La part du feu, je connais que ça, faut la laisser brûler... votre satanée tonnerre de Dieu d'église !
— Père Mathieu ! cria le curé, se retournant pour pousser un nouveau tonneau, l'eau nous arrive. Hardi ! les enfants. Voici des sceaux, des arrosoirs ! Vous, la mère Augustine passez-moi un drap humide, je vais aller chercher un saint, je leur prêcherai d'exemple, et ils sauront ce que c'est que le devoir !
Avant qu'on pût l'en empêcher, le curé, avec une bravoure vraiment admirable, se précipita dans l'église par le porche qui crachait de la braise, tirait une langue rouge comme une gueule d'hydre. On ne vit bientôt plus que l'extrémité de son linceul, déjà sec, s'étalant en drapeau au fond du cratère.
— Bon Dieu de... Le maire n'acheva pas son ordinaire kyrielle, car quelqu'un lui posa la main sur l'épaule.
Les paysans, les paysannes, aveuglés par la suie tourbillonnante, s'épuisaient à former des chaînes sans cesse rompues, que d'autres ordres dirigeaient vers d'autres points. Un grand gaillard, le forgeron, plus habitué aux rutilances du feu, protégeait dérisoirement la verrière de^ la rosace, en vedette sur une toiture, tenant un paquet de chiffons au bout d'une perche qu'il trempait dans les tonnes pleines, lorsqu'elles passaient à sa portée... Enfin, le prêtre ressortit. Il n'avait plus son drap, sa soutane grésillait mais il tenait ferme, dans ses paumes victorieuses, une abominable
statue représentant saint Joseph, et la face papelarde du bonhomme de plâtre dardait au ciel des yeux ronds. Ce fut une grande joie. Les gamins du catéchisme crièrent : « Vive Monsieur le curé ! » et les hommes, noblement stimulés, se ruèrent sur l'éblouissante chimère dont l'étole d'or grandissait de minutes en minutes.
Durant cet assaut d'enthousiasme, très en arrière de l'église, du plomb fondu, coulant de la sacristie, inondait le toit d'une maison, située en contre-bas de la place
Reutler et Paul se regardèrent.
— Je crois... commença le cadet.
— Absolument ! répondit l'aîné. Et ils se sourirent, s'étant compris.
— Monsieur Joviot, dit Reutler frappant sur l'épaule du maire, nous sommes venus vous offrir nos services, mon frère et moi. Nous suivrions volontiers votre avis : faire la part du feu. Il est plus que temps, vous savez !
Le malheureux leva les bras. C'était bien une autre affaire, maintenant, voici que les étrangers s'en mêlaient. Ces barons du vingt-cinq cent mille diables, que personne ne connaissait ni ne voulait connaître et qui ne faisaient jamais travailler un ouvrier du pays !
— Messieurs, serviteur ! gémit le pauvre homme. On se doit assistance, n'est-ce pas, dans des cas pareils... on est tous des frères ! Que le tonnerre de Dieu extermine le curé! C'est-à-dire... n'est-ce pas Messieurs, vous êtes de mon avis, Monsieur le curé est bien imprudent. Tout de même, sans reproche, on ne vous voit jamais,
c'est gentil d'être descendus de chez vous pour le pauvre monde. Oui, nous sommes dans une fameuse marmelade. Sacré bon sang de Dieu ! Messieurs, je vous remercie, quoi !
Ayant terminé ce discours il montra ses gros poings impuissants à la silhouette du curé qui fumait, comme une cheminée dans le vent, sous les douches administrées par des ouailles complaisantes.
Tout à coup, une voix suraiguë de fille cria au secours, de la lucarne d'un grenier. Le plomb fondu dévorait le toit situé en contre-bas de l'église. Une douzaine de garçons affolés se précipitèrent et, profitant de ce mouvement tournant, Reutler dit, très haut, de son ton bref qui commandait :
— Il faut abandonner l'église, mes amis, et couper ce qui dépasse de la toiture du côté de la sacristie. On n'a presque plus d'eau. Ménagez ce qui vous reste pour vos maisons, en attendant la pompe de Villersexel.
Il disposa les moyens de défense, plaça la pompe de leur jardin dans la direction de la grange et indiqua les échelles.
Le gaillard à la perche cessa d'éponger la verrière. Il sauta. Lui se faisait fort, par la corniche de l'église, encore intacte, d'atteindre la sacristie.
— Il est très bien, ce drôle ! murmura Paul, considérant le forgeron entre ses cils baissés. (Il ajouta, de son accent dédaigneux, en tirant l'échelle à lui :) Dites donc, le grand diable, après moi, hein, et s'il en reste !
Reutler n'eut pas le loisir de risquer une observation. D'un geSe prompt et gracieux, le cadet
lança l'échelle de corde à l'angle de 1 église. Cela passa par-dessus la foule comme la queue d'un cerf-volant, s'abattit où il fallait, sur la corniche, et ce fut assez solide pour supporter une légion. Ebahi, le forgeron examinait ce jeune blondin, en vêtements blancs, qui grimpait. Ce gamin-là tenait une hache plus pesante que toute sa jolie personne de demoiselle, 'et ses pieds étaient pourtant fleuris de roses d'or, ni plus ni moins que ceux de Notre-Dame de Lourdes.
— Je monterais bien, songeait l'ouvrier, flairant les cordes comme un ours en cage flaire la liberté, mais, j'ose pas... mâtin ! On dirait des cheveux! Ça doit être inventé exprès pour lui.
Paul atteignit la corniche. Il s'assit, se remémorant les canapés de Rocheuse, il prit son pied dans sa main, ôta sa mule et visa le forgeron :
— Apporte ! cria-t-il.
Le forgeron monta, vexé, enragé, prêt à le rosser quand il serait là-haut et dompté par sa crânerie. S'il ressemblait à une demoiselle, on ne pouvait pas exiger de lui qu'il en eût la bonne éducation. D'ailleurs, les domestiques du château prétendaient tous que celui-là possédait le vrai caractère français.
La foule reçut la commotion électrique d'une nouvelle foi, lorsqu'elle vit apparaître sur l'église ce bel ange de lumière. Tous les jeunes gens prirent des haches et des marteaux. Dieu lui-même désirait qu'on démolît quelque chose, cette nuit-là !
En bas, Reutler, pâle comme un mort, devenait féroce. 11 sauva la fille appelant au secours, faillit
la battre parce qu'elle continuait à pousser des hurlements aigus. Et il bouscula le curé pour lui expliquer le maniement de la pompe.
— Il faudrait bâillonner tout le monde! tonna-til. On crie beaucoup trop.
— Nous ne faisons pas la guerre ici, Monsieur le baron, répliqua le curé doucereux.
— Ce que c'est que les nobles, se disait le maire jubilant, ça ne peut pas gouverner par la raison, ça veut régner par la force, •
Et en sa qualité de représentant de la raison pure, il faisait plus de bruit que de besogne, selon son habitude.
Rampant le premier devant le forgeron, Paul désignait les coins qu'il fallait abattre, frappait les ardoises, éparpillait les éclats de bois et les étincelles. Ni la fumée ni les flammes ne le préoccu paient... on le regardait d'en bas... Il s'amusait de tout son cœur, il démolissait, effondrait même ce qui n'était pas nécessaire pour la part du feu. Un instant, il donna un coup de coude terrible au forgeron, déplus en plus sous le charme.
— Je te demande pardon, dit-il se retournant, très câlin, ça ne compte pas !
— Oh ! Monsieur Paul-Eric, balbutia le brave homme, vous n'avez pas froid aux yeux, décidément ! Vous êtes né pour être capitaine de pompiers...
— Non, pas moi, mon frère. Il achèterait le matériel, fais-le nommer. Tu dois avoir de l'influence dans le pays. Ce qu'il te bénirait, Reutler... Excellente farce !... je voudrais voir sa tête...
— De l'influence ?... Monsieur, prenez garde, ça
flambe là-dessous... Oui, je crois que oui ! Si ça lui disait... j'aimerais mieux vous... rapport à la France !
— Tu es un imbécile, mon ami !
— Monsieur Paul ! On est des camarades d'une heure? Eh bien, je prends la liberté de vous dire qu'il faut opter \ Ni chair ni poisson, vrai de vrai comme l'église brûle, c'est pas vivre. Faut vous mettre des nôtres !
— Aie! fit Paul, un crochet de couvreur qui m'entre dans la poitrine ! Voilà ma chemise massacrée, un modèle si délicieux ! Dis donc, je suis déjà des vôtres... je suis sale, j'ai l'air d'un ramoneur. Prends ma place ; je ne joue plus, soutiens-moi que je passe !...
Une seconde, le reptile blanc frôla ce grand garçon honnête et tendre, un jeune père de famille qui pensait au petit enfant dans ses langes de flanelle en tenant respectueusement la taille de cette merveille intellectuelle. Une seconde, au milieu d'une atmosphère brûlante, des étincelles voltigeant, d'une odeur sulfureuse et démoniaque, ce ni chair ni poisson, selon l'expression naïve de l'ouvrier, se colla sur sa peau en sueurs, et l'homme eut un frisson, se sentit à la fois charmé et révolté, comme (il l'expliqua plus tard) par le contact d'une belle morte. Ce fut, du moins, ce terme généreux qu'il employa pour définir, vis à vis des autres, sa passagère impression de malaise.
En bas, Reutler échangeait modestement des seaux pleins contre des cruches vides. Après une période d'héroïsmes fous, il revenait, d'instinct, à cette église condamnée, y attendait le Messie, de
temps en temps levait le front tout en renouant la chaîne et tâchant de noyer les décombres.
Là-haut, il aperçut un grand diable noir qui semblait disputer un ange à la gloire du feu. Il se saisit de la première échelle flottante, escalada l'église.
— Eric?
— Reutler?
Le toit de la sacristie s'effondra, les voilant de poussière et de fumée. Il restèrent tous les deux debout, pendant que se sauvait le [forgeron, plus humain, car ce n'était guère la peine de venir respirer des flammes puisqu'on avait terminé sa mission.
Tous les deux, sur la corniche, devant l'abîme des braises, ils se regardèrent effrayés d'autre chose.
— Ah ! les joyeux garçons, s'écria le maire. On croirait qu'ils sont au bord d'une fontaine ! Qui est-ce qui racontait donc que c'étaient des lâches ? Ils ont sauvé le village, Monsieur le curé !
— Pour vous ! ronchonna le curé suffoquant, mais pour moi ils ont tout simplement démoli mon église ! Ce sont des prussiens ! Des vandales !
— ... Veux-tu que nous nous y jetions ensemble? demanda Reutler l'écume aux lèvres. Je ne peux pas mourir seul, tu sais pourquoi. Qui te protégerait contre toi-même, vile créature que tu es! Dis, le veux-tu? C'est l'heure...
— Non ! non ! bégaya Paul horrifié, je ne veux pas mourir encore ! j'ai peur... d'avoir peur... parce que je suis abruti de fatigue. Je crierai, on me sauvera. Et ce sera ignoble. Estropié et défiguré
sûrement! Brûlé vif ! Merci! Pas intéressant, le lendemain... Reutler! Tu es jaloux! Si tu ne le sais pas, moi, je te l'apprends ! Ah ! ce que vous êtes tous des imbéciles!... je te disque tu es jaloux... voilà... nous sommes quittes !
Pour échapper au maître, qu'il devinait prêt à n'importe quel crime, il s'affala, souple couleuvre livide, le long delà corniche; il se fit mince, rampa de nouveau, pris de vertige, alla lui enlacer les genoux, et sa belle tête se fit extatique.
— Oui, je le mérite ! j'ai ton secret ! Ça ne se pardonne pas, ces histoires-là. Mais quand on est réellement fort, il ne faut pas abuser de sa force, ça devient de la faiblesse. Moi, je n'abuserai pas... de ton secret, jeté le jure! Tu resteras l'impossible, puisque ça t'amuse. Et le jour où tu ne pourras plus me regarder en face, nous mourrons tous les deux, chez nous... pas chez les autres... chez nous, avec des poisons, des jolies morts qui ne dérangent rien, afin que le dernier vivant puisse encore adorer le premier parti. Fais-moi grâce, dis, mon grand ! j'ai bien le droit d'avoir du goût ! Oh ! pas comme des pompiers de village, Reutler, mais comme des dieux... comme des dieux !
Et la voix chantante du jeune névrosé expira dans une syncope.
Reutler le ramassa. Il ne trouvait plus ni corps ni âme sous ces loques pâles, à peine du poids d'une fillette. Il gagna les murailles fumantes de la sacristie en le portant, non comme un dieu mais comme un paquet de chiffons, et il lui fît descendre le large escalier de pierres croulantes, la tête en bas, sans trop se soucier de ses cheveux
blonds qui traînaient. Certes, il devenait très inutile de tuer cela, c'était mort depuis longtemps. Ce corps-là, ce n'était plus personne, aucune volonté ne l'habitait plus, sinon le désir d'atteindre à l'idéal du cynisme...
Au fond de la ruelle blanchie par les clartés, un petit âne, attelé entre les énormes brancards d'une charrette chargée de tout le mobilier d'une maison, demeurait écrasé sous le fardeau, s'étranglait à tirer sur son collier de misère. On l'avait oublié. Le dos tourné aux flammes, ne voyant pas plus loin que l'ombre démesurée de ses oreilles, il lui venait quelquefois l'idée absurde de braire, ce qui augmentait le tapage universel et l'étranglait bien davantage.
Reutler déposa Paul, ranimé, sur un monceau de ruines pour aller détacher le petit âne.
— Comme je voudrais être bon ! sanglota le cadet, courant se jeter dans les bras de Reutler.
— Mon frère ! mon frère chéri ! soupira l'aîné, vaincu par cette réaction nerveuse qui lui sembla de l'émotion.
Et il s'oublia jusqu'à lui donner des conseils, de son ton sourd de philosophe qui admet tout, même la naïveté des caresses.
— Pour être bon, apprends d'abord à être indifférent. Les enthousiastes perdent le monde parce qu'ils ne savent ce qu'ils font. Oui, mon bienaimé, je suis jaloux de notre honneur, et je pense avoir la force... de rester un imbécile, en attendant la mort des dieux !...
Furtivement, ils reprirent leurs chevaux dans la cour de l'auberge. Au milieu du tumulte des
gens qui voulaient boire, déjà très ivres de leur triomphe, ils s'éclipsèrent, s'évanouirent, chimères ardentes, qu'on ne peut, tant leur vol est capricieux, ni remercier, ni maudire.
— Je suis convaincu, murmurait Reutler dont la fière tête, si haut, dans le ciel, semblait s'auréoler de toutes les étoiles de cette étrange nuit, que l'on peut ce que l'on veut. La boue n'existe que pour ceux qui tiennent absolument à se salir. La boue n'est pas à l'état ambiant, nous la faisons. Il y a la terre et l'eau ; pour les avilir l'une et l'autre, il faut que nous marchions... (Il éleva un peu la voix.) Non ! Je n'entends pas l'amour comme un vice, mais bien comme une religion, la Religion. Et songe, mon fils, qu'il est presque nécessaire d'être damné pour entrer dans mon temple ! Ah ! jamais personne n'a compris Satan. Ses disciples lui sont toujours trop inférieurs... Il est une tristesse faite de toutes les rancœurs et de tous les souvenirs du péché. Je porte en moi ce démon, il devient ma légende. Pour définir mon esprit du mal, je voudrais peindre un homme triste que les larmes des autres ne peuvent consoler, car il est douloureux, lui, de toutes les larmes qu'il ne pleure pas... Dieu ou diable? Quelles inutiles pa-
rôles, quand on réfléchit qu'on porte tout en soi comme en un tabernacle dont seul on a la clé. Certes, je ne suis pas infaillible, mais j'ai si belle volonté de l'être que je le suis déjà. J'ai fait de la nature le décor de ma volonté et je suis hors d'elle, au-dessus, désormais, comme celui qui la peut changer selon ses visions, la rendre l'artifice. Elle peut me tendre des pièges, je ne la crains plus, elle est tellement pareille et a tellement les mêmes buts sous ses multiples aspects d'ensorceleuse !... Le pied de mon frère s'il se change en le pied d'une courtisane quelconque n'est pas, vraiment, un instrument digne de ma perdition. Je n'aime pas les filles, je n'aime pas les femmes, j'aime encore moins leur simulacre. Je ne transige en aucune manière avec ma conscience, car je suis trop conscient de mon crime... ou de ma vertu ! Rien ne me prouve encore que je ne suis pas supérieur à tous, puisqueje suis seul. ..Eric? Où es-tu?.. .Ah! Là, près de moi! Ton cheval me devance un peu... on dirait, dans la nuit, que sa clarté pâle est le rayonnement projeté par le souffle exaspéré du mien. Je ne sais pourquoi nos chevaux tremblent ainsi sur cette route?... Eric,, laisse-moi penser vers toi. Je te révèle ces choses sans les unir par -les équivoques incidentes d'usage, parce que je suis trop lourd de tout le poids de ma force pour jouer légèrement avec ma passion, je ne saurais plaisanter comme toi et j'ai assez de toutes tes comédies. Je serais ridicule de fécouter en me dissimulant davantage. Eric, écoute bien ceci, à ton tour : Je t'aime. Il ne faut plus jouer sur les mots... et encore moins avec les gestes. Pourtant, mon secret n'est pas le tien. Il
est toujours mon secret. Dans cet aveu tu ne peux plus saisir, malgré ta grande lucidité d'intellectuel, ton esprit de ruses et de si belles perfidies, qu'une idée folle... ou une honte. C'est là mon triomphe. Je suis déjà parti, toi, tu arrives. Nous ne nous retrouverons jamais ! En l'espace de presque dix années de torture et de désespoir sans nom humain, j'ai eu un éblouissement et j'ai cru que nous étions perdus, mais l'habitude de la volonté, un exercice de mâle s'il en fût, ne se perd pas si vite. Elle veille et nous ressaisit au bord des précipices, comme la mère qui reprend son enfant. Ma volonté m'a si bien enveloppé, depuis des années, qu'elle me paralyse malgré moi. Et c'est le miracle accompli au moment du doute !... En vérité, le feu purifie tout, ce n'est plus un vain symbole !...Nous sortons d'une épreuve un peu plus nets que quand nous y sommes entrés. Je dis nous parce que tu es mon corps, et que je sais ton âme! (Il ajouta, ricanant doucement :) Ce qui t'explique, cher, que tu pourrais bien être un corps sans âme. Pourquoi, petit haillon blanc, faut-il que je t'aime, c'est la chose cachée, l'unique chose dont je ne peux ni ne veux m'occuper, pas plus que le savant très raisonnable ne recherche les raisons du commencement du monde, les bases de la terre. Mais, je me soucie de la fin : je veux me demeurer fidèle 7 je ne puis pas me tromper. Est-ce mon atavisme, est-ce mon cerveau, saoul de sang par mon père et ta mère, est-ce le premier bercement corrupteur des prières catholiques, est-ce enfin ta très réelle beauté qui me versèrent ce poison, me communiquèrent la folie du désespoir avant la lettre, me
donnèrent cette passion faite d'extase et de renoncement... Je ne sais ! Puisqu'il me fout la subir, qu'importe ! Tous les jours je me rends compte que tu es indigne de moi, et tous les jours je t'aime un peu plus. Oh ! Eric ! Où vas-tu t'enquérir de volupté ! Ma folie m'enivre d'un vin si sincèrement pur qu'il ne faut pas s'étonner de me voir chanceler malgré ma force. Ce qui peut me faire peur, ce n'est pas ma propre image que je regarde quelquefois dans tes yeux. Rien ne me semble plus normal et plus naturel que ma pensée vers toi. Jusqu'ici je me suis tu, non par pudeur, mais parce que je ne tiens nullement à être deux; et si je parle, c'est pour t'éviter des méprises regrettables. Que ma vie intime soit chaste ou ne le soit pas, cela doit te demeurer indifférent comme à moi-même. A cette heure mystérieuse d'une nuit qui m'a failli brûler jusqu'aux moelles, je suis tellement seul en face de moi que je ne te redoute point. J'ignore si tu rougis — cela serait étonnant — ou si tu as la grimace sournoise que tu me faisais, tantôt, quand je tenais ton pied souple dans mes deux mains !... A propos: tu as fini par les égarer pour de bon, tes fameuses mules brodées de perles? Elles sont restées dans le feu et elles le méritaient, tu en conviendras. Mais tu dois avoir froid, ma princesse, cela me tourmente? Réponds? Tu as froid? Allons bon! Tu pleures? Quelle rage d'exaspération ! Je ne te dis rien que de fort simple. Que ne compliquerais-tu pas, toi, avec tes nerfs à fleur de peau ! Ne pleure donc pas ainsi ! Les larmes sont plus malsaines que le rire... toutes les jolies faiblesses de femmes sont malsaines !
Qu'est-ce que tu as sucé avec le lait de ta nourrice,, cher garçon détraqué ? Oh ! petit Eric, te rappellestu quand tu pleurais, tout enfant, des heures entières, sans motif, me répétant que tu avais du chagrin à te voir pleurer ? Et tu te mettais devant les glaces pour te mieux désoler à t'enlaidir. Le drôle de petit être que tu étais, si svelte, si pâle, éclairé de deux yeux aux lumières vacillantes, de prunelles s'ovalisant, se rétrécissant ou s'élargissant tout à coup comme des prunelles de félins, buvant le jour pour le rendre en phosphore, tes prunelles, ces deux flammes bleues, ou droites dans le vent de la fureur, ou couchées sous la brise d'une affection éternelle qui durait, généralement, vingt minutes ! Ah ! Femme ! Femme exquise et que je déteste ! Car, Eric, ce n'est pas la femme que je cherche en toi. Ma passion n'a rien de maladif, elle ne désire pas. Elle veut, donc, elle obtient. Je t'ai tout entier en moi-même ! Je t'emporte oùquej'aille, et en te suivant c'est moi que je suis. Je te tiens si bien que, quand, par hasard, je rechausse ton pied de fille nerveuse, j'ai peur de lui comme d'une bête que je n'ai jamais aperçue ! Est-ce que je regarde mon pied, moi? ce sont là des jeux de petit idiot! J'ai ma raison ! je t'ai vu dans toutes les attitudes, disons: dans toutes les prostrations. Témoin très tranquille, j'ai assisté à toutes tes bonnes parties de collégien ou d'homme. Je dois même ajouter que grâce à tes complaisances singulières, je t'ai vu beaucoup plus que je n'aurais dû te voir... pour ton repos. Tu vas comprendre, cher enfant ! Par extraordinaire, mes troubles... cérébraux ne sont pas les mêmes que les tiens... Tu n'es pas un vrai...
hors nature, toi ! Je l'avoue naïvement : l'expression la plus haute de ma sensualité, c'est la mort. Un désir qui ne se dilue pas en une infinité de très petites caresses mièvres. Il va droit, celui-là, et réalise pour toujours. Toi, c'est la souffrance, la fièvre, tous les impossibles à demi tentés. Tu es donc à ma merci, ou, si tu le préfères, àla tienne. Réfléchis un instant! Quelle réalisation de l'impossible penses-tu m'offrir qui vaille celle que je porte en mon cœur? Je suis, et tu es par moi; le jour où tu veux être autre que mon frère, tu ne peux plus exister. Ah ! je t'aime assez pour ne te pas vouloir humilier perpétuellement. Quand je sentirai que mon exemple te désespère trop, que tu t'ennuies de t'entendre toi-même m'appeler : le juste... je m'en irai... et tu sais ce que cela signifie. J'aurai le courage de t'avouer que je souffre de tes souffrances par une sorte de réfraction nerveuse qui n'est pas ta spéciale maladie de nerfs, mais surtout une pitié pour ma chair et mon sang que tu gardes si mal. Moi, qui avais fait un tel rêve d'union par la force! Et puis, quoi? Je t'aime comme tu es. Je mécontenterai d'aller plus haut si tu vas plus loin. Tu le vois! Je te livre très loyalement le programme de nos fêtes galantes ! Tu as la prétention d'abuser de mon secret, je me refuse au chantage intellectuel car ce n'est plus un secret. Non seulement j'avoue, mais je m'en vante. Et voici dix ans que cela dure... ah !... tu es bien en retard avec moi ! Tu te crois en présence d'un monstre, tu te trouves simplement devant un homme vertueux qui t'explique, analyse, pour employer ton expression, la matérialité de sa vertu.
Toutes les passions respectables sont des passions, c'est-à-dire faites de l'amour unique ou à son reflet. Amour de la mère pour l'enfant, amour de l'époux, amour de l'épouse, amour du frère pour son frère, si tous ces amours sont dignes de ce nom, ils n'ont rien à voir avec les sentiments normaux. Il n'y a pas d'affection sainte ni sacrée, il n'y a que l'amour, et plus il est fou plus il a la chance d'être réel. Si j'aimais un animal, j'en ferais un être à mon image et j'essayerais de lui communiquer ma divinité... Il ne s'en suit pas, cependant, que l'on soit forcé de... coucher ensemble, la mère avec l'enfant et... l'époux avec Tépouse !... Bon pour les gens normaux, c'est-àdire pas sains. Vous êtes si pauvres, tous, en volontés morales ou physiques ! Il ne s'agit pas du divin Platon qui radotait et le plus consciencieusement du monde. Quand on est sain, c'est-à-dire proche de la divinité, la sensualité portée à son paroxysme n'est qu'une fonction involontaire, un acte en dehors de soi qui n'a pas besoin d'adjuvant ! Grave ceci dans ta mémoire, Eric ! Un être qui va chercher son voisin ou qui se surexcite en état d'amour est un impuissant. Vos spasmes sont des leurres, puisqu'ils ne durent que le temps d'un spasme... Ne m'interromps pas! Je devine ce que tu vas dire : Je suis la stérilité et la mort ! Au moins, suis-je conscient. Vous, vous faites pis que d'être stériles. Vous créez de la stérilité et de la mort, quelquefois, très inconsciemment. C'est abominable ! Ah ! moi je suis heureux de ma souffrance comme vous êtes à peine heureux de vivre ! Je suis l'absolu, je suis peut-être aussi l'orgueil, je
ne sache pas qu'on fasse des dieux sans orgueil. Maintenant, je n'ouvre pas mon temple aux vulgaires et je ne fonde pas de religion dans laquelle je fais payer les trônes selon les catégories de rois: je suis seul, et cela suffit pour n'être ni ridicule ni redoutable. D'ailleurs, je ne comprends pas qu'un dieu puisse s'ennuyer d'être seul ; il a fallu la bêtise profonde des chrétiens pour inventer cette grotesque histoire. Etant dieu, on est tout et on n'a besoin de- personne!... (Il y eut un moment de silence. Reutler ajouta d'un ton plus sourd:) Mon petit Eric! Je me tourmente de tes pieds nus! Est-ce que tu n'as pas froid, dis ?
Et Reutler se pencha sur l'encolure de son cheval pour essayer de consoler le jeune homme.
Eric pleurait, sa belle tête blonde enfouie dans ses paumes. Il avait lâché les rênes de sa monture et suffoquait. Le poète se réveillait chez lui et faisait taire le libertin. Il n'avait vraiment plus envie de rire ou de torturer. On était deux frères, deux monstres,.un, sur les deux, devenait plus beau que l'autre, plus beau que nature et, chose inadmissible, ce n'était pas lui. Très féroce, le grand, mais si bon, si adorable en ses candeurs sinistres.
— Non, je n'ai pas froid aux pieds, bégaya-t-il s'essuyant les yeux d'un geste découragé, mon cœur tremble, voilà tout.
— Douche salutaire, Monsieur de Fertzen, je vous assure qu'il était temps, pour vous qui ne voyez pas de différence entre un incendie et une noce! Vous preniez feu... sans le savoir, j'imagine. Excusez-moi de ma vivacité à remettre les choses au point. Je ne pouvais pas demeurer lâche devant
tant de courage inutile ! (Et il rit tendrement.) Cette écorchure à la poitrine, tu es bien sûr que ce n'est rien, mon fils? Le jeune homme haussa les épaules.
— Il serait, en effet, plus miséricordieux de m'achever!.. Reutler, mon cher aîné, quelle morale que la vôtre! Vous m'aimez beaucoup trop. Dispensez-moi de vos pitiés, je vous prie. Vous tenez au rôle sympathique, gardez-le mais ne m'agacez pas de vos petits soins... ou je vous flanque des gifles.
— Est-ce que nous n'allons plus nous tutoyer, mon Eric... Je crois, franchement, que je préférerais les gifles. Regarde-moi un peu en face. Tiens, ici, on est hors du. fourré, on a une si belle étendue de ciel. Moi, je respire comme sur une barque en plein océan. Je n'ai plus ni secret ni frisson d'épouvante... 11 n'existe plus rien de mon passé louche et de mes terreurs mystérieuses. Mon cœur est libre... Je veux que tu sois heureux! Nous rentrerons dès demain dans les villes, nous irons où tu voudras, nous serons français, prussiens, byzantins... même amoureux de toutes les femmes. La campagne ne nous est pas douce, sauvons-nous. Je médite la gloire... un joujou que je vais l'installer là-bas à Paris et pas banal, pas celui qu'on achète, je te forcerai bien à t'intéresser à quelque chose. Réponds... Je t'aime. Est-ce que ce mot ne promet pas l'empire... sur les terres de Rocheuse comme dans les rues de Byzance? Donne-moi tes ordres!
Ils étaient arrivés devant le roncier fleuri de fleurs pâles, au carrefour des chemins du bois, d'où l'on
pouvait voir le château de Rocheuse perché là-haut comme un nid d'oiseaux méchants.
Les chevaux, qui dansaient depuis quelques minutes, se dérobèrent subitement, en un double écart, et Paul, debout, pieds nus sur ses étriers faillit perdre l'équilibre.
— J'ordonne, dit-il de son ton sec où revenait toutle dandysme de sa perversion, quetu me passes un revolver pour tuer cette sale bête! La voilà qui a peur des églantines, maintenant! Je veux bien crever de désespoir un jour; avant, j'ai la fantaisie de crever mon cheval. Il est gentil, ton dressage!.. Aussi vicieuse que les blagues de Platon !
— Eric, pria Reutler effrayé, je ne veux pas que tu la brutalises. Il y a ici quelque chose d'insolhe. C'est la deuxième fois que cela se produit à la même place. Permets-moi de descendre et d'aller voir. Tiens, prends mes rênes! C'est du côté du roncier. Je jure de t'obeir s'il n'y a rien.
— Dépêche-toi ! Tu aimes trop les animaux ! Vrai ! Çam'amuseraitdete faire massacrer cette mauvaise tête-là!
— Je suis sûr que la tienne a tort, mon cher petit, et à jurer je ne m'engage pas énormément.
Droit, dédaigneux, Paul-Eric de Fertzen se tenait tout livide dans ses vêtements, lacérés, maculés, comme un jeune prince déchu que son peuple vient de traîner par la voie ignominieuse, mais il gardait sa beauté d'archange et la stoïque cruauté de ceuxqui se sentent encore capables de conquête. Reutler avait parlé, cette étrange nuit de printemps, et c'était i'irrépanable. Il ne pouvait plus fuir. On verrait bien lequel serait plus lâche, un jour, de
celui qui criait son orgueil comme un amour ou de celui qui criait son amour comme un orgueil. Cela finirait mal, mais cela finirait.
Impassible, sur les voltes enragées des deux chevaux, il attendit.
Reutler sauta le fossé.
A ce moment, un soupir monta du fond des bois obscurs, comme l'expiration de la tristesse muette de la nature endeuillée protestant contre leurs blasphèmes. Un soupir venu de loin, ou de près, une plainte de créature affreusement lasse. Reutler fit le tour du roncier. Il ne vit rien, c'est-àdire pas d'être vivant, seulement une fleur plus large qui se tendait vers les étoiles et imitait un visage humain.
— Ah! mon Dieu! cria-t-il stupéfait. Une femme morte, dans les ronces! Elle est prise par ses cheveux... non, non., elle n'est pas morte, ses yeux se ferment... Qu'est-ce que vous faites là, vous? et pourquoi êtes-vous à genoux?
Paul lâcha les chevaux et accourut, fort intrigué. Il sauta le fossé, pendant que les bêtes, laissées libres, prenaient le chemin de l'écurie, ventre à terre.
— Nous voilà bien, mon grand, fit Paul éclatant de rire! Une demi-heure de marche en montant toujours et je suis éreinté! Je propose de demander l'hospitalité à Madame.
Il fouilla ses poches, retrouva des cigares et en alluma un pour éclairer un peu la situation.
.La femme était une jeune fille de l'âge de Paul, à peine ; elle paraissait petite, chétive, se repliait sur elle-même, la figure tendue, les cheveux, des nattes
lourdes, accrochés aux branches du roncier. Elle avait dû se faire prisonnière des épines comme une biche se fait saisir au collet. Poursuivie par on ne savait quel danger, en franchissant le fossé d'un bond, elle était tombée là, sa pauvre tête à la merci des doigts crochus de l'églantier, tiraillée, écartelée en d'intolérable douleur. Depuis que les chevaux avaient, la première fois, flairé sa présence, elle endurait, ce supplice, et elle l'aurait, probablement, enduré toute la nuit sans les merveilleuses divinations de Reutler.
— Pourquoi n'appeliez-vous pas ? demanda celui-ci essayant de dégager la malheureuse.
— Elle est drôle, cette petite, déclara Paul, allumant une à une toutes ses allumettes, car il n'y voyait pas la nuit comme son aîné.
Reutler s'efforçait de débrouiller ce paquet de fils noirs et tout semblait s'embrouiller de plus en plus.
— Tu es impayable, mon grand, tu vas me faire coucher ici ! Tiens ! Je retrouve par hasard mon onglier, voilà des ciseaux, coupe. Ça repousse les cheveux de femme, tu sais ! Crois-en ma vieille expérience.
On vit la face- pâle rougir et les yeux s'illuminèrent, très fous de peur.
— Ne craignez rien, dit affectueusement Reutler, je vais couper... les ronces, au lieu de vos cheveux ; mon frère plaisante.
Les yeux se refermèrent. Couper les ronces fut une opération très longue. Avec ces ciseaux minuscules on entamait difficilement le bois et les épines. Paul s'exaspéra.
— Tu es absurde ! Quels soins ! C'est attendrissant, ma parole d'honneur ! Ellev aurait été bien mieux avec des cheveux courts ! Dis donc, petite, est-ce que tu es muette ?
— Voyons, Eric, gronda l'aîné, elle est muette comme toutes les paysannes devant deux Messieurs. Ne l'intimide pas davantage, elle souffre, cette enfant. Mais pourquoi ne pas nous avoir appelés quand nous sommes passés-. Que diable, on vous sauvait tout de suite. Là ! c'est fini. Où alliez-vous ? D'où veniez-vous ? Demeurez-vous loin ?
La petite paysanne ne répondit pas et retomba par terre, inerte.
— Elle est blessée peut-être. On ne peut pas la laisser là, dit Reutler perplexe.
— L'emporter, c'est dangereux car elle traîne, derrière elle, un joli fagot. On se piquerait. Méfietoi, mon grand !
— Et Jorgon qui doit nous attendre, affolé par la rentrée des deux chevaux sans maître.
— Il est écrit que je marcherai pieds nus, soupira Paul qui eut un mouvement de colère à voir Reutler emporter résolument la fille.
— Et moi ? cria-t-il.
Reutler détourna la tête.
— Toi, tu es un homme ! Tu n'as qu'à choisir le milieu de la route, un peu de poussière ne te meurtrira pas les plantes, espèce de chatouilleux.
Paul eut un effrayant regard de haine pour la petite blessée.
Ils marchèrent un quart d'heure, silencieux, et au détour du chemin, ils aperçurent Jorgon se pré-
cipitant, l'air bouleversé, poussant des appels rauques.
Paul grommela :
— Délicieux ! Jorgon a un transport au cerveau... et toi tu t'encanailles. Cette nuit est des plus intéressantes... Pas même l'idée de nous chercher en voiture ! Vous êtes tous fous !
Jorgon, en présence du groupe, reprit tout son habituel sang-froid.
— Messieurs, je trouvais que vous tardiez ! Donnez-moi donc cette personne.
Jorgon ne questionnait jamais en dehors du service.
Brusquement, la petite blessée se réveilla et se cramponna au cou de Reutler.
— Je ne veux pas qu'il me touche ! hurla-t-elle d'un accent désespéré.
— Eh ! fit Paul, je te croyais plus morte, la belle ! Je t'en prie, Reutler, flanque-la-moi dans les bras de Jorgon, il serait de mauvais goût d'insister. Jorgon... emporte cet animal sauvage et fais-toi mordre à la place de mon frère.
Jorgon, docile, s'avança, mais la jeune fille se cacha le visage.
— Monsieur! j'ai peur, dit-elle à l'oreille de Reutler qui la sentit frémir toute... J'ai bien peur ! Estce que c'est... un gendarme} Comme il est grand!
Reutler se mit à rire de bon cœur.
— Non, ce n'est pas un gendarme, c'est mon domestique, un vieux très doux pour les enfants. Allez avec lui. Là-haut, nous vous soignerons, vous boirez du vin très chaud et on vous ramènera chez vos parents, si vous en avez. Je com-
mence à croire que c'est l'incendie qui vous a tourné la tête. Vous avez eu peur des flammes... vous vous êtes échappée du village ?
— Je n'ai pas peur du feu, répliqua-t-elle se raidissant. Puis elle jeta un cri suraigu et retomba, comme expirante, sur l'épaule de Jorgon.
— Va vite ! ordonna Reutler.
— Tu es ridicule ! déclara Paul furieux. Cette petite est infestée de vermine, peut-être. Elle t'aura gratifié de quelques poux... et moi d'un rhume de cerveau. Elle est fort laide, par-dessus le marché. Une aventure déplorable.
Il prit le bras de son aîné, ajouta, moqueur :
— La connaîtrais-tu ? Ta dignité se promène-telle quelquefois chez les gardeuses de dindons ?
— Je n'ai jamais rencontré cette femme, répondit Reutler d'une voix absorbée. C'est-à-dire, je l'ai vue ou j'ai cru voir ses yeux, déjà, étant enfant. C'est un souvenir très confus, une sorte de rêve pénible qui me reste d'une époque fiévreuse... Je te le répète : un rêve, puisqu'elle est toute jeune.
Et de nouveau, silencieux, les deux frères pressèrent le pas.
Sur une esplanade dallée, le château de Rocheuse, éclairé par les lanternes de tous les domestiques s'agitant à l'arrivée des maîtres, donnait l'impression d'une grande cage de verre. Au sud, une terrasse vitrée, qu'on découvrait durant la belle saison, était remplie de rosiers rares, et leur feuillage, aux lumières, prenait des tons d'émeraude. Ses murailles grises, trouées de grandes baies formées de superbes glaces sans tain, semblaient transparentes. Au nord, une tourelle en-
guirlandée de lierre luisait comme un léger ballon vénitien, et sur le donjon, le casque de cristal de' l'observatoire reflétait les douces étoiles, trop haut, lui, pour se laisser atteindre par des lueurs terrestres. Autour de la vieille maison, que les goûts dispendieux du cadet des de Fertzen avaient su rendre fragile, des pelouses croulaient, de pente en pente, jusqu'aux premiers arbres du bois, son parc naturel, comme un soyeux tapis vert étalé suides marches immenses. Des balustrades de pierres blanches ceinturaient ses pelouses et découpaient dans le ciel un ruban pur que des urnes, aux aigrettes de plantes frêlement fleuries, relevaient d'agrafes précieuses. Une cascade mince, fine gerbe de verre filé, tombait toute droite d'un rocher dans les pelouses. Au désespoir de Paul, elle tarissait dès les violentes chaleurs de juin.
Les domestiques s'ébahirent en voyant rentrer les propriétaires de Rocheuse si déguenillés.
Reutler sourit de leurs physionomies contrites.
Paul se fâcha.
— Un bain, Jorgon, cria-t-il, et suis-moi pour m'habiller. Reutler a ramené une femme... donc, je soupe. On a compris, n'est-ce pas?
Reutler fronça les sourcils. Il était déjà trop tard pour protester, car tout le monde s'empressait du côté du plus jeune maître. On savait si bien qu'il gouvernait l'autre.
— Où est la petite paysanne ? questionna-t-il évasivement.
Jorgon répondit, le ton froid :
— Je l'ai posée sur le canapé du salon. Elle
griffe, elle mord. Une demoiselle pas commode. J'en avertis Monsieur.
Et il s'éclipsa.
Reutler pensa que, décidément, le respect diminuait à Rocheuse.
Il entra dans le salon.
— Cette petite, scandait Paul rageur, tout en éclaboussant Jorgon de l'eau parfumée de son bain, cette petite malpropre qu'il a rapportée comme un ostensoir! Entends-tu? depuis la mi-côte! Non, c'est trop bête ! Moi, je crève de fatigue, de faim, de soif, j'ai failli brûler, j'ai démoli une toiture, j'ai la poitrine en sang, j'ai marché pieds nus, et il ne s'occupe pas plus de son frère que de mes pantoufles qui sont restées dans le feu ! Il faut qu'il sauve des gens, lui. C'est une habitude !... Et le voilà qui s'enferme avec elle... Ah! ce que tu m'agaces ! Tu as les doigts d'un gourd ! Dépêchetoi ! Oui, ça me remettra de souper. Là, maintenant, mon veston gris clair... et puis cherchemoi une chemise havane, et puis des souliers... ceux chamois, aux coutures de soie crème... Jorgon, si tu as envie de dormir à une heure du matin, il faudrait le dire. Est-ce que tu es fou, toi aussi ? Jorgon ! Ce n'est pas celle-ci, une ha-va-ne. Je suis furieux, Jorgon !
— Voyons, Monsieur Paul, philosophait le bonhomme, il ne va pas vous la prendre bien sûr ! Il ne vous a jamais disputé une femme... et si vous saviez, au juste, le joli bijou que c'est ! Drôle de caprice que vous avez là, Monsieur Paul, une personne du pays des loups...
— Elle est affreuse ! cria Paul oubliant toute prudence.
Jorgon demeura la bouche ouverte.
— Je veux dire, mon bon Jorgon, ajouta-t-il l'œil sombre, qu'elle me plaît comme elle est... et je ne veux pas que Reutler me la chiffonne.
— Sans vous commander, Monsieur Paul, vous êtes jaloux pour un triste morceau. Enfin, ça vous changera des Parisiennes.
— Je ne suis pas jaloux !... Ah ! j'ai la tête perdue!... Il dit qu'il l'a déjà vue en songe. Oui, ses yeux! Jorgon, tu me fais délirer avec tes maladresses ! Non, pas de cravate, je n'ai pas le temps ! Va me chercher Reutler... je lui défends de rester en bas... Vois-tu, Jorgon, il est trop mystérieux; chez lui ça doit se passer sans aucune cérémonie. J'ai le cœur qui brûle, Jorgon.
— Monsieur Paul, après avoir eu chaud, vous habiller comme ça encore tout mouille, puis vouloir... batifoler... vous allez tout uniment prendre du mal...
Paul se tordit les bras.
— Ah ! que je suis malheureux, Jorgon ! Je vis entouré d'imbéciles ! Personne ne m'aime... Toi non plus ! (Et il se renversait en arrière sur son vieux valet de chambre.) N'est-ce pas, pourtant, que je lui ressemble à ma mère ? Dis ? J'ai besoin, moi, qu'on me répète que je suis très beau !
— Sans vous mentir, Monsieur Paul, bégaya le pauvre homme tout attendri, vous êtes son portrait vivant, à part qu'elle était plus sérieuse, la Chère dame !
— Va me chercher Reutler, Jorgon !... Il n'y a rien de plus sérieux que la mort !
Reutler montait. Son pas lent, s'arrêta, hésita, sur le seuil du cabinet de toilette, pendant que Jorgon, discrètement, se retirait.
— Eric, dit l'aîné, très grave, cette enfant a des crises de terreur folle. Je te prie de ne pas la tourmenter. Je ne peux obtenir d'elle ni l'adresse de ses parents, ni le motif de sa chute dans les ronces; mais elle m'intéresse, je voudrais bien éclaircir son histoire. Tu ne tiens pas à souper devant elle, j'imagine ?
Paul bondit et lui saisit les poignets.
— Elle te plaît, n'est-ce pas ? Puisque tu l'as vue en songe?... Moi, je la veux. Tu n'as plus le droit de me donner des ordres, c'est moi qui commande, ici. Tu l'as déclaré toi-même. J'en ferai ce que je voudrai ! Ah ! tu ménages la chevelure des femmes, des petites mendiantes, et tu brises mes ciseaux à ongles en leur honneur? Monsieur mon frère est très chaste... oui, parce qu'il ne fréquente pas chez les filles élégantes... il lui faut des maritornes! Joli, le goût et... simplificateur donc ! Je te crois ! Pas d'intrigue ni de liaisons connues ! Et j'ai marché dans la poussière, au lieu et place de cette drôlesse qui doit, certainement, avoir les pieds sales! C'est cela, ta divinité? Mais je t'apprendrai à respecter la mienne. Je briserai cette petite comme mes ciseaux, comme ton cœur comme tout...
Et d'un geste terrible, Paul attrapa un flacon de lavande, l'envoya éclater, à toute volée, sur la poitrine de son frère. Une pluie de parfum les
inonda. Ils se regardèrent les yeux fixes. Reutler mit sa main mutilée devant ses lèvres pour dissimuler un sourire.
— Pauvre femme ! murmura-t-il, et il sortit, en épongeant ses vêtements de son mouchoir qu'il jeta ensuite très loin, car il redoutait les parfums.
Ce fut un souper triste. Paul, un peu honteux, très fatigué, tombait de sommeil malgré ses allures dégagées. Reutler déchiquetait les mets du bout de sa fourchette. Immobile sur l'extrémité d'une chaise dont le haut dossier la faisait paraître toute petite, la paysanne se tenait raide, les mains jointes; elle ne mangeait pas. Elle avait plutôt l'aspect d'une petite servante. Elle portait une jupe de lainage noir, très usée, un corsage d'indienne, un fichu à ramage rouge pivoine sur fond jaune, et ses cheveux pendaient en nattes dénouées, pleins de brindilles sèches. Brune de teint, elle avait, aux lampes, cette peau huileuse des femmes espagnoles qui ne se sont pas lavées depuis huit jours et des traits plus qu'irréguliers, sous la crasse. Son nez, fin de la racine, s'écrasait du bas, ses yeux longs ne s'ouvraient qu'à demi en fentes sombres par où filtrait une lueur inquiétante, sa bouche étroite, charnue inférieurement, se crispait, méchante, sournoise, et on voyait briller, entre ses lèvres, très foncées, comme une viande de gibier cru, des dents solides, quoique un peu chevauchantes.
Quand on lui adressait une question, elle reculait sa chaise, sans répondre ni non, ni merci.
Reutler l'étudiait, tout rêveur.
— Vous n'avez donc pas faim ?
Elle pressa son fichu sous ses petites mains noires, maigres, recroquevillées en pattes, demeura muette.
Paul, gracieusement, lui offrit un verre de Champagne.
Elle recula sa chaise.
— Alors... de l'eau? fit-il décidé à être aimable.
— Non! je veux m'en aller!... dit-elle enfin nettement.
— Alors... mon bras? continua Paul ravi.
— Où faut-il vous reconduire ? demanda Reutler.
— Où vous m'avez ramassée ! je suis perdue, j'ai pas de maison.
— Tu ne vois donc pas, mon grand, que Mademoiselle allait à un rendez-vous et qu'elle désire garder son secret !... risqua Paul croquant des petits fours.
— Laissez-moi tranquille ! Est-ce que je vous parle ! cria la jeune fille, brutale.
— Elle est exquise! Reutler, j'ai sommeil (il bâilla) et je suis bon de me mettre en frais pour ta duchesse.
Le second valet de chambre qui servait le souper fut obliger de se détourner pour ne pas rire.
— Voulez-vous de l'argent? questionna Reutler tout anxieux.
— Pour quoi faire ? j'ai rien à acheter.
Elle avait un son de voix dur et appuyait, un peu gutturalement, sur certaine syllabe.
— Il faut vivre, ma pauvre enfant.
— Je vis bien depuis huit jours qu'ils m'ont mis dehors sans mes gages !
— Oh ! fit Paul croisant la jambe, il y a des betteraves dans les champs et... des étalages dans les villes. On s'arrange! Les diplomates appellent ça des revendications sociales.
Elle le regarda en dessous. Une révolution pénible s'opérait au fond de sa petite cervelle. Peu à peu, elle rougit.
— Les étalages? je ne suis pas une voleuse ! Non, je ne suis pas une voleuse, je ne ferai jamais ça... dites voir ce que je vous ai pris, vous, pour m'accuser?
Paul se leva, nonchalant. Il était très pâle ou de colère ou de sommeil.
— Ce que tu m'as volé, déclara-t-il en s'adressant à Reutler par-dessus la tête de la jeune fille, peut-être la moitié d'une minute qui contenait mon éternité, et, bien que tu l'aies fait sans t'en douter, je te trouve encore trop riche de cela, petite mendiante. Bonsoir, mon grand, je vais dormir, je te cède la jeune ennemie, car elle ne me paraît pas dangereuse.
Il s'en alla. Reutler tressaillit, sortant de ses rêves. Il jeta sa serviette et courut vers la porte. Il l'aperçut montant le grand escalier. La verrière de la terrasse prolongeait jusqu'à lui ses reflets d'émeraude. Ce n'était donc plus Don Juan ce jeune homme si svelte, et si merveilleusement blond dans la transparence de cette nuit nuptiale ?
— Eric? implora-t-il.
Le jeune homme entendit, malgré que la voix de Reutler ne fût plus qu'un souffle, et il se retourna pour s'accouder aux rampes, si fatigué qu'il en devenait triste. Reutler le rejoignit d'un bond ; de
ses deux mains puissantes, délivrées d'il ne savait plus trop quelles chaînes, il s'empara de sa tête penchée et baisa passionnément le scintillant diadème de ses cheveux.
— Tu es mon amour, tout mon amour ! avoua-t-il vibrant d'une extraordinaire joie.
Lorsqu'il revint vers la table, la petite servante mangeait.
Elle prenait du pain, des fruits, des gâteaux, goulûment, et elle buvait en roulant des yeux égarés au travers de sa coupe. C'était bon, mais très fort; cela lui piquait les paupières. Drôle de vin. Le valet de chambre parti, elle se dépêchait comme une voleuse. Cependant quand Reutler, stupéfait, l'examina, elle eut un innocent sourire.
— Vous voulez bien? dit-elle doucement.
— C'est donc mon frère qui vous fait peur ? Il n'a pourtant pas la tournure d'un gendarme, lui? ricana l'aîné.
— Je sais qu'il est méchant, répondit la jeune fille avec vivacité, je l'ai bien vu quand vous avez passé la première fois. lia mordu son cheval. Et puis il voulait me couper les cheveux... vous, vous êtes très grand mais je n'ai pas peur de vous. Je vais vous expliquer : j'étais en service à la ville, je viensde Besançon. (Elle s'arrêta pour avaler son pain, et reprit d'un ton guttural:) Oui, chez un épicier de la rue du Fer, dans une arrière-boutique toute noire.. .11 y avait un nourrisson qui criaittoute lajournée, fallait le soigner, fallait le nettoyer, fallait laver la vaisselle et la cuisine. La patronne grondait et puis aussi le patron, un vilain tout vieux si détestable... Je sors de l'hospice des enfants-assistés, moi, Mon-
sieur, je suis pas ma maîtresse, vous comprenez? je pouvais pas changer de place. J'ai un livre. Tenez ! je ne sais pas beaucoup ni lire ni écrire, vous verrez vous-même. (Elle lui tendit un livret à couverture grasse.) Je m'appelle Marie. C'est pas mon nom, mais, en service, on m'a changé l'autre ; je suis habituée à celui-là. J'ai dix-neuf ans. J'ai fait seulement deux places... Le patron, un matin, il a voulu... je peux pas vous dire... j'ai pas d'amoureux, j'aime pas ça, j'en ai jamais eu et j'en j'aurai jamais, parce que c'est pas mon idée... je suis devenue colère... oh! colère! Ça tournait, ça virait dans ma tête que j'en ai tout cassé; j'ai tapé sur lui, sur la vaisselle qui était sur la table, prête à essuyer, j'ai cassé les carreaux, j'ai cassé les meubles et j'y ai jeté les morceaux à la figure... La patronne est venue, elle n'a pas voulu croire ce que je lui disais du patron; c'était vrai, comme je vous vois, Monsieur ! Et elle m'a mis dehors sans mes gages, rapport à la vaisselle. J'ai eu peur de l'hospice. On m'aurait peut-être enfermée, chez les bonnes sœurs. Elles sont si méchantes ! Je suis allée tout droit devant moi, j'ai marché près de trois jours sans boire ni manger... mes souliers sont fendus et sont des souliers neufs de la dernière Pâques, Monsieur. J'ai cherché des places mais je peux pas montrer mon livre, on me ferait prendre par l'hospice. Au village, là, sous votre château, le curé m'a traitée de petite coureuse de nuit ! Je lui ai répondu : « C'est pas ma faute si je cours la nuit, personne ne veut me garder pour travaillerlejour.» « Tu n'es pas de notre paroisse»,
qu'il m'a dit... Alors, je suis allée trouver des paysans dans le bois...
Elle s'arrêta.
Reutler, debout écoutait, très hautain et très calme ; cependant ses lèvres tremblaient. Quelle misère ! Elle ne mentait pas encore, elle ne mentirait qu'à la fin. Il attendait l'histoire du vol, l'explosion de la duplicité ou de la honte. Ce n'était qu'une pauvre fille, elle avait dû s'offrir tout simplement pour quelques sous aux passants de la forêt, ou mieux, dérober le petit trésor d'un vagabond comme elle.
— Alors, questionna-t-il, posant sa main pesante sur son épaule, pourquoi cette terreur du gendarme ?
— Je ne veux pas rentrer à l'hospice. J'aime mieux qu'on me tue.
— Pourquoi vous tuerait-on? Qu'avez-vous fait à ces paysans, dans le bois ? Vous les avez volés? Je ne vous enverrai pas en prison et je ne vous ramènerai pas à l'hospice. Vous êtes libre, mais ne me mentez pas, c'est inutile. Chez moi je veux qu'on soit libre !...
Un instant, le très grand seigneurqu'était Reutler tint cette pauvre petite servante dans la lumière de son regard froid, et il s'aperçut qu'elle ne baissait pas les yeux. Il s'en étonna, ne put s'empêcher de lui sourire.
— Je suis curieux de savoir ce que vous leur avez fait, je vous défends le mensonge, entendezvous, petite Marie?
Elle murmura :
— Non ! non ! je ne veux pas vous mentir. Je
leur ai rien fait... que leur demander l'aumône, et il y en a un qui a voulu plaisanter... (Elle s'arrêta de nouveau, puis ajouta, lentement, comme dans une extase :) Tenez, Monsieur, je me rends ! je n'ai ni père ni mère, je ne causerai de peine à personne et j'ai plus peur de rien ! De quoi qu'on aurait peur quand le diable vous a tiré par les cheveux et que quelqu'un vous a sorti de ses griffes? Eh bien, ça m'a redonné de la colère pour de bon de voir que c'était toujours la même chanson des hommes après mes jupes, je me suis retournée sur leur village et alors j'ai mis le feu à leur église. Voilà... Tuez-moi si vous voulez... Je vous dis que j'ai plus peur de rien... je suis guérie.
Reutler se recula.
Elle eut un rire tranquille.
— Oh ! pensa Reutler émerveillé. Ce serait quelquefois si bon défaire sauter le monde ou d'incendier les cieux... Vraiment cette servante a de la race !... En effet, elle doit être guérie.
Sur un fond bleu glacé de blanc, une perse Louis XV dont le dessin avait été composé pour lui, des branches de pommier fleuri s'entrelaçaient toutes noires et toutes roses, glissant en la chambre du printemps, de l'aurore, aussi l'implacable
dureté du bois sans feuillage, d'une anormale plante à la fois trop légère et trop robuste.
Paul-Eric dormait ses fenêtres grandes ouvertes. Le ciel pénétrait comme un flot d'eau pure. De ses croisées on ne voyait que le ciel, car le château de Rocheuse dominait les dernières cimes des arbres et la vallée se déroulait, déserte, à cent pieds audessous du dormeur. Il dormait dans un lit de laque brune orné de petites figurines chinoises dont quelques-unes avaient les poses les plus naïves, un lit s'arrondissant en barque et flottant sous une toile de brocart d'argent frangé de plumes roses. Les draps de surah blanc, tout unis, parce que le surah uni c'était plus mâle, avait inventé le jeune précieux, semblaient nacrer sa peau de reflets doux, et son bras nu prenait, à la saignée, des tons de fleurs. Il dormait de toute son âme depuis longtemps, depuis toujours peut-être! Cet incendie, cette fille portée par son frère, autant en avait balayé la brise qui caressait les terrasses de marbre, là-bas, sur les pelouses et, ici, son bras nu. Cauchemar que ces choses incertaines.
Vers midi, le jeune homme se retourna du côté du ciel. Toujours dormant, il se mordit les lèvres pour ne pas rire, ses rêves l'amusant beaucoup plus que la réalité, et il ne daigna nullement répondre aux respectueuses questions dejorgon.
Vers quatre heures, Reutler entra, soucieux.
Sa grande silhouette barra d'une ombre épaisse ce ruissellement de luxe clair et fou. Dans son sommeil d'enfant exténué par tous les jeux, Paul- Eric frissonna, ses paupières battirent comme les deux ailes d'un oiseau qui agonise et sa bouche
se convulsa jusqu'à montrer l'émail de ses dents. On aurait dit que chaque fois qu'il s'éveillait, il abandonnait son âme. Il ouvrit enfin les yeux, regarda un instant, très attentivement, ses ongles, lissa ses cheveux, soupira et dit d'un ton désolé :
— Jorgon, mon vieux, tu m'embêtes. Il n'est pas encore l'heure de déjeuner.
— Je crois bien, répliqua Reutler, très gai. Il est presque l'heure du dîner. Il paraît qu'un héros cela dort aussi le lendemain des batailles. Bonjour, Eric!
Le jeune homme sauta sous ses couvertures. Jamais l'aîné ne venait chez lui. L'hercule noir avait horreur de ces appartements de petite maîtresse où Ton ne pouvait pas marcher sans déchirer une tenture et accrocher l'irritante fantaisie d'un bibelot.
— Ah! ce que tu m'as fait peur, toi! balbutia le cadet.
Il s'accouda dans son oreiller, les yeux pleins de larmes.
— Tu viens pour me tuer, dis?
Reutler éclata d'un rire un peu forcé et haussa les épaules.
— Si je venais pour te tuer, mon cher, me conviendrait-il de te trouver tremblant comme une jeune fille qu'on désire mettre à mal? Ne puis-je donc entrer dans la chambre de mon frère sans qu'il en- perde ses esprits? Vrai Dieu, mon cher gamin, tu es excessif... Je viens seulement te demander un conseil.
Reutler poussa un fauteuil près de la barque chinoise et s'y assit, en retenant d'une main cette fragile coque de laque semblant toujours fuir à travers un océan d'étoffe soyeuse.
— Singulière idée de dormir dans un meuble mouvant comme celui-là. Moi, je ne pourrais jamais.
La jonque, sous le. poids de sa main, se balança imperceptiblement, et Paul se laissa bercer en croisant ses bras en dessus de sa tête.
— Si... c'est amusant, je t'assure, ça me donne des sensations de vertige très curieuses.
Reutler le regardait avec une stupeur croissante. C'était ce petit garçon-là, son frère? Le premier venu pouvait le bercer rien qu'en appuyant l'index sur le bord de son lit, et il se laisserait faire? Une angoise affreuse lui serra le cœur, il retira la main très vite, s'éloigna de la jonque l'air sévère, se promena un moment de long en large oubliant ce qu'il était venu dire.
— Il est comme un enfant, un bébé malade! Où ai-je donc lu que proches de leur cercueil les enfants rapetissent ? Pourquoi donc a t-il inventé ce berceau qui est le retour au lieu d'être le départ?...
Paul-Eric respirait difficilement. Son merveilleux teint de blond qui supportait les plus vives lût mières se décomposait de plus en plus.
— Un conseil, à moi, dit-il fermant les yeux, bonne blague! Je suis encore très fatigué. L'incendie? Me souviens de rien... ah! oui, cependant... là, dans mes cheveux, une brûlure et c'est tout. Reutler, je te demande pardon.
— Il a peur! songea Reutler bien autrement effrayé lui-même. Mais ce n'est pas possible que je lui fasse peur... Eric?
Reutler saisit les doigts fins qu'on lui tendait et qui tremblaient.
— Tu as un peu de fièvre, mon bien-aimé, calme-toi! Il serait tout à fait ridicule de me prendre? pour l'ogre! Avant quêtes fautes soient commises, elles sont déjà pardonnées. Eric? Je te supplie de me regarder en face. Eric, je te veux brave. Pourquoi ce frisson?
Il y eut un silence.
— Encore... ou déjà? pensa tout haut le jeune poète.
— Toujours! fit Reutler d'un ton passionné.
— Alors, j'écoute, dit joyeusement Eric dont les yeux se rouvrirent éblouissants. Tu sais, cela, c'est ma bravoure, il faut me répéter cela pour que j'aie toute la patience désirable. Voyons ! Quel conseil ? Tu m'as promis un cheval anglais, eh bien, je l'accepte ! Ensuite, nous retournons à Paris le premier octobre. C'est entendu. J'ajoute que, puisqu'il est trop tard je mangerais volontiers des fruits à la place de mon chocolat. Sonne, dis ! Je meurs de soif. Tu demanderas des fraises et de la tisane glacée, mon grand. Une collation de jeune fille.
— Oui ou non, est-ce que je peux encore te traiter comme un homme ? gronda Reutler atrocement énervé.
Il alla sonner et vint se rasseoir près du lit.
— Excuse-moi, mon grand, j'ai le réveil trouble mais ça ne dure pas. Me voici prêt à ouïr les plus féroces reproches. Tiens, la petite bonne femme ? Qu'est-elle devenue ? Réponds vite !...
— Justement, je voulais te parler d'elle.
— Ce. qu'elle t'occupe, la margoton ! Si tu lui faisais épouser mon groom ?Je la dote... à la spé;
ciale condition de ne pas coucher, elle trop laide !
— Eric, Eric, supplia Reutler. Tu m'as dit que tu étais le maître ici... Je tâche de m'en souvenir... cependant...
Jorgon l'interrompit en apportant une collation complète, où il avait même prévu les fraises. Paul demanda un miroir, refit le pli de ses cheveux et déboutonna son col, à cause de la chaleur.
— En vérité, pensait Reutler, c'est du dernier ridicule. Etaler la misère d'une femme devant ce drôle... et d'autre part, je ne puis tolérer un soupçon. Ah ! la franchise mène loin ! Non, ce n'est pas mon frère... je n'ai aucun besoin de lui rendre des comptes. Taisons-nous !
— Eric, reprit-il quand Jorgon fut sorti, je ne t'aime guère en marquise. C'est bien la dernière tois que j'assisterai à ton petit lever.
— Tu préfères les margotons, hein ?
— Ah ! murmura-t-il dressé subitement comme sous un coup de cravache, finissons-en ! La femme en question est une criminelle. C'est cette petite qui a mis le feu à l'église et je te prie, toi, mon frère, de statuer sur son sort. Je n'en suis peut-être pas amoureux puisque je te la confie !
Eric laissa tomber ses bras.
— Nous aurions cueilli une incendiaire sur ce buisson d'églantines?
— Parfaitement.
— Où est-elle ?
— Je l'ai enfermée à double tour dans le pavillon de la serre... en attendant mieux. D'ailleurs, elle considère cette première prison comme un lieu de refuge.
— Et sais-tu pourquoi elle a mis le feu... mon grand ? Quelle histoire !
— Pour beaucoup de raisons, dont la principale est qu'un rustre quelconque a voulu... la violer.
— Bien province ! dit Paul éclatant de rire. Reutler frémit de colère, ses poings crispés
s'abattirent sur les draps de surah.
— Veux-tu me dire ce que je dois faire de cette malheureuse... moi, je ne sais plus !
Paul épluchait délicatement ses fraises. Il leva la tête et le regarda très en face.
— Aucun doute à ce sujet, mon cher ! Les de Fertzen ne livrent pas aux gendarmes une femme qui leur demande asile. Elle est chez nous, qu'elle v reste. Il y a de la place aux offices, je pense.
Reutler se leva, transfiguré.
— Et dire que tu joues à briser des fioles de parfum, que tu couches dans des draps de soie, qu'il te faut des chaussures brodées de perles et que tout a l'heure encore tu te décolletais pour que je m'aperçoive de la blancheur de ta peau. Eric, quand te décideras-tu à être franchement mon frère, un être chaste digne de moi !
— Ça, c'est trop fort, dit Paul- avec un sourire cynique, voilà que tu découvres la blancheur de ma peau, maintenant ! Elle va bien ta chasteté, elle, va très bien ! On peut avoir tous les vices et demeurer bon gentilhomme, je t'assure ! Allons ! Ne te fâche pas, mon grand... tu dirais des bêtises !
Reutler se retira. Il se sentait de la honte, bien qu'il ne fût pas coupable... mais il était heureux, malgré son trouble, très heureux. Son frère exis-
tait. Au fond de ce drôle, il y avait une âme... Hélas, celle qu'il y mettait, la sienne ! Il lui faudrait devenir surhumain, presque dieu pour conserver cette lueur de beauté divine... et cependant il espérait toujours car, selon sa religion, l'espoir du triomphe représentait son amour même. Il ne pouvait point cesser d'aimer, alors qu'il devait vaincre.
Une heure après, les deux frères se rendirent au pavillon de la terrasse. Ils y trouvèrent la petite servante assise dans la position de la veille, les mains recroquevillées sur son fichu, la tête basse, les yeux presque clos. Elle n'avait pas l'air de pleurer et devant Paul elle recula sa chaise.
— Mon enfant, dit Reutler dont l'accent ironique se fit très doux, vous n'avez causé la mort de personne... un peu grâce à notre intervention, et nous décidons de vous laisser libre. Partez. Restez. Faites ici ce qu'il vous plaira. Vous l'avez affirmé, n'est-ce pas, vous êtes guérie ! Oubliez donc ce passé. Nous le retranchons absolument de votre existence. Moi, je vous conseille de descendre aux cuisines, de vous y rendre utile, et de ne pas craindre de réclamer vos gages à Jorgon quand vous voudrez partir. Vous traiterez cette question avec lui dès ce soir.
— Oh ! Monsieur ! Monsieur ! cria la pauvre créature s'agenouillant les yeux rivés à ses yeux, toute pâmée de joie.
— Chut ! fit Paul ennuyé. Mon frère et moi nous n'aimons pas les scènes. Nous garderons votre secret, mais si vous désirez nous prouver votre reconnaissance, mettez-vous au ton de nos
gens. Pas un mot et pas un geste en dehors du service. C'est la règle et Jorgon est aussi chargé de la faire respecter. 11 m'est indifférent que vous ayez brûlé des églises. Il me serait très désagréable de vous entendre parler haut.
Elle se releva et, sans plus rien répondre, sortit. Comme elle se dirigeait vers le grand salon de Rocheuse :
— De ce côté, petite ! dit Paul lui désignant le corridor qui menait aux cuisines.
Obliquant un peu, la sauvage domptée s'effaça.
Elle descendit, tâtant les murs de pierre, s'enfonçant dans les sous-sols et ne pensant à aucune chose du passé, comme une hypnotisée qui va où le maître l'envoie. C'était, pour elle, un monde féerique, une sorte de luxe géant dont elle allait devenir la base.
Dans les sous-sols de Rocheuse, ainsi qu'au fond des entrailles d'un monstre, grouillait de la vermine, une société parfaitement pourrie et parfaitement correcte. Rien ne transpirait de ses ébats ou de ses révoltes. Séparés des élégances du premier étage par d'épais planchers de chêne, le bas du château était odieusement immonde, et on aurait pu croire que sur les terrasses fleuries les rosiers de Paul-Eric de Fertzen prenaient des nuances plus rares à cause du fumier humain dans lequel plongeaient leurs racines. Pas un mot ou un geste en dehors du service, telle était la règle. Jorgon, le bon vieil intendant, savait ce que coûtait ce règlement institué par Monsieur Paul et ce qu'il valait d'hypocrisies. Jorgon gouvernait ces êtres avec la poigne fantasque de ceux qui ont toute licence.
LES HORS NATURE 2Ôl
Tour à tour, il se faisait le bonhomme ou le tyran, mais, depuis longtemps, il avait renoncé à la tenue en dehors du service. On devinait si bien que le baron de Fertzen, le maître, voulait la liberté de ses gens parce que lui-même devenait esclave.
Quand Marie, la petite servante, entra dans les cuisines, elle fut éblouie. La rutilance des cuivres et les fourneaux flambants la charmèrent. Il y avait près de ce feu, inutilement entretenu toute la journée, une vieille femme à menton bourgeonné qui lui plut, car elle riait aux éclats. Les domestiques de Rocheuse s'offraient des apéritifs en attendant l'heure du potage. Ils se levèrent, exagérant leur politesse, et un garçon d'écurie dit, d'un ton déférent :
— C'est Mademoiselle.
Elle demeura très effarée, n'osant pas sourire. Pourquoi l'appelait-on Mademoiselle ?
Jorgon procéda sommairement à l'installation.
— Vous serez convenables, vous m'entendez. Monsieur le baron a la bonté de recueillir cette personne. Ça vous suffit, n'est-ce pas ! Elle aidera aux vaisselles. Qu'on lui prépare une chambre, à côté de Françoise. Surtout pas de blague.
Et Jorgon, appelé par un violent coup de timbre, remonta, en oubliant le reste de son discours. Le service avant tout.
On se regarda, stupéfait. Ce n'était donc pas un caprice de Monsieur Paul ? Une bonne œuvre de Monsieur le baron !... Un rire étouffé circula. Le groom Célestin cligna de l'œil. On pourrait s'amuser. La vie de province n'était pas d'une gaîté folle à Rocheuse où l'on ne recevait jamais. Près d'un
an qu'on ne voyait plus ni jupe ni équipage. Une mélancolie sombre voilait le front des maîtres et Monsieur Paul-Eric lui-même semblait ne pas se souvenir des jolies filles de Paris.
— Mademoiselle, dit le groom, affectant le ton détaché du cadet des de Fertzen, qu'il imitait à ravir en employant une voix de tête un peu nasillarde, vous offrirai-je du vermouth ou du cassis?
Confuse, elle restait debout, les yeux mi-clos.
— Je n'aime pas les liqueurs ! dit-elle enfin bien bas.
La cuisinière eut un gros rire.
— On vous formera ici, ma gosse! et, pateline, elle vint lui tirer l'oreille
— ...Alors de l'eau? dit le second valet de chambre, en écho de la voix du groom et parce qu'il avait entendu dire cela au souper.
Marie frissonna douloureusement. Est-ce que tout le monde avait la voix de ce jeune homme méchant ?
— Non, je ne veux rien, répliqua-t-elle impatientée.
— Je crois, déclara le cocher, qu'il convient d'initier Mademoiselle à nos usages, si nous ne voulons pas qu'elle fasse trop de gaffes. Sachez donc, petite sucrée, que quand on entre ici on fait peau neuve. Françoise, préparez-lui un bain... Elle n'aime pas les liqueurs, mais elle n'a pas l'air d'aimer l'eau non plus. Je suis moralement sûr que devant une baignoire elle aura beaucoup plus envie de boire que d'entrer dedans. D'une manière ou d'une autre, faut qu'on la désaltère.
Une explosion de gaîté eut lieu, aussitôt répri-
mée par l'irruption de Jorgon qui apportait des ordres.
— Célestin ! criait le vieil homme. Demain, chez les gens de l'écurie de Lure où il y a un demisang passable. S'informer avant la promenade de dix heures. Faire très soigneusement la robe de l'arabe. Monsieur Paul désire un échange.
— Compris ! fit Célestin.
Jorgon tourna les talons.
— Bon ! L'arabe qui cesse de plaire, murmura le groom, je ne donnerai pas deux centimes de son poil. On va la revendre pour des prunes. Eh ! Jean, si on maquignonnait ça en sous main chez les garçons de Lure ? Invente une histoire. Moi, j'achète à cinq cents et je revends mille, situ veux que nous partagions. Bien entendu, il y aurait des parts pour les gens de là-bas.
Les trois garçons d'écurie se mirent à chuchoter en buvant. Le cocher, pressé par le groom, secouait furieusement son petit verre vide.
Ahurie, la petite servante se tenait debout, les mains jointes sur son fichu.
— Vous m'embêtez ! Est-ce qu'on raconte ses affaires au monde... Vous savez joliment qui c'est, celle-là ? dit le cocher de mauvaise humeur, puis il se tourna du côté de Françoise. Et le bain ? Vous voyez bien que Mademoiselle est pressée.
On éclata et la cuisinière alla préparer le bain.
Dès que l'enfant fut enfermée dans la petite salle claire, elle respira. Elle n'aimait peut-être pas l'eau, mais elle aimait la solitude. Elle venait de tirer un très solide verrou et elle avait le droit de se croire en sûreté.
264 LES HORS NANURE
Elle aurait bien voulu se peigner par exemple, car elle avait encore des épines dans les cheveux. Elle dénoua ses nattes, vint tâter la baignoire. Cétait chaud, ce serait bon, elle poussa un profond soupir et se déshabilla. •
Derrière la porte, à tour de rôle, risquant l'œil à une fente qu'ils connaissaient de longue date, ils la violèrent. Oh ! très correctement et très froidement, en gens blasés qui peuvent s'offrir mieux.
— M'en doutais, n'a pas de chemise ! fit le groom dégoûté.
— Crevant ! affirma un garçon d'écurie.
— Un peu maigre, la croupe ! objecta le second.
— Les seins pas en forme ! dit le troisième.
Le valet de chambre la trouva beaucoup trop brune.
Mais le cocher lui découvrit des attaches fines. Et il ajouta :
— On s'en offrirait tout de même une tranche ! Le groom le pinça, brusquement, avec une furie
extraordinaire.
— Cochon ! s'exclama Célestin, oubliant la voix de tête qu'il affectait.
Les rires montèrent tellement que la fille se tourna épouvantée. Elle écouta, le front bas, les yeux grands ouverts et lumineux, très tragique dans sa pose de fauve traqué par la meute. D'un geste, elle ramena l'ample manteau de "ses cheveux, puis elle attendit.
Un silence régna. Du fond de la cuisine, Françoise eut une idée géniale pour amuser les gosses qui ne riaient plus.
LES HORS NATURE 2t>5
Elle vint frapper à la porte de la salle de bain, tenant une bouteille :
— Voulez-vous du vinaigre ? demanda-t-elle. C'est souverain contre les démangeaisons.
Et la fille éperdue, pensant qu'on allait ouvrir cette porte malgré le verrou, se précipita dans la baignoire jusqu'à la bouche.
Cela fit un grand bruit d'eau remuée qui couvrit le tapage de leurs éclats de rire.
— Enfin, elle a bu! ponctua Célestin.
Tumultueusement, ils réintégrèrent la cuisine
pour cracher, dans leurs petits verres vides, les plus révoltantes obscénités.
... En haut, sur la terrasse, Paul-Eric de Fertzen, couché le long de la balustrade blanche, lisait ses derniers poèmes à Reutler, et son ton chanteur de femme qui va pleurer emplissait l'espace d'une musique éolienne. Enchaîné par le charme infini de cette voix, le grand hercule noir écoutait sans oser protester. Comme un encens dont le parfun se multiplie capricieusement sous les envols fous de l'encensoir, l'odeur des roses de la serre, fouettée par les brises du crépuscule, lui cerclait les tempes de petites mains moites. Un paon superbe, le favori de Paul, qu'on appelait : le prince Mes-yeux, dardait, vers ses genoux, sa tête fine, sa tête de serpent couronné, tandis qu'à ses pieds, sur le sable couleur de soufre, s'étalait la traîne impériale de toutes ses plumes irisées de gemmes précieuses... Pour échapper au délire de cette heure exquise, Reutler s'efforçait de regarder quelquefois plus haut, encore beaucoup plus haut, jusqu'au donjon
de Rocheuse où le soleil mourant mettait un inaccessible lit de poupre...
Durant plusieurs semaines, ce fut le supplice lent, raffiné, celui qu'on ne peut dire et celui qui tue. La petite servante, moins qu'aucune autre, n'avait le droit de se plaindre. Certes, personne n'eut l'idée de la brutaliser et elle reçut un costume décent, fait exprès pour elle, des chemises, un joli tablier garni de broderies, dans les poches duquel on mit de l'argent pour la forme. Seulement, il planait sur son front de maudite toutes les vengeances dérisoires. Elle mangeait des viandesgâtées, trouvait des souris mortes entre ses draps, et on l'accablait de travaux inutiles. On n'avait plus besoin de se gêner, puisqu'elle n'était pas assez adroite pour s'attirer les regards des maîtres. Elle paraissait idiote, elle ne buvait pas, et cette horreur qu'elle ressentait des bains la rendait tout à fait odieuse. Françoise lui reprochait sa crasse, son très naturel teint de brune, qu'elle ne parvenait pas à s'arracher de la peau, malgré le vinaigre dont on additionnait ses eaux de toilette. Enfin un jour, fatiguée de se servir d'un démêloir dont il ne restait déjà plus que six dents, elle demanda un peigne neuf. Cela sembla colossal. Un garçon d'écurie, impertubable, lui offrit une étrille; le groom lui apporta la brosse à chiens, et le cocher, goguenard, lui mit un clou rouillé dans son assiette. La cuisinière refusa d'en prêter un, insinuant qu'elle ne pourrait jamais le reprendre. Le courage lui manquerait. Il y a de ces choses simples que les gens propres ne peuvent vraiment pas faire. — Mais, dit Marie doucement, si je ne peux plus
me peigner, j'aurai des poux... et puisque je n'en ai pas encore...
On se tordit. Jorgon consulté grogna, prétendant que ces histoires de femme ne l'intéressaient pas, lui, un vieillard... Et puis, lui aussi, redoutait les accidents. Il servait son jeune maître plus particulièrement que tout le monde.
— Voyez-vous, Françoise, grommela-t-il roulant des yeux terrifiés, que moi qui peigne Monsieur Paul, je lui donne... Non je ne prête pas le mien!
Il n'acheva pas, car il chancelait sur ses pauvres jambes.
— Qu'elle s'en procure un au village. Défense de toucher aux nôtres! cria-t-il hors de lui.
La cuisinière s'arrangea de façon à ce qu'on oubliât la modeste commission et Marie refusa de sortir.
Un matin que le second valet de chambré était venu chercher darkg les cuisines un certain charbon destiné au creuset de l'observatoire, Marie prit un petit panier, le remplit des morceaux les plus réguliers, selon l'ordre, et elle remonta, le cœur dilaté. D'instinct, elle s'orienta, trouva la route, la grande spire de chêne sculpté aux marches ouatées de tapis turcs, elle monta, elle monta, tout enfiévrée d'une joie inexplicable, et elle finit par pousser la trappe de ses poings, de son front, l'ouvrit victorieusement, se glissa dans la chambre des mystères.
Reutler calculait, assis devant son bureau. Absorbé par ses chiffres, il n'entendit rien. Marie vit le fourneau et son creuset. Elle ne s'étonna pas de ce que cet homme faisait cuire. Le creuset contenait une mixture brillante, très jaune, un étrange bouil-
Ion métallique. Reutler épurait de l'or, parce que son frère lui avait demandé deux bracelets d'or vierge, pour les offrir à une statue d'Adonis qu'il aimait beaucoup. Reutler fondait lui-même ces bracelets. Il savait très bien qu'aucune statue d'Adonis n'existait à Rocheuse, mais il ne voulait pas que la folie du jeune frère s'égarât chez un orfèvre provincial et, sous le prétexte de l'honneur, il mettait toute sa coquetterie de savant à rendre les deux bijoux dignes de la statue.
Marie nettoya le fourneau, enleva des cendres, et activa la flamme de son souffle respectueux, ensuite elle le regarda.
S'il se retournait, elle parlerait, sinon, elle s'en irait sur les pointes, car, elle était déjà consolée de l'affaire du peigne.
Reutler fit claquer ses doigts, se tourna. 11 sentait quelqu'un derrière lui, un %nimal, peut-être, son chien, le grand Sloughi, son préféré qui venait de temps en temps le visiter et rampait, pour lui lécher les mains.
— Petite ! Que faites-vous ici ? dit Reutler ébloui par cette face rouge, d'où ressortaient, à la lueur du feu, des yeux étrangement doux.
Elle s'avança, très humble.
— J'ai porté le charbon, Monsieur, avoua-t-elle désignant son petit panier.
Reutler eut un sourire contraint.
— Drôle de vestale ! pensa-t-il.
— Vous êtes sûre que j'avais besoin de vous pour cela, reprit-il d'un ton sourd, et n'est-ce pas vous, au contraire, qui avez quelque chose à me demander?
— Monsieur, je ne mentirai pas... J'ai besoin d'un peigne et j'ose pas aller au village en acheter un... vous comprenez, rapport à... l'église.
Tombant des nues, Reutler se leva.
— Vous me dérangez pour un... peigne? s'exclama-t-il d'une voix tranchante.
Elle joignit les mains sur son fichu.
— Ils disent que j'ai des poux, Monsieur, c'est pas vrai. Pourtant si personne ne veut me prêter de peigne, j'en aurai... et alors, ils me feront chasser d'ici.
Un moment Reutler eut le vertige. Il songea qu'on pouvait saisir cette fille par ses jupes et la lancer du haut du donjon. Incendiaire soit!... mais femme à ce point... non, cela [dépassait les bornes, puis, il réfléchit, en étudiant ses yeux où se lisait la plus chaste des prières, celle qui demande la protection du plus fort contre l'horreur de la vie quotidienne.
— On vous tourmente?... Répondez. Jorgon ne suffit-il plus à vous garer des plaisanteries de l'office? (Il s'arrêta très soucieux.) On plaisante donc chez moi ! ajouta-t-il avec toute la naïveté de l'homme riche qui paye et s'étonne de ne pas en avoir pour son argent.
— Oh ! non, Monsieur, on est bien bon, chez vous ! Je mange des bonnes choses et je boirais toute la journée si je les écoutais... ce n'est que le peigne... m'en faut un... et je veux pas le voler vous comprenez. Je descendrai jamais au village toute seule, j'ai trop peur.
Tout à coup, la trappe glissa et, d'un bond léger le cadet des de Fertzen jaillit comme un grand lis
>70 LKS HORS NATURE
Il était en costume de cheval très fantaisiste, un habit de drap blanc sur une culotte de peau, botté de bottes blanches, à revers de soie, et sur sa chemise, épinglée de perles, bouffaient des dentelles.
— Mon grand, cria-t-il sans apercevoir la servante, le demi-sang est extraordinaire ! Je suis allé et revenu en une heure. Les de Preuille sont très gentils. Un peu popote... mais aimables. Ils ont deux jeunes filles charmantes... aussi bêtes que des poules faisanes, car elles se scandalisent d'un Monsieur qui monte autrement qu'en rouge ou en noir. (Il éclata.) Comme si on pouvait monter une jument arabe en noir, hein? Singulier, ce que les femmes se foutent de la ligne... Et en rouge, ce serait stupide, puisqu'on ne chasse pas... J'ai essayé de leur inculquer toute la poésie de mon costume, elles m'ont répondu par des révérences genre couvent d'opéra-comique ! Me suis bien amusé. On pourrait se lier, mon grand, pas à cause des filles, pour les chevaux, leur écurie est vraiment superbe !... Bon Dieu ! Qu'est-ce que je vois ? L'incendiaire !... (Il se recula, les sourcils froncés, puis très hautain, affectant son ton le plus anglais, il ajouta :) Mes hommages, Mademoiselle ! Vous vous occupez d'astronomie... Est-ce que je vous dérange?
Reutler aurait assassiné quelqu'un, de plus en plus.
— Eh ! dit-il, un peu de sérieux, je te prie ! C'est Mademoiselle qui me dérange, il lui faut... cela regarde Jorgon... enfin, elle a besoin... d'un... (il s'arracha le mot du cœur, très dégoûté)... d'un peigne.
Paul pouffa et se jeta sur le divan.
— Ah ! Reutler, ça t'apprendra, mon grand hibou, à dénicher les filles dans les buissons ! De la tenue ? Parbleu ! J'en ai plus que toi. Le peigne, question d'office !... Je ne mange plus ici à partir de ce soir. Un peigne à Reutler? Comment te le faut-il, petite ? En ivoire, en écaille, ou en corne de rhinocéros? Non ! j'en mourrai ! Et elle reste là, le front haut. Un peigne, pour carder les flammes, sans doute? Oh! sa tête... le peigne... heureusement que j'arrive...
— Il n'y a pas de quoi rire, dit froidement la servante sans baisser les yeux.
— Non ! Tu trouves ? C'est que tu ne peux pas t'imaginer ce que c'est drôle de demander un peigne à Reutler, lui qui n'a jamais su si des cheveux de femme ça se démêlait le soir ou le matin. Il n'y a peut-être pas de quoi rire, mais il y a de quoi t'en prêter un, t'en donner un, pardon ! Moi non plus, pas confiance, car mon groom m'a tout raconté ! Allons ! Viens, nous nous entendrons tout de suite, j'ai beaucoup de ces instruments, tu choisiras.
Reutler brisa un morceau de craie sur une ardoise où il mettait un chiffre.
— Casse rien, mon grand, je te tire d'un fameux guêpier. Quand elle aura son peigne et mon explication pour s'en servir, te fichera la paix ! Viens, petite! Petite quoi, déjà? Ah! Marie... Non, je t'appelle : Mica. Mica, c'est joli, ça brille et c'est une parcelle, une très petite chose ! Oh ! vous êtes une très petite femme, une étincelle, mais si on vous laissait faire... vous aimez les églises qui
flambent, vous ! Effrontée ! Monter ici tout droit, sans permission! Allons, venez-vous? (Il ajouta de son ton chanteur :)Reutler, donne-lui donc l'ordre de me suivre, elle ne m'obéira pas, elle est si mal élevée.
Reutler détourna la tête.
— Allez Marie, dit-il les dents serrées, mon frère n'est pas méchant, je vous assure.
Passivement, Marie suivit le jeune homme.
Ils descendirent, traversèrent des appartements sombres ou la jeune fille ne vit que des tourbillons d'étoffes de nuances indistinctes. Ils entrèrent dans une chambre plus claire, bleue et rose comme un ciel d'aurore, puis dans un large cabinet de toilette, tout en glace.
— Tiens, fit Paul ouvrant un tiroir de son lavabo, choisis.
Il y en avait une vingtaine, tous plus souples et plus fins les uns que les autres, en nacre, en ivoire, en écaille, en métal, car le jeune homme se faisait peigner durant de longues heures, aimant la petite morsure tendre des objets précieux dans l'épaisseur de ses boucles, et on ne se resservait du même que s'il avait plu comme caresse ou comme morsure.
La jeune fille s'extasiant dit:
— Jésus! et elle joignit les mains.
Son naturel sauvage revenant, elle demanda :
— Qu'est-ce que vous pouvez faire de tout ça pour vous tout seul, Monsieur?
— Je joue avec! répondit Paul flegmatiquement. Il alluma une cigarette et murmura, d'un ton de
parfaite innocence:
— La fumée ne vous gêne pas, vous ?... L'allusion était si cruelle, qu'elle recula comme
frappée en plein visage.
— Oh ! Monsieur, vous êtes bien méchant... Votre frère ne vous connaît guère. Ça ne vous portera pas bonheur. Vous avez le droit de me dénoncer, pas de me faire souffrir en vous moquant de moi ! Je vous ai rien fait. Gardez vos peignes, je m'en passerai, vous savez !
— Et tu auras des poux! scanda Paul railleur. Furieuse, elle faillit lui sauter à la gorge.
— Non! non ! j'en ai pas... c'est eux qui l'inventent... c'est votre sale domestique, Célestin, parce que je veux pas l'embrasser !... je suis plus propre que lui... je dis pas toutes les horreurs... j'ai pas de poux.
— Alors, peigne-toi... ça va m'amuser ! Tu as l'air d'avoir de beaux cheveux !
— Non, je veux m'en aller !
Il ferma la porte du cabinet de toilette et s'éten dit sur un sofa, toujours fumant.
— Ma petite Mica, soupira-t-il de son ton qui se lamentait, je prévois que tu vas me donner des nerfs. Je suis très bon prince, à la condition qu'on me passe mes fantaisies. Tu vas te peigner chez moi, ou je force Reutler à te chasser. On t'a reléguée aux cuisines et tu y es à ta place. Je te parle franchement, bien que de l'avis de mon frère tu possèdes tes quartiers de noblesse et que tu portes brandon de discorde sur champ de gueules ! Tu sais, suis pas tendre tous les jours! je comprends que tu tiennes à ta chevelure... tu es amoureuse. Ne montre pas les poings... tu es amoureuse
de Monsieur le baron, parce qu'il t'a promenée comme le saint-sacrement une certaine nuit... Oh! Il faisait diablement chaud, cette nuit-là! Donc, avec le secret de l'église, voilà deux secrets que je te vole ! N'ouvre pas les yeux en soupiraux de cave. Il ne faut jamais broncher ou je frappe. T'ai prévenue. Tu n'étais encore personne, le martyre va te faire quelqu'un... Attends! je n'ai pas fini... Tu vas te peigner soigneusement, tu as une chevelure splendide, mais tu n'as guère que cela. Quand tu auras tout démêlé, tout lisséje les couperai et je les garderai. Après les miens, qui sont les plus beaux du monde, ma chère, j'adore les cheveux noirs.
Affolée, la jeune fille, dont l'intelligence obscure avait, par moment, des éclairs de grande lucidité, se précipita vers la porte. Elle ne doutait pas, car elle se sentait en la puissance d'un ennemi.
— J'ai la clef dans ma poche ! dit le cadet des de Fertzen qui se leva souriant.
Il lui prit les mains, les lui tordit derrière elle.
— Tu es ma prisonnière, petite. Dans les prisons, ne sais-tu pas qu'on coupe les cheveux des condamnées ? N'aie pas peur... je suis très fort, mais je ne viole plus. Voyons ! Sois raisonnable ! Mes filles de chambre ne doivent pas avoir de poux... On ne peut tolérer cette infraction au règlement, même en ton honneur. Alors, nous prenons une mesure très radicale. D'ailleurs, je les achète, tes cheveux. Combien, dis ? Fixe toi-même la somme. Crois-tu que je ne puisse pas payer mes caprices ?
La fille ne pleurait pas encore. Ses yeux demeuraient fixes sans une larme.
— Ah ! cria-t-elle désespérée, Monsieur Reutler, au secours ! Monsieur le baron ! Au secours...
Elle glissa sur les deux genoux.
— Laissez-moi m'en aller ! C'est pas juste, c'est pas juste! Ah! lui, lui, il n'aurait jamais fait une chose pareille et il vous la défendrait s'il était ici. Au secours !
— Choisis le peigne de nacre, il est très doux ! dît Paul la poussant devant le tiroir ouvert.
Suffoquant, elle se releva et commença son épouvantable pénitence.
L'idée lui vint qu'il aurait peut-être pitié en les voyant si beaux.
— J'ai pas d'amoureux, murmura-t-elle tremblante, je vous jure, je peux pas aimer personne... Monsieur le baron, c'est comme le bon Dieu pour moi... J'oserais point regarder si haut.
— Justement, objecta Paul raillant toujours, tu as envie de faire flamber l'église !
— Oui, je suis une criminelle, je suis rien de rien, je devrais pas me plaindre, vous m'avez sauvée des gendarmes tous les deux, pourtant, c'est pas juste! Vous ne pouvez pas être plus méchant que vos domestiques. Ils ont eu l'invention des... bêtes, eux, ils ont tout dit, tout fait, pas ça... ça c'est trop!...
Et d'un geste furieux de la tête, elle déploya l'étendard noir de sa chevelure jusqu'au sofa où le jeune homme s'était assis.
— Très beaux ! fit-il. Tous mes compliments, je m'y connais ! Pourquoi diable les tresses-tu ? A
ta place je voudrais vivre nue entourée de ce manteau. Il me faudrait des ciseaux énormes pour les abattre d'un seul coup et je n'ai que mes petits ciseaux à ongles! Ça va durer longtemps, c'est ennuyeux...
Il coupa une longue mèche. Les petits ciseaux d'or firent, dans cette soie, un petit bruit de dents grinçantes.
Elle poussa une exclamation d'horreur, retomba à genoux, les mains jointes.
— Monsieur ! Oh ! Monsieur Paul !...
Et la pauvre folle qui n'avait pas pleuré en avouant son crime se mit à sangloter.
— Pleure, chérie, pleure ! Va, cela fait tant de bien... et encore toi, tu as la chance de pleurer sur le possible. Songe donc à ceux qui râlent et se tordent dans les bras de l'impossible... Va, petite, je te permets les larmes... Est-ce que je te demande des choses inconvenantes, des histoires malpropres, des complaisances ignobles ?Non, je ne te demande pas même ton sourire, Mica! Ils sont un peu crépus, ce semble et ils friseront, ils te feront un joli petit bonnet d'astrakan; dans trois ans, Us auront repoussé plus longs, tu me béniras. Allons! Ça y est, tu es libre.
Il lança la gerbe noire sur le sofa de satin jaune où elle étala un voile de deuil.
— Maintenant encore deux mots : ce sont les domestiques, tiens, mon estimable groom, qui ont fait cette blague ! Tu avais des poux, n'est-ce pas ? On t'a tondue pour t'en débarrasser. Si tu dis le contraire, je force mon frère à te reflanquer dans les buissons. Il n'y a pas d'autre maître ici
que moi, tu m'entends, seulement j'ai des raisons pour ne pas le crier trop fort... Et puis je te fais cadeau du peigne... Bonsoir!
— Vous êtes un lâche ! hurla la petite servante se mordant les poings.
— Je sais bien, riposta le jeune homme imperturbable, mais il n'y a encore que les femmes qui aient osé me le dire en face... et ça m'a toujours prodigieusement amusé!
Il glissa le peigne de nacre dans son corsage, lui ouvrit la porte. Marie jeta son tablier sur sa tête et s'élança hors du cabinet de toilette, courant tout droit.
Sur la balustrade, le prince Mes-Yeux faisait de petits sauts et frappait le marbre lisse de ses pattes comme une femme élégante frapperait du talon sous sa jupe. Sa tête bleue, ornée d'une aigrettede cinq émeraudes, sa tête serpentine dont les prunelles, royalement stupides, avaient l'immobilité des pierreries, se tendait, agressive, et selon son habitude, il poussait des cris furieux. Trop lourd pour voler, il se précipitait par bonds, gravissait les terrasses en s'accrochant aux aspérités des murailles, et, dès qu'il apercevait Paul-Eric, se jetait sur lui dans une fièvre d'oiseau rancunier. Il
haïssait Paul. Chose étrange, Paul tolérait toutes ses colères. C'était tellement le plus beau paon du monde ! Ce jour-là, du milieu des pelouses, le prince Mes-Yeux venait de monter jusqu'au jeune homme, les ailes frémissantes, l'œil fixe, son bec de poupre prêt à la cruauté. Entre les deux rois de Rocheuse, la bataille s'éternisait, et malgré l'offre des meilleures friandises, l'oiseau rageur battait belliqueusement de l'éperon sous les soyeux volants de sa robe.
Reutler, assis à l'autre extrémité' de la serre, contemplait cette scène de grâce et rêvait. Le livre qu'il lisait avait depuis longtemps glissé de ses mains molles, il respirait volup.ueusement l'air tiède, admirait la féerie de la campagne, que des nuages, passant vite, couvraient de caresses légères, et le jeune rieur, planté droit, le front haut, comme épanoui en fleur d'or.
Calme ! douceur ! est-ce que l'air ne sentait pas la vanille ?
Ah ! cette heure divine ! l'heure de la sieste ! Pour se laisser vivre une heure dans ce paradis, ou cet enfer, sans, penser, sans parler, sans lutter, il finissait, quelquefois, par croire à la bonté de la nature... Surtout, quand il entendait le pas de Paul-Eric franchissant le seuil du grand salon, ce pas souple qu'il entendait toujours parce que son frère ne faisait aucun bruit en marchant. Ce pas de félin rôdeur! Quelle joie secrète il lui donnait, joie plus intense de tout son mystère !... Oui, le ventqui semble roulersurelles-mêmes leslointaines routes poudreuses, embaume la vanille... et ce n'est pas la chevelure blonde que l'on secoue dans l'air! La na
ture est bonne. Rien n'est autrement que naturel. Pourquoi ne pouvait-on s'aimer noblement? Et quelles chimères zébraient le ciel fulgurant d'ombres noires? Pourquoi pas l'espoir du bonheur au lieu de l'espoir de la mort ? La volupté qui cesse d'être un supplice demeure-t-elle la volupté? Seul, celui qui l'a inventée, en inventant le monde, doit être maudit.
Calme! douceur! Son Eric, un enfant! On ne tue pas les enfants malades. Il seguérirait.Et Reutler, l'index sur ses lèvres frissonnantes, le contemplait, récapitulant toutes les chances qu'on avait encore de vivre.
Le jeune homme lui obéissait, depuis quelque temps, avec une docile promptitude d'élève qui désire plaire au maître. Le matin même, il s'était levé dès l'aube pour aller à l'étang de Rocheuse prendre ce bain glacial que prescrivait la sinistre hygiène de l'aîné, dans une pièce d'eau perdue en forêt, cernée de basses branches vertes la faisant sombre, presque couleur d'encre. Tableau charmant... mais que Reutler ne voyait qu'imaginairement,car il refusait d'accompagner son frère. Il le confiait à Jorgon, les yeux clos, regrettant de ne pouvoir aveugler tous ses gens, le groom, ce garçon dont le regard faux suivait Paul-Eric à travers les halliers, comme un vil braconnier suit les ébats d'une bête merveilleuse qu'il convoite, n'osant pas encore lui tendre un piège. Non, ce serait trop lâche, cette jalousie sans objet! Reutler, le maître, était trop haut... mais l'étang de Rocheuse était bien loin ! Il rêvait d'entourer ce petit lac de murs énormes ou de palissades impénétra-
bles...et quand Paul-Eric lui revenait, le teint éclatant, les yeux humides, un peu les tempes bleuies par le sang plus vif battant les veines, on se pro menait le long des terrasses en causant chevaux anglais ou poèmes inédits très correctement. Ah ! ce regard mouillé d'une onde, qui le lui avait volé un moment tout entier? Ce regard ironique et cependant si câlin ! Comment faire pour ne pas lui poser une de ces questions folles avouant tout un nouvel état dame? Jaloux de qui et de quoi? On n'est pas jaloux de ses domestiques! On n'est pas jaloux d'une eau froide!... Et, de bonne foi, Reutler se disait qu'il ne fallait plus supporter l'enfantillage des bracelets d'or. Là-bas, ses gens devaient s'étonner de voir des bijoux à ses bras nus. Toutes ses mièvreries le tyrannisaient, lui, le tyran, d'une manière abominable. Il avait cédé pour demeurer d'apparence indifférent, mais il finirait par les lui réclamer, les lui arracher, d'un mouvement involontaire. Non! Non! Pas cela! Ces mystérieux anneaux d'une chaîne féroce, il les avait forgés lui-même, et sa belle statue d'Adonis ne pouvait pas aller là-bas si complètement dépouillée de son amour. D'ailleurs, lui, le maître, ignorait l'esclavage et ses soupçons seraient trouvés ridicules.
Au déjeuner, le matin de ce jour calme, on avait fait des projets pour l'hiver. L'Impossible, ce poème interminable, s'annonçait, prétendait le jeune homme, comme une œuvre géniale. Beaucoup moins modeste que jadis, l'auteur se découvrait du génie maintenant, chaque fois qu'il écrivait une ligne. Après les chasses, chez les de Preuille
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où les deux jeunes filles s'alanguissaient au souvenir du poète, on retournerait à Paris et on y publierait des volumes, on se sacrerait grand homme. Reutler souriait. Etre un grand homme, c'est prendre l'habitude de jouer un personnage très ordinaire devant les déférences de la foule. En se sentant regardé, Paul-Eric ne consentirait-il pas à être plus simple? et n'y aurait-il pas moyen de lui faire épouser, un soir de gloire, où les attendrissements de la vanité satisfaite vous tiennent lieu de morale, une de ces deux jolies filles des de Preuille, celle qui avait bien voulu échanger un cheval anglais qu'elle adorait contre une jument arabe un peu vicieuse? L'union sage, philosophi que, un de ces mariages précoces qui sont comme un remède à toutes les mauvaises passions. Raisonnant, analysant, daignant sourire, Reutler se sentait néanmoins très inquiet. Aurait-il le courage de préparer cette union et d'essayer de le guérir par un remède imbécile, quand lui, le philosophe, préférait la mort ? 11 songeait, le regardant s'amuser avec un oiseau, que son enfant ne méritait pas un sort aussi sérieux, puis il détournait la tête en murmurant :
— Je fais trop de musique, mon orgue m'exalte. C'est une distraction profane qui me rend nerveux. Je la supprimerai. Je n'arrive plus à penser juste. Je n'ai aucune raison de mourir. On ne meurt pas pour la félinité d'une taille qui ploie ! C'est absurde ! je me dois à lui et je vivrai. Seulement il faut que son regard câlin cesse de m'insulter, il le faut ou je m'abaisse moi-même en tolérant ce regard ! Mon Dieu ! Comme tout est
mensonge et comme je devine la nature plus vraie de toute la fausseté de mon bonheur présent!...
— Coco! déclara Paul de sa voix chantante. Coco, tu es méchant! Tu me mords comme un chien! Voyons, Coco ! Fais donc la roue!
A distance, il lui offrit un morceau de biscuit que l'oiseau goba goulûment dans un furieux coup de bec.
— Eric, dit doucement l'aîné, il finira par te crever les yeux, ne l'irrite donc pas ainsi!
— Tu entends, Coco, poursuivit Paul en protégeant son visage de son coude, notre estimable frère prétend que tu as envie de le priver de son plus cher trésor. Prince Mes- Yeux, ménagez-moi. Je ne suis ici qu'un platonique bouffon de cour, et si je perds mes grelots, je ne sers plus à rien. Je vous défends de nous aveugler, nous sommes déjà passablement louches... Si cela devenait de la nuit... sacrebleu ! il faudrait marcher à tâtons, et de cette manière, j'ai entendu dire, quand j'étais petit, qu'on allait toujours trop loin... Fais- la roue tout de suite ou je te tue !...
Reutler l'écouta, fronçant peu à peu le sourcil.
— Envoie-moi cet oiseau-là au diable ! fit-il impatienté et redoutant une scène dont l'animal pourrait être la victime, car, décidément, le temps sentait Forage.
— J'ai une idée, mon grand ! Cet oiseau-là est une bête et je vais te le prouver. Attends une seconde...
Il partit en courant, se jeta dans le salon, revint tenant un immense éventail de satin vert et se planta devant l'oiseau, l'éventail levé.
— Regarde, Coco ! Je suis un paon, je suis un prince Mes-Yeux, mais je suis le plus beau ! N'est ce pas, Coco, que tu es jaloux parce que je suis le le plus beau ? Regarde-moi bien !
Et d'un coup sec du poignet, avec une habileté toute féminine, il déploya l'éventail derrière sa tête dans un si beau geste de grâce que l'oiseau, par esprit d'imitation, fit la roue. On entendit le bruit de la détente soyeuse de toutes ses plumes, et, sur la splendeur des émeraudes en fusion, le soleil répandit sa pluie d'or, pendant que Paul renversait la tête sur le satin vert de l'éventail où ses cheveux mirent du jour.
— Il me rendra fou ! songea Reutler.
— Hein, fit Paul triomphant, quel est le plus sot de nous trois ?
— ... Lui donner des gifles, pensait l'aîné, je crois le moment venu... et je ne peux pas... je crois que, désormais, c'est la*seule chose que je ne puisse plus faire !
Il répondit tout haut :
— La nature ne devrait pas se tromper.
— Merci ! dit Eric, saisissant l'oiseau qu'il envoya tourbillonner dans l'espace. Tiens, Reutler, vois-le qui recommence là-bas pour ses paonnes... un dérivatif à ses colères ! Il est idiot, cet oiseau.
Paul s'assit sur la balustrade, se prit le pied, continua du même ton détaché :
— As-tu des nouvelles de la petite servante ? On ne la rencontre plus ? Est-elle partie ? Est-elle arrêtée ? Les journaux de la localité se sont-ils mis en frais d'un fait divers pour elle ? Réponds, mon
grand ? Je veux savoir. Les questions d'office m'intéressent, de temps en temps.
— Elle est toujours aux cuisines, mon ami, bien que tu lui aies offert un peigne de nacre. On lui a coupé les cheveux. Pauvre petite ! La misère... et nos gens ont des répugnances étonnantes. Cest ton aimable groom qui l'a engagée à ce sacrifice, selon le rapport du fidèle Jorgon.
— Oui, je lui ai donné un peigne, mais je ne lui ait pas dit de couper ses cheveux... Elle les a coupés elle-même... tu es sûr...
Paul souriait tranquille.
— De quoi puis-je être sûr ? On m'obéit si mal depuis que tu commandes ! murmura Reutler. D'ailleurs, on ne coupe pas les cheveux d'une femme sans son autorisation, que je sache, et surtout, che% moi! On n'oserait.
— Reutler, tu es un dieu... et comme tel, tu as le front dans les nuages.
Paul s'éventait d'un geste lent, les regards calmes.
De la campagne monta une bouffée de brise chaude qui enfla les stores et fit vibrer harmonieusement, sous des branches fouettantes, le cristal des marquises.
— Je trouve cette journée divine, en effet, soupira Reutler, mais un peu énervante. Je commence à être las... de tes épigrammes, cher petit.
— Pas besoin de ménager les gens très forts ! objecta le jeune homme dont les yeux cillèrent, malicieux.
Ils se turent. Dans le grand silence éclata, de loin, le cri discordant, le cri d'horreur joyeuse du paon qui s'ébrouait.
— Ah ! fit Reutler se prenant les tempes. Puis, après le cri de l'oiseau, une note aiguë,
une autre note discordante, des sons de flûte.
— Non ! pas cela ! c'est faux ! c'est écœurant ! Qui se permet, ici, cbe% moi, de me menacer {le cette ignoble musique ?
Reutler gagna la terrasse et, abritant ses yeux, il explora la route de Rocheuse. Paul ondula comme une couleuvre le long de la balustrade et se pencha.
Les deux frères aperçurent, très loin encore, un curieux groupe : cinq petits hommes, à peine des pantins. Le premier jouait de la flûte, les quatre autres emboîtaient le pas et ils allaient militairement.
— Oh ! les jolis grotesques ! s'écria Paul battant des mains. On dirait des singes. Ce n'est pas une noce et ce n'est pas un enterrement. Cela tient des deux. Reutler, cela vient ici ! Non ! je ne céderais pas ma place pour une loge aux Folies-Nouvelles.
— Que tu es enfant, murmura Reutler ! Ne te penche pas ainsi dans le vide. Tu vas tomber. Tu me donnes le vertige. Descends, je t'en prie.
Paul, au lieu de descendre, pirouetta et laissa pendre ses jambes en dehors de la balustrade.
— Je t'affirme qu'ils viennent... cbe% toi, dit le cadet, moqueur.
— Chez nous !... rectifia l'aîné, un peu confus d'avoir parlé plusieurs fois au singulier.
Paul examinait les petits bonhommes et sifflotait, balançant les jambes à donner en effet le vertige.
286 l.ES HORS NATURE
Reutler perdit la tête. Il le saisit à pleins bras et l'emporta jusqu'au salon.
Sortant de la lumière, ils pénétrèrent dans une profonde obscurité, se sentirent soudain très effrayés d'eux-mêmes, oubliant les petits hommes grotesques qui montaient de la vie ordinaire.
— Mon grand, dit Paul la voix tremblante, j'ai très peur de mourir sans m'en douter. Avant que je meure, il faut renvoyer cette fille. Elle m'inquiète.
— Quelle fille ? Je n'y suis plus, mon pauvre Eric. Tu as le délire ?
— La servante : Machine... j'ai oublié son nom.
— Cesse ce jeu, il est absurde. Nous ne pouvons pas faire le bien à moitié, nous, les monstres. Nous n'avons plus le droit de juger les crimes des autres... ce serait lâche.
— Reutlerje suis lâche parce que cela me plaît. Si tu t'imagines que je n'oserai pas la faire souffrir... tu te trompes.
Les sons de flûte se rapprochaient. Il écoutèrent un instant, horrifiés tous les deux par cette irruption de la réalité dans l'ombre de leurs âmes.
— Enfin, quels sont ces gens-là ? dit Reutler s'exaspérant.
— Une députation du village qui vient nous remercier. Je le devine rien qu'à la tension de mes nerfs ! On va nous féliciter de nos courages réciproques... et nous sommes tous les deux tremblant ici comme des poltrons. (Eric éclata de rire furieusement.) Ils y ont mis le temps, hein ? Une chose spirituelle que cette députation ! Allons, payons encore de nos personnes et tâchons d'étein-
dre le feu de leurs discour's par notre sagesse. Moi, je vais m'habiller pour les recevoir... tu verras, je leur présenterai un de Fertzen qu'ils ignorent, les bons petits singes.
Et il s'échappa des bras de son aîné, tout prie de colère.
— Les gens du village ? Ah ! ils choisissent bien leur heure ! Où sont les énergies d'antan, mon Dieu? Mourir ? Le tuer? Je ne comprends plus... sinon que j'ai presque envie de renvoyer la fille qui le tourmente. La jalousie, c'est tellement douloureux.
Accablé, Reutler se jeta dans un fauteuil.
— Le maire de Rocheuse demande à parler à Monsieur le baron, dit le second valet de chambre soulevant une portière.
— Faites entrer, murmura Reutler, et redressez tous les stores, on n'y voit pas, ici, je veux y voir clair, entendez-vous !
Monsieur Joviot entra, d'un pas ferme. Il était vêtu d'une blouse bleue, très raide, et s'épongeait la figure, car il avait marché trop militairement le long de la côte. Le musicien suivait, sa clarinette à la main, et, derrière le musicienne forgeron, deux conseillers municipaux, très rouges et très solennels. Il se rangèrent en demi-cercle, le maire toussa. Reutler s'était avancé vers eux. Sa haute taille droite les dominait, mais il inclinait la tête avec politesse. On ne visitait pas les louveteaux de Rocheuse sans une raison grave, ou le besoin d'une aumône. Vraiment, il se sentait disposé à leur donner tout son or pour se débarrasser d'eux !
— Monsieur le baron de Fertzen, commença le
maire, soufflant et suant, 'nous venons, commeilest de notre devoir, vous présenter nos compliments d'honneur pour la bonne conduite que vous avez tenue en présence du feu, un ennemi qui n'a pas l'habitude d'être le vôtre, tellement vos courages furent au-dessus de tout éloge... Nous venons aussi offrir à Monsieur Paul-Eric le sentiment de notre gratitude, et lui soumettre un projet qui nous est cher et que nous caressons ensemble, ces Messieurs et moi, leur maire, au nom de la patrie d'abord, et du village de Rocheuse ensuite...
— Oui, fit le forgeron, coupant le discours, Monsieur Paul-Eric serait notre homme, si c'était votre idée. Ces Messieurs ont bien fini par me croire. On s'est chamaillé... Maintenant, on tombe d'accord, quoi !
Les autres opinèrent du haut de leur bonnet. La clarinette, modestement, se tut, ayant tout dit en sa marche triomphale.
— ... Si le tonnerre pouvait tomber, lui, avant qu'Eric n'arrive ! Il va tout gâter par ses plaisanteries. De braves gens, seulement ils sont encombrants malgré leur bonne volonté, songeait Reutler perplexe.
— Je vous remercie, Messieurs, dit-il courtoisement. Je n'empêcherai point mon frère de devenir... votre homme. Ses volontés sont généralement les miennes. Je ne demeure l'aîné que pour la forme et, encore, je n'abuse jamais d'aucune formalité. De quoi donc s'agit-il?...
Pendant les présentations, Paul-Eric descendait aux cuisines. Il bondissait de marches en marches, s'étant déjà trompé trois fois de couloirs. Il péné-
tra comme une bombe dans la grande salle dallée où les gens de sa maison contemplaient leurs ongles... une mode à Rocheuse ! La cuisinière eut un geste d'effroi. Les garçons d'écurie sursautèrent, et, du fond de la vaste cheminée, du milieu des cendres, une tête brune de pauvre petit garçon souffrant se dressa.
— Où est la petite laveuse de vaisselle ? demanda le jeune homme de son accent bref.
Le groom s'empressa, obséquieux.
— La voici, Monsieur Paul.
— Oh \- Cest drôle ! Elle a vraiment coupé ses cheveux... elle est gentille tout plein î Je viens te chercher, petite, de la part de Reutler. Tu sais, le bon Dieu ! Prends un plateau, des bouteilles de Lunel et des verres. 11 y a là-haut des gens qui ont soif. Un peu de toilette, c'est-à-dire, lave-toi les mains... Compris, n'est-ce pas ?
Médusée, elle restait debout, oubliant de poser la marmite qu'elle récurait.
Paul, envoyant un signe aimable au groom, se sauva pour aller s'habiller.
Depuis trois semaines, chaque soir, la jeune condamnée, comme celle qui attend la décision suprême en respirant le vent d'avril à travers les barreaux de sa prison, s'accoudait sur la dernière terrasse des pelouses et elle regardait dans la direction du château. Elle se trouvait cachée par les ombres du bois, se blotissait sous l'anse d'une desgrandes urnes fleuries, et, personne ne pouvant l'imaginer là,, elle guettait l'apparition du maître, de cet homme grand et doux, toujours vêtu de deuil, qui rêvait sur la plate-forme de la serre. Sou.
vent, elle le voyait, un bras passé aux épaules de son jeune frère, s'incliner vers lui, léger comme un sylphe, de tout le poids de sa force. Il lui semblait, de loin, que l'homme noir se penchât pour respirer une branche de rose, ou la cueillir. Ah ! ces deux frères s'aimaient bien ! Elle avait presque du bonheur à le savoir. Elle ne pensait pas, elle ne souffrait plus, elle était vaguement heureuse, en fidèle gardienne de ce feu sacré qui est .l'amour très pur d'une femme pour un homme qu'elle n'a pas le droit de désirer. Le jeune frère serait toujours méchant, mais on le gâtait trop; il y a de ces Benjamins dans les familles riches, qui sont moins coupables parce qu'ils sont les plus choyés ! Oui, elle se ferait propre pour servir leurs hôtes et surtout pour servir le maître... Elle ne se souvenait plus d'aucune injure...
— Monsieur le maire, dit gracieusement Reutler, me ferez-vous l'honneur de vous rafraîchir ici ? Sur le terrain des réconciliations, on a toujours très chaud, vous le savez.
Et il sourit. On venait de lui rappeler, en s'expliquant un peu longuement, qu'il était prussien, tout de même.
On salua, du front, l'air fier, comme il convient chez l'étranger. Enfin, cela n'engageait à rien. On boirait. Reutler se dirigeait vers un timbre, lorsque Paul-Eric rentra. Reutler s'arrêta, rebroussant chemin, le sang figé.
Paul avait endossé une robe de chambre 1830, qu'il affectionnait particulièrement pour ses petits levers. Au lieu de s'habiller, il s'était déshabillé. Délaissant la coupe anglaise, il portait une ample
redingote, cintrée à la taille par une cordelette de soie, d'étoffe grise, très plume de colombe, odieusement fade. Le col, ouvert selon le style tendre de l'époque, avait des revers de velours bleu et sa chemise, garnie de dentelles anciennes, bouffait en jabot. Pour compléter la gravure, le jeune homme s'était lissé les cheveux sur le front comme les bandeaux de la dame aux camélias et froissait un éventail blanc dans ses mains pâles.
— Bonjour, Messieurs, fit-il de son ton chanteur des grands jours. Il paraît que vous avez l'intention de me nommer capitaine de pompier, si je daigne opter...? (Il leur tendit la main en éclatant de rire.) Voyons ! Regardez-moi bien ! Mes pauvres amis, vous ne voudriez pas me forcer à porter un casque ? Ça ne m'irait pas... A peine celui d'Achille du temps où il l'essayait chez Déidamia! Et encore! Donnez-moi Déidamia pour m'applaudir... Monsieur Joviot.
— Je n'ai pas l'honneur de connaître cette dame, Monsieur Paul ! répondit le maire, la figure absolument congestionnée.
Lissant ses bandeaux, Paul s'affala sur un canapé.
— On prendrait volontiers un verre d'orangeade, n'est-ce pas ? Quelle chaleur !
Et il s'éventa.
— Mais oui, ou du madère, balbutia Reutler qui voyait, en un rêve atroce, le blason se couvrir de boue devant des rustres.
— Ne te dérange pas, mon grand. J'ai tout prévu, dit Eric avec une grâce exquise.
Le forgeron regardait Paul, les bras gourds. Les
conseillers municipaux se regardaient entre eux. Monsieur Joviot soufflait comme un cheval de laboureur. Quant au musicien, il ne s'étonnait guère, parce que ce jeune fou, c'était peut-être une autre personne de la famille, et il rentrait ses pieds sous sa chaise.
Il fallut l'irruption des rafraîchissements pour calmer les révoltés. La petite servante, marchant menu, droite, les yeux rivés à ceux de Reutler, apportait des flacons couleur d'ambre et des verres légers comme des bulles. Elle posa le plateau devant le maître d'un geste doux d'offrande.
— Qui a demandé cette enfant ? s'écria Reutler, dont le regard sombre fulgura
Marie dressa plus haut sa petite tête brune.
— Monsieur Paul est venu me chercher de votre part, lui répondit-elle anxieuse. Elle s'était faite belle et avait des mains propres.
— C'est bon ! Ne servez pas. Je vous remercie. Effrayée de son ton dur, elle alla se blottir contre un meuble, n'osant plus sortir.
En buvant, on parla des récoltes, s'annonçant superbes, du matériel des nouveaux pompiers (frais d'équipement à la charge du capitaine) et la générosité du Lunel aidant, on refit, timidement, la proposition brûlante. Puisque le cadet avait fait ses preuves, il était libre de s'habiller selon les modes parisiennes, il était chez lui partout.
— Messieurs, répliqua-t-il de son ton languissant, je ne désire pas le moins du monde opter. J'ai une maladie de cœur qui m'empêcherait, du reste, d'être soldat. Regardez donc pâlir mon frère ... Vous lui causez une immense peine en me for-
çant à vous révéler cela. Je ne dois pas vivre longtemps, alors, laissez-moi vivre en paix; je vous jure que je possède toute la bravoure qu'il faut... pour mourir.
Tous eurent un mouvement de pitié et se levèrent, les larmes aux yeux.
Ce diable de Lunel chauffait la poitrine. Le forgeron, spontanément, lui serra les mains à les lui briser. Voilà donc pourquoi on le choyait tant ! C'était là le secret des loups-garous !
— Pauvre Monsieur Paul, dit-il ému, c'est pas possible, Dieu de Dieu ! Y a toujours de l'espoir ! Tonnerre! que je puisse pas vous flanquer une pinte de mon sang dans les veines !...
Paul pouffa derrière son éventail.
Joviot prit Reutler à part :
— ... Toujours de l'espoir quand on est jeune, affirma-t-il.
— Aucun, déclara nettement Reutler dont le regard flambait.
Maintenant, on lui dictait ses répliques ! Quelle épouvantable comédie et comme ils sont tous gens de théâtre, ces spéciaux tentateurs, inlassables dans leurs perpétuels changements à vue... Oh ! oui, le tuer, dès qu'on le prendrait en flagrant délit de tentation plus directe... s'en débarrasser... Reutler, pour s'étourdir, fit des dons au village.
Il donna des pompes, il donna des costumes et il nomma même un capitaine.
— Tenez, ce brave garçon qui a démoli le toit ? Qu'en pensez-vous, Messieurs?...
Le forgeron devint cramoisi et on le salua d'une acclamation unanime. On prévoyait déjà qu'au re-
tour celui-là marcherait le premier, suivant la clarinette ; et, délivrés de l'obsession des Prussiens, les conseillers municipaux burent à la France, comme ils auraient lâché un juron au milieu de ce grand salon triste...
Reutler, les reconduisant, leur demanda si on attribuait l'incendie à la malveillance.
— Non, ditjoviot d'un air suffisant, c'est une meule de paille, vous savez, la combustion spontanée ...
— Dans le foin qui fermente, cher Monsieur, objecta doucement Reutler, mais de la paille sèche...
— Vous n'êtes pas chimiste, vous, Monsieur le baron. Moi, je tiens la chose du médecin de l'endroit. Eh bien, figurez-vous que le soleil, en tapant sur une verrière de l'église, a rêflexionnê du côté de la meule et l'a incendiée. Je voulais pas le croire, on me l'a prouvé clair comme je vous vois...
— On apprend tous les jours des choses merveilleuses, Monsieur Joviot, dit Reutler qui salua, très grave.
Paul, durant ce colloque, avait mis ses pieds audessus de sa tête, sa position favorite, et buvait son sixième verre de Lunel en attendant la scène du grand.
— Ça ne vous fait pas mal au cœur ? murmura une voix douce, peut-être terrible.
La petite servante s'approcha, pour le service, cueillit les verres vides à droite et à gauche.
— Dis donc, toi, espèce de météore, est-ce que tu veux que je te prouve ma bonne santé? D'où sors-tu ?
La fille recula.
— Je m'en doutais ! Vous leur avez menti.
— Comme une femme, oui, ma chère, ça te scandalise ?
— Oh ! ce ne serait pas la première fois !
Elle était toute sombre, presque en deuil, et ses cheveux noirs, courts bouclés, lui donnaient une physionomie dure, étrangement ironique. Elle ne comprenait rien à ce jeune homme, cependant, elle le redoutait moins. Et puis, elle venait de frôler le danger de si près qu'elle se sentait aguerrie. Elle avait vu les gendarmes ! On avait voulu la faire se livrer, sans doute. Seulement lui, le véritable maître, ne tolérait pas cette nouvelle fantaisie.
Reutler rentra, fermant la porte à double tour.
Il bondit sur Paul-Eric, le saisit aux poignets et le dressa, debout, ne voyant rien. (Elle était si noire, dans leur ombre, la petite servante !)
— Expliquons-nous maintenant, gronda-t-il les lèvres blêmes! Quand on m'insulte, moi, je n'ai pas l'habitude de me faire venger par mon fière. Tu le sais! Alors que signifie cette mascarade et l'apparition de cette fille servant... ses ennemis... qui sont aussi les miens ! Sacredieu ! . . . Non ! Tais-toi ! J'ai horreur du mensonge, j'ai horreur du vice et je ne trouve que cela dans l'atmosphère que je respire ici ! Je me moque de l'insulte quand elle vient d'irresponsables ou de pauvres gens mal élevés, mais je repousse toute défense de ta part comme une injure autrement sérieuse. Je ne suis pas ton complice, tu m'entends ? je ne permets pas à la créature détestable que tu es de protéger mon honneur en public. Je veux, j'exige qu'on respecte
le nom que je porte, d'abord dans ma vie privée. Opte ou n'opte pas, cela m'est égal !... Tu n'es pas de ma race ! Où que tu ailles, tu seras vil. Ah ! Je te ferai enfermer ! je te ferai enfermer... pour ne pas devenir fou moi-même... j'en ai assez ! Oui, tu es un malade... et tu mourras... je te tuerai !
— ...Devant les domestiques? c'est abuser de ton genre de folie, mon cher ! fit Paul dédaigneux.
Reutler, apercevant la jeune fille, eut un cri rauque où tout son orgueil éclata.
— Vous m'écoutiez, vous ? Mais c'est elle que je vais tuer ! La misérable !...
Il marcha sur elle, prêt à la broyer. Elle joignit les mains, le regarda de son regard fixe, implorant :
— Monsieur Reutler, vous ne m'aviez pas commandé de sortir. J'ai attendu, pour les verres... Vaudrait mieux me tuer, je mérite la mort... lui, c'est qu'il est malade, bien sur !
Reutler s'arrêta, chancela, et s'appuya au dossier d'un fauteuil.
— Oh ! Ces yeux ? Où donc ai-je vu ces yeux ! Il se mit à rire, défaillant d'une horreur superstitieuse, car il était certain de ne jamais les avoir vus.
— Je plaisante, petite ! Ne t'épouvante pas de mes gestes; quand je suis en colère, je menace tout le monde et je ne tue personne... Rassuretoi! Ah! il est malade ! Prends garde! Il a une maladie qui se communique. Si tu tiens à rester pure, il te faudra fuir ma maison. Ici, on ne respire que le vice, je te le répète. Malade ? Et tu le défends ? Un comble ! Non ! Il est simplement ridicule avec ses bandeaux de vierge blonde, et tu me parais
presque plus nature, toi, avec tes cheveux courts de diablesse ! Parole d'honneur, tu es presque plus belle en face de sa hideur morale !
Paul-Eric frissonna. Le vent de la rage courbait la flamme droite et l'envoyait lécher les pieds d'une autre idole. Reutler désertait le temple ou prouvait qu'il était capable de changer de religion.
— Mon orgueil, à moi, ne m'a jamais permis d'attendre qu'on choisisse! Adieu, Reutler, je m'en vais ! dit le cadet des de Fertzen d'un ton sourd.
Il se dirigea vers la porte. Là, l'ivresse lui monta brusquement au cerveau. Il eut peur de pleurer, poussa un cri faible, et ne voulant pas orner le triomphe de la servante, il sortit.
Tombée aux genoux de Reutler, la petite Marie lui baisait pieusement les mains.
— Monsieur le baron, vous tourmentez pas ! Il va revenir. Ce n'est pas sérieux des brouilles de frères ! S'il est fâché à cause de moi, c'est moi qui m'en sauverai. Je suis rien du tout et j'ai fait trop de dégât dans la vie ! Monsieur Reutler, vous êtes tout pâle, parlez-moi! Mon Dieu ! Vous si bon, il ne faut pas vous faire tant de chagrin ! Voulezvous que j'appelle quelqu'un?... Bien sûr, c'est une drôle de maladie qu'il a, sa méchanceté ! Enfin, tuez-moi de bon cœur... j'aime mieux, que de vous voir, vous, comme un agonisant !
Reutler n'écoutait rien. Il suivait, de loin, la marche de son frère. Il allait dans sa chambre ou dans l'observatoire, il prenait du poison, la jolie mort qui ne défigure pas, et c'était fini... et lui, Reutler, enchaîné par son honneur — une chimère très indistincte — il ne bougerait point, il se devait
de demeurer là !... Oh ! ce visage adorable de princesse byzantine qu'il avait cru ridiculiser en le reniant, ce cher visage de prince décadent faisant claquer l'éventail derrière ses cheveux d'or! Est-ce que c'était possible que l'impossible échappât ? On se séparait pour toujours au seul nom d'une femme, et quelle femme?... Il eut l'idée de l'étrangler, la petite servante si humble.
— Monsieur Reutler, cria la jeune fille, je l'entends qui revient!... Oui... je l'entends!... Le voilà!... Il saute les marches de l'escalier... Monsieur Reutler !...
— Moi, je l'entends toujours, râla Reutler désespéré,^/-^ que ses pas ne font aucun bruit ! Je l'entendrai toujours et il ne sera plus.
Ses bras se tordirent. Il ferma les yeux.
Paul revenait. Il riait d'un rire féroce, un rire d'ivresse, et ce n'était pas de poison, certes, qu'il était ivre ! Avant d'en arriver à de telles extrémités, il voulait se venger. La petite avait dû causer. Il allait lui rendre son trésor. Une dernière générosité de cynique ! Quand il lui plaisait d'être lâche, il aimait, lui, à le faire savoir.
Epouvanté, Reutler le vit dérouler une grande chevelure, toute la crinière de la lionne !...
— Tiens ! cria Paul lui fouettant la face de ce sinistre fouet de soie, je te rends les cheveux de ta belle... je me les suis offerts parce que c'est encore ce qu'elle a de plus présentable ! Tiens ! Tiens ! Embrasse, mon grand ! J'ai couché avec... Quant à la femme, tu peux la garder... m'intéresse pas du tout.
LES HORS NATURE 2()t)
Reutler se dégagea violemment du flot parfumé, saisit le poignet de son frère.
— Toi ?... Tu as coupé ces cheveux, toi ?...
— Comment?... Elle ne t'a rien dit? C'est vraimenttrès fort de sa part! Oui... je les ai coupés, avec mes ciseaux à ongles ! Me suis bien amusé !
Reutler perdit toutes notions des distances pour la première fois de sa vie, car le dégoût le soulevait.
— Va me chercher un fouet plus solide, ordonnat-il à la petite servante, qui le regardait en extase.
— Non ! Vous l'aimez trop pour le corriger, Monsieur Reutler.
— Je ne suis donc pas le maître chez moi ? rugit l'aîné. M'obéiras-tu, espèce de folle? Es-tu ma servante, oui ou non ?
— Monsieur, je m'en irai aux cuisines... c'est ma place... je ne peux pas vous aider pour ça...
Alors, Reutler traîna Paul jusqu'à l'antichambre. Là, il ne trouva ni cravache, ni fouet, mais une canne, dans un coin.
Paul se roidit. Il pensait qu'il n'oserait plus dès que la jeune fille se serait éloignée. Malheureusement le maître de Rocheuse était ivre aussi d'avoir respiré, de force, ce parfum d'ambre dont la chevelure semblait ruisseler. Et il massacra toute cette jolie grâce 1830, déchira les étoffes soyeuses, les chairs blondes, jusqu'à ce que la canne fût brisée, encore frappa-t-il avec l'un des morceaux...
Marie s'enfuit, les mains sur ses oreilles.
Paul ne se défendit pas. 11 s'évanouit doucement comme un enfant s'endort.
Reutler le laissa étendu au milieu du salon, ne tourna pas la tête et gagna sa chambre.
— En vérité, dit-il, se jetant sur son lit pour y sangloter tout à son aise, je crois que je ne l'ai jamais plus aimé qu'aujourd'hui !
— Et le médecin, Marie?...
— Il a dit, monsieur le baron, que ça ne marquerait pas.
— Mon Dieu! mon Dieu! comme c'est long! Marie, je ne vis plus!... Et lui? que dit-il?...
— Rien, Monsieur. Il ne parle pas beaucoup. Il se lamente souvent pour des bêtises... il pleure, je le console, mais ce n'est que des nerfs.
— Tu es une admirable fille, Marie.
— Oh! Monsieur le baron, je ne suis qu'une pauvre malheureuse, seulement, j'avais raison, vous voyez, fallait pas le battre...
— Et aux offices, Marie, aux offices?... Que dit-on ?
— Tantôt une chose, tantôt une autre! Ils racontent (elle s'interrompit) je peux guère vous répéter ça, Monsieur le baron, c'est pas mon affaire.
— Dis tout ! Je veux tout savoir.
— Ils croient que vous l'avez battu rapport à moi, parce que...
— Ils croient que tu es sa maîtresse, hein? C'est ridicule!
Reutler se promenait de long en large dans la serre, fébrilement. 11 froissait un journal, et déplaçait le léger mobilier de bambou. Depuis un mois, il piétinait ainsi sur place comme un aliéné. Non, il ne pouvait se confier à personne. Jorgon le regardait avec une terreur croissante. Les autres domestiques passaient trop loin de lui, ensuite, ils n'approchaient pas du malade. Seule, Marie lui donnait des nouvelles, et ce médecin était si laconique, tellement indifférent :
— ... Petite fièvre nerveuse... Rien de grave... Se dorlotte... Un enfant gâté...
Et le médecin parti, Reutler reprenait sa promenade en rond de fauve prisonnier, n'osant ni sortir, ni surtout aller lui tendre la main.
Mais quand Marie arrivait, la chambre obscure s'éclairait ou la serre fleurie sentait plus fort les roses ... Ah! le paon perché mélancoliquement sur le rebord de la terrasse, regrettant l'autre prince Mes-Yeux si détesté et si adorable!... Marie, de servante devenait complice, l'entremetteuse de leurs deux âmes... Reutler caressait le beau paon fatidique et il faisait parler Marie pour endormir son chagrin.
Ce matin-là, Marie se révolta.
— Monsieur, ils disent aux cuisines ce qu'ils veulent! Moi, j'ai pas d'amoureux, vous savez bien, j'en aurai jamais.
— Marie, je préfère qu'ils croient cela. C'est-à-
dire, tôt ou tard, cela doit te brûler à ton tour! Tu aimeras Paul, j'en suis convaincu.
— Vous voulez rire ?
— Je n'en n'ai guère envie, gronda le maître. Ecoute... n'oublie pas les journaux et les revues... les volumes, tous les livres... il est entendu que c'est Jorgon qui les achète. N'oublie pas les parfums... tu diras que tu les as trouvés, par hasard, sur sa table de toilette. Ah ! Et puis, les fleurs. Les nouvelles orchidées que j'ai fait venir... Dis-moi, qui a veillé, cette nuit ? Toi ou Jorgon ?
— Non, c'est Célestin. Il est très attaché à mon sieur Paul, vous savez!
— Je ne veux que Jorgon ou toi autour de lui, je ne veux pas de ce groom dont le regard est faux... Enfin, on ne m'obéit plus. J'avais défendu de laisser entrer ce garçon chez mon frère!
Reutler brisa le dossier d'une chaise d'un involontaire mouvement de rage.
Il reprit, la voix plus sourde :
— Est-ce qu'il se plaint de moi ? Parle-t-il toujours la nuit, en rêve ?
— Monsieur Paul se réveille quelquefois et me sonne pour que je lui raconte des choses parce qu'il a peur, tout seul, alors je lui dis l'histoire...
— Quelle histoire, mon Dieu?
— Monsieur ne se fâchera pas?... Celle de l'église... comment j'ai mis le feu... ça l'amuse..
— Ah ! dis-lui tout ce qu'il voudra te faire dire à ce sujet... C'est effrayant pour une jeune fille de rester, la nuit, si près d'un jeune homme... Cela ne te cause aucun... souci ?
— Oh, Monsieur Reutler, j'aurais point osé cou-
cher dans votre cabinet de toilette, mais lui, c'est comme si j'avais... une sœur !
Et ses yeux noirs se levèrent tout rayonnants.
Reutler prit ses petites mains, ses petites pattes brunes, devenues douces, car elle ne s'occupait plus des vilaines besognes de la cuisine, elle n'était plus que l'esclave qu'on laisse libre, la mystérieuse servante-maîtresse pour laquelle on se battait à se tuer.
— Je te pardonne ce mot-là, murmura-t-il, je le crois sincère. Regarde-moi bien en face, Marie !
Elle baissa tout à coup les paupières et rougit.
Vêtue gentiment en soubrette, parce que Monsieur Paul l'exigeait, sa modeste robe de deuil se fanfreluchait d'un tablier de dentelles blanches aux pochettes nouées de rubans rouges. Elle avait des rubans... une misère d'un autre genre, et elle se contemplait dans les hautes glaces du cabinet de toilette avec la terreur de celle qui s'éprend de la vie malgré la mort qu'elle porte en elle. Ce jour-là, plantée droite devant Reutler qui l'observait froidement, elle parut dangereuse.
— Tu deviens sournoise, toi, fit-il le ton tranchant. Pourquoi baisses-tu les yeux ?
— Monsieur Reutler, vous fâchez pas! Je ne sais plus l'existence que je mène, ici! Je suis, des fois, pire qu'un chien et des fois comme une dame. Monsieur Jorgon me bouscule et il dit que je ferai tuer du monde! Bien vrai, si vous le permettiez, je m'en irai...
— Tu aimeras mon frère, ajouta-t-il l'œil illuminé.
Elle eut un beau geste de dégoût.
— Ah! pour ça non, Monsieur, et si j'avais le droit... ce serait pas celui-là que je choisirais...
— Je suis donc véritablement infâme vis-à-vis de cette enfant, songea Reutler, et j'abuse bien réellement de son cœur... Marie, dit-il plus haut, vous êtes toujours libre. Allez-vous-en. Je veux qu'on soit libre chez moi.
— Vous me chassez! s'écria la pauvre servante éperdue.
— Non ! non ! Si tu t'en vas, qui me parlera de lui, mon Dieu?
— Cestjuste,soupira-t-elled'unaccenttrèsdoux.
— Ma petite Marie? Auras-tu la force de porter cette croix jusqu'au sacrifice? Alors, tu... n'aimes pas mon frère... c'est étrange ! Tu ne l'aimeras jamais ?
— Jamais, Monsieur, puisque... vous voulez que je vous le jure.
— Merci, j'ai confiance en toi. Tu as l'âme noble. Ecoute encore : tu diras au médecin que je désire le voir. Cet homme a des allures louches... il me déplaît. Ah ! Tu retournes chez mon frère ? Eh bien, je veux que tu lui portes cette rose... je sais qu'il aime celle-là entre toutes ! (Il cueillit une rose du Japon aux pétales presque noires.) Tu lui raconteras que tu l'as volée en passant, dans la serre, et que je te l'ai... permis.
— Non, je lui dirai que c'est vous qui la lui envoyez. Pas la peine de mentir pour si peu, monsieur Reutler.
— Une leçon? soit !...
Et il se mit à rire en attachant la rose au corsage de la jeune fille.
Elle se sauva tout émue.
— Pauvre petite, murmura Reutler la suivant des yeux. Combien de temps pourra-t-elle rester sa sœur ?
Et il reprit sa promenade en cercle. Que pourrait-elle deviner de cette situation anormale ? Estce que ce cerveau trouble ne s'éclairerait pas brusquement à la lueur de l'incendie de l'amour?
— Elle m'aime, moi, c'est absurde !
Le temps était lourd, on avait recouvert la serre, clos les vitrages de la terrasse et l'âme des roses s'exhalait plus intensément brûlante; le grand hercule prisonnier se grisait de ce parfum en tournant dans le cercle magique de sa passion. Reutler avait toujours vécu de la présence de son frère, mais il le voyait moins en le voyant trop. Maintenant, la chimère grandissait, débordait de son cœur sur ses sens, elle emplissait son cerveau et l'espace, elle noyait le soleil et la fameuse vision de l'honneur — autre chimère ! Seul, son orgueil demeurait immuable. Il n'aurait pas fait un pas vers lui, vers ce lit soyeux où dormait, humiliée profondément, l'effrontée princesse de Byzance!
— Non ! je ne m'abaisserai point jusqu'à demander pardon. J'ai agi justement. Quand les petits garçons se mutinent, on les fouette ! J'ai eu tort de frapper si fort... pourtant...
Et il revivait ce moment horrible, il avait encore dans l'oreille le son mat du bois sur les chairs, sa voix douloureusement poignante, répétant ce mot navrant, toujours le même: « Tu vas m'abîmer, m'abîmer !... »
Et puis la sensation effroyable, quand la canne
fut brisée sur ses épaules, d'une esquille du bois se déchirant dans la peau et perforant les plaies bleuâtres !... Ah ! On disait que c'était fini... que rien ne marquerait. Allons donc! Cela recommençait tous les jours, au moins pour le bourreau !...
Dehors, la campagne demeurait tranquille. Les moissons ondulaient sous une brise chaude qui les séparait, les épandait comme des chevelures.
Quelqu'un entra dans la serre d'un pas ferme, très égal. Le médecin, que Reutler avait totalement oublié.
— Monsieur, dit celui-ci avec un bon visage d'homme vulgaire, vous m'avez fait demander et j'en suis bien aise. Notre malade n'est pas raisonnable. Ou plutôt sa maladie est en train de changer de cours...
— Il n'est pas guéri ? fit Reutler, en blêmissant. Pourquoi disiez-vous le contraire, Monsieur?
— Soyez calme, répondit le docteur de son accent jovial, très désagréable, car il était irrémédiablement gai. Votre joli cadet joue à la petite maîtresse, Monsieur de Fertzen. Il se porte comme vous et moi, seulement, il ne veut pas quiter ses appartements. Il devient monomane, comprenezvous ? L'air de certaines chambres luxueuses est malsain pour les jeunes gens un peu infatués de leurs qualités physiques...
— Je ne comprends pas, dit Reutler s'adossant au vitrage de la serre qui craqua sous le poids de sa haute taille.
— Vous tenez à ce que je vous mette les points sur les i ? Entre gens de même métier, le secret professionnel n'existe plus. Je pense que vous
n'ignorez pas que votre frère est un névrosé... très spécial... Inutile de m'avouer pourquoi vous lui avez servi cette magistrale correction, moi, je le sais, cher Monsieur, et je vous félicite...
Reutler se redressa, subitement calme, retrouvant toute sa morgue.
— Il s'agit bien de Paul-Eric de Fertzen, mon frère, Monsieur ?
Le médecin éclata de rire.
— Ah ! Mon cher baron, si nous nous la faisons à la noblesse, nous ne le guérirons jamais ! L'honneur du nom, la gloire des ancêtres et toutes les balançoires fin de race, je connais ça ! Seulement, ce que vous espérez cacher à l'ombre de votre donjon, enfouir sous les vieilles murailles d'un château dont l'accès n'est pas facile, je le déclare, c'est un mal dangereux... qui gangrène jusqu'aux innocents. Il y a toujours les domestiques et, eux, personne ne les protège. Moi, ce sont les pauvres diables qui m'intéressent, là-dedans ! Je vous respecte parce que je suis convaincu que j'ai affaire à un honnnête homme, mais je ne tiens pas à vous remplacer dans l'exercice de la correction. Je viens vous dire, simplement, que si vous persistez à l'enfermer chez vous... je ne le soigne plus. J'en entends de trop raides ! Sans compter que pour ma propre satisfaction, tant que la spécialité du cas n'est pas classable, ou mis sous les verroux de nos hospices, je n'ai nul besoin qu'on m'adresse ces sortes de petites plaisanteries.
— Vous exagérez, docteur, il n'y a aucun cas spécial chez moi. Mon frère aime les parfums, les fleurs et les miroirs. Les jeunes hommes riches
ont bien le droit de dépenser leur fortune... selon leurs goûts.
— Vous êtes sûr, Monsieur, que les caprices de votre frère ne vont pas. plus loin que les parfums, les fleurs et les miroirs ?
Le médecin vrillait les yeux sombres de Reutler de ses yeux clairs. Reutler crispa les poings.
— Ah ! sortez, Monsieur ! C'est vous qui êtes un monomane, c'est vous qui vous amusez du cas spécial ! Que je sois médecin ou non, je ne laisserai pas rire de mon frère devant moi. Sortez... je ne veux plus rien entendre !
Le brave homme comprit immédiatement qu'on lui brûlerait la cervelle s'il ajoutait un mot, et il sortit.
Reutler, lorsqu'il fut loin, ouvrit une des verrières. Il étouffait.
— Leurs secrets professionnels ? Je les sais par cœur ! Ils en font des cours de clinique et ils classent les sentiments, quand ils peuvent les saisir du bout de leurs pinces, sous des étiquettes obscènes ! Moi, l'honnête homme?... Et comment me raiterait-il, s'il pouvait vider ma poitrine? Oui, je suis le plus fort des deux, le plus adroit... non pas le meilleur. J'ai martyrisé par orgueil encore plus que par devoir... Qu'on ne me félicite pas, mon Dieu, ce serait trop bête, à la fin ! Idiot ! Imbécile ! Mais il a raison, Eric, nous vivons entourés d'imbéciles ! La névrose, la monomanie ? Cela n'existe qu'en faisant dévier une créature de sa ligne. J'ai voulu donner des femmes à mon frère et j'ai augmenté sa rage de l'impossible. Au contact de ces sales bêtes, j'ai corrompu l'âme et
le corps. S'il a des habitudes maladives, c'est moi qui suis le coupable. Je l'ai précipité moi-même dans la boue. Moi seul mérite d'être frappé, corrigé, foulé aux pieds !... Que je souffre ! Mon Dieu, que je souffre... ces roses! Ah! l'odeur de ces roses ! Où les fuir... je deviens fou !...
Les mains crispées sur une touffe de fleurs, il les écrasa et les porta à sa bouche en criant.
Jorgon accourut, l'air terrifié.
— Que me veux-tu, toi ? Tu m'ennuies à me surveiller de tes regards de chien craintif. Non ! reste ici ! (Allant au vieil homme, il lui mit la main sur l'épaule, durement. )Vois-tu, là-bas, au tournant de la route, derrière la troisième terrasse, ce coupé qui descend ? 11 faut que les garçons d'écurie prennent mes chevaux et qu'ils aillent me culbuter cette voiture dans les fossés ! Quoi que vous en disiez tous, je suis encore le maître à Rocheuse et il faut qu'on me tue ce médecin ! Il emporte mon âme !... Tuez-le ou je ne dormirai plus !
— Oh! fit Jorgon reculant, oui, vous êtes fou!... Nous sommes déjà si malheureux ! Vous prenez donc la rage du meurtre, Monsieur le baron ? Après avoir massacré cet enfant si aimable, si gentil, toute la joie de Rocheuse, faut tuer le médecin qui l'a guéri, maintenant !... Votre petite servante, c'est une gredine, j'ai l'honneur de le répéter à Monsieur! En voilà une qui peut se vanter d'avoir fait aigrir du bon vin. Deux frères qu'on n'aurait jamais pu brouiller sans ce jupon-là...
— Je le hais, ce médecin ! Je le hais, Jorgon ! hurla Reutler se pressant les tempes, je vous hais
tous !... toi qui l'a élevé dans tes bras, le slave qui l'a convoité, le groom qui entre chez lui malgré mes ordres, et tous ceux que je ne connais pas, que je ne verrai pas, qui viendront, le soir, plaisanter autour de son lit ! je vous tuerai tous ! La mort et le feu sont seuls purificateurs. Je devais l'enfermer dans une maison hermétique, une tour d'or vierge ou d'ivoire que j'aurais murée sur nous deux, où personne, entends-tu, n'aurait pu l'atteindre, pas même le soleil !... Jorgon ! Qu'est-ce que je dis? Je ne sais pas ce que je dis et je te défends de m'écouter !
— Monsieur, vous ne dites rien... mais, fallait lui céder la petite servante tout de suite, dès le premier jour, si vous l'aimeZ sans jalousie ! A présent, il ne tient pas à vos restes, ce pauvre enfant ! Elle est laide, elle est sotte, par-dessus le marché. D'honnêtes Messieurs s'enflammer pour ce torchon, ça indignerait des soldats saouls, voilà ce que je pense ! Je me retire, Monsieur le baron, oui, je me retire...
— Va me chercher Marie ! cria Reutler se bouchant les oreilles.
Reutler se mit à saccager tous les rosiers, en attendant, et il éparpilla les fleurs aux quatre vents du ciel.
— Ma foi, il n'y a que les gestes ridicules qui soulagent les nerfs, décidément ! Au diable la lecture, les analyses scientifiques et les études sérieuses !
Il sema les dernières feuilles de roses, à poignées, sur le paon qui le regardait faire en s'épluchant l'aile.
Marie vint. Elle semblait inquiète.
— Marie, ferme la porte, je te prie, qu'on ne nous espionne pas! j'ai des choses à te dire... D'abord comment est-il ?
— Bien, Monsieur. Il a pris les journaux, les revues et les livres. A présent, il mange des bonbons...
— La rose rouge n'est plus à ta ceinture, Marie !
— Je la lui ai donnée, il l'a jetée parterre, disant que vous l'aviez souillée en la posant sur moi.
— Il est toujours jaloux.
— Vous croyez, Monsieur Reutler?
— Certainement, il t'adore, fit Reutler en éclatant d'un rire cynique.
— Ah ! Monsieur ne riez pas ! Ça vous fait mal, et moi, ma pauvre tête se fend quand je vous entends rire. Je vous aime mieux triste.
Il l'attira plus près de lui, lui caressa sescheveux courts frisés comme un petit bonnet de fourrure.
— Ecoute encore. Sois patiente, car il paraît que je deviens fou... rends-moi un peu de raison, Marie. Voici mes ordres et tâche qu'on t'obéisse mieux qu'aux maîtres : je veux que nul autre que toi ne le serve. Tu as dit ce mot charmant : comme une sœur ! J'ai confiance en toi. Tu es vierge: j'en suis sûr, vois-tu, rien qu'à respirer l'odeur de tes cheveux sans parfum. Ah ! tu aurais tellement tort de mettre autre chose sur tes cheveux que ta vertu, ma chérie ! Tu as commis un grand crime, je le sais, mais tu ne feras rien de vil ou de méchant... Dis-lui qu'il sorte de cette chambre où l'air est empoisonné, où toutes ces scieries, ces velours, ces mollesses lui font des marques plus affreuses que mes coups. Qui est-ce
qui peut bien lui rappeler son frère dans cette chambre maudite ?
— Moi, Monsieur, je lui parle de vous tout le temps !
— Chère enfant ! Tu es ravissante... Défends au groom de le veiller, il est très dangereux pour une jeune fille, ce rustre... et je le renverrai puisque tu t'en plains.
— Et... habiller Monsieur Paul ? Vous ne voulez pas que ce soit moi qui l'habille ?
— Si je le veux... Tu as bien pansé ses plaies ! Tes mains sont pures... et elles sont les plus douces. Il rêvait d'une femme de chambre, autrefois.
Marie leva le front, et sourit, stoïque :
— C'est-y que vous voulez aussi que je couche avec ? Faudrait s'entendre ?
— Non, je n'ai pas dit cela! Je ne plaisante jamais, moi.
— Dame !... il prétend que nous serions, au lit, comme deux petits garçons bien sages !
Reutler bondit :
— Il a osé te parler de choses pareilles, Marie ?
— Oh ! Il n'y a pas de mal, je ne vous écouterai ni l'un ni l'autre! Quand on veut rester sage... on n'a qu'à rester seule. (Elle pleurait.)
Reutler s'exaspéra.
— Marie ! Je suis tellement malheureux ! Efface tout cela de ta mémoire... je te dis de le servir, et non pas de l'aimer bêtement, de le servir comme une sœur. Je te fais de la peine. Aime-le comme moi, son frère, je dois l'aimer, comprends-tu?
— Ah ! Monsieur le baron, je suis bien sotte et je connais rien aux gens riches, pourtant, vous
l'aimez trop, là, ça me sort du cœur malgré moi ! Si encore il n'avait pas l'air d'une femme ! (Elle éclata en sanglots.)
— Maintenant, je me mets à la merci d'une servante, pensa Reutler, d'une héroïne de cour d'assises qui, un jour, traînera mon honneur devant ses juges. Cette folle est encore plus redoutable que le médecin. Marie ?...
— Monsieur ?..
Elle s'essuyait les yeux de son petit tablier en dentelles.
— Marie, fais tout ce que tu voudras, c'est-à-dire ton devoir, pas plus que ton devoir, au nom de ton amour, si tu aimes quelqu'un. Va ! Tu as la croix sur ton épaule et tu es ma conscience! Où tu iras, je t'aurai précédée. Je te donne mon honneur en garde. Mon honneur, c'est Paul-Eric, et je ne veux pas qu'on me le prenne...
Marie joignit les mains.
— Ah ! Monsieur Reutler, quand vous me parlez ainsi, je m'imagine que vous êtes le bon Dieu ! Je ne comprends pas bien, mais je sens que pour vous, je ferais toutes les choses possibles. Je ne sais ni lire ni -écrire, je serais peut-être capable d'apprendre pour vous mieux écouter.
Reutler tressaillit.
— Ni lire ni écrire ? dit-il la voix sourde. Voudrais-tu lui porter une lettre ?
— Volontiers, Monsieur, et personne ne la lira que lui... je vous en réponds.
Reutler courut au grand salon, il écrivit quelques lignes. Marie, religieusement, emportala lettre.
— ... Les choses possibles ?Je lui demande Vim-
possible, hélas ! soupira Reutler en détournant la tête.
Paul-Eric vivait depuis un mois comme une femme de harem. En entrant chez lui, on était saisi à la gorge par l'odeur de l'éther et de l'ambre mélangés, une mixture de sa composition dont il se servait pour surexciter ses nerfs, ou les détruire, il ignorait lui-même le résultat. Quand il avait dépouillé le courrier de midi, griffonné quelques vers, qu'il trouvait géniaux, il s'étendait dans les coussins de son divan oriental et rêvait. Si Mica rôdait autour du divan, époussetant des étagères, disposant des fleurs fraîches, lui, roulant ses perpétuelles cigarettes de thé, essayait de compléter son éducation, mais, plus il torturait la jeune sauvage, plus elle lui devenait nécessaire, et après lui avoir fait des propositions abominables, il se bornait à la prier de le chausser, cela, vingt fois par jour. Il espérait l'humilier, en la jetant à genoux devant l'idole, et elle le chaussait soigneusement, ne pensant point que ce fût ridicule d'obéir. Guéri, sans autre cicatrice que le pli d'orgueil qui barrait son front dès qu'on prononçait le nom de son frère, il s'estimait fort heureux de rompre avec les fameuses habitudes de l'hygiène, les chevauchées de cinq heures du matin et les bains froids. Le mâle agonisait peu à peu en lui. Paralysé par la vie cérébrale, exagérant tous ses anciens vices de petit garçon sensuel, il ne supportait plus le tabac, dévorait les sucreries bizarres et préférait, de beaucoup, la présence de son groom, dont les racontars malpropres le faisaient rire, à celle de Mica, une jeu ne fille triste. Célestin lui amenait des odeurs d'écurie
qui renouvelaient celles de sa chambre trop pompadour. Ce voyou, agréablement stylé, possédait une santé de cheval qui lui permettait de boire le vin de Bourgogne comme de l'eau, et son jeune maître l'admirait pour ses capacités vraiment anglaises. Bien moulé dans sa livrée bleue, il portait la tête haute, en affectant de regarder les tapis, et proférait les syllabes les plus atroces du bout des dents, comme on croque des pastilles délicates, n'oubliant pas d'ajouter un : s'il plait à Monsieur ! de l'effet le plus irrésistible. Il plaisait énormément à Monsieur qui n'admettait point les timides réclamations de Mica sur ce chapitre. Quand la petite servante grondait d'une voix un peu gutturale, répétant que les remueurs de fumiers doivent être rendus à leurs occupations quotidiennes, Paul soupirait, très doucement, d'une voix chantante :
— ...Et les incendiaires aux travaux forcés! Oui, chérie, tu as raison. Embrasse-moi !
Cependant, Paul, malgré ce phénoménal couple de domestique, qu'il appelait mon ménage, n'était pas sincèrement heureux.
Marie, couchant dans son cabinet de toilette, l'entendait pleurer au fond de ses oreillers, la nuit, et les mordre pour étouffer ses sanglots. Prised'une pitié infinie, elle s'habillait furtivement, se glissait à son chevet :
— Monsieur Paul ? Vous êtes malade ?
— Non ! laisse-moi ! Va donc retrouver l'autre, tu en meurs d'envie, n'est-ce pas ?
Elle savait, par expérience, que c'était l'heure de la pénitence commune, l'heure où les croix pèsent
plus lourdement sur les épaules, elle s'agenouillait devant la barque chinoise, le berçait, ou joignait les mains en jurant qu'elle était honnête et que, si elle mettait le feu aux églises, elle ne serait pas capable de brûler pour son propre compte.
Il l'embrassait, pleurait, le front sur ses seins, et exigeait l'histoire, le conte merveilleux de l'église qui flambe. Elle la récitait, comme une leçon, terminant toujours par la même phrase :
— ... Alors, j'avais des allumettes, un petit paquet de chez l'épicier de la rue du Fer, je les ai toutes craquées, dans la paille; une grande flamme blanche a venue... et je me suis sauvée, tout droit, car j'ai eu bien peur !...
Paul pouffait.
Seulement, une nuit, comme il exigeait des consolations un peu moins littéraires, elle lui adminis^ tra un soufflet vigoureux, et Paul, tout penaud, n'insista pas, car, si elle s'en allait, qui lui parlerait de Reutler ?
Le jour où Marie remit la lettre de l'aîné, le cadet faisait de la mélancolie. Il faillit se trouver mal en épelant les lignes suivantes :
« Pour votre santé, sinon pour votre bonheur, il faut que vous viviez d'une vie plus normale. Choisissez vos instants et descendez dans la serre. L'air de la terrasse vous est plus utile qu'à moi. Réfléchissez avant de répondre. »
Il grimaça un mauvais sourire.
— J'ai perdu l'habitude de l'air comme celle de la réflexion. Son hygiène m'assomme!... Petite, ce qu'il faut pour la réponse ?
LES HORS NATURE 31 l
Il répondit, tout d'un trait, cassant la plume sur le dernier mot :
« Je descendrai... quand les terrasses de Rocheuse monteront jusqu'à moi, Monsieur ! »
— Enfin, m'expliqueras-tu pourquoi, depuis quinze jours, Ton me condamne à coucher dans mon fumoir? j'entends retentir des coups sourds, de l'autre côté. Est-ce que l'on médite de me murer vivant? Je veux bien ne pas sortir, mais je ne veux pas que l'on m'enferme. Jorgon est mystérieux comme un eunuque. Je ne vois plus Célestin et toi, petite, tu m'impatientes avec ta virgi nité. Tout devient hermétique ici ! Voyons, Mica, raconte...
Mica rangeait le fumoir de monsieur Paul, transformé en nouvelle chambre à coucher, une grande pièce trop sombre ornée de tableaux et de statuettes nues qui l'éclairaient d'un demi-jour spécial. Elle venait de refaire le lit, ses petites pattes brunes courant, actives, sur la mollesse voluptueuse des draps de surah,et elle avait préparé le bain, dosant les essences, distribuant les intimes lingeries, dans la tranquillité d'âme de la servante qui n'a pas ses yeux pour voir.
— Je crois que tout est bien, Monsieur, dit-elle
placidement en époussetant une bacchante effroyable d'un geste respectueux.
— Tout est bien, quand je m'ennuie? Ah! donnemoi mon éther... sinon je te viole ! Tu me rendras ridicule en voulant m'arracher successivement mes pauvres petits morceaux de plaisir. Célestin,l'éther, n'importe quoi, pourvu que je me grise, ou je casse tout et toi, par-dessus le marché !
Les prunelles de Paul eurent des lueurs vertes. Il saisit, au hasard, une copie de la Cypris erotique, touchée d'or aux endroits délicats, et l'envoya contre le mur.
— Voulez-vous que je vous aide ? demanda-telle impassible.
— Oui, très amusant! je te violerai ensuite. Pour le moment, n'en suis pas capable !
Elle lui apporta les statuettes et il les brisa toutes, du haut de son divan, sur le tapis, mêlant ses éclats de rire à leurs éclats de porcelaine, d'albâtre, de marbre. Cela s'évanouissait blanc dans les moquettes obscures, se répandait à travers la chambre en flots de lait, et bientôt les petits morceaux de plaisir furent balayés par la jeune fille sans qu'elle eût même risqué une observation.
— Tu vois, Mica, soupira-t-il de son ton chanteur, retombant très las. sur ses coussins orientaux, j'ai violé toutes ces bonnes femmes! Ramasse, Mica, ramasse... cela t'apprendra à me résister.
Et il fit changer ses chaussettes mauves pour des chaussettes roses à coin d'argent.
— Monsieur Paul, dit-elle pendant qu'elle était à genoux lui laçant ses souliers vernis, il ya une surprise... votre éther est de l'autre côté.
— Toi ou lui?
— C'est Monsieur le baron qui a dit que vous auriez enfin de l'éther...tant que vous en voudriez.
II se leva brusquement, se dirigea vers la porte.
— Ah ! fit-il ouvrant, on a éclairé ma chambre. Heureuse idée ! J'étouffais dans cet appartement!
Il courut à la fenêtre et poussa un cri. La fenêtre s'abaissait maintenant jusqu'au parquet, donnant sur un escalier vitré, une galerie d'un bleu lunaire dont les marches descendaient sur la première terrasse de Rocheuse, dans la serre où s'épanouissaient les collections de rosiers rares. Il avait fallu quinze jours pour accomplir ce miracle, et encore le baron de Fertzen parlait-il d'intenter un procès à l'architecte parce que les peintures n'étaient pas absolument sèches.
— Jolie, la réponse! dit Paul-Eric reprenant son flegme anglais. J'ai bien envie de ne pas descendre... ce serait drôle, hein, Mica?
Mica joignit les mains.
— Allons, je descendrai... pour toi qui as besoin de respirer un autre parfum que celui de mes cigarettes de thé. Tu t'étioles, ma pauvre enfant... surtout de ne plus servir ce maître que tu aimes. Il me semble que tu deviens mon miroir.
Il se fit habiller, car cela ne pouvait se passer de cette ironie. Il reprit une redingote 1830, en peau de cygne, des dentelles, des perles et il descendit, pale, comme une jeune mariée, défaillant sous le poids exaspérant de toutes ses coquetteries.
— Le perron du ciel ! bégaya-t-il essayant de railler sur la première marche. Je dois être plus
beau que nature, aujourd'hui. Mica, si je tombe, je vais tomber mort.
— Je vous soutiendrai, répondit la servante lui prêtant son épaule. Dame ! l'air pur, ça va vous éprouver, Monsieur Paul. Du courage!
Dehors, les moissons n'étaient plus. Les campagnes désertes avaient l'aspect abandonné.
Ellesdecendirent Tune sur l'autre appuyées, l'impératrice et sa demoiselle d'honneur, mais Hadrien ne les reçut point au bas des dernières marches.
Paul regardait du côté du grand salon, tournant le dos à la campagne.
— Où sont les fenêtres, où sont les portes, Mica ? Je ne vois que des rosiers grimpants.
— Monsieur le baron les a fait murer, pensant que vous seriez plus chez vous.
— Il ne veut pas me revoir ?...
— Il croit que c'est vous qui ne voulez pas. Paul aspira longuement la douce brise venue des
champs en renversant la tête. Il eut un sourire.
— Oui, je sais, le mur de son orgueil ! Cet homme n'aime rien, ni toi, ni moi, il nous tuera toutes les deux.
Et il s'écroula, comme foudroyé...
— Monsieur, déclara Marie pénétrant sur les pointes dans le grand salon aveuglé de Rocheuse, où, à la lueur d'une lampe, Reutler faisait semblant de lire, Monsieur, il est très malheureux, il pleure, il se mord les bras, je ne peux pas le consoler, il répète qu'on l'a enterré vif. Et puisque le médecin ne doit pas revenir, je crois que vous feriez bien de le remplacer... là... tout de même c'est votre frère...
— Non ! répondit Reutler de sa voix sourde.
— Monsieur, je suis toute seule... j'ai peur qu'il se tue !
— Appelle Jorgon.
— Jorgon me fuit. Je ne peux guère me faire obéir de Jorgon, moi.
Aux offices, on ne riait plus. Celestin renvoyé, le cocher avait suivi le même jour, et il restait des domestiques tremblants qui ne savaient que penser, surtout depuis l'installation de la galerie. On en concluait, définitivement, à la séquestration de Monsieur Paul par un aîné féroce qui ne voulait pas lui rendre ses comptes de tutelle ! Marie, ne passant dans son ancien purgatoire qu'aux heures des repas, entendait des réflexions sinistres et elle s'affolait :
— Monsieur le baron, oui ou non, l'aimez-vous?
— Qu'il vienne ! je ne puis aller faire des excuses au coupable.
Marie se retira, navrée. Pendant une semaine encore, Paul-Eric lutta contre son propre orgueil.
— Voyons, lui répétait fiévreusement la jeune fille, vous n'êtes pas muré vivant. La porte de votre fumoir n'a même pas un verrou! Vous n'avez qu'à traverser trois salons et vous trouvez votre aîné dans sa chambre. Allez donc ! (Et elle ajoutait,brutale :) Il vaudrait mieux vousraccommoderen bonsfrères que vivre en amoureux brouillés, ce serait plus convenable... pour la maison.
Paul se décida.
Jorgon vint un soir, avant le dîner, lui rapporter ses vêtements, et il refit de lui le prince anglais, très digne, très hautain, qu'on voyait jadis dans
les bois de Rocheuse menant en laisse l'héraldique sloughi de Reutler.
— Jorgon, dit doucement le jeune homme, j'y vais... c'est Marie qui veut, comprends-tu?
— Non, Monsieur Paul, je ne comprends plus rien, je sens que je deviens fou, moi aussi. En tous les cas, à la première scène je pourrai toujours me faire bâtonner pour vous.
Paul se mordit les lèvres. Il alluma un londrès, laissant, sur sa table de toilette, ses fameuses ciga rettes de thé.
— Mica, dit-il à voix basse, tu vas me suivre et tu écouteras aux portes. Quand une femme est témoin, on a toujours de l'aplomb.
— Monsieur, riposta Marie nerveusement, je retourne à la cuisine. J'en ai assez de jouer avec une poupée plus grande que moi. Bonsoir !
Et elle sortit.
D'un pas incertain, Paul se dirigea vers la chambre de son frère, une chambre vaste, un peu morne, meublée de meubles antiques, où le lit, à colonnes torses, avait la forme d'une tombe. Quand il fut sur le seuil, il eut un frisson maladif, ses dents claquèrent.
— Je sais qu'il m'aime et je sais qu'il me tuera ! . . . Mourir tout de suite ? Non ! Encore l'effort d'un masque ! Je veux vivre et il me le faut vivant.
Concentrant toute sa volonté dans un geste, il écarta la lourde portière de velours noir, une draperie de deuil voilant le grand jour de cette chambre sans rideaux. 11 marcha, très droit, très calme, ne perdant pas un pouce de sa taille charmante, ordinairement ployée.
— Monsieur, dit-il d'un ton léger, s'arrêtant en face de Reutler qui, lui, l'attendait, les yeux clos, ne vous semble-t-il pas que si cette situation se prolonge nous deviendrons grotesques? Or, le ridicule peut être mon caprice durant un temps, ce n'est pas la ligne de conduite de toute ma vie... et ne fût-ce que pour ne pas effaroucher nos gens, nous pourrions reprendre l'habitude des repas en commun. A supposer que nous nous haïssions mortellement... il nous reste assez d'esprit pour demeurer des hommes bien élevés.
Reutler prévoyait tout, excepté ce langage de mondain. Une souffrance aiguë lui tordit le cœur. 1 ouvrit les yeux.
— Mais, mon cher enfant, murmura-t-il, nous ne nous haïssons pas ! Je ne souhaite que votre transformation en homme comme il faut, seulement, croyez-moi, n'exagérez rien, le type de l'homme comme il faut n'a jamais rien d'excessif.
Paul s'assit devant lui, croisa la jambe et se prit le pied.
— Ah ! Vous êtes sûr ? (il eut un sourire froid.) Je connais pourtant un homme comme il faut qui a fait monter la terrasse de sa maison jusqu'au balcon de sa maîtresse, je dis sa maîtresse pour ne pas dire sa servante, car il y a équivoque, Monsieur, au moins en l'honneur de nos offices. Encore une chose que les hommes très distingués pratiquent volontiers, l'équivoque. Moi, je ne juge pas, je constate...
A travers la fumée du cigare, Reutler voyait se fixer sur lui les grands yeux orageux très sombres et très doux de la femme, perçant le masque.
— Il va me le jeter à la figure, songeait l'aîné palpitant d'horreur, et je devrai le tuer ou... ramper pour lui demander pardon. Il a tous les droits puisque je l'ai fait souffrir...
Mais Eric se leva et reprit, de sa voix légère...
— Je viens vous trouver, mon cher, surtout au sujet de l'équivoque, je tiens à dégager mes responsabilités. Cette petite Marie est vraiment charmante et j'imagine qu'elle contribuera, dans une certaine mesure, à ma... transformation. Vous avez eu la bonté de me prêter ce joujou que j'ai laissé intact, histoire de vous prouver ma courtoi sie en ne chassant pas sur vos terres... maintenant,/£ découplé, vous permettez?
— Bon ! pensa Reutler toujours immobile et respirant à peine. C'est l'annonce de la nouvelle torture... J'accepte. J'ai déjà passé par cet enfer plusieurs fois. Il espère me voler quelque chose et comme il ne me volera rien... Je ne l'aurais pas cru si maître de lui. Est-ce qu'elle finirait par lui plaire ?
— Vous tenez à cette fille, Monsieur? questionna- Paul, allant secouer la cendre de son cigare au coin de la cheminée pour avoirl'occasion de se regarder dans une glace.
— Je l'estime énormément.
— Oui, je saisis bien, dit le monstre se tournant de profil, on n'aime, en général, queles gens qu'on méprise, et c'est me répondre que, sensuellement, vous vous en souciez peu. Vous avez tort! Elle est jolie... pas de visage peut-être...
— Vous vous êtes renseigné ? objecta Reutler sentant la chaleur lui monter à la face.
— Cette bêtise! Vous la faisiez coucher dans mon cabinet de toilette et elle prenait des libertés inouies! Ne voulait-elle pas m'administrer des potions calmantes et me passer mes robes de chambre? J'ai reçu des gifles (j'adore les coups, moi) mais je sais qu'elle a les seins fermes, une taille exquise, fondante et. souple, la peau brune, une de ces peaux créoles... par exemple, un petit défout... Dois-je continuer ?
— Taisez-vous îgrondaReutlerserrantles poings.
— Continuons... elle, a un grand défaut : elle vous aime !
— Ah ! la pauvre folle ! Elle a essayé de se sauver en vous avouant cela?
— Elle n'a rierf avoué du tout, cher ami. Son secret se lit sur sa figure quand elle parle de vous. Alors elle devient belle et, sacredieu , ce q u'elle abuse de ce genre de beauté! (Paul jeta son cigare d'un mouvement de dépit.) Enfin, je vous la rends intacte...
— Merci... je n'aurai sans doute pas attendu la permission... de votre part.
— Elle vous adore...
— Eric, dit très doucement Reutler, que me voulez-vous? je m'y perds...
Et il se croisa les bras.
Paul scanda ses phrases:
— Elle vous adore et elle m'exècre. Plus elle est complaisante et pi us je sens croître sahaine.J'ai pris feu parce qu'elle ne m'aime pas... encore un impossible qui me tente. Il faudrait que vous eussiez l'obligeance de peser un peu sur sa jeune volonté, vous le volontaire, pour qu'elle m'obéisse. Elle n'aura
pas à s'en repentir, je vous le jure, moi, j'aime les gens que j'estime... nous différons tellement de point de vue, tous les deux.
— Vous l'aimez? C'est-à-dire vous désirez qu'elle meure de chagrin sous mes yeux ?
■*— Vous n'y êtes pas. Je suis très bon, meilleur que vous. On guérit une passion par un autre amour, et en me substituant à son... dieujje désire la consoler, la faire mourir d'autre chose que de chagrin, lui prouver que tous les hommes ne sont pas en bronze. (Il ajouta, cynique :) Il y va de notre honneur, vous ne couchez jamais, je coucherai à votre place... pourvu qu'on ne me force pas au viol, car, c'est étrange comme ces besognes-là me répugnent, aujourd'hui.
Et il regarda ses ongles fins, roses, ses ongles teints de sang.
— De la tenue, mon cher, de la tenue! soupira-til tandis qu'un éclair brillait à l'ombre de ses cils baissés.
— Soit, répliqua l'aîné douloureusement. Si cette fille peut vous sauver, je l'y aiderai de toutes mes forces. Depuis longtemps je suis habitué aux sacrifices. Cependant est-ce bien votre bonheur que vous medemandez là? Vous aimeriez une servante, Eric ?
— Monsieur, dit le cadet d'un ton sec, il est né. cessaire que j'aime n'importe quoi quand je m'ennuie. Ah! un conseil, ne lui parlez pas d'argent. Ne faites monter aucune terrasse jusqu'à elle, car elle ne descendrait pas. Elle est féroce, tout à votre image, et c'est pour cela que je veux essayer d'en avoir peur. Une incendiaire, songez donc ? Cela vous vaut !...
Paul se dirigea vers la porte, hésita, puis se tourna :
— Dîne-t-on toujours chez vous à six heures, Monsieur?
— Jele pense, à moins que vous n'ayez donné de nouveaux ordres, répondit Reutler ironique.
— Tant mieux ! J'ai faim. Venez-vous ? Nous serons très spirituels ce soir. Je crois que nous ferons des mots pour Jorgon. Quel métier!
— Il aime peut-être cette fille... pensait Reutler. Sa voix tremble !... Et s'il l'aimait... Il serait sauvé bien réellement, il s'en irait de moi. Oh! je ne veux donc plus qu'il soit sauvé. Je ne sais donc plus vouloir.
Il le rejoignit d'un pas rapide.
— Ecoutez, dit-il, prenant son bras pour le mettre sous le sien, en descendant le grand escalier de Rocheuse, selon la coutume de leurs beaux jours d'union. Puisque vous faites mes... femmes, faites donc aussi les mots, il me restera le plaisir de vous regarder car, moi, je ne cherche nullement à remplacer l'idole dans le mortel silence de mon temple.
— Quelle idole, mon cher ami?
Et Paul retira sonbras d'un geste mâle. Reutler se tut, devinant que le tigre le guettait.
— S'il est si fort,c'estqu'ilne m'aime plus, rêvaitil affreusement bouleversé. Pourquoi ne pas me tendre la main au lieu de me faire des discours?
Paul étranglait d'une mauvaise envie de rire. Il se tint très bien durant le dîner, fit des mots et demanda l'autorisation de démurer.
— Quoi ? fit Reutler sortant de ses rêves.
— Le salon. De l'air! De l'air! On étouffe, mo. cher ami. Je vais, avec votre permission faire poset; une verrière immense doublant toute l'étendue de la serre, une baie jaune d'ambre remplie de cigognes et de grues volantes, beaucoup de grues... j'adore ce genre d'oiseau, loin des boulevards. Toute la campagne entrant par la muraille trouée, l'irruption de la grande nature dans une pièce un peu funèbre. Secouons la poudre des tombeaux! Vivons et soyons vulgaires, au besoin. La vie n'estelle pas au fond très domestique?
— Je le pensais lorsque j'ai renvoyé votre dernier groom ! dit Reutler dont la main mutilée se crispa sur un couteau. .
. — Vous avez bien fait de renvoyer Célestin, mon cher, cela m'a donné l'occasion de trouver Mica charmante, riposta le cadet un peu pâli.
Jorgon les servait; quand Jorgon fut loin, le jeune homme cria, malgré son flegme :
— Lâchez donc ce couteau, Monsieur !
— Mais vous êtes fou, murmura Reutler les dents serrées. Est-ce que je n'ai pas le droit de couper la nappe, à présent ? 11 faudra que je rappelle votre médecin... il parlait justement de vous faire enfermer... à cause de vos vertus domestiques.
Et les prunelles sombres de l'aîné s'illuminèrent. Paul jeta sa serviette rageusement.
— Allons ! Cest complet ! Vous n'êtes pas généreux ce soir, Hadrien !
Reutler se mit à rire, de son rire muet.
Et comme ils se regardaient éperdument au fond des yeux, la petite servante entra portant une corbeille de fruits.
' Elle était triste et cherchait un prétexte pour dire adieu.
— Monsieur le baron, déclara-t-elle de son ton dur, un peu guttural, je m'en vais, vous voulezbien ?
Elle posa les fruits sur la table, devant lui.
— Pourquoi veux-tu t'en aller, petite sœur ? interrogea Reutler qui respira.
Elle rougit jusqu'au oreilles, répondit, toute droite, la tête fière:
— Parce que vous n'avez plus besoin de moi. Je vais rentrer à l'hospice. Il vaut mieux.
— Bon voyage ! pensa Paul prenant une pêche. Reutler s'empara des deux poignets de la jeune
fille et la considéra longuement. Ses yeux d'illuminé s'éteignirent.
— Il faut que tu restes, j'ai encore besoin de toi, chère petite.
— Oui, grommela Paul, nous te bénissons et tu viens toujours à point, avec ton flair d'amoureuse. Que la peste emporte la domesticité !
— Mais vousne resterezpas aux cuisines, Marie ; vous donnerez à Jorgon Tordre de vous dresser un lit dans le boudoir attenant au grand salon. Vous savez, la chambre où il y a le portrait d'un homme triste?... le mien, je crois, je n'en suis pas sûr, car je n'ai jamais fait faire mon portrait. On dit qu'il me ressemble pourtant. Vous vous entendez aux transformations, vous arrangerez ce boudoir sombre en claire chambre de jeunefille. Il faut de la clarté , ici. Vous choisirez vos tentures et mon frère vous aidera de ses conseils. Puis, regardez bien cette nappe. J'ai une habitude déplorable. Je troue les
nappes à coups de couteau... C'est la loi des éternels raccommodages que j'invoque pour vous garder. Habillez-vous dorénavant, Marie, comme une jolie femme que vous êtes et non comme une petite servante. Vous possédez les clefs de Rocheuse. Quand nous irons à Paris, vous nous suivrez. Là aussi, je troue les nappes! Je ne m'occupe plus de vosgages... dépensez sans compter, petite sœur !
Durant qu'il parlait de sa voix un peu âpre, ironique, se passionnant sur certains mots affectueux, la petite servante s'éloignait de la table, folle, ivre, les yeux dilatés, elle s'assit, pour ne pas tomber, elle pencha la tête, d'abord très rouge puis blanche comme une cire.
Reutler se leva.
— Vous savez, Eric, de quelle manière on fait revenir les femmes, vous qui vous évanouissez quelquefois! Je vous laisse, mon cher enfant... et je compte, sur toute votre délicatesse. Bonne chance !
Paul, demeuré seul, pelait tranquillement sa pêche. De temps en temps il coulait un regard, entre ses cils baissés, du côté de la jeune fille immobile.
— Si j'avais une très longue épingle, songeait-il, une épingle d'or, voire même d'acier, je l'enfoncerais dans sa cervelle au bon endroit, je lisserais, dessus, une de ses boucles, j'appuierais d'un baiser chaste et je raconterais au baron Jacques- Rentier de Fertzen que la joie ça tue les incendiaires... C'est bien gênant, d'être faible, et de ne pas pouvoir pousser le sadisme plus loin que l'intellectualité !
Il prenait goût à ce jeu et se faisait humble. C'était un impossible séduisant, cette fille brune, si froide, que rien n'arrivait à distraire de sa passion mystérieuse. Elle aimait Reutler uniquement et elle ne se révoltait pas du rôle effroyable qu'on lui imposait. Elle ne se révoltait que sous les caresses. Qu'espérait-elle ? Il fallait le savoir ! Blotti dans ses jupes, il la regardait inquiet, très lâche, se sentant des envies de prier. Puisqu'on ne lui permettait plus que cette espèce de petit groom, ce dernier petit morceau de plaisir, il essayerait de s'en contenter, mais la féale avait des idées très nettes sur les droits de son seigneur. Ce jour-là, elle le repoussa si brutalement qu'elle le fit s'étaler dans le tapis de fourrure blanche qu'ils avaient choisi ensemble pour éclairer leur chambre de jeunes filles. Il y demeura étendu, les yeux clos.
— Ça finira mal, dit-il d'un ton las, je vous violerai, Marie !
— Vous vantez pas ! répliqua-t-elle cassant son fil entre ses dents pointues.
Elle cousait toujours, en femme qui n'a plus rien à faire. Elle montrait des dents éblouissantes, des ongles soignés, se poudrait, se parfumait selon les indications perverses du bel initiateur, et dès que Reutler paraissait, elle courait au miroir, oubliant la présence de Paul.
— Aimable serpent! D'ailleurs, tu as raison !...
Ce n'est même pas facile quand vous voulez bien ! soupira-t-il, et il %e prit le pied, très satisfait de ce mot de vieillard. Voyons ? Est-ce que tu me trouves laid ! Ce serait crevant, dis?
— Trop beau ! Beaucoup trop beau !
— Merci ! M'accable pas ! Tu rêves de poitrine velue, de cheveux noirs droit plantés, d'attitudes genre hercule Farnèse... Tu sais, Mica... Farnèse ? C'est le nom de famille de Monsieur Hercule, un roi qui régnait du temps où il n'existait que des imbéciles. Répète avec moi pour t'en souvenir. Que je serve au moins à meubler ton imagination.
Elle répéta, très sérieuse, car il daignait lui apprendre à lire :
— Farnèse, le nom de famille de Monsieur Hercule...
— Mica, interrompit confidentiellement le jeune homme, tu dis des bêtises. Hercule c'est un mot obscène, c'est infâme de répéter cela. Pourquoi n'as-tu pas deviné ?
— Je le pensais! Vous êtes comme Célestin, vous ! 11 faut que vous mettiez des mots d'ordures dans tout... Sale être, vaî
Elle jeta son ouvrage, se dirigea vers la cheminée, s'y accouda pour pleurer. Voilà qu'il allait mélanger des choses impures au pur bonheur qu'elle avait de s'instruire et de se rapprocher ainsi du maître vénéré qui était, disait-on, toutes sciences. Paul rampa jusqu'à elle.
— Mica, balbutia-t-il lui enlaçant félinement les genoux, j'ai menti. Il n'y a qu'une vérité, c'est que je mens toujours. Je t'adore... là... me fais pas enrager. Les larmes sont contagieuses entre jolies
femmes. Embrasse-moi donc au lieu de pleurer. Une pauvre petite caresse, ça compte si peu... Je te ferai lire ! Je serai sage... Enfin, m'énerve pas ou je déchire ce portrait que tu regardes!
— Oh ! Monsieur Paul... celui de votre père !
— Ça m'est égal. Si tu crois que tu ne passerais pas sur le ventre de ta mère, toi, pour aller rejoindre ton amoureux ! Oui ou non, veux-tu m'embrasser ?
— Oui... comme du temps que vous portiez des jupes !
Elle se pencha, prête à la gifle. Paul prit ses lèvres. Elle poussa un cri étouffé, chercha, au hasard, des ciseaux... qu'elle lui darda dans les yeux.
— Bon ! Le début de l'histoire de l'église ? Je connais la suite par cœur, Mica. Je vais serrer foutes les boîtes d'allumettes. Fichtre ! Tu es vraiment intraitable.
— Embrassez-moi f je m'en moque ! Je tiens les ciseaux et j'avertirai Monsieur Reutler, par-dessus le marché. Nous verrons s'il sera content... lui qui a chassé votre groom à cause de moi !
Paul eut un mauvais sourire.
— Monsieur Reutler est très jaloux, Mica !
— De qui ? s'exclama-t-elle les lèvres pâles,
— ...Te flanquera dehors ou te conseillera de me céder, selon la brise soufflant à Rocheuse, ma chère !
— Vous vouliez que je m'en aille... et lui m'a fait monter des cuisines ici ! Non ! il ne me renverra pas. Il est le maître. Quand il vous laisse poser des croisées de six mille francs dans son salon, c'est encore pas vous qui les payez ?
— Conclusion, Mica : nous sommes égales.' J'ai une vague idée que nous pouvons faire, chez lui, tout ce qu'il nous plaira sans qu'il s'en mêle. Un harem, vois-tu, ça ne marche que lorsqu'on oublie d'y lancer son mouchoir.
— Vous n'avez pas honte de parler comme une fille ? "
— Tu es bien intelligente, toi, pour une vierge. Mazette ! Quelle éducation de haut goût ! Tu vas m'empêcher de finir mon poème... Regarde-moi, dis?
Elle contemplait, là-bas, le portrait sombre. Pourquoi Reutler prenait-il, à certains moments, le sourire de Paul-Eric? Un sourire bizarre, si détaché de tout !... Ah ! Pourquoi fallait-il que ce fût l'autre, le grand, qui précisément ne voulût pas d'elle? Le plus petit de ces tigres avait tellement l'air- d'un joli chat joueur qui suit la jupe pour le seul plaisir de se rouler dans les tapis ! Etait-ce dangereux de le laisser jouer ?
— Je t'aime énormément, Mica ! murmurait Paul de sa voix lasse. Tu es drôle, tu ressembles à un collégien en vacances chez unevieille cousinetrop... jeune. Tu as des prunelles qui brillent et ta bouche est déjà toute fanée. Tu t'incendies toi-même avec ta sotte passion pour ton hercule Farnèse. Il est en marbre, en bronze ! Ne pleure donc plus. C'est idiot ! Tu te consumes, ma pauvre parcelle de femme ! Il mérite que tu lui prouves de quel bois on se chauffe quand on sait allumerle feu ! Envoiemoi ce bonhomme au diable ! Il est en pierre, entends-tu ? j'ai mes raisons pour te l'affirmer ! Et il a tort ! Tiens ! Tu me cajoles, à présent. Ce que ces sacrées femelles n'ont pas de mesure !... .
— Ecoutez, Monsieur Paul, dit-elle l'entourant subitement de ses bras, vous êtes gentil, plus gentil que lui, c'est vrai! Seulement, lui, j'en suis folle... il m'a jeté un sort ! Est-ce que vous ne connaîtriez pas un secret pour se faire aimer de cet homme-là ? Je ne veux pas son argent, je vous le jure, je veux qu'il s'occupe de moi, qu'il me parle... il ne me dit plus rien et il ne s'arrête jamais devant ma porte lorsqu'il traverse le salon... Si ça continue, vous avez raison, je périrai de chagrin !
— Je ne connais qu'un système, fit Paul ironique : devenir ma maîtresse.
Elle éclata d'un rire forcé.
— Je le croirai... quand il me le répétera ! Il est le bon Dieu, lui, et il n'a pas la méchanceté de désirer ma mort !
Les yeux de Paul s'obscurcirent. II se dégagea des bras joints de la jeune fille.
— Mica, ordonna-t-il de son ton bref qui commandait aux domestiques, va me chercher du Champagne, j'ai soif! Tu m'altères...
Elle courut lui chercher du Champagne et rentra en disant d'un accent moqueur :
— Votre servante, Mademoiselle.
Au lieu de boire, il sortit brusquement.
Ce jour-là, il faisait noir et du vent, un temps d'ouragan qui secouait la vieille maison de Rocheuse comme un navire sur la mer. Autour de ses murailles, des lambeaux de nuages pendaient en haillons. Le cadet des de Fertzen traversa le grand salon, sans regarder du côté du ciel. Dans le corridor, il appela le sloughi qu'on attachait sous l'escalier de l'observatoire. L'animal, oublié
depuis des semaines par Reutler — l'aîné ne caressait même plus les chiens — tirait éperdument sur sa chaîne en bâillant de joie. Paul, la mine préoccupée, le détacha.
— Toi, mon cher toutou, tu vas me servir à relever les brisées. Il s'agit de savoir où nous en sommes avec ton estimable maître que j'ai un peu perdu de vue.
Le sloughi ouvrit une gueule d'hydre et sa langue rose jaillit comme une flamme.
Paul gagna les terrasses, le tenant au collier.
— Tout beau ! j'ai mes nerfs aujourd'hui ! Nous allons nous amuser ! Tu aimes le paon ? je vais t'en offrir un ! Chassons le prince Mes- Yeux !
Ils le trouvèrent à l'extrémité de la troisième terrasse. L'oiseau, dès qu'il aperçut Paul, balaya les feuilles mortes de son manteau de cour, et bondit toutes ses plumes hérissées.
— Pille ! souffla Paul lâchant le chien.
Ce fut une lutte épouvantable et charmante. Le paon, trop lourd pour voler, rasa le sol, échappa dix fois, revint dix fois, le bec ouvert, dans une superbe vaillance de coq. Rampant sur l'herbe, les deux bêtes souples, velours contre velours, ne faisaient aucun bruit. Le sloughi déchirale manteau de cour, happa une aile et il y eut, seulement, un léger froissement soyeux. Alors le paon transperça une oreille sans daigner se retourner et ils virevoltèrent follement ne songeant plus qu'à s'écharper.
Paul debout, près d'une urne de marbre, les regardait, l'œil fixe, comptant les coups de becs et les coups de dents.
LES HORS NATURK 337
— Allez ! Allez ! Mes enfants ! C'est très bien ! Vous êtes presque aussi forts l'un que l'autre ! Prince Mes-Yeux, vous l'aveuglerez peut-être, mais il vous tuera ! Le vilain chien fidèle aura le dessus ! Hardi ! Gare aux ailes ! Gare à la jupe verte !... Ah ! pauvre prince, vous êtes trop beau !... et trop méchant, et trop entêté! 11 vous tient, le maudit chien féroce! le chien si obéissant! Ouf! ça y est ! Patience! son tour viendra...
Le jeune homme parlait à voix basse, d'une voix sifflant étrangement entre ses lèvres rouges. En un magistral coup de gueule, le sloughi éventra l'oiseau. Le prince Mes-Yeux, étendu sur le dos, sans pouvoir se relever du milieu de son manteau impérial, [agita frénétiquement les pattes et, tordant sa petite tête de vipère bleue, il expira. On vit onduler, tout le long de ses plumes, un reflet d'azur clair, une teinte plus ciel et plus tendre, comme si la mort revêtait sa beauté d'une nouvelle robe plus précieuse, puis il redevint vert triste et ce fut fini.
— Mon imbécile de bon chien, soupira Paul, tu as exécuté là un tour de passe-passe qui va te coûter cher ! Apporte ! et prends un air modeste. C'est maintenant que nous allons chasser ma bête à moi.
Ils remontèrent les terrasses, le chien traînant sa proie, magnifique, et ils rentrèrent à Rocheuse, cherchant leur maître.
Celui-ci travaillait dans sa chambre, ayant abandonné son observatoire où Paul ne venait pas le soir, trop occupé par sa dernière œuvre de séduction. Leur intimité fraternelle n'était qu'une appa-
rencepourles domestiques, et, très dignes, la lune de miel de leurs âmes ayant disparu devant le lever d'un autre astre, ils ne se rencontraient qu'aux repas durant lesquels, souvent, il n'échangeaient pas un mot. Ils ne se tutoyaient plus, et s'ils avaient supprimé d'un commun accord le ridicule vocable de '.Monsieur, ils s'appelaient : mon cher ou mon ami, pour éviter de proférer leur nom. Paul, qui avait l'habitude du masque, ne souffrait guère de cet état de chose, Reutler agonisait. Il battait les campagnes, à cheval dès l'aube, visitait les villages lointains, sous prétexte d'aumônes, soignait les pouilleux pour se distraire, rêvait même de fonder un hospice de concert avec l'aubergiste Joviot, semait son or en roi qui ne sait ni ce qu'il fait ni ce qu'on lui demande, essayait de la philanthropie comme il eût essayé d'un narcotique et n'en dormait pas mieux !
Paul pénétra chez lui, accompagné du chien. Le pauvre vainqueur, flairant une semonce, s'arrêta, tout tremblant, sur le seuil et lâcha le paon. Un geste câlin de Paul le lui fit reprendre ; oreilles basses, l'animal se mit à ramper.
— Reutler, dit le jeune homme de son ton chanteur, de cette voixféminine qu'il dissimulait depuis sa transformation, Reutler, ton sale chien m'a pris mon joujou, il a tué le prince Mes-Yeux ! Je le fais monter pour que tu ne m'accuses pas de mensonge... et je n'ai pas osé le corriger parce queje sais que tu l'aimes... et j'aimais bien mon oiseau... je suis désolé !
Il fut obligé de se mordre la bouche pour ne pas rire, ce qui lui donna l'aird'avoir envie de san-
gloter, parce que Reutler, au seul timbre de cette voix, s'était dressé, les regards fous. Frémissant de colère et de bonheur, il écouta la plainte perfide comme il aurait écouté la musique de son orgue. Ah ! son frère, son enfant, le vrai, lui revenait donc tout entier quand il avait un chagrin ?
— Qui s'est permis de détacher Fox ?
— Eh ! fit le cadet, boudeur, ce n'est pas moi, bien sûr ! Tout marche de travers dans cette maison. Non ! je n'aurai jamais un paon plus irritable et plus drôle... je suis furieux !...
Le chien, humblement, vint déposer la bête d'émeraude aux pieds de son maître. Reutler fouilla derrière sa ceinture où il avait coutume de porter un revolver et, sans une réflexion, il tira... La gueule rose, la gueule d'hydre s'ouvrit toute grande, vomissant un flot pourpre avec un hurlement lugubre, puis la seconde victime tomba, demeura étendue en sa suprême grâce héraldique, les pattes raides.
Paul détourna le front.
— Brutal ! murmura-t il. La mort... ce n'est pas une correction ! Tu es donc toujours armé ? Moi, je n'entre plus ici. J'ai horreur du sang ! Et surtout des hurlements, du tapage!... (11 songea, s'appuyant à un meuble :) ...me la laissera violer et, au besoin, me la tiendra... Brave Reutler! Il est unique !
Reutler s'agenouilla pour dérouler un tapis sur les jolis cadavres.
— Tiens ! dit-il en riant, je te rends les armes, je ne veux pas que tu aies peur de moi, Monsieur \
Et tendant son revolver à son cadet, il souligna,
un peu railleusement, la fin de sa phrase, mais resta prosterné.
Paul prit le revolver qu'il examina l'œil sournois.
— Ils sont vilains, tes accessoires ! (Il ajouta, très correct :) Je vous assure, mon cher, que vous avez eu tort de massacrer votre favori, ça ne me rend pas le mien !
— Oh ! je t'en prie, fit sourdement Reutler, toujours "à genoux, quitte ce ton cérémonieux ! Je t'ai donné des coups de canne... oui... oui... Je me le rappelle. ..j'aurais dû les distribuera mon chien, j'ai eu tort de battre celui-ci et de tuer celui-là, il y a eu méprise... je l'avoue... Déguise-toi en homme si cela t'amuse et... fiche-moi la paix avec tes allures solennelles, elles m'assassinent...
Paul lui mit le revolver sur la tempe.
— Veux-tu que je t'achève par bonté d'âme ?
— N'hésite pas !Tu es incontestablement le plus fort, maintenant, et je préfère la mort à la vie que je mène ! Je n'ai peur que de la vie...
Paul ôta le revolver et posa sa bouche à la place.
— Non ! Non ! cria Reutler, j'aime mieux l'autre... l'autre est plus pure, l'autre ne baise pas les femmes, rends-moi l'autre, puisque je te dis que je préfère mourir...
Il voulut lui arracher Y arme et Paul n'eut que le temps de sauter en arrière.
— Alors, qu'est-ce que tu veux que je devienne? gémit le jeune homme. On me tue mes paons, on me tue mes chiens, et les filles me haïssent à cause de ta présence sacrée ! Pas même une sil houette de groom ! Est-ce que tu t'imagines que je peux vivre de cette vie-là. moi aussi ? Fai-
sons nos conditions, mon grand ! Je te rends le revolver, c'est-à-dire tes droits à me châtier, seulement livre-moi la servante qui se moque de ton serviteur, tu sais! Faut que je la viole... Si elle crie, ça m'ennuiera... J'ai la terreur du bruit, des égratignuresetpuis de tes sermons. Tu es vraiment méchant, toi, pour les bébètes qui s'émancipent.
— Comment, ricana Reutler? Ce roman n'est pas terminé ? Où avez-vous l'esprit, don Juan ? Vous êtes encore sa sœur}
Paul frappa du pied.
— Ah! m'exaspère pas, hein? La fille... ou je casse tout.
— Voyons, Eric? Est-ce que, réellement, Marie n'est pas ta maîtresse ?
— Non ! A mon tour, j'avoue.,.
Reutler se releva, très étonné.
— Un cas pathologique, cette fille !
— Dis-lui, de ma part, ou de la tienne, que ça ne peut pas durer plus longtemps, scanda Paul qui crispa ses mains dont les ongles tranchants pénétrèrent dans le bras de son aîné. Dis-lui... comme au chien! Tu es brutal, toi, fais mon office... Elle est ici pour nous obéir, non pour nous humilier! Elle t'aime, je la veux; après, je serai guéri de toutes les femmes, je crois ! Elle est trop toquée de l'hercule celle-là, ça m'agace, moi, qui suis faible. Enfin, arrange-toi pour l'introduire dans mon lit... sans qu'elle me crève les yeux.
— Du calme ! Du calme ! Ne te mets pas en colère. Tu vas te faire du mal ! Eh ! mon Dieu, tâche de l'attendrir en l'aimant davantage.
Paul blêmit,
— Regarde-moi bien ! Est-ce que je suis de ceux qui cherchent à attendrir leurs bourreaux? Tu ne m'aurais pas offert des excuses à genoux, tout à l'heure, je n'eusse même pas daigné me plaindre, ni te laisser deviner que... c'est de ta faute si je ne peux plus violer personne !
Reutler se voila le visage et tomba sur un fauteuil.
— Oh ! Eric ! Eric ! Tais-toi ! Taisez-vous ! Je vous promets d'essayer de toutes les persuasions... Allez-vous-en, je vous en supplie! Quel métier me faites-vous faire ?
Paul éclata de son rire cynique.
— Ça n'a pas d'importance ! C'est toujours divin le métier de dupe... Un peu plus, un peu moins... Quand tu en auras assez, viens me le dire, tu sais où je couche !
Et il s'éloigna, en pleurant de rage, mais point au sujet des victimes qu'il laissait derrière lui.
Un frisson douloureux passa sur l'épiderme de Reutler, comme un glacial vent de mort, lorsqu'il vit entrer lajeune fille. Elle avait gratté doucement, cinq minutes après le départ de Paul, et ne recevant pas de réponse, elle «'était risquée, ne se doutant pas de leur nouvelle réconciliation, Elle souriait, très confuse, portant du linge, une pile de nappes blanches, car elle ne venait jamais sans le prétexte de son service. Elle remerciait, en s'effaçant de plus en plus devant lui. Reutler se dirigea vers la fenêtre où il frappa les vitres pour se donner une contenance indifférente. Il verrait, il réfléchirait... Cela ne pouvait pas se dire du haut de n'importe quelle phrase.
— Monstrueux ! pensa-t-il, songeant tout à coup que cette pauvre fille l'aimait.
Elle rangea les nappes dans une armoire et toussa légèrement.
— Monsieur le baron, fit-elle, anxieuse, j'ai besoin de vous parler... avez-vous le temps?
Cela se trouvait fort bien et simplifiait les préambules. Il se retourna...
— Quoi, Marie ? dit-il le regard vague.
— Il s'agit de Monsieur Paul. C'est fini de jouer vous comprenez?...
Elle disait tout de suite ses pensées, elle, très nettement.
— Non ! Je ne saisis pas du tout...
Elle frottait le parquet du pied, embarrassée, et elle étudiait le dessin du tapis pour ne pas rougir sous son regard. Elle se pencha. Qu'est-ce qu'elle voyait donc? On aurait dit une forme, un corps étendu ; elle souleva le bord, demeura pétrifiée ; du sang coulait...
— Monsieur Reutler... Oh ! du sang !
Le cri fut si déchirant que Reutler eut froid jusqu'au fond de lame. Elle reculait, éperdue, la bouche ouverte, les bras en l'air.
— Vous avez tué votre frère, hurla-t-elle. Ils le disaient bien, aux cuisines, que vous le tueriez...
Reutler partit d'un éclat de rire qui sonna très faux, comme un écho de celui de Paul.
— Pauvre petite folle ! C'est mon chien que j'ai tué et il le méritait, il a étranglé le prince Mes- Yeux ! Eric n'a pas su le corriger, lui, et moi j'ai été... trop vif! Appelez Jorgon, pour qu'an débarrasse le plancher, j'avais oublié cet incident. Ne
pâlissez pas ainsi, mon Dieu ! Oh ! Les femmes !... • Allons, asseyez-vous, ne tremblez pas là, sur ce fauteuil... Sacrebleu ! -
Marie n'en pouvait plus. Son cœui battait, ses tempes se gonflaient, ses dents claquaient. Elle murmura :
— Vous tuez les bêtes, vous? Je croyais que vous étiez bon ?
Il fit le tour de sa chambre, énervé, enfin se décida à appeler Jorgon lui-même. Comme la petite servante, Jorgon fut horrifié. Cependant il ne dit rien. Pour lui, la dignité de la maison sombrait. Plus de respect aux offices, et, chez les maîtres, la gueuse courant de l'un à l'autre avec un entrain diabolique, semant le désordre. Le brave homme enveloppa les deux jolis cadavres d'une nappe blanche que Marie lui donna et les emporta comme des personnes, selon son expression, car tout ce qui n'était par ses maîtres, c'était : des personnes.
— Tu demanderas à Eric s'il désire conserver la dépouille de son paon ! cria Reutlerde la porte, puis il poussa un verrou.
— Est-ce que cela va mieux? questionna-t-il en revenant vers Marie, essayant de sourire.
— Oui, je peux m'en aller... Monsieur Reutler, je vous remercie.
— Vous aviez à me parler... Ah ! petite Marie, vous n'êtes pas brave... Que diable, quand on a mis le feu aux églises... Mais, cela ne se discute pas, les nerfs .
Et il ricanait de son rire muet, le plus railleur.
— Aujourd'hui vous me reprochez mon crime ?
Onvoitbienque MonsieurPaul n'est plus malade... vous n'avez plus besoin de moi.
— Si, j'ai toujours besoin detoi,-soupira-t-il d'un ton bas, plein de compassion. (Il lui prit les mains, posa son genou sur une fumeuse, s'accouda au dossier pour être à sa hauteur et cependant garder une barrière entre elle et lui.) Eric te tourmente? Réponds sans trembler.
— Monsieur, dit-elle tout d'un trait, il faut que je sache la vérité une bonne fois. J'ai pas de rapport à vous foire. Votre frère plaisante, dame, j'ai trop souvent couché près de lui pour qu'il me respecte... Et c'est de votre faute, pas de la sienne. Dieu merci, n'y tenait pas, autrefois, puisqu'il ne pouvait pas me souffrir. Maintenant, il me raconte tout autant de vilaines choses et il est tout autant méchant, seulement, il me chiffonne davantage et j'aime pas ça !...
— En es-tu sûr ? interrompit Reutler, plongeant ses yeux calmes dans les yeux troublés de la jeune fille.
Elle rougit.
— Monsieur Eric ne me fait pas peur, mais il me bouleverse ! J'ai le cœur qui me bat depuis ce matin à m'enlever la respiration! C'est pas une existence... Surtout qu'il prétend que vous savez très bien ce qui se passe... Ramenez-moi à l'hospice, je suis pas tranquille, la tête me tourne...
— Pourquoi te refuses-tu ? précisa Reutler.
— Je... le déteste. Vous me permettriez...
— Marie, je ne te juge pas, je ne t'ai jamais jugée, au contraire, je t'absous d'avance, car il y a des malades qu'on ne peut guérir que par l'a-
mour... toi et lui, vous êtes peut-être de ces malades ! Tu admets bien que je sache les choses que tu ignores, dis?
Elle répéta suffoquée :
— Je le déteste, Monsieur Reutler.Je ne lui reproche pas mes pauvres cheveux, non, mais ce qui est coupé, entre nous, c'est bien. coupé, ça ne repoussera plus !
— Vaniteuse ! fit Reutler souriant, très railleur.
— Ça vous est égal, mes cheveux ?
— Oh ! Absolument...
— Il fallait donc les couper vous-même, là-bas, dans les ronces.
— On n'a pas le droit de détruire, Marie.
— Et le chien?
— Et l'église? On peut punir, pas se venger! Toi, tu te venges de mon frère parce qu'il a voulu t'enlaidir, c'est très mesquin, chère petite.
Elle s'emporta, retira ses mains.
— Vous êtes des Messieurs riches... moi, je ne suis qu'un gibierde prison. ..j'auraitoujours tort... je veux m'en aller.
— Marie, mon frère t'aime, tu ne t'en iras pas, je te le défends.
— Non, il veut coucher avec moi, c'est pas la même chose, Monsieur Reutler!
— Comme tu es savante ! Enfin, tu n'es plus vierge du tout. Pourquoi lui refuser tes dernières bonnes grâces, alors que tu lui as laissé voir presque toute ta personne, il me l'a dit.
Elle perdit la tête, se confessa :
— Pas ma faute, s'il a vu mes seins, une nuit! Il vous appelait, vous implorait, que j'ai cru que
vous étiez venu et qu'on se battait encore ! Je me suisjetée dans sa chambre n'ayant qu'un jupon sur moi.
— Quand un homme a vu les seins d'une femme, cette femme lui appartient.
Marie se recula et avec un geste extrêmement chaste, car il avait la spontanéité d'un signe religieux, elle ouvrit son corsage, lui montra ses seins, tout petits, fleuris de rose.
— Voilà, dit-elle, regardez donc ! Je suis à vous comme à lui, mais davantage à vous... parce qu'il faudra qu'il me prenne de force, vous savez, tandis que je vous en donne la vue pour le plaisir.
Et elle reboutonna son corsage.
Malheureusement, Marie venaitd'accomplirl'acte qui pouvaitdéplaire le plus au baron Jacqués-Reutler de Fertzen : un acte d'impudeur. Il ne concevait pas un idéal féminin sans une pureté absolue, c'est-à-dire qu'il ne concevait pas du tout l'idéal en question. 11 demandait l'impossible. Il tolérait à la rigueur que son frère, le bel Eric, fût provoquant et parfaitement oublieux des plus élémentaires lois de la décence, mais c'était le mâle, le maître, celui qui a le droit d'agir et n'a pas à se préoccuper des détails de sa toilette même lorsqu'il lui convient de s'avilir vis-à-vis de ses domestiques. Un moment arrive — il le pensait — où celui-là qui porte, en essence, toutes les vertus, peut se relever du seul effort de sa volonté. Les femmes ne sont pas des volontaires en amour, elles sont les reflets pâles d'une puissance qu'elles ne comprennent pas et subissent. Si cette fille tombait, elle ne saurait se relever seule, elle roulerait inconsciemment à tou-
tes les fanges. Est-ce que les femmes se relèvent jamais d'aucune chute? Et ruminant ses idées tristes, il se promenait, devant elle, ses bras croisés.
— Où prenez-vous, dit-il de sa voix sourde, que vous êtes plus à moi aujourd'hui qu'hier? Je suis votre protecteur, je vous dois toujours mon aide... il n'y a rien qui puisse me lier plus particulièrement à vous ! Je reste toujours celui qui commande, j'ai tenté de le faire très doucement, maintenant, je vais parler plus haut : ma chère enfant, il faut vous livrer à Paul-Eric, mon frère, non pas pour son bonheur, mais pour le vôtre... Si vous tardez, vous allez vous prostituer à tout le monde !
Marie s'effondra sur les deux genoux.
— 11 a dit ça, cria-t-elle tordant ses mains audessus de sa tête, il a dit ça ! C'est ça qu'il veut... il ne veut que ça ! Oh ! je l'ai bien entendu ! Oh ! pauvre fille que je suis d'avoir voulu le savoir !
— Voyons, Marie, pas de scène !... Eric furieux, le paon mort, le chien tué, la servante qui pleure... ce n'est plus une maison et je finirai par ne plus demeurer chez moi si cela doit continuer! Relevezvous vite! Non! Non! Ne me baisez pas les mains, j'ai horreur de ces sortes de démonstrations sentimentales. Laissez-moi tranquille... toutes ces histoires d'amour sont très malpropres au fond. Sacrebleu! Vous relèverez-vous ?
Elle se coucha, sanglotante, à ses pieds.
— Je vous aime tant, Monsieur Reutler ! Je ne peux pas m'empêcher de vous aimer. Je sais bien, j'aurais pas dû oser... voyez-vous, c'est un sort!... Je ne dors plus de penser que vous êtes un homme de pierre comme il dit, lui, et que vous ne com-
prenez rien à rien... je suis pire que toutes, oui, mais je vous jure que je suis vierge. Monsieur Paul m'a bien expliqué ce que c'était que d'être vierge, je peux pas m'y tromper. J'ai jamais rien voulu savoir d'un amoureux... Seulement, de vous... ah! tout ce qui vous plaira... même d'être votre chien, de mourir, de me dénoncer aux gendarmes, tout quoi! Pas de me donner à l'autre, par exemple, et c'est pas d'un Monsieur noble de me demander cela ! Oh ! le lâche, le lâche... puisque vous savez que je vous aime, c'est me demander de mentir!
Reutler frappa une table de son poing et ses yeux s'illuminèrent.
— Je ne peux pas y toucher, murmurait-il serrant les dents. Je sens que si j'y touche ce sera pour la jeter parla fenêtre! Sacré tonnerre! Si j'avais su, ce que je t'aurais laissée pourrir dans les fossés de ma route, toi... Et elle a raison... ce qui est le plus odieux! Elle est logique vis-à-vis du maître, la servante! Je l'ai débauchée, je l'ai dépravée et je ne songe plus qu'à la faire violer... je suis le plus lâche des hommes en face de sa bravoure de femelle, et si j'étais d'humeur à me rouler par terre... eh! ce serait vraiment le jour... Marie! (cria-t-il rudement) Marie !
A cette voix impérieuse, elle tendit les mains, suppliante.
— Ecoutez, fit-il, la saisissant par les poignets et la dressant, vous avez dit que je n'étais pas un honnête homme ; en effet, je ne serais pas loyal si je ne mettais pas en regard de la faute, la réparation... Je ne vous conseille pas de vous donner. Vous ne l'aimez pas. Résistez-lui... de toute
votre âme... seulement puisqu'il paraît que, chez vous, les femmes, la résistance physique a ses limites, ne vous croyez pas irrévocablement perdue parce que vous... vous seriez laissé prendre !... Si l'on vous... manque de respect sous mon toit... je vous le rendrai, moi, votre honneur! Si quelqu"un fait de vous sa maîtresse, moi, je vous épouserai. Entendez-vous bien, Marie! Si mon frère vous viole, vous serezbaronnedeFertzen,avectroismillionsde fortune!... Penses-tu encore, l'incendiaire, qu'on puisse me traiter de lâche !
La colère le faisait tellement effrayant, que Marie détourna la tête.
— Mon Dieu ! Il est fou! Il a la fièvre! Moi, la criminelle, moi la pauvre fille des rues, baronne de Fertzen avec trois millions de fortune ! Il se moque de moi ou il a la fièvre!
— Tu ne sais pas lire... cependant... veux-tu que je te signe le contrat? Ce sera vraiment la première fois que quelqu'un aura douté de ma parole!
Il la lâcha pour courir à son bureau, chercha du papier.
— Monsieur Reutler! Oh! Monsieur, je ne doute de rien, n'écrivez pas, ce n'est pas la peine! Dites... est-ce par amour que vous m'épouseriez, allons, regardez-moi encore dans les yeux!... Vous me feriez respecter, vous m'entoureriez de belles choses et je ne pourrais pas me plaindre, car vous êtes très bon, vous, quand on fait vos volontés... mais l'amour... Dites... il ne serait pas de la partie. Vous ne me toucheriez seulement pas du bout des lèvres, hein?
Reutler perdit toute prudence et sans calculer
qu'un mot tendre, une banalité quelconque adoucirait l'amer poison de son orgueil, il s'écria, lui, le parfait galant homme :
— Ah! Foutre non! Pas mon amour!
La petite servante le toisa.
— Moi aussi, dit-elle, je m'en fous !... pouvez garder vos trois millions et peut être qu'on sera la maîtresse de Rocheuse sans vous, un beau soir !
Elle se dirigea vers la porte, que Reutler lui ouvrit, courtoisement.
Toute la muraille, du côté de la serre, avait été remplacée par une immense verrière, couleur d'ambre, d'où l'on voyait la campagne comme perpétuellement baignée de soleil, et le jour pouvait entrer, maintenant, jusqu'aux plus noirs meubles de ce sombre salon, le jour aussi blond que Paul-Eric. Une tige de glycine tordue, des grappes en cabochons d'améthystes, formait un cadre au tableau de la vallée adoucissant la vision du désert de l'automne par une lueur d'éternel printemps. Dans la transparence dorée passait un vol de cigognes, les ailes planantes, poussant leurs cris muets de bêtes trop lointaines.
Le cadet des de Fertzen disait, quelquefois, le
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front mélancoliquement appuyé à ce faux décor irisant le vrai :
— Nous habitons une maison de cristal ! Rien n'est plus pur... que le fond de nos fenêtres!...
Et ce soir-là, dans le fond des fenêtres, à Rocheuse, le rouge soleil d'octobre, semblant mourir de honte, ruisselait en flots pourpres, flambait d'une colère divine...
Reutler, le coude sur le clavier de son orgue, le menton pris entre ses doigts frissonnants écoutait fuir le dernier sanglot de son âme.
Oh ! la lueur blonde qui jouait sa gamme à travers les ondes sonores, cette chevelure fée qu'on nouait et dénouait derrière son épaule, qui le caressait d'une invisible main dont les ongles étaient des étincelles... Comme il se sentait seul... et double ! Il leva la tête pour que ses larmes, retombant dans sa poitrine, eussent enfin le droit de brûler son cœur. Il savait très bien l'impression terriblement sensuelle que lui produisait la musique et ne tentait plus de s'y soustraire. A quoi bon les luttes et les scrupules vis-à-vis de sa propre conscience? Désespéré, jaloux, malheureux de ses victoires comme de ses défaites, il demeurait certain de son état avec la lucidité du médecin qui, depuis longtemps, s'étudie et se condamne. La catastrophe se rapprochait ; il la sentait venir, fondre sur lui dans le vent d'ouragan ou dans la brise légèrement froide, embaumant les fleurs expirantes de cette fin de belle saison... si morne ! Il n'v échapperait point et, ce soir de solitude, il était descendu, à pas furtifs, redoutant les rencontres, pour se griser, ouvrir cet orgue, y plonger
LKS HORS NATURK
les doigts comme un voleur qui touche à un trésor. Il ne sortait presque plus. Renonçant aux courses en forêt, il délaissait ses chevaux et n'exigeait aucun service de ses domestiques, car ilavait remarqué de singuliers sourires parmi la valetaille. Jorgon, le Sévoué, arrivait toujours au premier coup de timbre, mais il roulait des prunelles hagardes pour le moindre geste, se reculait, défiant. Alors, Reutler s'enfermait, montait à son observatoire, cherchant l'air qui lui manquait, là, composait des poisons, le cerveau peu àpeu paralysé par la foliede cette idée fixe: mourir dèsqu'il serait libre. Il ferma le clavier en respirant péniblement
— On étouffe ici, murmura-t-il. Je suis donc prisonnier chez moi ? J'ai peur de faire du bruit ! Cette femme... ah ! Aurai-je le courage de m'en aller, à présent? Toute une semaine sans le voir... Que font-ils ?... Mon honneur... en échange de l'honneur d'une servante !...
Il se promena, tournant sur lui-même les poings serrés.
— Quel silence !... J'ai eu tort de chanter mon âme... Il ne faut pas réveiller les démons qui cherchent à s'endormir... Non! non! La femme est une volonté de qualité inférieure ! Je ne puis me tromper... Je suis le dieu... elle est la bête... mais je suis seul. Oh! comme je suis seul! Et un jour... Dieu s'est ennuyé d'être seul ! Je ne verrai pas Eric !... Il ne descendra pas !
Il heurta un de ces petits meubles de laque encombrant tous les passages, un de ces petits bibelots sans raison d'exister qui lui causaient les plus vives impatiences, et Témietta fiévreusement.
Jorgon parut. Le vieux domestique apportait des livres qu'il replaça, silencieux, le long des rayons d'une bibliothèque. Ses épaules se voûtaient, l'une plus que l'autre, son infirmité s'i.ccentuant depuis qu'il assistait aux désastres de la maison. Il se courbait d'horreur, toujours très respectueux.
— Monsieur Eric est sorti, tantôt? questionna Reutler malgré lui.
— Non, Monsieur le baron. Il avait donné l'ordre d'atteler. Après son déjeuner il a changé d'avis, je crois.
— Pourquoi la voiture ?
— Je pense qu'il voulait promener Mademoiselle Marie en ville.
Reutler recommença le tour du salon, les mains derrière le dos, n'osant pas insister . Le verrait-il au repas du soir?... Jorgon ramassa les débris du petit meuble et se retira.
— Si je la chassais... ou... tous les deux ! pensait Reutler. Ma vie pour savoir ce qu'ils font làhaut ! Et je suis à un étage de distance de ce mystère... je n'ai qu'à prendre l'escalier extérieur... aller voir ! Je n'irai pas ! Je suis prisonnier chez moi, prisonnier de ma volonté... quel bagne ! En exaspérant cedésir d'enfant, va-t-elle en faire naître une passion d'homme, une passion normale ? (H eut un frisson, chancela.) Le possible, est-ce bien intéressant? Ah! j'ai eu tortde jurer cela... on a tort d'être un honnête monstre... les lois ordinaires ne sont pas faites pour les monstres... Je n'aurai donc pas la force de rester debout jusqu'à ce qu'elle vienne me réclamer ses droits... Ah ! monter... les empêcher, là-haut, de me marcher sur le
crâne et savoir. . S'il avait seulement la bonne idée d'en finir en la tuant ! Oui, cette maison est une maison de cristal, tout y est fragile... moi aussi, j'ai la fêlure, et je vais me briser, me briser irréparablement...
Reutler s'affaissa sur un canapé, enfonça sa tète dans une soierie japonaise dont les chimères d'or lui meutrirent la face.
Une heure de silence passa, lourde, morte, et au milieu de cette agonie un éclat de rire sonna. Cela tomba d'en haut, des appartements qu'habitait Marie, la servante-maîtresse ayant quitté la chambre où régnait le portrait du maître.
Ce rire, un beau rire de triomphe, semblait descendre des nuages. La verrière entière trembla et répondit par un écho harmonieux.
Comme tous les fauves aux aguets, Reutler possédait une ouïe très fine ; il perçut, avec le son de sa gaîté,le bruit des pieds souples du rieur, il l'entendit courir de la chambre de la jeune fille à la sienne, puis, Eric n'ayant pas trouvé celui qu'il cherchait, retraversa des salons, s'arrêta, sans doute devant une glace pour refaire le pli de sa stuart, s'enfuit, et le rire sonna de nouveau, sur le perron du ciel, descendit le long de la galerie extérieure, tournoya comme le vol d'un oiseau, s'abattit enfin sur la verrière parmi les grappes de glycine.
Reutler se dressa, le cœur dilaté. 11 le voyait et il ouvrit les bras.
Le jeune homme portait ce costume sobre très digne, très anglais qu'il avait adopté pour son nouveau masque de séducteur. Sa tête blonde resplendissait sur sa silhouette sombre avec une telle
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cruauté de tons clairs qu'il paraissait encore plus artificiel et plus troublant que ce faux jour, couleur d'ambre. 11 riait à se tenir les côtes. II vint se jeter dans un fauteuil, se renversa.
— C'est trop drôle! Ah! mon grand, l'étonnante idée qu'elle a eue là! Je ne devrais pas te dire, mais je ne peux pas garder cette histoire, elle est trop amusante... et puis, toi qui joues de l'orgue à faire pleurer les roches, il faut te distraire... Non ! J'ai vingt ans pour de bon, aujourd'hui ! Pas d'erreur! Et je commençais à me faire si vieux ! Cette petite garce.,, elle a eu beaucoup d'esprit... Pour une vierge, elle' est diablement rosse, tu sais ! Mon grand, laisse-moi rire, dis. C'est plus fort que moi!...
Il ri;iit si bien, l'abominable gamin, il y avait, au fond de la merveille de ses yeux, une si voluptueuse humidité, une telle joie de vivre que Reutler n'eut pas le courage de se fâcher, lui qui ne riait jamais aux éclats. Il était heureux, l'enfant ! Le monde pouvait crouler !
— Voyons, gronda doucement l'aîné, caressant les cheveux du cadet, qu'est-ce qu'il y a ? Et qui astu tué pour que tu sois dans un état pareil ? Hier, tu étais triste, aujourd'hui, tu ris... est-ce naturel, ou nerveux ?
— Mongrand, rien n'estnaturel... Tiens, par exemple, peux-tu t'imaginer... (11 pouffa.) Sacredieu ! c'est trop bête ! Tu ne vas pas comprendre du tout, si je ne peux pas t'expliquer mon aventure... Enfin, suppose une femme qui — qui a les cheveux verts... (Et il se tordit. )Oui, mon grand iverts.
— La résistance de cette fille l'aura rendu fou ! songea Réutler épouvanté.
— Chéri, insista-t-il plus affectueux, raconte, explique, mais calme-toi... je suis très effrayé, je n'ai nulle envie de rire.
Paul-Eric se releva un peu plus calme.
— C'est que... je me défie de ta gravité, mon grand! Est-ce que tu as toujours ton vilain joujou? Le fameux revolver ? Je n'aime guère me frotter à toi pour te raconter des blagues quand tu es armé! (Soudain, montant sur le fauteuil, il sauta sur le clavier de l'orgue, dominant Reutler de toute sa frêle stature d'adolescent. Là, il se cambra en arrière et mit les pouces dans les entournures de son gilet.) Regarde-moi bien ! (11 eut un joli mouvement de défi, se mordit les lèvres pour ne pas rire.) Me vois-tu ?
— Je te vois ! je te vois... Mon Dieu, je ne te vois que trop. Descends ! Tu vas m'abîmer cet orgue... Descends tout de suite et parle-moi de la femme qui a des cheveux verts.
Au lieu de descendre, Paul répondit, d'un ton emphatique':
— Eh bien, mon cher bon, tu vois quelqu'un qui vient de sauver notre honneur !
Reutler ne put y tenir. Lui aussi éclata d'un rire nerveux. Que Paul-Eric de Fertzen eût sauvé un honneur quelconque, c'était, en effet, du dernier bouffon.
— Allons, tant mieux ! Me voilà débarrassé d'un fameux souci ! Veux-tu descendre?...
— D'abord, rends les armes... ce revolver m'agace !
— Je te rendrai tout ce que tu voudras. C'est cruel de me prendre pour un assassin chaque fois
que tu viens me demander la réalisation d'un caprice.
Eric alluma une cigarette, tranquillement.
— J'ai plus de caprice... du moment que je connais le moyen de violer les femmes. Reutler, je te livre le système, en attendant que je le fasse breveter... Tiens-toi bien, mon grand : quand on a des intentions... et pas de ressort, on s'arrange de façon à ce que la jeune personne ait les cheveux verts... Alors!... Oh! alors... (Il lui envoya un baiser et se révulsa les yeux.)
Reutler perdit patience.
— Je t'en prie, Eric, si tu as toujours vingt ans, saute... avantque je ne te force à descendre...
— Tu rends le revolver?.
— Non!... J'ai assez de cette comédie.
— Gare! je vais me jeter dans tes bras...
Et il s'y lança, gaiement. Reutler reçut une commotion terrible. Il referma les bras et se laissa ceinturer par ceux d'Eric.
— Je le tiens, ton joujou qui tue.., pas besoin de me le rendre! Tu n'es pas malin, l'hercule, de te laisser désarmer par un petit garçon !... Maintenant, viens causer... jeté dis que mon histoire est extraordinaire...
Il l'entraîna vers le canapé.
Reutler eut la sensation douloureuse d'être toutà coup chargé de chaînes. Il balbutia :
— Eric ! mon pauvre Eric, je ne veux pas te tuer, je t'assure... Quelles ridicules plaisanteries ?... Ce revolver est pour moi là superstition de la liberté, rien de plus... Tu es donc lâche... Voyons... tu as donc peur de moi, c'est bie n réel ? Ah ! si je te
savais lâche, moi, qui ai quand même confiance en ton cœur...
— Tu m'étranglerais, hein ?
— Je crois que oui...
— Le choix entre l'étranglement ou six balles ! Penses-tu qu'il faut être lâche pour demeurer pendu à ton cou, espèce de sale soldat prussien ?
Reutler blêmit et ferma les yeux.
— Eric, vous êtes atroce.
— Mais non, j'ai le revolver à mon tour. Il y eut un silence.
— J'écoute, dit enfin Reutler, se cachant la face dans les coussins du canapé, dis l'histoire de la femme aux cheveux verts, ce doit être plus drôle...
— Certes ! fit Eric retrouvant un éclat de rire ingénu... C'est idiot et c'est drôle tout plein!... Reutler, j'ai violé ta petite vestale...
Reutler ne fit pas un geste. C'était épouvantable, mais c'était fini, du martyre de l'incertitude.
— Imagine-toi, mon grand, continua le cadet, fumant avec flegme, que nous nous promenions, ce matin, sur les terrasses et que nous faisions tout autant de folies qu'il en fallait pour scandaliser nos gens. Tu comprends, il est nécessaire de scandaliser nos gens! pour le bon motif. Ils y perdent leur latin de cuisine dans nos- tergiversations... poétiques, nos gens. Quand on se décide, ça va, mais quand on ne sait pas ce qu'on veut, comme toi... hum !... ça devient très louche!... Je m'évertuais à expliquer notre situation... avec Mademoiselle Marie. Agréable métier... lorsqu'on se porte bien... Par exemple, quand on a des idées sur la pudeur des filles... c'est plus gênant...
— Tu as des idées sur la pudeur, toi ! s'écria Reutler se révoltant.
— Oui, je trouve que la pudeur est une chose encombrante ! (Et il le regarda sous le rideau de ses cils baissés.) Depuis Jane Monvel, je me défi'1 beaucoup des vierges ! Ça ne sait rien et ça vol i à des prétentions stupides... Donc, nous nous affichions sur les terrasses de Rocheuse. Elle me disait des choses dans le genre de celle-ci : « Et si vous m'épousiez, puisque vous m'aimez? » La douche, quoi ! Je la contemple ébahi. Une servante, une incendiaire ayant un pareil toupet, c'était admirable ! Le coup de la promesse en mariage et du grand chambardement des familles, à moi, un mineur !... Très froidement, je m'éloigne. Elle me rattrape et s'humanise naturellement. Je le traite de... je passe l'expression, t'aimes pas ces mots-là ! Elle se fâche et me déclare le dernier des misérables. Je prends de plus en plus mes distances. Nous rentrons, elle m'embrasse à pleins bras devant Jorgon, qui tousse pour ne pas voir, et elle me confie, à l'oreille, que puisque je lui ai coupé ses cheveux, je dois les lui remplacer par une couronne. (Il pouffa.) Non! la vois-tu, à Paris, dans le salon de notre hôtel, recevant la comtesse de Crossac et lui disant : « Ma chère ? » Nous arrivons chez elle où j'ai la bonté de lui expliquer qu'un tortil n'est pas une couronne, puis je lui demande si on se mariera i\ l'église? Enfin, elle me montre ses seins. (Reutler tressaillit.) Je l'attendais là. Moi, les histoires de mariage, ça ne m'excite pas du tout. Je lui réponds en imitant la voix de mon ancien groom. Célestin
était délicieux quand il scandalisait les filles de chambre et je l'imite très bien, tu sais ! Jolis, les seins de Mica, mais je ne les vois guère allaitant mes héritiers... Un jeune homme sage doit se garer de ses machinations ! Est-ce que mon histoire t'amuse, mon grand?
— Où est le viol ? C'est toi qu'on voulait violer, ce semble ! interrompit l'aîné dont les poings se crispèrent convulsivement.
— Attends un peu ! justement, moi je ne voulais plus. C'est effrayant ce que je suis fantasque. Elle me reparle de ses cheveux, je dis que je n'y ai jamais tenu et que j'ignore, l'endroit qu'occupe ce noir trésor, j'ajoute, pour le dandysme : « Je leur préfère la queue de mon paon.... au moins ils sont verts ! » Tout en désignant la dépouille de ce pauvre coco que j'ai eu la bêtise de laisser chez elle. Sacrebleu ! j'aurais dû me mordre la langue. Elle se met à rire et elle se coiffe, s'auréole de toutes les plumes. (Eric se leva, subitement enthousiasmé.) Ah ! mon cher ! C'était splendide et je ne te ferai pas grâce du tableau. Elle était debout, près de son lit, toute nue, aussi nue qu'une jeune Eve, et perverse comme une tentation enfantine ; elle ne faisait que jouer, sans malice, elle pleurait même un peu, de dépit, ses cheveux courts avaient disparu sous le duvet moiré du col de l'oiseau, qui lui formait un bandeau de reine sur le front, et derrière elle s'épanouissait la longue traîne étincelante, le feu d'artifice de toutes les pierreries vertes ! C'était bien coco méchant qui ressuscitait, plus méchant et plus superbe, avec des jambes moins fines mais plus blanches, et
deux rubis sur la gorge ! Non ! non ! ce n'était pas la dinde qu'est généralement la fille., c'était la paonne orgueilleuse et folle, et féroce, regardant de tous ses yeux magiques la petite souris qui tremble ! Un monstre, enfin, un monstre qui avait des cheveux verts, des cheveux très naturellement verts!... Ah! mon grand! Ce n'est pas l'homme qui a sauté dessus, c'est le poète !... et elle a bien de la chance, parole d'honneur, car un poète ça ne viole pas tous les jours... (Eclatant d'un rire canaille, Paul se renversa dans les bras de Reutler.) Elle est drôle, mon histoire, hein? Tu ne t'attendais guère au dénouement ! Félicite-moi, je le mérite !... je te dis que j'ai sauvé l'honneur!...
— Elle est horrible ! horrible ! murmura Reutler frissonnant de dégoût, et tu aimes cette fille à présent ?
— Nigaud, riposta le cadet, j'en suis guéri, au contraire !... Les chimères, même celles qui ont des crinières d'émeraudes, ça ne se monte jamais deux fois.., ou ça devient des femmes. Tu sais bien que je n'aime pas les femmes ! Tu vas être un frère très solennel et tu vas me débarrasser de cette fille, je garde les plumes, ça suffit!... Oh ! ne roule pas des yeux $e Jupiter tonnant, ne fais aucun discours, flanque-moi ça tout de suite à la porte avec des tas de billets de banque dans le corsage et la paix!... du moment qu'on me séduit, c'est moi qui suis la victime... Elle a voulu s'offrirune couronne à la place d'un tortil: comme j'ai la terreur de l'impair héraldique, je renvoie mon incendiaire au feu de ses fourneaux. Qu'estce que tu as, mon grand ?
Reutler pleurait.
— L'honneur! Ah! l'honneur! L'autre chimère!... cria-t-il.
— N'en doute pas, fit Eric raillant, seulement, faut pas l'avouer devant ses domestiques, c'est dangereux ! La petite servante s'est cru tous les droits parce que tu l'as chargée, un jour, de m'apporter des roses...
— Que t'a-t-elle dit!... questionna Reutler levant son beau visage bouleversé.
— Quoi? Avant, pendant ou après? Diable ! tu aimes les détails ! Eh bien, après je l'ai laissée riant comme une petite folle et je suis venu rire ici ! Ce n'est pas sérieux, ces dénouements, et tu n'as pas besoin de contempler ton revolver !...
— Oh ! je suis au bout de mes forces ! Eric, j'ai peurde ce que tu vas penser. ..Je croyaisque tu l'aimais davantage. Qu'elle pourrait te guérir de... toutes les névroses. Tu es venu me lademandersi impérieusement... Ne te moque pas, mon Eric... ne ris plus, car c'est bien pour une couronne qu'elle a joué ce rôle de prostituée ! Le véritable amour qu'on exaspère peut aller jusqu'à l'auréole... du martyre ! Eric, à quel supplice ne nous condamneras-tu pas, mon petit Eric!...
Eric examinait son frère attentivement. Il pâlit.
— Mais, dit-il, tu es très honteux ! Qu'est-ce que tu as donc fait?
— Oh ! Rien !... j'ai promis notre nom et c'est moi qui épouse !
Paul-Eric ouvrit des yeux immenses où passa une lueur.
— Toi ! Toi ! hurla-t-il, Reutler de Fertzen ! Toi,
le baron de Fertzen ! épouser une fille salie par ton cadet ! Toi, le grand, le maître, le mari de ta servante ! Attends! Ton joujou va être enfin utile... Non ! non ! je le garde ! j'aime mieux régler ça moi-même... Laisse donc, sacredieu ! Moi aussi, j'ai la monomanie du meurtre , maintenant ! Laisse... que je monte la tuer !... Et c'est qu'il le ferait comme il l'a dit, cet imbécile ! Elle t'a volé ta parole, hein! Ah ! je tuerai tout le monde ! Quand on veut donner une poupée à son frère, on l'achète, mais pas avec son cœur : ton cœur, c'est mon bien, et pour oser me le reprendre, il faut que cette fille te paraisse plus précieuse que ma personne. Tu dois l'aimer sans t'en douter. C'est elle qui t'a jeté un sort. Laisse-moi la rejoindre tout de suite, laisse-moi la tuer... ou je me tue ! Le tigre était dans une telle colère, il avait une figure si rose de fureur, et miaulait sa rage si terriblement, que Reutler se remit à genoux.
— Je t'en prie, mon Eric, ne crie pas ! Elle ou les autres vont venir... et ces scènes, devant les domestiques, c'est dangereux !
Il eut le courage de sourire.
— Epouseras-tu? s'exclama le jeune homme, plaçant le canon du revolver sous son menton.
Reutler eut un geste désespéré. Il rampa.
— Non ! Non ! Jette cette arme !.. Je t'adore... Jette-la... Je suis ton esclave !
— Jure que tu ne l'épouseras pas !
— Oh ! Eric! tu me demandes l'impossible... tu me demandes de manquer à ma parole... aie pitié de moi !
— Je ne te demande que l'impossible. Le reste
m'est égal. Jure que jamais tu ne te marieras, que jamais aucune femme n'entrera dans ton lit, jamais, jamais... ou je meurs devant toi, puisque tu as soif de me voir mourir !
Il ne jouait plus la comédie, cette fois, il était bien décidé à tout détruire, même l'idole.
— Je jure, dit lentement et gravement Reutler, toujours à g ojx, que jamais aucune femme n'entrera dans mon lit, cela, je t'en donne ma parole d'honneur.
— Ouf! ça y est ! fit Eric courant ouvrir la verrière et envoyant le revolver à travers l'espace. Je dois avoir un rond sous le menton ! Me serais pas raté, tu sais? J'y allais de toute mon âme,.. (Il s'appuya contre le mur de cristal où ses cheveux prirent une nuance d'ambre et son teint devint presque transparent.) Ah ! c'est très mauvais, ces baisers-là. Je n'aurais pas dû tâter de cette vilaine gueule de fer. J'ai mal aux reins! Non !je crois que je ne violerai plus personne. Mon grand, c'est fini d'être un homme ! Bonsoir !
Ses mains délicates, tout agitées comme celles d'un vieillard, se portèrent à sa nuque, il ferma les yeux et s'évanouit.
Reutler, entendant marcher dans le corridor qu conduisait au salon, n'eut que le temps d'étaler su r le jeune homme la grande soierie japonaise.
Jorgon se précipita effaré.
— Ah ! Monsieur, Monsieur le baron... si vous saviez... Mademoiselle Marie !
Et il leva les bras.
— Ne me raconte rien, dit Reutler de sa voix sourde, mon frère est malade... et puisque c'est
toi... tiens, regarde, dans quel état elle me le rend...
— La gueuse ! gémit le pauvre simple penché sur son enfant.
— Ecoute ! murmura Reutler. Il faut qu'ils ne se revoient plus. Emporte-le là haut, dans l'observatoire; referme la trappe au verrou. Mets auprès de lui tout ce qui pourra l'amuser, et dis-lui qu'il dorme ou qu'il se grise... j'irai le voir dès que je serai... libre. Seulement, il y a cette femme... Ah ! Jorgon, depuis longtemps, il aurait fallu l'enfermer dans une tour... loin de toutes les femmes !...
Jorgon, respectueusement, reçut le dépôt sacré, ce corps tout enveloppé de soie, merveilleux et léger comme celui d'une jeune morte.
Reutler monta par la galerie extérieure, cherchant sa fiancée.
La chambre de Marie était déserte. Il n'y trouva plus qu'un lit en désordre^ un violent parfum de musc, car la petite servante pervertie aimait cette odeur.
Il s'en alla, écœuré, marchant sur des plumes de paon. Il appela, au seuil de chaque chambre, le long de tous les corridors. Marie avait disparu.
Jorgon, revenu de sa mission, croisa son maître, tout anxieux.
— Monsieur, grommela-t-il enfin, ce n'est pas croyable... pourtant je dois dire ce que j'ai vu. (Il baissa le ton.) J'ai vu passer sur la dernière terrasse de Rocheuse la nourrice de Monsieur Paul- Eric.
— Autre désastre, songea Reutler, voici ce vieux qui divague..,
— Oui, continua Jorgon, l'air absorbé, c'était une femme avec des yeux pareils, elle riait du même rire, la bouche tordue... Vous vous souvenez, Monsieur ? C'était elle... à part que mademoiselle Marie est une personne plus jeune !
Reutler descendait legrand escalier, il faillit tomber et se pencha au-dessus de la rampe.
— Marie ? cria-t-il d'une voix tonnante, Marie, où êtes-vous?
Un silence grave pesa. Jorgon n'osait plus regarder son maître dont les prunelles s'illuminaient Il sentait qu'il révélait, malgré lui, une chose abominable.
Rentier en trois sauts rentra dans le salon.
— Tous les domestiques ici, vite,ordoima-t-il. Je veux qu'on me retrouve cette jeune fille. Il faut qu'on me la ramène vivante! Elle est allée mourir de honte en quelque coin de nos bois!... Elle se dirigeait peut être du côté de l'étang... Jorgon, elle est notre honneur, entends-tu! Ah! la revanche... la belle revanche de ce Français !...Non! Ce serait trop cruel ! Jorgon, appelle tout le monde.
Et un moment, Reutler oublia le Français, son frère, emporté par la furieuse tourmente de son orgueil, il oublia son amour pour ne se souvenir que de la dignité de sa race.
Un à un les domestiques arrivèrent, épouvantés de la voix du maître qui se brisait en rauques sanglots. Il était évident que le baron de Fertzen perdait la raison et ils se rangèrent, silencieusement, le plus loin possible du fauve.
— Mademoiselle Marie vient de fuir ma maison, dit-il scandant ses phrases avec violence. Vous al-
lez tous vous mettre à sa recherche. Vous irez dans la forêt, vous visiterez les buissons, les taillis, et le petit étang. Vous descendrez la colline, vous irez au village, vous ferez sonder les puits, les mares, vous irez partout où il y du danger, partout où une femme peut se précipiter pour mourir. Sellez mes chevaux, je vais en prendre un et je vous précéderai. Mademoiselle Marie a eu peur, quelqu'un lui a fait très peur chez moi, elle est sortie en courant comme une folle, comprenezvous ? Maintenant, si on vous demande pourquoi le baron de Fertzen tient tant à retrouver cette servante, vous répondrez (et Reutler éleva la voix impérieusement) vous répondrez que Mademoiselle Marie est ma fiancée. Allez, je vous défends de rentrer sans elle.
Une stupéfaction profonde s'empara des gens de Reutler. Hésitants, ils se consultèrent du regard, mais le geste de cet hercule ayant encore toute sa puissance magnétique, ils jugèrent plus prudent d'obéir.
Au galop, Reutler se rendit sur les bords du petit lac limpide où le bel Eric trempait, l'été, ses bras cerclés d'or et où il venait rêver d'apparition païenne. Reutler n'y trouva aucune trace de suicide. On voyait le fond de l'eau pure se tapisser de feuilles pourries, la moirant de reflets bleuâtres, et rien ne ridait cette onde froide, unie comme un miroir ancien. 11 laissa ses gens fouiller l'étang et courut le bois. Il courut jusqu'à la nuit close, interrogeant les gardes, les paysans ébahis. Un qui ramassait des branches sèches lui dit qu'il avait vu passer, oui bien, une femme, seulement elle re-
montait la côte, vers le château et il ne se rappelait pas qu'elle eût des cheveux bouclés. Exténué, Reutler rentra pour interroger Jorgon demeuré l'unique gardien de Rocheuse.
— As-tu des nouvelles? cria-t-il dès le seuil.
— Monsieur, répondit Jorgon tout tremblant de joie, il va mieux! Il s'est grisé, puis il s'estendormi, après s'être fabriqué une robe de chambre avec l'étoffe chinoise, vous savez? Il est très sage, ne demande pas à sortir de sa prison, seulement il voudraitbien vous embrasser ! (Jorgon s'attendrit.) Quand il est gris, voyez-vous, Monsieur, c'est un amour, il redevient caressant comme un gamin. Il m'embrasse, moi, un pauvre homme... Ah! Monsieur le baron... cette personne, espérons qu'elle ne se retrouvera jamais !
Reutler n'eut pas le courage de protester.
— Est-ce que Monsieur désire souper ? questionna Jorgon toujours ému et s'essuyant les yeux.
— Non ! Pas faim. Je suis trop fatigué. Je vais essayer de dormir. Tu m'éveilleras... lorsqu'il y aura d'autres nouvelles. En attendant, toi, tu coucheras au pied de l'escalier de l'observatoire. Je ne veux pas que l'on monte chez mon frère, ni qu'il puisse descendre. Garde-le.
— C'est heureux que vous n'ayez pas d'appétit ce soir, Monsieur le baron.
— Pourquoi Jorgon ?
— Parce que j'ai dû renvoyer la cuisinière... c'est-à-dire, Françoise est sortie tout d'un coup comme... cette personne.
— Et de quel droit mes domestiques s'en vontils avant que je leur donne congé?
— Monsieur le baron ne se fâchera pas... la cuisinière est partie quand elle a entendu que vous appeliez Mademoiselle Marie votre fiancée, elle a eu peur !
Reutler éclata d'un rire exaspéré et gagna son lit sur lequel il se jeta tout vêtu. En vérité, la folie régnait à Rocheuse. Finirait-elle par l'atteindre, lui, le maître ?■...
Le baron de Fertzen se réveilla péniblement. Il aspira l'air qui lui parut lourd, car il sortait d'un affreux cauchemar. Oui, on venait lui annoncer quelque chose ! Il avait encore dans le cerveau, le pas des cavaliers... de beaucoup de cavaliers s'approchant au galop... et des bruits de hourrah frénétiques, le bruit d'une foule, d'une armée qui passe en trombe ! On lui rapportait cette malheureuse, elle était morte... Puis une obsédante idée le hanta : le rêve comme la réalité, n'existait pas. Il vivait un double cauchemar. Ensuite, il songea que cette fille était partie en lui volant son frère. Elle avait pénétré dans le donjon, malgré le chien fidèle qui veillait, et elle s'était sauvée, le tenant aux cheveux !... Ah ! La folie ! Cela débutait ainsi, on ne débrouillait plus ses pensées de la brume des rêves... Reutler chercha sa montre, près delui.une grosse montre à cristal bombé, et il examina la lampe... Il lui sembla que la lampe ne formait plus qu'un œil rouge clignant sans rien éclairer, et sur la montre il vit une singulière buée. Il n'y voyait plus nettement la nuit, il n'y voyait même plus du tout.
— J'ai une fièvre cérébrale, pensa-t-il, je suis fini .
Où sont donc les flambeaux de la cheminée ? Et la lampe qui charbonne... Est-ce que mon lit aurait tourné ?
Il glissa, debout, s'épongea la figure.
— Je sue à grossesgouttes ! Allons ! voilà le scandale prévu, le dénouement inévitable ! Pour moi la folie furieuse et pour lui la monomanie, en y ajoutant quelques scènes de cour d'assises. Oh ! ne pas pouvoir crever avant la risée universelle! Jorgon ! Jorgon ! hurla-t-il éperdu.
Sa voix s'étouffait. Peut-être ne criait-il même pas.
— Ils m'ont mis pieds et poings liés dans un cabanon... cela est certain... Non! je ne suis pas lié... Alors, tâchons de raisonner, d'analyser, ou je suis mort, je sens que tout éclate au fond de ma poitrine.
Il heurta un timbre et attendit.
— Personne !
Son état s'aggravant, ne pouvant presque plus respirer, il se traîna vers la porte, les jambes paralysées par une espèce de demi-sommeil. Il releva les draperies, voulant ouvrir; la porte résista.
Pour la première fois de sa vie, le baron de Fertzen ressentait la terreur physique, la peur noire. Il se dit que cela c'était vraiment l'enfer et il pensa passionnément à Paul-Eric.
— Il est prisonnier, là-haut. C'est moi qui l'empêche de venir à mon secours, mais je veux aller mourir auprès de lui. La folie n'est pas dangereuse tant que l'on peut savoir qu'on est fou. Je ne veux pas qu'on nous sépare encore... il faut, je veux aller le rejoindre ! Eric ! mon petit Eric ?
Il cria désespérément, à pleine voix.
Ce nom retentit en lui-même, d'une façon sourde, comme si on l'avait chuchoté.
— C'est le cauchemar qui continue, se dit-il, je dors !
Il se courba, toucha les ferrures de la porte, y incrusta ses ongles.
— Non ! Je ne rêve pas. Je touche ces objets, ceci c'est du fer, ceci c'est du bois, et il y a là une poignée de bronze ciselé ; ceci n'est pas un rêve.
Derrière la porte, il crut entendre un bruit de rires, un petit sifflement railleur, à la fois tout proche et très lointain, puis, une lueur filtra, le trou de la serrure scintilla, en étoile. Il écouta. On venait avec des lumières, on causait bas, mais on n'osait ouvrir. Ce fut ensuite un ronflement de bête pressée qui se frotte contre des meubles et fait joyeusement rouler des vaisselles, qui se dépêche pour on ne sait quelle curée mystérieuse. Reutler se rua sur la porte pour l'enfoncer. Il se rappela qu'une statue de saint, en bois, était à gauche de cette porte, sur une colonne de marbre; il prit le saint et l'envoya, de toutes ses forces, au milieu du panneau qui résista.
— Je n'ai plus le don de la volonté ! Je suis éteint, je suis perdu ! J'aurais défaire sauter la serrure d'un seul coup et... je demeure prisonnier !
Il s'aperçut qu'une haleine chaude lui caressait la figure à travers ce petit point lumineux, en étoile.
— Enfin, cria-t-il, vous êtes là, derrière, quelqu'un. Ouvrez-moi donc, mettez-moi donc en présence d'un danger plus réel, attachez-moi ou faites-
moi complètement libre ! Si je suis fou ne me laissez pas mes mains, je vais m'en servir pour tuer dès qu'on entrera chez moi !
Il se tourna du côté des fenêtres, mais elles donnaient sur le gouffre de la vallée de Rocheuse.
De nouveau, il attaqua la porte qui se fendit.
— Ah! un résultat... naturel !Je vais être libre en face d'eux... et si je ne perds pas la faculté de me mouvoir, je pourrai les rejoindre en les massacrant. Tant pis !
D'une poussée furieuse, il renversa l'obstacle et demeura pétrifié. Il étaitseulsur laporte tombée. Il y voyait clair, trop clair. Son antichambre, le corridor, le grand escalier s'illuminaient comme pour une fête, et la clarté rouge de cette illumination, dont on n'apercevait, d'une manière précise, ni les lampes ni les lustres, montait des appartements d'en bas, une lueur énorme qui rasait le sol.
Autour de lui fusait la chose l'ayant paralysé depuis une heure, un nuage léger, bleu, fluide semblant s'échapper bien plutôt de son cerveau que de sa chambre. C'était de la fumée, et une odeur acre, développée par une subite chaleur, lui chatouilla désagréablement les narines.
— Le feu ! rugit-il dans une explosion de joie sauvage. C'est le feu et non pas la folie ! Je suis libre ! Elle me rend ma parole, je peux rejoindre Eric! Je le sauverai ou je mourrai près de lui, mais je suis libre, il est à moi, toujours, Eric, mon fils, mon frère, mon amour, mon bien-aimé... je ne suis pas fou... je passerai... Voici la pureté, voici l'apothéose !
Il se précipita dans le grand escalier et il aperçut,
par les portes grandes ouvertes du salon, du fumoir, de la salle à manger un spectacle superbe qui le fit reculer, car il fallait traverser ce décor pour aller le rejoindre.
Des averses rouges tourbillonnaient du haut des plafonds où les caissons et les rosaces s'agitaient, doués d'une existence fantastique. Tout avait des gestes. Les meubles, d'or et de vermeil, sautaient en une danse bizarre, dérangés par des bras puissants. La verrière, au ton d'ambre, se craquelait, fondant, ondulait comme un rideau, et les cigognes, planant à son centre, s'enlevaient blanches, en poussant les cris véritables du cristal se brisant. Des tapis jaillissaient des spires de fumée rose et le grand carré de Smyrne, groseille et bleu, bouillonnait comme du sang frais, lançant des bulles, lesquelles crevaient, puant la laine de bête qui roussit sous la marque du fer. Les petits meubles de laque pleuraient leurs étagères à grosses gouttes noires, épaisses, gluantes, affreuses comme des larmes de bitume. Et des tentures, des soieries, de moelleux velours pâles devenaient couleur de soufre. Des statuettes, aux visages livides d'effroi, se levaient toutes seules, d'horreur, ettombaient en avant, la tête auréolée. Dans la salle à manger, .un dressoir plein d'argenterie réverbérait les étincelles comme un immense bouclier s'écaillant de précieux métal, et, des panoplies, se détachaientdes armes flamboyantes, brandies, sous la fumée sombre, par d'invisibles poignes.
— Ah ! La brave servante comme elle a bien, travaillé! songea Reutler, cherchant un passage
une issue plus obscure... si on avait encore le temps de choisir.
Elle avait, en effet, bien travaillé, par la rage, par la ruse, par la furie de toutes ses nouvelles passions,épanouies avec ses nouveaux sens de femme.
N'était-elle pas celle à qui l'on permettait d'écouter aux portes? Elle avait très distinctement entendu le serment du maître. Il l'épouserait et il ne serait pas l'époux. Elle savait pourquoi ! Faisant semblant de fuir du côté de l'étang — ce n'était pas l'eau qu'elle aimait, elle, et on ne l'éteindrait pas dans la pureté glaciale — elle était revenue, souple couleuvre, par les chais de la maison, les caves remplies des provisions de bois pour l'hiver. Là, il y avait tout ce qui était nécessaire pour allumer le grand feu de joie de son amour. Eric n'aurait pas le temps d'échapper, parce que l'escalier de sa prison, large comme un chœur d'église, flamberait sûrement. Jorgon, le vieux chien, ne bougerait plus, dès les premières fumées. Restait le maître !... Il était jeune celui-là, il fallait l'enchaîner, et elle se coula dans l'obscurité des corridors, pour aller le voir dormir, tandis que déjà s'illuminait Rocheuse par tous les soupiraux de ses caves. S'il ne s'était pas couché tout vêtu, à cet instant de passion qui l'incendiait, la petite servante hystérique se serait glissée dans ses bras, l'aurait pris de force ; seulement, on ne pouvait pas toucher au chaste, un sort le défendait, même durant son sommeil. Elle s'était retirée en fermant sa porte à double tour, pour le murer vivant dans leur bonheur, le feu ! Puis elle était partie, droit devant elle...
— Jorgon ! cria Reutler, Jorgon, où est Eric? Je veux mon frère !
Et il pénétra, tête baissée, en pleine fournaise.
Si Jorgon ne répondait pas, c'est qu'il était mort. Mais était-il mort en essayant de le sauver?...
Des gueules brûlantes happèrent l'épaule de Reutler et lui déchirèrent ses habits; cela le pénétra d'un coup de croc féroce, et y demeura comme la morsure d'un animal dont la bouche se moulerait sur la chair de sa victime, en lui léchant la peau d'une langue toute hérissée de papilles pointues. Le grand hercule se débattit, mettant son coude levé sur sa face. Il finit par crier, songeant à l'épouvante qu'Eric avait de la moindre souffrance physique. Il franchit le brasier, sentit augmenter la cuisson de son épaule, faillit tomberdans un cratère béant entre deux portes, sauta, se protégeant la figure de ses mains, car il fallait conserverla nettetéde sa vue. Du côté de l'escalier, une fumée noire, épaisse comme un mur, barrait la route. Il tâtonna, passa encore un seuil et ses plantes, brûlées vives, se rafraîchirent sur un corps étendu. C'était Jorgon. Le vieillard avait les yeux ouverts, fixes, presque désorbités, mais derrière lui la voie était libre, l'escalier s'élevait, intact, de ces ténèbres suffoquantes jusqu'aux douces lueurs astrales.
— Pardonne-moi, mon pauvre Jorgon! dit Reutler s'élançant. Je n'ai pas le temps, je vais le rejoindre, et je crois bien que nous ne repasserons plus!
Pendant qu'il montait, la verrière éclatait avec une vibration sinistre, un rire diabolique de tout
son cristal couleur d'ambre. Le vent de la nuit s'engouffrait, activait les foyers, jetait les flammes sur les talons du damné. La meute retrouvait la piste. Reutler arracha le vêtement qui brûlait toujours le long de son épaule, se pencha.
— Elles me suivent, nous ne repasserons jamais. Une sensation de vertige, plus atroce que les
brûlures, lui coupa la respiration.
— Si Eric, là-haut, s'est tué, pris de désespoir, sans m'attendre!... Si je n'allais pas le retrouver?
Au dernier palier, il vit luire de très tranquilles étoiles. Il constata qu'en bas les flammes s'arrêtaient pour dévorer Jorgon. Il arriva sous la trappe ; le verrou était mis selon ses volontés. Il entra...
Paul-Eric dormait, à moitié nu, dans la soierie japonaise fleurie de chimères, il dormait, ayant enfin dépouillé tous ses masques virils, et sa joue se posait sur le bracelet d'or de son bras gauche comme la joue d'une jolie femme.
Reutler ferma la trappe.
— Dieu existe, m urmura-t-il en contemplant ce paisible tableau.
Paul-Eric, avant de s'endormir, avait voilé le dôme d'un store, ne tenant pas à être réveillé de trop bonne heure. Autour de lui naissait une lumière tendre, rosée, une aube qui rougissait : bientôt du soleil ! Le parfum d'ambre dont se saturait l'idole emplissait cette cellule de savant, toute bouleversée. Les bibliothèques répandaient à flots leurs livres; sur le bord du fourneau d'alchimiste brillait une coupe de Champagne, encore mousseuse ; une grande page de chiffres, les calculs météorologiques de Reutler, s'étalaitau milieu
du bureau, portant un éventail, et, en marges, de miraculeux petits dessins obscènes. L'enfant s'était amusé !
Reutler alla prendre, dans une armoire, un flacon mince et mélangea son contenu au reste du Champagne.
— Ce sera suffisant pour nous deux, pensa-t-il, j'espère que nous n'aurons pas le temps de souffrir...
Se courbant, fort calme, il prêta l'oreille.
Un ronflement grondait, sous ses pieds, et il commençait à faire très chaud. Il caressa les cheveux de Paul-Eric, le réveilla.
— Tiens ! Déjà le jour? dit le jeune homme se frottant les paupières, de mauvaise humeur.
— Oui, c'est l'aurore ! fit Reutler souriant. Paul examina son aîné, eut un même sourire.
— Tu es gentil, mon grand, d'être venu... mais comme te voilà fait !
Reutler n'avait pas réfléchi que lui, toujours si correct, était en bras de chemise.
— Pourvu qu'il ne devine rien, se dit-il en saisissant la coupe de Champagne. (Il ajouta, doucement:) Tu n'as pas soif, Eric?
— Bon, s'écria le cadet s'impatientant, le sermon traditionnel ! On t'a raconté que je m'étais grisé et tu vas me parler d'hygiène ? (Il prit sa voix d'enfant pleurard.) Tu me mets en pénitence. tu me traites comme un écolier, alors... j'invente des distractions ! Je me suis fabriqué des philtres, mon grand, tes livres de médecine m'ont fourni des recettes extraordinaires. Ah ! je n'ai pas perdu mon temps, ici ! (Il se pinça la bouche.) Et ta
fiancée? Est-ce qu'elle court toujours la campagne? On entendit un bruit sourd, le bruit d'une artillerie lointaine ou d'un orage.
— 'Oui je l'ai retrouvée, répondit Reutler, avec un geste ironique, elle est en bas. Elle va bien, elle va très bien, et elle m'a rendu ma parole ! Je n'épouse plus !
Paul-Eric s'étira voluptueusement, se drapa dans la soierie japonaise, en ayant soin de découvrir sa gorge.
— Passe-moi ce qui reste de mon philtre, que je me débrouille le cerveau. Tu as une drôle de mine, toi, murmura le jeune homme.
Reutler tressaillit.
— Me permets-tu d'y goûter ?
— Quoi ? Dans mon verre ? Ah ! ça, tu es scandaleux, ce matin î (11 pouffa.) Je te préviens, mon grand, que tu vas foire une bêtise... il y a de mes fameuses petites poudres... et, entre nous, tu n'en as pas besoin, dis ?
kcutler,d'un bond, fut à une lucarne de l'observai tire et lança la coupe dans l'espace. Paul se fâcha.
— Non ! C'est dégoûtant! Je la place bien, ma loyauté ! Est-ce que tu as le droit de t'occuper de mes rêves? Sacredieu ! Plus de Champagne, plus d'aphrodisiaque et tu vas me proposer des bains froids ou une course en forêt ? (Paul s'interrompit pour bondir à son tour et pousser un cri ;il venait d'apercevoir, sous les lambeaux noircis de la chemise de son aîné, une large trace rouge.) Ah ! mon grand, qu'est-ce tu as là, sur l'épaule ?
— Rien, fit Reutler hésitant. Je ne voulais pas
te dire... mais... je me suis battu... Tu comprends, nos domestiques se mutinent... Eh bien... ils ont cru que je devenais fou... et ils ont voulu m'enfermer, moi aussi ! Oui, c'est cela, mon bien-aimé, ne t'inquiète pas ! Ils m'ont appliqué des ventouses en attendant la douche finale... Je me suis échappé de leurs griffes pour me réfugier chez toi... je ne suis pas fou, n'aie pas peur !
Paul montra les poings.
— Oh ! les chiens ! les brutes ! les racailles ! ça ne m'étonne plus, ton air triste. Cela couvait depuis longtemps! Ils ont voulu t'enfermer? Ils me le paieront cher quand je vais descendre... Toucher à mon grand... et parce qu'il est amoureux de moi ! Les idiots !
Il l'enlaça de ses beaux bras, cerclés d'or vierge, cacha sa tête dans sa poitrine. Reutler songeait qu'il serait très difficile de le tuer, maintenant. Il n'avait plus son revolver et les autres poisons étaient des poisons lents.
— Il va me falloir l'étrangler... réaliser l'impossible !
Mais il souriait toujours, caressant les cheveux du jeune homme qui se lamentait.
— Qu'allons-nous devenir ?
— Je ne sais pas ! murmura Reutler.
— Si encore on nous enfermait dans le même cabanon !... Mon Dieu ! Qu'est-ce qu'on entend ? Ce bruit, sous nos pieds... écoute donc, mon Reutler.
— Chéri, dit l'aîné le pressant contre lui éperdument, il faut être brave !
— Oh ! je la connais ! cria le cadet se révoltant-
Rodrigue as-tu du cœur? Non ! Pas le matin ! Surtout avec une aurore pareille, une clarté crue qui vous fait le teint vert ! Non ! Je ne veux pas mourir à vingt ans... là... ni qu'on t'enferme, car je ne vivrai pas sans toi, mon grand hercule ! C'est eux que nous tuerons, s'ils montent...
— Tu m'aimes bien, Eric?
— Décidément, ton cœur bat, Reutler?... tu n'es plus en marbre !
— Ah ! gronda désespérément Reutler, que pourrait-on faire pour te donner le courage, le suprême courage qui procure la suprême beauté, dis, mon fils ?
— Ne m'appelle pas ton fils, d'abord, grand nigaud, ça te vieillit !...
— Et si je demandais à la princesse de Byzance d'être, pour moi, son fervent adorateur, une créature surhumaine, comme il n'y en eut jamais? Si je lui demandais de regarder la mort en face et d'en sourire ? Allons-nous donc mentir et ruser jusqu'à la dernière minute ? râla Reutler s'agenouillant devant l'idole.
Paul-Eric se dressa, théâtral, merveilleux, dans sa robe couleur d'azur et fleurie d'étincelantes chimères; il arrondit ses bras blancs au-dessus de sa tête que nimbait la rouge aurore.
— Je répondrais queje suis prête et ne mentirais plus !
L'aîné courut ouvrir la trappe.
— Viens voir, dit-il, c'est très curieux!
Le jeune homme se pencha sur la fournaise. Le premier palier flambait. Des flammes s'enroulaient en volutes gracieuses aux feuilles d'acan-
the qui ornaient les colonnettes de l'escalier. Le tapis, dévoré marche à marche, bouillonnait comme un vin pourpre, et une fumée rose tournait en spire le long de la rampe. Cela montait vertigineusement, attisé par l'air vif des lucarnes du dôme. Le donjon entier n'était plus qu'une cheminée colossale. Un bouquet d'étincelles s'épanouit jusqu'aux narines de Paul-Eric. 11 se recula, suffoqué. Reutler laissa retomber la trappe.
— Tu comprends ? ricana l'aîné.
— Parbleu ! sourit le cadet. (Et il ajouta de sa voix chantante qui pleurait:) Ça nous apprendra, mon grand, à installer le fourneau de notre cuisinière dans nos salons ! Ce qu'il va foire chaud ! Passe-moi mon éventail !
Il devint d'une pâleur transparente, ses lèvres frémirent, ses doigts, agités de petits frissons séniles, froissèrent convulsivement le satin de sa robe. Pourtant, il ne baissa pas les paupières.
— Ah ! Princesse, s'exclama Reutler, vous êtes vraiment digne de l'apothéose !
Et il lui tendit l'éventail.
Paul-Eric chancela, s'abattit sur le divan. Reutler se prosterna et lui baisa les pieds, ses étroits pieds nus, nerveusement crispés par la frayeur.
— On ne peut pas nous sauver ! Nous sommes trop hauts! La plaisanterie dépasse les bornes! balbutiait le jeune homme s'éventant d'un mouvement machinal. Personne qui puisse grimper ni du dedans, ni du dehors! Elle est jolie ton apothéose! Personne pour nous admirer!... (Défaillant, il se blottit dans les bras de son aîné.) Quand on pense que toi, tuas traversé ça!... Tu es un Dieu... seule-
ment tu vas m'empêcherde brûler... Ton revolver!
— Non, je ne l'ai plus ! et tu m'as fait sacrifier, tout à l'heure, mon meilleur poison, un breuvage très doux qui t'aurait donné des rêves.
— De mieux en mieux ! Mon grand, je vois trouble... ce tapage m'étourdit. Ecoute!... Ecoute donc !
Le ronflement s'accentuait. On entendait s'effondrer les galeries ; les panneaux de vieux chêne éclataient, crépitaient furieusement. Une légère buée se répandait dans la chambre, le parfum de l'idole s'exaspérait en une odeur sulfureuse et, des rainures de la trappe, filtraient de petits jets de fumée rose.
— J'ai confiance en Jorgon, bégaya naïvement le cadet.
— Jorgon est mort... du moins je l'espère pour lui. répondit l'aîné, berçant le jeune homme sur sa poitrine. Chéri, ce n'est pas très douloureux les brûlures... pfomène tes ongles derrière mon épaule, je ne sentirai rien... il suffit de songer à autre chose, mon amour.
Rentier ne cessait pas de sourire, sincèrement heureux.
— Ah ! ça, tu as l'air de t'amuser beaucoup ! hurla Paul-Eric, se levant affolé. Tu sais, tâche de m'amuser aussi ou j'appelle au secours ! Ah ! j'ai chaud... j'étouffe... je vais avoir peur !... Fais-moi perdre la raison... J'ai peur d'avoir peur, entends-tu ?
D'un geste violent, le jeune homme arracha la soierie qui lui couvrait le buste; dans la blancheur de sa peau, deux points de feu, ses seins, rayonnèrent, piquant les yeux du grand hercule.
Reutler eut un regard étrange.
— Le geste de la servante, soupira-t-il. Ce ne serait pas la peine d'être arrivés si haut ! Voyons, Eric, tu n'es pas sage ! La vraie beauté, ce n'est pas cela ! (11 maintint l'étoffe, glissant de ses hanches, puis, très pieusement, avec des soins paternels, remonta les plis de l'élégant linceul fleuri de chimères, le drapa sur sa gorge, saisit enfin le col frêle qui se détournait.) Oui, je t'aime ! N'appelle personne, c'est inutile ! Ne pense qu'au bonheur d'être à nous deux... librement. Rapproche ta tête de la mienne... mon agonie sera plus terrible... mais je te verrai plus longtemps et je ne sentirai pas l'autre brûlure ! Souviens-toi, mon Eric, mon fus... j'ai fait de la nature le décor de ma volonté ! Regarde-moi bien en face !... Ouvre tes yeux plus grands... donne-moi ta bouche, car je veux boire ton âme... Oui, nous sommes des dieux! Nous sommes des dieux !...
Du premier effort de ses puissantes mains, il l'étrangla.
Sous la poussée frénétique de l'incendie, la trappe jaillit en une seule flamme rouge, énorme, dévorant le ciel.
— Trop tard, petite sœur, cria Reutler orgueilleusement ! Je suis encore le maître chez moi !
Et son visage calme fut baigné de pourpre, comme éclaboussé de tout le sang des guerres.