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« angle de vision sous lequel nous contemplons insufc fisamment les rythmes à longues oscillations de « l'univers : c'est l'examen fractionnel de telle phase « du Temps. Il faudrait englober, juger l'ensemble, « avec le recul des ans, dans les siècles des siècles... « Ainsi soit-il... »
Le druide aurait pu ajouter que, si les chrétiens apportaient en Gaule la guerre des âmes, c'était loi de nature : sur la planète, toute force produit conflit, agitation, ouragan. Il n'est pas bon que l'homme demeure en repos. L'eau croupissante est rénovée par les cataractes : et, pour l'air stagnant, la tempête devient purificatrice.
/ Là-bas, vers l'Est, dans la salle basse du Palais seigneurial, une femme se tient debout, regardant avec fixité deux hommes. Eux aussi contemplent cette femme, comme s'ils fussent en état d'hypnotisme.
Sculpturale, rigide, yeux très clairs, couronne de fer sur ses cheveux roux, cette créature a l'air d'une prétresse.
Les hommes sont tonsurés à la mode des clercs. Robustes, de taille épaisse, mains rugueuses, pieds ignobles; ils ont des yeux de convulsionnaires... Et, dans ces yeux, luit l'effluve des breuvages, des philtres, que tout à l'heure cette femme leur fit boire... Elle sait, en effet, quels sucs végétaux, quelles boissons d'aromates, quels élixirs de folie, mettent en •délire les éphèbes pubères... Elle connaît et pratique tous sortilèges...
Scène d'envoûtement... Silence lourd pendant lequel les regards se croisent, se couvent, s'exorcisent, échangent leurs fureurs.
La femme parle, enfin.
— « Vous êtes miens : je vous comblerai d'honneurs, vous nommerai grands du royaume. Dès maintenant, je vous fais chevaliers du roi qu'on outragea et qu'il faut venger. A genoux, pour recevoir vos armes !
Fascinatrice, elle tend à chacun d'eux un skramasax, poignard ciselé dont la gravure en creux est pleine de poison.
En je ne sais quel égarement pieux, les deux brutes tombent prosternées. Et une voix dit, sur leurs têtes, lentement :
« — Jurez. et promettez, sur le salut éternel de votre âme... Si vous mourez, j'instituerai, en votre nom, aumônes aux lieux saints. Si vous survivez... et vous survivrez... je me prostituerai à vous... mes fidèles... à vous... Allez... j'attends... je vous attends. »
Se relevant, en gestes d'automates, les hommes sortent, à reculons, médusés, leurs pupilles fixées sur les «prunelles fauves de la reine, chacun levant sa dextre où brille le skramasax...
Et, dans leur cervelle obtuse, bourdonnent les mots tentateurs, obsidionaux : « A vous... à vous... je nie prostituerai... »
Frédégonde, la concubine royale, vient d'envoyer des assassins... La grande chasseresse, la tueuse, a suffisamment attendu. C'est l'heure... Il existe quelque part trois tètes de gros gibier... à abattre du même coup.
Et, d'autre côté, voici... A la même heure, avec cette extraordinaire duplicité qui la caractérisa, elle dépêche un messager royal portant officiellement, à Mérowig et à son épouse, le pardon de Hilpéric :
« Venez me retrouver à Rotomagus, écrit ce père attendri; mes bras vous sont ouverts. »
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Personnages de tragédie, ces Mérovingiens, hommes et femmes!... Aux yeux de l'observateur, ils se présentent très en relief, héros d'un drame sombre qu'ils mènent avec la fougue inaltérée de leurs passions. • ••••t.. ...•••'. ........
Suivant usage antique venu des Scandinaves, les peuples des Gaules possédaient leurs ghildes.
Ce furent associations occultes, établies sous l'invocation d'un dieu, d'un saint, d'un héros ou de quelque ami défunt. Les gens de mêmes pays, dialectes, ou professions, tenaient des assemblées nocturnes où, en secret, l'on discutait les espoirs et intérêts communs.
Chaque réunion s'accompagnait d'un festin religieux. Les conjurés, au milieu des libations, échangeaient serments d'amitié, de fidélité, de solidarité dans les périls. Au cours de la vie, toujours, ils se reconnaissaient, s'appelant « frères du banquet ».
Ces confréries rentraient dans le génie des Celtes,
Germains, Scandinaves, Varègues. A travers notre
histoire, leur rôle s'affirme bien plus important que
- celui de la royauté, de l'épiscopat, des feudataires, des
communes.
Mieux que les pouvoirs officiels (fondés et fonctionnant, ceux-ci, pour l'extérieur), ces associations mutuelles répondaient aux qualités foncières de la race : leur répercussion fut lointaine et leur action sûre, au moyen de ramifications, correspondances « filiales ». Ces groupements spontanés formèrent des unions dynamiques autrement fortes que les artificielles et superficielles Dynasties.
Pareilles « formations » moléculaires expliquent la marche des sociétés, leur croissance, leur dégénéres- 1 11
cence, de façon plus topique et satisfaisante que les victoires — lesquelles ne représentent autre chose qu£ la constatation d'un processus antérieur, son enregistrement, si Ton peut dire.
Que font les empereurs, que peuvent leurs alliances, à côté et en face d'une modification lente des atomes vivants, par isomérie?
Servie par des organes invisibles, par des affinités et cohésions (force originelle et immanente), par le jeu des propriétés* inhérentes au Genre humain, une masse ethnique se meut, se gouverne, s'oriente en sa vie profonde, ordonne et met en valeur sa propre énergie. Dans le tréfonds de ce protoplasma conscient, dans les régions germinatives, se déterminent fécondité, croissance, moisson. L'événement historique apparaîtra, certes, plus tard; mais il ne sera qu'un consécutif du travail préalable, un corollaire, une résultante. Toute philosophie de l'histoire se réduit à cette vision physiologique.
...En Brothonne, donc, a lieu, aujourd'hui l'assemblée des bûcherons, la ghilde existant sous le vocable d'Odin, dieu du Nord.
Sous les arbres, le festin est orgiaque.
En un sentiment de pieuse vénération, les c frères du banquet » ont voulu être présidés par le doux vieillard qui leur fut si longtemps secourable, qui leur apporta toujours une parole consolatrice, qui connaît le secret des plantes médicinales, la vertu des simples.
Hedwech-Môn bénit les mets et les boissons.
Est-ce, pour lui, jour de jeûne? ou bien sentiment très raffiné de sa dignité sacerdotale? L'Archi-Druide ne touche ni aux plats ni aux gobelets.
Il demeure comme en une région supérieure, au-
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dessus des appétits, des jouissances, de l'ivresse. Aux yeux des « frères » il apparaît comme augurai et sacré.
Parmi les convives, se trouvent deux inconnus, « venus, ont-ils dit, de la Forêt des Carnutes, envoyés par tes druides du grand sanctuaire gaulois, initiés aux suprêmes Arcanes ».
Dans la rumeur des agapes et libations, personne ne fait attention à eux — personne, sauf Hedwech, qui, sans trop définir pourquoi, se sent vaguement inquiet.
Aucune raison précise... Celle-ci pourtant : en touchant leur main, il a fait le signe et prononcé les paroles en usage pour la reconnaissance d'affiliés. Or, les étrangers n'ont point paru comprendre, gardant leur air d'hébétude, avec certaines façons félines, souples et sournoises.
D'autre part, Grand-Prêtre de la nature, percevant l'indistinct, l'esprit prompt aux divinations et suggestions, Hedwech est un intuitif servi par des sens très aiguisés. Il éprouve inexprimable sensation de gêne, à la vue de ces hommes... Un mystère se cache là, quelque chosed'incompréhensible, intangible et flottant .
C'est la nuit du 1 er novembre... Tout à l'heure s'allumera le grand Feu de la Résurrection... La lune est au sixième jour... Selon les rites consacrés, l'Archi- Druide cueille le gui sur un chêne. Tout entier à son auguste fonction j poursuivant avec les morts un dialogue invocateur, il a oublié ses étranges préoccupations de la soirée, ce malaise qui l'avait envahi durant le banquet... Depuis quelques minutes, il est absorbé, immobile...
Des voix tout à coup se font entendre au pied de l'arbre. Hedwech entend, écoute, se penche, puis
regarde... Ses yeux de lynx, habitués au clair cendré de l'astre, distinguent et pénètrent.
Quelle surprise! Ils sont là, les convives qui l'ont tant intrigué et angoissé... Mais pourquoi ont-ils changé de costume? Que signifient ces habits de pèlerins, le bourdon, la gourde, la longue cape!...
Voici que l'un d'eux parle... Hedwech ne peut retenir un tressaillement : car voici les mots qui frappent son oreille :
« — A toi la reine... à moi le prêtre... et tous deux ensuite sur Mérowig... ô reine Frédégonde... »
Hedwech reste muet d'horreur... Les mystérieux personnages s'éloignent, disparaissent.
Le Druide alors réfléchit... Son esprit est frappé par l'évidence de pareille révélation. Ce sont bien là des assassins apostés par l'infâme... dont le nom terrible fait frissonner Franks et Gaulois... Ils en veulent à l'existence de ceux-là mêmes qui si odieusement persécutent les druides et leurs coreligionnaires.
Un mauvais sentiment s'impose à Hedwech, d'abord; joie cruelle : « Thot venge ses prêtres... Que le destin de nos ennemis s'accomplisse donc! »
Mais bientôt un élan de sa bonté native chasse toutes velléités de lâche consentement.
— « Freïa, dit-il, est la déesse indulgente et secourable aux humains... Elle défend à son prêtre de se faire complice d'un meurtre. »
Ce matin même, Prétextât doit partir. Très heureux, le digne évoque, d'avoir pu réconcilier deux époux qu'il a unis, — plus heureux encore, car il pense avoir ramené à Dieu Mérowig, « brebis égarée ».
Les prêtres des environs, notamment l'abbé et le
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prieur du Pénitale, sont venus recevoir sa bénédiction... de même beaucoup de nobles, rustres, marins, pêcheurs, femmes, enfants — tant la réputation de sainteté du prélat s'est répandue par toute la Neustrie.
Brunehild est là, rayonnante... parce que, hier, lui a été lu le message du roi Hilpéric, si paternel, si miséricordieux: « Dieu clément toucha son âme, dit Prétextât : à cette intercession reconnaissons la joie des Saints ».
Mérowig semble agité... mais point par la joie... On ne sait quelle surexcitation fébrile le tient... Quoi donc? Les grands-nerveux possèdent-ils pressentiment des choses? Sont-ils doués de prolongements sensoriels? Certains contacts à distance leur donnent-ils notion d'un péril voisin qui s'approcherait?... • •••••••••• «. ..'. • • ....
« —Pieux évêque, dit une voix : dehors sont deux pèlerins qui, avantde partir en Terre-Sainte, demandent à baiser ton anneau pastoral, et veulent recevoir l'imposition de tes mains.
— Leur dessein est louable! dit Prétextât; qu'ils entrent. » *
Mais, au moment où les conjurés franchissent le seuil, quelqu'un fait irruption dans le palais : Hedwech.
« — Assurez-vous d'eux! crie-t-il, hors d'haleine... Chargez-les de liens... »
Les inconnus s'arrêtent... et ils demeurent immobiles, figés, comme frappés d'interdit.
L'évêque, sévère, intervient... Ayant reconnu l'intrus, ce druide qu'il injuria, que Brunehild a traqué ainsi que bête malfaisante, il croit qu'Hedwech veut faire du scandale, exercer quelques représailles.
— Chassez cet homme! ordonne-t-il... C'est un importun, un sacrilège qui blasphéma contre Jésus..» Laissez avancer les voyageurs qui vont prier sur la tombe du Sauveur.
Hedwech, alors, d'un élan souple, bondit sur les prétendus pèlerins. Prenant à sa ceinture la serpe d'or, insigne de sa dignité, il fend la cape du premier. On voit apparaître une lame luisante... En même temps une secousse furieuse fait tomber, de la manche droite, le skramasax...
Ce fut comme un coup de foudre!... Des soldais entourèrent et désarmèrent les assassins, qui, médusés, ne se défendirent même pas, — leur exaltation subitement tombée faisant place à la stupeur...
Raidie par l'émotion, Brunehild s'approche, ses pupilles dilatées, fixées sur les stylets à longue gaine... Effilés, affilés, ceux-ci brillent à terre, tels des reptiles morts.
Elle en ramasse un, et, longuement... le contemple..» La veuve tragique reconnaît cette forme de fer... reconnaît aussi les incrustations où le poison laissa certaine trace bleuâtre... « Est-ce ce poignard, ou un pareil, qui tua mon Sighebert? » pense-t-elle.
Elle vida ensuite les gourdes... Une odeur pénétrante lui vint aux narines; elle goûta... et reconnut cette âcreté. C'était l'élixir de folie... celui de Metz!...
Quelques mots, alors, lui échappèrent : « Elle, encore... toujours... Frédégonde... »
Muet d'horreur et d'étonnement, Prétextât regardait aussi. Mais, tandis que Brunehild se souvenait, lui ne pouvait deviner.
S'il avait vu l'avenir ?... un skramasax identique lui fouillant les entrailles...
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Comme Hedwech-Môn se retirait, sans attendre quelque remerciement, il s'approcha de lui.
— « Tu fus généreux... salut à toi... Alors que nous t'avions fait grief, d'où vient que tu nous as sauvés? »
Après un silence, le Druide :
— « Nous aussi, dit-il, pratiquons le pardon des injures. » -
Le péril auquel ils venaient d'échapper presque miraculeusement décida Mérowig et Brunehild à quitte r sans retard ces parages désormais peu sûrs. Ce fut tout de suite décidé. Ils accompagneraient Prétextât, qui leur offrait refuge dans sa cathédrale, inviolable lieu d'asile (1).
On fit avancer un chariot qui avait quatre roues pleines, clissées avec des joncs et des osiers. Dessus > Brunehild empila toilettes, joyaux, écrins. parures, bahuts aux fermoirs richement ouvragés, hucher de cuir gaufré avecaubronnières en volutes à terminaison trilobée. Au centre, elle plaça soigneusement certain coffre qu'encerclaient trois bandes de fer fixées aux ais de bois par des clous à tête burinée. Or, dans ce meuble précieux, il y avait 3,000 sous d'or.
Le cortège se mit en route.
Comme on passait devant l'église d'Aizier, Tévêque ordonna Farrêt et voulut que les voyageurs vinssent prier.
(1) Ce n'est point dans la cathédrale que se réfugièrent le prince et la reine, comme Prétextât l'avait d'abord voulu. C'est dans l'église Saint-Martin près la Renelle. L'évêque réfléchit sans doute qu'il ne fallait pas exposer la Primatiale au sac, aux injures, à la destruction peut-être.
Alors, il rendit grâces au Seigneur, qui, en ce jour béni, avait montré sa protection visible.
Prétextât était bon... c'est pourquoi, il supplia aussi pour Hedwech-Môn... demandant à Jésus-Christ la rédemption de cette âme promise à la damnation.
De tout cœur, le Prêtre intercède... Car sa foi est aussi de la bonne foi... Et il croit percevoir la réponse que fait le Ciel à son invocation : « Celui-ci sera sauvé, parce qu'il pratiqua la rémission du péché. »
...Puis, nos voyageurs reprirent leur marche.
Et, tous trois, joyeux de leur délivrance, allaient... Ils allaient vers le supplice !
Tandis que, morne, souveraine, somptueuse en sa parure d'automne, étincelante sous les sépias, les vermillons, les cinabres et les ors, la Forêt semblait attendre...
Brocéliande, Brothonne, attend qu'en ses clairières, à l'ombre des buis énormes, d'autres pèlerins viennent — avec leurs passions et leurs rêves.
Somptueuse apparaît dans l'histoire la cour du Roi Dagobert. Ce n'est plus l'antique campement des chefs franks, le « gouvernement itinérant », comme on l'a nommé. Le pavois ancestral fit place au trône incrusté d'or et de pierreries, à la « sédia », œuvre de l'orfèvre Éloi.
Autour du monarque, lui faisant cortège de leur luxe, dames, damoiselles, en atours et toilettes, rivalisent de grâce, de séduction, de coquetterie. Lui, c'est le Salomon Frank, assidu aux ripailles, enclin aux luxures, fervent adepte des joutes athlétiques et jeux d'amour.
De leur côté, les seigneurs, pour être agréables au souverain fastueux, dissolu, se parent de riches costumes, cultivent l'art de la galanterie, se livrent aux plaisirs, beuveries, frénésies du rut.
Le roi les comble de faveurs; ils sont les commensaux, les « nutriti > (1), les « nourrissons » du Palais.
Parmi ces courtisans, Germer fut très goûté, tout à lait en faveur, en particulière évidence. Dans cette atmosphère de souriante et frivole immoralité, il se délectait aux joies de la vie, avec toute la fougue, l'intempérance et l'insatiabilité de sa triomphante jeunesse.
Coquet de sa personne, il se complut à porter baudriers étincelants, robes de soie brodées, bracelets d'or, aumônières enrichies de perles. Douces œillades, furtives pressions de main, liesses d'alcôve lui attestèrent sa haute mine, célébrèrent sa bonne grâce, le charme attirant de sa virilité.
Aussi, la stupeur fut-elle grande lorsque, parmi dames et damoiseaux, le bruit se confirma que Germer devenait clerc, embrassait la vocation monastique*
Eh! quoi, ce « comte », le « cornes » favori du potentat, ce palatin spirituel et brillant, que tous adulaient, ce « leude », si fêté, qui touchait aux plus hauts emplois, cet « optimate > qui n'avait qu'un signe à faire pour être nommé chancelier, référendaire, collecteur de dîmes, chef d'armée, ou même, s'il l'eût voulu, Maire du Palais... celui-ci renonçait à la gloire, à la fortune, aux honneurs, à toutes les jouissances de la vie !
Il prétendait s'aller confiner dans un cloître, revêtir
(1) On désignait par le vocable « nutriti » les compagnons préférés du roi mérovingien, les hôtes de sa Maison, ses habituels convives.
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la robe de bure et le sayon, dormir sur la terre nue, souffrir privations, jeûnes etcilices... Par des mortifications, il voulait se préparer à la mort ! Quel acte de folie!
Parmi ces courtisans et « an trustions >, dont l'unique souci consistait à flatter le Maître pour en obtenir faveurs et jouissances matérielles, qui n'eurent d'autre occupation que femmes et bonne chère, aucun ne pouvait comprendre l'idéal nouveau grandi au cœur de Germer.
Celui-ci fut touché par ce que les néophytes chrétiens appelèrent « la grâce ».
Phénomène historique d'un intérêt passionnant ! Au milieu de ce siècle obscur, cruel et lubrique, parmi le flot montant de la barbarie, dans le conflit des luttes pour l'assouvissement, en cette course que fouaillaient les passions, une doctrine s'était levée qui parlait de renoncement, de paix, de pauvreté, de chasteté bienheureuse, de miséricorde, de fraternité, et qui, devant , l'Humanité, ouvrait de lumineux horizons...
Surpris, les mortels écoutaient... Certains d'entre eux entendirent... et tombèrent en extase.
Sous le Verbe du Christ, l'Espèce fut alors telle qu'un arbre au printemps, alors $ue les premiers effluves, les marées de sève jeune font craquer, tomber les écorces, pour livrer passage aux bourgeons... En Elle, une âme nouvelle, toute pure et blanche, voulait fleurir.
Pour les vivants, ce fut \e renouveau, je ne sais quel ravissement dans un monde d'idées, de tendresses, d'espérances, miraculeusement dévoilé.
Certaine contagion courait par le monde, touchant çà et là, les levains prédestinés, provoquant l'ineffable fer-
ment des sacrifices, de l'apostolat, des vertus contemplatives, des Élévations.
Et ce fut une possession, l'enthousiasme du « daïmonos » intérieur, un essor de sentiments eucharistiques.
L'exemple des Martyrs avait suscité, exaspéré, cette adoration de la douleur qui gît, on ne sait pourquoi, au fond de toute nature humaine.
Voici que la vue de tant d'abominations a mis, dans quelques esprits, une ébriété purificatrice et sublimante, un vertige, la soif inextinguible des souffrances, l'appel vers les délices suppliciantes, l'espoir d'une volupté dans la mort.
Eux-mêmes, les êtres de sang-froid et de raison, se sentent troublés par une émotion inconnue^.. Elle doit être d'essence vraiment divine, cette religion qui inspire pareils dévouements, oubli si complet de soi, semblables félicités dans la torture.
L'Éternité supposée être foyer de béatitude, il en rejaillit un reflet, je ne sais quel mirage par quoi se suscitent les ferveurs. C'est l'hypnotisant Paraclet, le mythe flamboyant des « Langues de feu », l'éperdu frisson d'une Pentecôte... C'est le ciel, l'illusion par autosuggestion réalisée.
L'Histoire ne connut jamais — et ne reverra plus — semblable phase.
En vérité, le christianisme possédait la vertu des « choses à l'état naissant » (comme dit la physique). Principalement aux époques de dissolution, cette « virtus », cette force, est souveraine qui coordonne et groupe les éléments épars.
Telle fut la péripétie, l'aventure, qui, de ce seigneur frivole et dissolu, fit un être exquis, modèle de sainteté. Ce fut comme l'attouchement
de quelque « rais » firmamentaire qui foudroyait Germer, en le transfigurant.
Par subite métamorphose qui lui parut tenir du miracle, Germer se sentit soudain tout différent du milieu où il vivait.
Plus barbare et lourde est la Bète humaine (en sa collectivité), plus délicats et raffinés deviennent certains types individuels; plus divin aussi se fait l'élément animique — contrepoids à la matière, en cet équilibre dont se forme une civilisation.
Contre l'ambiance corrompue, les âmes liliales éprouvent un recul instinctif qui les force à se rétracter, à se replier au sein d'elles-mêmes, à se développer sur leur propre fonds. Elles donnent alors naissance à floraison de pensées très pures, éthérées comme par prodige.
Et telle est la vigueur de cette juvénile énergie, si parfaite devient son incorruptibilité, qu'elle peut, sans contamination, toucher les fumiers environnants, repoussant toutes effervescences malignes.
Il y a là comme une Plante fluidique dont les racines impunément fouillent le sol pourri, dont les corolles s'épanouissent au milieu même des marécageuses pestilences.
...Depuis quelque temps déjà, un secret changement s'opérait en Germer. Livré aux joies du monde, il y percevait le « nescio quid amari ». cette lie pleine de nausée qui, en ce monde imparfait, gît au fond de toute coupe de plaisir.
Au milieu des festins et des chasses, de subites distractions l'isolaient de ses camarades. On le voyait alors partir, tête basse, marchant en quête de certain idéal confus, allant fans but, égaré,
iM LES HOTES DE L'ESTIAIRE
obéissant toutefois à quelque appel fugitif, à des attractions... Il eut des insomnies au cours desquelles son âme engagea des dialogues avec des voix, dans l'invisible.
Impérieuse, immaculée, s'éveillait la conscience.
A la fois doux et plein d'angoisse, je ne sais quel tourment le poignait, le faisait se retourner sur sa couche. Le Mal, — Le Bien! pôles de la pensée, se dressaient devant lui, formidables...
...Certain jour, en désir d'humilité, mû par irrésistible exaltation vers l'état de grâce et de perfection, il se présenta au Tribunal de la Pénitence.
A cette époque, la Confession ne figurait pas encore dans les articles de foi. Même les fidèles très pieux, rigoureux sur l'observance, attachés à l'orthodoxie, la pratiquaient rarement.
Mais Germer fut particulièrement frappé par l'exemple qu'avait donné un officier, palatin comme lui, Éloi, son ami.
Celui-ci, âme scrupuleuse, timorée, assoiffée d'idéal, redoutant la tare du péclié, voulut se soumettre au jugement d'un autre qui serait impartial, sévère, qui arbitrerait les fautes, infligerait la pénitence, ou donnerait l'absolution.
Pénétré par les confidences de son intime, Germer désira connaître cette « paix » dont on lui parlait, l'ineffable « état de grâce »... 11 imita donc le cher modèle et, comme lui, trouva, dans cette volontaire accusation, dans cet agenouillement craintif, un réconfort singulier.
Mettre à nu les infirmités de sa nature, dévoiler misères, plaies et souillures, il vit là je ne sais quelle chirurgie implacable et salvatrice.
Ne pas dissimuler ses attentats contre le devoir, ses défaillances vis-à-vis de la morale stricte, les exposer au contraire, à sa très grande confusion, s'accuser et non plus s'excuser, avouer ses plus secrètes impulsions, pour être morigéné, châtié, pour s'en repentir... dans les sanglots et le désespoir... y trouver sujet de remords, de honte... solliciter d'autruiles affronts, la punition... tout cela, il crut bon de le faire.
Et alors, l'exaltation chrétienne, le « messianisme » produisirent, en cette âme religieuse, un faitdeprécursion étrange... Germer réalisa Pav'enir glorieux où tend l'Ame universelle.
Voici un, être, anxieusement épris de perfection, qui s'ouvre aux « semblables », qui répudie ainsi l'ancien système de réticences, de mensonges, d'obscurantisme et d'isolement... N'est-ce point là création anticipée de cet âge futur où les cœurs se pénétreront, en vérité, en lumière, en confiance, sans voiles, où les esprits ne formeront qu'tm, par fluidique divination? Ne sera-ce point la vraie communion?
...Or, un entraînement se produisit à la cour; plusieurs commencèrent à pratiquer les exercices pieux. • Bientôt, sous la maîtrise de Dadon (1) un cénacle se constitua où figurèrent Philibert, AVandrille, Désidérius, Arnoul, Sulpice.
Cette jeunesse dorée, joie et ornement de la Cour que tenaient les Rois chevelus à Compiègne, Reuilly, Étrépagny, Arelaune, manifesta son dégoût à rencontre de la vie mondaine, prétendit se consacrer aux soucis du salut, aux œuvres pies et pieuses. Elle
(1) Canonisé depuis sous le nom de saint Ouen.
devint une pépinière, un « séminaire » où allait se recruter l'aristocratie du clergé.
Ainsi, parmi les entretiens et méditations, la vocation décisive s'affirma chez Germer, par cette double formule : répulsion contre le siècle — attraction vers la Règle.
Devant le fastueux Dagobert qui occupait le rang souverain, Germer s'inclinait en toute révérence.
Mais il connaissait les débauches du sardanapale mérovingien, sa cruauté, ses vices. Il le savait avare, concussionnaire, pillard : il l'avait vu répudier une irréprochable épouse, Gomatrude, pour prendre trois reines à la fois : Berthilde, Vulfegonde, Nautechilde. Et je ne sais quel instinct l'éloignait d'un roi pareil, mauvaise race, fils de ce Chlother, tortionnaire de Brunehild, de ce Chlother issu des clandestines amours de Frédégonde avec Landry (1).
Plus il contemplait la vie ambiante, plus Germer voyait la corruption, l'abaissement des mœurs qu'occasionne l'abondance; plus il constatait le sensualisme qui naît du superflu, la luxure dont s'accompagne le luxe, le communisme des femmes qui fait de telle société humaine l'égale des basses-cours... Et, alors, de quel élan ne se sentait-il pas attiré vers la vie érémitique, les austérités très nobles de la claustration, les délices de l'intégrale purification.
D'une force irrésistible, il ressentait la séduction qu'exerce la Pauvreté sur les âmes éminentes. Elles veulent se borner au minimum de vie matérielle,
(1) Adultère qui eut probablement pour résultat le meurtre de Hilpéric (lequel, d'après les contemporains, mourut assassiné, après tant d'autres, par son infidèle et criminelle épouse).
celles-ci; elles se complaisent en l'indigence, dédaignent la satisfaction des appétits, aspirent aux mystiques « rassasiements du Pain de vie ».
De plus en plus, de mieux en mieux, Germer apercevait que la première condition pour affirmer Vextranéité de Famé, sa sainteté, sa divinité, c'est, d'abord, le mépris des biens de la Terre, la négation de tout lien, de toute attache avec « ici-bas ».
Or, tandis qu'il vivait en ce grand désir de sublimation par la pénitence, un nom fut devant lui prononcé qui retentit comme appel de prédestination : « Péniti »... le monastère du « Pénitale », lieu de retraite et d'expiation que fonda saint Samson dans les marais de la Risle.
Intronisé évêque de Rotomagus sous le nom de « Ouen » (1), Dadon avait été frappé autant qu'affligé par la dissolution des mœurs qui déshonorait ce cloître, jadis lieu d'austérités. Les moines y menaient une existence indisciplinée, fort scandaleuse. L'évêque résolut de leur envoyer un Abbé qui fût selon son cœur : il proposa cette mission à Germer.
Celui-ci refusa d'abord, arguant de ce qu'il avait un fils, Amalbert, à l'éducation duquel il voulait se vouer quelques années encore : « J'adopterai ton enfant, répondit Dadon; il sera élevé par moi-mêm« dans les voies du Seigneur. »
Ce scrupule levé, Germer ne résista plus à son secret désir, au démon intérieur : mais, très modeste, il formula demande nouvelle.
— « Saint Prélat, faites que j'entre d'abord au Pé-
(1) Ce surnom épiscopal était-il une dérivation du mot « Oint » du Seigneur?
nitale comme simple novice, au titre préalable de postulant.
— Tu n'es point de ceux qui restent au dernier rang, répondit le Primat. Ne me dois-tu pas obéissance? C'est ta première obligation de religieux : tu es dans les « Ordres >. Fais ce qu'ordonne ton évêque. »
Dadon ne révéla point toute sa pensée. La nomination de Germer comportait certains dessous politiques dont le Prélat rotomagien s'était entretenu avec Éloi, le grand Ministre.
Judiçaël, Roi de Bretagne, élevait alors quelques prétentions à la souveraineté sur le territoire du Pénitale. « Cette enclave, normande, arguait-il, représente « l'Exemption » que jadis donna Hildebert à Samson, évêque de Dol ». La dissolution et l'état d'anarchie qui régnaient au Monastère, constituaient une cause de faiblesse, un appel à l'étranger, un prétexte à intervention... Tout était à craindre, trahison ou désertion.
Il parut excellent à nos deux Hommes d'Église et d'État, de restituer au couvent sa force, son autorité et d'y mettre un chef qui fût l'ami du Roi de France. Germer était moine, certes : mais, au premier appel des trompes de guerre, il pouvait se retrouver, vaillant capitaine, homme d'action émérite.
...Germer s'inclina et fit son acte de soumission à l'injonction épiscopale.
Il prit audience et congé du roi, qu'il trouva environné d'un appareil hiératique. Le monarque, indifférent, prononça vaguement des paroles lointaines, quelconques, manifesta sa surprise...
Il ne comprenait pas! A cela rien d'étonnant : Tout
personnage souverain porte la peine d'une vie sanseffort et sans contrôle, privée de dévouement, tendresse et vérité. En l'atmosphère de flatterie, de servilité, de mensonges, qui l'entoure, sa conscience s'altère, ^on rayon visuel se ternit, sa sensibilité s'émousse.
Comment celui-ci, roi de Lutèce — ville de joie — aurait-il pu pénétrer l'âme de son palatin, cet être d'élite, grave et passionné?...
Au Pénitale, la discipline jadis établie par Samson s'était bien relâchée, et l'on s'y tenait loin de la primitive Règle. Là, comme partout et toujours, la paresse, devenait «c mère de tous les vices ».
Ni discipline, ni moralité. Par interrègne du Prieur, les moines avaient élu, pour les diriger, le plus vil d'entre eux, le plus insignifiant, être sournois, impulsif — et violent parfois, comme tous les faibles de conscience : Adulphe.
Le Prieur intérimaire laissait tout faire : licencieux lui-même, il ne réprimait aucune licence.
Les soi-disant religieux s'adonnaient à la grasse chère, négligeaient le travail des champs et faisaient seulement cultiver, par des manants, leurs vignes — dont ils se contentaient, eux, de boire le jus. Aux revenus de leur magnifique domaine fluvial, ils ajoutaient le commerce des messes, des offices : ils sollicitaient aumônes et donations pour le « rachat des péchés » .
L'abbaye était donc riche et les moines avaient, depuis longtemps, oublié leur vœu de pauvreté; quant à la chasteté, ils n'y songeaient absolument plus; femmes et filles du voisinage pouvaient l'attester...
car elles se défendaient on ne peut plus mal contre les assauts des galants cénobites, — silènes, faunes, retombés au double culte de Bacchus et de Vénus.
Des préceptes d'abstinence ils ne prenaient cure, bien entendu et faisaient bombance en carême. Même (les paillards!) ils tournaient en dérision les commandements de TÉglise : véritable jeu pour eux. Ils faisaient, par exemple, venir du pays de Caux, bœufs, veaux et moutons, à la nage, en remorque des barques.
— « Cette viande, disaient alors ces mauvais plaisants, sort de l'eau : en quelque sorte, c'est du poisson. »
Et, cyniques, ils se pourléchaient.
Du reste, s'ils voulaient du poisson vrai, leurs viviers de la Roque leur en fournissaient d'excellent.
Ces impies possédaient une qualité, pourtant : celle de pratiquer, avec largesse, l'hospitalité (1). Gais, bons vivants, ils trinquaient volontiers, buvaient sec, fêtaient avec empressement tous convives, — ne leur demandant que d'être gros mangeurs, peu scrupuleux sur le jeûne et les plats maigres.
Aussi ne furent-ils pas peu surpris quand certain inconnu, hébergé de là nuit précédente, refusa de toucher aux rôts « parce que c'était Vigile ».
Les moines assaillirent le nouveau venu de quolibets, d'invectives. Et Adulphe, surenchérissant contre l'intrus, lui intima l'ordre de déguerpir.
— « Comment ferais-je cela! répondit ce dernier: impossible... même... si je le voulais... Je suis... votre nouveau prieur. »
(1) Les couvents, à celte époque, se montraient fort hospitaliers, et prêtaient assistance aux voyageurs. Ce fut là fonction haute, rôle éminctit : car les malandrins, assassins et pillards infestaient le pays.
Et, à la stupeur générale, l'hôte déplia le mandement de Dadon, scellé aux armes épiscopales. Adulphe, interdit, en donna lecture à la communauté.
Enthousiaste pour sa nouvelle fonction, Germer se livra aux joies du ministère monacal, aux satisfactions profondes de l'œuvre, de l'accomplissement.
Malgré l'abondance de leurs revenus (1), les moines négligeaient d'entretenir la basilique fondée par Samson.
Ce fut là un premier soin pour Germer. Voulant restaurer la fonction religieuse, il s'occupa d'abord de l'organe. On le vit, actif et laborieux tâcheron, animer de sa présence les équipes et chantiers, maniant lui-même pics, scies, ébauchqirs et truelles, portant les fardeaux, gâchant les mortiers, taillant la pierre. Les hautes relations qu'il gardait à la Cour lui permirent de se faire aider par d'habiles manouvriers de Paris, sculpteurs, artistes, verriers, architectes, fondeurs, ferronniers, mosaïstes, ciseleurs, imaigiers... D'autre part, il se fit expédier de Caen des pierres dures toutes taillées.
Germer ne s'en tint pas là. Fidèle aux traditions, convaincu que l'Église doit posséder action réelle, exercer emprise sur la planète, il continua les vastes travaux agricoles du saint ingénieur Samson. Celui-ci s'était attaqué au marécage : Germer s'occupa de la montagne. Il embrigada serfs et moines pour défricher les pentes, broussailles, chasser les reptiles, essarter les halliers que l'envahissante forêt de Brothonne envoyait par le Roumois; il ouvrait ainsi ce fertile plateau à la cul-
(1) L'Abbaye avaif]pour vassale 1000 manses (maisons) qui travaillaient la laine, la cire, les métaux. Cette même abbaye payait au roi une redevance annuelle de cent muids de vin.
ture, aux semis. Il faisait travailler la Terre pour nourrir l'homme.
Le Prieur installa une léproserie dans des baraques en bois que Ton brûlait annuellement, en vue d'éviter toute contagion.
De plus, âme éminente de charité, il fonda une œuvre
hospitalière et une confrérie pour inhumer les morts.
Mais le labeur terrestre ne le put distraire des soins
de l'évangélisation — œuvre divine, qui gardait portée
plus haute.
Peu de villages, à cette époque, qui fussent pourvus d'église ou de collégiale. Groupements adventices issus des premières attractions moléculaires, associations rudimentaires ayant pour cause, soit la nécessité d'une défense collective, soit les essais d'une division du travail, nos primitifs « hameaux » représentèrent à peu près les colonies d'insectes. L'espèce humaine devait plus tard dépasser ces faits de pur instinct et créer mieux que ces rassemblements mal coordonnés.
La « religion » allait beaucoup aider la Race Adamite, dans cette voie. Mais l'heure n'avait point sonné encore.
Simples rapprochements de voisinage et d'assistance, ces formations n'étaient point a sociales ».
Il existait peut-être déjà certains intérêts généraux, des ce communes », par conséquent; mais, on ne connaissait pas la « paroisse » — union constituée en vue de cette idée supérieure : amélioration et salut des âmes...
Pour marquer le jour dominical et les fêtes, nos paysans n'accomplissaient pas d'autre manifestation religieuse que l'abstention du travail, des « œuvres ser-
viles ». Ils ne connaissaient point « l'office célébré en commun ».
Ce fut, là, première innovation du Prieur. L'office récité par l'ensemble des prêtres et des fidèles, qu'était-ce, au surplus, sinon le retour aux^ rites de la primitive « Église souffrante » ?
Le rayon d'action du Pénitale s'étendait sur l'entier pays entre Pont-Odemer et Honnefleu. La population de cette contrée se pressait à la chapelle du Pénitale pour assister à la messe, aux prières, et recevoir les sacrements, par les mains de l'Abbé.
Celui-ci donnait grand éclat aux cérémonies du culte, dans le but d'attirer les fidèles et de les retenir.
La légende d'Orphée établit à quel point le Beau, l'Art, ont action et empire sur les inférieurs. Celte Loi, Germer la comprit et l'appliqua.
Serfs et rustres furent frappés d'admiration devant l'architecture du monastère, s'extasièrent aux statues, verrières, ornements somptueux, éclat des ordonnances et processions. Tout cela parut merveilleux et, dès l'abord, inclina au respect les visiteurs.
Puis, Germer avait l'âme apostolique.
Dans son ardente prédication éclatait le tourment divin, le désir de transmettre à autrui sa foi, ses visions, sa conception de la vérité. La véhémente parole de l'Abbé communiquait aux auditeurs l'émotion entraînante et pathétique. C'était la fièvre évangélique, si contagieuse...
La musique achevait è r ce qu'avait commencé l'éloquence de la chaire. Comme elles étaient prenantes et fortes, ces harmonies sacrées !... combien persuasives!...
Ce fut l'époque où se constitua le « plain-chant », hymnes, psaumes, suite de chefs-d'œuvre dus aux compositeurs inspirés (1).
Ensemble et partout, les chrétiens répétaient les « messes », les scènes psalmodiées, dont se compose le grand opéra que le/alholicisme a monté et veut jouer pour l'univers.
Quelle symphonie berçante dans ces motels, versets et canlilènes! Tenant sa partie au lutrin, l'Abbé insufflait aux ouailles l'enthousiasme dont lui-même était pénétré.
Quand il entonnait ces cris de foi, d'exaltation, quelle vision en son esprit d'imaginatif!
« Adeste fidèles », c'était l'attendrissante apparition de l'Enfant... Noël... Noël...
« filii et filiœ », allégresse de Pâques, gloire des fleurs, nubilité des races nouvellement épanouies sous le Printemps retrouvé.
A cet ancien seigneur d'une cour terrestre <c Vexilla Régis », « Te Deum », « Hosannah in excelsis », « Magnificat » enseignaient les somptueuses grandeurs du Souverain des Cieux.
« Parce, Domine, parce populo tuo...neirascaris... Attende Domine et miserere... quia peccavimus tibi... c'étaient les coupables s'accusant, les pêcheurs suppliants et désespérés.
« Dies irœ... Libéra... De profundis* », paroles graves, tragiques, clameur d'épouvante apocalyptique!
« Stabat, mater » exprimait la tristesse des morts prématurées, les affres d'un trépas d'enfant, aux jours lugubres où les ancêtres prennent le deuil.
(!) Imités inconnus jr.squ.: tu:s.
Les pratiquants actuels, blasés par l'accoutumance à ces liturgies, n'en voient plus Fart, l'effet décoratif, ne peuvent concevoir la joie de leur invention, de leur éclosion. Mais, à cette époque sauvage et troublée, combien ce fut poétique, virginal, plein de génie!...
N'était-ce point la consécration de toutes les tendresses, de toutes les douleurs, de tous les espoirs? .
A l'exemple de Paulin (évêque de Noie), et de Loup (évêque d'Orléans), Germer mit, dans la tour du Pénitale, des cloches fondues en airain de Campanie. Comme son église n'était que « collégiale », le Prieur
— en obéissance aux statuts diocésains — dut se contenter d'en obtenir trois seulement.
Avec quel bonheur il les écoutait!
« C'est la voix de mon couvent, murraurait-il : c'est sa parure, son parfum vibrant, l'épanouissement de son cœur, à travers l'espace ».
Les cloches sonnaient à la volée, babillaient, clamaient, menant grand tapage dans la tour, ainsi que de gros oiseaux en cage. Et leurs ondes, leurs vibrations, emplissaient le pays.
Elles avaient une àme, des sensations — disant de jolis airs, des trilles — lança;it de gais carillons pour les baptêmes — célébrant la venue d'un petit chrétien — multipliant leurs sonorités (on l'eût dit), aux jours de mariage — saluant avec ampleur les fêtes relig.ouses
— annonçant les heures de prière, de travail, de sommeil — tintant les deux « angélus », signaux pour l'union des fidèles dans une même pensée, dans un même appel frissonnant — annonçant la mort, aussi...
les trisies accents de la Mort... les coups espacés, anhélans, sanglots, hoquets de douleur... gouttes
de son, qui tombaient sur la campagne ainsi que des larmes.
...Donc, les fidèles venaient dans l'Abbatiale.
Quelle joie éprouvait Germer à contempler les scènes vivantes, les tableaux pieux qu'à toute heure présentait la demeure de l'Éternel !
Comme, sous son énergique et persuasive impulsion, la piété était un peu revenue parmi les religieux, il crut pouvoir leur imposer, ainsi qu'à ses ouailles, la pratique de la confession dont il s'était luimême si bien trouvé.
Ainsi, dans les chapelles latérales, à l'abside, prés des fonts baptismaux, on vit des confessionnaux, sortes de niches, d'alvéoles, autour desquelles se réunissaient les néophytes venant chercher le pain de vie, la pâture intellectuelle.
Sur le parvis, dans le chœur, par la nef, c'étaient groupes d'enfants récitant, priant ensemble. Leurs frêles voix semblaient ramage d'oiselets pressés en poussinière, gazouillis d'une famille de pinsons.
C'était doux, ainsi que le murmure d'une forêt frissonnante — retentissant et frais comme je ne sais quelle ondée de grêlons.
Ensuite, l'unisson de tous les chants 'lancés à pleins gosiers montait, montait... ascension d'une sonorité vibrante, et pure autant que la lumière.
Il y avait parfois la scène de quelque distribution de pain bénit... Et aussi la Table eucharistique. Et encore le prêtre élevant l'hostie ou buvant le calice... C'était, tout cela, la symbolique Cène.
On ressentait l'impression d'une ruche, d'un couvain d'abeilles soumis aux lois de nutrition.
En l'air aussi, aux voûtes, aux ogives, aux arcatures.
dans les anfractuosités, sur les bras de saints, aux plis de leurs robes, hirondelles et moineaux piaillaient, installaient 4&s nids.
Dans les tours et clochers, mille corbeaux tournoyaient en nuée croassante, autour de la progéniture.
Partout, même image s'imposait : nourriture par le Père céleste.
L'Abbatiale couvait les races, en la chaleur de son giron. Elle gardait l'Assemblée communiante des adultes, petits, enfantelets.
€ L'Église est la Nourricière... le Salut du Monde»... Germer était, de plus eu plus, possédé par cette idée.
Il la tenait pour article de foi, au double point de vue ésotérique et matériel.
« Oui, pensait-il, l'enthousiasme et la ferveur de ceux qui vinrent ici prier ne sont-ils pas demeurés aux murs, aux voûtes? Ne fut-il pas créé, sous ces voûtes, certaine atmosphère mystique, vibrante encore d'immatériel encens... Et des ondes ne redescendent-elles pas sur les fidèles prosternés, pour les environner comme d'un envoûtement d'amour et d'extase. »
Germer fut heureux dans la Règle; il goûta une tranquillité sereine, par l'observance, le bréviaire, l'obéissance aux commandements. Docile, il s'accommoda aux disciplines qui procurent la sécurité de la conduite et des sensations, par abolition de toute personnalité. Il se complut aux extases et félicités de la méditation... allégresses sans mélange, dialogues très purs.
On l'imagine bien, cette béatitude du cloître, parce qu'elle constitue, dans la nature humaine, une permanence. Voici un mortel, trop exquis et affiné, sensibi-
US LES HOTEfc DE L'ESTUAIRE
lise au point de ne pouvoir plus supporter les heurts, les doutes, les clartés crues et cruelles de la vie.
Réfugié au monastère, combien facilement il se délectera dans les exercices de piété, tendresses balbutiées, effusions du pardon, illusoires pénitences qui rachètent des péchés inexistants !
Soustrait aux houles, aux responsabilités, aux luttes, angoissé de peu, consolé de rien, il se crée une vie minutieuse et diminuée, où tous crimes et châtiments se réduisent à d'inoffensives hypothèses.
Il s'isole et se confine en un petit univers, où la lumière, très diluée, n'est que reflet par réfringence transmis; où les nuages sont des ombres fugaces et impalpables; où le grand soleil clair fut remplacé par la lueur tremblotante des lampes de sanctuaire; où les bruits du siècle se transforment en échos amortis, sourds, lointains. A l'huis des portes, écoutez les soupirs du vent : ne sont-ce pas appels de la Géhenne, lamentations venues des « Ténèbres extérieures », « de profundis? »... Qu'il fait bon dans le cloître abrité! C'est le salut...
On conçoit donc l'attrait à la fois morbide et réconfortant qu'en tout temps exerça le monastère. Mais cet attrait fut particulièrement irrésistible à l'âge troublé où vécut Germer. Il y eut alors disconvenance entre le savoir des hommes et certains esprits prématurément éclos au besoin de la connaissance.
Le couvent représentait le seul asile des êtres désharmoniques avec le siècle, des inquiets dont la curiosité se montrait plus vaste que l'isis jusqu'ici dévoilée, de tous ceux-là qui voulaient savoir, alors que l'heure de la science n'était pas sonnée encore. N'obtenant pas de réponse à leurs questions, consta-
tant que l'Enigme bafouait leurs aspirations, rebutés en leur ambition d'escalader l'éternel sommet, ils se rabattaient sur la très affirmative doctrine qui se prétendait Révélation. Le catholicisme constituait un refuge paraissant sûr — sûr de lui, en tout cas.
Y entraient tous les pèlerins partis pour l'idéal, anxieux de gravir le Sinaï, le Thabor, PHoreb... Deve^ naient adeptes, « fidèles », tous ceux-là que leur désir poussait à s'élever au-dessus des zones vulgaires, tous ceux-là qui, n'ayant point l'âme assez résistante ni intrépide pour marcher jusqu'à la consomption dernière, s'arrêtaient à mi-chemin.
Spectacle historique qui trouve son analogue dans le monde physique.
Mus par soif d'aventures, d'imprudents alpinistes se sont mis en route, sans bagages, nourriture ni instruments, en vue d'ascensionner le mont Blanc. A bout de forces etde souffle, soudain, on les voit faire halte, rester accrochés au flanc du Monstre. Et les voici trop heureux de rencontrer telle petite hutte au bord du précipice... C'est là qu'ils se tiennent peureusement blottis... Mais au moins se pensent-ils dûment protégés contre les avalanches, la tourmente glacée, la nuit pleine d'embûches...
Lorsque Germer quittait le parvis de son sanctuaire, les « choses » l'effrayaient.
La nature lui semblait atroce : à ses yeux, tout se traduisait par images tragiques et affligeantes. Regardait-il les champs, les arbres, il n'y voyait point la joie de vie, la poésie, la luxuriance des frondaisons, chefs-d'œuvre du Très-Haut : il n'apercevait qu'un
peuple de parasites qui s'acharnaient à vider, aspirer, épuiser la glèbe : ormes tordus comme sangsues ou lamproies — peupliers semblables à des lombrics — poiriers hérissant leurs bras couverts de pustuleux bourgeons — pommiers dont les branchages faisaient songer à des tentacules de pieuvres, ou à des paquets d'anguillules affamées — broussailles griffantes et buveuses — buissons accroupis sur la terre, faisant le gros «dos... tout cela tendu en effort de succion.., tout cela dévorant à la fois l'air et le sol... tout cela vorace et glouton.
Oui, tous ces végétaux servaient à l'homme qui mangeait leurs fruits et coupait leurs branches : mais l'homme était dévoré par les vers! Et les cadavres de ceux-ci nourrissaient les racines. Cercle formidable !
Le pieux reclus comprenait alors la loi de vie : fatalité de meurtre et de manducation.
Et, s'il marchait par la campagne, on le voyait s'absorber devant les herbes malfaisantes : orties aux poils venimeux — capeteigneuses coriaces — cbardons déprédateurs de sèves, envahisseurs des guérets, pirates armés de dards — lianes, vipères végétales... toutes ces bêtes de proie!... Quelquefois, des ronces le saisissaient, l'agrippaient, voulaient le retenir sur terre. Les troènes, avec leur odeur entêtante, prétendaient le garder, le griser, troubler ses sens : embûches vaines...
Germer regarde aussi parfois tels vieux arbres dont le cœur chargé d'ans agonise sous la centenaire carapace des couches ligneuses. . .
Partout, images d'affliction, décrépitude, trépas...
L'Abbé passe, gravit la côte de Saint-Samson. Parvenu à la cime, il y reste de longues heures :Vest
ici la vie sublime dans l'âpre altitude fouettée par le grand aquilon pur, loin des appétits, au dessus des ruminants et des faunes qui remuent là-bas, dans le pays de Gessen...
Le Prieur est seul « sur la Montagne », au Sinaï ; que n'y peut-il mourir ! Il redit alors les altières Paroles que le Maître divin jeta au Tentateur : « Tous ces biens, ces moissons, ces richesses, ne me sont rien ».
Qu'il fait bon, en cette hauteur, la nuit surtout, quand l'Ëther s'emplit de voix invisibles, alors que les Étoiles patient...
« Que répond la Terre aux astres, # aux versets du Firmament ? D'infimes et abjectes choses : l'aboi des chiens — le concert des grenouilles chantant le frai — la plainte amoureuse des femmes qui, gémissantes, rêvent d'infini sous l'étreinte bestiale — l'indigente lanterne de quelque ver luisant — la pensée vacillante d'un philosophe myope, — le regard terni des astronomes... »
j ...Germer doit enfin redescendre. Il lui faut revenir parmi les hommes, les faces de rustres, de brutes, qui le regardent.
Ces demi-sauvages, ignorants des œuvres du salut, sont-ils meilleurs que les civilisés qu'il a fuis ? Hélas ! l'Humanité totale lui apparaît dés lors comme une Espèce perverse, improgressive, relapse toujours aux tares originelles, aux instincts bas. Oui, elles eurent raison, les menaces bibliques: la race d'Adam doit sans cesse être châtiée, ou rachetée : de toute éternité existent et existeront les nécessités cardinales : destructions millénaires ; Messie rédempteur ; l'apocalyptique Jéhovah tenant levée sa Dextre vengeresse !
11 faut que le Monde soit la Bonté : pourquoi est-il la méchanceté, l'ironie ?
Alors, d'un recul éperdu, Germer se rejette au cloître.
Réfugié là, soustrait aux souillures, aux scélératesses, aux iniquités du siècle, il se consacre d'autant plus aux exaltantes joies de la prière dans la nuit; il pratique les élévations et tend vers le ciel de tout son être frénétisé, en un exclusivisme farouche.
Le sanctuaire, avec sa retraite, son silence, lui procure la sérénité de la vie érémitique et contemplative.
Seul, en face de sa conscience, il pense quelquefois aux humains. Avec pitié, à la minute rilême où, lui, se tient en oraison, il se les représente donnant et recevant des pâtures, se tendant des embûches, construisant des nids en vue de sexualités, s'accouplant ainsi que des bêtes.
Ah ! certes, n'a-t-il pas choisi la « meilleure part » ? Prêtre altier, père des âmes, en une modalité de Parthénogenèse, il réalise le concept mythologique quej les anciens appelèrent « Minerve ».
Si profondes, ces joies du sacerdoce ! Avec quelle intensité d'allégresse et de béatitude l'Abbé célèbre la cérémonie symbolique, le sacrifice de la Messe?
Marchant sur le parvis, il lève son bras droit, s'avance à pas très lents, jette Tenu bénite. Tous se prosternent, parmi les odeurs d'encens. Des petites filles, de blanc vêtues, lui lancent des fleurs, comme à quelque souverain qui passerait...
Nulle fierté, cependant... Germer reste très humble : parfois, lui, Ministre du ciel, s'arrête au seuil du Mystère noir, ainsi que fit jadis le publicain
indigne... Et, souvent, il baisse la tête, marchant sous le dais triomphal.
Lorsque, de ses mains pures, il consacre l'hostie pour la présenter au firmament, à PAbîme supra-terrestre, le prêtre tremble, se voyant médiateur entre la Planète et le Mystère d'En-Haut.
11 entend une voix, la sienne, disant les paroles consacrées. Sur Tau Ici celte voix prononce « Dominus vobiscum ».
Et le chœur — tous les cœurs... lui répondent : « Et cum spiritu tuo »,
Oh ! celte Voix composée de 100 voix, faite des accents enfantins, du timbre féminin, de la clameur rauque des virils, tout cela élincelant et fort, pieux et suppliant!...
Réconfort, hommage, caresse si pénétrante, d'une douceur et d'une tendresse intraduisibles...
Et combien juste, cet unisson, ce « Vox populi ». Quelle sincérité de la note tenue, sans défaillance, par plénitude de volontés! Vibration des ondes, équation mathématique, vérité, accord d'une même foi!
Ce répons, en son ampleur souveraine, montait aux oreilles de Germer, assiégeait ses tempes, battait son front, baignait les fibres de sa chair, lui envahissait le cerveau, ainsi qu'une ébriété.
Aux offices chantés, il fit participer Jes orphelins, les petits pauvres qu'il avait adoptés et consacrés au service divin — tels les lévites du rite ancien. Sa maîtrise fut composée de paysans devenus très pieiix.
Quel charme en celte vie ramenée aux sensations antiques, parmi les naïfs, les rustres graves, à « l'esprit simple ».
Et aussi, conviant la femme aux Louanges du Seigneur (répudiant ainsi l'horreur que manifesta le culte judaïque), l'associant à la direction des âmes, à l'œuvre du salut, il créa une congrégation de religieuses. Et celles-ci dans le parvis chantèrent. Leurs cantilènes retentirent veloutées, tendres, chastement passionnées. .. cette voix de la si douce « Héva », il l'avait entendue démoniaque autrefois : il l'écoutait divine, maintenant, angélique.
Ainsi, Germer se complut au chapitre, ayant, adroite, les enfantelets vêtus d'un bleu couleur de ciel, d'illusion — et, à gauche, les saintes Filles habillées de noir — livrée de l'Éternité.
Sans être orgueilleux, il ne pouvait se défendre d'une effusion intime quand, aux chaumières, aux huttes, aux palais même, il comparait sa Maison à lui, cette Demeure où il résidait, de par le Très-Haut — Lieu redoutable — Toit consacré où l'on ne peut entrer qu'en se signant, en baisant le seuil.
C'est là qu'il vivait, oint du Seigneur, remplissant l'auguste fonction médiatrice. Ses jours passaient dans un monde mpaculeux, chaque aurore marquée par le souvenir d'un Martyr, d'un Confesseur, d'un Père de l'Église.
Ineffable calendrier ! Effeuillet de souvenirs ! Chacun de ces êtres d'élection lui apportait son âme. Germer conversait avec le Saint qui donna un nom à la journée ;
L'Abbé réservait grand éclat aux cérémonies de première communion. Quand il distribuait l'aliment eucharistique aux enfants agenouillés ainsi qu'à leurs parents remis pour ce jour-là, en « état de grâce », il songeait : « Ceux-ci donc, les juvéniles, les rédimés,
êtres azymes ou restitués en leur primitive innocence, représentent la Fleur humaine, l'être éclos dans l'immaculée blancheur de ses pétales, au printemps. Ici l'instant divin de la vie... ensuite, ce seront les fruits mûrs... qu'on emportera au pressoir... les bêtes grasses et bouffies que l'abattoir attend... »
S'il bénissait un mariage, s'il administrait à un pénitent l'absolution ou à quelque mourant le Viatique, de graves pensers venaient : « Par le miracle de mon ministère, par l'imposition de mes mains, ceux-ci sont lavés des souillures de la terre : les voici détergés de la passion, affranchis de l'instinct, délivrés du Mal : ils sont les Lys fils de Dieu ».
C'est ainsi que, par tension perpétuelle vers l'idéal, vers la purification de l'Espèce Humaine, Germer se raffinait lui-même, se supériorisait. Exemplaire divin de la création, il devenait « Saint ».
Il se donnait c tout à tous », selon la formule célèbre de générosité, en obéissance au précepte évangélique.
Son action, son influence, s'extériorisaient, se répandaient très loin, fertilisantes.
Les Livres pigux exaltent la t bonne odeur », des vertus, leur « souvenir embaumé ». Saint Paul fait allusion au «; parfum de la charité ». D'après lui, .ce je ne sais quoi de doux, tendre, insinuant, qu'on appelle « suavité », s'applique en même temps au physique et au moral.
Rien de plus juste, dans le double sensésotérique et scientifique des mots. La connaissance moderne nous apprend à identifie* toutes vibrations de l'éther, tous phénomènes de la « matière radiante », de même que tous éploiements de l'esprit.
iot> LES HOTES DE LESTLA1RE
II exisle, en effet, une sorte de rayonnement dans les « vies exemplaires ».
L'àme vertueuse n'est-clle pas ainsi qu'une fleur, telle qu'un foyer, émettant à la fois électricité, lumière, arôme, magnétisme, pensée?
Le mot « essence » vise lésâmes conscientes comme il vise les floraisons. Dans « essence » il y a la racine « esse», laquelle affirme le principe animique — l'Etre enfin par quoi la matière divinisée entre en assomption. Cet « infinitif » est un infini.
L'effluve d'un calice inflorescent constitue la plus haute émanation do telle espèce végétale — l'oblation de cette race parvenue au suramun, au point culminant de sa manifestation.
Pareil phénomène s'affirme aussi d'ordre humain : l'exquise sensibilité d'organismesque fébrilisa !a prière, ces cœurs qu'échauffa la ferveur pieuse, ces âmes où l'extase produisît comme une sidération, tout cela se résume, aux yeux de l'observateur pénétrant, en impression composite de lumière, d'harmonie, de senteur.
Spiro, Spero: baleine vivante — émission du rôve : n'est-ce pas tout un ?
L'espr'l ne possèdc-t-il point certain sens mystérieux (olfactif, ne dirait-on pas ?) qui lui procure perception de l'impondérable ? Une faculté sensorielle ne lui donne-t-elle point connaissance et contact des ondes de pensée, desémotivités transmises, des ébranlements nerveux, des rythmes immatériels ?
Le domaine de l'idéal, l'Espace st.ellairc sont parcourus, chevauchés, par larges frissons du Fluide éternel, cl aussi par ineffables Vagues de passion, d'amour, de sainteté.
GEUMER 157
En iconographie, dans la science des vieux sanctuaires, on figure le Pèl*e, l'Esprit, le Paraclet, par une intense lumière, vibrante et interférée. La Symbolique Pentecôte s'affirme en rais et ondulations qui palpitent à travers nuée d'encens.
Choses adorables... redoutables aussi, merveilleuses et consolatrices. Qui réfléchit à cela ne comprend-t-il pas mieux l'homme?
Telle cérébralilé lancée en grande marche d'énergie, tel cœur brûlant de foi, semblent atteints de dissociation mpléculaire. On dirait que l'être devenu « dynamo » se volatilise, pour se propager au loin; il semble que 1 , par miracle de diffusibilité multipliante, il s'extériorise, se répand en particules subtiles et infiniment ténues qui vont, à l'entour, contagionner, ensemencer , les consciences;... oui, elles y allument, par induction, des ardeurs divines; elles y provoquent l'émotion, la motion aussi, — je veux dire le mouvement, qui, une fois créé, ne sera jamais plus aboli.
En ce sens, ne peut-on pas dire que les poètes, les émincnls, les extatiques, les saints, deviennent, par sorte d'amour asexué, générateurs d'enthousiasme. Ces âmes-là — au sens supérieur — fécondent l'univers de leur énergie germinatrice.
Dans ces noces, dans ces épousailles du Mystère, le Pur Esprit est mâle, et l'Étendue est couveuse...
...Donc, en cette époque médiévale, quelques noms brillent, vives lumières, parmi les buées de la barbarie. A la surface du Temps, notre Moyen Age produit Timpression d'un Jardin où s'épanouissent des êtres exquis, sans tache comme les lys, odorants tels que des roses, étincelants ainsi que les étoiles, source inextinguible de vie magnétique et rayonnante.
Tel fut Germer. Crucifixion dans la solitude, douloureuses et frénétiques invocations, cris de l'âme pantelante, sanglots de la pénitence, frémissements de la chair exténuée, fouettée, saignante dans les cilices et sous les coups, hallucination des veilles, inanition, lièvre de chasteté : toutes ces conditions exaltantes développèrent, chez lui, les facultés d'épfoiement, de consomption, d'oblation, en frissons subaigus.
La grandeur de son rôle lui fut alors révélée. Père du Pénitale, il voulut entraîner ses enfants, ses disciples, dans la même voie — la « voie parfaite », celle de la Peine, de la Pénitence.
Mais les moines ne l'entendaient pas ainsi : la distance peu à peu s'accentuait entre eux et le prieur.
Au début, ils s'étaient inclinés devant ïui, impressionnés par sa haute situation à la cour. Ils supposaient que ce palatin ami du Monarque jouissait d'un grand crédit et que cela leur serait proitabïe. Son ascendant, ils l'avaient accepté : sa supériorité, ils la lui pardonnaient, ainsi que la dignité de sa vie et la profondeur de sa piété.
Mais c'était à la condition, tout cela, de ne pas trop changer leurs habitudes. Ds respectaient leur Abbé, le craignaient; mais, de là à le suivre, il y avait loin.
Les choses allèrent bien, d'abord. Tout à sa métamorphose, Germer demeurait plongé en lui-même, distrait, abstrait, étranger aux autres. Les religieux le crurent même faible, débonnaire.
Mais, bientôt, il devint attentif et, par devoir, se fit sévère, impérieux, précis dans ses ordres.
L'hostilité sourde, la jalousie qui couvait, le mauvais levain, se transformèrent en lutte sournoise, en
désobéissances, en rébellion à peine dissimulée — quand on vit que, bien décidément, le nouveau dignitaire en voulait aux abus, aux vices jusqu'ici tolérés- Intransigeant, altier, Germer commandait.
D'abord, il réforma la table, réinstitua abstinences et jeûnes, proscrivit toutes viandes, pour les remplacer par le pain de seigle, le potage d'herbes, de feuilles, de racines assaisonnées de sel, par les farines trempées dans l'eau : il voulut de plus qu'on fît un seul repas par jour — le toui par retour aux ohser- . vances d'hygiène qu'adopta la primitive Église* Et même, il prescrivit que le temps du. repas fat employé à la transcription et à la correction de manuscrits sacrés, textes liturgiques., parchemins de bibliothèque (1).
. Convaincu que le relâchement est l'origine de chaque sràse monastique, il décréta que l'on reviendrait, de nouveau, strictement, à la « Règle »..
A cette époque, tous les Prieurs imitaient, de près on. de loin., le Moine irlandais Columhan qui venait de fonder Luxeuil (2),
Golumban y avait institué une a Règle » vraiment impitoyable, qui atteignait le double maximum des privations et de l'effort physique... Philibert (à Ju-
(1) Règle bénédictine : c'est de là qu'est verni le mot « collation ».
(2) Colum-ban exerça un véritable prestige dans les abbayes d'hommes. Craintifs et confinés dans leurs cloîtres, sacristies et ceTlules, les .religieux se montraient fiers de ce courageux Cénobite qui ne ménagea personne, pas môme les rois. N'était-ce pas lui gui, brutal, en quittant la cour d'Au&trasic, dit, parlant du souverain : « Ce chien de Thierry me chasse de ses États parce que je n'ai pas voulu bénir ses bâtards ! » Il y avait, en ce moine, une force morale, une intrépidité qui provoquait l'imitation.
mièges) et Wandrille (à Fontenelle) mitigèrent cette discipline presque inhumaine pour l'associer à la Loi de saint Benoist dont les préceptes furent plus doux.
Persuadé qu'il ferait ainsi œuvre pie et assurerait le salut de ses frères, Germer édicta l'application pure et simple, sans atténuation, de la Règle Columbane.
Or, celle-ci était à ce point âphe, cruelle et dure, composée de fatigues telles, exigeait tant de mortifications, macérations, abstinences, qu'en réalité peu d'organismes demeuraient assez résistants pour la supporter.
Les jours furent consacrés au labeur acharné de l'essartement, du débroussaillement sur les côtes. Durant la nuit, en place de repos, c'étaient nouvelles rigueurs. Les offices poursuivaient le reclus jusque sous les ténèbres. A peine couché, sortant de « matines », il lui fallait se réveiller pour retourner, titubant, à la chapelle, où l'on récitait «Laudes». Tension disproportionnée, suprême dépense d'influx nerveux imposée à des corps émaciés, qu'exténuèrent les besognes et qu'épuisèrent les jeûnes.
Et si, d'aventure, quelque religieux manquait à un office, il devait e aller à la croix », c'est-à-dire rester dehors, les bras étendus, et se tenir ainsi, des heures entières,, récitant d'interminables litanies... Parfois même le délinquant récidiviste était frappé de verges! Tout récalcitrant demeurait en cellule, privé de nourriture jusqu'à « l'amende honorable » (soumission pleine et entière).
Voilà comment le terrible anachorète entendait mâiev la chair, terrasser l'esprit de révolte, de raisonnement, d'impénitence.
Telle fat la discipline claustrale de Columban : tel fut le « cursus vitae » que Germer prétendit imposer aux moines du iPénitale.
Et, pour marquer que ses frères vivaient selon le cœur du saint Ascète, il leur imposa la « marque columbane » : tonsure qui mettait le crâne à nu, sauf un mince croissant sur l'occiput allant d'une oreille à l'autre.
Réformateur fanatique, passionné semeur de Parole évangéliqué, Germer voulut exalter, aux yeux de ses religieux, .la mission érémitique.
Quelle ardeur singulière animait ses sermons!...
« Caro ex carne meâ », s'écriait-il, au prône — « ossa ex ossibus ! » « Toute ma pensée, toute ma foi, se résumentenceci,en cette uniquechose que je veux, queje confesse : la sublimation de mon âme, sa divinisation ».
... « Mes enfants, ajoutait-il, mes fils très chers, plus vous souffrez, mieux vous vous évadez du « siècle » éphémère et périssable, pour résider dans Tordre des choses éternelles.
... « Misereor super turbam! » Je gémis sur la tourbe des riches et des puissants... Quelle misère est la leur!
... « Celui qui désire le bien-être, et poursuit le bonheur, celui-là n'est pas chrétien. L'essence même du christianisme, sa parcelle de divinité, c'est précisément la recherche de la douleur. Si vous vous réconciliez avec les biens d'ici-bas, si vous cessez d'être hostiles ou indifférents à la Terre, vous n'avez plus l'âme religieuse : sortez du cloître, alors, pour reprendre place parmi le troupeau des ruminants... »
Et d'autres fois :
... « La Rédemption, dont Religieux et Prêtres sont
d<62 LES HOTES DE L'ESTUAIRE
les ouvrier, représente une étemelle idée, un impérissable principe, Detoute antiquité, la Révélation affirma que, volontairement subie, la Pénitence peut équilibrer telle somme du Mal épandue par l'univers. La prière compense tous péchés, fautes et crimes. Il est écrit que les Balances doivent avoir, sous un de leurs fléaux^pour faire contrepoids ii l'œuvre de Satan, l'oblation, les sacrifices, les châtiments, la sainteté. C'est à vous que Notre Seigneur réserva ce rôle sublime... »
Paroles extraordinaires que les hôtes du Pénitale ne comprenaient plus, et fui produisirent, chez les uns la stupeur, chez les autres «une colère.
Jouisseurs altérés de plaisir, ils s'irritaient qu'on eût pour la sou&rance pareil attrait maladif. Dominés par l'instinct qui pousse tout mortel à rechercher la « joie de vivre »„ ils réjMjgnaien* à cette fonction expiatoire qui, au dire du Prieur, serait imposée par un Dieu de bonté.
Et Germer leur produisait l'impression de quelque fou, contre lequel devait s'insurger l'invincible .sentiment de la conservation de vie. On entendait quelques paroles sinistres... Des projets de vengeance s'ébauchaient.
Lui, cependant, le cénobite, en proie à je ne sais quel fakirisme isolateur, abstrait tout entier dans son apostolat, ne percevait point qu'il s'était aliéné l'affection de ses prétendus disciples, et que, pour avoir voulu les entraîner trop haut, il avait perdu leur contact. Seul, il poursuivait son rêve ascensionnel.
Pour le philosophe historien, la contemplation d'un homme pareil, en plein vn e siècle, est, au premier chef, passionnante.
Parmi les corruptions, violences, instincts déchaînés,
GERMER d6S
quel e&emple de haute conscience! Quelle fleur de noble Humanité ?
Voici un être qui, voué à Térémitisme intellectuel, dit à toute pensée externe : « Rétro... Noli me tangere ! »
L'Ame pure reviendra au Créateur, prononçant ces paroles graves : « Me voici revenue, .telle .que je sortis de vos mains, azyme, intégrale, sans greffe ni alliage, exempte de toute hybridiïé. Vous aviez mis en moi assez de votre Divinité, pour que j'en aie pu subsister toute mon existence. Reprenez-moi, Seigneur : durant le voyage, rien ne put m 'altérer : suis-je ainsi que vous le désirez, ô mon Dieu ? »
Et telle fut, effectivement, la prière du Saint: telle, la pensée qui l'anima, qui composa son âme.
En lui-même, il trouva les sources de sa vie ascendante. Issu d'une Antériorité déjà forte et raffinée, germe évolutif suffisamment pourvu d'énergie originelle, il se développa sur soi-même, sans apport de nourriture (inférieure jor.ce qu , «eidLérieure) > trouvant dans ses propres réserves l'aliment eucharistique.
Être de précursion, il représenta celui que les philosophes postérieurs devaient baptiser, plus tard, de ce nom significatif :. « Snr-Homme ».
...Or, certaine nuit que, harassé de fatigue, Germer se jetait lourdement sur son grabat, il ressentit au flanc comme un coup de poignard!.... Une lame aiguë lui .était entrée dans la chair : le sang rougissait sa robe Ae bure.
Il regarde... quel est ce stylet très alfilé fiché au buis de la couche, en visible intention d'homicide? Le Prieur comprend ! Ainsi, pareille horreur est vraie ! Ses moines, raoe de Gain, ont, par traîtrise, prémédité sa
T>erte. Et, dans cette tentative, quelle hypocrisie! que de lâcheté !
Alors, le Saint se prosterna, le front dans la poussière... Et il pleurait, à cause, non de la douleur physique, mais de l'affliction morale.
Ancien guerrier frank, certes il professait le mépris de la mort, l'indifférence à la vue du sang versé; mais, expert aux luttes d'honneur, aux joutes où l'existence ne compte pour rien, il considérait avec répulsion cet attentat honteux qui n'osa point être un crime. Gladiateur dans l'arène, chevalier dans la lice, provoquent leur adversaire. L'assassin lui-même attaque corps à corps sa victime, visage découvert. Combien ignoble, .au contraire, est ce forfait anonyme, lâche, sans virilité! Abject, ce meurtre clandestin que, d'avance, son auteur désavoue! Abominable, ce guetapens que n'excusent ni la fureur homicide, ni la passion!
Punir! se venger! Autrefois, l'ancien palatin, cabré sous l'injure, l'eût fait. Mais saint Germer n'en conçut même point l'idée. Il préféra l'exil pour lui, avec le pardon pour les autres.
Le Prieur sortit donc de son Monastère, après l'avoir béni de ses mains hautes, afin qu'il ne demeurât point souillé, afin que la rémission vînt envelopper tous, criminels et complices.
Et, dans les ténèbres, il erra.
La Planète était aveugle, muette, sourde, signifiant sa morne impassibilité, son indifférence pour les affres humaines.
Les montagnes esquissaient, confusément, des lignes fantômales, à périmètre lointain, le dessin d'une plus grande vie, je ne sais quel inaccessible Domaine... Et
Germer se sentait enserré dans un Hiéroglyphe à la fois certain et indistinct... cadenas d'épouvante. Cette, Demeure, à peine estompée, formait une Cage obscure où se tenait blottie, sans pouvoir esquisser un vol, la mystique Colombe qu'est l'Intelligence.
Germer ne marche plus, pense à peine..., regarde vaguement...
Au ciel se découvre une région sidérale, le libre éther... Fuite éperdue..., La Force emporte des apparences, fouaille des silhouettes imprécises, dissout des théories qui obstinément se reforment pour s'évanouir, noir sur Noir. A travers l'estuaire, voici que la tempête s'abat, colère subite de l'Élément.
Au prêtre qui a fui l'Abbatiale quelle sensation éjiorme s'impose ! Les souffleries de l'ouragan produisent l'impression d'un Orgue formidable qui battrait l'air de ses versets déchaînés.
L'espace, les côtes, le parvis de l'embouchure représentent, sous le ciel blanchi, je ne sais quelle Cathédrale.
A ce moment, la Lune se lève sur la montagne, Hostie blanche au-dessus de l'autel, parmi l'ostensoir des nuages. Une lueur, nimbant la cime des peupliers, les transforme en cierges de luminaire.
Office gigantesque! Chassé de l'Église inhospitalière, Germer retrouve, devant ses pupilles dilatées, le Temple immanent qui toujours reçoit les âmes pieuses, ...Voici le Chœur, l'Abside infinie où processionnent les deux Déesses : Cybèle, Astarté.
Or, en face de cet éploiement somptueux, l'âme du sacerdote demeure obstinément fidèle au culte, sans percevoir la poésie, la Révélation, le Globe, l'Univers... Elle ne. voit que l'image, le signe..., rien au delà!
Le Saint pourrait communier avec l'Ame universelle : il s'en tient au symbole.
Un soupir gonfle sa poitrine. Tombant à genoux, il dit : € salutàris hostia!... » « Hoc signo vinces... \
Le voici dans un évanouissement qui confine à la mort.
... Vie et conscience revinrent quand les feux du malin «colorèrent la plaine.
Inondés de larmes, les yeux de Germer Contemplèrent la Natune ruisselante de rosée.
Il connut alors que désespoir et trépas sont vaincus par la tridiBfà&ate allégresse des Choses éternellement renaissantes... sur le sein de la Planète juvénile. *
Transi de froid, exténué de fatigue, les veines appauvries par tout le sang -qu'il avait perdu. Germer se dirigea vers un refuge .: la grotte de saint Samson. Il y pensait trouver repos, sommeil, saluL
...Après avoir constaté la disparition de leur Ahbé, les moines conjurés et insurgés furent saisis de crainte. Ils supposèrent qu'échappé à une tentative de meurtre, Germer rejoindrait labour de Dagobert où il dénoncerait l'attentat pour en tirer vengeance.
Les coupables se crurent donc dans la nécessité de consodmaaaer leur crime et d'achever la victime à demi sauvée.
Donc, sauvages traquant le gibier, ils suivirent la trace du blessé et facilement trouvèrent l'entrée delà grotte qui l'abritait.
Quand il vit que les forcenés se ruaient sur lui, Germer ne résista poiAt; il sç laissa garrotter et emmener. Les mots échangés entre ses ennemis lui firent
comprendre qu'on allait le précipiter du haut du promontoire de la Roque (1).
Durant le trajet, excités et conduits par Àdulphe, le» moines proféraient des imprécations contre leur prisonnier lamentable, l'injuriant, le frappant. Germer, résigné, ne cherchait ni à se révolter ni à se défendre... Il priait... Sa pensée se reportait au Sauveur! Celui-là aussi fut insulté, flagellé, supplicié... mais au moins, par des ennemis... tandis que les bourreaux du Prieur étaient ses amis, ses frères, ses enfants. Quelle amer^ tumeT
Et, avec stupeur, il regarda leurs visages ravagés de haine! Il contempla la Bête humaine, lâche, féroce, hurlante...
Au moment même où les bandits balançaient leur captif au-dessus de l'abîme, afin de le lancer aussi loin que possible, celui-ci formulait une idée, suprême : le pardon ! Et, quand il se sentit tomber dans le vide, le Saint fit oblation de sa vie, implorant le Très-Haut en faveur des scélérats qui le tuaient.
Le Miséricordieux entendifc-il la supplication?... Il n'accepta point le sacrifice... Et, à l'instant même, miraculeusement, la sentence fut écrite dans l'Éternel : « Celui-ci survivra ».
L'eau qui rejaillît à la chute du corps éclaboussa la proue d'une barque qui passait...
Germer sentit un corfp brutal, eut la notion de quelque formidable enveloppement. Sa tête s'emplit d'énormes rumeurs; ses oreilles entendirent un gargouillis.. . 11 perdit connaissance.
Revenu à lui, le religieux se vit étendu suruntillac,
(1) L'hagiographie nous apprend que ce forfait fiit consommé.
environnéd'hommes étranges qui rudement le frictionnaient.
Hirsutes, poils roux, peau huileuse, vêtus en cuir de phoque, ruisselants d'eau, ces inconnus à l'aspect amphibie eussent été terrifiants pour tout autres que Germer.
Ame pieuse et forte, ayant accepté la mort comme un salut, une délivrance, le prêtre n'aperçut dans ces êtres que les envoyés de son Dieu pitoyable.
t Et sa première lueur de conscience fut un élan de reconnaissance qui, tout de suite^ dépassa les humains pour monter vers le Créateur.
Le Bienheureux s'agenouilla, leva les bras au ciel...
Et il psalmodiait l'Acte de Foi, le Symbole des Apôtres : « Credo in Deum >.
Les gens de la barque l'interrompirent par éclats de rire homériques.
Cet homme mouillé, grelottant, au chef bizarrement tondu, aux yeux d'extase, cette bouche ouverte qui chantait, cela leur parut comique, énorme, fou l Comment auraient-ils su que cela était sublime !
Leur hilarité, du reste, cessa quand ils virent Germer se lever et les bénir...
Ils reconnurent le geste solennel de l'imposition des mains, cette mimique sacrée qu'employaient aussi les ministres d'Odin. Cet inconnu, qu'ils venaient de sauver était donc... un prêtre de ce lieu !
La force d'âme possède-t-elle vertu contagieuse et pénétrante! Les étrangers se turent... et tous inclinèrent la tête...
Cette barque... qu'était-ce V
Le premier canot des écumeurs northmans, germe
sporadique, premier frelon butineur; éclaireur de l'invasion prochaine.
...La cellule erratique, la graine pollinique d'une race qui, venu le « printemps sacré », se confiait au vent, aux flots, aux éléments planétaires.
L'époque était venue où les Blonds se répandaient, à l'état dispersé, par les mers, se disséminaient.
« Sneggars »... « Serpenta » : tel fut le nom de leurs nefs. Et, de fait, les envahisseurs glissaient, sinuaient le long des côtes, à la façon d'anguillules, pénétraient partout comme le frai du poisson migrateur, semblaient palper les côtes — cherchant des rivières où monterait l'alevin nouveau — en quête d'estuaires abrités pour y déposer le naissain des races polaires...
Pêcheurs, nageurs, pirates, les Vikings arrivaient dans le fjord séquanien. Et ils ne purent réprimer un frisson d'envie à la vue de ces fécondes alluvions, de ces champs plantureux, au sein de l'air si clément, au voisinage do tant de richesses.
Ceux-ci nourrissent-ils desseins de conquête? Furentils entraînés par un courant ou quelque tempête, en nos parages? Vont-ils à la découverte, poussés par l'instinct, le hasard, le goût des aventures?
Eurent-ils certaine crainte superstitieuse à la suite de cette circonstance extraordinaire qui jetait sur leur route — tel un bolide du ciel — un homme, un prêtre ? Soupçonnèrent-ils on ne sait quel présage funeste, des prohibitions menaçantes, geste d'Odin?...
Quel pressentiment opprima tout à coup ces cerveaux Imaginatifs, enclins à la divination, tendus vers l'hypothèse?
Peut-être ces rivages sont-ils protégés par quelque
divinité redoutable, dont celui-ci serait le ministre? Ne vaut-il pas mieux ne point irriter les dieux tuHélaires, s'abstenir de braver w» visible avertissement??
Lancés dans l'inconnu-, ©es ge»s du Septentrion possédèrent la faculté de reeuï, ce contact d'antennes si délicat et si puissant chez les races instinctives. Ils eurent, à l'extrême, double don de curiosité et d'appréhension, cette faculté d'avoir peur parmi les plus folles audaces qui reste, par essence caractéristique de Normal* die. À l'a même minute, ils pouvaient se montrer très circonspects et très téméraires...
Sans échanger namot, ils se comprirent. Devenus soudain respectueux, ils déposèrent Germer sur la rive ealète, puis se rejetèrent, très vite, dans le courant.
Bientôt leur canot se couvrit de toile, tel un gros scarabée qui boursoufle ses élythres... Il parut ainsi sur la plaine mouvante.
Cinglant au Nord, les Blonds disparurent, engloutis par le couchant où les brumes montaient.
Germer, indifférent à tout, les mains jointes, très dévotement, récitait ses oraisons ; souillé de fange, grelottant de fièvre et de froid, extatique, boueux, béat, lamentable, il psalmodiait :
« Credo i&Deum... in Deum» pa tirera... »
, Sa voix grêle de' blessé vidé de sa«g et d'énergie alternait avec les strophes dro vent et l'es versets, des deux fleuves.
Cependant qu'autour de lui, nuages, mer- et c^tes continuent le drame représentatif, illusoire et somptueux, où ne comptent guère les races de LillipuU
La faee caanaarde de- la Kocpie, le Nais de Taacar-
ville, contemplent cet humain, cet insecte grisâtre,, larve misérable qui, s'acharnantàson imploration, prétend converser avec le Très-Haut.
Au-dessus de l'homme,, abject comme ver de vase, au-dessus des Monte, par delà le Globe, te Temps piaae, le Vide s'élargit— La «Hwatagae., colossale en son Icabrement... les planètes roulant dans leur orbe... l'Abîme!... A côté de ces visions formidables, que sont les aventures, le rêve', l'enthousiasme «des Adamites ? Dérision, tout cela?.,.
Le naufragé priait, récitait.
•« Sicut erai... in pfiaeipâo... et nuncet semper... in sec*Ia.seculonim... &
Pour cette fidélité, pour cet attachement, jpour cette force d'âme obstinée, l'Église fit de Germer mn de ses grands saints.
Rien «de plus juste, puisque, intrépide, il confessa la Foi, cin articule mortis*, puisqu'il crut pouvoir entreprendre le suprême voyage muni de ce seul « viatique s>.
Et cependant (ô Germer, tu ne pouvais alors le deviner*), ce qu'il y avait « in principe », ce n'est point la Parole Sainte, la Bible, les vérités révélées.
« Et nuncet semper » : ce qui demeure immanent, ce n'est ni la Béatitude, ni le Repos.
Ce qui fut... ce qui sera... Bon religieux, le sais-tu maintenant — étant « à la droite de Dieu >?...
Il y avait, il y aura : l'immortelle Force... l'éternel Nirvana... le petit paillon de lumière consciente qui vacille sur l'insondable Noir.
Depuis le commencement des âges, il y avait— jusqu'à la consommation des siècles il y aur.i : la matière fragile, inexistante en soi, les Formes éphémères qui l rX pétrissent, la Terre fuyant éperdue dans l'Espace âCes#
n'a point de bornes, et qui n'a point de Firmament... Or, à ces choses nous ne comprenons rien : l'Espèce humaine flotte, à la dérive, sur le Temps et sur l'Étendue, sans phare comme sans boussole, regardant vaguement l'Incompréhensible, l'Incommensurable, l'Inconscient, de ses yeux vitreux, opaques, mal ouverts...
Cette Figure de Germer méritait de ne pas sombrer dans l'oubli. Après des jours de sécheresse, de stérilité, de mort apparente, la Rose de Jéricho ouvre à nouveau ses pétales, sous la reviviscente ondée.
De même, aux yeux attendris de la postérité, au magnétique appel de son admiration, telle Face de défunt peut réapparaître.
Elle fut touchante, cette « Vie de Saint ».
En l'âge barbare, on vit éclore certaines Fleurs d'Hominalité précieuse — cœurs vibrants, âmes naïves et pures, seuls organismes par quoi puisse s'exprimer l'idéal qu'à tout instant développe la Planète.
Et, par contraste, ces Ames brillent d'un éclat plus vif sur les ténèbres sans vie, où il semble que rien ne pourrait subsister...
Comment la tragique atmosphère, les rigueurs, la houle des éléments, n'ont-ils pas tué ces Lys?
Ils apparaissent donc, ces Lys pensants, presque miraculeux, — comme l'edelweiss du glacier parmi le froid de la mort — comme les plantes tropicales dans le Royaume du Feu.
Deux jeunes gens d'âge pareil — 18 ans environ — quittèrent le promontoire où est bâti Conteville et descendirent vers le rivage.
Que de changements, depuis ce temps-là ! L'estuaire de la Seine ne présentait pas son actuelle configuration. Risle, Seine et Manche confondaient leurs eaux dans le golfe, depuis Harfleur et Honfleur jusqu'à Lilleboune et Pont-Audemer. Un bras de mer s'allongeait, là, véritable organisme nautique.
L'onde grise de l'ouest battait Conteville, submergeait en partie la plaine qui est encore appelée € Marais », baignait le val Auzou. Même, aux époques de vives eaux, la marée venait s'amortir jusqu'aux flancs du mont Picot, des Pâtis, du Hamet-es-ronces.
A mer basse, une vaste étendue d'alluvions se découvrait, que traversaient deux avenues de blocs; — elles ont subsisté sous le nom de « Grande et Petite Chaussée ».
....Ils allaient lentement, les promeneurs. Vêtus de même; blouse liée à la taille par double ceinturon de cuir, à large boucle de fer — coiffure moitié cape et moitié bonnet — pourpoint de buffletin — chausses de toile écrue — cuissarts laissant nus les jarrets — brodequins-sandales solidement assujettis aux chevilles.
Paysans? oui... Tun d'eux... Mais l'autre, le plus grand (stature presque colossale), paraissait gentilhomme : car, à son côté gauche battait une gaine où s'enfermait la dague courte ; il avait, celui-là, l'air hardi et délibéré ; son compagnon lui parlait avec déférence — sans humilité toutefois.
— « Messire Duc, nous pouvons embarquer au Moûtier de Grestain.
— Non ! dit vivement celui qu'on appelait « Messire » , les racwjftes y sait viraux, indiscrets, pkis bavards que des ntanes.
— Bast ! nous ne faisons qu'une promenade. »
Le k Due » hésita, eL„~ répondis :
« N'imiporte î Mieux vaut prendre un canoi...., à re ? à. l'Jf-de-la-^Gareiftae.
Un caiwt? Il n'y-en a peut-être pas. »
mtre est m demi-soiirire, et se tut 3 garçons continuèrent leur marche, qui s'accé- ;. Quand ils rencontraient laboureurs au iruche-
cemx-ci, parfois, étaient ie«rs .chapenoias peur r très bas, mec les marques <du plats profond res-
ou bien, ils se détournaient mec mystère, sem-
ne pas voir, par tondre, en obéissance à quelque
m LE PETIT BATARD 475
M consigne... Et tous suivaient les voyageurs, deee l<&ng
j i regard fixe .habituel aux rustres.
|j Qui sont dôi&c ces étranges passants ?
} Nous soraïftes en Fan 1045 de l'histoire de France.
\ Les deux oempagnoias s'appellent : Willaume le Bâtard
| et so& idèle ami Contevillais, Thursten.
[ ; Bien qu'adolescent, le Conquérant représentait déjà
i celui qui fut appelé « Fort des bras >, vrai fiamsès nor-
• mand.
f: Physioaomie laide, mais d'aune laideur attachante .
Front découvert — large bouche closant mal sur tes gencives, bouche d'éloquence et de sensualité — lèvres épaisses relevées à la commissure, narquoises et lourdes — menton massif — mâchoire inférieure posée en avant comme celle des dogues — nez long, busqué, tortueux, comme écrasé, mn peu de travers — arcades sourcitières très saillantes — sous les eils et paupières un regard de coté, alternativement soupçonneux et gai i regard de Normand qui ne se laisse point pénétrer... Ce masque était fait peur les grosses joies, l'ironie et aussi les colères, pouvant prendre alors «tragique aspect 4e quelque gargouille menaçante..
La figure du camarade, bien que moins dissymétrique, était aussi de mâle énergie : le courage et la hardiesse flambaient dans ses yeux gris au regard aigu. Type pur norwégien — crâne allongé avec le front en proue de navire et l'occiput semblable à un gouvernail massif largement à flot. A cause de la couleur 4e ses cheveux on l'avait surnommé Thursten le Blond.
Arrivant à l'écore, Thursten vit qu'une barque attendait, deux rameurs aux avirons ! Il eut geste de surprise aussitôt réprimé... Le Duc lui avait annoncé site promenade, omettant à dessein de dire qu'elle était
préparée. Or, Thursten n'ignorait pas que son noble ami aimait peu à être interrogé. Les résolutions de celui-ci, parfois, demeuraient cachées : mais elles avaient toujours un but — que le prince disait rarement et qu'il ne voulait point savoir deviné. Il accueillait déjà toute question par certain air de grandeur froide, par un silence, un durcissement des traits qui en imposaient, même à ses intimes.
Habitué à voir, dans les moindres faits et gestes de Willaume, un sens, des raisons profondes, Thursten ne se montra jamais indiscret, se contentant d'être dévoué à son fraternel suzerain, corps et âme, ardemment, sans retour. Il demeura donc impassible.
Au moment de s'embarquer ? le Duc retint une branche de l'if et demanda.
— « Est-ce là l'if femelle ?
- Oui, messire, » répondit l'un des matelots. Le fils d'Ariette cassa quelques brindilles.
— « Je les garde, dit-il : Thursten, sais-tu pourquoi?» Le silencieux compagnon eut un geste négatif.
— « Lesucbouillide l'if femelle,continua Willaume, est poison sûr. C'est avec lui que se tua le Gaulois Cativolke quand il voulut ne pas survivre à la ruine de ses entreprises : je ferai comme ce valeureux chef, si... »
Et, s'interrompant, il conclut, avec un gros rire :
— « Sois tranquille... il y en aura pour deux, de cet élixir libérateur. Si tu demandes ta part, tu l'auras, mon fidèle... Dis que jejie pense pas à mes amis !
— Oui, fit Thursten dont la voix trembla, vous suivre dans la mort, je veux bien... »
Les matelots touchèrent de la main droite leur
bonnet, reprirent les rames; puis, taciturnes, attendirent les ordres.
— « Souquez sur le Hoc », articula Willaume, qui s'était assis au gouvernail.
Quand il sentit le vent frais fouetter son visage, quand il entendit aux bordages le clapotis, le bruit sourd et mouillé des avirons, Willaume parut en joie.
— « J'aime l'eau, dit-il : c'est bon, la vague, l'air salin... Je me sens Viking... il me semble être ici dans le fjord ancestral : mon sang de fils de Roll se réveille... Dites, père Reboux, quoi de neuf à la mé? »
Le plus vieux des matelots, auquel était adressée cette interpellation, répondit laconiquement :
— « Des « souffleux » échoués à Berville.
— Ah ! fit Willaume, intéressé subitement... laisse aller dessus ! »
Barre à bâbord, le canot s'infléchit et fila vers l'aval. Acet instant même, des remous firent écumer l'eau, en Seine; une bande d'épaulards passait.
Les pêcheurs tressaillirent, regardèrent Willaume... ses yeux brillaient à la vue des énormes cétacés qui glissaient, leurs ailerons bleuâtres hors de l'eau.
— « Pas de harpon, les amis?... rien à faire, alors... laissez passer. »
Les marins levèrent leurs rames en l'air... Salut aux « rois de la mer j>, aux monstres de l'eau !
...Peu après, la barque accosta sous Berville, pour reconnaître les cadavres des « souffleux » signalés par Reboux. Gigantesques bêtes, cachalots, que la marée de nuit avait poussés sur l'alluvion et qui, demeurés à sec, au jusant, s'y étaient asphyxiés.
Avec plaisir, Willaume les considérait, palpait, humait. Ses narines se dilataient à l'odeur d'huile
— sensation wluptoeuse 'qu'il tenait de son ascendance northmande. Mais aussi, il regardait en connaisseur les cétacés, supputait le no«toe des gallons et barils que fournirait cette folle prise de paissons à couenne.
Il montrait déjà oet amour du gain, du lucre, cette avarice qw fut une de ses caractéristiques.
Tant i coup, il eut un froacement de sourcil, avec ©ette exclamation de colère :
— « Qu'est-ce qui s'est permis de les dépecer? » Et il montra les flancs déchiquetés des animaux,
leurs fanons mutilés.
— a Toujours nos Bervillats pillards! coati nua-t-tl, la voix dune : ils seront punis et, au besoin, rançonnés : le comte Heriuin et moi avons seuls « droit de vasce » dans la baie : on le leur rappellera. Ils sauront ce
. qu'il en coûte de transgresser la loi Scandinave » (1). Il restamuet.. . Tout à coup, un point du rivage parut fixer son attention; ses traits se détendirent: ses idées prenaient une autre orientation.
-Accompagné de Thursten seul, il mit pied à terre et monta jusqu'à mi-côte, s'arrêtant à l'endroit encore désigné sous le nom de>« Fosse-Glaume ».
Là, s'ouvre certain pli profond, vallonnement demi souterrain par quoi est scindée la montagne. Presque invisible du large, dissimulée par la ligne extérieure du cap, cette plate-forme aboutit à des carrières qui s'enfoncent vers la campagne.
(1) Cette loi .ascestrale attribuait a» prince, le craspois (chair du poisson à huile). C'était ie « droit 4e vasce »<qiie le prince ne cédait que très rarement et à titre de haute faveur. Tout pêcheur convaincu d'avoir harponné un marsouin, un grampus, un cachalot ou autre poisson à couenne, était condamné à 40 sois 4*aneaàe.
— « Fameux camp naturel, remarque Thursten ; et parfait observatoire : on voit tout, ici, de Honneffeu à la Roque : ne serait-ce pas xm bon endroit pour se défts&re, si on était attaqué ?...
— S« laisser attaquer! interrompit Willaume, ce n'est pas Northman, cela. »
Il se baissa, puis, rasé contre terre, eut un regard circulaire sur les côtes et la haie.
— « Au fait, dit-il, si le royaume de France avait été protégé là, les pirogues de mon aïeul Roïl n'auraieot point franchi les passes. C'est bien ici une des portes- de mon duché... ou du moins un des gonds...
« ...Et voici l'autre! » -qoufa-t-il', montrant le cap du Hode qui, en faee, au côté opposé de la Seine, projetait e» avant la falaise de Caux, figurant sorte de vantail.
Il garda U silence, demeurant absorbé... puis, tout à coup :
— « Àh! le fleuve se couvre d'écume : c'est la marée : embarquons. ^
Bientôt, les deux amis étaient dans le canot, qui, emporté par le mascaret, fila vers l'amont.
Bonne brise •: des mouettes passent.
...Wiitewime lève les yeux, regarde les oiseaux marins; Le père Refroux devine la pensée secrète du je«ne homme, éehange; un regaré avec lui, hisse un carré de toile. Le Dae remercie d'un signe : c'est ainsi qu'il aime à être compris et obéi — à la muette.
Sous la triple action àxx vent, des avirons, du jusant, la barque glisse, fuit, bondit... Où va-t-on? Va-t-en même quelque part ? N'est-ce pas seulement plaisir de marin que se procure le Duc? « Le vent et
la mer nous conduisent où nous voulons aller.» disait le chantre de l'antique Saga.
La rapidité de la course semble exciter Willaume, éveillant l'atavisme : il a les yeux brillants et les joues ardentes. Ses lèvres entrouvertes boivent l'air, hument l'embrun, savourent la pluie salée qui rejaillit aux écubiers et aux lisses. En proie à une animation singulière, il parle à Thursten, disant ses rêves, ouvrant son cœur, au sûr et discret confident.
— « On est bien, ici, sans inquiétude, en sécurité ; une pirogue en mer forme le plus sûr des abris. Parmi la houle, loin des burgs et castels, pas d'oreilles indiscrètes, pas d'yeux luisants de haine. Sur terre, je me sais, je me sens, environné d'embûches ; il me faut demeurer toujours sur le qui-vive, en alerte... Que d'ennemis !... Les sauvages! Je suis rusé... mais ilssont puissants et déterminés. Conan de Bretagne... Gautier de Mantes.... Roger de Conches... Giroie aussi... Et encore Guy de Bourgogne, ami d'enfance pourtant, auquel j'ai donné le fief de Vernon et qui ensuite est devenu traître ! Talvas, Arnoul, l'évèque Yves trament des complots. Mon oncle Mauger, l'archevêque de Roen, me déleste et souhaite ma mort, l'hypocrite! Guillaume d'Arqués lui-même, frère de mon père, me veut détrôner... J'en suis arrivé à me défier de mes propres partisans officiels. Alain de Bretagne se dit mon ami, et le prouve, dit-on. L'est-il, en réalité?... qui sait? Je vois des félons partout... Quelle existence! Je me suis senti plusieurs fois enlevé pendant le sommeil, emporté à des galops effrénés, poursuivi par des spadassins, des tueurs... Caché dans des huttes misérables, j'y ai grelotté... Tiens! l'année dernière, à Valognes, Gri-
moult du Plessis m'a fait assaillir, la nuit — sans succès, du reste, car j'ai pu échapper, miraculeusement.
— Vous êtes gardé par le Destin ! Vous avez une étoile ! affirma Thursten qui tenait attachés sur Willaume ses yeux d'extatique, brillants de foi et d'enthousiasme.
— Oh ! poursuivit le Duc, quel cauchemar ! Ces dagues qui luisent dans l'ombre... et tout ce sang qui m'éclabousse ! Car, si l'on me sauve, moi, d'autres succombent. Ils ont assassiné Gilbert Crépin, un dévoué <jui veillait sur le fils de Robert le Magnifique. Au Vaudreuil même, en pleine résidence officielle, dans la chambre où je dormais, j'ai été réveillé en sursaut pour voir Montgommery poignarder Osbern, mon familier. Il n'est pas jusqu'au pauvre précepteur Thurold qui n'ait été massacré. Son crime ? Il m'aimait et me défendait... Je porte malheur !... »
Il reste muet, un instant, comme accablé... puis, relevant la tête :
— « Parcourant mon Duché, d'orient à occident, Juif-Errant sur la terre de mes aïeux, je suis fugitif où je devrais être souverain. Je me dissimule ; je me tapis... défiant comme le renard qui gîte en plusieurs terriers. On croit le Bâtard au Vaudreuil : il se tient ici, caché à Conteville, près du comte Herluin, l'époux de sa mère, Madame Ariette... Pourvu qu'àeux aussi je ne sois pas funeste! Je ne devrais peut-être pas rester sous leur toit... Bientôt, il me faudra quitter cette retraite, reprendre ma course, traqué par la meute.
— Toutes ces épreuves vous consacrent, dit gravement Thursten : l'adversité vous fera grand. »
Willaume sourit, prit la main de son ami, la
serra. Puis, dans une de ces voltes cérébrales qui lui
étaient familières, il s'écria, regardant autour de lai : — « Que tout cela est beau! Et que j'aime ce
pays ! »
La Roque, éearlate, et Tancarville, tout bleu, s'en-
l*.,o ;,.«»# ™„ i« «m y comme les marches d'un escalier nt commencer quelque surnaturelle de maisons et de castels, environné >biLes, Quiilebeuf s'avançait dans le& r*e flottille à l'ancre, massée et £ baie.
«îinait le bloc d'édifices-, donnant n»elle vision ée sculpture nipestare, Michel au péril de la mer », ainsi ter Thursteiu
nier et l'immense étendue de son évoquaient le pokler néerlandais ou les.
d golfe, Juliobona, la cité romaine ftadicatel et le Mesnil, au pied du pays o somptueuse esplanade. Le soleil T^r des édifices ; on voyait aussi eraissées des toits, les vitrifications mosaïque des façades, que regardait maintenant Willaume, mp de barre... deux ris dans les voi-
u'on va, faut croire, pensèrent les muets, continuant à « nager ».
cément... Peu après, l'esquif s'amarïienne darse des galères romaines, même que construisit César pour la mer.
Willaume et Thursten mettent pied à terre. . . Thursten croit alors remarquer certain groupe de personnes qui se dispersent aussitôt... Et il lui semble que Willaume a fait un signe...
Admirable cité, cette Juliobona... port militaire, dock fluvial posé, en cet endroit choisi, par le génie du grand Stratège.
À plusieurs reprises saccagée, elle présentait encore des vestiges qui attestaient une cité autrefois puissante, oppidum du Capitaine Romain.
Les civilisations se succédèrent là — périodiques épanouissements de la plante humaine — floraison des greffes : celtique, italiote, franque, normande.
L'empreinte romaine subsistait alors principalement 'Les Fils de la Louve, grands constructeurs de routes, camps et villes, maîtres du ciment, du pavé, du mortier, édifièrent là une cité d'après leur antique canon (forum — thermes — capitole — cirque — monuments funéraires — temples à Mars, Apollon, Diane chasseresse — prétoires — villas suburbaines — citadelle sur la colline voisine).
Tout n'était pas détruit, alors. Et nos voyageurs admirèrent certains restes somptueux d'opulentes ruines où éclataient marbres, bronzes, albâtres, vases précieux, statuettes, monnaies, colonnades, frontispices.
Mais la marque des conquérants méridionaux était visible ailleurs, par le langage, les moeurs, le sang. Le faciès romain demeurait dans le peuple, vivace toujours. Et puis, la Femme apparaissait — être charmant qui semble ne vivre que par les yeux, comme vit l'arbre par les fleurs — par les fleurs qui appellent la trompe des abeilles et leur aiguillon porteur du pollen.
— « Thursten, demanda Willaume, as-tu remarqué les yeux noirs, l'ardente pâleur des filles de ce pays? Comme elles nous sourient, de leurs lèvres peintes! Tu as vu, sur leur peau d'ambre, les colliers d'ivoire et de corail, les bracelets d'or ?... »
Sa voix tremblait, dénotant le trouble apporté, eu cette jeune chair nubile, par la femme... Et, malgré lui, plusieurs fois, il se retourna, suivant d'un regard embué de désirs, certaines silhouettes gracieuses.
Mais, soudain, d'un mouvement sec, nerveux, il se ressaisit, rejetant en arrière ses longs cheveux. Et, de rechef, ses yeux devinrent graves, clairs, brillants de volonté. Ils durcirent et se fixèrent, comme s'ils apercevaient un but, à d'autres invisible...
— « Et, entendez- vous comme tous parlent, ici? quelle singulière façon de dire ? » insista Thursten, écoutant pour la première fois cet idiome roman, bâtard et faux en sa douceur.
Or, ce « parler », flou, mol et sans force, inspirait, aux deux Normands, gêne singulière. Ce « verbe », fils d'une pensée étrangère, les troublait, incitant tout leur être à la répulsion, à je ne sais quel hérissement. Cette langue d'efféminés, sans relief, fatigante en sa fluidité, ces phrases voyellantes et susurrantes, étaient bien faites pour dérouter nos rudes gars, habitués aux mâles accents, aux âpres, gutturales et rauques sonorités... Adolescents du Nord, faits pour l'action, le combat, le cri, ils ne pouvaient écouter, sans une sorte de nausée, ces murmures caressants du Midi, ce discours-mélopée — latinité lilanisanle.
Évitant les groupes loquaces, écœurants de verbosité, ils reprirent leur conversation : Willaume émit des
réflexions, formulées en petites phrases courtes et coupantes, sans période.
— « Ce grand « Empire », si admiré, méritait pourtant le mépris. Vois 1 importance du cirque : toute la vie de la cité paraît avoir été concentrée là, pour un jeu cruel, autant qu'inutile... Triomphe des belluaires!... Ardeur morbide vers le meurtre et les brutalités du bestial sacrifice... Déviation des instincts guerriers vers l'assassinat... Pourquoi répandre en vain le sang, ce joyau de la vie, ce fleuve divin ? Le glaive doit-il être un couteau de boucher? N'est-il pasindigne que des centurions deviennent gardiens de lutteurs et d'histrions?... Et ces immenses prétoires, qu'en dis-tu? Puissance de l'ergotage. L'intellect entier de cette race finit par s'épuiser dans les chicanes et procès, stérilement. »
Il se tut... Une chose, dès lors, parut l'attirer, le traîner à soi : la citadelle, qu'avait bâtie César sur la colline, au levant, en surplomb sur la ville.
Les deux camarades escaladèrent les roches qui formaient soubassement de la forteresse.
L'émotion de Willaume fut visible lorsque, du haut des remparts, il put contempler Juliobona. L'homme de guerre qui sommeillait en lui s'éveilla à la vue de cette tour hardiment posée sur son mamelon prédestiné. Le Normand comprit le Romain : il l'admira pour avoir fondé cet arsenal militaire à l'intersection de cinq vallées, de cinq voies qui se nouent et forment étoilement symétrique — avec accès direct sur la Seine, artère de la Planète.
Devant lui s'étalait l'Estuaire : cornue vivante où bout l'énergie des Normands — cœur trilobé où partiellement s'élabore la vascularité du Monde —
imbrication de promontoires, en forme de gril -rorganisme cinétique producteur et réservoir de force.
Le jeune homme s'absorbait... Tout à coup il eut un réveil... la douzième heure sonnait aux beffrois. tftnit*.p.A mipir^ue appel? Suivi de Thursten, il des-
ant droit au cirque romain, apparaissaient sur l'esplanade, un
eux qui portait le costume des prêtres.
nnut cette physionomie pour l'avoir déjà
adère, parmi ces gens dont l'attitude lui
térieuse.
î Abbé, dit Willaume, vous êtes exact :
is sont-ils là? )>
îiet de l'ecclésiatique vers Thursten...
ua :
pas d'hésitation... vous pouvez causer
c'est un discret qui ne parle guère,
et ne raconte jamais : il sait garder mes
[lors, comprit pourquoi Willaume avait étendue excursion en Seine, pourquoi il dirigée à l'aval, tandis que son but tout cela, exécution d'un plan que le ait point connaître. La partie de plaisir évanouissait pour laisser apparaître un >us l'adolescent Willaume surgissait le lent, aux longs et fermes desseins, nd homme. Thursten admira cette force et de retrait en soi-même, cette vertu te impénétrabilité, naturel apanage de îi jouent serré le jeu de la vie.
venu était Jean d'Alie, Abbé mitre de
Fécamp, autrefois précepteur de Willaume en bas âge. Le prélat, toujours, avait manifesté, à l'enfant ducal, affection profonde, et demeurait fidèlement attaché à cette destinée hasardeuse.
Du cirque romain, quelques salles subsistaient encore, à cette époque, qui allaient pour de nombreux siècles disparaître sous les décombres. L'une d'elles, plus vaste, semblait aménagée pour quelque réunion de conspirateurs ; car elle aboutissait sur un souterrain conduisant vers Radicatel. C'est là que l'abbé Jean conduisit Willaume et Thursten. Dans l'atrium, plusieurs groupes attendaient, gentilshommes et gens du peuple. Tous se levèrent, et demeurèrent en un silence respectueux.
— « Fremad, Normandie! prononça le Duc, saluant, à voix haute, l'assemblée, par ce dicton célèbre ; me voici parmi les miens : je suis un ami rejoignant ses fidèles. »
Là se trouvaient Pierre de Bailleul, sire de Fescan — Hue, seigneur de Montfort — Raoul de Tancarville — Mortemer de Bolbec — Adam de Raffetot, et autres barons, mêlés aux bûcherons de Brothonne, aux marinels de Quillebeuf, aux marchands de Roen.
Nobles, rustres, clercs., vilains entourèrent Willaume; et, tumultueusement, tous, chacun en son langage, jurèrent fidélité.
Le Petit Bâtard parla, avec cette éloquence familière qui caractérisait ce type à la fois bon enfant, altier, ironique. Il fut tour à tour humble, goguenard, insinuant, hautain, véhément, agressif — et toujours, en ses voltes de pensées comme de langage, profondément habile*
— « Merci, dit-il, je viens à vous presque en me
cachant... vous savez les précautions dont je m'entoure. Mais les temps sont proches où je paraîtrai. Et, alors, vos loyales mains seront précieuses... Je suis vôtre... vous êtes miens. Un enfant comme moi, sans vous ne peut rien : soutenu par votre bravoure, il défiera l'univers! On conteste mes droits : Roger de Conches ameute la noblesse, prétendant qu'on ne doit pas obéir à un bâtard! Pourtant, je suis de race ducale. »
Il se tut... regardant Jean d'Àlie, comme si quelque chose était concerté entre eux... Celui-ci, alors, d'une voix solennelle :
— « J'atteste Dieu vivant, qu'en Tan 1031, dans le monastère de Fescan, le duc Robert, avant de prendre bourdon des pèlerins pour la Terre-Sainte, vous fit reconnaître par les barons du pays cauchois. Et, moi présent, il prononça ces paroles qui restèrent gravées dans ma mémoire : « l'ai un petit gars... et n'ai point « doute qu'il ne feoit mien. le le saisis comme mon « féal héritier... Il croîtra, s'il plaît à Dieu... Et me « promets tant un jour de sa valeur qu'il sera capable « de vous défendre. »
— Oui, cria Willaume, je me voue à mon peuple : je prétends sceller avec les Normands un pacte dont au besoin ma vie sera le prix; pensez-vous que je ferai mentir l'hérédité dont je suis, l'hérédité de vos ducs nationaux? Je suis « du Sang ». Moi bâtard! Allons donc! « More danico », loi des aïeux... loi du Dieu créateur... Légitime, je le suis, plus peut-être que les enfants d'honnestes dames... à Conches... et ailleurs... »
Dans l'assistance, gros rires, à cette allusion qui fut comprise.
Paraissant dominé par une fureur, ses yeux gris» étincelants, Willaume poursuivit :
— « Ne pouvant contester les paroles du feu duc, mes ennemis prétendent faire occire celui qu'il a publiquement reconnu, avoué pour son fils. Mais tout cela sera vengé. Lâches! A plat ventre devant mon père, parce qu'ils craignaient son bras redoutable... et maintenant, chiens qui veulent dévorer un faible, ou le mordre...
— Dieu soit loué ! dit quelqu'un : vous n'êtes déjà plus un faible. De nouvelles amitiés s'affirment. Le Roi de France... »
Les paupières de Willaume couvrirent ses yeux..- Il interrompit.
— « N'est-ce pas humiliant de recourir à l'aide de cet Henri, un étranger, l'ennemi de notre race. »
Les barons détestaient le Roi de Paris. Les roturiers s'en défiaient, le sachant percepteur de dîmes, jusqu'à l'exaction. Tous, d'ailleurs, avaient une répulsion bien normande contre le pouvoir central ; séparatistes, ils appréhendaient la France de l'Est... Willaume n'ignorait donc pas qu'il touchait là une corde sensible.
— « Non! Non! crièrent-ils... arrière le Prince de Lutèce!... pas d'intrusion!... Vive l'enfant de chez nous, le Petit Bâtard, notre Duc d'élection ! »
Une voix de stentor, celle de Hue, domina lesautres.
— « Les horsains envenimeraient nos querelles.
— Qu'il soit donc fait comme vous dites! affirma Willaume... vos désirs seront ma loi... vous seuls et moi... les uns par les autres... et pour les autres ! Que les hommes d'église reçoivent ici nos serments! Or,
écoutez : mes projets sont plus vastes; à vous seuls je les veux dévoiler... à vous seuls, confidents des premières heures et qui, plus que quiconque, avant tous, serez récompensés. »
Très expert en hommes, déjà, l'adolescent faisait appel à l'intérêt, à la cupidité de ses nationaux. Après avoir surexcité les instincts de générosité, àt défiance, de particularisme, de bravoure, de gloire, il visait maintenant les sentiments de convoitise, vivaces toujours au cœur du Northman. L'auditoire, <ie houleux qu'il était, devint attentif.
— t Je rêve, continua Willaume, la Normandie plus grande. Au Duché de mes pères, je prétends adjoindre un royaume, l'Angleterre. Ce sont princes de ma race qui, depuis quatre ans, gouvernent, là-bas. Ils nous montrent le chemin; ces précurseurs nous appellent. Le fils d'Ethelred II, Edouard, le pieux confesseur, malade et affaibli, m'a désigné en secret comme son successeur. C'est le fils de votre grand Robert qu'il a élu en moi.
— Selon la parole antique, affirma Mortemer qui avait des lettres, « l'Empire sera au plus digne ».
— Il sera, proclama Willaume, à celui qui comptera les plus valeureux compagnons. (Il enveloppa son auditoire d'un coup d'œil flatteur.) Je réunirai donc les deux couronnes, s'il plaît a Dieu, et si mes Normands le veulent... Je serai duc et roi... je le serai par vous — pour vous. »
Il sentait que l'àme de l'auditoire lui appartenait, en une montée des appétits. Élevant plus fort la voix, il continua :
— « Si je conquiers, vous conquerrez : si je prends la terre, vous l'aurez. »
Avisant un curé qui l'écoutait, yeux ardents :
— « Que désires-tu?
— Être évêque, là-bas.
— Tu le seras... Et vous, les paysans, je vous ferai seigneurs en pays conquis. Charpentiers et bûcherons, vous fournirez, à beaux deniers comptants, le bois pour construire les vaisseaux de notre escadre. Comme profit, je vous fiefferai les forêts saxonnes, fertiles en essences séculaires, vives en animaux. »
Avisant un coin où se tenaient réunis quelques marchands venus de Roen :
— 4 A vous, bourgois et citoïens, qui représentez ici la ville de Roll, j'engage ma parole ducale que votre commerce aura monopole sur la race vaincue. Vos navires, jusqu'ici, n'ont d'autre droit que de s'amarrer à Dunegate, moyennant lourd tribut. Je dis qu'ils entreront, pavillon à la corne, dans tous ports d'Angleterre et qu'ils y seront maîtres. A votre drapeau, désormais, à vos pennons <r l'empire des mers! » Vos compagnies de « Nautes » ne paieront tribut à personne. La Seine et Lillebonne valent mieux, croyez-moi, que Queentowidu »
Se tournant vers les « Quillebois », il ajouta :
— « N'oubliez pas, vous autres, que mon aïeul, Guillaume Longue-Épée fut votre bienfaiteur. N'est-ce pas lui qui construisit l'église « Notre-Dame de Bon- Port », s'occupant ainsi de vos intérêts spirituels? J'y ajouterai, moi, les biens de ce monde et des avantages temporels. Ceux qui me suivront les premiers recevront en partage des champs plus beaux qoe le Roumois. Le Normand aime le sol, la terre... Elle est féconde, la glèbe de la grande île :. notre race y prendra bien racine. »
Aux constructeurs d'Aizier et de Vieux-Port, aux « mestres de navire » de Vatteville-la-Rue, il affirma :
— « Je vous concéderai privilèges de navigation, de pêche et de trafic sur le riche littoral de notre futur domaine. Vos ghildes de mariniers transporteront librement, dans l'Ile et vers la Norvège, vins du Midi, huiles, miels, ambres, garances, craspois... Ce seront là beaux profits... j>
— « Et vous aussi gaignerez la fortune, continua-t-il ? s'adressant aux constructeurs de chariots et fabricants de toile.
Il interpella les gens de Saint-Aubin, qui armaient déjà pour la morue :
— « A vous, le droit de vasce sera exclusivement réservé sur des plages poissonneuses que je sais moins dures que Terre-Neuve. Je vous abandonnerai le droit de « Varek » (1).
— Et ceux de Honnefleu? demanda une voix :
sont-ils des nôtres, aussi? »
Le duc ne répondit pas, un pli subit au front... Cette question Tavait-elle surpris?... Une pensée importune surgissait-elle?... Quelle hésitation le prenait?...
Le silence s'établit...
Tout à coup, son esprit de décision et d'à-propos prit le dessus. Il se tourna vers les gens de Juliobona :
— « Je rebâtirai votre château fort, vos arsenaux. J'empêcherai les moines pillards de Saint-Wandrille et de Jumièges d'emporter, pour édifier leurs chapelles, les pierres de vos édifices romains^ La belle cité que
(1) Droit de bris sur les navires jetés à la côte. « Varek » venait du mot Scandinave « Vagrek » (naufrage).
voici redeviendra capitale, si je vais jusqu'au plein de ma destinée. En tout cas, elle sera célèbre dans les fastes de l'histoire. Car, en souvenir de cette première réunion où mes grands projets ont été formulés par des mots et non plus par des rêves, je veux réunir ici les Hauts Barons qui décideront de mon... de notre expédition. »
...Il continua longtemps ainsi, séduisant et galvanique, faisant montre de cet instinct précoce qui lui assura la connaissance des hommes, qui lui donna coup d'œil expert sur les physionomies, avec don de pénétration dans les yeux de l'auditeur. Cet adolescent possédait l'art d'explorer, d'exploiter tous sentiments et passions, reconnaissance, crainte, orgueil, ambition, amour de la puissance, de la renommée ou du gain. Il avait emprise ainsi sur tous les ressorts cachés de l'énergie humaine.
Willaume se révélait vraiment chef, né Conducteur d'hommes. Sachant dominer les âmes, susciter et maîtriser le désir, il pouvait conquérir Je Monde.
Voici notre petite barque qui redescend la Seine, avec le jusant, et ramène vers l'embouchure ses deux passagers avec leurs matelots. Ceux-ci font force de rames : ils savent qu'on doit se hâter pour atterrir à Conteville avant le « flot », dont l'heure est proche.
Thursten tient la barre du gouvernail, tandis que Willaume reste assis, immobile, le front dans ses mains...
m LES HOTES DE L'ESTUAIRE
A quoi ou à qui songe-t-il, ainsi absorbé? A « ceux de Honnefleu »... Il va une force, là... Les marins de l'estuaire soat experts à la grande navigation, pilotes intrépides, écuraeurs et corsaires, vrais Vikings... Comment n'a-t-ii pas, davantage et de suite, pensé à eux pour les mettre de part en ses projets ?... Exclusivement préoccupé de politique continentale, il n'a jusqu'ici songé qu'à la féodalité terrienne... Mais enfin, ceux-là, les fils d'Eric le Rouge, pirates ou pêcheurs, sont peut-être plus utiles et précieux que tous hauts barons et hommes d'armes... Ne dit-on pas que, franchissant l'Océan, ils osèrent conquérir des plages lointaines, des pays de miracle ? Énergie de premier ordre, en cette roture du sorouët... Or, William prétend capter, entières, les forces normandes du sol et du rivage.
Il faut voir ces gens de mer... il faut lesavoir^. Justement, il se souvient de certain Sinclair qui demeure près Honnefleu : c'est un hardi, esprit aventureux et souple. Quel auxiliaire ! Comment, de tout cela, Willaume ne s'est-il pas avisé plutôt ? Cette interruption à Lillebonne a éveillé son attention. D'urgence, oui, il faut agir, mettre la main sur celte race si vigoureuse... aujourd'hui même... Fremad!
... A cet instant, l'esquif arrive au confluent de la Seine et de la Risle. Thursten gouverne sur Conteville. Le canot dessine son embardée.
Tout à coup, Willaume semble sortir d'une méditation, échapper à quelque rêve... il saisit la barre qu'il redresse brusquement... la proue s'abat, pique à nouveau vers le large.
Thursten n'a pas bronché. Mais les deux marins ont le même tressaillement... Bien qu'habitué à exécuter
tous les ordres, sans chercher à discuter ni comprendre, le vieux Reboux hasarde :
— « Il va a être flot », messire Duc... La nuit tombe C'est une marée de mars...»
Willaume ne répond pas... Reboux insiste :
— « Et puis..., fait-il, regardant autour de lui... et puis, la Seine est basse plus qu'à son habitude, aujourd'hui... on dirait qu'elle s'est vidée, censément que la mer l'aurait suppée... mauvais signes, tout ça!... M'est avis...
— Ton avis? interrompit le Bâtard, d'un ton âpre et cassant, je ne croyais pas te l'avoir demandé. »
Résignés, les marins souquèrent... L'embarcation glissa, face à l'occident. Or, l'horizon de cet occident était barré de noir, avec au zénith une étrange, une très vive clarté, on ne sait quoi de farouche et de sidéral.
Voici que des buccins retentissent à la côte, venus du manoir d'Herluin. Les guetteurs, là-bas, ontils reconnu la chaloupe et, veulent-ils l'avertir du danger?
Thursten, craintif devant son ami, mais tout de même résolu, rompit à nouveau le silence lourd :
— « Madame Ariette va être inquiète. »
Les yeux de Willaume eurent un vif battement des paupières. La pensée de sa mère se traduisit en quelques secondes d'hésitation... sa mère allait avojr du souci, elle si bonne et si pleine de sollicitude!... Mais la faiblesse céda vite au vouloir... Impérieusement, son magnétique regard se fixa aux prunelles de Thursten Celui-ci baissa la tète...
— « Mets deux pouces de voilure, ordonna le Duc, s'adressant à Reboux.
Le pêcheur, en obéissance de fataliste, hissa le clin-foc.
...Et, tandis que la vague de marée, montant de toutes parts, gonflait déjà l'Atlantique, grandissait, submergeait l'estuaire, Willaume, « 1 homme d'une seule idée », songeait...
— « Les Honnefleurais, j'^i action sur eux : ne puis-je leur rappeler que mon père, en 1034, fonda, pour leur pays, pèlerinage à Notre-Dame-de-Grâce?... en l'honneur de ma septième année — j'oserai l'affirmer... Oui, oui, j'ai sagement fait de ne pas attendre pour prendre contact avec eux : il est bon que cette libre et fière population n'apprenne point par d'autres mes projets; car, ceux-ci vont être ébruités bientôt. C'est moi-même qui leur veux porter la nouvelle : connaissant mon idée par la rumeur publique, ils en seraient les rivaux : l'apprenant par moi, ils en seront les soutiens. On peut faire fond sur l'honneur du marin. Ils garderont et respecteront mon secret, si c'est moi qui le leur confie. A moi de soulever leur enthousiasme et d'en profiter... »
L'homme s'absorbe, toute son âme projetée vers le but. Mais^ en face des desseins de l'Esprit, surgit la Matière que pétrit le Destin, que font mouvoir les souffles d'En Haut.
...C'est alors que, devant ce « possédé », autour de lui, l'Élément brutal s'insurge. L'Eau pesante est venue, que conduit la gravitation du monde.
Voici le frêle esquif cerné par l'armée blanche des lames. Il est prisonnier déjà, au centre d'un croissant, d'une Barre concave dont les cornes, enveloppantes et sournoises, glissent, au loin, le long des côtes, noyant les rochers.
Rigide, Willaume gouverne toujours, face à l'Ennemi qu'il ne voit pas — de ses yeux extatiques.
...Subitement, ce fut comme si le fond de la mer s'était soulevé ! La barque monta... monta... jetée en l'air, cabrée... Elle vira, oscilla, gémit de tous ses ais, un frisson propagé dans sa mince charpente, à travers ses membrures.
Pas un cri des passagers. Mais, si les rames continuent leur même rythme calme aux flancs de cette coque à demi chavirée, pleine d'eau, les cœurs battent d'un mouvement fou, sentant la mort.
Quelques secondes passent, ...suprême angoisse... La nef minuscule, prenant le creux des ételles,va-t-elle sombrer?... Pourra-t-elle se relever, hors du maëlstrom aspirateur!... Willaume, raidi, tient son gouvernail, serre la voilure au plus près du vent. Le danger développe en lui, au lieu de frayeur, l'exaltation. Presque levé, son visage blanchi, nimbé d'une sorte d'éclat, il crie : « Dies aïe! Aurons-nous peur de la mer, nous, les Northmans?... » Puis, il demeure obstiné, têtu, front bas... Il ne raisonne plus : la force physique agit seule. Ses mains serrent la barre, comme des griffes de bête, comme un étau. Jarrets et muscles saillent, durcis comme métal.
Tumulte des eaux... Voici que des remous et tournoiements saisissent l'embarcation, cherchant à lui mettre le cap en travers du mascaret.
— « Scie! » commande Rebo:ix à son jeune compagnon.
Celui-ci enfonce les rames à contre-courant, pour faire virer, s'arc-boute, bras et jambes tendus... Une secousse... Impuissant, mais ne voulant pas céder, le marin va être enlevé par-dessus bord... Thursten
se précipite à lui, le retient... Pécrase de son poids.
Les deux gars se cramponnent aux bancs, à la lisse, d'une même fureur, d'une même rage — la rage de vaincre et de vivre.
— « Tribord toute! » hurle Reboux. Et, d'un élan terrible, il accomplit la manœuvre prescrite, bousculant le Duc, oubliant tout respect, en cette égalité' dramatique de chaque créature devant la mort. Le vieux « loup de mer » a du coup d'œil... il était temps. La barque, enfin, peut « éviter », se redresse, soulagée, tourne bout pour bout. Elle bondit, tel un cheval ^peronné, cravaché... Et la voici emportée comme fétu vers l'amont, dans une formidable montée d'écume.
Plus petite que la crête des vagues, elle forme un point imperceptible, au milieu de cette plaine tragique et mouvante, qui glisse — vraie course à l'abîme.
Willaume et ses compagnons étaient pris dans ce phénomène marin qui, tant de fois, terrifia le littoral normand et fut appelé « Mâle Marée (1) », monstrueux assaut des mascarets de syzygie, océanique engloutissement commandé par d'astrales conjonctions ou par certains frissons de la Planète.
Presque miraculeusement, de par leur intrépide habileté, ils venaient d'échapper à la noyade. Mais résister eût été le suicide: il faliait céder, fuir — toute puissance humaine abolie devant cette majesté des Eaux.
Rapidement, bancs et plages sont submergés : de toutes parts clament les cataractes : vision diluvienne!...
(1) L'un de ces terribles raz enleva la fameuse île de Belcinac; un autre émietta le Groing y et détruisit Chef de Caux.
LE PETIT BATARD i99
Pareil cataclysme prend toute sa grandiose horreur, opposé au calme céleste, aux clartés du firmament. L'empyrée paisible couvant la tourmente océanique, cela paraît surnaturel. En décours, sous halo d'embrun, la Lune, déformée, regarde ce spectacle dont elle est l'inconsciente cause. On dirait quelque œil d'ironie ouvert là-haut... la paupière, à demi bridée, d'un Être curieux, louche, méchant...
La baie entière, maintenant, est en émoi, devenue comme tremblante : grèves et anses s'emplissent d'échos sinistres qui sont écroulements, plaines de galets remués... Tantôt un cliquetis sonore et sec: tantôt je ne sais quels chaînons traînés au loin; puis des râles de bouches — de bouches qui sont des golfes noyés... Il semble que, parfois, des millions de vertèbres disjointes roulent et sont secouées ensemble, dans les apocalyptiques Vans, sur les Aires funèbres de là Limbe... Jeu d'osselets formidable...
A bord de l'embarcation, après le sauvage cri de Reboux, pas une parole ne fut prononcée. Les quatre personnages de ce drame subit restaient muets, gorge sèche, poitrine étreinte. Aussi, ces premiers mots de voix humaine sonnèrent-ils, très étranges is
— « Pouvons-nous accoster sous Conteville? interrogeait Willaume.
— Non, dit Reboux, pas moyen : vallée pleine d'eau; courants qui s'entre-croisent partout; ressacs sur les fossés et hauts-bords : laisse dériver, au large. »
Et des eaux, toujours des eaux... on eût pu croire que l'Océan se vidait sur la Terre, vomissait le flux, voulait se dessécher.
La barque filait, fuyait, vers le fond de l'estuaire, longeant Jobles, Grestain, Berville. Alors, Thursten
vit quel changement s'était accompli dans l'attitude de Willaume. Celui-ci, avec une souplesse d'esprit peu commune, avait chassé de son visage l'air de sombre résolution qui, tout à. l'heure, y rayonnait.
Non sans stupeur, Thursten l'entendit ponctuer, de réflexions calmes et plaisantes, cette course vertigineuse. C'était plus que du sang-froid!
Le Duc pria ses compagnons de remarquer, sur les digues, quelques campagnards, bouviers et bergers, qui hâtaient péniblement leurs bëtes, se sauvant avec elles devant l'inondation, sur gués problématiques — tout cela grouillant parmi la crue des eaux, telle une tribu de castors. Il indiquait plus loin certains « hamcls », où il savait les indigènes occupés aux salaisons du congre, de l'esturgeon, du mulet, du hareng.
— « Quelle race, observa-t-il, que ces fils du littoral ! Habitués à la dure, travailleurs, ingénieux, hardis devant le danger, pleins de ressources... Il n'y a pas de meilleurs soldats... Vivre ici, c'est lutter contre une perpétuelle insurrection de la nature... Le paysan desalluvions est homme de guerre, de par son enfance, de par sa naissance. »
Il parut méditer... puis ajouta :
« ...Allons, allons, cet estuaire m'est propice : avec de braves pécheurs qui peuvent transporter un homme de Juliobonaà Pont-Odemer, Honnetleu, et aux souterrains de Berville, on est insaisissable : on peut tout entreprendre, tout oser : la contrée entière est machinée pour m'ètre un appui et un refuge. Je me sens intimement uni à ce beau pays ripuaire que les miens ont gaigné. Il est nôtre... Et, entre nous, je voudrais bien savoir pourquoi ce grammairien que Dieu damne
disait « Neustrie », mot fâcheux d'indifférence et de mollesse. C'est « Nostrie » qu'il faudra dire, je l'ordonne. « Nostrie », mot vaillant, volontaire, actif... indiquant possession réciproque. »
Le coude de la Roque était franchi.
— « Je pense, dit-il, aux grandes Ames qui animèren t et peuplèrent ce paysage. N'ont-ils pas habité ces côtes, Germer, Samson — des forts, ceux-là... je voudrais les égaler. »
Comme on arrivait devant les ruines de l'Abbaye du Pénitale.
— « Tiens! tiens! articula- t-il, avec un gros rire, ne sont-ce par les Normands qui démolirent ce monastère, comme tant d'autres? Des trouvères pieux ont fait, paraît-il, là-dessus, quelques psaumes : « A furore normannorum »... Eh bien, c'est gentil à nous d'avoir enrichi le graduel des offices ! Tout beau! par Dieu, ce Pénitale, il sera reconstruit : je donnerai ordre d'y installer pèlerinage destiné aux marins qui, en danger de mort, firent vœu. Le père Reboux y portera, bien sûr, un cierge, en souvenir de la grande frayeur qu'il vient d'avoir. Et la fondation d'un nouveau Moûtier donnera aux siècles à venir haute idée de ma dévotion. »
Avisant sur sa droite le castel de Foulbec, il parut intéressé et amusé.
— « Là-bas, si je ne me trompe, le castel de notre Baron Foulques. Quelle surprise si nous allions lui demander à souper! J'entends d'ici les hauts cris de dame Hadvise, sa femme... Elle nous servirait, je gage, certaine « soupe aux pois mitonnée » dont on dit merveille. Je meurs de faim, positivement... Oui, mais, voilà ! Nous dépassons le petit havre de <i Fon-
dances » : et pas moyen d'y entrer! Je plaisanterai Foulques : il mène grand bruit avec ce prétendu port... Eh! bien, on ne peut même pas y faire naufrage.., quelle pitié !
...« Tiens, ami Thursten, regarde de ce côté, Thurstenvillé, village fondé par un de tes aïeux. Si j'avais prévu t'avoir pour camarade, c'est à toi que je l'eusse donné, et non aux religieux de Préaux. Ces moines, avares de leur argent autant que parcimonieux ée leurs oraisons, ne m'en savent aucun gré et ne prient jamais pour moi, encore moins pour mes péchés : ils sont, j'imagine, accablés de besogne par les leurs. C'est dit: je me plaindrai au Saint-Père, qui, dit-on, me veut du bien. »
Et, satisfait de lui, heureux de se sentir supérieur, de n'avoir pas cédé aux faiblesses de la peur, il se renversa en arrière, aspira l'air largement... Après quoi, il se mit en devoir de fredonner chansons de guerre.
Thursten admira cette force d'âme et l'empire absolu que le Duc exerçait sur soi-même. Pareille liberté d'esprit le confondait.
Willaume, lui, continuait ce monologue extraordinaire.
— « Dis-moi donc... Ton nom « Thursten » ne vient-il pas de « Thor », notre dieu? oui... Eh! bien, Thor, divinité de Norvège, tâche de tirer, du mauvais pas actuel, ton féal descendant. »
Le mysticisme de l'homme du Nord pouvait sle percevoir, là, en dépit de cette terrible volonté qui refoulait toute marque extérieure d'émotion... Prononçant le nom du dieu Thor, la voix eut une dureté, un éclat particulier, avec sonorité plus haute et cassante. Elle
tremblait, cette voix, non d'angoisse, mais d'excessive tension.
Au bout d'un instant...
— c Si nous continuons à cette allure, nous arriverons vite à Pont-Odemer : et, à l'étiage que voici, notre barque est capable de sauter par-dessus le pont à péage du sire Odemer — sans payer! Les échevins seront, bien sûr, scandalisés de pareil sans-gêne : la force année va nous arrêter !... Nous arrêter... quelle idée... notre salut est là... Et puis, bast! nous irons peutêtre, de ce train-là, jusqu'à l'Abbaye du Bec... Fameux! comme ça se trouve... J'y ai justement quelqu'un à voir, un moine célèbre, déjà, certain Anselme...
« On le dit savant comme un livre... », ricana-t-il, ironique.
En toute autre occurence, ces badinages et jovialités eussent paru quelconques. Mais, à cette heure d'imminent péril, elles prenaient une outrance, je ne sais quoi d'extrême. C'était quelque chose comme l'élégant et tragique défi de ces preux qui, dans le combat, sourire aux lèvres, bravèrent la mort.
La course paraît s'accélérer; et, sous la clarté sidérale, en ce paysage lunaire, les côtes défilent, fantôinales. Les montagnes de Saint-Sulpice et de- Blancarville, ces Thermopyles, ressemblent à des bêtes allongées, crinières de sapins sur le dos. Les mouvements de la barque, cahots, tangages, roulis, paraissent, par réflexe inversion, communiquer à ces bêtes de crépuscule des frissons, je ne sais quels gestes de rampement. Sont-ce là formes vaines?... ou bien vrais personnages qui assistent à quelque gageure proposée aux éléments par la folle hardiesse des créatures.
Alentour, il y a des sinistres : on entend le hennissement de chevaux qui se noient, puis des appels d'humains en désespérance.
Étiré suivant une ligne droite rigide, le flux franchit les méandres habituels de la rivière et jaillit par-dessus les arbres, sa trajectoire faisant flèche. Les ormes, que fait pencher la violence du courant, forment, en ce courant, des balises*
Luttes et fracas partout : collines d'eau se battent contre montagnes du continent. Des paquets de mer, très lourds, écroulés de leur masse entière, affouillent la glaise, creusent des golfes. Certaines lames, frappées d'un reflet à leur crête, semblent des couperets, de luisantes faux qui scient branches et bois, pour les emporter comme javelles et champs d'épis.
Spectacle diluvien : les vagues s'avancent, telles des rangées de combattants, qui marchent à l'assaut: déferlant avec détonations, elles s'étalent, veulent étreindre les monts adverses : leurs ruisseaux font ainsi que des griffés prenantes et attirantes. Les arbres résistent : leurs racines, maintenant presque déterrées, ressemblent à des ongles fichés au sol, où ils se cramponnent. Puis, voici que blocs de pierre, quartiers de marne tombent, comme si vraiment une citadelle assiégée, se défendant à la façon antique, lançait sur les assaillants des projectiles, au moyen de machines, arbalètes et catapultes.
Cependant que d'autres vagues, au loin, très longues, trop longues, tout d'une pièce, barrent la vallée entière : dans ce goulet, elles ont des torsions, paraissent à l'étroit, simulant des Procustes.
Tout le pays gît sous l'eau, à cette heure : la Mer
pèse sur la Terre, l'opprime, la tient sous elle, vaincue, étouffée, sans haleine — épisode du long duel d'éléments en quoi se résume l'histoire du Monde.
L'irruption, la montée du flux, ne cesse point. Le coq d'un clocher submergé semble nager; son ventre d'or trempe dans le torrent. Tel moulin tourne à rebours, ses palettes prises à revers; on dirait un navire à aubes qui, sans avancer, ferait follement tourner ses roues. Voici plusieurs toits de chaumières qui flottent à la façon de carènes renversées. Quelques troncs arrachés s'en vont, ainsi que des crocodiles dont le mufle et le dos resteraient hors de l'eau : de conserve avec eux, voguent et glissent mille épaves pareilles à des corps de noyés. .
Une brume est montée maintenant, de cet océanique gargouillis. Le ciel, serein jusqu'ici, s'embrouillarde et s'harmonise au trouble de la nature. Les côtes disparaissent, se dérobent, « comme si elles avaient été ôtées », selon Pévangélique parole, effacées par les ténèbres extérieures. A travers la nuée, filtre, funéraire, une pâle lueur éclairant ce désastre. On croirait que quelqu'un là-haut, « le Malin », a prescrit d'aveugler les victimes — comme on bouche les yeux des animaux qui vont périr...
Épuisés, nos matelots ne rament plus, ne gouvernent plus. Le hasard mène... A la hauteur de Saint- Mards, tout à coup, la petite barque reçut une secousse : elle venait de toucher un pommier dont les branches crochues, immergées sous l'eau, faisaient harpon. Périlleux arrêt... Elle tournoya, mais enfin put se dégager et reprit sa course effrénée.
— « Chavirer sur un pommier, l'arbre sacré des Normands!... ee ne serait pas de chance.... » observa le
Bâtard, qui, en veine de belle humeur, se montrait particulièrement expansif.
C'est pourtant ce qui arriva. Échappée à celui-ci,, l'embarcation fut happée, agrippée par un autre. Au contact de cette gaffe, elle accusa une feinte, dessina un recul, voulut s'échapper encore — inutilement, cette fois... Elle oscilla, pencha sur bâbord... Perdant l'équilibre, les hommes glissèrent de leurs bancs et culbutèrent. Subit déplacement de poids qui détermina l'accident... une seconde... l'esquif a fait capote r ses passagers engloutis ! Souples comme marsouins, nos pêcheurs restent collés à la barque et s'ébrouent déjà, assis à califourchon sur la quille... les voici rapidement partis en dérive.
Willaume, aussi, excellent nageur, reparut bientôt à la surfaèe : il jeta regard circulaire, cherchant Thursten. Ne le voyant plus, en cette obscurité, il ne put réprimer un sourd cri de détresse... Mais il devina, de toute sa volonté (plus qu'il ne vit, malgré ses yeux perçants)... il devina la direction des bulles, les clapotis indicateurs de la noyade... Il plongea... L'ordinaire précision de son instinct le servit bien... presque aussitôt, il émergeait de nouveau, tenant parles cheveux Thursten évanoui... Mais la barque était loin... quelques brasses de ce côté... à titre d'essai... Non, décidément... impossible de la rallier.
Où trouver la terre, en ce chaos mouyant? Willaume n'hésita pas longtemps, et, prenant pour but certain endroit où les lames blanchissaient, moutonnaient, semblant briser, il se dit qu'un obstacle était là, le sol par conséquent, un mur, quelque toit, la vie... Il prit son parti, sans hésiter, et nagea en cette direction aussi vigoureusement qu'il le put, à demi paralysé par
ce poids humain que maintenait, ferme et haut, sa main gauche crispée. Son coup d'oeil ne l'avait pas trompé : il buta bientôt contre un bauran, mais avec tant de violence et si mal d'aplomb qu'il fut rejeté en arrière, brutalement. A la renverse, il allait glisser dans le fossé qui bordait ce bauran. Un instant, il crut que son énergie allait l'abandonner: par effort surhumain, en cette imminence du danger, s'arc-boutant aux racines des ormes, remis tant bien que mal en équilibre, il se hissa sur la terre ferme, sans lâcher son fardeau, ce demi-cadavre inerte qui pendait, lourd, lourd... Une torsion à faux, torsion suprême, les étendit tous deux sur le talus. Mais, en tombant, Willaume poussa un cri de douleur qu'il ne put maîtriser, et porta la main à son aine... Il venait de se blesser, contractant là cette hernie inguinal* qui devait, plus tard, déterminer sa mort.
Thursten reprenait ses sens, sortait de l'asphyxie, rouvrait les yeux... Stoïque, le duc se releva, muet sur la douleur atroce dont tout autre eût gémi.
Voici les deux amis installés dans le castel de Honfroy de Vielle, sire de Pont-Odemer. Ils y arrivèrent, dès Paube, trempés, boueux, harassés.
Étonnement joyeux du seigneur, quand il reconnut le suzerain: accueil chaleureux de Roger, fils de Honfroy, lequel (bien qu'il fût de cinq ans plus âgé) était lié d'amitié avec Willaume. Les jeunes gens échangèrent gaiement l'accolade.
— « Embrasse-moi, dit en riant le Bâtard, malgré ta
barbe drue et si précoce (1). Ne seras-tu donc jamais « à la mode » normande, rasé de frais? Triste damoiseau, tu feras peur aux dames de ma cour — quand je régnerai. Il te faudra devenir somptueux, mon camarade, car j'ai dessein, lorsque je serai Maître, de te nommer Gonfalonier de Normandie. »
Dame Aubrée, digne épouse de Honfroy, se montra, pour ses hôtes, pleine de maternelle sollicitude. Par ses soins, les naufragés furent habillés de linge sec, réchauffés, réconfortés.
La Maison de Pont-Odemer avait été comblée de dons par la générosité de Robert le Magnifique. Or, ces gentilhommes, au cœur bien placé, pratiquaient la reconnaissance. Trois années auparavant, Honfroy et Roger, avaient, en présence de Willaume, livré bataille au révolté de Tosni qui, dans la rencontre, fut vaincu et tué: Le Ràtard éprouva, dès lors, la force de leurs bras et connut la noblesse, le dévouement de leurs âmes.
Le Duc se plaisait donc grandement en la compagnie de ces chevaliers, sous ce toit hospitalier, en celte atmosphère de saine et franche loyauté.
D'autre part, il aimait les braves gens de Pont- Odeiner, corroyeurs et tanneurs.
— « Au moins, ici, disait-il, je n'entends plus cette inepte injure que, souventes fois, on me crie : «'Le pel al parmentier». (Mon grand-père était du métier)...
(I) Dans l'histoire, ce personnage porte le nom de « Roger le Barbu » à cause de cette particularité pilaire : on ignore s'il fut gonfalonier (selon l'annonce du duc qui avait la promesse facile), s'il acquit les grâces de lu cour, ou s'il demeura fruste et simple : on sait seulement qu'il fut, eu toutes circonstances, le conseiller intime du Conquérant.
Et ses cordiales façons de seigneur pas fier qui ne reniait pas son origine l'avaient rendu très populaire parmi les tâcherons et artisans du cuir.
Comme il ne restait jamais inaclif, Wil'*aume,à peine remis des émotions et fatigues ressenties la nuit dernière; voulut visiter les ateliers de tanneurs qui, à cette époque déjà, formaient caractéristique de Pont-Odenier. C'était la « Venise du cuir », surnom qu'elle dut à ses canaux,' ses ruelles-rivières, ses lavoirs où, en guise de linge, on lessive de la peau.
Mains rudes et. gercées, bras rougis jusqu'au coude par le tan, tabliers durcis, sabots jaunes, les ouvriers l'entouraient, extasiés de l'entendre.
— « Oui-dà, proclamait l'Héritier ducal, le père de Madame Ariette fut marchand de peaux à Falaise : être humilié de cela, moi! Allons donc : je m'en fais gloire, au contraire : je suis du peuple, voilà : je suis de roture, comme vous tous ici, bons et rudes travailleurs : j'ai dans les veines le même sang que vous. »
Willaume était, non pas rhéteur, mais éloquent, en ce sens qu'il parlait à chacun, noble ou prolétaire, le langage approprié.
Et tous, mégissiers, chamoiseurs, peaussiers, parcheminiers, maroquiniers, cordouaniers (1), acclamaient ce Prince si simple, si bon enfant, qui, pour un peu, allait retrousser ses manches, plonger ses bras nus dans les cuves et poudriers, manier, comme un apprenti, les chevalets et palissons. Comment n'eus-
(1) Les cordouaniers travaillaient le cuir rouge de Cordoue (le cordouan) et en faisaient le maroquin. Les savetiers ordinaires employaient le cuir de France et la basane.
sent-ils pas été séduits, entendant le propre Duc de Normandie se réclamer carrément vis-à-vis d'eux d'une communauté d'origine, et jurer, de si bon cœur « par SainC-Crépin »?
...Les nouvelles se transmettaient-elles, alors, plus vite que maintenant? On serait tenté (Je le croire. Car, dans la journée même, le fondateur de l'Abbaye du Bec, le vénérable Herluin, averti de la présence de Willaume à Pont-Odemer, s'annonçait au castel du Honfroy. Frère Anselme l'accompagnait.
Le Bâtard fit grand accueil à ces hommes de religion, et cela pour plusieurs raisons.
D'abord, il lui parut convenable de fêter dignement le frère de ce noble Herluin de Conteville, l'époux d'Ariette (1). Ensuite ne devait-on point rendre hommage aux Maîtres de cette Université du Bec, honneur de la Province?
Mais il y avait d'autres causes aux prévenances et attentions dont fut prodigue ce fin diplomate.
Il voulait contracter amitié avec tout ce haut monde des Monastères dont il connaissait le pouvoir. Prétendant amener à lui entièrement les forces vives de son Duché, pouvait-il négliger celle-là?
Nul ne connut ce qui fut dit dans l'entretien secret qu'eut Willaume avec le Prieur de l'Abbaye et le savant Maître. Les résultats parurent, plus tard.
Le Bâtard avait confié, à ces très fidèles et discrets amis, son désir de se concilier la protection du Pape, sa volonté d'obtenir la bénédiction du Saint-Siège pour
(1) Les Herluin étaient, par leur mère, apparentés à la Maison de Flandre. C'est ce qui explique le mariage d'Ariette avec Herluin de Conteville, lequel n'était pas un mince personnage, à cette époque.
les hardis projets formulés déjà. Il exposa la nécessité où il se trouvait d'envoyer, à Rome, un émissaire et un confident (1).
En cette même occurrence. Willaume reçut requête d'un sieur Becket, de Thierville, lequel venait assurer le Prétendant au trône d'Angleterre que sa famille et lui le suivraient dans Fexode (2). Et le Bâtard se montra ravi, constatant combien étaient vivaces toujours, parmi ses sujets, les facultés d'émigration, d'essaimement. — « Les Normands, dit-il, sont comme les abeilles, ou les fraisiers. »
(1) Quelques mois après la date où se place ce récit, Lanfranc prenait, au Bec, l'habit monacal.
Avec sa finesse et son flair d'Italien, il recueillait, de la bouche du prieur, le désir qu'avait formulé le fils d'Ariette. Et ce désir, cette petite semaille de paroles, conservée à l'abbaye, s'incubait en l'àmc enthousiaste du moine. L'Italien du Bec allait réaliser cette volition que formula au passage le général normand; Lanfranc devait féconder cette possibilité, mettre au monde cette « larve morale ».
Du verbe allait surgir un acte — de la velléité un o^sssein — de l'intuition une intention, un plan, toute une politique...
De plus en plus, aux yeux de l'historien, le rôle de Lanfranc se révèle considérable, en cette épopée que fut la vie du Conquérant. C'est par lui que Guillaume reçut la recommandation papale, véritable investiture, force psychique de premier ordre. C'est à lui que le duc confia la régence de Normandie pendant son expédition. Il le nomma de plus prieur de « l'Abbaye aux Hommes » de Caen : on apprécie l'importance de ce poste quand on pense que l'abbesse de l'Abbaye aux Dames fut Cécile, la propre fille de Guillaume.
Plus tard, Lanfranc devint archevêque de Canterbury et, dans ce poste, comme dans la régence du duché, il aida puissamment l'œuvre de la conquête et de la pacification, laissant au fils d'Ariette toute sa sécurité, son entière présence d'esprit.
Dans les événements humains on ne met pas assez en lumière, le rôle des sous-ordres, des amis. Les grands hommes ont toujours des collaborateurs. Comme nos vastes édifices, toute haute destinée doit posséder de solides assises.
(2) Cette famille fut la souche du fameux Thomas Becket.
...Quand Willaume quitta Honfroy et Roger, il avait reçu d'eux promesse que, s'il donnait suile à ses desseins, Roger le soutiendrait au conseil des Hauts Barons; et que, de plus, 60 navires de Ponl-Oderner se joindraient à la flotte d'attaque (1).
Ainsi, Willaume, malgré son jeune âge, montrait la maturité d'un politique et d'un homme d'aciion. Il colligeait déjà les éléments de ses futurs exploits, et disposait tous incidents ou accidents en vue de réaliser « l'idée » — la « seule idée ».
Agréger les forces éparses venues à sa portée, les réunir eu faisceau, les diriger en groupe cohérent vers un but, chacun d'eux envisagé comme coefficient d'une résultante prévue : c'est là privilège de grand homme.
Les faits de la vie, semaille adventice, représentent des graines spontanées, quelque chose comme une flore sauvage. L'Esprit supérieur, après les avoir discernés et isolés, sait les capter, apprivoiser, humaniser — pour les transformer en « culture », en moisson de conscience et de volonté. Par lui, l'accident devient l'événement : c'est lui-même qui domestique conjonctures et contingences au poiut d'en faire les ouvriers de son Destin : et l'imprévu, sous sa maîtrise, se mue en projet.
Ces qualités sont « de Normandie » : le Normand « ordonne » (dans l'entier sens du mot). Et Willaume, toujours en quête, logique et résolu, présentait les caractères éminents de notre race.
La présence du Duc justifiait donc la rumeur qui grondait par la ville. Ce qui l'expliquait encore, c'est
(1) L'hûtoirc nous apprend que cette double promesse fut tenue.
l'empire mystérieux que ce jeune homme exerça sur la vie des autres — par décret spécial, on l'eût dit.
Le prince jouissait de ce pouvoir qu'ont certains hommes de provoquer un « summum » ; ils déterminent l'apogée. Autour d'eux, sans cesse, on constate l'effervescence des volontés, l'éploiement de toutes âmes, la gloire des résultats, l'accomplissement. Jugés en tant que production humaine, ils incarnent une floraison du Destin.
Pont-Odemer était en fièvre, liesse et joie...
Quand partit le Bâtard, seigneurs, hobereaux, grandes dames en hennin, femmes du peuple, moines, prêtres, ribaudes, ouvriers tanneurs l'accompagnèrent, au bruit des cloches, parmi la rumeur des « Noëls >. Cortège populaire qui bientôt se grossit d'autres corps de métiers : orfèvres,, foulons, teinturiers, libratiers, saleurs de harengs (1).
Même les sculpteurs, imaigiers et tailleurs de pierre qui construisaient l'Abbaye de Préaux laissèrent leur chantier pour venir acclamer «r Monseigneur le Duc ».
Mais, lui, ne voulut point qu'on le suivît plus loin que Saint-Germain. Là, il prit congé des nobles hôtes Honfroy, dame Aubrée et Roger, auxquels s'était joint le Sire de Montfort exprès venu de son castel.
Au fond, le fils du Magnifique professai^le mépris de l'apparat, des hommages et acclamations : il restait fort indifférent aux marques extérieures de la gloire, aux signes de la puissance : il lui suffisait d'en détenir la réalité. D'autre part, il manifesta toujours au
(1) Pont-Odcmer se livrait à l'industrie de la teinture. Les matières tinctorhlcs lui étaient importées d« l'astille et de Gênes. De plus on y armait pour la grande pêche.
plus haut degré ce caractère ethnique de notre race : amour de la solitude.
« Seul, sans regards fixés sur lui, le Bâtard est heureux... Thursten ne compte pas, étant devenu un autre lui-même, s'étant affirmé plus que fraternel — identique.
Les deux adolescents vont, sur la route. Curieux, ils regardent le théâtre du drame planétaire dont ils furent témoins et où ils faillirent être victimes.
Quelle désolation !
La vallée apparaît ainsi que le lit desséché d'un fleuve, ainsi que la Mer légendaire après le passage du Peuple prédestiné.
L'Océan s'est retiré, laissant jonché de ruines le champ de bataille où sa « furie » se heurta aux immanences terrestres.
La campagne ? où traînent encore des franges d'écume effilochées, demeure souillée de vase. Les peupliers, ayant gardé la courbure à eux imprimée par la violence du flux, semblent des virgules sur la page noire du ciel, semblent auss,i des larmes blanches : et, d'une feuille parfois, tombent quelques gouttes de fange liquide.
Tel orme se montre couché sur une de ses maîtresses branches, accoudée, fichée en terre, comme un bras demi plié, évoquant ainsi je ne sais quelle image de gladiateur blessé.
Aux pommiers pendent, accrochés pêle-mêle, joncs, ailes de mouettes, grappes d'épongé, goémons, sargasses : vision des âges potamiques... Emmitouflés de varechs, couverts d'étoffes végétales, poiriers et frênes font penser à des têtes aux crinières emmêlées, à quelques Deuillants, à des formes accroupies sous leurs
houppelandes de haillons, à des Néréides aux voiles boueux.
Des poulpes avec longues lanières ornent certains chênes d'une caricaturale frondaison... Leurs suçoirs dégonflés claquent au vent, ainsi que molles et lourdesoriflammes.
L'hirsute et rouge faisceau de branches que portent sur leur tronc les saules est rejeté en arrière tout de même que si on l'avait lié, noué — silhouettes de sauvages, aux cheveux étirés sur front découvert.
Le limon marin a enduit et durci la fleur trilobée des aubépines, dont voici les buissons transformés en illusoires coraux, en apparentes végétations madréporiques.
Quelle confusion de flore et de faune!
Ici lianes sylvestres voisinent avec algues marines., toutes simulant câbles brisés d'une flotte du Déluge qui aurait péri. — De ce côté, les étoiles de mer jonchent le gazon comme hier la marguerite des prés. — Plus loin, cristes-marines et violettes forment bouquets épars. — Souillés de vase, des cadavres de pinsons pourrissent parmi les limandes. — Il y a du frai d'alevin dans le nid des mésanges. — Certaines touffes de gui mêlent leurs boules blanchâtres aux grains de raisin océanique, semblant, les uns et les autres, fruits d'une même plante. — Un peu partout, on voit ensemble argile, vase et sable, les trois formes de l'humus. — Anguilles, couleuvres et sangsues; fougères et fucus; coquillages et limaçons, se retrouvent, après la séparation millénaire de l'Évolution. — Mousses et lichens paraissent empoisonnés, saouls d'avoir bu à nouveau cette eau salée dont leurs pores ont depuis longtemps oublié Tâcreté. — L'anémone marine est
216 LES HOTES DE L'ESTliAlftE
venue rejoindre sa sœur terrestre; et, toutes deux, flétries, demeurent fraternelles dans la mort.
En de petites mares se tord, agonisante, une faune océanique, crabes, crevettes et flondres. Quelques taupes mortes y flottent, comme outres gonflées. A la lucarne de telle chaumière quelles sont ces bêtes innomées, retenues par les ouïes?
Des vers de terre, noyés, tuméfiés, pendent le long des oseraies, — petits ex-voto de la chair pour la Déesse Fatalité.
Tandis que des corbeau £ assemblés autour du cadavre d'un congre se demandent quel peut être ce nouveau mets proposé par la nature, on peut voir plusieurs crabes qui fourragent dans les trayons d'une vache asphyxiée.
Coqs et poules gisent, bec ouvert, ventre en l'air.
Voici un cheval mort, appendu par sa crinière aux ronces du chemin... on le dirait assis... Ses pattes de devant élargies, sa longue tête inerte et penchée, produisent troublant aspect de crucifixion...
Willaume songe... Après avoir satisfait son désir inné de retrait en soi-même, ce jeune homme eut souvent, vis-à-vis de ses familiers, des mouvements spontanés d'abandon. Il parlait... on voyait alors la grandeur des pensées qui palpitaient sous l'habituel silence,
— « Je sais à quoi tu réfléchis, Thursten, prononçat-il. Tu te dis que nous aurions pu être engloutis dans ce cloaque. Non ! J'étais sûr que nous serions saufs. Les événements, vois-tu, sont miraculeux : ils viennent bailleurs. Tout est mystère, en notre vie. N'élais-je pas au-dessus de pareil incident?.. La volonté divine doit rester logique avec elle-même. C'est pourquoi, m'ayant suscité, je le crois, pour de vastes pro-
jets, elle ne pouvait me supprimer. Si je porte en moi quelque élément d'avenir, je ne disparaîtrai pain prématurément, en dépit de moi-même. Mes imprudences ne comptent pas... Pour certains*, vois-tu bien, » la tentation du risque, c'est moins de la témérité que, de la curiosité. Cela représente une interrogation aux Décrets préexistants, un coup de sonde dans le profond « Futur »... « Suis-je? Ne suis-je pas?... » Problème... Devais-je périr? Alors, je n'étais rien. Or, j'aurais préféré mourir que survivre inexistant, ou même seulement médiocre. »
Thursten s'extasiait à cette philosophie altière... il demeurait ému par la grandeur sombre et tragique du Héros dévoilé.
Willaume se tut... puis, ajouta :
— « Me voici dans un jour de plénitude, période majeure où mon être se projette au dehors. J'ai sauvé un ami. — J'ai vu la fureur de l'élément (c'était beau, hein!) — Et... j'ai expérimenté le Destin. »
A ce moment, un arc-en-ciel, humide fleur, prisme du drame atmosphérique, magiquement se dessina sur le pays. Or, nos adolescents se trouvaient dans la racine multicolore, étincelante et mouillée, du météore..
— « Tiens! dit le Bâtard (mystique et superstitieux comme tous les Norlhmans), comprends ce langage muet des choses. L'Être de lumière nous signifie sol alliance... Fœderis arca!... comme dirait mon précepteur. »
Les jeunes gens arrivaient à Conteville.
Herluin avait appris que son beau-fils partait vers Honnefleu : or, voici qu'il le voyait revenir par Pont- Odemer. Tout autre que lui se fut étonné, eût voulu
s'informer, connaître, deviner... Mais le comte ne questionna nnint cet étrange beau-fils qui déjà lui en im- )e cette discrétion, Willaume lui sut gré... Il ait décidément ce parfait gentilhomme, pour grâce, ses exquises façons de haute réserve, hursten crut bien faire en racontant, très* ste, à Mme Ariette, comment il avait été ar Willaume.
Bssiré Duc! dit-il, vous avez joué votre vie ienne ; je suis et resterai yotre homme-lige mort... (1) »
n*d parut contrarié, fronça le sourcil. ~ Ce garçon n'aimait pas qu'on s'occupât de lui, ir le louer.
ï Ariette hasarda quelques reproches tendres, la fierté maternelle.
m doux enfantelet, » disait-elle, — le presmt ses yeux.
î, après la mort du « Magnifique », comtesse lie, Ariette avait eu d'Herluin trois enfants : don, Emma. Or, en secret, sans trop se elle chérissait par prédilection le Petit
itinée des grands hommes s'étaie souvent sur des Ûébscurs. Le compagnon d'enfance du Petit Bâtard paya e connaissance, à flastmgs. C'est lui qui tenait la banu duc. Et, au plus fort de la mêlée, il sut détourner ne du Conquérant plusieurs coups mortels. Mais, alin ne cesse jamais d'épier l'homme, frêle malgré comme Siva se maintient, ironique, yis-à-vis de ime tous ceux qui font face à l'avenir sont vulnéialon », selon le mythe ancien, c'est daus cette même : n fane e que le Conquérant reçut germe de mort. Dyé par lui pour arracher Thursten aux flots lui avait vous dit, contracter une infirmité qui devait Jui «être ites.
Bâtard abandonné, recueilli comme par pitié — * afnsi qu'oiselet perdu — dans le nid légitime.
Elle l'embrassait encore, encore, toujours, ce fils qui venait, par générosité, <fe courir danger mortel.
— « Ne t'expose plus, supplia-t-elle... Tu es mon bonheur... seul... »
Elle se reprit... confuse, fâchée contre elle-même, se reprochant la parole presque sacrilège qu'elle venait de prononcer...
Et, regardant le groupe des autres petits, qui, muets, les. yeux agrandis par l'étonnement, contemplaient cette effusion — elle les appela... Alors, telle une poule qui rassemble tous ses poussins, elle tint, comme à l'abri entre ses bras fermés, les quatre têtes enfantines.
Il y eut festin, cesoir-Ià,au manoir. Voulant fêter le retour de l'enfant, la pieuse Ariette y avait conviél'ABbé mitre de Grestain. Renaud de lu Roque, exprès venu en grande pompe pour apporter son action de grâces — puisque le Ciel avait visiblement envoyé sa bénédiction.
Au repas furent priés les voisins : Foulques, sa femme Hadvise, et aussi leur fille Génevé-.. A cette dernière, Ariette fit accueil empressé... Elle eut soin de placer à table, près de Willaume, la jeune fille rougissante.
Génevé ne serait pas femme si son instinct ne lui révélait quel tendre intérêt elle inspire à la comtesse, quel* espoir celle-ci a fondé sur la radieuse jeunesse de la gente damoiselle... Qui, Ariette souhaiterait que son fils épousât cette jolie fille, saîne y simple, bonne. Plusieurs fois déjà, elle s'en est ouverte à Willaume. Mais celui-ci* ombrageux à l'égard de tout ce qui serait atteinte à sa liberté d'action, réfractaire et rétif aux intrusions dans la conduite de sa vie, a
répondu : « Qui dit que ma destinée soit là? Moi, heureux par les femmes?... Nenni... Je ne ressemble pas aux autres hommes. »
Aujourd'hui, il se montre particulièrement fâché de cette petite stratégie féminine qui prétend l'enlacer. Son instinctif et farouche recul d'épiderme s'affirme plus que jamais...
Pendant le repas, il ne fit guère attention à sa voisine. Il fut distrait, préoccupé, demeurant, front obscur, yeux fixes, bouche close.
La pauvre Génevé, se levant de table, eut la poitrine oppressée, les yeux pleins de larmes... Elle se sentait humiliée, elle si précieuse... Pourquoi dédaignait-on ce discret amour, d'essence divine?...
Or, au cours d'une insomnie, Ariette pensait à son Fils!... Avec amour, avec effroi, elle le devina, parce qu'il était « elle »... En son maternel instinct, elle le vit, génie complexe et heurté, avare et généreux, bon et vindicatif, impulsif et rusé, libéral et despote; gardant son sang-froid sous les éclats d'une colère en apparence terrible; se possédant malgré les fougueuses racines d'une racé royale — qui palpitait en la chair de ce Fils du « Diable Robert », qu'elle aima...
Ce Renaud, que nous avons vu convive de Herluin ? était du reste commensal habituel, au Manoir. L'abbaye de Grestain tenait effectivement beaucoup au cœur du Comte et de la Comtesse. Ils fondèrent ce monastère et firent vœu d'être inhumés dans l'abside de l'église — le tout en reconnaissance de la guérison de Herluin.
Le seigneur de Conteville souffrait, en effet, d'une dartre lépreuse qui le défigurait; et les eaux du Carbec-Grestain furent un remède héroïque.
Renaud, astucieux, entreprenant, sans scrupule, racontait haut et souvent qu'à lui seul était due la révélation des propriétés quasi-miraculeuses des fontaines grestainoises. Il sut faire converger, sur lui, gratitude, remerciements, honneurs. C'est lui qu'on récompensa. Nommé prieur du nouveau couvent, le Révérondissime Père Dom Renaud fut, de plus, anobli : et, fièrement, il portait armoiries « de gueules fascé d'argent ».
Pourquoi Willaume lui manifestait-il certaine froideur?
D'abord, parce que, comme tout bon Normand, il n'aimait point l'officialité, parce qu'il détestait en particulier les phraseurs, les somptueux. Or, le moine personnifiait ces abbés de cour, hommes à l'aplomb parfait, à la bouche fleurie, liants, souriants, insinuants et subtils, causeurs sonores qui savent dissimuler la banalité de leurs sentiments sous la préciosité des manières, qui, perpétuellement en scène, grimés et truqués, connaissent et jouent tous rôles de la vie. Willaume, lui, au contraire, se montrait peu expansif/ réservé, fermé : il avait horreur native pour les palabres et mots inutiles : le fond de son caractère était, sinon la timidité, sinon la sauvagerie, au moins Tinsociabilité quelque peu fruste et rude. Le voyait- . on parfois aimable ?... Calcul, alors, volonté, contrainte. Le fils d'Ariette savait et pouvait se faire violence.
Rien donc de plus naturel que son antipathie pour le Révérendissime : mais, à cette aversion, il existait une
autre cause que voici r notre /«mire ftacavait le sens profond de la propriété et dte la justice : c'est pourquoi tous accapareurs on usurpateurs lui devenaient, d T instinct, odieux. Or, cette découverte médicale dont Renaud «'était attribué le mérite, Wïllauxne en connaissait personnellement l'auteur : un ermite bien modeste qui, détaché du monde, élut domicile à Carbec, à l'orifiee même des sources, au pied de certaine petite chapelle qui, de nos jours, existe encore.
L'histoire n'a pas conservé le nom de cet humble. {Test une loi, du reste : la mémoire des hommes garde peu le souvenir des premiers qui apportèrent a la Terre Je Verbe du Ciel, la Révélation. Ceux-là (tous ceux-là, presque) sombrent dans l'oubli. Un voile jaloux les dérobe et le Mystère aisément Tes reprend ; ne parlaient-ils point derrière « le Buisson ardent » qui brasille sous la nuée?...
Ils ne sont point destinés à nos annales, ne faisant guère partie de l'humanité — étant d'ailleurs. Et si, d'aventure, leur vie se trouve divulguée, elle Fest par les persécutions, la haine, le martyre... Prométhée représente un symbole.
L'inconnu vivait donc, végétait, en ce salubre et poétique paysage où subsistèrent avant lui saint Méen, saint Céran, et aussi les aïeux celtiques, parrains de ce nom « Carbec ».
Alentour, on le révérait, car il soignait et guérissait — ayant appris l'art des simples.
Willaume aimait à causer avec ce vieillard qui exerça sur lui influence particulière et dont fà maîtrise façonna quelque peu l'âme du futur Conquérant.
D T où venait ce mystérieux? Nuf ne le savait. H fut une de ces graines sporadiques, germes de FEspèce,
que disséminent Tes quatre vents de l'Esprit. Monades issues de l'Epphêta divin, facteurs, de rêve, potentiels cf énergie, flottent et voguant dans l'éther, ces germes volent sur nefs invisibles... puis, ressuscites ou non, ils sont repris* et déposés aillairrs, par les rythmes du Temps.
A profusion lancé par les diligentes mains du Semeur, ce blé mystique est perdu presque tout entier... Un seul ove, parfois, éclôt sur terrain fécond... IL peut s'appeler « Pierre TErmite »... Dans notre récit, il n'a pas même laissé un nom : il n'a laissé que son âme, l'azyme levain de son enthousiasme.
De celui-ci, on savait seulement qu'il 1 était « de religion » — l'état monastique représentant alors la forme et la marque de toute supériorité.
...Des « Roches-à-Gervaïs » jusqu'à Berville, une grève de galets s'étend que traverse la petite rivière « La YïTaine ». En ce temps-fà, cette grève joignait Berville au village de Saint-Ouen, aujourd'hui dispara soi» les attaques des mâles marées.
Tous deux s'y promenaient, un jx>ur, le jeune duc et le Cénobite.
— « ...Auld... » dit Willaume.
Auld (te Tieux), telle était Fappellation dont l'adolescent irrévérencieux se. servait vis-à-vis de son mysrtérîeux interlocuteur. Mais, par contre, il ne se fâchait point que le solitaire ejnptoyât, à son égard, le tutoiement — mdïce delà magistrature des âmes... Notre Bâtard, du reste, lui appliquait parfois le beau nom de « Père ».
« ...Auld, vites-vous Joliobona? »
Ee vieillard sourit.
m LES HOTES DE L'ESTUAIRE
— Que n'ai-je pas vu?... en ma prime vie de Juif- Errant?... Juliobona? oui... oui... reliqu.e d'une grande Chose, le Monde romain. L'as-tu étudiée, cette phase, cette page du Destin?
— Je n'ai rien étudié, répartit le jeune homme, avec une impétuosité qui dissimulait mal sa confusion ' T que voulez- vous?... mon précepteur, l'excellent Wuillaume de Poitou, m'excède. Je veux agir, et non apprendre, ni écrire, encore moins disserter. Qu'ai-je à faire du savoir, moi qui attends impatiemment le jour de me mesurer aux faits de la vie? Étant « d'avenir », les choses du passé m'intéressent peu. A quoi bon s'instruire de ce que firent les nations mortes ? Et d'ailleurs, sciences, lettres, philosophie, beaux-arts, toutes ces choses, dont s'enorgueillit l'antiquité, qu'ont-elles produit? Une civilisation de rhéteurs, de mimes, d'histrions, d'écrivains par apprentissage, de pâles esthètes, de penseurs pessimistes, de poètes sans enthousiasme, d'idéologues sans idées — la décadence!... Vous allez me croire sauvage? »
Le Vieux restait muet, semblant désapprobateur... Willaume, alors, continua, avec cette àpreté hautaine qu'il prenait invariablement, en face de tout blâme, de toute contradiction.
— « Barbare! oui, je le suis, comme ces Barbares qui triomphèrent de Rome. La « connaissance » mène à la contemplation : elle n'a rien à voir avec la force physique et morale : or, moi, c'est la force que je veux posséder : je ne prise que la vigueur, l'énergie sous toutes ses formes... oui, c'est cela, je ne recherche rien d'autre. Quant aux raffinements, joliesses, talents, culture d'esprit, je ne m'en préoccupe guère... Au plus disert des avocats, au plus délicat des critiques, au
plus érudit des encyclopédistes, je préfère un rustre épais, de solide musculature. Celui-ci, ne le trouvez-vous point plus vivant que ceux-là, de création plus intense. Lui, incarne le tronc de l'arbre généalogique, tandis que les autres représentent les feuilles mortes... Vous, un savant, un lettré, vous allez rire de moi, Auld?
— Dieu m'en garde ! Tu t'affirmes de sens drqit, aujourd'hui comme toujours. Ton instinct féclaire juste - r qui s'étonnera|t de ne pas le voir imitateur, adaptateur du génie des autres? Tu es « prince », princeps. Tues « lé Bâtard », l'être de nature qui procède surtout de lui-même. Tu me représentes le sauvageon — ou plutôt un bourgeon de cette greffe norvégienne qu'inséra, aux ramures de France, Roll ton ancêtre... Cela suffit... Le cépage romain affaiblirait ton sang, diluerait ta sève. Au fait, tout ce qui n'aboutit pas au grandissement de la personne, n'est point éducation de roi : Veux-tu dire cela?... Je le dis comme toi.
— Je ne suis pas obtus, cependant... ne le croyez: pas, Auld! J'aime certaines poésies, à condition qu'elles se montrent originales, originelles. Ainsi, le ménestrel Taillefer m'émeut et m'amuse. Celui-là ne copie point l'esprit ancien : son imagination est « de chez nous » ; il s'inspire de la race que nous sommes : cela me va... Alors... la peste soit des savants et commentateurs qui récitent des mots, remuent des parchemins, accumulent des gloses. Écrire, c'est l'art des clercs, lévites et tonsurés. Quant à moi... tenez... même mon nom, j'en ignore les lettres : quand je veux attester ma volonté par un « signe », par un « seing », j'appose une croix.
— Une croix!... la plus belle des signatures, étant figure consacrée.
— Alors, croirai-je, Àuld, que vous m'approuvez?
— D^être ignorant de Rome, oui !... D'être ignare de tout, ncra ! Étudie ceux de ta lignée; fais-toi raconter les hante faits des tiens : tu auras assez connu, si tu connais cela : nulle histoire n'est plus grande que ceFïe des Normande. Appris-tu les aventures d*Énc-le^Rooge, 4e Leïf, de Freydisa, de Thorsten? Saîs-tu ce qu'accomplirent en- Sicfle les Tancrètfe : Guiscard — Fïerà-ftras — Drogon — Onfroy.
-r Auraf-je leur gloire? Je ne safe : mais j'affirme qro j^auraf leur valeur.
— T"enseigna-t-on que les pirates de Honneffeu, Harfletr, Dieppe (les Sagas, nos bibles, l'affirment) ont suivi jusqu'à d'autres terres, le soleil dans sa course?
— L'Occident!... murmura Willanme... l'Occident... if me semble qu'il m'appelTe... Suis-je illusionné?
— Non... tu es intuitif... tuas gardé l'âme qu'eurent les migrateurs, aux époques de « printemps sacré ». En toi vibrent tes mouvements généraux de la Planète. Permets qu'ici je te révèle une îoi ésotérique... Écoute ! En rastralité actuelle du Globe, le sens des Fluides est établi en longitude, selon la révolution solaire. C'est pourquoi la fusion des peuples, leur marche et leur survivance s'exercent annulairemenf, par rapport à la S pli ère. Les envahisseurs Tîmour, Attila, Gengis, Karol, sont des exemples... Toi aussi, peut-être... le seras... qui sait? Or, un jour viendra où les rythmes se renverseront... l'orientation de la vie redeviendra polaire, polarisée... »
Il s'arrêta... comme s'il scrutait... et voyait; puis, •continua :
— « Mais, quittons pareilles spéculations pour les-
quelles la fl'es p oint fait. Revenons, s'il te plaît, aux contingences sur quoi tu as action... Donc, une marée de forces humaines te porte au sommet de ta race. Regarde, de toutes parts, les origines de cette marée, pour connaître sa puissance, qui est .tienne, qui <est toi-même. Il te faut mesurer l'étendue de la vague dont tu représentes la crête... Eh bien! n 'as-tu pas appris l'histoire que voici : il y a plus de cent ans, les princes slaves, désespérant de pouvoir se gouverner, sagement, .eux-mêmes, malgré l'opulence de leur civilisation (à «cause de cela, peut-être), firent appel à tes compatriotes, aux Varègues. Ils supplièrent ces Northmans de se mettre à leur tête, pour les régir, leur donner la justice, leur imposer Tordre. Et les Varègues vinrent, apportant, comme toujours, leur raison, leurs lois, ee sens de la mesure et de l'organisation qui les caractérise. Là, en effet, réside le propre de votre génie, à vous autres : vous excellez à formuler des lois; vous êtes lesLycurgues et les Solons de l'humanité ; vous êtes les «pasteurs ». Les Varègues sont donc allés en Baltique... de là, (car, sans cesse envahissante, la Normandie marche, s'étend, cherchant la mer, l'eau.-), ils sont apparus sur le Pont-Euxin, aux bords du Palus-Maiotide. Et, partout, ils s'assimilent les peuples en les dominant : ils infusent leur sang, par évidente supériorité de croisement... Bâtisseurs aussi et artistes, on les suit dans le monde à la trace des édifices guerriers, civils et religieux. Rurik fut Normand pur : ah! mon enflant, tu serais fier si, comme moi, tu avais vu Novogorodet Ladoga, ses deux capitales : villes superbes! Or, les fils de Rurik, tes cousins, gouvernent toujours le peuple énorme des Slaves. Tsars! ils sont Césars!...
32s LES HOTES DE L'ESTUAIRE
Et c'est pourquoi, si tu deviens chef des Normands, tu gouverneras la première race du monde. » »
Ces paroles exaltaient Willaume : pareil enseignement lui mettait au«cœur un indomptable orgueil, un désir irrépressible de domination. Sous la maîtrise de cet étrange professeur (dont les paroles avaient tant d'ampleur, avec je ne sais quoi de prophétique), il voyait la Normandie triompher sur d'autres continents transocéaniques... Puis, revenant plus près du rivage, comme à portée de sa main, il apercevait quelle sujétion prédestinée faisait l'Angleterre vassale de la Normandie...
— « ...Et (continuait Auld, paraissant inspiré) Je vois que l'Ile des Angles sera par toi unie à la presqu'île maternelle... Je vois encore qu'à travers les siècles elle s'en séparera... Mais alors, livrée à elle-même, l'Ile ne produira plus que cupidité sans courage, ambition sans génie, force sans droit... Sous peine de mort, elle devra donc revenir aux sources genuines de la race, au « Sang », à l'Esprit, au Giron, à la Générosité (dans la mystique étymologie du mot). »
Longtemps encore ils devisèrent. La vesprée tomba : les chapelles du Moûtier s'illuminèrent pour la prière du soir.
On entendit un psaume, des paroles pieuses que récitait le chœur monacal, et dont l'écho se répandit à .travers la campagne, sur les llols...
« Quxtodi nos dormientes, — et vigilemus cum Christo... j>
...Imploration contre les terreurs et embûches de la nuit...
Auld ne rentrait pas à l'Abbaye, se retirant au petit ^ermitage de Carbec.
— « Seul, là-bas, interrogea Willaume, vous ne craignez rien, ni des hommes, ni des bêtes?
— Quand on a vu ce que j'ai vu ; quand on assista, conscient, à la Terreur de Tan 1000 ; quand, certain soir, on crut entrer dans la « grande Nuit de la Planète » ; quand on sentit pareil ébranlement des âmes, plus rien n'étonne. Inconnue, désormais, la peur! L'esprit est sidéré. Les faibles moururent, en une telle tourmente; d'autres y laissèrent leur raison : quelques-uns portent au visage les traces de cette révolution du sang. — De ce nombre fut Herluin, ton beaupère. Sa maladie n'eut pas d'autre cause.
— Cette lèpre dont vous l'avez guéri? >
— Oui... guérison qui vaut à Grestain tant de seigneurs abbés et de prieurs claustraux. »
Auld ajoute (un pli dédaigneux à la commissure des lèvres) :
« ...Guérison miraculeuse, à ce qu'il paraît!
— Vous n'ajoutez pas foi aux miracles?
— Chrétien, je dois croire qu'il existe certains points prédestinés où la Force divine vient prendre contact avec la Terre... que cette Force laisse, dans l'esprit des humains comme sur glaises du limon, une empreinte, la frappe des Sceaux du Destin... Mais... à Grestain, il y a eu aulre chose... il y a eu <c quelqu'un que je sais... »
— Vous? interrompit l'adolescent.
— ...Qui, jadis, en Palestine, vit et apprit comment les eaux de la Mer Morte guérissent lèpres, dartres, ulcères de la peau. Ce quelqu'un isola les principes actifs, bitume et autres, lesquels, dissous à nouveau dans la fontaine de Carbec, produisirent effet déclaré magique. 11 me plut de soulager l'époux de ta mère,
parce qu'il est bon pour toi et qu'il t'aime... » Auld hésita.*, et poursuivit :
— ...Tu éprouveras encore les effets de cette bonté.
— Quand? »
L'ermite se tut^ comme s'il en avait trop dit, devinant, voyant apparaître, à ses yeux de double vue, quelque chose dont il ne fallait point parler (1).
« ...11 me plut encore de laisser à cette cure médicale l'apparence d'intervention céleste: le Christianisme devait «a bénéficier. Notre Religion, je la crois utile : elle représente la forme actuelle de la supériorité. Pour l'Espèce, elle réalise l'union, Vwdre, la Règle... ce sont, du reste, ces mets-là même que, liturgiquemeut, elle emploie.
— L'ordination... d'après vous... constituerait donc le signe suprême. — Le vètre? je suppose— vous le possédez? questionna Willaume.
— Tout juste assez pour m'affîtier aux Confréries hautes qui mènent, en secret, l'Univers, pour en obtenir l'accès et recevoir leur aide. Hais, loin de moi l'idée de me confiner au cloître! Je tiens trop à demeurer élément actif. « L'oint du Seigneur » a-t-il besoin des t huiles »? Les essences, baumes et dictâmes de la création suffisent vraiment. Le « Chrême », noire nature terrestre partout le dispense. Ce n'est pas l'encens qu'il faut, à l'Initié, mais bien le parfum des fleurs vivantes. La * communion » reste symbole » vide, virtualité morte si elle ne devient consubstantiation aux sources de Vie universelle... »
(1) Les funérailles de Willaume, — scène étrange où l'on vit le corps du Conquérant, abandonné de tous, recueilli, transporté à travers le duché et pientement mis en terre par le vénérable Herluin.
Willaume, esprit positif, d'horizon borné, aimant le tangible, ne recherchant rie» d'autre, n'insista point, revenu de suite aux choses réelles, il se contentait, délibérément, à ee «pi est clair et préeis... Incisif, il prononça :
— c Alors, vous n'êtes pas chrétien ! on se met* h<*rs l'Église » çuawd on pense ee que vous dites là et surtout qua,nd on l'exprime. La grandeur de ee culte, son action sur les hommes, tout cela est indéniable, je Fai affirmé récemment à Frère Anselme; et c'était sincère : je suis, je demeure chrétien.
— To Tas cru, ta le crois... rien de moins sûr, pourtant. Je te devine impatient de toute entrave: or, il existe dans le clergé une volonté dominatrice.. . un désir de jugalatio*» : quand tu te heurteras à lui, un de vous deux sera brisé, ou devra courber le fr<wit, — tendant son col au carcan...
— Ce ne sera pas moi, dit violemment le jeune homme.
- — Là ? là t.. ton sang parle: toute ta race jaillit ences mots de révolte et d'impérialité. Va, va, man fils, tu feras ainsi que ton ancêtre Roll, lequel en prit fort à son aise avec Odin, Freïa... Il renia les dieux du Graal et de Montsalvat. — Vienne la tentation : tu l'imiteras, n'étant pas moins que lui souple d'esprit et de conscience. — Tu renieras «celui de Nazareth»... Le Normand ne demeure esclave de personne, de rien, pas même de ses promesses. »
Très vrai : précoce stratège de la vie, Willaume ne voyait dans la religion que cette force : la foi — moyen d'emprise sur les âmes. Quant à lui, cet homme « délié » ne s'enchaîna jamais d'un nœud gordien. Ce qui dominait en lui, ce n'était point le scru-
pu le, c'était le désir de réussite, la faculté ascensionnelle; c'était la volonté — ce « Will * qui resta dans l'idiome anglais comme vocable, en souvenir peut-être du nom célèbre « Willaume » dont il fut racine.
Confus d'être ainsi deviné, le Duc voulut s'évader vers d'autres sujets, éluder l'embarras que lui causait l'aiguë vision de son interlocuteur.
— « Vous fûtes en Terre-Sainte, alors ? •
— Où n'ai-je pas été ? quels sentiers ne foulèrent pas mes sandales? Je suis fakir ou Juif-Errant : je suis la méditation ou la marche... Et j'ai vu là-bas des choses... Quelqu'un (1) viendra pour réussir ce que j'ai vainement essayé. Le monde, je l'annonce, recevraavant peu un choc par quoi tous peuples seront ébranlés. De gros événements se préparent qui changeront l'axe du monde... Mais, de ce côté, tu n'as rien à faire, enfant.
— N'en causons point, alors, interrompit le jeune Normand, froissé, dans son naïf orgueil, en son envahissante personnalité...
...« Et ajouta-t-il, railleur, alors... vous prétendez deviner l'avenir?
— L'avenir? Mais ne sais-tu pas qu'il existe, comme sur nos pommiers d'hiver existent les bourgeons de l'an prochain.' Connaître certains rythmes, pénétrer la loi des périodicités, tout est là.
— Donc, c'est dit, observa Willaume, sardonique, je vous consulterai si je veux m'entendre faire quelque prédiction... »
Et, alors, non sans insolence, il fit dévier la con-
(1) Pierre l'Ermite allait naître.
conversation, la frivolisant, comme en un but de persiflage...
— ... Un conseil, avant de nous quitter.. .LaFemme?»
Auld sourit, savoura cette juvénile agressivité... et prononça :
— « ...Elle n'est, sur les Supérieurs, que perturbation. L'homme, en son essence, tout rejet accompli de la matière, peut se perpétuer seul. Le cénobite forme un monde, cénacle, circonférence et rayon. Il revit, comme la symbolique Psyché, par « conceptionimmaculée ». Il ensemence les cerveaux, champ très pur, plus précieux et mieux fécond que « les entrailles bénies»... Mais j'ai tort... ce haut et dédaigneux enseignement n'est point fait pour toi... »
Effectivement, le Bâtard s'irrite contre cet étrangevieillard qui déconcerte sa fougue, qui échappe au suzerain, prétendant, on dirait presque, dominer le Duc de^ Normandie!
Pourquoi ce moine douteux garde-t-il d'ailiers sous-entendus? Le Prince sent sourdre et gronder en lui Tindomptable volonté devant laquelle tout plie r tous se taisent.
Les deux hommes se séparèrent...
La nuit... Closes, hermétiques, les maisons avaient fermé leurs volets. Partout, l'homme se rétractait en son logis, éteignait sa conscience, ne voulant plus connaître l'univers visible. Les vivants se tenaient enhibernation, gisaient, léthargiques, enfermés dans Le* sommeil, naufragés dans l'oubli.
La Lune parut, monta, en forme singulière... ce fut le curieux phénomène de «c lumière cendrée »^ La partie supérieure du disque, à demi-voilée, était le simulacre de quelque mongolfière transparente où
brûlerait une bimière-Le segment inférieur seul étin- «elait, évoquant cette image : nacelle de feu.
...Puis, très étrangère»»!, certain signa se posa sur l'Abbaye. La façade âeurit r parce qu'une branche de feuillage, en effigie frappée, se dessinait en travers des contrevenu. Et ce reflet mouvant frémit, sembla flatter, de caresses, le Meunier.
La lumière astrale filtrait parmi les frondaisons, imprimant ici, smr les nîuraiUesypar imag» négative,, on ne sait quel arbre irréel, imaginaire, eacru 1res pâle sur l'ombre...
Superstitieux, le fils de Norvège demeurât immobile devant cette apparition du Mystère, centempla, en le magnifiant, ce gabarit des formes où se moule la sève,, force plastique de ^univers..
Il y vit comme l'altmichenlent d'une miraculeuse main, sorte de « Hané, Thésel, Phares » — fatidique empreinte, trace fugitive et précise, révélant quelque Présence redoutable.
L'enfant Scandinave qu'avaient élevé les prêtres neustriiens (ces demi-druides aux âmes visionnaires et crédules), songea vaguement, sans trop comprendre, au Rameau mystique.... à la « Branche d'odèvier » de la Bible...
Troublé, en dépit de lui-même, il s'éloigna, regagnant te logis d'Herium, traversant k campagne crépusculaire où se mouvaient des ombres d'animaux, telles des larves. Certains bruits, qmi, en plein jour, ne sont pas entendus, prenaient une importante, on ne saiÉ qmoi de fantastique- L'inquiétude planait. Alentour, vague épouvante — Et, malgré lui, sous les ténèbres, le Petit Bâtard hâtait le pas.
...« Est-ce que j'aurais eu peur? munnuraht-iL en
LE PETIT BÀTARI* 235
riant, quand il heurtai an pont-levis... Décidément, ces nreines. . . dangereuse compagnie pour moi. . » Mauvaises, ces idées vers le sarnatureè ! Dévotion et terreur, c'est ton! un!... Et c'est contagieux. Auld a raison : je ne fus pas créé peur certaines choses, pour la prière par exemple, les « élévations » y comme ils disent. Je n'ai cure du rêve, de la divination, de la philosophie : 1'aetion me suffît, simplement. Yivre!... la meilleure des piétés, au fond?... Méditer n'est nullement mon fait, parce que je ne suis point de « l'au-delà » : je suis « d'ici »... Allons dormir, peur être fort. »
« Être fort », l'heure n'en était pas venue encore pour Willauine. Le prince ne touchait point à la phase des résolutions décisives : en son âme, des courants contradictoires s'établissaient par quoi se neutralisaient aussitôt qu'établies toutes velléités d'action. C'est ainsi que, dans l'estuaire, l'eau commence à palpiter et tournoyer, sous forme de remous profonds, au moment où va se faire sentir le ftot de syzygi*.
— « Je suis cela même », murmura le jeune homme, qui précisément longeait le rivage quelques minutes avant le « Flux ».
Il possédait déjà ce sens de l'assimilation de l'âme individuelle aux phénomènes généraux de la Planète, — instinct qui fut toujours caractéristique du Scandinave.
D* reste,, la Nature au sein de laquelle il grandissait se montra bien faite pour l'inspirer, en» le pénétrant : elle fut semblable à lui, maternelle.
Willaume s'affirmait fils de notre Région blonde et tragique, riante et facilement assombrie, de notre Seine glauque et troublée. En cet endroit du Globe, palpite le « plus beau royaume sous le ciel », un royaume vivant, plein de rayons et d'ombres, éclatant bien que très peu pénétrable. Plaisante d'aspect, d'essence robuste, Isis est, en ces lieux, séductrice — une séductrice qui paraît s'offrir et dont pourtant l'intimité se dérobe, sous la verdure et les sentiers touffus.
Voyez ces discrètes luxuriances que traversent les météores, ces clairs-ob$curs, ces raz-de-marée qui coïncident avec les sourires du ciel sur les flots : expérimentez ces coups de lumière subite, cette chaleur intense et contenue des vases sous la nuée...
Oui, à tout cela notre Bâtard était harmonique. Avec ses yeux pers, gris, couverts, il personnifiait ce pays' profond et voilé : ses cheveux roux s'adaptaient à l'ocre des falaises, à. l'argile des chemins creux : sa figure osseuse, sculptée en méplats puissants, s'encadrait bien aux grands caps flagellés faite pour recevoir les tourmentes, les tourments du Destin.
Et ainsi, de longs jours, il se complut aux bords du golfe prédestiné, y recevant les impulsions de la vie incréée, essayant aux rythmes du globe ses jeunes muscles, sa forcenati ve sans cesse grandissante, recevant le souffle planétaire... Et, insensiblement, son énergie s'orientait d'après je ne sais quelle Rose des vents.
Or, pour lui, les choses eurent vraiment des voix. L'Estuaire s'ouvrait, poudroyant de lumière, appelant (ne l'eût-on pas dit?) le Héros. Dans leurs lignes, les montagnes esquissaient des gestes indicateurs, comme si leurs crêtes, toutes semblablement penchées et tendues, désignaient quelque chose, là-bas,
un même but. Personnages dont la stature prenait un sens. Et les prunelles ardentes du Bâtard, ces prunelles semblables à la Manche, devinrent fixes vers l'ouest, vers l'avenir — où, très claire maintenant, dégagée du doute, émergeant des nuées, une Possibilité se dressait...
Et alors, l'enfant se livrait à son plaisir favori : édifier des projets, élaborer des plans, pronostiquer : il exerçait, de la sorte, ce sens de la prévision inné chez tout Normand.
...Assis sur le « Rocher-Godin », jambes ballantes, il eut joie à sentir que l'Atlantique mouillait sespieds... et des souvenirs d'enfance pieuse vaguement l'inclinaient à assimiler cette réalité aux symboles évangéliques. L'Océan, Prince de la Terre, ne venait-il pas, « en vérité », accomplir vis-à-vis de l'infime humain le mystique « Lavement des pieds »?
Obéissant à une incoercible dévotion, le jeune hommese baissa... et, prenant l'eau dans le creux de sa maip r comme s'il l'eût recueillie dans les Fonts Baptismaux, ou à même Tonde du Jourdain, il s'en baigna le front, ainsi que d'une Eau Lustrale.
Elle montait vers lui, la Mer... puis, au reflux, semblait l'aspirer, le tirer au dehors... remontait encore, voulant peut-être signifier : «Je m'enfle, voistu, pour te faire marchepied. Je me hausse jusqu'à ton cœur... je viens te chercher, te parler de vie universelle. Je t'apporte les inviles des rivages que j'ai baignés et baisés. Ces senteurs de mes vagues, elles sont de là-bas, de là-bas où j'ai passé... Ne te remporteraije jamais? Je suis ta servante : « Ecce anciila domini ». Entends-tu celte rumeur, ceverbe qui ne change jamais?' Fils des Vikings, as-tu désappris la voix de mes flots ? »
2â& LES HOTES DE L'ESTUAIRE
Engoulevents, pluviers* passereaux, tous les oiseaux migrateurs clamaient: « Nous aceanapagnioas les Norvégiens, tes aïe*x : dis que tu n'as pa& oublié leur beau métier, te métier de la mer. Aîiens ! nous te me-ntierous le chemin, le sentier, le sillage de leurs- barqnes.* . Sur la Seine limoneuse et trouble se mouvaient des banderolles d'eau bleue — suçoirs céruléens, écbary es de la mer, enveloppantes et tentatrices*
A la surface du golfe passaient ombrçs. et nuages* formes mouvantes — escadres qui cinglaient au large: — îles flottantes parties en dérive — processions qu'il fallait suivre...
Des souffles montèrent de l'Occident, qui semblaient des haleines, la caresse de contrées amies et appelantes.
Certain soir, quand le soleil déclina vers l'horizon, il y eut sur les ilôts une traînée, chemin de gloire vers l'ouest — l'ouest, Pôle pour ceux qui ont le sens magnétique de l'Avenir.
Et aussi, venus de la campagne, d'autres effluves assiégeaient la pensée du Bâtard. Les choses prirent pour son oreille un langage. Sillons, fleurs, arbres, cristes~marines, insectes et oiseaux, agrestes créatures, ruisselets, montagnes, disaient : « Va, notre petit l Mous avons conçu ton âme, affiné et consolidé ton esprit, durci ta chair, charmé tes yeux, parfumé ta vie, trempé ton énergie ; par nous tu es solide ! Va, notre nourrisson... et reviens victorieux... »
Et l'adolescent murmura :
— « Je ferai mieux ! Je vo»s emporterai tous, avec moi € tant qu'il sera de mon pouvoir ». — Germes, entes, floraisons, vous serez du voyage : élevés ensemble, nous ne nous quitterons point : par moi, il y aura,
LE PETIT BATAKO 239
mêlée de races et d'essences. Répandant par l'univers l'essaim normaad, je diffuserai, et sèmerai, le pollen des fleurs,.. »
Une petite graine à piquants s'accrochait à lut
— « Ha ! dit-il, voyez l'intrigante qui prend déjà 'passage. »
Sautant de la gaîté au mysticisme, il considéra longtemps un pommier... et pensa :
— c Toi aussi, arbre légendaire que ma race adopta... tu conquerras,.. »
Quel flot d'attendrissement subit inonda son cœur?... Par geste d'impulsif, il embrassa l'écorce rugueuse. Le végétal et l'humain, tous deux trapus et tassés, semblèrent unis, mariés — tragique nuptialité. Et, sous ce baiser, le pommier fut triomphal, frémit en un consentement joyeux, par geste éperdu de ses branches.
Hypnose d'idée fixe... L'enfant crut que cet Arbre le regardait, de tous ses bourgeons — paupières micloses.
Les temps révolus, l'œuvre s'est accomplie. Et, en cette année 1080, le Conquérant revient à Juliobona.
Il y a treize ans déjà que, fidèle à sa promesse, le Bâtard réédifia le donjon de César ; c'est même là qu'il fit décréter l'expédition par les Hauts Barons. Et c'est là qu'il revient, pour le triomphe.
2i0 LES HOTES DE L'ESTUAIttE
En l'ancestral Fjord de la Seine, quel retour !
La flotte royale marche sous le commandement suprême de Guillaume qui s'est souvenu que les Princes normands furent avant tout « Ducs des Pirates (1) », par droit héréditaire.
Le Duc-Roi se tient debout sur la dunette de son navire « LaMorâÇi) » : il porte tunique blanche avec appliques d'argent, jupe de mailles, manteau brodé d'or, casque surmonté de la couronne : son cou de taureau est ombragé par le couvre-nuque aux résilles d'argent. Et, sur son torse, s'éploie un écu brodé : « Les lions de Normandie », les lions rouges.
Les navires ont leurs mâtures dorées, leurs voiles faites d'étoffes précieuses : le soleil frappe les boucliers polis des soldats, la dorure des bordages, le cuivre des proues. Galères, barges et nefs reluisent comme gros scarabées d'or.
Le navire amiral se présente avec une très haute poupe (brant), portant sagittaire en métal.
L'escadre glisse vers l'amont, enlevée par la plaine liquide. — parvis d'un temple en marche. Avec ses côtes, l'Embouchure représente je ne sais quelle vivante Cathédrale qui rapporte et reçoit son dieu...
Baignant dans une féerie de lumière, les Terrasses ripuaires sont garnies de spectaleurs, couvertes d'yeux. Par-dessus, quelques aiguës silhouettes... clojhersqui pointent leurs flèches, paraissant se hausser — on le dirait — pour mieux voir.
Les peupliers se tiennent droits vrais, soldats à la
(1) Les chefs de marine militaire étaient appelés « pirates ».
(2) Il voulut que ce navire triomphal portât lu nicme nom q ic la nef où il avait pris passage pour attaquer.
LE PETIT BATARD Ui
parade. De leurs têtes chevelues, les saules font le simulacre de saluer... Et, pareillement, s'inclinent en révérence grappes de mûres, guidons trilobés des lierres, pampres des vignes, Ihyrses des lilas, trèfles avec leurs rosaceset fleurons, sapins mobiles ainsi que des bannières, lourde draperie des sureaux que parsème une fleur blanche, l'ombelle ronde et plate comme sequin d'argent. Dans les fossés, une agitation se propage par quoi frémissent vertes oriflammes de la laîche, brunes ai-' grettes du jonc, cierges noirs du roseau... Tandis que, par les tranchées du marais, nos glaïeuls alignent leurs lances raidies, semblables à des lattes, faux, hallebardes ou piques que tiendraient d'invisibles cavaliers en armes. Balançant leurs cimes su la manière de palmes, les ormes remplissent • le rôle pascal, l'annonciatrice fonction qu'eurent les rameaux d'olivier lors de la venue de « Celui qui arrivait de Nazareth» — de cet autre et plus grand Conquérant à qui firent cortège toutes les âmes de Galilée.
La Baie, en fête, sourit au Fils retrouvé. Elle tend ses berceaux, ses vallées, ses mamelons — mamelles de l'Isis nourricière. Pour recevoir l'enfant issu de ses entrailles, elle déploie la magie de ses formes et de ses couleurs. Elle hisse le grand pavois — le pavois que font ses feuillages et ses nuées, sesbanderolles de fils de la Vierge, les ailes de ses larges papillons, la frondaison mouvante des oseraies, les lignes flottantes et triangulaires qu'au ciel dessinent mille oiseaux aquatiques, ses brumes pareilles à des enseignes dénouées, la fumerolle des bûchers qui sur les côtes signalent aux terriens l'heureuse venue.
En frisselis toutes, les vaguelellcs ne sont-elles
point des guirlandes glauques qu'agiteraient mollement telles Néréides du fleuve?
Mouettes et goélands accompagnent notre Héros, paraissent bien de sa suite, étalant, élargissant sur sa tète leurs ailes, à la façon de dais noirs et blancs. Par troupes nombreuses, le gibier d'eau crie comme s'il se fût enivré de joie, semble une tourbe triomphale, je ne sais quelle victorieuse armée, délirante, ruée vers quelque but d'apothéose.
Les criques ont, h l'adresse du Viking revenu, des sourires, des invites au repos. Willaume les reconnaît, appelant par son nom chacune d'elles... Certains promontoires familiers s'avancent vers lui, ainsi que bras tendus. Et l'âme émue du Conquérant s'amollit, découvrant on ne sait quelle tendresse, en ces rigides gestes*
D'un coup d'œil, il embrassa cette conque, ces « retraits > le « planitreduRouipoisiet la somptueuse esplanade du pays calète... lignes qui s'enclosaient, s'incurvaient, se nouaient, formaient un tout : c'était là sa maison, l'endroit où naquit son Ame. En ees vallons, par ces montagnes, au sein de cette lacustre nature, il cojiquit l'idéal, le sens du précis, la hardiesse et la prudence. Les caractéristiques de ce paysage ont formé son caractère.
Aux églises, des cloches carillonnaient, lançaient joyeuses « anhelées » : et aussi bruyères, liserons, digitales, raiponces mirent en branle leurs clochettes, faisant 41'envi gestes indigents de petits sonneurs^ les grelots rouges du merisier parurent s'agiter ; ailleurs, commencèrent à bruire les tintenelles de l'avoine; orges, avrillets, balancèrent leurs barbes et chevelures, véritables comètes. 11 y eut agitation contagieuse parmi
v LE PETIT BATARD m
cymbales de la menthe, corymbes de la marelle,, ctnes de l'agrostide.
Certains villages criaient : « Noël... Diex aïe ». Également courait sur les monts la clameur c Ha! Rouf * réputée en ce temps-là comme suprême appel de frénésie ou de détresse... Il y eut des échos de buccins et d'oliphants. Les grottes chantèrent, orgues frappées par la soufflerie du vent d'ouest. Et pareillement, se mirent à psalmodier quantité d'arbres an tronc creux...
Tous les éléments se montraient propices à la flotte qui s'avançait, vent en poupe et marée favorable.
L'Océan gonflait ses vagues, soulevait son dos, se haussait, tout de même que si, d'après l'usage antique, il élevait un Chef sur le Bouclier.
La Baie devint somptueuse sous la lumière, s'empourpra comme si une joie la pénétrait.
Lyrique, cette montée d'escadre t Toutes les voiles étaient blanches « à la manière des anciens », raconte Guillaume de Jumièges. Les proues demeuraient tournées vers la Roque que l'on voyait, au fond du golfe dressée, telle une sêdia rutilante. Et ainsi, l'Estuaire simula quelque salle du Trône où les hauteurs chenues de Saint-Pierre, Poulbec, Tanearville, Oudalle, Sandou ville, Orçher, la Gerlangue, Àbbetot figuraient rideaux et rangées de sièges géants. Cependant que de chaque côté de l'Estuaire, nos caps symétriques, Hode, Berville, l'un à l'autre affrontés, représentaient, en cette royale scène, lés héraldiques Léopards d'Angleterre, les Lions de Normandie...
Par delà Sain t-Samson, mille cimes affleuraient l'horiaon : c'était Brothonne, la Forêt mérovingienne, qui parut avoir envoyé, détaché, une fraction d'elle-même
jusqu'à Bouquelon et Bois-Armel — tant elle avait hâte (on l'eût presque dit) d'interroger, de savoir les nouvelles. L'imaginatif aurait pu lui prêter un langage : c Est-ce qu'ils t'ont bien porté, les navires que mes bûcherons entaillèrent, pour toi, dans ma substance? A-t-il été fidèle serviteur, ce bois qui fut ma chair? Ils sont à toi, mes arbres, tous mes arbres... « ecce lignum »...
Devenue étale, à cette heure, la Mer plane, s'immobilise, en une sorte de contemplation. Elle se fait miroir : en plie se reflètent le héros retrouvé et le ciel souverain.
Instant suprême. Willaume jouit de cette féerie qu'à son intention le Giron déploie. Et il ressent davantage l'extase, lorsque, monté à la Pointe de la Roque, il peut contempler l'entière région à ses pieds étendue, en geste d'oblation.
— « Monseigneur le Roi... » dit une voix.
C'était celle de Thursten,ému, lui aussi, de revoir le pays.
— « Ici, je ne suis que Duc, répartit le Conquérant. Et ici, tu n'es plus mon sujet, mais bien un camarade d'enfance. Te souvient-il de certaine excursion téméraire où nous pensâmes périr? Nous irons encore à Juliobona, veux-tu? non plus mystérieusement, cette fois, mais au grand jour, en pompe! La noblesse du <c plus beau Duché sur la Terre » nous y attendra, dans la salle capitulaire dont j'ornai le caslellum du Proconsul romain. Et, quand les prêtres auront chanté les c heumnes », mes fidèles compagnons boiront, avec moi, dans des cornes de buffle ornées d'argent, l'hydromel, la cervoise et le cidre fumant. Le Pape, qui est mon ami (si j'en crois ce que disent
ses légats) (1), a levé en mon honneur tous jeûnes et abstinences. Nous chanterons donc les combats d'hier, préparant les victoires de demain... Mais aujourd'hui je ne veu* être qu'un enfant de retour au logis.
« Voici Conteville.. . je n'irai pas plus loin, avant d'avoir rendu hommage au vieillard qui prit soin de ma jeunesse, au Comte Herluin. Ma mère Ariette est morte dans ses bras : par lui, je le sais, elle fut heureuse et honorée. Le Bâtard ne connaît pas l'ingratitude. »
Et le guerrier fameux, l'homme dont le nom redouté remplissait l'Europe, se sentit redevenu le petit paysan d'autrefois. Mais, auparavant que de se livrer aux joies des plaisirs rustiques, aux émotions du souvenir, il n'omit point ses desseins vastes, ni les faits politiques pour l'accomplissement desquels il allait débarquer.
Sur ordre transmis aux pilotes, l'escadre qui, d'abord, avait mouillé en rade, appareilla de nouveau et fit voile vers l'amont, avec mission de porter à Juliobona et à Roen le butin... (bijoux; vases sacrés, pour les églises; lingots d'or et d'argent; pièces d'orfèvrerie; prisonniers de guerre ; princes saxons (2) à la longue chevelure; jolies captives — assouvissement des pas* sions). Willaurae transmit des instructions pour l'or-
(1) A l'endroit du clergé Willaume professait à la fois le scepticisme et la défiance. À ce concile de Lillobonne, en promulguant la juridiction épiscopale, il la soumit au pouvoir civil. Ce lut 'in « concordat ». De plus, à cette assemblée, notre Duc Plébé<u voulut faire figurer à titre politique, en face des barons et des évoques, la bourgeoisie, le tiers-état, lejpeuple.
(2) Politique soupçonneux, il les amenait avec lui, soi-disant poulies honorer ; au vrai, il tenait à ne pas laisser en son absence le pays saxon seul avec les anciens chefs. Gest ainsi qu'à un précédent voyage (1067) il en avait usé avec Stigand et Frithrik.
ganisatîon de fêtes, réjouissances, liesses de la chère et de la chair.
Après quoi, notre Prince descendit. Traversant la Risle en canot, il aborda bientôt sur la grève de Conter ville, avec les hommes d'armes qui raccompagnaient. 'Marchant alors sur les digues, le long des fossés et perrés, à travers les cbanquereaux y> de notre sol alluvionnaire, il reconnut toutes les plantes' et fleurs sauvages, ses amies d'enfance : et son ftme reprit avec elles les vieux entretiens mystiques.
Les mauves le regardaient, de leurs yeux roses, à demi cachés sous des capuchons et bonnets de peluche verte.
Les morelles n 'eurent-elles point un langage qui signifiait : « Tu ne nous as pas oubliées : merci... n'est-ce pas que toujours nous sommes charmantes? >
Les menthes disaient: c Tu nous as quittées pour les splendeurs d'une cojjr royale. Eh bien! tes salles du Trône ont-elles des crépines plus riches que nos corolles? Les damoiselles possèdent-elles de plus beaux atours que nos robes ? Leur chair est-elle plus douée que la pulpe de nos fleurs? Regarde nos corselets; dis à tes couturiers de les imiter, s'ils peuvent ? »
Et nos bardanes : <r Connais-tu des palais plus somptueux que la maison de tulle, velours et dentelle, où nous logeons les calices que voici? »
Coiffée d'une toque violette avec aigrette d'argent, la « cape-teigneuse », bohêmé triomphale, étala, d'un geste très ample, sou manteau vert déchiqueté, oripeau de tissu magnifique. Elle parut s'enquérir si les seigneurs de là-bas étaient aussi bien nippés qu'elle.
L'humble plantain lui-même fit éclore eette
en rame du Monarque : c Les artistes anglo-saxons ne construiraient pas des Ôècbes de cathédrales aussi hardies que ces tiges lancéolées, ces rugueux minarets».
La preste fit admirer ses terrasses si audaeieusement étagées.
Une plante, plus que toutes, arrêta l'attention du Conquérant, la c cardère », orgueilleuse reine du marais. II la cueillit, cette flore qui ressemble à tant de ehoses étranges — hydre à plusieurs têtes avec des yeux aux sourcils bleutés — silhouette de poulpe aux tentacules raidis — ruches balancées au bout d'antennes démesurées — idole cambodgienne brachyeéphate. Avec amour, le Duc contempla cette gloire du delta séquanien.
Et, comme, l'arrachant, Willaume s'était piqué les doigts, il dit gaiement à ses chevaliers : « Yous n'êtes pas autant qu'elle bardés de fer >.
Les marguerites épanouirent, leurs esplanades fleuries, leurs jardins suspendus, ees aériens parterres où se promenait parfois une barbelotte — bel insecte aux élytbres écarlates que le Créateur a tellement soigné en le ciselant qu'il fut appelé «bête à bon Dieu ».
L'exemplaire sauvage de la rose trémière, la guimauve, frileusement enveloppait son visage rose pâle et le vermillon de son cœur.
Toutes ces plantes incarnaient l'Âme même du sol normand : et Willaume était né de cette âme.
Au pont-levis de son manoir, se tenait le vénérable Herluin, alors âgé de 83 ans. Il reçut son illustre beaufils avec tous les signes d'un respect profond, s 'apprêtant à fléchir le genou... Mais Willaume, par grand
élan filial, attira, sur son cœur, l'époux de Madame Ariette, et, par trois fois, lui donna l'accolade.
Le seigneur de Conteville voulut accentuer son hommage au suzerain en invitant l'hôte royal à siéger sous cet orme séculaire, où, par édit du Prince, il eut privilège de rendre justice, comme de percevoir renies et censives.
«c — A Dieu ne plaise, protesta le Roi d'Angleterre avec enjouement, que je prenne votre place ! Vous êtes plus sage que moi,messire Herluin; et, sur vos terres, je n'ai plus de vassaux. Vaquons à d'autres soins, je vous prie... Tenez! embrassez vos fils, ces braves chevaliers qui me suivirent et que je vous ramène sains et saufs. Soyez fier de nos deux vaillants Contevillais... »
Avec éclair de joie, les regards d'Herluin s'arrêtèrent alors sur Robert et Odon.
« — J'ai fait mon frère Robert comte de Mortain r poursuivit le Monarque; c'est un preux, vous m'en pouvez croire, digne de votre sang : il a reçu de moi plus de 900 manoirs, là-bas. Et Odon, que voici, bien qu'évêque de Bayeux, combattit à Hastings, près de son Duc, portant, comme aujourd'hui, haubert et rochet de dentelle. Que ne l'avez-vous vu bénir mes troupes avec son pommeau d'épée en guise de crucifix! Je veux qu'il ait au front la triple mitre, comme l'Abbé de Fescan. En lui j'ai mis tant de confiance, que le nommai comte de Kent, Lieutenant Général et vice-Roi d'Angleterre.
— Et... Ralph? » interrogea Herluin.
(Ralph était le fils qu'<il avait eu d'un précédent mariage, avant son union avec Ariette.)
Le souverain d'Angleterre étendit le bras et désigna un point de la rive calète, de l'autre côté de la Seine.
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c — Là-bas, voyez-vous le clocher et les tours de Saint-Vigor? C'est le domaine de Ralph, celui dont je l'investis, en récompense de ses loyaux services. Tout de même que Gilbert Crespin, il n'a pas voulu de terre anglaise: en voilà deux, par exemple, qui gardent l'amour du sol natal. .. Soit ! Ils ont été dotés en Normandie. Sur mon ordre, aussitôt débarqué, Ralph est allé prendre possession de son prieuré et de ses terres, qui s'étendent jusqu'à Saint-Nicolas de la Taille. Il demeurera ainsi votre voisin; j'ai pensé que cela vous serait agréable. Le voici riche ! vous pourrez donc laisser le fief de Conteville au seul Robert : c'est votre désir, et c'est mon vœu. Or, entrons au logis, s'il vous plaît : il me tarde de voir ma sœur Emma.
— Me voici ! » dit une voix.
Une jeune fille s'avança, qui était la dernière née d'Herluin et d'Ariette... Emma, Neustrienne blanche et fraîche en sa sveltesse. Elle vint, tenant en main sa fleur favorite, cette molène dont la tige ressemble à quelque cierge niellé d'or. Et, ce jour-là, elle en avait piqué plusieurs, en guise d'épingles, dans les nattes de sa chevelure. Elle figurait, ainsi, je ne sais quelle Gérés couronnée de somptueux épis.
c — Comme tu es embellie... ! s'exclamaleDuc-Roi, après Tavoir embrassée avec effusion : voilà parbleu une Normande que je ferai duchesse, là-bas : et elle apportera en dot autant de manoirs qu'il faudra; on le sait déjà... Le Comte d'Eu et le Comte de Troyes se disputent sa main.
— Non, mon frère, observa la jolie Contevillaisejd'un ton ferme malgré sa douceur, vous ne me marierez pas, ne vous en déplaise, parce que je n'ai nulle ambition: celui que je veux est simple : il n'est pas gentilhomme.
mais il n'aime que moi, j'en suis sûre... et cela me suffit. Je serai sa joie, comme il sera mon bonheur.
— Peste ! quelle résolution F... cette petite personne sait ce qu'elle veut et néglige l'opinion de son suzerain! Crime de lèse-majesté?... le sais-tu?... A la bonne heure! tu ne m'as point même demandé mon aveu! Eh bien î... (vois si je suis habile) je te le donne... Et... peut-on savoir qui ?...
— CestGaud.
— Nom inconnu... Mais enfin, ta Tas chois, c'est bien. Je te considère comme étant la sagesse même. Tu as hérité cette prudence, cette modestie, ce jugement qui me firent tant chérir notre mère Ariette. Gaud sera plus que mon frère; il sera- mon ami... Or, l'amitié, c'est le jopu de la Terre — plus beau encore que l'amour (tu ne voudras point le croire, petite sœur!)... Alors, c'est dit : reste de roture, puisque tu le désires : mais ton cœur est de noblesse... Au fait, il en est mieux ainsi : il me plaît que nos filles demeurent en ce pays pour y perpétuer la belle et forte race de Nostrie. *
...Sorti dans le bourg, Willaume retrouva les rustres, tous ces paysans qui furent pour lui compagnons de jeunesse. Et le Conquérant, terrible homme de guerre, redevint ici petit villageois, bon garçon, enfant jovial, prompt aux ébats, vif en réparties, alerte en propos et. gauloiseries.
Avisant Odon qui, dans la foule, prenait des poses, et, en vue des femmes, se montrait galant, paternel, pontifical et familièrement entreprenant, s'&ttribuant dès privautés :
: « — Dis donc ! Tévêque... gouailla le Bâtard, de sa grosse voix ; il me semble que tu regardes d*m peu
LE PETIT BATARD 25i
prèslesgen tes damoise lies* Réserve tes païennes faveurs pour les Saxonnes, mon camarade... Nos Contevillaises, c'est sacré ; je te les iaterdis !.,. *
Et, criant, à la ronde :
— « Filles, femmes et maris, méfiez-vous de ce béaisseur : je n'en connais point de plus insidieux (1). »
Mais, bientôt, les grands soucis, les hauts intérêts se rappelèrent k lui : Honfroj de Vifelle et Roger de Beaumont venaient présenter leur hommage au Duc- Roi.
« — C'est à moi de vous rendre grâces, dit Willaume : je retrouve ma «hère Normandie prospère, calme, grâce aux eonseils et à l'aide que vous avez donnés à ma noble Mathilde et à mon féal serviteur Lanfranc. Tous deux maintenant vous êtes de ma famille ; et j'entends vous avoir à mes côtés à la Sainte-Trinité de Fescan quand j'irai, devant les prélats et barons, au pied des autels, presser daas nies bras, ma fille, la religieuse Cécile qui fut consacrée au Seigneur. »
11 a voulu revoir Àuld, ce personnage un peu inquiétant, ce solitaire que les paysans redoutaient, en même temps qu'ils l'évitaient, l'appelant « vieux fou », pan» qu'ils ne surent point le comprendre.
Qu'est-il devenu? Réponses vagues d'abord... Mort ou vivant? on ne sait trop... N'auraït-fl pas repris sa
(1) L'histoire fait de cet Odon un homme dissolu, endin au* désirs Ab la chair.
vie d'errant vagabond?... Gil-il en terre, englouti, dissous dans l'éternité?
Un paysan indique enfin au Duc certain petit tertre très foulé, presque invisible déjà... c'est là que fut enseveli l'ermite.
Les religieux de Carbec ont ignoré le pauvre cénobite : seul il vivait, seul il trépassa, sans secours, ni intellectuel, ni matériel, n'en ayant au surplus pas besoin... Il fut enfoui comme une bête morte ou quelque chien galeux. Et le pied des passants achève d'écraser le misérable squelette. Alors, Willaume connaît la sensation de cette grande impiété humaine. Une idée lui vient alors (qu'il .exécutera plus tard). « Pourquoi ne pas ordonner aux vivants de respecter les tombes? Pourquoi les sépultures ne seraient-elles point mises à l'abri de Poutrage, réunies « sous une garde commune » ? Oui, le Roi Willaume décrétera que chaque chrétien soit à l'avenir inhumé dans un cimetière, autour de l'église. Ainsi, toutes brebis mortes demeureront serrées auprès du clocher — le funèbre Pâtre... « Pater noster... »
...Seul, maintenant, danslacrypte deGrestainoûdort Ariette en son tombeau, le Bâtard médite.
Il a voulu se recueillir là... « Ma vie, songe-t-il, est parvenue àun tournant, qui est un sommet, peut-être... Je le sens... Comme elle me manque, à cette heure, ma mère, avec ses tendresses, son lucide et inlassable dévouement! Mais ici, près des ossements, ne flotte-l-il point encore un peu de l'être chéri, quelque souvenir, des inspirations? »
Survient alors, en son cœur, en sa chair, je ne sais quelle ondée souterraine, montée de sèves qui sourd des racines. Or, la racine du Bâtard.,
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c'est Târne féminine et si douce, l'impérissable élément dont l'enveloppe mortelle se pulvérise sous les dalles... Le Roi comprend à quel point Héva crée la race et pourquoi un fils demeure identique à sa mère. Ariette « elle-même » se trouve, par son rejeton, ressuscitée, en mode masculin... Et ce qui va être murmuré à Willaume, vient des sources de sa personnalité, des lointains de sa conscience — lointains dont il a retrouvé le contact :
« ...Mon fils, pourquoi n'as-tu pas vécu l'humble vie que je t'eusse souhaité, avec Génevé? Elle est morte, celle-là (le savais-tu?), morte vierge, toute douloureuse de ton mépris. Et maintenant, n'as-tu pas assez vaincu? N'es-lu point lasd'avoiréprouvéleDestin? Ne craindrastu jamais tant de haines amassées? Pourquoi maintenant ne fonderais-tu point les œuvres de la paix? Renier la guerre, ne serait-ce pas digne du grand cœur que je te fis? On te croit arrogant, allier, impitoyable : n'est-ce pas, mon enfantelet, que tu es juste, accessible à l'indulgence, aux émotions hautes, secourable aux faibles?... Eh bien! sache donc que la gloire te rendra moins heureux que les bienfaits. Tu as ambitionné le point culminant de la vie : tu crus que c'était le génie, la souveraineté... Non! C'était la Bonté. Si je repose « dans le Seigneur », si je survis en la mémoire des humains, si mon nom fait palpiter le cœur de mes enfants, c'est par la charité que je répandis, par l'amour que j'ai ressenti et inspiré. Veille sur tes frères, je te les confie : ils sont tes « semblables »... ils sont moi et toi... Et, à tous autres, sois compatissant... »
Alors, à la face de lui-même, le Roi jura que, dans le concile préparé à Juliobona, le repos des hommes
25i LES HOTES DE L'ESTUAIRE
serait assuré. Et il étendit la main, comme pour prendre à témoin le Delta natal qui sommeillait sous le dais des étoiles pales... « Oui, murmura-t-il, ma mère sera obéie : je veux « la Trêve de Dieu » (1).
Des pensées maintenant pénètrent en lui, germes mélancoliques, rosée splénétique. . . A plusieurs reprises déjà, il a connu la vanité du but, l'évanouissement de l'objectif atteint, le rien qui est dans le réalisé. Mais, à l'heure actuelle, il éprouve, avec nausée particulière, l'amertume des destinées qui s'achèvent, le «• taedium vitœ », l'écœurante satiété de l'ambition qui ne trouve plus d'aliment. Chez lui, l'assouvissement tua le désir, cette unique raison de vivre.
Replet et gras, il s'afflige de pareil embonpoint, qui est une tare du corps, semblable, quoique inverse, à la misère physiologique.
Autrefois, il repoussa la femme : elle l'a rassasié depuis, et par suite affaibli.
De plus, l'Engleizie le détériora : en ce brumeux paysage, l'âme s'est obscurcie. Autrefois, gai, clair, net, le Fils du Magnifique cherchait au loin l'horizon des choses : or, voici que les yeux de son esprit ont perdu toute acuité de vision. Willaume a cru conquérir la grande lie redoutable : c'est elle qui l'asservit maintenant; il était « de Normandie » : désormais, il est « .d'Angleterre »; son génie est mort.
Des beuveries saxonnes, de ces bas-fonds de la jouissance bestiale, de ces marécages de l'activité, il rapporte la malaria. En cette manipulation des hommes et des consciences, il contracta le scepticisme, le
(1) Effectivement, dans le concile qui eut lieu cette année-là même (1080) à Lillcbonne et où figura l'archevêque de Rouen, la Trovc de Dieu fut établie.
mépris. Évanouies, les ardeurs de la foi en soi-même ! Quand il était néophyte de la vie, il croyait en ses propres énergies, en ses efforts, en sa mission : pontife maintenant, le doute l'envahit; sa personnalité l'excède, devenue sans intérêt, puisque vide de sens. En même temps que l'homme s'affaiblit, se dissocie, l'œuvre s'annihile; et aussi le monde entier pâlit, aux yeux qui se sont dessillés aussitôt qu'ils aperçurent l'universelle supercherie.
La Baie se teignait de violet, en cette fin de journée. La lumière agonisait. L'Eau reflétant l'Astre, il y eut deux soleils. Naguère, aux heures de jeune et lascive imagination, Willaume eût aperçu, en cette somptueuse vision, les seins flamboyants d'une Vierge de Lumière : il eût deviné je ne sais quel corps d'Amphitrite, chair de divinité, penchée voluptueusement sur l'horizon... Il n'en reçut alors qu'impression funéraire, l'idée d'un écroulement cosmogonique.
Les Images, les deux Apparences vinrent l'une vers l'autre. La conjonction se fit : puis eut lieu consomption des Globes couplés, un réel, l'autre imaginaire — illusoires peut-être tous deux. Soudain, les Lobes Géminés s'éteignirent, disparurent comme soufflés par l'Ironie méchante.
Le Néant parut alors planer, s'élargir, sur la création: baignées par le crépuscule, les côtes eurent des gestes mourants, en cet espace qui devenait la nuit. Le Monarque sentit le froid abyssal, connut l'angoisse des chutes.
Et il se demanda si, abdiquant tout orgueil, il ne ferait pas mieux de rester au pays natal, pour assister simplement à la vie planétaire, pour attendre les assomptions nouvelles, pour contempler la majesté
256 LES HOTES DE L'ESTl AIRE
des rythmes, le retour sans fin des phénomènes.
Il demeurait là, subitement prostré, gagné par la tristesse des choses qui « s'en vont », par l'angoisse du déclin — premier et si glacé contact de la destruclioin.
...Or, le lendemain, pourtant, d'autres projets s'ébauchaient, larves intellectuelles évertuées parmi la pénombre diurne qui suit l'insomnie — agitation plulôt qu'action — désir confus* sans orientation.
D'où vient, Conquérant, que, sans idéal désormais, tu nourrisses encore des projets, certaines velléités d'ambition? Tu seras donc toujours inquiet, incapable de repos, même arrivé au but. Tu ressembles aux femmes dont les flancs sont tourmentés du mal d'amour, par l'appel aux gésines. Prétends-tu encore « concevoir » des œuvres du Destin? Obèse, apaisé, tu n'es plus fécond.
Quel mystère des mots mit, peu après, cette invective « femme grosse » sur les lèvres du roi de France?... Paroles fatidiques d'où jaillit la guerre — la guerre sans dessein, sans but, en arrière, vers l'Est.
Et, dans l'Est, il y avait la mort
Depuis ces événements, les siècles ont passé. Que d'êtres et de choses devinrent poussière! La Planète a vieilli; l'eau reflua vers le cœur-Atlantique...
L'Estuaire demeure immanent, semblable à luimême, vêtu des mêmes arbres, des mêmes plantes... Et tous, toutes, bafouant la folie de l'homme, « enarrant Dei gloriam », chantent la gloire de Dieu.
L'une de ces plantes — celle que préférait la gentille Emma — eut un beau destin. L'aimable épouse de Gaud l'adopta... Toutes deux furent : « la Gaude »; nos
paysans confondirent, dans la même appellation, la femme et la fleur.
De plus, la Gaude, floraison sauvage, fut cultivée, aimée, par cet homme génial qu'est le jardinier. Sous la maîtrise de grands artistes, elle s'est harmonisée, humanisée, parfumée... Ce beau lys d'or, qu'a produit la Création et qu'une vierge mit, avec délectation, sur son sein, il est devepu l'exquis Réséda — plus odorant que la violette... Et c'est son âme que nous respirons, dans les parterres.
Alors, du grand frère qui bouleversa le monde par son ambition, par ses rêves, ou de l'humble sœur qui voulut rester paysanne et donna son nom à une fleur du pays, — lequel fut le plus sage?
Lequel des deux a le plus survécu?
Sous la voûte basse qui sert d'entrée à « l'Auberge de la Terre Sainte » retentirent les pas d'un cheval, un bruit de fers, gourmette, étriers.
Une voix cria : « Service'du Roy! »
Dans la cour intérieure, valets, ahanniers, palefreniers, s'empressèrent, pour tenir les arçons, organiser le pansage : mais, preste, le cavalier était sauté à terre, déjà. De sa main droite, il flattait le poitrail du destrier.
Avec sollicitude, le gentilhomme conduisit lui-même à l'écurie sa bête qui mâchonnait le mors, s'ébrouait. Selle et bride ôtées, lorsque le cheval sentit le bouchon de paille masser ses flancs, il imprima à tout son corps ■ plusieurs secousses voluptueuses, prolongées. Ses yeux qui, tout à l'heure, sur la route, étincelaient, redevenus très doux, regardèrent l'homme.
Le bel et intelligent animal eut, à l'adresse de celui
qui prenait soin de lui, des hennissements bas, quelque chose comme un chuchotement chevalin.
Il fut avéré que monture et cavalier formaient une paire d'amis.
Le nouvel arrivant s'occupa de lui-même, alors, découvrit qu'il avait faim. Et ses narines perçurent qu'un fumet alléchant venait de la rôtisserie.
Il entra. Tout de suite, ses yeux s'arrêtèrent avec complaisance sur certain oison potelé qui grillait au tourne-broche et dont les effluves emplissaient la salle.
Cavalier de haute mine, celui qui s'annonçait comme courrier du Roy. Environ 25 ans ; cheveux châtains dru plantés; moustache relevée; regard de claire et joyeuse franchise; taille svelte; rable droit; épaules bien effacées. On le devinait, robuste et nerveux, sous l'élégant justaucorps qui moulait sa poitrine bombée. Bel exemplaire de notre vieille aristocratie normande, de cette race au sang très pur, aux formes harmonieuses, à la musculature si énergique et si parfaitement tassée.
Placidas du Favril était l'un de ces cadets de famille qui, dans notre histoire, firent si bonne besogne et font si grande figure. Types sélectionnés par leur naissance, mais surtout bien trempés par l'effort continuel, ayant subi un entraînement précieux par les tournois, aventures, courses au grand air, vie des camps.
Du Favril portait message à l'adresse du chevalier de la Fosse-Tison, lieutenant gouverneur, pour le Roy, de la « bonne ville » de Honnefleu..
Il eût dû peut-être s'acquitter tout d'abord du service royal. Mais, ayant brûlé les étapes, il gardait quelque avance sur le temps imparti.
Et la vue de l'oison en sa fauve graisse lui suggéra cette pensée, à savoir qu'après un dîner succulent, lui, officier, représenterait son souverain avec plus de dignité.
Le Gouverneur pouvait attendre — d'autant plus qu'il n'attendait vraisemblablement personne... Tandis que l'oison se trouvait juste à point... Raisonnements assez faibles, qui furent irrésistibles pourtant.
Placidas s'attabla, savourant déjà les joies que lui présageaient son appétit et sa soif. Il préluda, se versant quelques rasades d'un vin de Touraine dont le tavernier disait grand bien.
Peu après, la servante Pierrette apportait l'oie odoriférante, blonde, rissolée, somptueuse : les narines de Placidas eurent une palpitation...
Tout à la contemplation de ce rôt succulent, le cavalier ne fit aucune attention à la jolie fille. Elle était plaisante à voir, pourtant... Mais la faim, aiguisée, faisait tort aux idées galantes.
A belles dents le jeune homme croqua. Insensible à tout ce qui n'était pas cet exquis plaisir du carnassier, l'hôte dévorait, déchiquelait la proie, saignante et huileuse à la fois.
Ce ne fut là qu'une entrée... D'autres services suivirent.
Très gourmet, Placidas prisa fort cette cuisine à haute saveur. Parce que les épices abondaient, à Honnefleu, on s'y était habitué aux sauces ardentes, relevées de safran et de sel, aux plats qu'assaisonnèrent poivre, condiments, moutarde. Le jeune convive dégustait, très recueilli.
Dans son palais, il y eut épanouissement.
Ses papilles se complurent, s'attardèrent à la vi-
brante sapidité des piments, saumures et malagueltes.
Ce fut, en quelque sorte, comme un voluptueux incendie.
Avec joie, il reconnut même, dans le vin, certain goût de gingembre.
Pareille cuisine faisait boire...
Et, donc, Placidas but sec, à pleins gobelets, le vin de Touraine — et pareillement le vin de Portugal.
Le voici rassasié, maintenant. Et, lors, il s'avise que, de la salle voisine, par l'huis entrouvert, arrive l'écho d'un bruit métallique.
— ce Ouais ! pense-t-il, on dirait que, près d'ici, quelque fermier général remue à la pelle les écus d'or. »
Se penchant, il vit effectivement deux hommes attablés qui comptaient et empilaient des pièces jaunes.
Celui des deux qui recevait l'or paraissait, d'après son costume, gentilhomme. L'autre était visiblement de roture, quelque bourgeois de cité, sans doute.
Le gentilhomme fit un geste d'acquiescement, pour indiquer que tout était en règle, comptes et additions. Celui-ci, du Favril le regardait avec curiosité : figure qui ne lui semblait pas inconnue...
Les deux partenaires se levèrent à l'entrée d'un troisième personnage dont l'habillement laissait supposer la profession : homme de loi, à coup sûr, robin, huissier ou tabellion.
Ce dernier salua cérémonieusement, une fois, dere* chef, encore, s'assit, tira de son portefeuille un papier, et... après une pause, lut à haute voix :
« Du pénultième jour d'Aoust mil quatorze-cent quatre-vingt-huit.
« Pardevant M Tonnetuit, tabellion pour le Roy, du Tabellionnage d'Auge, en Ja cité de Honnefleu.
« Fut présent :
« Noble homme Jehan Cousin, capitaine de lanavyre « Bonne foi » et d'autres, etc..
« Ledit Cousin, bourgeois, mestre de navyres en ce port et havre de Honnefleu.
« Lequel a confessé et reconnu que Messire Jacques Le Pelletier, sire d'Yonville, Grènetier à Rouen, Conseiller du Roy, stipulé par honnête homme Perrenot Le Cauchois, citoïen, demeurant à Yatteville, sur la rivière de Rouen.
<( Lui a baillé, à haulte adventure, c'est asçavoir la somme de mille livres tournois, à proffict de 40 pour cent, avec vin de cent pistollets de Castille et cent sols de France.
« Pour effectuer tels veïages que ledit capitaine avisera bien être, à l'aval, ou tous autres pays...
« Et sera remboursée ladite somme au retour dudil veïage; tous risques de mer et de guerre en charge au prêteur.
« Le présent lu mot après aultre, etc..
« En présence de M e Noël Tastemain, escuyer, ministre de la parolle de Dieu en l'esglise de Honnefleu f et de honneste homme Jehan Couillart, licencié èsloys, advocat... »
A cet endroit, la lecture fut interrompue... Celui des assistants qui paraissait gentilhomme s'approcha de l'huis. Sans doute, il s'avisa que quelque intrus voisin pourrait surprendre un secret...
Au moment de fermer le vantail, il glissa certain regard soupçonneux dans la salle où dînait le courrier du Roy.
Aussitôt... il eut un geste de surprise, avec vif recul <le tout le buste.
a — Ah ! çà, mais... pensa PI acidas, voilà un particulier qui a l'air, lui aussi... ! Où diable fîmes-nous connaissance?... C'est ce vin, sans doute, qui me trouble les idées, brouille ma mémoire. J'eus tort de mélanger des crus si fameux... Cette tête caractéristique, je l'ai certes vue, déjà... En autre temps, j'éluciderais vite la chose : mais on est si bien, ici... Et puis, est-il nécessaire vraiment que la chose s'éclaircisse?... Tout cela me paraît d'importance assez mince... Parbleu ï si c'est lui Jacques Le Pelletier ou Perrenot Le Cauchois, il entend joliment les affaires... Peste! mille livres tournois... quarante pour cent, un vin de pistollets et de sols, par-dessus le marché !... Malins, ces grènetiers et bourgeois de Rouen! Or, n'ont-ils pas l'aplomb de présenter leurs doléances au Roy, qui, disent-ils, ne les favorise pas assez! Marauds!... Les cadets de famille comme moi, gueux de bonne race, écuyers, chevaliers, prodigues d'or et de sang, et aussi nos nobles aînés... tous enfants naïfs à côté de ces gaillards-là! C'est égal, ils nous mangeront... Ils nous mangent déjà... et prennent nos titres... Ah! roture active; patiente et insatiable roture, tu es l'avenir!... Ainsi soit-il. »
Puis, ses idées prenant autre orientation :
— « Il faut croire tout de même qu'on allait raconter des choses trop intéressantes pour moi, puisque cet homme défiant, que Dieu damne, a si bien pris ses précautions pour que je n'entende plus... Bast!... Peu me chaut!... un dernier coup de ce vin consolateur. »
Dans cette béatitude que procure une propice diges-
%i LES HOTES DE L'ESTUAIRE
tion, il laissait errer complaisamment ses yeux sur le mobilier de l'auberge.
Très cossu, le mobilier : courges, cruches, banaps, landiers en fer, poêles à queue, chandeliers, rouets, bahuts, broches à rôtir, vaisselle étincelante, bassins de cuivre... tout cela lui parut somptueux, digne au surplus d'un courrier du Roy Charles. * ^
Le jeune cavalier convint qu'il faisait bon vivre, que Honnefleu était la première ville du monde, et que l'univers était fort bien fait.
Il allait continuer ses réflexions quand, brusquement, la porte s'ouvrit de nouveau pour livrer passage à l'inconnu dont la vue avait si fort intrigué Placidas.
Homme d'environ quarante ans, grande taille, épaules larges et voûtées, maigre, thorax saillant, figure osseuse aux méplats puissants, collier simiesque de barbe rousse, yeux très brillants, boîte crânienne vaste ayant pour façade un front massif et têtu, portant comme couronnement les protubérances de l'occultisme et de l'imagination.
— « DuFavril? » interrogea l'arrivant.
Au son de cette voix dont le timbre claironnait, Placidas se leva, tout à coup remis en mémoire.
— « Messire...
— Chut! interrompit l'autre. Par grâce, ne prononcez pas mon nom... Ne savez-vous pas?... Enfin, qu'importe ! Ici, perdu dans cette population de matelots, je ne suis plus autre chose qu'un marin quelconque... Ils m'appelèrent d'abord « Cousin » ; c'est le nom qui m'est resté « Jehan Cousin » ; appelez-moi ainsi, voulez-vous?
— A votre aise, cousin, frère, ami, comme il vous plaira. Eh bien ! mon féal cousin — style du Louvre
— vous voilà devenu capitaliste?... Mille livres tournois... excusez du peu... sur votre bonne mine ?
— Vous avez entendu? questionna Jehan, soupçonneux.
— Belle question ! répartit Placidas, souriant. Les du Favril sont comme les murs, ils ont des oreilles: et malvenu celui qui les voudrait couper! J'ai donc entendu, oui, jusqu'à la minute précise où, fort irrévérencieusement, vous me fermâtes la porte. C'était, convenez-en, d'une malhonnêteté rare, cousin... Mais, ayant dîné fort congrûment, je ne saurais plus me fâcher de vos impertinences... Alors, vous êtes à la veille d'un départ ?
— Oui, mirifique aventure que je tiens secrète. J'ai navigué beaucoup... dans des pays... Ah ! du Favril... si mes projets aboutissent!... si les rêves conçus ne sont point insensés...
— Vous n'avez pas changé, poète, amoureux de chimères!... construisant toujours des châteaux en Espagne.
— En Espagne? non... plus loin... dans l'autre monde... un monde à la hauteur de mon imagination, qui dépasse les plus folles espérances, qui réalisera ce que les sages proclament insensé. »
Placidas devenait attentif... tout ce qui était entreprise, inconnu, aventure, l'intéressait au plus haut point. Il se fit sceptique, néanmoins, voulant pousser son interlocuteur aux affirmations, au positif.
— « Vous participez donc à cette hallucination dont j'ai ouï parler. Un mirage ne montre-t-il pas à certains les îles de l'Ouest, l'Atlantide au sujet de laquelle délira Platon... Cipango... les Hespérides... Antilia, nie prestigieuse des Sept Cités!... La Terre du Prêtre-
Jean! Les lointains fabuleux! Les antipodes!... Billevesées... Nous connaissons l'antienne... Le Tour <lu Monde! Lé périple de la Sphère... Aller aux Indes, la tête en bas... misérables fous qui prétendent cela... »
Jehan se leva, tout à coup très grave.
— « Ne riez pas!... les fous ont raison. »
Et, en une exaltation subite, il poursuivit, désignant l'ouest :
— « Les Nouvelles Terres sont là : je les ai vues, touchées de mes semelles... entendez-vous... j'y veux retourner. »
L'explorateur était impressionnant, sa haute taille redressée, les narines frémissantes, l'œil en feu.
Et, d'une voix basse, concentrée, il ajouta :
(( ...Ce Pays des épices, que Ton cherche au levant, il est au Ponant... Mais, là-bas, ce ne sont pas les Indes... Ce n'est point non plus l'Océan de deux mille lieues que l'on suppose... Ah! l'univers... un continent se trouve là, qui est autre que l'Asie. Je le conquerrai !
Placidas écoutait, yeux fixes.
ce ...Je ferai cela, poursuivait Jehan, non pour ce roitelet de Paris, fils de croisements étrangers, qui ne comprend rien au génie des aïeux... mais pour la pure gloire de notre race... La race, c'est elle qui chante en moi : désirs, aspirations, entreprises, fièvre des découvertes, tourment de l'inconnu, tout cela, c'est l'enthousiasme des pères en moi toujours vivant. Vous en êtes comme moi, Placidas, de cette race; le sang des Vikings coule aussi dans vos veines... Écoutez... je n'ai rien découvert... j'ai retrouvé, je me suis souvenu... J'avais dans les fibres ce beau songe des choses réellement
vues par nos héros défunts. Cette terre du Ponant, ces plages fortunées ont été prises par les nôtres, depuis longtemps. Il y a des « gens de chez nous » là-bas. Est-ce que vraiment je suis le seul en la chair de qui palpite Técho des sagas et des skaldes? Certains moments, je crois qu'ils parlent en moi, eux tous, Eric le Rouge> Leif, Thorwaid, Byarn, Thorfinn, Thorstein, les jarls, les rois de la Mer... Embarqués sur leurs drakars à trente-deux couples de rames, ou même sur des carabos en osier, ils abordèrent à « la Terre du vin », nouveau Gessen... il y a cinq cents ans... oui... et encore ils prirent pied sur la « Terre des forêts précieuses »... Quelles femmes, aussi, Gudrida, Freydisa, les vierges du Bouclier, toutes ces nobles filles de Norvège !... »
Il se tut, comme accablé devant une vision formidable.
Placidas ne voulait plus maintenant terminer cet entretien auquel il « se prenait ».
« — Mais, questionna-t-il, pourquoi le monde ne connut-il jamais ces prodiges de l'action, cette épopée...
— La loi Scandinave punissait de mort toute révélation concernant la trouvaille de terres nouvelles. C'est cette même loi du silence que je me suis imposée... (1) et je ne sais pourquoi vraiment je... »
Il hésita... Enfin :
« ...Par quelle suggestion vous ai-je fait si vite mon confident ?... Enfin, le vieux baron du Favril est un
(1) Le secret fut trop bien gardé sur la découverte de Jeaa Cousin : de là vient le mutisme de l'histoire officielle. Mais il demeure constant et il s'affirme chaque jour davantage que, dans le voyage de 1488, Cousin toucha au Brésil et à la côte australe de l'Afrique.
preux chevalier, ami des miens. Son fils ne me trahira pas... »
D'un bel élan juvénile. Placidas lui prit la main qu'il serra sans rien dire... Le pacte était scellé, en ce frisson de deux âmes communiantes.
« Tous ignorent, poursuivit Cousin, que j'ai retrouvé la trace des devanciers. J'ai vu... personne ne le sait, à l'exception de mes fidèles. Chaque marin qui s'embauche à mon bord m'accompagne à l'office de Saint-Étienne, et, sous la foi du serment, il promet secret absolu. Pas un ne parlera. »
Il eut au front pli d'inquiétude.
« ...Pas un!... Peut-être pourtant ce « Horsain » damné que j'enrôlai imprudemment dans mon équipage, bavard, bravache, vantard... Lui aussi, ce Portugallois, avait juré : mais, pour ces gens du Midi, insincères en leur religion, les vœux ne comptent guère... Ne prêchait-il pas même la rébellion ? J'ai su qu'il voulait organiser une autre expédition, me voler ma découverte... J'ai chassé cette crécelle, cet insidieux révolté... Peut-être eus-je tort de ne pas faire plus... Les morts seuls ne révèlent rien... Enfin !... »
Alors, il esquissa ce geste royal d'insouciance, fatnilier aux « impavides », aux hardis, aux robustes, à tous ceuxlà que ne peuvent troubler les risques, les embûches, du Destin, et qui, devant le Sphinx, deviennent optimistes, confiants.
Princes de l'action, ils éprouvent certes l'inquiétude dans le projet, la défiance dans l'hypothèse; leur esprit est fertile pour Téclosion des possibilités; mais, ils possèdent aussi l'intrépidité dans l'exécution, la résolution dans l'accomplissement.
Sang-froid, esprit clair, ingéniosité, innervation bien
équilibrée, ce sont là qualités nécessaires aux Ouvriers de l'Évolution.
« Bast! poursuivit Cousin, dans notre pays, qui s'intéresse à tant de belles conjonctures? Mon secret a pour sauvegarde l'indifférence générale... Au surplus, laissons pareilles bassesses : réfugions-nous dans cette Lignée qui est nous-mêmes. Parlons de gloire ! Existe-t-il quelque chose de plus beau que les annales normandes? L'activité des Vikings, leur prodigieuse faculté d'essaimement ont-elles jamais cessé ? Cette race, supérieure entre toutes, ne la retrouvonsnous point partout?
« En Russie où Rurik donne une constitution à ce pays barbare.
« En Sicile et à Naples où les Tancrède fondent une dynastie.
« En Orient où les Guiscard font trembler l'Empire.
« L'aventure du Petit Bâtard qui fut élevé non loin d'ici, à Conteville, n'est-elle point merveille d'audace et d'habileté?
« Quant aux prouesses qu'accomplirent sur mer les Normands, vrai, elles tiennent de la légende! Il y a deux siècles qu'ils ont doublé le cap Vert. La « Baie de France » forme leur première fondation; mais une station, pour eux, ce n'est jamais un arrêt, ni un repos; rien qu'escale, étape, point de départ... « Fram! », « en avant »... « plus loin... toujours plus loin », telle fut l'âme des ancêtres ! J'ai relevé leurs traces, leurs "œuvres (leurs « loges », comme ils disaient), en Guinée, au sud même de la Ligne d'Equateur, en des contrées fabuleuses d'où ils rapportèrent ivoire, ambre, épices, a malaguette », gommes, laques, argent et or... Les voici au cap Palmas.« La Vierge »,
un de ieursnavires, aborde la Côte d'Or, àcertain endroit que les matelots appellent « la Mine ». Ils bâtissent « Cormentin, Fantin, Dabon ». Ils parviennent même à Akara. Et qui sait si les Rois de la Mer n'ont pas doublé le grand « Cap » pour remonter la côte orientale d'Afrique? Ce n'est pas tout : en 1360, le gentilhomme cauchois, Jean de Béthencourt vend ses fiefs de Normandie, et pris de l'invincible c désir », en proie au « mal de partir », atteint de la folie sublime, il découvre les Canaries, îles enchantées, perles de l'Océan. Il implante la race normande à Lancerote et à Fort- Aventure...
« Croyez-vous vraiment que les expéditions de l'antiquité présentent quelque chose de comparable? Quel aède chantera cette épopée géographique et guerrière ? Quel Homère se montrera digne de tant d'aventures qui sont à la fois une Iliade et une Odyssée, continuées pendant des siècles, soutenues par les premiers héros de la Planète ? On peut être fier d'appartenir à cette Famille, à cette élite de conquistadores.
« Grandiose histoire ! on dirait qu'un rideau se lève sur la scène du Monde. De ce théâtre, nous sommes lesPersortnages : c'est féerique ! Cela constitue, en même temps, une magie et un fait... »
Cousin s'animait, s'exaltait : son front devenait plus blanc, semblait grandi, monté. Placidas sentit qu'une houle de sensations neuves l'envahissait luimême.
Tout à coup, Jehan parut oppressé; une expression de vive douleur se peignit sur ses traits : et ce fut d'une voix brisée, couverte par l'émotion, qu'il continua.
« Pourquoi Paris a-t-ilarrêté l'essor des Normands?
A la suite de quelles sollicitations étrangères, de quels paiements clandestins... »
Placidas eut une exclamation.
— « Qu'osez-vous insinuer là?
— La vérité... vous êtes de la cour, et conséquemment vous ne distinguez plus le mal qu'elle fait, les turpitudes... Pourquoi favorise-t-on chez nous les étrangers? D'où vient la tendresse manifestée par le Roy aux Castillans, Portugais et Aragonais qui trafiquent à Leufe, Honnefleu, Rouen. Le défunt roi Loys le onzième n'a-t-il pas concédé des privilèges exorbitans aux marchands hollandais et hanséatiques? L'édit royal, publié ici, a fait scandale et failli causer une émeute. Et voici que Charles, jaloux de mieux faire, nomme pour conservateurs du privilège de la Hanse, un amiral, trois sénéchaux, autant de gouverneurs! Tout pour les « chiers et bien amez Castillans » ...A eux salut et dilection... Les « marcheans du Portigal », les gens du pays d'Algarve sont tenus en « bon amour et affection » : on nous fait assavoir ces belles choses sur lettres « scellées en laz de soie et en cire vert non corruptes ni cancellées ». De par leurs privilèges, nos rivaux étrangers sont « quictes de toutes subvencions, exempts de la taxe du domaine forain ». Et maintenant, ils ne veulent payer aucunes « hanses, impostz, coutumes etdroictures »; ils se refusent à acquitter la « vicomte del'Eau », le droit des Sergeans, les visiteurs de laine, le gouverneur des grand et petit poix... Ils font bien, morbleu! Pourquoi se gêneraient-ils! Les admiraux et mestres de navires ne sont-ils pas souverains chez nous, pourvu qu'ils viennent d'Espaigne! Les Roy et Reyne de Castelle et de Léon ne sont-ils pas cousins et confédérés avec nos <( Fleurs de Lys »?
Un tel honneur ne saurait être trop chèrement payé par nous, pauvres gens taillables et corvéables à merci! »
Il disait ces choses avec ironie âpre, la bouche crispée, l'œil dur, la parole cinglante, en ces façons hautaines, agressives, qui lui valurent tant d'ennemis à la cour et firent de lui un proscrit.
— « Ne pourrait-on expliquer ces choses au conseil du Roy? réclamer? hasarda Placidas.
— Bast! le Normand est mauvais parleur, déplorable suppliant, courtisan très inférieur. Homme d'action, simplement, de ressources... d'ingéniosité.
— Il n'est donc pas homme de persévérance?
— À quoi bon, en face des cyniques hâbleurs qui se plaisent à nous bafouer, en nous exploitant ! Tenez : Loys le onzième nous favorisa naguère de son auguste présence. Honnefleu fut décoré par lui du nom précieux de « bonne ville », de « ville franche ». Nous fumes exemptés de la taille parce que nos pères avaient « merveilleusement fort servy le Roy sur le faict de- marine et guerre delà mer». Or, l'année suivante, on extorquait à Honnefleu je ne sais plus combien «d'écus soleil» — sans compter « les marcs d'argent ouvrés » et les « moutons d'or ». Oyez encore : Lorsque Loys, ce souverain si convoiteuxde vivre se futdéparti du monde pourtant, son fils Charles nous vint voir, lui aussi. A son de trompe et de cry public, il appela les Honnefleurais ses gransamis. Ses écrivains et courtisans firentl'éloge de notre « rude et maîtresse place de guerre qu'entourent larges fossés bien pourvus d'eau »!... Flatteur, tout cela, n'est-il pas vrai! Or, nous voici de rechef, robes et pillés : on nous impose pour secours d'argent et d'hommes, pour les besoins d'une politique tortueuse, enfantine et folle...
Préoccupé, avant tout, de dépouiller ses sujets, le Roy ne connaît pas la force que nous représentons : et quand, par hasard, il ordonne « d'équiper et avitailler son grand navyre de Normandie », c'est pour de médiocres et piètres desseins. Ayez-vous connu la misérable aventure de la <ï Siméone », que commandait notre admirai Delaplanche? Il y a des jours où je me demande si nos pères firent bien quand ils acclamèrent le « gentil comte de Dunois », quand ils jetèrent au bassin l'étendard de la Lieutenance...
— Vous blasphémez contre la patrie, reprocha du Favril.
— Le Normand a pour patrie la Planète entière... Et c'est pourquoi nous voulons partir à nouveau, quitter cette Neustrie véritablement trop neustre et molle, de rechef asservie. Puisque la race terrienne, relapse à son repos, lourde substance réfractaire aux levains, stérile aux ferments, nous pousse dehors, nous sentons, plus que jamais, l'appel des Océans tumultueux, la séduction des houles qui vivent, et font vivre... Le veïage, c'est notre passion, notre amour aussi, jusqu'à la mort... Or, voici que, là encore, en travers de l'essor, les Normands rencontrent « défences et inhibitions ». Le Roy entrave leurs départs, borne leurs expéditions, pour complaire à l'ennemi. Henri de Portugal, « le Navigateur » — ainsi nommé parce qu'il n'a jamais quitté Lisbonne. Ce cupide intrigant nous fait interdire, la côte d'Afrique, les voyages de l'aval. Le Pontife tiare, qui s'imagine parler « urbi et orbi », garantit les conquêtes lusitaniennes pour la gloire du Christ. Le Roy catholique et Jean II recommandent à leurs sujets de ne vendre aux Normands ni cartes ni sphères! Imbéciles!
Avec la boussole et l'astrolabe, nous étudions le globe lui-même. On nous pourchasse, on coule nos navires : nous rendons la guerre avec usure; malheur aux galiotes, flûtes, carraques. L'univers est à tous : la mer sera libre, en dépit des galéasses ennemies. Ah! nous avons à solder, avec un peu tout le monde, long arriéré de haine... Il y a trop des nôtres qui rament enchaînés à la ehiourme, sur les galères de l'étranger!»
Proférant ces paroles, Cousin avait l'air terrible... paraissait hors de lui... Ses lèvres tremblaient. Il reprit tout à coup empire sur soi-même... et continua :
— « Le pays se trouve à une heure de déséquilibre. La cour ne comprend plus le rôle traditionnel de nos Rois. Ne m'a-t-on point rapporté qu'elle a un peu délaissé le Louvre, altière et sombre citadelle nationale ? On s'esbaudit mieux, n'est-il pas vrai, à l'Hôtel Saint-Pol ? Voilà, certes, une belle demeure pour la « Maison de France » !
« C'est l'abdication...
<( Suivant ce bel exemple, les nobles affichent un luxe insolent : ne prennent-ils pas leurs bains, par exemple, dans de l'eau parfumée à l'essence de rose! On s'amuse et on chante dans les manoirs seigneuriaux : ce sont lais, virelais, rondeaux, toutes ces « musicales choses où le Français excelle par grand art ».
« Et, pendant ce temps, il y a grande misère au pays de France. Le peuple est tombé en extrême pauvreté: il va succomber au désespoir. Comment cela ne serait-il pas? Civiles ou étrangères, les guerres ont exterminé bonne part des Français. La race s'est anémiée pour entretenir des dynasties. Et puis... cette
peste noire, « fléau de Dieu », n'est-ce pas un signe impérieux?
« Ne pensez-vous pas que l'heure du nouveau départ a sonné? La « Fuite en Egypte » n'est-ce pas un symbole?»
Placidas laissa eette interrogation sans réponse. Craignait-il de se compromettre? Était-il absorbé par des pensers nouveaux?
Jehan continua :
— « C'est grand dam en vérité que la Normandie ne gouverne point la nation. Ah! Rolf, pourquoi as-tu pactisé? Il ne fallait pas épouser Gisèle; il fallait épouser la France et la féconder par le génie normand... Mais tu as montré les défauts de notre race, race pas assez orgueilleuse, trop souple, trop facilement pliée aux accommodements profitables, à Foubli de sa gloire... Enfin, voilà : le mal est fait. Lutèce est cosmopolite. Tout ce qui vient de Paris est mauvais pour nous, néfaste à l'idée normande...
■ — Halte-là! interrompit gaiement Placidas. Mon cousin, puisque cousin il y a, vous savez que j'en arrive, moi, de Paris. Ignorez-vous, d'ailleurs, que j'apporte un message du Roy?
— De ce monarque de 18 ans, de cet enfant, de cet irresponsable?... Dites plutôt de la Camarilla italo-hispano-portugaise qui gouverne à sa place... Alors, vous n'apportez rien de bon.
— Je serais presque tenté de le croire, dit évasivement du Favril.
Il hésita... puis :
~ « ... Heureusement que le messager vous a rencontré, avant de faire visite à M. le Lieutenant-Gouverneur.
— Ce qui signifie? interrogea Jehan, devenu anxieux.
— Dites-moi; ce prétendu Portugallois que vous avez chassé de votre équipage, quel était son nom?
— Pinzone.
— Martin-Alonzo, n'est-ce pas? un grand maigre, jaune citron, profil d'aigle.
— Précisément, acquiesça Jehan, interdit de surprise. Vous le connaissez donc?
— Mon maître, répartit Placidas, éludant la question posée, sachez tout d'abord que le gaillard dissimulait sa nationalité : il est Espagnol, né, s'il vous plaît, à Palos... Et maintenant, expliquez-moi pourquoi vous n'avez point pendu, à la plus haute vergue y cet hidalgo qui vous trahissait?
— Je l'ai fait rayer des cadres de l'Amirauté.
— J'imagine que la chose n'affligea point ce mécréant plus que de raison. Je veux croire même qu'il fut quelque peu stupéfié de votre mansuétude.
— Qu'importe! Un chef n'agit pas en vue de l'approbation des autres : il agit à son propre point de vue : il commande, et se commande... Je n'ai pas voulu attrister mon triomphe par une exécution : j'ai pardonné.
— Du sentiment! alors! insinua Placidas avec un sourire fin. Magnanime et bon : vous êtes complet, mon cher! vrai modèle chrétien... L'oubli des injures : parfait, parfait, admirable ! »
Cela était débité avec exquise politesse ; mais Cousin y percevait certaine nuance d'ironie railleuse.
— « Vous me blâmez? interrogea— il.
— Parbleu! répliqua le jeune homme, en son gentil persiflage, je ne vous recommanderai pas au Roy mon
maître pour être connétable de ses armées : j'ai ouï dire que Messire du Guesclin en usait avec les indisciplinés de façon moins paternelle.
— Les gens de marine sont des soldats, oui; mais enfin, les périls sur la grande Mer, notre belle ennemie d'azur, amollissent leurs haines. Nuit et jour en danger de mort, ils professent le respect de la vie. Si c'est une faiblesse, je l'ai. »
Jehan prononça ces paroles avec certaine hauleur y non exempte d'âpreté.
— «... Les héros ne devraient pas avoir de cœur : c'est là qu'ils sont vulnérables. Manier les conjonctures dont tout à l'heure vous parliez, être athlète en pareille lutte qui a comme enjeu l'empire de la Planète; être cela... et se préoccuper de la vie d'un traître! quelle contradiction. Pour un homme de votre trempe, vous m'étonnez, positivement. Je me permets cette crudité de franchise parce qu'à mon avis ce gaillard-là est pour quelque chose dans ma venue à Honnefleu.
— Expliquez-vous, de grâce.
— Pas encore, s'il vous plaît... Je sais garder un secret... un peu mieux que le Pinzone... Je suis quasiment ambassadeur, » ajouta du Favril, plaisamment.
Et, voulant détourner la conversation, il s'avisa qu'un grand bruit venait du dehors.
« ... Quelle est cette rumeur? Y a-t-ii sédition dans la cour de l'hôtellerie?... Croirai-je à quelque invasion du mécréant turc au milieu de la « Terre-Sainte »?
Jehan fut ainsi tiré, comme en sursaut, des réflexions où l'avait jeté son interlocuteur, par ses propos à la fois discrets, indiscrets, inquiétants.
— « Je ne suis pas superstitieux, déclara-t-il : mais
'278 LES HOTES DE L'ESTUAl RE
puisque la Providence vous a mis sur mon chemin, je crois qu'il existe, sous votre spirituelle juvénilité, un grand fonds de sagesse et de circonspection... Certaine intuition me dit qu'en me fiant à vous, je fais bien. Venez, regardez, écoutez... ensuite, vous serez oublieux, muet. »
Les deux gentilhommes sortirent, traversèrent la cour, et entrèrent dans une salle écartée de l'auberge. Dès l'huis, un spectacle étrange captiva les yeux de Placidas.
Il y avait là des gçnsdu peuple, rustres, laboureurs, foulons, tisserands, assis sur des bancs autour d'une table où le tabellion, tout à l'heure entendu par Placidas, lisait son grimoire.
De temps à autre, un des assistants, directement interpellé par l'officier ministériel, se levait, faisait signe d'acquiescement, s'approchait à pas lents et lourds, traçait des lignes sur le parchemin officiel..., puis, après avoir reçu un ducat d'or, rejoignait ses camarades. Le notaire, ensuite, écrivait quelques mots, signait, apposait son cachet.
— « Qu'est ceci? interrogea du Favril.
— Ces braves gens, répondit Cousin, contractent un engagement et me remettent leur vie pendant trois ans. Ils ignorent où je les conduis : voyez ces mots du contrat : « au sud de la Ligne ou en tout autre pays « qu'il plaira au Mestre de la navire ». Ils ne savent qu'une chose : ils partent, et c'est avec moi ; cela leur suffit. Pauvres de savoir, ils sont riches de volonté : envahis par le tourment de l'espace, par la fièvre des découvertes, ils possèdent ces deux leviers irrésistibles : foi en eux-mêmes — espérance dans le Destin. Ayant touché le « denier à Dieu », ils sont à moi î À eux
sera le Monde. Et, parce qu'ils se sont donnés, le centuple leur sera rendu !
— Admirable! Mais, êtes-vous sûr de leur fidélité? Ils se remettent à vous : mais tous leur confiez votre existence. Qui sont-ils?
— Je né connais aucun de ces libres enrôlés, et ne réclame pour garantie d'eux-mêmes que leur enthousiasme actuel, leur misère, l'énergie de leur aspiration vers l'inconnu, leur cupidité. Ils veulent s'approprier les biens de la Terre que j'ai annoncés, de la «Terre promise ». Quel est leur lot, ici? Famines et massacres. Or, ils ne veulent pas mourir : l'amplitude de leur vie est égale à l'univers. Et voilà pourquoi je ne me préoccupe guère de savoir s'il y a risque quelconque à lier partie "avec eux... Bast! au surplus, le risque n'est-il pas le sel de la vie? »
Du Favril eut, à ces mots, un vif battement des paupières. Pareille force d'âme produisait sur lui impression profonde. Valeureux soldat, il se connaissait en braves : mais Jehan dépassait tous les preux.
Le jeune homme réfléchissait au hasard qui Favait amené pour être acteur en cette péripétie... Que faire?
Cousin poursuivait son idée.
— € Tous s'y mettent : tous sont contagionnés par cette maladie divine qui s'appelle « le désir », tous, même les enfants : c'est une griserie générale. Si vous, saviez comme cette race française est riche en génie! Tenez... parmi les engagés qui m'ont suivi à ma précédente course, il existe un adolescent : 13 ans à peine, vrai prodige. Le voyez-vous là-bas, sous l'auvent, absorbé par sa lecture? Il est savant, celui-là, élevé et instruit au Monastère de Grestain.
— « :.. Pierre! cria-t-il... Pierre! »
Le garçonnet leva la tête, reconnut l'admirai et s'approcha.
Placidas vit avec joie cette physionomie si originale, puissante, prenante. Nez très long, cheveux haut plantés sur un crâne rejeté en arrière pour contenir des lobes cérébraux vastes et lourds : dans les larges yeux brûlait un feu magnifique : ces prunelles à rayon aigu et lointain étaient ainsi que lentilles de phare.
Du Favril considérait l'enfant. Et il lui trouvait certaine ressemblance avec un oiseau, mais un oiseau pensant, un oiseau qui, au lieu d'instinct, posséderait une géniale intelligence, qui, parcourant l'univers, le comprendrait, en le reflétant... oiseau migrateur, pélagien, qui aurait, comme envergure d'ailes, une imagination illimitée... on ne sait quelle « Frégate » gréée pour le Tour du Monde.
Des comparaisons vagues, un choc de mots, d'assonances, intéressèrent du Favril.
« Pierre »... Pétrel..., les noms de baptême n'ont-ils point leur signifiance?... Amant de l'espace... âme de la Terre... viateur... aviateur... devin de la Planète ».
Cousin disait :
— « Il devine tout, ce petit. J'ai confiance en lui plus . qu'en ma boussole. Il a le sens, de la direction, l'instinct de la ligne. C'est pour lui que fut composé le vieux mot normand « fram », en avant, tout droit.
En vérité, physiologiquement, Pierre Desceliers (1)
(1) Ce fut plus tard le célèbre prêtre d'Arqués dont les mémoires du temps disent: « II est versé en moult sciences que le grant Maistre d'escolle, par don de grâce infuse, lui a eslargy. » C'est lui qui instruisit Jean Ango, et dont les connaissances cosmographiques émerveillèrent ses contemporains. Novice avec Cousin, maître d'Ango : transmission héréditaire du génie.
était doué d'un développement occipital presque exagéré... A voir cette tête de forme dolichocéphale, on eût pu songer aune poupe somptueuse et bulbeuse qui formerait contrepoids au front, faisant fonction de gouvernail lourd pour la proue étrange du visage...
— ...Voyez, dit Jehan, présentant à Placidas le document notarial que revêtaient maintenant les sceaux de la Loi, l'avenir est là... tout l'avenir. »
L'interpellé regarda :
Au bas de l'écrit authentiqué, diverses vignettes, assez frustes et indigestes, représentaient outils et ustensiles : louchet, scie, brouette, charrue, hache, filet, truelle.
Et, à chaque dessin correspondait une petite légende, paraphée par le tabellion : « Ceci est la marque de X..., forgeron — terrassier — charpentier — homme de peine — pêcheur. » Car ils ne savaient ni lire ni écrire ces fils du paysan, 'du pays. Ils ignoraient tout, sauf agir, ces « simples d'esprit », qui voulaient affronter le mystère, TOuest redoutable.
Placidas éprouvait au surplus cette tendresse, cette faculté d'amour que professa l'ancienne noblesse vis-à-vis les humains inférieurs par elle asservis et presque domestiqués.
Le rejeton des seigneurs du Favril fut donc tout d'abord, à la fois, heureux et enorgueilli.
Mais un autre sentiment le saisit.
En face de la plèbe, de la plèbe humble et sublime, énergie foncière de la Nation, le féodal se vit dépassé... il y avait là quelque chose de grand.
Le Fils de Noblesse se découvrit, et, d'une voix toute changée :
— a Cousin, articula-t-il, cela est beau !... A Dieu
ne plaise que je vous fasse grief, ainsi qu'à ces braves gens. »
Cousin tressaillit.
— « Vous en aviez donc l'intention*? questionna-t-il soupçonneux : et dois-je croire que vous en gardez le pouvoir?
— Tout beau ! En deux mots comme en cent, le message dont je suis porteur a pour but de mettre l'embargo sur les caravelles d'un certain Jehan Cousin... »
Les traits du marin se contractèrent, en une expression de fureur.
— « Sang du Christ! cria-t-il, vous ne ferez pas. cela.
— Foi de gentilhomme, je le ferai ! Un du Favril n'a jamais manqué à sa parole : le message sera remis...
— Je suis perdu î interrompit le marin, subitement accablé.
— Laissez-moi donc achever !... il sera remis... quand vous aurez pris la mer. »
Ne comprenant pas bien, Cousin demeurait muet de stupeur.
— « Eh î oui, donc, poursuivit le courrier du Roy, vous figuriez-vous, par hasard, que j'allais ruiner entreprise aussi noble?... Seulement, vous devez un cierge à « Amicus ».
Et, comme Jehan demeurait interrogatif devant ces mots énigmatiques.
— « Amicus, expliqua Placidas, un excellent cheval qui m'amena ici plutôt que ne l'indiquaient les ordres du Louvre, circonstance qui m'a permis de faire préalablement votre connaissance... Et maintenant, alerte.
mon capitaine! Partez « de brief ». Fiiez,.. Combien vous faut-il de temps pour appareiller?
— La nuit suffira, avec quelques heures demain... A la marée du soir, au besoin avec l'aide de toute la population, je serai en pleine mer. S'il le faut, nous compléterons ravitaillement et le sel par une escale clandestine à Brouage, où j'embarque quelques braves Saintongeois qui, eux non plus, n'ont pas froid aux yeux.
— Tout va bien.
— Une chose néanmoins m'embarrasse : le Lieutenant Gouverneur est subtil.
— Subtil tant que cela? N'est-ce point lui qui s'intitule « Capitaine pour le Roy en la Marine du Ponant;. « homme très expert et entendu sur le faict de la navi- « gation, hault et puissant seigneur ». Oui ?... Les choses, alors, iront au mieux... A ce point pénétré de son importance, notre homme doit être sensible à la flatterie, faible par conséquent... J'ai découvert que les personnages qui ont ce défaut-là sont naïfs exagérément... on en pourra tirer parti...
— Tout de même, il veille : prévenu par moi que la flottille doit rester au bassin trois semaines encore, il s'étonnera de notre précipitation. Dans ce brusque changement de résolution il flairera quelque chose d'insolite et de suspect. S'il ne trouve pas un autre moyen, il nous traduira au Tribunal des Gens du Roy à l'Amirauté, lequel est à sa dévotion. Déjà, j'ai cru remarquer dans ses manières certain changement que je ne m'expliquais pas. N'aurait-il point reçu quelque courrier préparatoire pour le mettre en garde et lui annoncer de prochaines instructions définitives ?
— Cela rentrerait assez dans les habitudes ténér-
breuses qui prennent faveur à la cour. Pinzone, du reste, est homme de précaution. Divers 'détails me reviennent, maintenant. Votre ennemi s'est présenté à l'Hôtel Sainl-Pol comme émissaire de Ferdinand et de la catholique Isabelle, accrédité du reste auprès du confesseur de la Régente, auprès de l'Éminence sombre, à l'âme noire, vous comprenez? J'ai vu rôder dans les couloirs du Palais cet homme dont l'habit de velours et la figure sinistre ne me plaisaient guère: une vraie chauve-souris!... L'individu veut vous empêcher de parlir afin de plus facilement voler votre gloire (1).
— Mais, pourquoi ce misérable est-il écouté complaisamment par des oreilles françaises?
— Peuh ! vous savez, mon cher : pénétrez- vous bien de cette idée : notre politique est menée par des com-r parses qui obéissent aux émissaires étrangers... Du coup, vous voilà suspect. Ce n'est pas tout : je soupçonne votre entreprise d'être quelque peu hérétique, contraire aux Bibles et Testaments : vous offusquez, dès l'abord, les obscurantistes qui ne veulent rien connaître de ce qui ne fut pas « révélé ». Ceux-ci, bien naturellement, se joignent à vos ennemis. De telle sorte que, par grâce spéciale, Cousin réunit contre lui les naïfs de la dévotion et les cyniques de la courtisanerie; — un bon Castillan peut incarner ces qualités diverses. Vous êtes un objectif semblablement détesté par ceux qui ont des yeux pour ne pas voir et par ceux qui ont les yeux trop clairs.
(1) L'histoire rapporte que, dans le mémorable voyage île Colomb vers l'Amérique, une caravelle précéda toujours la nef amiraie : c'était la Pinta, que commandait Pinzone. La conclusion «'impose.
— Qu'importe! si j'ai pour moi la lumière et la vérité !
— Oui... oui.., Jean Huss aussi disait ces belles choses... Fuyez l'Europe, mon camarade. Et maintenant, assez causé : opérons... Nous disons donc que M. le Lieutenant-Gouverneur s'estime fin matois... il nous faudra lui jouer quelque comédie savante. Ce sera une petite « combinazione », comme disent ces Italiens de malheur qui, non moins qu'Espagnols et Portugallois, infestent la cour. J'ai mon id£e. Seulement, si j'échouais, ce serait grave pour nous deux, pour moi en particulier. Il est donc en tous points salutaire que mûrement je réfléchisse à certain projet qui, j'imagine, ne sera point pour vous déplaire. Donc, mon capitaine, plus une minute à perdre ! courez à votre bord, préparer le branle-bas de l'évasion. Et faites en sorte de me revenir voir dans une heure. Je saurai dors bien exactement ce que je puis faire pour M. le Gouverneur, »
Jehan n'essaya point de pénétrer ce projet mystérieux. Mais il se rassurait : car, sous la verve parisienne de son jeune interlocuteur, il avait deviné un tréfonds de gravité, un esprit fin, sérieux, hardi. Il reconnaissait ces facultés de réflexion et d'habileté que tout bon Normand porte en lui.
Un instant après, sous sa conduite, les nouveaux enrôlés dévalaient vers le port, joyeux et bavards.
Cette troupe de marins improvisés, c'était déjà la flibuste — la flibuste triomphale et hurlante dont les exploits allaient, par l'univers, éveiller des échosf. • ••*. .... ••.....• . « • ........
Ce qu'avait dit Jehan Cousin dépeignait bien la situation de la France à cette époque. Une lutte fut
alors engagée entre le pouvoir central et l'instinct d'essaimement qui travaillait notre pays d'Ouest. Paris s'essayait à sa mission centralisatrice, tirant à soi, par succion, toutes les énergies provinciales.
Charles VIII, enfant, était au pouvoir d'Anne de Beaujeu : et c'est toujours « grande pitié » quand la femme gouverne un peuple. On voit alors paraître les Maires du Palais qui sont aussi des Rois fainéants... Dominée par des influences occultesvenues de Rome, de Madrid, d'Orient, la cour de France regardait à l'Est, en arrière; elle demeurait empêtrée, enlisée dans les intrigues d'une diplomatie enfantine et tortueuse — jeu de dupes au surplus. Notre diplomatie s'attardait en des intrigues matrimoniales contre Maximilien et le Roy d'Angleterre Henri VII. Et la Régente, mue par sa romanesque imagination, rêvait de faire couronner Charles « Empereur d'Orient ».
Elle avait perdu notion, ou n'avait pas encore conscience,du mouvement qui emporte la vie vers l'Occident.
Si les <l Fleurs de Lys » — comme les appelait le peuple — eussent voulu lâcher bride à la Normandie, cette « race de grande emprise » leur « conquestait » le monde.
Le Roy « besoignait » d'argent, d'hommes surtout: il lui fallait « le ban et l'arrière-ban », pour sa politique européenne, pour guerres et alliances. .
Mille avis astucieux, tendancieux, étaient formulés^ soit par des conseillers à courte vue, soit par des étrangers intéressés à éteindre la concurrence redoutable des Normands, Bretons, Saintongeois et Basques.
— « La France, disaient les uns. est celtique, terrienne par conséquent, et non point maritime ni colo-
•nisatrice : elle a des goûts sédentaires plutôt que l'instinct de migration. Fausse conception que tolérer son exode. »
Leur ambition, à ceux-là, c'était la destinée des pucerons que viennent traire les fourmis industrieuses.
D'autres insinuaient :
— « Vos vaillants marins du Ponant quittent le pays : sire, ils désertent les drapeaux ! n'affaiblissez pas nos troupes. »
Et ainsi, tandis que Paris se montrait hostile aux départs vers l'Océan, les. Pays-Bas, les villes hanséatiques, Brème, Lubeck, Hambourg, Revel armaient... Castillans, Portugais se répandaient, occupant les meilleures places, fondant la fortune de leurs nations.
Or, à leur grande surprise, ils découvraient que partout la Normandie les avait devancés. Pourquoi le grand public européen ne fit-il que soupçonner une partie de la vérité ?
C'est que les Normands, par excès de défiance, fidèles au surplus à leur tradition nationale, firent entre eux serinent de ne rien révéler concernant ce qu'ils avaient vu, reconnu, touché. Mystiques gens du Nord, ils gardaient la foi jurée, très pieusement. Ce fut un « vœu de secret absolu ». Pour décourager les imitateurs, ils imaginèrent même la légende du « Monstre », du Géant marin, Adamastor des pays ténébreux, qui, muni d'un tablier ventral comme les sarigues, se dressait tout à coup sur .l'Atlantique et empochait un navire entier, compris les vergues et l'équipage. Us prétendaient mèmement avoir rencontré le « Krakou », poulpe colossal qui faisait sombrer les navires rien qu'en tes frôlant.
Us parlaient avec effroi simulé de « l'Océan qui
n'avait jamais été navigué par les chrétiens», de la mer des goémons, du « trou », du « pot au noir » où les navires sont assaillis par marsouins, dorades, chauvessouris, bêtes volantes et dévorantes.
Ils dépeignaient avec exagération les souffrances du scorbut.
Ils narraient de sombres aventures où tout imprudent navigateur était happé par des pirates noirs autant que velus, lesquels torturaient leurs victimes, les faisaient rissoler et les croquaient incontinent.
On annonçait aussi moult serpents de mer, venimeux, s'il vous plaît...
Quant à nos marins, en proie à cette extasiante ivresse que produit la marche à travers l'inconnu, ils continuaient leurs expéditions avec une ardeur de jour en jour plus surexcitée par ces deux choses qui charment l'àme normande : découverte — appât du gain. *
Livrés à leur chasse mystérieuse, ils étaient tels que de bons limiers en quête et poursuite... Flairant la belle proie d'or, les pays précieux, ils « rapprochaient », suivaient la « voie chaude ».
Jehan Cousin (ou plutôt le personnage mystérieux qui, caché sous un pseudonyme, subissait la loi d'exil
— condition des hautes destinées) avait eu de longues aventures sur la mer du Ponant. Dans ses dérivas téméraires, il avait perdu de vue la <c Polaire » — contemplé au firmament l'étincelante « Croix du Sud »,
— touché le pays des « pappagalli », des « manches de velours », — remonté une rivière « ressemblant à l'Orne », — reconnu la « Terre vue », les « Indes », le « troisième Monde ».
Tête baissée, mains derrière le dos, Placidas arpentait la cour de la « Terre-Sainte », tout entier à ses réilexions.
Soudain, et presque inconsciemment, il leva la tête.
Était-ce que, le temps révolu, sous la pénombre des méditations, le soleil d'une résolution avait lui — feu d'aurore en la nuit finissante?
Le doux magnétisme de quelque voisinage, ou de quelque approchç, agissait-il sur son innervation?...
Il vit une accorte servante qui, jupes relevées, bras nus jusqu'au coude, ses cheveux roux noués en torsade, puisait de l'eau. C'était Pierrette.
, Il fut frappé de sa bonne grâce.
— « Vive Dieu! pensa-t-il, si toutes les Honnefleuraises sont dans le goût de celle-ci, je ne saurais plaindre les gars normands. »
La fille s'aperçut de l'intérêt qu'elle inspirait au gentilhomme... sourit, rougit... Et ce fut, de suite, en œuvre le manège innocent et dangereux, le sortilège féminin.
Tout à son plaisir de connaisseur, Placidas contemplait...
Si douce à voir était cette « forme », agissante en sa plénitude de vie... Taille ronde, opulence du buste, ove somptueux des hanches, incarnat des joues, bouche attirante, lourde toison... beau fruit de la race, mûri au grand air, robuste et sain, fruit qui tentait déjà les lèvres gourmandes du jeune cavalier.
Du Favril était habitué aux « gentes dames » de Paris, mièvres, coquettes, artificieuses, adonnées aux
supercheries de la toilette, demandant une excitation factice aux fards, poudres, mouches, cosmétiques, peintures, essences; emprisonnées, selon les modes italiotes et levantines, dans les justaucorps, gorgerettes, collerettes, ceintures, manteaux, chaperons; étranglées par ce corset dont on avait, récemment, d'Angleterre, importé l'usage.
En vérité, combien cette robuste fille vêtue de droguet est plus troublante, plus séductrice, que les frêles damoiselles ornées de vair et iï hermine! Cette chevelure épaisse n'est-elle pas mille fois plus attirante que les coiffures constellées de perles, surmontées du hennin?
Placidas ressentit la puissance de l'être féminin, vrai, ingénument épanoui en sa ravissante simplicité, prometteuse de voluptés.
Au printemps de la vie, venue l'heure des fécondations, la pure intimité d'une vierge rayonne en son visage, en la plénitude harmonieuse de son corps... Oest par une loi divine semblable que le calice — le cœur — d'une égiantine révèle son mystère, dans l'incarnat et dans le parfum, dans le dessin des pistils, éiamines et corolles.
Pour plaire, pour être la gloire de Dieu, pour être aimées, vierge nubile pas plus qu'églantine fleurie n'ont besoin d'ajustements, corselets, atours, multiples inflorescences, exfoliations, replis, circonvolutions.
Couturiers et jardiniers n'ajouteraient rien à leur beauté chaste. Ils les transformeraient en demoiselle d'honneur ou en rose trémière — se borneraient à leur ajouter falbalas, linons, fraises, traînes et fanfreluches — les doteraient d'un éclat violent, d'un par-
fum intense, de formes paradoxales en leur somptuosité.
Ils ne les rendraient jamais plus fraîches et jolies r ils ne sauraient faire que la pulpe soit plus douce, la chair plus ambrée, la grâce plus attrayante.
Ils ne pourraient que diminuer l'adoration des poètes, des purs artistes, des amants extasiés.
L'art humain n'obtient, de la nature, en son œuvre de vie, qu'hybridités, déformations. En transformant, il gâte. Au lieu de perfectionner, il confec-^ tionne.
Placidas imagina la rumeur de ce jeune sang, dès qu'il serait fouetté par les caresses, l'étreinte de ces bras enlaçants, la tendresse chaude de cette poitrine et de ces flancs, le frisson de ces reins cambrés, le regard éperdu qu'auraient ces yeux en folie...
S'approchant, avec ses jolies façons de Cour, un peu cérémonieuses, il dit :
— « Ma toute belle... »
La jeune fille fut d'abord paralysée par un charme et ressentit quelque chose comme une ébriété très douce...
Mais, reprenant bientôt l'aguicheuse coquetterie, la répartie alerte que lui avait donnée sa vie de servante d'auberge :
— « Monsieur le Cavalier du Roy, fit-elle, aurait pu m'aviser déjà quand je l'ai servi à table,
— Vous vous jouez de moi, protesta du Favril.: • oncques ne vous vis ni entendis... Sur mon sang, j'en jurerais ! Une si gracieuse personne m'eût tout d'abord frappé... la galanterie française est en cause:».
— L'oie, riposta Pierrette, était bien appétissante, n'est-ce pas?... Et, je gage, plus plaisante à regarder que
moi... J'ai entendu ce proverbe : <( Ventre affiné. ^ »
— Pas d'oreilles! interrompit le soldat, d'accord... mais des yeux, je l'atteste, des yeux pour voir... un peu tard... j'en conviens... n'en voir que mieux, du reste, tout à leur aise... des yeux qui regardent les vôtres et les trouvent charmants. »
Pierrette s'affermissait dans la réplique. Elle possédait cette agressivité naturelle aux femmes qui se sentent dignes d'être conquises, de devenir proie d'amour.
, — « Tardifs, les compliments, prononça-t-elle... Après le succulent repas, me voilà prise comme dessert... 3
Pareil aplomb ravit Placidas. Il admira la fierté mutine de cette fille qui, malgré l'humilité de sa condition, se savait reine devant l'homme empressé à lui plaire.
— « Vous vous moquez! affirma-t-il... C'est fort bien fait... Je suis le dernier des malotrus parmi les Gardes de Sa Majesté. Or, quand un garde de Sa Majesté a commis quelque faute vis-à-vis d'urie femme, iJ s'excuse ainsi : »
Il lui prit gentiment la main et baisa le bout des doigts.
Pierrette laissa faire... Quelle émotion inconnue glissait dans ses veines?... sa jeune chair frissonnait au contact de cette moustache frôleuse.
Les lèvres de Placidas* s'étaient enhardies jusqu'au poignet... Par vive intuition du danger, Pierrette, secouant la torpeur qui l'envahissait, retira sa main.
— « Quel dommage, poursuivit l'officier, qu'une fille aussi avenante reste dans cette banale hostel- Lerie!... Dites-moi... est-ce que la vie d'aventures... vous plairait?... »
A ce mot magique « aventure », une flamme subite vint luire aux yeux de Pierrette — flamme de la race normande.
— « Ah! si j'étais homme, s'écria-t-elle, si j'étais homme, j'aurais déjà signé avec les autres, tout à l'heure, pour suivre Jehan Cousin, là-bas... là-bas!... . — Alors, si on vous proposait de l'accompagner... avec moi?... »
Pierrette ne saisissait pas... elle se méprit.
— « Je suis naïve, peut-être, hasarda-t-elle, dépitée... et ne devrais pas converser avec un seigneur de la Cour, qui se gausse de moi. »
Et, après un silence, elle ajouta, sèchement :
— « ...Hais je ne suis point une bête...
— Eh! là, ne vous fâchez point, mon cœur... c'est pour tout de bon que j'ai formé le projet de m'engageravec le capitaine Jehan. Las de Paris, je prétends parcourir le monde, maintenant. »
Pierrette réfléchit : « Ainsi, la plaisanterie dure : ne boudons point : va pour la jovialité! Il ne sera pas dit qu'une Honnefleuraise comprend mal le petit mot pour rire. »
— « Alors, rien qu'en me voyant, continua-t-elle, vous vous êtes dit : « Voilà une jeunesse qui agrémenterait au mieux mon exil. Grand merci! Vous nous la baillez belle, Monsieur le damoiseau! Allons, allons, si l'on en croit ce que racontent les matelots de l'Admirai, il y a des femmes « dans le troisième monde ».
Et elle ajouta, rieuse, avec intention d'effronterie :
— « Je sais bien qu'elles ont la « piau nère » ou jaune. Bast ! vous vous y ferez. »
Placidas esquissa grand jçeste solennel et prononça :
— « Par saint Jacques de Compostelle ! une Fran-^ çaise seule me pourrait plaire...
— Ne jurez pas, donc !
— C'est un serment espagnol, répliqua Placidas, gouailleur : il n'a jamais damné personne...
— Enfin, tout ça n'est guère créyable... Les hommes, on les connaît!... tous polissons... »
Mais voici qu'avec douceur singulière et nuance de reproche, Placidas change l'allure grivoise de la conversation.
— « Savez-vous ! J'ai de la peine à vous entendre parler ainsi : bravades, propos d'auberge publique, ce n'est pas digne de vous, que je devine innocente... chaste... »
La Honnefleuraise demeure interloquée... Ce ton attendri et respectueux, ces manières, le tremblement de la voix... qu'est-ce, au juste? Elle se tient muette, croyant deviner un secret ineffable, anxieuse, n'osant pas s'avouer, ravie pourtant... Ah! il ne parle pas comme les autres, celui-là...
Elle les prit soudain en horreur, les autres, avec leurs mots grossiers, leurs gestes, la brutalité de leurs regards, leurs lourds attouchements. En quelques mots, le jeune cavalier l'avait révélée à elle-même : précieuse, aristocrate, une femme enfin, avec toute sa séduction... Cette métamorphose laissait Pierrette interdite... Quel conte de fées!... Cendrillon voyait le Prince Charmant... Oh.! comme elle l'aimerait, cet annonciateur qui prononce les mots magiques : « Je vous salue, pleine de grâce... »
Pierrette songe : « Est-il sincère, ce garçon si
avenant? Hélas! non : quelque enjôleur de filles... « un de Paris ». Encore en défiance, elle garde son altitude crâne, gamine, familière un peu hardiment.
— « Vous l'avez dit, mon gentilhomme : je suis fille sage et ne me laisse guère amadouer par les galants. »
Mais elle sent posé sur elle ce regard droit, franc, ardent. Et une joie infinie gonfle son cœur.;. Quelque chose de grave environne les jeunes gens... une « nuée ». A l'unisson, ils prennent conscience que la minute est solennelle...
L'entretien se prolongea... Et il se termina par ces mots :
— « Alors, c'est dit ! vous voulez bien partager mon sort !
— Je suis votre servante, monseigneur. »
Elle voulut néanmoins mettre son soupirant à une dernière épreuve, et, loyalement déclara :
— « Je ne possède pas un sol, pas un denier tournois...
— Bravo ! riposta Placidas ; j'évalue votre grâce, votre jeunesse, cfent mille ducats d'or. Je ne- connais pas, à la Cour de France, princesse mieux dotée que vous. D'aucunes apportent gros apanage; et, cependant, pour moi, celles-ci ne valent pas quatre florins petits. *>
Avec chaleur communicative, le jeune homme continua :
— « ...Or, voyez, ma mie, combien moult merveilleusement toutes choses s'arrangent. Cette dot, la divine opulence féminine, c'est la seule qu'à moi prodigue on puisse confier. Je suis d'une solvabilité à toute épreuve. »
Pierrette réprima un sourire espiègle... et ne dit rien,
— « Vous plairait-il, poursuivit Placidas, de satisfaire un de mes caprices?
— Déjà!
— Pierrette, la fille d'auberge, n'existe plus... Il y aura maintenant, si vous y consentez, « Éraérance » (1), une honnête et charmante personne que je rencontrai, en Terre-Sainte pélérinant.
— Vous me baptisez?
— Tous les sacrements, ma chère.
— Je vous tiendrai quitte avec celui du mariage.
— Fûtée commère, vous y aviez songé?
— En bonne justice, vous ne pouviez penser à tout. » L'attirant à lui dans un élan de tendresse, Placidas
prononça :
— « Je veux toute votre vie : c'est pourquoi je vous donne toute la mienne. Et voici mon baiser de fiançailles. »
Elle le reçut, ce baiser, très décente, les yeux baissés, rose d'émotion.
Et la servante se transfigura soudain en vierge, toute rayonnante de grâce pudique.
— « Je rêve, bien sûr, murmurait la pauvre, extasiée, joignant les mains : je crois à votre amour... et moi aussi... mêmement... comment dire?... vos projets, mes désirs d'aventure, tout cela réalisé... est-ce que je ne deviens pas un peu folle? »
La lourde silhouette de Cousin s'encadra dans l'embrasure de l'hostellerie.
Fidèle, le capitaine venait au rendez-vous donné par
(1) « Emérance » était le nom féminin de tradition dans la famille du Favril.
by VjOOÇ
Placidas. Il vit le groupe que formaient les deux jeunes gens l'un contre l'autre pressés.
— « Ouais, pensa* le marin, notre cadet en bonne fortune, déjà!.,. Encore, toujours, la femme! J'eus tort de prendre au sérieux ce godelureau, cet écervelé poursuiveur de jupons, trousseur de cottes... En travers de mes projets, trouverai-je sans cesse la Femme , éternelle damnée, damnatrice? »
Il eut un crispement du front, comme au souvenir de quelque lointaine tragédie.
Placidas l'aperçut et, quittant Pierrette, vint à lui.
— « Eh ! bien, dit-il, de sa voix claire et gaie, vous avez vu? Je délibérais...
— En conseil privé?
— Secrets d'État, mon cher... je ne sais quels bruits d'alliance... Tout cela vous sera révélé en temps opportun. Mais, je vais d'abord vous faire confidence d'une grave résolution, et, par la même occasion, vous donner échantillon de mon style épislolaire. »
...Maintenant, Placidas écrit, prononçant tout haut les mots, à mesure qu'il les trace :
« Un courrier du Roy, exprès venu du Louvre, attend à Pont-Odenier le chevalier de la Fosse-Tison, Lieutenant Gouverneur, pour Sa Majesté, de la bonne ville de Honnefleu. Le chevalier ira personnellement recevoir ce message à l'hostellerie du Pot d'Étain : il y va des grands intérêts du Royaume... »
Placidas s'interrompit, un éclair de joie gamine dans les yeux.
— « Comme cela, j'abuse M. le Gouverneur, tout en ne lui disant que la vérité. Les « grands intérêts » de la France sont effeclivement engagés à ce que rien ne nuise au départ de Jehan Cousin. Voilà ce que com-
prendraient mal le Roy qui règne, Madame Anne qui régente, la camariîla étrangère qui gouverne... Mais la « Couronne de France », c'est autre chose que le petit emblème de métal qui cercle le front débile d'un avorton... Et maintenant, il faudrait porter ce pli à la Lieutenance. »
— J'ai un messager sûr, affirma Cousin.
— Oh ! le plus sur de tous les messagers, ce sera moi, s'il vous plaît.
Le ton énergique, impérieux, très personnel, dont ces mots furent prononcés déconcerta Cousin.
Pour ce rude homme de mer, pareil mélange 'de légèreté spirituelle et de résolution demeurait une énigme... Il admirait que l'on pût traiter, en des manières insouciantes et juvéniles, ces questions de vie ou de mort. Il hasarda ;
— « Quelle reconnaissance je vous devrai.
— Vous me devrez quelque chose, oui : mais je vais vous fournir incontinent le moyen de vous acquitter : à mon tour, j'ai un service à demander.
— N'importe quoi! dit impétueusement Cousin; accordé d'avance, puisque vous me sauvez.
— Eh ! bien... voici. Je vous sauve... et... je me sauve avec vous... je file : vous entendez bien.
— Vous embarquez ?
— Naturellement. Tout d'abord, j'ai été gagné par votre fièvre contagieuse de départ, de découvertes. Ensuite, mes parents ne me peuvent fournir l'état de fortune, les « mouvances » qui conviendraient au nom que je porte; je ne récrimine pas, bien sûr. Mais, « je conquerrai ». Enfin, la petite comédie que je vais jouer me conduirait, au cas d'échec, en place de Grève, tout droit, lahart au col... vous l'imaginez bien ! On pous-
serait peut-être la complaisance jusqu'à me demander si je ne préférerais pas Montfaucon... La peste soit de Monseigneur le Bourreau ! Je préfère l'exil, c'est-àdire la liberté. Et maintenant, amiral, allons retrouver notre tabellion : je veux m'enrôler sous vos ordres. Et voici comment je signerai. »
Il dessina une petite vignette, certaine silhouette d'oiseau.
— « Rassurez-vous, dit-il en riant, ceci n'est pas un « pinçon »... Non : tout simplement un étourneau, ne vous en déplaise... »
Avec une emphase enjouée, il ajouta :
— « Ceci est la marque de Piacidas, cadet de la Famille du Favril.
— Oh! fit Cousin, attendri, en vairi, par gaîté française, vous prétendez donner apparence de frivolité à un acte pareil, à votre courage si viril, si haut. Mon ami, vous avez le cœur grand.
— Est-il grand? Je ne sais. Il est bon, j'en suis sûr. Et... c'est pourquoi j'emmènerai Pierrette. j>
Le marin ne put contenir un sursaut.
— « La servante ?
— Où prenez-vous une servante, je vous prie ? interrogea Piacidas, continuant le ton du badinage. Pierrette est « née » ; elle est du sang de Normandie : elle a « de la race » : le « départ » ne lui fait point peur, mais au contraire l'exalte. Tout à l'heure vous parliez des légendaires a Vierges du Bouclier », des rudes compagnes qu'eurent les Vikings : ehi! bien, vive Dieu, il en existe encore...
— Monsieur du Favril, insista Jehan, vous êtes bon chrétien et ne pouvez enlever cette fille, désobéir à l'Église; forniquer... y pensez-vous?
— Pierrette et moi n'y songeons nullement... La fine mouche m'a fait promettre de l'épouser : et volontiers je le ferai : notre clergé normand ne saurait marchander ses dispenses à un couple pressé, en mal d'exode. Et, par ainsi quand ce couple quittera la France, il sera constitué selon la loi ancestrale... C'est au mieux.
— Une mésalliance?
— En aucune façon. La noblesse d'une femme, c'est sa beauté, par la raison que cette beauté est signe distinctif d'une antique race, intégralement épanouie. Écoutez-moi, Cousin : la femme est une fleur — si je m'y connais : et je m'y connais. Avez-vous bien regardé celle-ci? Existe-t-il dame de la Cour qui soit, plus qu'elle, svelte, élégante, en même temps que saine et robuste? Être <( du sang », être princesse, ce n'est point faire partie d'une lignée, royale prétendument, aux reins appauvris par croisements qui furent médiocres, parce que sans amour. C'est appartenir à la pure ancestralité normande. Le « peuple-roi »... vraie formule sociale... politique basée sur la nature ellemême... Voilà, n'est-il pas vrai, pour un gentilhomme, profession de foi assez singulière.
« ...En voici une autre, continua-t-il, souriant : je crois bien que « le droit de jambage » a versé dans les veines plébéiennes quelques gouttes de sang bleu. Nos grands-pères, Cousin, ne furent point (je le soupçonne) vertueux. Les en pourrait-on blâmer? Il y a parfois de si jolies paysannes!... Mon bon ami, ils forniquèrent, selon votre biblique expression. »
Puis, devenu plus grave, il acheva :
« Voyez-vous, amiral, vous reviendrez au pays, vous : moi pas. C'est fini : j'émigre sans esprit de
retour; forcément, donc, il me faut emmener une femme de mon pays. Car, là-bas (où?), je veux fonder une familier Ici... je quitte... l'autre... mes vieux parents que j'aime pourtant... »
Le courrier du Roy fit effort, réagit contre l'attendrissement qui, à cette heure, lui eût semblé faiblesse : il appela :
— « Pierrette ! »
La jolie fille qui, sans doute, se tenait aux aguets, parut, incontinent. Alors, Placidas, s'adressant à Cousin :
— « Tenez, puisque je vous la désire confier, n'est-il pas bienséant que je vous la présente. Voilà mon infante... »
Puis, se tournant vers Pierrette.
— « Alors, la plus gentille des Honnefleuraises consent à me suivre?... sans regret?...
— Où il vous plaira, monseigneur ! tant qu'il vous plaira. »
Et elle eut vers lui un beau regard, où l'amour flambait déjà.
— « Mon amie chère, ma toute charmante! », continuait Placidas, ému et railleur à la fois.
La jeune Normande crut bien percevoir, en ces paroles hyperboliques, on ne sait quelle nuance de taquinerie moqueuse. .. Mais elle devina aussi l'impression vive qu'elle produisait sur le gentilhomme. Puisqu'il oubliait l'humilité, la basse extraction de sa fiancée, l'indigence de son éducation, de tout cela, elle non plus, ne voulait se souvenir. Une seule idée : elle se sentait belle, désirée... et n'en demandait pas davantage, au fond. En l'intimité de sa chair, un délicieux plaisir était insinué par le son de cette voix virile qui trem-
blait... Intacte encore, mais déniaisée par propos de buveurs et de passants, elle devinait l'homme. Et, sans approfondir le grand mystère, elle savait que le don royal de sa personne satisferait les vœux de celui qui avait eu assez de flair pour la choisir...
— « Par la sève de mes aïeux ! proclamait Placidas, nous ferons souche, là-bas. Donc, messire Jehan, votre flotte exportera un chef-d'œuvre de Dieu : la Femme française. »
C'est au logis même du Gouyerneur que du Favril allait remettre son pseudo-message.
Longeant les bassins, il arriva sur le port, et, là, vit un spectacle d'une animation singulière.
Pleine mer, étale... Par vent debout, départ des pêcheurs.
, Chalut porté en sautoir, comme une écharpe, sur bâbord, à mi-màt, les grosses barques avancent, péniblement poussées à la rame ou en godille, tirent des bordées, changent d'amures. Quelques-unes se font haler à la corde par des équipes de lamaneurs marchant sur les jetées, en attelage, au pas cadencé de leurs sabots lourds.
Arrivée au musoir, la procession des matelots agrippés enroule la drisse au tambour d'un cabestan fixe... Tous au pas de course, maintenant... cdup de virage... déclics sonores des clapets métalliques sur les dents du cabestan... Puis, le commandement : <( Largue ! ».
La barque, cabrée tout à coup, pique de l'étrave... dépasse la barre... La voici en mer.
Alors, ces gros oiseaux nageurs, comme d'un geste lent, las, gracieux, lèvent quelques ailes : foc, bri-
gantine, petite hune, bonnette. Il vente bonne brise*
Peu à peu, la grande prairie liquide, Fétendue mouvante et limoneuse, se peuple, s'anime!... on la dirait couverte d'insectes rouges, blancs, noirs, qui jouent, se dépassent, semblant faire des rondes...
Placidas eut un sursaut, tout à coup. Il venait d'apercevoir la flotte de Cousin.
Peintes gris et or, pimpantes sous le soleil, s'annonçant françaises par le beaupré cavalièrement relevé, par leurs pavillons, sortes de cocardes agressives et batailleuses, les caravelles avaient un air étrange. A la fois élancées et massives, gracieuses et menaçantes, portant aux sabords quelques gueules de caronades, elles étaient visiblement faites dans le double but d'affronter la grosse houle du large, ou de donner la chasse, en course, au plus fin voilier.
Navires de commerce aussi, longs courriers agiles et trapus, on les savait armés en corsaires : et nul n'ignorait que, venue l'heure de l'abordage, leur pont pouvait se hérisser de pertuisanes, piques, espingoles, haches, arquebuses, mousquets, pierriers , passevolants.
Au milieu des barques de pêche, inoffensives et pacifiques, à côté des débonnaires morutiers, ces vaisseaux semblaient de grands félins postés dans quelque basse-cour.
Oui, vraiment, cette image s'imposait, parce que la vieille Lieutenance, assise au milieu des mâts, amarres, voiles et cordages (lesquels, en perspective, semblaient l'attacher aux tillacs, poupes et proues) prenait l'apparence d'une couveuse fluviatile au milieu de ses poussins amphibies.
Sur les quais, au bout des passerelles, foule grouil-
lante : on s'écrasait auto
Jehan ; aux femmes et filles, ceux-ci exhibaient leurs
richesses, leur butin : bijoux de forme bizarre, coffrets
en bois des îles, pièces d'or, étoffes brodées, tissus
précieux, vaisselle d'argent, parfums, musc, peaux de
léopards, huiles médicinales, perles, grains de
corail...
Curieuses, coquettes, avides, les Honnefleuraises s'empressaient pour voir, pour palper, et... bien naturellement, pour être lutinées. Ces forbans moustachus les attiraient par le mystère de leur vie, leurs yeux luisants, les mots sensuels dont ils riaient, leurs bagues, bijoux, boucles d'oreilles.
Bons enfants, bons diables, ces gaillards étaient un peu effrayants avec leur aspect, et leur renommée de dangereux compagnons. Mais pêcheuses, poissonnières, bourgeoises, excitées par je ne sais quel flair subtil, les abordaient, les unes provocantes, les autres craintives, toutes charmées d'être imprudentes.
Aux invites grivoises des matelots, certaines femmes plus hardies, vertes en propos, ripostaient d'un air cavalier, le poing sur la hanche, en langage quelque peu salé. Et c'étaient rires, caquetages, œillades, je ne sais quelle brise de folie...
Autour de l'église Saint-Étienne, toute rugueuse sous ses écailles de bois, la fête foraine battait son plein. Les charlatans étalaient leurs colibris, présentaient des oiseaux-mouches pour les épingler en essayage aux coiffures des clientes improvisées.
Papegais, aras, perroquets clamaient quelques mots de français : singes, sagouins, ouistitis, réjouissaient la foule, qui s'allumait à leurs grimaces et obscénités.
Or, en cette kermesse frivole, il y avait des dessous tragiques et vastes que Placidas ne vit point... — des inconnus... les inconnues du grand problème.
Au sein de la foule, passaient des hommes :
Jehan Denis, le pilote qui était destiné à reconnaître Terre-Neuve.
Jehan Fleury, le corsaire qui bientôt devait faire trembler l'Empereur Charles-Quint...
Et aussi Michel Férey dit Vauchouquet, a maître des h ouvrages », auquel on allait confier l'exécution de la Ville Françoise de Grâce...
A quelques pas, dans leurs entrepôts^ se tenaient les frères « Le Danois », armateurs et avitailleurs de navires, un brin corsaires...
Un autre arpentait les môles et jetées : Binot- Paulmier, exprès venu de son fief de Gonnevilie, « le Buschet », amené là on ne sait par quelle hantise.
En tous ceux-ci couvait l'Ame de la Normandie, ardente et tumultueuse. Leur cerveau se contagion naît à l'ambiance des aventures et de la vie majeure, somptueusement élargie.
Leur pensée donnait l'incarnation à des conceptions gigantesques, réalisables pourtant par volonté forte.
La semence d'héroïsme germait, portait, au sein de leurs moelles fécondées, un long frisson.
L'animique végétation s'implantait, s'enracinait, vivait de leur conscience, qu'elle éployait jusqu'aux limites du monde, montait sur l'Espace, voilait le Temps et l'Étendue, atteignait les confins de la Mort... Oui, pour leur rêve, ces pèlerins de l'idéal voulaient bien mourir...
En ces yeux de transfiguration, brûlaient des âmes enthousiastes.
a06 LES HOTES DE L'ESTUAIRE
Et ces âmes représentaient le champ d'éther, la profondeur du Fluide immaculé d'où sourd le Génie... le Génie de la Planète qui, dévoilée, frémissante, veut s'unir à l'Homme glorificateur.
Plaeidas s'absorba, contemplant ce tumulte, cette houle. Pareille agitation évoquait pour lui l'image d'une ruche qui va essaimer, parce qu'il y a surabondance de fougue, d'énergie, de sève vitale, de force expansWe.
Mais l'heure n'était plus aux réflexions.
— « A l'œuvre! » pensa du Favril.
Après avoir remis sa prose insidieuse au soldat qui gardait le seuil de la Lieutenance, il se dirigea vers la « Terre-Sainte » à grands pas.
Peu après, il enfourchait « Amicus », disant '•
— ««Allons, bon ami^ un temps de galop, le dernier... »
Et, triste tout à coup :
— « Le dernier... » murmura-t-il.
Tout s'est passé strictement comme prévu. Aii « Pot d'Étain », Plaeidas a laissé, avec la missive royale, un mot ironique, le tout à l'adresse de Mgr de Ja Fosse-Tison.
« Excusez-moi, messire, de n'avoir pu vous attendre : je profite de ma. venue à Honnefleu pour aller jusqu'au Brazil... »
L'insouciant cavalier garde, néanmoins, au fond de l'âme, comme tout bon Normand, un tréfonds superstitieux.
C'est pourquoi, il a voulu revenir par Grestain, pour se recueillir sur la tombe d'Ariette, la mère du Conquérant Guillaume.
EXODE NOttMAND 307
L'y voici... Quand il touche l'humble tertre sous* lequel reposent les os vénérés de la Paysanne?duchesse,. il devient religieux, mystique dévotement. Il prie :
a Ariette, plébéienne qui, par grand amour, conçus de la sève de nos ducs, reçois l'hommage d'un cadet qui se voudrait pareil à ton « Bâtard ». Ariette! ma Pierrette est de ta race. »
...Or, comme il sortait de l'Abbaye, sur la route venait grand cortège.
Un cavalier le précédait qui portait à la 'poitrine un écusson. Il était, cet écusson, « de gueules, à une tour d'argent, accostée de deux fleurs de lys d'or, et au chef d'azur, chargé de trois autres fleurs de lys r aussi d'or. »
Placidas reconnut les armoiries que Loys le onzième avait récemment octroyées, à sa « bonne ville » de Honnefleu.
— « Ouais, pensa du Favril, non sans gaîté, je gage que c'est ici l'escorte du seigneur de la Fosse- Tison. »
Exact. Le Lieutenant Gouverneur, assis en une litière que portaient ses « gens de pied >, allait ofliciellement àPont-Odemer recevoir le message royal.
Costume des grands jours solennels : pourpoint de soie, draperies, chapel, manteau de brocart.
Des échevins, porte-pennons, hérauts d'armes, l'entouraient.
Quand il croisa la litière, Placidas, d'un vaste coup circulaire de son feutre, salua très bas, en cérémonieuse courtoisie.
Lors, notre Lieutenant Gouverneur pensa, non? sans intime satisfaction : « Voilà certes un gentilhomme de haultes manières. Il sait quel éminent
personnage il rencontre. Tout cela est fort bien... » 11 rendit le salut, portant la main à son « chapel ». Et, de son côté, Placidas songeait :
— « Ah! Mgr de la Fosse-Tison, combien suis-je marri de vous infliger pareille mystification! mais, en vérité, aucun de vos déplacements n'aura, à l'égal de celui-ci, servi notre beau pays de France. »
Arrivé au promontoire de Jobles, du Favril regarda l'estuaire qu'illuminait le soleil à son déclin.
Avec quelle joie, il vit... il vit les caravelles de Cousin, sorties du port, libres sous leur grand pavois aux lanières claquantes... Rangeant par tribord le Hable, elles cinglaient vers l'ouest...
Au zénith, planait une coupole de nuages gris perle, frangés de rose, qui s'appuyait à droite, sur la Hève, à gauche, sur la côte de Grâce.
Sous la trouée de cet arc de triomphe, l'horizon se détachait, clair, blanc céruse, translucide. Le firmament parut d'une cristallinité limpide. Ce vide, cette fluidité, c'était le parvis, la grande route, une Voie Lactée.
En cette vesprée, s'allumèrent quelques phosphorescences... Et la flotte sembla nager dans un océan paradisiaque, en pleine lumière d'apothéose. Ce départ... une assomption !
Quelle allégresse dans le cœur du jeune homme...
Là-bas, c'était son œuvre qui prenait essor. Ceux-là étaient libérés par son dévouement, sa volonté, sa bonté.
Il eut, vers cet exode, un éploiement, un vol de toute son âme enthousiasmée.
— « Sans moi, ils ne seraient pas sortis... », murmura-t-il... Les braves gens !
...Mais cette contemplation dura peu. C'était maintenant l'heure décisive de l'action . Il fallait, au plus vite, rejoindre l'escadre. Le courrier du Roy se souvint que, d'après l'accord conclu avec l'Amiral, la nuit prochaine, une chaloupe devait aborder à la grève de Pennedepic pour y embarquer Placidas et Pierrette.
Du Favril n'avait plus une minute à perdre. Sa volonté se fébrilisait...
...En selle de nouveau.
Au lieu de regagner Honnefleu, en suivant la route de la grève, d'où vient que Placidas pique à travers champs, passant par la Pommeraye, Saint-Pierre-du- Châtel, la Bigrerie. Il y a là un dessein... Étant du pays, le cavalier connaît tous les sentiers et raccourcis. C'est pour cela, du reste, qu'il fut désigné comme devant porter le message à Honnefleu.
Or, pourquoi se tient-il sondeur, triste? Voici :
Avant le départ, au moment de consommer la définitive rupture du lien avec la mère-patrie, le courageux émigrant doit accomplir un sacrifice, le plus dur...
Le manoir du Baron son père est là-haut dans la plaine, en ce hameau du Favril qui donna son nom à la famille.
Placidas a voulu revoir tourelles, colombiers et mâchicoulis de la çhâtellenie — maison des aïeux où grandit son enfance.
Mais... dira-t-il adieu à ses parents! Affrontera-t-il la hautaine demande d'explications que lui adressera le chef? Pourra-t-il supporter sans faiblir les supplications d'une mère vénérée?...
Problème tragique qui n'est pas encore résolu,
alors que les grilles du castel sont déjà en vue, au bout d'une quinconce de pommiers.
...Dans la détresse de sa volonté, en cette minute angoissante où, entre deux alternatives périlleuses, il faut prendre parti, se montrer décisif, le cadet normand élève sa pensée vers le Duc, l'allier Bâtard dont, tout à l'heure, agenouillé sur une dalle, il évoquait le souvenir.
« Que ferait-il, lui?... que résoudrait-il? »
Tout à coup, une réponse aiguë semWe jaillir, vers Placidas, de l'invisible.
« Pourquoi les êtres d'avenir demanderaient-ils avis aux hommes du passé? Celui-là ne date, ne procède que de lui-même, qui se prétend chef d'évolution. L'humanité représente un phénomène en marche, en état de perpétuation. C'est pourquoi, ceux qui tentent la fortune, les initiateurs, les maîtres, les « conducteurs », doivent frayer la route, se porter en avant. « Fram a ! disaient les Vikings. La Branche qui sera greffée sur d'autres entes, doit d'abord êtreséparée du tronc. ))
Et cette autre pensée se formule encore :
« Le Christ a dit : « Mon disciple, pour me suivre, « quittera son père et sa mère ».
Le Messie, pour Placidas, « c'était l'idéal rêvé, une vision de la Planète, l'irrésistible a vocation *. Le « Seigneur », c'était l'Astre vivant auquel il se voulait identifier.
— « À cela tout sera sacrifié, prononça-t-il ; je « suivrai » mon destin ».
Cette parabole biblique, enfin, le saisit, s'imposa à lui : « Pour avoir regardé en arrière, la fille du Patriarche fut changée en statue de sel. »
— « C'est dit, affirma le jeune homme, parlant à haute voix, le sort en est jeté : plus d'hésitatioft. »
Malgré l'heure tardive déjà, la forge qui occupe le carrefour des routes de Saint-Mac-Leod et de Lizieux rougeoyait encore : trois enclumes sonnaient, recevant le dernier écrasement des marteaux.
C'était la maréchalerie de Saulnier, où, d'habitude, s'arrêtaient cavaliers, paysans, rouliers, mareyeurs.
Du Favril se dirigea de ce côté et bien aisément se fit reconnaître du forgeron. Une provende au cheval, tandis que le jeune homme écrit ces lignes :
« Mon père, si quelqu'un vous dit que Placidas a trahi, frappez-le au visage, de votre gantelet. La devise de notre maison n'est-ellé pas : « Je servirai ». Sachez que j'y suis demeuré fidèle. En m'expatriant, j# me constitue serviteur de la Patrie plus grande. Mon père, vous avez mis en votre petit cadet ,un rêve démesuré. Chez lui, gronde l'atavisme de tous nos aïeux. Je serai la graine folle emportée par le vent : je serai la semaille qui s'en ira sur des terres lointaines recommencer votre race... Ayant le cœur grand, vous comprendrez et ne me tiendrez point rigueur.
« Et vous, ma mère, pardonnez-moi... Si vous saviez comme j'ai du chagrin de ne pouvoir vous dire adieu. Mais, j'ai peur de faiblir à vos pieds ; j'ai frayeur de vos yeux : car, je sais... ils s'empliraient de larmes.
« Si, parfois, il arrive qu'un souffle vienne interrompre votre prière, ce sera moi, ce sera ma pensée, mère... mère chérie... ia pensée de ton fils... que tu aimes... et qui te chérit... »
Le moment est venu, cette minute de V irréparable. Placidas présente sa lettre au maréchal-ferrant.
— « Voulez-vous remettre ceci à mon père, demain,
dès l'aube... pas avant? Et aussi, je vous confie mon cheval... mon cheval que vous conduirez aux écuries... n'est-ce pas ? »
Et, pour prix du service requis, il offre un escu d'or.
Mais, l'humble artisan devine qu'il se trouve en présence de quelque chose de grand, douloureux.
— « Non, répond-il, lentement : il ne sera pas dit que le forgeron Saulnier se sera fait payer un service pareil... Vous avez du chagrin, damoiseau... et, demain, il y aura des pleurs, au castel... Je ne sais pas... mais enfin c'est sûr... vos parents ont été bons pour moi... suffit... Votre main seulement... là... merci. Dieu vous garde! »
Chaleureuse, frémissante, la poignée de main se prolonge. Or, Placidas est résolu à ne pas s'attendrir. Dernière pression... on se sépare. Le cadet fait deux pas en arrière, va s'éloigner.
Mais, en une pensée subite, il s'arrête, se retourne... Son cheval ?
Avec quel saisissement, quel trouble, il voit que « l'Ami », infléchissant son col, regarde avec fixité le maître qui semble vouloir partir seul !
Par obscure suggestion, l'intelligent animal a-t-il conscience de cette heure tragique ? Il attache toujours sur l'homme ses yeux noirs, luisants...
Qu'y a-t-il, en ces prunelles? Interrogation? stupeur divinatrice? reproches?
Une inexprimable émotion bouleverse l'officier, cet homme si virilement intrépide, pourtant.
Il apprécie tout à coup la cruauté de son acte* Comment, lui, peut-il vouloir, quand rien ne l'y force, abandonner ce serviteur passif, aimant, résigné î...
Le cadet tend les bras vers son compagnon et pose
ses deux mains sur les paupières de «c l'Ami »... Et celles-ci, comme avec volupté, se ferment.
Éperdu alors,, un sanglot dans la gorge, Placidas met ses lèvres sur les naseaux, les appuie sur le mufile blanc... Et ce sont petites caresses entrecoupées de mots dits tout bas.
« L'ami... l'ami si bon, si dévoué... est-il vrai qu'il faille nous quitter? »
Un effort de volonté dénoue cette étreinte qui s'est faite convulsive un peu. Placidas se raidit, détourne la tête... ne pouvant plus supporter l'éclat magnétique de ces yeux ardemment fouilleurs, beaux, resplendissants d'amour et de fidélité.
...Donc, le dernier lien à la terre natale, c'était ce regard d'une bête obéissante, affectueuse, dévouée jusqu'à la mort... Et toujours le captif voulait se rapprocher du Maître, tirait sur la longe...
Placidas brisa enfin le rayon de ces prunelles hypnotisantes : alors, il y eut, dans sa chair, un déchirement...
Allant à son rêve, il s'enfuit... disparut dans la nuit... Tandis que, docile, l'animal retombait à son obscure destinée...
— « Et voici donc, ma mie, que je vous viens quérir. »
Ainsi parla l'ex-officier du Roy.
Pierrette était prête. Avec la vive ingéniosité qui distingue la Française, improvisant, elle avait composé son ajustement de voyage : mante, coiffe, cape. Et, de la sorte, elle apparut charmante. Extrêmement émue au fond, mais très en possession d'elle-même, en sa féminine et aventureuse hardiesse, elle esquissa une coquette révérence.
— « Parbleu! la voilà devenue grande dame, »
•disait le jeune homme, amusé à la fois et émerveillé de cette métamorphose.
...Nuit obscure, sans lune... Sur lagrèvede Penneniepic, deux ombres se dressent, immobiles.
Placidas et Pierrette attendent la barque qui, selon promesse de Jehan, doit les emporter au large, vers l'escadrille. La marée baisse déjà : ...Et cette chaloupe qui ne vient pas !... Les fugitifs s'inquiètent...
Un bruit de rames, un clapotis léger, enfin, se font entendre... Peu après, le petit Desceliers sautait sur la rive, s'excusant :
— « Je ne me perds pas souvent, dit-il tout bas : mais, vous savez, dans ce noir ! la vraie gueule d'un four. »
Du Favril aide sa compagne à embarquer. Et, à ce tendre servage, il met autant d'égards que s'il s'agissait d'assister la Reine de France, en personne.
Or, n'est-ce pas bien ainsi?
Cette jeune fille, dont le pied vient de quitter la côte, c'est la Race française qui émigré.
Dans ses « entrailles » — au sens biblique — elle porte « la résurrection -et la vie ». Elle sera mère des « aultres Frances ».
En elle, dorment et veillent, à la fois, la Nativité, la Nation, les Ancêtres qui seront réincarnés.
Voici que la « Reine des abeilles » donne, dans la ruche, le signal de l'essaiment.
Si vous avez parcouru la pittoresque route qui conduit de Pont-Audemer à Honfleur, par la vallée, vous avez traversé Conteville, bourg posé à mi-plateau, face au confluent de la Seine et de la Risle.
Les guides vous ont peut-être appris un fait que semble ignorer l'histoire officielle, à savoir que, là, vécut Ariette, mère de Guillaume le Bâtard, quand elle devint l'épouse du comte Herluin. A-t-on ajouté que, là aussi, le célèbre Duc-Roi passa une partie de son enfance si tourmentée ?
Ces grands souvenirs vous ont-il^ arrêté un instant près du clocher de Conteville ? Alors, dans le cimetière, vous avez remarqué deux tombeaux voisins qui semblent intentionnellement et fraternellement unis.
L'un d'eux est en granit, quadrangulaire, formant haute stèle avec médaillon sculpté, intailles, plaques dfr marbre, plusieurs inscriptions d'or.
L'autre, tout modeste et fruste, présente seulement quelques lignes mal gravées, usées, presque illisibles.
Le premier est élevé à la mémoire de Gilles-François Rêver — Membre de l'Institut — Fondateur de l'École centrale d'Évreux — Membre des Académies de Rouen, Caen et Nantes — Député à l'Assemblée Législative.
Sur le second, on distingue à peine les noms de : « Le François Dumanoir ».
Voici l'histoire de ces sépultures, où reposent deux amis, gisant en leur dernier sommeil.
Prêtre peu ordinaire, cet abbé Rêver qui, le 10 août 1784, vint prendre possession de la cure de Conteville.
Fils d'un avocat au Parlement de Bretagne, il naquit à Dol, le 8 avril 1753, et fît ses études, jusqu'à la physique, au séminaire de sa ville natale.
Il y fut de suite remarqué pour son admirable intelligence et ses hautes facultés. Voulant consacrer au sacerdoce une pareille supériorité, l'Évêque de Dol envoya Rêver au Grand Séminaire de Saint-Sulpice. Le jeune Breton se classa dans l'élite — si bien qu'achevant ses propres études il professait déjà, pour ses condisciples, enseignant aux autres en même temps qu'il apprenait pour lui.
Rêver était à ce point éminent et son mérite était si bien reconnu qu'on l'appela directement à la chaire de philosophie de Saint-Sulpice.
On doit croire qu'il fut universaliste par le savoir, car nous le retrouvons professeur de mathématiques au séminaire d'Angers.
Cette carrière, qui était son œuvre, Mgr de Dol la suivait avec un sentiment fait d'affection et de fierté.
L'affection fut la plus forte... L'^vêqué rappela le prêtre adolescent, pour lui confier, au séminaire de Dol, l'enseignement de la philosophie et aussi des mathématiques.
Dans ce nouveau professorat, Rêver se fit autant d'admirateurs que d'auditeurs : rien n'égalait la sûreté, la clarté, l'éloquence de ses cours. Les élèves ne comprenaient et n'aimaient la science qu'exposée par sa bouche.
Le jeune savant était jaloux de faire face à cette diversité peu banale de la pédagogie. i\insi que jadis, aux universités claustrales, les étudiants désertaient tous autres cours, pour se presser autour de cet éducateur hors ligne.
S'il n'avait été la modestie même, Rêver eût pu se comparer aux célèbres moines instructeurs du moyen âge, aux Alcuin, Eginhard, Lanfranc.
L'affluence des écoliers constituait, pour Rêver, un stimulant. Zèle apostolique, vaillance intellectuelle, conscience de sa propre valeur, désir de bien faire et de rendre service, tels furent les mobiles qui l'entraînèrent à se prodiguer ainsi. Mais il en vint jusqu'à l'exténuation. Et le digne prélat, son père spirituel, vit avec peine s'altérer la santé d'un collaborateur qui était sa dileclion.
Non sans regret, il dut se résigner à lui confier un ministère dans le clergé séculier, à la campagne — un ministère qui serait le repos, qui servirait de dérivatif aux excès de cérébralité.
Alors, il songea à ce coin de la plantureuse et calme
Normandie, qui faisait partie de « l'Exemption de Dol », à ces antiques paroisses dont il était prébendaire : Saint-Samson — Conteville — Saint-Pierredu-Châtel — Le Marais- Vernier — La Roque.
Rêver fut envoyé dans la première qui était la plus exiguë — l'ancienne abbaye du Pénitale, résidence de saint Germer et de saint Samson.
Sa santé étant un peu rétablie, il fut appelé à la cure plus importante de Conteville. Ce gros bourg, avec marché bi-hebdomadaire, conservait encore quelques souvenirs de son grand passé historique, de l'importance qu'il eut à l'époque des Ducs normands. Conteville gardait sorte de prééminence vis-à-vis des paroisses circonvoisines.
L'activité intellectuelle reprit alors son cours. Rêver mit à profit le voisinage de Juliobona, l'ancienne ville de César, pour y, faire quelques reconnaissances archéologiques qu'il devait compléter plus tard. En peu de temps il devina les inappréciables trésors que cachaient ces décombres embroussaillées r témoignage de la fureur iconoclaste qui anima les Saxons et les Barbares aux m e et v e siècles. Dès les premiers forages le savant fit preuve de son habituelle précision, de sa méthode, de son esprit didactique.
Et il prit tellement goût à cette chasse au mystère, à ces recherches — passionnantes toujours pour un homme de savoir — qu'il se déplaça pour explorer les ruines du vieil Évreux.
Il évitait de se mettre en évidence : mais pareille présence ne passait nulle part inaperçue. Ses séjours au chef-lieu le firent remarquer, apprécier, et lui valurent sa nomination comme administrateur du conseil général du département.
Se reposer? Enrayer tout au moins l'activité cérébrale ? Esprit toujours eu éveil et entreprises, il n'y songeait guère et ne le pouvait pas. C'est alors que furent jetées les premières bases de l'École centrale d'Évreux qui devait plus tard être, par notre curé, officiellement fondée.
Le 16 mai 1791, fut promulguée à Paris cette Loi fameuse — chef-d'œuvre de bon sens civique et de désintéressement — par laquelle l'Assemblée Constituante appelait 745 députés pour leur confier l'œuvre législative des Temps nouveaux.
La Constituante (qui posséda tous les courages et tous les talents) interdisait qu'aucun de ses membres à Elle y fût réélu.
Par unanime désignation, le choix, dans l'Eure, se porta sur l'abbé Rêver dont on connaissait l'érudition, l'indépendance, le caractère.
A l'Assemblée Législative, le curé de Conteville fit utile besogne et montra sa haute probité d'esprit : il eut assez d'énergie pour résister aux Jacobins qui rapidement s'emparaient du pouvoir et prétendaient conduire aux pires extrémités la Représentation Nationale.
Je ne sais lequel de ces forcenés interpella un jour l'ecclésiastique en ces termes :
— « Dis donc, citoyen curé, si tu es un vrai représentant du peuple, pourrais-tu pas enlever ta soutane?
— Oui, riposta Rêver, quand tu auras enlevé ta carmagnole. y>
Voulant faire œuvre « législative » selon le mandat reçu et accepté, le curé de Conteville s'efforça de ne point glisser vers la politique de sectaire. Il ne fit alliance ni avec les Girondins, ni avec la Montagne,
ni avec le club des Feuillants, pas davantage avec la réaction ».
Il connut le sort des isolés, en cette époque où les passions furent tant surexcitées. L'exclusivisme régnait, et non la philosophie. N'étant l'ami de personne, Rêver fut l'ennemi commun. Nul ne défendit ce modéré, cet homme de rectitude et de pondération, opposé à tout excès.
Prêtre assermenté, il fut haï comme tel par le clan des royalistes. D'autre part, les exaltés, les révolutionnaires le trouvaient tiède, l'invectivaient, lui appliquaient déjà ce mot dangereux : « suspect ».
Voyant le péril, mais avec hauteur et stoïcisme, il s'opposa aux mesures extrêmes, à la confiscation des biens des émigrés, à la déportation des prêtres qui refusaient de faire (ce que lui, pourtant, en toute conscience, avait fait) serment de soumission à la Constitution civile. Il refusa net de voter l'établissement du Tribunal révolutionnaire et manifesta son horreur pour les massacres de septembre.
En 1792, la Convention prenait la barre du Vaisseau-Lutèce : et aussitôt Rêver était compris dans ces « fournées » de citoyens qui, sous les verrous de la Terreur, expièrent leur intégrité, leur réprobation contre toute illégalité et toute violence, leurs sentiments de justice pure.
Alors, se place un épisode touchant : les habitants de Conteville formèrent une délégation qui vint à Évreux, puis à Paris, pour réclamer le curé Rêver.
Les hommes terribles de la Convention professaient un absolu mépris de leur vie, comme de celle des autres : mais ils étaient sensibles à certains traits d'héroïsme.
Au Comité de Salut public, on fut ébabi de l'intrépidité, de là crâne attitude que montraient nos paysans.
En ce Paris terrorisé, où la prudence commandait de rester muet, partout ils clamaient :
— € C'est abominable!... honteux!...
— Qu'est-ce qu'il a donc fait, votre curé? demanda un insidieux questionneur,. aux « Sections ».
— Pour sûr qu'il n'a pas fait de mal!... » ripostèrent les Contevillais.
On leur rendit leur curé. Mais Rêver avait vu de près la guillotine.
En souvenir de ce courage obstiné, en récompense de cette fidélité, Rêver légua tous ses biens à la commune, en ces termes :
« ...J'offre ce legs à la commune de Conteville; en reconnaissance de l'affection qu'un très grand nombre d'habitants me témoignèrent tandis que j'étais en prison, et du dévouement dont ils me donnèrent l'assurance. »
Les jours sombres une fois passés, nous retrouvons Rêver partagé entre les travaux scientifiques et les soins de sa cure. La paroisse était rendue au culte et Rêver la desservait comme prêtre constitutionnel.
En 1796, ses hautes capacités d'enseignement le firent nommer membre du Jury d'Instruction publique : c'est alors qu'il fonda l'École centrale d'Évreux.
En 1800 se place « le voyage des Élèves du Pensionnat de l'Eure à l'embouchure de la Risle », excursion si bien racontée depuis par le digne curé en un volume que conservent les bibliothèques normandes.
Rêver inaugurait ainsi ces déplacements scolaires, cette instruction par l'exemple, en plein air, ces
« leçons de choses » qui reviennent en faveur et seront éducation publique de demain.
Lorsque parut le Concordat de 1802, l'ancien Député Rêver fut de ceux qui ne l'acceptèrent point. Prêtre au cœur simple, il refusa d'entrer dans les vues politiques du Pape et du Corisul, ces deux sceptiques joueurs du Destin.
Assermenté, il voulait rester fidèle à ses convictions nationales, aux vœux réfléchis qui avaient enchaîné sa vie. Ne s'était-il pas lié à la Constitution des Français? N'avait-il pas collaboré au nouveau Statut des hommes, à l'établissement d'un état de choses amélioré? Quelle diplomatie, quel effort de casuistique réussiraient à l'en détacher? Paraître se déjuger serait indigne de lui...
Il s'était consacré à la France, sans retour, en hommelibre qui a l'âge de raison : et ce « vœu » lui était décidément plus cher que la « vocation » surprise à son adolescence.
Patriote loyal, il voyait avec peine le Corse manœuvrer pour faire avorter toutes entreprises commencéespar les Représentants du Peuple.
Alors, cette même épreuve qui l'avait atteint dans l'exercice probe et résolu de ses fonctions législatives, lui fut, encore une fois, réservée.
L'humble « desservant de succjirsale » osait résister à Pie et à Bonaparte! Il fut excommunié par l'un, interdit de ses fonctions par l'autre.
Or, cette double disgrâce imméritée ne le troubla point; de par sa force morale, ce campagnard représentait un Grand de France. Rien ne pouvait l'abattre, ni même l'atteindre.
Comme le presbytère était sa propriété personnelle,
il s'y retira. C'est là que certain jour de Tannée 1802, il reçut la visite du successeur que lui envoyait l'Évêché — l'Abbé Le François Dumanoir.
Rêver s'attendait à trouver en lui quelque ennemi, stylé en haut lieu, réfractaire aux idées nouvelles, prêt à en user envers le prédécesseur avec arrogance et mépris.
Bien au contraire, le nouveau venu était un homme droit, délicat et plein de tact, un prêtre de toute humilité qui, dès la première visite,conquit son affection.
Rêver lui dit :
— « Monsieur le curé, voici les clefs du tabernacle et de la sacristie. Les ornements d'église sont un peu ma propriété, puisque je les ai achetés : je les abandonne au culte. Pour ce qui est du « Lieu Presbytéral », il est aussi à moi : mais je ne trouverais pas convenable que mon successeur logeât ailleurs que dans cette maison. Considérez-vous ici comme, chez vous : je n'y serai le maître qu'après vous. Quant à l'église, ne pouvant plus y dire la messe, j'assisterai aux offices parmi les fidèles. »
Et il ajouta, souriant avec finesse :
« ...Au dernier rang, comme le publicain. t>
« En effet, dit un mémoire du temps, le curé Rêver chantait seulement à la messe et aux vêpres. »
Si le haut clergé avait mis dans l'esprit de Dumanoir quelques préventions, elles furent dissipées par tant de bonne grâce et une telle élévation de sentiments.
Dès ce jour-là, les deux hommes furent amis : et leur intimité ne se démentit jamais.
L'amitié entre ecclésiastiques revêt souvent certain caractère touchant : elle est d'une nature particulière et sç teinte d'émotion diffuse. L'hagiographie nous
fournit l'exemple de ces religieux dont les âmes se pénétraient avec je ne sais quel frisson, dont les cœurs eurent le même rythme et battirent « d'accord ». Sans sortir de la Normandie, nous citerons les fondateurs de l'Abbaye du Bec, Herluin, Lanfranc et Anselme qui formèrent une infrangible triade.
Pour ces hommes de monastère, l'univers a disparu — besoins matériels et charnels, soucis de famille ou d'avenir étant réduits au minimum. En leur vie érémitique ils se rapprochent, se lient jusqu'à la mort, fraternellement associés dans une identique angoisse et un pareil espoir : le salut... Naufragés ensemble, sur la Terre, cette épave, ils tendent au ciel, d'une semblable illusion, d'un semblable désir. Périls, douleurs, aspirations, tout leur est commun. Ils deviennent une même pensée, presque une même chair — si la grande Parole est vraie : « Et verbum caro factum est ».
Chaque homme possède une faculté d'aimer, et cette faculté peut recevoir des destinations diverses. Chez lereligieux (chez le moine chaste), ce que la femme n'a pas pris sous forme de passion, demeure à l'état de tendresse vague, d'activé sympathie, d'affinité. Ses ardeurs éteintes gardent encore quelque rayonnement, une ferveur génératrice des affections réciproques.
Exaltés par la prière, fébrilisés par cette sorte de douloureuse terreur, de suppliante désolation où ils se complaisent, les reclus (dont l'auteur de l'Imitation est l'excellent prototype) trouvent, en leurs fibres incessamment pétries, une sensibilité aiguë, des élans de piété chérissante et contagieuse, des extases de féminité sanctifiée et très pure.
Promis aux mêmes béatitudes, fiancés au même idéal, ils ont échangé leur foi ; ils réalisent sur terre les Noces mystiques de l'Esprit et du cœur. Ils s'unissent en je ne sais quel hyménée blanc fait de sollicitude, de fidélité, de douces paroles, qui sont à la fois de la dévotion et du dévouement. Cette félicité calme a pour principe vivifiant non plus le terrible « amour », mais la discrète et incolore « aménité ».
Rêver et Dumanoir vécurent ainsi, comme des saints.
En cette époque parfaitement heureuse de son existence, notre curé put se consacrer aux études, réintégrer le domaine des Idées — avec quelle joie, on le devine!... Pour lui, incompris et maltraité, c'était la consolation, le refuge, l'atmosphère immaculée, exempte de souillures comme de crimes.
Sa réputation de savoir lui donnai^ vis-à-vis des paysans, auréole, prestige. Malheureusement, ces êtres bornés, frustes cerveaux, relaps toujours aux superstitions primitives, en vinrent à considérer l'ancien desservant comme un peu sorcier.
« Il fait des tours de physique », disaient-ils, — appliquant ces mots redoutés à quelques-uns des amusements scientifiques où Rêver se récréait.
Dans le double but de distraire et d'instruire, le professeur se livra en effet à quelques « expériences », qui médusèrent, stupéfièrent, les rustres.
Or, ce grand savant, cet humanitaire émineut, eut le chagrin de voir les paysans prendre le change, et, non sans effroi, lui attribuer des pouvoirs surnaturels.
Dans le pays, on s'entretenait tout bas... « la rumeur » affirmait... qu'il connaissait a des secrets »...
Certains, bien informés, prétendirent avoir entendu le tonnerre gronder « dans le probytère ». D'autres
déclarèrent que leur ancien curé en savait long, qu'il réussissait à faire monter la mer dans sa chambre. Tout le monde s'accordait à reconnaître que « Moussieur R'ver » traverserait bien la Seine jusqu'au Havre sans se mouiller les pieds, « en marchant su'l'iau ».
On nommait tel voleur qui, entré chez lui par effraction, fut « happé » par une main ...oui, une main, invisible bien entendu — de telle sorte que le dit « mauvais larron » resta prisonnier.
M. A., historien normand, vint un jour demander à Rêver des documents sur la Révolution et sur les événements mémorables auxquels le célèbre curé avait été mêlé comme acteur ou témoin. Il voulut amener la conversation sur les « pratiques, superstitions », etc.. Il reçut cette réponse :
— « J'ai passé ma vie à faire la chasse à ces croyances ridicules : je ne veux pas divulguer, même en les racontant, pareilles misères de l'esprit humain! »
Quoi qu'il en eût, et malgré tous efforts, ses anciennes ouailles s'éloignaient de lui, le fuyaient comme un être redoutable, un « homme ben à craindre ».
Cette fois encore, il perdait le contact de ses semblables. En face de lui se dressait le « Paysan », redoutable élément de la vie, insaisissable, profond et brutal.
Alors, définitivement méconnu, il se replia sur luimême, retrouvant en son âme le reflet du ciel... il s'isola parmi les abstractions, désormais confiné dans les joies de la mathématique. De nouveau il s'extasia au jeu des équations et problèmes, à la magie des chiffres : il redevint l'hôte de ce « Graal » lumineux
où fleurissent les consolatrices mentalités, les Lois, tous ces mystères harmonieux qui représentent une des Faces de Dieu.
Avec ses anciens paroissiens,, il parlait volontiers des événements historiques auxquels il fut mêlé. Le propos suivant m'a été rapporté : « La nuit du 10 août, où la Noblesse renonça à ses privilèges, fut quelque chose — quelque chose de négatif. Il ne fallait pas abdiquer les privilèges; il fallait continuera les mériter. Toute déchéance est une défaite. Ce ne fut pas un mouvement généreux : ce fut un aveu d'infériorité en face de devoirs trop lourds. »
Il effarait parfois ses auditeurs qui ne comprenaient pas toujours pareil langage dans la bouche d'un curé* Mais c'était là un esprit libre; élargi, apercevant par synthèse le passé, et par divination le futur.
Il voyait bien fini l'âge des sacerdotes, héros, types représentatifs, et sentait venir l'ère des Temps nouveaux, de l'anonymat, des collectivités. Dans la sphère des phénomènes physiques, le soleil levant dore d'abord les hautes cimes. De même, dans l'Humanité, les cerveaux supérieurs connaissent d'avance les lumières de l'avenir, Passomption de la vérité.
...Mais un malheur l'attendait. Le 26 septembre 1813, il perdit son intime, Le François Dumanoir, mort à 53 ans.
L'abbé pleura ce frère, le seul homme qui, depuis le temps béni du séminaire de Dol, l'eût pleinement compris, et aimé sans réserve.
Le défunt avait consigné ses dernières volontés sous un pli à l'adresse de Rêver, avec prière de l'ouvrir aussitôt son décès. Sur le papier, quelques lignes très simples.
Le François Dumanoir confesse son indignité visà-vis du prêtre éminent dont il fut l'hèle, du maître dont il devint le disciple. Et il termine ainsi :
* Je ne me suis jamais considéré que comme votre vicaire : vous étiez à mes yeux le véritable pasteur : mettez sur ma tombe cette simple inscription : « Vicaire de Conteville ». Je vous rendrai ainsi hommage* Puisque nos deux existences furent unies, promettezmoi que nos tombes seront voisines : à côté de vous qui avez élé ma vie, il me semble que je serai moins mort. »
Avec quelle émotion le vieux curé lut ce touchant aveu d'humilité chrétienne! De ses mains tremblantes, U ensevelit Dumanoir, et, obéissant, il traça l'cpitaphe demandée sur le monument que Ton voit encore dans le cim«tièr.e.
Mais, au dos de la pierre tombale Rêver fit graver ces lignes qu'à grand'peine, par suile de l'usure du temps, j'ai pu reconstituer. Les voici >
Beae merenti Flevilique multum Familiari suo Monumentum istud Doloris et Amicitiœ posuit qui Mœrens, memor Superest Eheu Solus (1).
(1) Au bien méritant, et très regretté, à son familier, celui qui, hélas, demeure seul et affligé, éleva ce monument de douleur et d'amitié.
De plus, pour exécuter le suprême désir du cher disparu, Rêver prépara son propre tombeau tout près, afin que les deux intimes se tinssent côte à côte pour recevoir ensemble la résurrection éternelle ou pour sombrer dans le néant définitif — afin que leurs os périssables fussent confondus au sein de la mêmepoussière. Le testament, auquel nous avons déjà fait plusieurs emprunts, porte ceci : « Je rends à la famille « de mon digne ami, son portrait très ressemblant. « Je ne le vois jamais sans douleur. »
La séparation était cruelle, en effet.
«... Superest eheu Solus... » Oui, le digne prêtre demeura dès lors bien seul.
Car le successeur de Dumanoir fut un M. Guérout avec lequel les rapports, corrects tout d'abord, ne turent jamais sympathiques. Dès son arrivée, néanmoins, Guérout fut commensal de Rêver, selon la tradition que celui-ci aurait désiré ne pas rompre. Mais cette vie commune devint bientôt intolérable et Guérout prit un logement particulier dans le bourg.
Pour expliquer cet éloignement, il me paraît assez oiseux de consigner les échos et récits de l'histoire locale — tenant tous témoignages des hommes pour incertains.
A la différence de l'aristocratique Dumanoir, Guérout manqua-t-il de cette réserve, de cette silencieuse discrétion qui étaient nécessaires aux méditations du savant ecclésiastique, à sa vie spéculative?
- Le nouveau curé fut-il dévotement sectaire? — Eut-il cette tournure d'esprit admissible chez un prêtre catholique, mais peu conciliable avec les idées larges, l'éclectisme, la philosophie de l'ancien professeur-législateur?
M. Guérout prit-il ombrage des visites de hauts per-
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sonnages que recevait M. Rêver? Notamment vit-il avec chagrin Monseigneur Le Beurlier venir souvent au presbytère et se tenir avec son hôte sur le pied d'une bienveillante familiarité? Importe-t-il d'éclaircir tout cela?
Quoi qu'il en soit, Rêver profita de cette retraite pour mettre la dernière main aux travaux d'archéologie et de science pure.
C'est à cette époque qu'il acheva les fouilles de Juliobona. Chargé de cette mission par le département de la Seine-Inférieure, il détourna la grande route qui passait sur les ruines et, pendant six ans que durèrent ces mémorables travaux, découvrit d'inestimables monuments.
Quelle émotion fut la sienne quand il mit au jour les temples de Diane, d'Apollon, les Thermes, les mosaïques, les statues, les moellons placés là par ordre de César, les pierres qui réalisèrent les concepts de Guillaume.
Or, tandis qu'il était en ces pensers archéologiques, son âme fit un effort, eut un essor, vers le passé.
En ses yeux larges, calmes et profonds, le Temps aboli se refléta, comme dans une onde l'Étendue.
Les jours engloutis, virtuellement repassèrent aux bases de sa mémoire — de même qu'au fond des paisibles eaux, transparaît la légendaire Ys.
Des rives et du fleuve s'élevèrent de hautes figures, pour attester la puissance, la séduction, de ce coin de Planète : Évoqués, on l'eût dit, par César et Guillaume, d'autres vinrent... ombres glorieuses et deuillantes...
Le grand Constantin qui eut sa résidence favorite à Vatteville-la-Rue (1).
. (t) En 314, il y fit célébrer la 10 e année de son règne.
Charlemagne. qui traversa ce pays en Tan 800, accompagné de son gynécée, de ses huit filles, monté sur l'éléphant que lui avait donné Haroun-al- Raschid (1).
L'ingénieur Samson qui mit son empreinte sur le sol et sur la race — venu de Bretagne comme Rêver.., génies celtes tous deux.
Germer, l'âme sainte, le moine altier, l'âpre réformateur.
Les rois et reines — Charles VII et sa fille de joie Agnès, ripaillant à Grestain, tandis que, dans la Seine, fleuve national, passent les cendres du bûcher de Jeanne..,
Charles IX et la terrible fille des Médicis.
Les conquistadores honfleurais.
La passion archéologique tenait Rêver, cette piété particulière qui fait trembler certains quand ils touchent les vénérables débris, l'œuvre du passé.
11 eut un jour cette pensée :
« L'Humanité est telle que ce Héros du Conte : elle « retrouve son passage en exhumant les pierres po- « sées... Aussi, pareillement, des cairns attestent les « traces de l'explorateur parmi la solitude du désert, « la neige des Alpes, les banquises du pôle. »
Simultanément, il conduisait les fouilles du Vieil- Évreux.
Et, malgré le grand âge, son activité lui permettait encore de publier le résultat de ses recherches (2).
Auparavant, il avait fait paraître « Le voyage des
(1) Le grand Empereur ne détestait point quelque mise en scène.
(2) Mémoire sur les ruines de Lillebonne (Evreux : 1821). Recherches sur la station romaine Uggade. Mémoire sur les ruines du Vieil-Évreux (Évreux, Rouen, Paris : 1827).
élèves de l'École Centrale pendant les vacances de l'an 8 » (1).
Ce voyage avait bien entendu pour but le très cher pays : « Conteville j> et les environs (Saint-Samson, la Roque, Grestain, Honfleur).
, Dans cette œuvre on reconnaît ses qualités d'écrivain-, de savant, de moraliste, de pédagogue.
Entre temps, cet esprit encyclopédique rédigeait des mémoires sur les abeilles, sur le platine, le météore solaire du 13 juin 1825, etc...
Puis, songeant que la mort approchait, il rédigea son testament, acte de dernière volonté par lequel il instituait la commune de Conteville sa légataire universelle. Cet écrit, que l'on .peut consulter aux archives de la Mairie, atteste son calme intrépide, sa modestie, sa charité chrétienne.
Outre les passages déjà cités, j'y ai relevé certaines pages où l'on retrouve la hauteur des vues, la lacge et sereine coulée de la philosophie platonicienne.
<( Mes exécuteurs testamentaires peuvent être assurés que je ne laisserai point d'argent » <c J'éprouve
des regrets au milieu des indigents : je veux retrancher la satisfaction d'aisance que je m'accorde. »
Après avoir légué un lit de malade indigent à l'Hospice de Pont-Àudemer, il ajoute :
« Au pied du lit sera placée cette inscription : « Priez Dieu pour le fondateur de votre lit a : mais je
(1) Le Yolume publié à Évreux est un rapport adressé à ht Convention nationale; il porte comme exergue cette pensée de Montaigne, relative à l'écolier : « Qu'on lui mette en fantaisie une honneste curiosité à s'enquérir de toutes choses. La solitude, la compagnie, la vesprée, le matin, toutes heures lui seront unes; toutes places lui « seront d'études ».
défends d'ajouter ni mon nom, ni rien qui puisse l'indiquer. »
Faisant allusion à la répulsion qu'éprouve tout paysan contre l'hospice :
« \..Je suis guidé par un intérêt plus général r je désire diminuer la fâcheuse opinion qu'on se fait des hôpitaux publics. »
Après avoir déclaré que les fainéants et les ivrognes n'auraient pas droit à ce lit, Rêver ajoute :
« ...J'excepte les cas d'accidents graves et de maladie dangereuse, parce que l'humanité doit être aidée dans le péril, sans égard pour les torts antérieurs et que l'urgence doit faire ajourner l'indignation. » Plus loin il dit :
« Je conjure mes anciens paroissiens de s'employer tous pour empêcher qu'il s'élève dans la commune aucune affaire blessant l'honneur. »
Relativement au legs destiné à un ami :
c Je ne puis lui offrir d'objets d'un moindre prix. Si je voulais lui en donner dont la valeur pût approcher du prix qne je fais de son amitié, je n'en trouverais . aucun. La perte que je ferai de ses communications sera une des plus sensibles que je ferai en quittant la vie. »
En son évolution naturelle, ce grand esprit examina, sans partialité ni parti pris, toutes modalités, tous problèmes de la vie. Il y eut, dans son cerveau, croissance et floraison d'idées. Et il parvint ainsi un peu plus loin que le catholicisme : il dépassa le culte dont il fut l'un des ministres.
Son appréciation restait d'autant plus libre et sincère que les événements l'avaient rejeté hors du sacerdoce et de l'obédience.
Très claire maintenant, parfaitement nette, sa vision a perdu la déviation professionnelle. Elle devient a achromatique », suivant le langage philosophique actuel.
Ce n'est plus le séminariste, le prêtre : c'<est « le sage », celui-là même que révéra l'antiquité.
L'Église Ta chassé de ce giron où Ton doit vivre et penser « périnde ac cadaver »... Eh! bien, soit! si « hors de l'Église il n'y a pas de salut », il y aura pour lui la « renaissance ».
Le trépas n'est pas loin. Rêver sent venir l'époque grave de la Fin, du soir, de la Vesprée vitale, ces heures suprêmes où Ton voit vrai, sans les illusions et mirages du matin, sans les éblouissements et triomphes du midi.
A la grande Lumière des Vérités éternelles dont il est proche maintenant, il envisage toutes choses sous un autre jour, comme sous les rayons d'une Aube nouvelle.
Se retournant vers le passé, il songe avec satisfaction à l'époque héroïque de sa vie, à ces années d'effervescence où il fut dans l'action, bravant l'iniquité, le choc des passions, exerçant, contre foutes attaques et controverses, la vigueur de son âme. Et c'est, pour lui, une intime félicité : « Meminisse juvabit. » Il est comme ce marin qui, revenu au port, pense aux tempêtes jadis affrontées et qui, par le souvenir, savoure encore rétrospectivement les émotions violentes de la lutte, l'éminente joie du triomphe sur les éléments déchaînés.
Et voici : lui, qui, aux jours de péril, portait habituellement sa soutane, cet insigne qui le désignait aux sarcasmes, aux attaques, à la mort, — par plaisir inverse, maintenant, il revêt l'habit conventionnel... C'est avec ce costume à haut collet et jabot qu'on Je
voit dans le portrait pieusement conservé à la Mairie, Figure attachante, avec ses cheveux nattés en papillotes selon la mode du temps, le front très haut, les méplats saillants sur l'arcade sourcilière, le sourire des lèvres, le menton fin, la profondeur et le mysticisme des yeux si bons...
Le curé Guérout ne pouvait admettre les idées et sentiments de Rêver, étant incapable de les comprendre... Ce changement de costume, par exemple, lui fut sujet de scandale. Contre ce prêtre a défroqué » son inimitié grandit, devint implacable.
On a cru pouvoir attribuer à la jalousie, à des questions d'argent, à des rancunes personnelles, l'aversion que M. Guérout portait à son prédécesseur. Dieu me garde de jeter la plus petite défaveur sur la mémoire d'un homme que j'ai connu dans ma prime enfance!
Il n'est pas, je pense, nécessaire de chercher si loin les causes de pareille antipathie. La condition qu'avait Guérout de prêtre tonsuré, étroitement soumis aux règles, commandements, canons et croyances du culte romain, suffit à tout expliquer.
La haine entre ecclésiastiques demeure la plus irréconciliable de toutes. L'intolérance, le fanatisme sont exclusifs d'indulgence, de pardon, et n'ont qu'un seul aboutissant, une formule unique : l'exécration.
Guérout me paraît logique; son hostilité fut sincère, je dirai loyale, fut l'expression d'un conflit inévitable et qui se retrouve à chaque page de l'histoire française
— lutte entre le gallicanisme et l'ultramontanisme
— entre la tradition atavique et. la pensée d'Orient — * entre le Celte et PItaliote — entre la race et l'étranger.
Guérout ne dissimula rien à celui qu'il détestait. Or, il fit bien de n'être pas hypocrite, puisque, nous, la
postérité, ne lui tenons aucunement rigueur de ses écarts, puisque Rêver lui-même, j'ensuis sûr, ne songea guère à s'en indigner.
Le nouveau curé pouvait-il voir, sans horreur, ce « renégat », ce * sans-culotte », qui oublia l'ordination pour se vouer à une Constitution révolutionnaire, qui osa, lui, curé, violer la discipline en se faisant élire à la Législative au lieu et place de son évêque — qui, par orgueil sans doute, s'assit à côté des prélats (1) pour traiter avec eux, de pair à égal — qui « pactisa avec les ennemis du trône et de l'autel a, qui, maintenant, jette le froc aux orties — et surtout qui porte la marque infamante de V Excommunication?... De très bonne foi,Guérout anathématise Rêver, l'apostat, Il ne le voit pas comme un être de lumière et de bonté... Asesyeux, c'est Lucifer — c'est Satan!...
Donc, l'historien, ce juge impartial (qui se tient dans le recul des années comme au fond d'un prétoire), n'impute point à l'abbé Guérout l'odieux des mesures dont Rêver eut à souffrir.
Et, au surplus, il pense, cet historien, que les événements ne sont jamais l'œuvre d'un homme, alors' même que celui-ci paraît les conduire. La théorie individualiste, qui admet des êtres-chefs, s'en tient à une observation insuffisante. Le plus petit fait de la vie a des racines, des causes profondes. Et c'est pourquoi la colère de Guérout ne pouvait vivre que dans une ambiance d'aiiimadversion.
Or, autour du vieillard, l'atmosphère était devenue âpre, méchante. Les paysans, ces mêmes qui eurent
(1) -Il y avait des évoques à la Législative, notamment Desbois, Gay, Font, Fauchet.
naguère des élans généreux, n'éprouvaient plus qu'un sentiment : la crainte — mauvaise conseillère.
Les vicissitudes qui terminèrent l'existence du curé 'Rêver, la diversité des sentiments qu'il inspira, les acrimonies qu'il dut supporter, il faut reporter fout cela à une raison plus générale : versatilité de la foule.
La foule ! Elle abandonne et persécute, après avoir adoré : elle flagelle et lapide ceux qu'enthousiaste ette hissa sur le pavois : elle brise les idoles qui furent hier élevées de ses mains...
En tous pays, en tous temps, la foule se montre pareille : mobile et traîtresse. La foule, c'est la Mer (nulle image n'est plus juste, plus suggestive, plus poignante)... — c'est la mer, avec son instabilité, ses remous, ses ras, ses gouffres, sa bave, ses caresses berceuses.
Cette image est familière à Rêver... elle lui vient
foncièrement de sa chère Bretagne. N'est-ce pas
* qu'aux pieds des promontoires, là-bas , les vagues
s'ameutent, flattent, écument, baignent, flagellent,
engloutissent?...
Et, malgré sa modestie, son imagination lui suggère une autre idée : l'agitation même de l'Océan, ses fureurs, n'iridiquent-elles point la force des assises granitiques qui rompent le courant? Eh bien, de même, les invectives, heurts, lapidations, assauts de la multitude révèlent la hauteur d'un être, son énergie, la hardiesse altière et dominatrice de son Ame... Alors, oui, Rêver pense que, dans ce monde des idées, il est bien, lui, le Finistère, la Fin de la Terre, l'extrême avancée de la vie...
Il se dit encore que toutes les grandes destinées
connurent cette animadversion, cette ingratitude des hommes assemblés en troupeau, en « vulgum,pecus »
— à tel point que Ton peut dire « médiocre » celui qui rencontra toujours les hasards propices et jamais l'adversité — toujours les sourires approbatifs et jamais l'insurrection des âmes... Il évoque les noms d'Aristide le Juste, de Socrate, de notre Jeanne d'Arc.
Et encore, avec adoration, il revoit l'Être auguste dont il fut le ministre, le grand « Christ » qui, lui aussi, plus que tout autre, fut bafoué, exalté, trahi, frappé, crucifié par la populace — et finalement proclamé Dieu par le Monde... Alors, rasséréné, comme son Maître, le prêlre consent à porter sa Croix, avec résignation, sans se plaindre, comprenant au contraire en quel sens la douleur est un bien et le supplice une rédemption.
...Il a donc perdu l'affection des siens, de ceux'que longtemps il appela ses « frères », ses « fidèles ».
Ceux-ci le fuient, se signent en se détournant... Or, dans le chaos de leurs sentiments à son égard, ce qui domine, c'est l'antique frayeur de l'Excommunication
— frayeur qui fit autrefois trembler rois et empereurs... L'Excommunication... malédition redoutable qui, plusieurs fois, renversa les trônes...
Rêver constate avec désespoir l'attitude répulsive de cette collectivité à laquelle il légua sa fortune.
D'autres, sans doute, révoqueraient ce testament. Mais, lui, ne s'irrite point : il comprend... ayant le cœur assez haut pour demeurer au-dessus de toutes injures, ne connaissant ni l'animosité ni les représailles. Oublier lui plaît mieux que punir. Donc, il pardonne « à ceux qui l'ont offensé », selon le précepte évangélique.
Pendant qu'il était en butte à l'hostilité de son successeur et des ouailles, il eut occasion de prendre la plume pour rédiger un codicille. Faisant allusion au legs fait à son ennemi, il écrit : « Je ne veux pas lui laisser moins que ce qu'il a naturellement dû s'attendre à recevoir. » En ce même acte de dernière volonté, il témoigne d'une sollicitude obstinée, touchante, vis-à-vis de ceux qui le honnissent et le persécutent. Il s'excuse de ne pas davantage les gratifier : il donne des instructions à son exécuteur testamentaire pour qu'on creuse un puits dans le bourg, destiné à donner de l'eau pure aux habitants.
Il veut aussi que Conteville possède son pressoir public; il prescrit l'acquisition d'une baignoire pour les malades indigents.
A un ami qui lui demandait pourquoi il restait fidèle à cette commune qui le reniait, il répondit :
« J'acquitte ma dette : chacun doit à son pays natal : on doit également au pays d'adoption. Le mort doit marquer la place où il vécut. Je pense au posthume : songez à ce mot : « posthume ». Être sous terre... affreuse vision... tachons de rester un peu dessus, par le souvenir. »
La fin de Rêver fut navrante, sa sépulture tragique.
Sa dernière heure sonna le 12 novembre 1828.
Réclama-t-il les sacrements, à la minute solennelle? Eut-il assez de force morale, une foi philosophique suffisamment intrépide pour affronter seul, sans viatique, le dernier voyage, l'entrevue avec l'Être suprême?... Nul ne l'a su, ou du moins ne l'a dit.
L'acte, très étrange, qui constate son inhumation, il
témoigne encore du trouble et de la fureur où était Guérout qui le dicta.
Pas de date. Rien ne nous apprend si le défunt était muni des sacrements de l'Église. Le rédacteur indique que Rêver est « de la commune », et non « de la paroisse ». On note qu'il fut mis en terre, non par le clergé, mais par un « clerc de la charité ». — Et, particularité bizarre, Pacte est écrit, non pas avec de l'encre noire, mais avec de l'encre rouge... couleur de feu, symbole de malédiction!...
Ce qui demeure certain, c'est que Rêver fut enfoui comme un damné, comme un réprouvé, hors le cimetière paroissial, sur la route même de ceux qui allaient à l'église — afin que les passants fussent dans l'obligation de piétiner son corps, en signe d'opprobre !
Mais ici, nouvelle volte dans les sentiments du « populaire »... Quand on connut les libéralités du testament, quant on sut que, malgré les injures à lui prodiguées, le vénérable défunt avait maintenu ses volontés, quelle explosion de regrets '
L'opinion, ce fluide impondérable, bouleversait à nouveau les âmes...
On vit renaître l'enthousiasme primitif, avec en plus le repentir et la honte d'avoir mal agi. Il y eut désir général d'organiser réparation posthume, en mémoire de cet homme si injustement outragé.
Les annales de Conteville portent que, peu après, vint un nouveau curé, M. Gauclin, lequel fit amende honorable au grand méconnu, à l'expiateur :
Toute la population assistait au service funèbre célébré pour le repos de Târne de celui qui fut « bienfaiteur du pays ».
M. de Foucault, maire, M. Tuvache, notaire, l'abbé Gauclin, firent exhumer (1) le corps et l'ensevelirent définitivement là où il est maintenant (2).
Et alors fut révélée cette particularité : Rêver était noble et s'appelait « de Beauvez ». Il n'en avait jamais parlé. Sa vie, au surplus, ne fut-elle point celle d'un gentilhomme de haute lignée?...
...Le temps a effacé les vengeances... Voici maintenant hommes et choses classés dans la vaste harmonie du passé.
A côté de l'humble tombe où gît Dumanoir, s'élève la haute stèle élevée à Rêver par la reconnaissance publique. *
Le célèbre Curé repose près de son fidèle « vicaire ». Tous deux sont « dans le Seigneur » — c'està-dire dans « dans l'Ordre supra-terrestre... »
Songez, passants, que là dorment : un grand Esprit — et un grand Cœur.
Leurs mémoires sont dignes de ne pas sombrer dans l'oubli.
(1) Les comptes de la Fabrique indiquent même le coût de cette exhumation : 12 francs.
(2) Une épitaphe fut alors composée. Elle diffère (on ne sait pourquoi) de celle qui figure actuellement sur la pierre. Je la transcris donc ici : « Une âme droite et pure, un cœur bienfaisant, un esprit juste et vigoureux dirigèrent tous les actes de sa vie. Il honora V humanité par ses vertus et les sciences par ses travaux et ses lumières. Dans leur affliction, ses élèves et amis consacrent à ses -mânes vénérables ce monument quHls recommandent à la bénédiction du ciel et à la protection des hommes. »
AU PENITALE
Lorsque j'essayai de faire revivre, par un épisode 9 la figure si attachante de Germer, je me mis en quête pour retrouver les ruines du « Pénitale a.
Tâche difficile : car, au VIII e siècle, les pirates northmans avaient rasé le monastère : et c'est le cas de dire qu'il n'en restait pas pierre sur pierre.
C'était même là une circonstance de nature à me guider : je fis réflexion que les pierres de V édifice démoli durent être employées à bâtir d'autres habitations.
C'est pourquoi, inspectant les maisons, éparses et clairsemées, qui constituent le hameau de Saint- Samson, je notai celles où, en place des habituels cailloux, torchis, moellons, argile, et galandage, figurait la pierre taillée, la pierre de Caen. Quelques-unes me frappèrent par la quantité de cubes
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blancs, à grain fin et dur, qui formaient assises, murailles.
Dans ces parages avait dû s'élever le couvent. J'interrogeai les paysans : mais, leurs souvenirs étaient bien vagues... On m'indiqua un pré voisin de la Risle, où, les « anciens » avaient vu certain monument appelé « V église ». Vérification faite, il s'agissait de l'abbatiale que visita le ùuré Rêver, médiocre édifice du XVII e siècle, aujourd'hui disparu.
Ce n'était point là le « Couvent des Temps mérovingiens ». Ayant eu l'idée de consulter le plan parcellaire et la matrice cadastrale, j'y relevai comme « bien de Fabrique », une espèce de demi-coteau sis au pied des côtes du Roumois. Le n° 82 de la section B portait l'indication « ancien cimetière».
Sur les lieux, facilement je l'identifiai. Je retrouvai la place de tombes semblant avoir été excavées et fouillées; de petits tertres subsistaient qui peutêtre recelaient d'autres sépultures non encore visitées.
Dans les masures voisines, plusieurs auges de granit pouvaient avoir servi de cercueils. Ailleurs, demeuraient épars des amoncellements de pierres et silex auxquels adhéraient encore quelques scelîements, des vestiges de mortier et ciment. Certain pressoir me fut sig7ialé dans lequel la « flaisselle » occupait le fond d'une abside.
La recherche dans Vinconnu vit d' hypothèses... Il me parut que je devais être sur l'emplacement même du Pénitale. Si l'édifice avait disparu, tout au moins ses architectes et ses hôtes avaient pu, avaient dû, être inhumés là... Je touchais le reli-
quatre de leurs os... sans doute... Cela devait être... vraisemblablement...
Après les formalités légales, me voici devenu acquéreur du terrain. Je ferai ultérieurement investigation méthodique, déblayage à fond. Pourtant, par curiosité, je procède de suite à quelques sondages préliminaires.
Je me suis fait aider par le tâcheron Michel, un paysan avec lequel je me complais parce qu'il représente le type des rustres normands, athlète joyeux, gaillard solide à V ouvrage, pas <l déroulant » comme on dit ici, adapté facilement à toutes besognes, terrassier, planteur, jardinier, maçon, laboureur, brasseur de cidre.
Le voici qui manie pelles, pics, louchets, pioches, avec autant d'aisance que d'ardeur. Je constate une fois de plus l'excitation singulière qui s'empare de nos campagnards quand on leur parle de « fouilles ».
Braves gens, imaginatifs, ils ont gardé intacte la cupidité ancestrale, le goût des merveilles souterraines et trouvailles mirifiques. Tout de suite très allumés, ils pensent au « trésor! » Ils le voient, le trésor, s'emballent, vont le palper de leurs doigts fébriles... tout à ïheure... c'est sûr...; ils couvent de leurs yeux ardents, la place où il fut caché f... C'est un peu le fox-terrier lorsqu'il sent le blaireau prochain...
Sous le pic, une pièce de monnaie sonne, roule... qu'est-ce? Regardant à la loupe cette effigie usée et rouillée, je dis : « Un sou mérovingien ».
Michel fait un soubresaut et demeure, pâli, la prunelle fixe : « Du métal, de l'argent, de Vor peut-être ». Il regarde... Et alors, allumé, naïf.
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péremptoire, il confirme ce que j'ai dit : a Un sou de V ancien temps... ça doit être , oui... ça ne m' étonnerait point... C'en aurait- aco ben la façon ».
Me voici fixé : Je suis bien sur le cimetière du « Pénitale »... A plus tard la mise à jour... on peut attendre : la terre est excellente « conservatrice de musées ». Qu'y a-t-il sous ces bosses? Rien, peutêtre... En tout cas, le souvenir... le contact de poussières vénérables.
Michel était comme un limier sur la voie chaude. Et, quand il fut bien avéré que, décidément, je ne suivais pas, un reproche muet parut dans son regard. Ce brave Normand comprenait peu, et n'approuvait point, ma subite indifférence.
... Je songe à cette passion des recherches sous les entrailles du sol, à ces excursions dans le passé, à ce goût nouveau si vif en notre sièck. L'exhumation hors des tombeaux, ces débris recueillis, ces fosses éventrées, l'évocation des défunts, les os devenus reliques, la reconstitution de l'œuvre des ancêtres, tout cela n'indique-t-il pas un inventaire, un partage d'hérédité, je ne sais quel viatique qui sera distribué à la race — en vue de quelque exode prochain?...
... Ou encore l'achèvement d'un cycle?... un adieu... une fin?
Mais non! Pas de pensées endeuillées... pas de désespérance. Ne versons point dans le négatif déprimant, dans le doute... Défendons-nous de sombrer aux régions funèbres et glaciales.
Revenons à l'action positive, si consolatrice. Croyons plutôt, et affirmons, que ce retour vers les origines, cette reconnaissance des racines est la prise
de possession par une race de sa conscience intégrale. Telle Nation, parvenue au summun, n'atelle pas le légitime désir d'embrasser le Génie total qui lui fut imparti pour s'épanouir à travers les siècles. UEspèce humaine, en sa marche vers la vie ascendante, reste anxieuse de voir son point initial, le départ du segment de Temps et d'Espace qu'elle occupera, sur V Abyssale Éternité... L'Humanité ne forme-t-elle pas un Être qui se souvient, et qui veut sourire à son enfance?...
Misère du philosophe débile!... Ainsi, dans le même instant,il pense des choses contradictoires... il trouve, dans la solution du même problème, à la fois une angoisse et une allégresse.
Évoquer le passé mort en contemplant la Nature immortelle — rechercher si la création vivante ne nous aidera pas à revoir les âmes ancestrales qui palpitèrent en elle — vérifier si ce grand Miroir conserva quelques traces des ombres lumineuses qui passèrent sur lui, défilé de rêve ou de miracle — constater si les apparitions n'ont pas laissé, sur la glace, sur une minime pellicule du tain brisé, un infinitésimal vestige de leur silhouette, vestige qui se révélera si Von dissipe les buées externes — essayer si d'aventure la vertu de l'imagination ne ressuscitera pas les images — deviner si les figures évanouies existèrent réellement ou ne furent qu'un jeu de l'Illusion — se convaincre, si, à la face de la Durée et de l'Étendue, êtres, œuvres, figures, substance, succession des heures, distance, perspectives, si tout cela n'est qu'une suite d'apparences vaines, de reflets inconsistants, de fugitives manifestations de l'Irréel et de VIncréé —
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— établir*, en un mot, si, sur le miroir, il n'y eut que des mirages... Réflexions qui roulent et se heurtent, en mon cerveau...
Bast! A quoi bon épiloguer, scruter, chercher à résoudre des problèmes, se tourmenter en face de l'énigme? Un fait positif est là : pour V écrivain, il existe une joie {une joie qui est son but à ellemême), une jouissance idéale, qui consiste à recréer les défunts, à rouvrir leurs yeux clos, pour leur faire de nouveau contempler le paysage, V estuaire natal.
Delta vénérable, où les miens ont vécu, je te vois, en même temps dans la gloire du présent et dans la poésie du passé, par ces prunelles mortes que je ravive — parce qu'il existe un lien mystique entre ces prunelles et ma pensée.
Que de changements ont affecté cette plaine lacustre qui fut golfe puissant.
Les siècles ont passé. UEau s'est retirée, en cette phase d'assèchement qui est le destin de la Terre et dont périrent les civilisations asiatiques. Le drame des éléments s'est amorti : les sauriens ne se vautrent plus dans les boues liquides; les castors ont cessé de construire ici leurs chaussées. On n'entend plus la somptueuse ruée des hordes normandes, des escadres hurlantes qui chevauchèrent les mâles marées. Qu'est devenu Vessor passionné des corsaires, des marins d'autrefois? Pourquoi se sont assagis les énormes flux, les atlantiques raz qui, de leurs gigantesques ondulations, limèrent les côtes?... Désormais, sont bien taries toutes océaniques inondations.
De savantes digues économisent les mascarets, calculent, en avares, étiages et jusants. Nos ingé-
nieurs résolvent des problèmes nautiques, hydrographiques, établissent parcimonieusement le lit majeur et le lit mineur des eaux séquaniennes. Deux fleuves rétrécis, jugulés, se frayent difficilement un passage à travers les bancs. Le$ baliseurs jalonnent passes, biefs et thalwegs. Sous la conduite circonspecte de nos pilotes, des navires s'aventurent dans les défilés sinueux, frôlent les hauts-fonds, rasent les gués. Nos remorqueurs péniblement halent des bateaux; et ceux-ci ressemblent, avec leurs voiles carguées, à je ne sais quels oiseaux qui auraient replié leurs ailes pour circuler dans une cage exiguë. Là-bas, dans les terres, des ports agonisent, vont mourir, étouffés par la vase. La vie générale en s'harmonisant s'est atténuée.
...Samson, le grand évêque auquel je songe, fut ingénieur, entrepreneur de travaux : le premier, il osa inaugurer la lutte contre les flots. Il brava, enchaîna les monstres océaniques, disciplina les énergies de VEau qui formidablement pétrissait le limon fluviatile. Et c'est pourquoi il fut « saint », de même que Thésée et Hercule furent consacrés demi-dieux, l'un pour avoir mis l'ordre dans le chaotique marécage, l'autre pour avoir « nettoyé les écuries d'Augias ».
S'il revenait, le saint, avec quelle joie il verrait achevée son œuvre de conquête alluvionnaire, la fertilisation instaurée, la prairie substituée aux fondrières, les vagues d'air pur remplaçant pestilence et paludisme !
S'il revenait... on peut se le représenter. Car il y a des permanences, en cette nature de l'estuaire. Les côtes n'ont pas changé, ni la figure du paysage,
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non plus que les végétaux, les animaux, les humains.
Individus et générations passent. Or, que représentent leurs successives disparitions, sinon les déclenchements du Pendule qui marque les secondes à la face de V écroulement du temps.
Mais les espèces demeurent, en présence. Entre la végétalité et Vhumanitè, il existe des dialogues annuels, en même temps que séculaires, et millénaires aussi. Les formes se retrouvent, ressuscitent, se reconnaissent, se saluent, échangent la haine d'antan ou Vamour traditionnel. La création est une mimique — et un poème.
Je pense à Vévêque Samson, regardant ces saules et peupliers dont il planta les aïeux.
L'herbage dans lequel je suis étendu, à demi rêvant, à demi lucide, ravi en un désir d'évocation (sorte d'idée fixe somnambulisante)..^ il le parcourut, le façonna. C'est lui qui en posa les' bornes, par ces fossés creusés — du moins il n'est pas défendu de le croire.
Bans ce cadre, pareil à lui-même, essayons de remettre le portrait, la physionomie du personnage. Regardant le pays, faisons revivre le Paysan génial que fut ce Religieux.
Singulier mélange d'images réelles et de visions imaginatives. Je me figure Samson; je retrouve ses œuvres, son temps, ses traits — lui-même^ enfin !
Est-ce que, tout simplement, je rêve? ou bien, dois-je croire que l'esprit (quand il regarde avec fixité, en arrière, un point supposé) s'hypnotise, s'auto-suggestionne, réalise l'illusion, fait retour
sur les âges éteints, actionne le mécanisme cérébral, renverse le rouage intellectuel sur je ne sais quel déclic impératif? « Machine arrière... embrayage à rebours », « Rétro ». Voici le temps aboli soudain : toute distance franchie, en une course subite, parmi le recul des années, à travers les cycles reconstitués...
L'encéphale représente une dynamo produisant la pensée. Et Vhypothèse est un phénomène d'induction.
Dans ma mémoire donc, surgit tout à coup Vannée 550... et apparaît le Héros qui l'illustra, Samson lui-même f
Le voici! je le reconnais, à ce costume qui indique un Dignitaire de VÉglise romaine, aussi au bâtonhoulette en forme de crosse épiscopale qu'il tient à la main et dont il s'aide pour marcher.
Regardez! il vient vers moi... Ce personnage qui Vaccompagne, n'est-ce pas le roi de Paris, Hildebert, fils de Clovis?
— « Sire, dit l'Évéque, je suis venu en ce pays pour la grande pitié qui y règne : plus dénué, plus malheureux que tout autre, il est inhabitable : s'il vous plaît de m'aider, il peut devenir le joyau de votre Couronne. »
Le monarque esquissa un geste de lassitude.
— <( Évêque, dit-il, mieux que moi tu sais ce qu'il convient de faire... Ta sapience m'est connue ; tu vins, m'a-t-on dit, du Pays de Galles... n'as-tu pas asséché déjà le Marais de Dol ? Je te confie œuvre pareille, ici. Et voici ma parole royale': ce territoire sera « exemption », annexé par suite à ton diocèse breton.
— Mon but est la conquête des âmes, et non l'agrandissement de mun domaine ecclésiastique. J'aime par
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prédilection les abandonnés, tous ceux qui sont en danger de perdition. Le danger que je puis courir surexcite mon zèle apostolique envers ces pestiférés.
— Que n'ai-je en mon armée des chefs tels que toi t articula Hildebert.
Ironique, il continua :
...Guéris les corps, saint Évêque, les âmes t'appartiendront... Imite les castors... Fais des chaussées... Ton nom est synonyme de « fort », si j'en crois l'Évangile que mon père se laissa imposer. Sois un athlète au sens biblique î... Bonsoir... »
Puis il ramena sur sa poitrine le manteau royal qu'il portait aux épaules, frileusement, comme s'il éprouvait la sensation d'un froid qui lui glaçait les os, du « mucre » sépulcral.
Figure falote, nébuleuse apparition sans vestiges réels, molle empreinte sur l'histoire de France, celui que j'entrevoyais vaguement comme souverain, s'estompa, disparut...
Tandis que, très en relief, Samson demeurait, roi de l'action.
Alors, j'assistai à sa vie... je connus ses travaux, la réalité de son passage sur le sol des aïeux. Et ce spectacle fut une magie dont je demeurais émerveillé.
C'était rapide, féerique, je ne sais quel diorama de gloire, . un accomplissement multiple, un pluriel d'action, V opéra... Oui, une sorte d'opéra muet, étincelant et somnambulique.
L'œuvre se déroule, se déploie en tableaux,qu'éclaire, d'une lueur particulière, le soleil du rêve. N'est-ce point cette lumière d'au delà, de sidéralité, qui gît aux profondeurs du Monde, ce jour qui règne et resplendit au cœur de l'Inconscient ?
Quelle est d'abord cette vue de désolation ? Le pays représente un vaste marécage où l'eau croupissante dort, empoisonnant le limon. Partout, corruption. L'air est saturé de miasmes délétères. Dans les boues se traînent hideux reptiles, salamandres, têtards, hydres: les déjections de ces amphibies forment une puanteur qui souille et contamine toutes choses. Les Adamites « tremblant la fièvre », minés par l'endémie palustre, apparaissent hâves, chétifs. La malaria frappe les oiseaux eux-mêmes : l'infection gagne leur sang : verdiers, mésanges, pinsons, geais, pies, ramiers, mauviards, on les voit frémir, grelotter, hérisser leurs plumes, tomber le long des branches.
...Yoici maintenant Samson au travail. Il n'a plus ses habits sacerdotaux, ses insignes de pontife. Vêtu de la blouse, comme les tâcherons, il dirige un chantier de terrassement. Des ouvriers bêchent, fouissent, piochent, excavent, transportent. Les digues avancent, montent : les levées se profilent, s'allongent. L'eau, tout à l'heure stagnante, trouve des pentes, se met en marche, chante dans les rigoles et fossés. La Risle suit dorénavant un lit profondément encaissé et ne s'extravase plus dans le cloaque. Quelques voiles y apparaissent. Des équipes manœuvrent les gabares qui vont chercher à la Roque moellons et remblais. A travers la vase, hier terne et nauséabonde, les fontaines de Foulbec envoient trois ruisselets d'eau de source, trident très clair, étincelant, fourche de purification.
La scène maintenant n'est plus lointaine, semble se rapprocher... Elle prend toute l'ampleur de la vie, toute l'intensité du réel. Ce n'est plus de l'évocation : c'est du présent. Je ne suis plus narrateur : l'Histoire parle.
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Venue la vesprée, le petit troupeau travailleur ne séjourne pas dans la vallée, mais remonte au-dessus de l'atmosphère des marais, aux croupes de la montagne, pour regagner les excavations connues encore sous le nom de « grottes de saint Samson ». Sur leur dos, nos terrassiers emportent, dans 'de pleines outres, Teau puisée aux sources de la Rosaie, d'Aguillon, du Pénitale et de Blacaryille.
Samson leur apprit, en effet, que l'eau putride donne la fièvre. C'étaient là « commandements » d'évêque chrétien et de savant hygiéniste.
Par respect de Tonde, de ce sang très pur qui palpite aux artères de notre Planète, Samson solennisait davantage les rites religieux, de l'eau lustrale, de l'eau bénite, du baptême*
Il se rappela que, dans la parabole évangélique, l'aspersion fut à la fois symbolique et réelle. Il remarqua que ceux qui sont lavés physiquement, se trouvent purifiés moralement. Aussitôt le corps dégagé des gangues, souillures et boues, certaine dignité vient à l'esprit; par contre, dégradation et saleté, tares morales et tâches physiques, semblent aller de pair.
Prêtre, avec émotion il évoqua le mythe institué par le Sauveur, cette immersion dans le Jourdain, l'ablution devenue sacrement. Il murmura : « L'onde... l'ondoiement... n'est-ce pas la résurrection, la vie nouvelle de l'être azyme ? Toute vie ne commence-t-elle pas dans l'élément liquide, dans la iluiditê? Êtres et choses germent au sein d'un milieu aqueux : la naissance fut ainsi; la renaissance doit être de même. »
Et il se prosternait devant les légendes et préceptes
du christianisme, au seuil de cet enseignement si profond.
On attribuait, alors, la malaria et les pestilences à l'haleine fétide des monstres du marécage.
Précurseur, Samson eut l'intuition du parasitisme microbien, de l'hématozoaire.
Empirisme? Génie? Qui sait? En tout cas, il connut que le vinaigre avait pouvoir purificateur : il ordonna donc aux ouvriers la boisson acidulée ou fermentée.
Par méditation ou prescience, devenu médecin, Samson enseigna que le dard des moustiques communique au sang le paludisme, substituant à la sève nourricière un venin pullulant.
Pour que son peuple fût défendu contre ces nuées homicides, Samson prescrivit qu'autour des travailleurs fussent allumés et entretenus des brasiers purificateurs. Il institua les processions avec torches, les Rogations ignées.
De plus, interdiction fut faite à tout terrassier de sortir, à jeun, des grottes ; prescrit également de ne pas rester au marais après le coucher du soleil. L'instinct divinatoire de Samson lui fit pénétrer les arcanes de la science. « Similia simiiibus », vieille maxime qui hantait cet intuitif en l'art de guérir. Aux malades intoxiqués de paludisme, il ordonna, comme remèdes, les plantes, feuilles et fleurs marécageuses, menthes, saules, toutes ces racines qui, nourries dans la bourbe, végétalisèrent le poison minéral, le transformèrent, par isomérie, en son propre antidote.
En compresses et infusions, Samson les appliqua aux poignets du patient, à ses tempes, aux endroits où la proximité des artères rend la peau perméable.
...Cependant, l'assèchement des bas-fonds, la cons-
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truction des digues avaient mis, en présence de l'homme, les hydres, serpents de la vase. Par l'épuisement des criques, la vie de toute cette population grouillante était devenue difficile : les sauriens ne trouvaient plus que maigre pitance dans les bassescours aquatiques où jadis pullulèrent frai, naissain et larves : les viviers empuantis se vidaient, ne gardant que la bourbe.
Un obscur sentiment de révolte agitait la gent marécageuse. Ces amphibies, cherchant plus loin la nourriture qu'on leur disputait dans la vasière natale, apparurent sur terre ferme : faméliques et terribles, les monstres, chassés des bauges, se firent envahisseurs. D'immondes bataillons souillèrent la plaine, montèrent a l'assaut des montagnes.
L'armée de la pestilence surgit — flot grisâtre, écumeux, sorte de bave épaisse où les croupes pustuleuses figuraient des vagues.
Animaux comme humains fuyaient, traqués par cette multitude hideuse, gluante et vorace, dont l'haleine empoisonnait.
Mais la chasse ne cessait point, parce que les reptiles prenaient goût à la chair rouge, se régalaient de la nouvelle proie, festin succulent.
Samson vit le péril de sa race, de cette Humanité que l'Évangile affirmait être « à l'image de Dieu ». Fidèle disciple du Christ, il crut devoir, comme le Maître, s'offrir en holocauste pour ses semblables, puisque, lui aussi, il les aimait « jusqu'à la mort ».
Il osa donc s'attaquer aux animaux aquatiques, aux gigantesques lézards, survivants de la faune tertiaire; à la fois chasseur et pêcheur, il traqua la bête puante. Sans se mettre ni en attaque ni en défense, les
sauriens le laissaient approcher, parce que leurs yeux glauques et ternis distinguaient mal cette forme maculée de vase, couleur de limon, cet insecte terne qui se mouvait, se courbait, rampait presque sur le delta.
Et, tout à coup, redressé, avec élan terrible, Samson leur enfonçait un épieu ferré dans l'orbite ou sous l'aisselle, puis tranchait le cou de sa victime.
Souvent, il arriva, que, tombée une tête, une autre se Jfcvait, surgissait, était dardée, livide et grise.
Elle semblait quelque tige repoussée en place de la précédente, sur un corps inépuisé, multicéphale, sur un tronc d'animalité dont la loi de vie eût été la végétation.
« L'hydre de Lerne, aux cent têtes renaissantes * : image célèbre, légende mythologique ici réalisée.
Samson se ruait alors sur l'ennemi, coupait, encore, toujours, jusqu'à ce qu'il fût las de cette lutte avec l'immonde.
L'une de ces bêtes, plus grande, plus redoutable que ses congénères, ravageait Foulbec, répandant alentour véritable épouvante. Elle se dressa, à l'improviste, gueule ouverte, devant l'évêque qui, par hasard, ce jour-là, n'était point armé de son épieu.
Surpris par cette apparition subite, mais non médusé néanmoins, Samson eut la présence d'esprit de bondir en arrière : à peine put-il esquiver l'attaque... et aussitôt il prit sa course vers la colline, poursuivi par le reptile géant.
L'évêque ne fuit pas, mais obéit à son inspiration. Avisant une grosse liane, il l'arrache, puis, faisant volte-face vers l'hydre, d'un adroit coup de lazzo il lui enroule autour de la nuque et du col le flexible
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et solide lien. Une fois garrotté l'animal, les bras musculeux de Samson tordirent le lien jusqu'à étranglement du captif.
Les paysans qui, de loin, contemplaient cette lutte tragique, s'émerveillaient, admirant que tant d'adresse fût unie à pareil courage.
Et, alors, fous d'allégresse, hurlant l'hosannah de leur délivrance, ils s'approchèrent, s'attelèrent au cadavre, et le traînèrent vers la Roque. De là, ils le précipitèrent dans le fleuve (1).
Samson poursuivait son œuvre rationnelle pour l'assainissement de l'habitat destiné aux humains, pour la transformation des énergies nocives en puissance germinative, afin que le miasme fût mué définitivement en fertilité.
Sur le domaine même de l'hydre jugulée, il prétendait installer l'Espèce supérieure.
Or, ce. grand ingénieur n'oubliait pas qu'il était prêtre, nourri aux origines bibliques de la pensée. Il méditait longuement, parfois. Un jour, cette pensée, lui vint : « L'homme, d'après la Genèse, fut pétri dans le limon deltaïque. Alors, son rôle prédestiné, à ce Deucalion du marécage, sera de pétrir à son usage la région fluviatile, de se lier à elle. Il assainira le terreau trop arrosé; il imprimera son effort sur la glaise mouillée. Il aménagera son palustre berceau, le lit de sa conception, le nid vaseux où fut incu-
(1) L'hagiographie a conservé cet*épisode qu'elle a transformé en une scène miraculeuse où l'on voit notre saint entourer le col du monstre avec son étole, puis conduire à la noyade la bête, domptée par contact, de l'ornement sacré. Même constatation est à faire pour saint Romain et la Gargouille, à Rouen. Lutte du terrien contre l'amphibie.
bée sa chair! Puis, de là, il partira pour la conquête de la Planète. »
D'autres fois, il formulait :
c L'Humanité me représente une végétation potamique dont les racines, toujours, doivent plonger dans l'alluvion natale, gorgée de liquides nourriciers, de sèves et de ferments. Elle ne doit jamais perdre le contact de Peau — mais de Peau ruisselante et vivante. L'Eau est ce qu'il y a de plus grand, à condition qu'elle soit distribuée, agile, éveillée, en marche, multiple, et qu'elle forme circulation rythmique. L'eau drainée, irriguant le limon, c'est la vascularité dans le placenta, la fécondité, la nutrition des semailles qui veulent germer. Dormante, au contraire, croupissant dans le sol détrempé, elle devient délétère et crée la pourriture. Et c'est pourquoi, « au commencement, Dieu sépara la terre d 1 avec les eaux... » Voici bien l'œuvre à laquelle je m'évertue, humble, pieux.
, Il se fit .cultivateur, suscitant autour de lui races d'animaux, espèces de plantes. Il semblait que ces peuplades des différents « règnes » fissent cortège à l'homme, en je ne sais quelle « Arche de Noé ». Samson pénétrait le sens profond de cette Fable ésotérique : « L'Adamite voguant sur l'Océan de la vie, traversant le sinistre Déluge, environné par tous les fils de la Planète ».
A l'instar de nos tâcherons humains, les arbres prêtèrent au héros leur concours. Saules, peupliers, ormes, cardèrent la rive spongieuse. Les oseraies surent drainer l'humidité stagnant dans les mares, dans les criques et rigoles. Le troène répandit son parfum dominateur sur les relents du « mucre » ; ses vibrations « majeures », ailées, annulèrent, neutralisèrent, par
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sorte d'interférence ondulatoire, l'épanouissement putride et lourd, la tonalité « mineure » (1).
Lichens, mousses, menthes, glaïeuls, cristes-marines, roseaux, laiches, toutes ces racines — toutes ces races — s'associent à l'effort des Hommes et de leur chef. Ils épurent la vase, happent le miasme dont ils composent le parfum des fleurs, pompent le poison, distillent le venin pour le transformer en encens, en élixir de vie.
Spimson appela aussi à lui les plantes et semis de montagne, ronces, joncs marins, fougères, thyms, bruyères qui, tous, toutes, se mirent à l'œuvre pour constituer clayonnage animé.
Certain jour, sur la vase, Tévêque aperçut un brin d'herbe qui poussait. A cette vue, grande fut la surprise de l'ingénieur — et grande aussi sa joie...
Sur boues du Déluge, sur limon prédestiné, le frêle arbrisseau était le « premier-né » de sa Nation, celui qu'envoyaient les peuplades du Gramen. Minuscule, il possédait ampleur souveraine; dans la graine que recelait son tissu, que sustentaient sa chair et son cœur, résidait l'avenir du monde, la Loi des Êtres, le miracle de la Multiplication.
Petit pionnier au sang vert, ce brin d'herbe enfonçait crânement ses radicelles sous le bourbier et agitait au vent sa ramure étoilée.
Aventurier hardi, enfant perdu des prés, jeté là par quelque tornade, sporadique verdure sur l'océan
(1) Notre très moderne information confirme cette vision scientifique : ne peut-on envisager l'élément vénéneux comme atomicité sans équilibre — équation fausse — rythme désharmonisé, désaccordé, dissonant — formule chimique inachevée — lacune dans le groupement moléculaire ?
fangeux, il représentait la végétation bénie, annonciatrice des Temps nouveaux; il était messager de l'ère fertile. Et Sam son, initié aux secrets ésotérîques, évoquait la venue du Fils de l'Homme... le Pasteur conduit par l'Agneau paissant la prairie.
L'âme pleine d'enthousiasme, il s'extasiait, monologuait.
« Graine, disait-il, tige infime, n'es-tu point ainsi que la Branche d'olivier qu'au-dessus des plages diluviennes porta la Colombe?
Son puissant esprit visionnaire, apte aux grossissements, abolissait toutes proportions : une émotion gonflait son cœur, élargissait sa pupille. En exaltation, il vit le pygmée aussi haut que le géant forestier de Brothonne, parce que, dans ce faible arbuste, Dieu se montrait, soudain devenu visible. Les chétifs, les humbles, ne témoignent-ils pas, plus que les forts, de la Divinité ? N'est-ce point Elle, en effet, qui soutient leur débilité, corrige et répare leur misère? Alors, révéque comprit la phrase d'un psaume qu'il chantait souvent.- « Et exaltavit humiles... » Le Créateur exalte ceux qui, abandonnés à eux-mêmes, périraient de leur exiguïté... Le Très-Haut attire à Lui les « très-bas », pour leur faire accomplir ce miracle de la vie ascendante.
D'autres graminées vinrent, aussi lancées par le divin Semeur. Et, quand les essences poussèrent, grandirent, l'évêque reconnut des agrostides, des vulpins, des dactyles — épures prodigieuses, édifices confondant l'imagination par la fine hardiesse de leur structure, la flexible solidité de leurs cimes, clochetons ei bulbes. Quels chefs-d'œuvre de cathédrales, si altières soient-elles, pourraient égaler cet
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élancement gigantesque? Que sont nos flèches, tours et clochers à côté de cette aérienne envolée, de cette pousse nerveuse, forte, malgré son altitude disproportionnée à son volume, incomparable merveille d'architecture.
Et, les temps venus, l'Herbe se fit semeuse. Alentour, il plut des germes. Ce fut l'incubation : les . énergies foncières de l'humus, canalisées dans les. aubiers, écorces et brindilles, se ruèrent à l'épanouissement. La nature apparut somptueuse; la plaine nouvelle fut une gloire.
Regardant pareille scène qui constituait un essor, un apogée, une plénitude, Samson ressentit l'extase de son œuvre. Il éprouva cette béatitude du créateur qui est l'explication de la vie universelle. Ayant créé, il aima.
De môme que Pygmalion s'éprit d'une forme qu'il sculptait dans l'argile, ainsi l'ingénieur contempla, avec complaisance d'abord, et bientôt éperdûment, cette vallée qu'il avait « sauvée des eaux », dont il avait pétri la glaise et modelé la face.
La Nature, au surplus, se faisait belle, séduisante, coquette, semblait rayonner d'une joie diffuse. La verdure dont, elle se couronnait, les fleurs et frondaisons qui couvraient son sein lui firent comme une nubilité. Plantureuse, charmeresse en sa fécondité, elle devint, au sens ésotérique, femme, « couveuse » (comme disait Babylone), devant l'Esprit qui la pénétra, l'ensemença.
Sorte de Niobé maternelle, de Vénus Génitrix, la Planète se glorifiait de ses enfants, des êtres végétaux .excrus d'elle, germes de ses entrailles.
L'évêque pensait aux mythes de l'Antiquité véné-
rable. En sa mémoire s'estompaient vaguement je ne sais quelles Déités... Isis, la déesse cosmogonique, Cybèle, Cérès couronnée d'épis, Proserpine montant des profondeurs planétaires, ab Inferum, vers la Sidéralité...
Oui, la Baie risloise fut transfigurée aux yeux du saint, devant qui s'établissait vision sublime. Il regardait maintenant les choses avec des prunelles d'enthousiaste. Il éprouva ce sentiment d'exaltatioù, d'élévation, d'extériorisation, lequel n'est autre que l'Ame consciente du Globe, son reliement avec l'Astralité, avec l'Espace — sa religion (dans la haute signification de ce mot).
Il connut le lyrisme, cette ivresse subtile que la Terre verse à ses amants. Son impressionnabilité s'affinait, devenait aiguë, doucement se frénétisait, revêtait l'univers d'une magie...
Sur le marais séquanien, il s'extasia aux blanches aubes... Heures indécises et charmantes où (silhouettes imprécisées dans la brume qu'éclaire par réfraction l'aurorale lumière) les humains semblent des reflets, des êtres d'apparition qui se penchent sur le sol. N'estce point là une création angélique, irréelle et vaporeuse, qui visite le Globe pour y annoncer' quelque événement, ou bien accomplir ces œuvres de mystère que nul mortel ne doit voir?... Sont-ce là formes éthérées, ombres lumineuses tout à l'heure évanouies avant que d'avoir été matérialisées ?
Puis, venu le grand jour, notre Pays entier découvrait safece. C'était un psaume, une Page de Bible, une Écriture où les gestes muets des arbres figuraient les signes d'un Langage. Chacun d'eux dressait, tenait ferme et haut son sommet, le summum de sa vie: tandis qu'alen-
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tour, à perte de vue, fleuves, rivières et arroyos fumaient au soleil, vastes dynamismes éployant ainsi la gloire de leur force.
Les chênes élevaient leurs ramures, que la perspective semblait tendre vefs Samson. Celui-ci, alors, en imagination, animait les Formes. Ces vivants immobiles n'allaient-ils point s'ébranler, en théories, marcher au-devant de lui, comme les personnages évangéliques qui, porteurs de rameaux, processionnèrent à la rencontre du Nazaréen, chantant : « Salut à Celui qui vient au nom du Seigneur ! »...
Évêque chrétien, en même temps que savant observateur, Samson se complut ainsi, .maintes fois, à adapter l'Évangile aux choses de la vie planétaire.
Venu le printemps, ce fut féerique...
Obéissant aux plasticités de la sève, les arbres travaillaient... Et à vue d'œil, leur tâche avançait. Tisserands, fileurs, bâsestamiers, canuts, réalisaient, sur leurs métiers, sur leurs établis en plein vent, d'invisibles dessins, des patrons, formes ancestrales, permanentes virtualités...
Gonflés par le mascaret annuel des fluides, les bourgeons de saule, par myriades, présentaient au monde l'énigme de leur vie. Et ces bourgeons simulaient de grosses abeilles blondes, hérissées d'ailes et d'antennes.
Étamines, pistils, calices, couvrirent les arbres, choisirent leurs places au soleil. De toutes parts, ce furent bouquets de mariée, robes, dentelles, flots de guipure plus précieux que tous les linons avec lesquels une femme construit son nid d'amour.
L'amour, l'hymen : images et pensées qui sollicitaient Samsoni.. Noces gigantesques, Noces de Cana,
itaient je ne sais quels convives
lés, couronnés de roses, barbouillés
:e festin nuptial les oiseaux furent
ïtes concertants qui se grisaient à
ts.
rons, libellules, papillons se met-
si. Leur essaim bourdonne et chatoie
et capitules qui, parmi les crise, leur présentent nectar, miel et quoi, repue, gorgée, la gent, ailée
et forme des rondes, en la joie et
n de Mai, nubilité débordante, rmeresse, appel contagieux aux indateurs, aux tendresses, aux félijspoirs de résurrection...
, les floraisons paraissent un appel împs que passionné. C'est le blanc pourpre de l'amour, le rêve et le
5 sais quel sensualisme pénétrait le sait : des incitations, autour de lui ient, en son austère célibat, épanouies représentaient une feraiiptueuse, frémissante à la brise, aresses.
le pollen s'épandait sur le pays, > qui s'en abreuvaient. Les fleurs l la fois, des bouches, des cœurs, janes d'immaculée conception.
, par caprice du Créateur, se montemps, dieux et déesses, Hennés,.
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Le grand œuvre accompli, les corolles s'effeuillaient, tombaient, jonchaient le sol, sacrifiées, on l'eût dit, sur l'autel de cette virtualité cosinogonique que l'antique Pensée appela « Vierge ».
Et, peu après, on vit s'envoler par Le pays, des globes ailés qui étaient des graines,, de, poliiniques nébulosités, des mondes, des nouveau-nés... Fête mystique, symbole ineffable de l'Enfantement...
Toutes ces images d'amour, ces idées de procréation, die survivance,, troublaient le saint. Wn jour, il en vint à s'étoffifflec qnie les Prophètes de l'âpre Judée eussent à ce point jeté l'anathème sur la Nature. L'œuvre de vie fut par eux proclamée diabolique : or, elle est divine. Ils vouèrent à l'imprécation les déesses planétaires, les Forces... Ces Forces demeurent immortelles, pourtant, en leur sérénité... Tout philosophe les doit vénérer, les peut adorer : ear elles sont émanation directe i&¥ Esprit...
En même temps il se vit incliné à la prosternation * pieuse devant cette Œuvre dont il fut ouvrier- Ces constatations, tout d'abord, il les fit avec effroi : lors, ilj;ura d'y échapper... mais en vain.
Remis dans les conditions de la vie très ancienne, telle qu'elle fut aux deltas nilotique et gangétique, aux pays palustres, il sentit de plus en plus s'éveiller en lui la conscience originelle, les pensées rudimentaires, l'hindouisme. Assistant à cette génération qui est un miracle, il retrouva les extases des peuples de Genèse. Témoin de la vie nouvelle, il ne sut plus maudire le culte de la vie.
Et c'est ainsi que, sans croire retomber au paganisme, à Fidolâtrie, aux basses pratiques de l'animisme, il institua la commémoration du jour où était apparu
le brin d'herbe. De même, il fonda la fête des blés, la fête des chais (1) — célébrant ainsi le pain et le vin, les deux aliments eucharistiques prédestinés.
Une fois implantées dans son cerveau, les insidieuses réflexions grandirent, s'imposèrent... Il s'absorbait, malgré lui, en des méditatious dangereuses pour sa croyance.
a Quelle disconvenance, vraiment, entre les choses de Judée et nos faits celtiques! L'Orient, désertique, brûlant, Pays Pétré, sous le soleil brutal, plein de mirages, a sécrété une pensée sèche, éclatante, visionnaire, peu faite pour la Neustrie, toute fraîche en sa brume d'aquarelle, tendre, peuplée d'arbres. Cette mentalité moderne, liée à l'orientalisme, cela produit l'effet d'une greffe trop dissemblable à la nature du tronc. »
Là-bas, oui, la terre se montre terrible, inhospitalière, homicide. On peut la craindre, la maudire, la fuir, s'évader d'elle pour rêver d'autres séjours paradisiaques, le Septième Ciel... Mais ici, salubre, florissante et fleurissante, la Nature déborde de vis, environne d'allégresses l'être humain, se fait adorable. Le Créateur se montre, en elle et par elle, visible, prochain, présent. Rayonnante d'âmes, toute pénétrée de l'Ame universelle, elle est le Temple du Seigneur, la demeure du Paraclet. Isis s'affirme divine !
(1) Samson planta sur les gradins de nos coteaux pierreux les premiers cépages normands. Après lui, la vigne fut cultivée. Et c'est ainsi que, plus tard, l'histoire rapporte que Louis XI, avant de traverser la Risle, goûta en l'an 1475, le « clairet » de Saint- Samson.
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Les scènes se déroulaient toujours devant moi, en je ne sais quel éclat somnambulique, par substitutions, rapides.
C&mme, absorbé dans sa terrible besogne d'épuration, l'èvèque n'a pas encore bâti d'église, il célèbre l'office sur le mont an bord des grottes hautes.
...Suivi de la foule, Samson gravit ces degrés énormes, ces Propylées, Escalier de Géants.
Parvenu à l'extrême bord du Promontoire, il dit la messe. Ce n'est plus l'office dans les catacombes, ni dans les chapelles ou les cryptes — mais en pleine gloire du clair soleil, parmi les caresses de la Planète. — Cette montagne, quel piédestal ! Les bras étendus en croix, Samson célèbre le Saint Sacrifice.
A ses pieds s'étend un splendide panorama. Coupée par rigoles et digues, la vallée se présente telle qu'un dallage, un parvis incrusté de verdures. Tout l'espace entre Pont-Odemer et Chef-de-Caux baigne dans une brume ardente et nacrée. Cette vapeur, où étincelle le feu solaire, semble composée d'argent volatilisé, diaphane, gazéifié.
Autour de sa tête, les nuées, en vaste apparat, en cérémonie, figurent défilé de monstres célestes, chérubins, séraphins, imaginaires silhouettes.
Sur l'entablement du Roumois, autel-horizon, l'hostie firmamentaire monte, comme si elle venait d'échapper aux mains de quelque prêtre lointain, tout de même que si elle quittait l'ostensoir, appelée vers la sidération.
Les fleurs de montagne exhalent l'encens. Les peupliers simulent des cierges; et le vent, engouffré dans nos clairières de Bois-Armel ou de Brothonne, semble animer les souffleries d'un orgue.
L'évéque ne peut se défendre de songer à ces montagnes que citent les paraboles antiques: Horeb, Sinaï. Thabor.
• . .Sous des berceaux de ronces, d'églan tiers mousseux, sous un dais formé par les pampres de la vigne vierge, Samson se tenait debout : il avait la tête couronnée de sureaux et de merisiers : le long de ses joues, les chatons du noisetier formaient pendeloques.
Au cou il portait un collier fait de ces perles noires multilohées qui sont lesmûres de la ronce. Les yeux du héros luisaient, céruléens, et son front lumineux resplendissait
C'était là je ne sais quelle Face de Déité.
Or, précisément, il s'aperçut que, dans leur naïf enthousiasme, les rustres, à force de le vénérer, allaient tomber jusqu'à l'adoration. Ils se prosternaient devant lui, baisaient la trace de ses sandales. Des femmes venaient orner ses mains, embrasser ses genoux.
Son indignation fut grande quand il constata pareille idolâtrie, cette abjection des caractères.
Lui, humble et sincère, morigéna ses ouailles, doucement d'abord, avec véhémence ensuite. Il les apostropha, interdisant toute pratique dévotieuse à sou
égard.
Et il le fit avec d'autant plus de violence que, luimême, s'était senti pénétré par la séduction celtique, perverti par le génie agreste et druidique, relaps à demi vers l'éternel Pan, ie dieu au pied fourchu.
...Et, soudain, je le vis qui tenait à la main droite cette liane même dont il s'était servi pour juguler l'hydre et l'étrangler.
Voici que cette liane se multiplie, s'insère à chacun des doigts, les prolonge.
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La dextre, alors, brandit ces lanières souples, cinglantes, sifflantes. Et le saint fouaille les fronts implorants, les yeux d'adoration, flagelle les bouches païennes, dénoue les mains pieusement jointes, les mains impies!...
...Un sursaut, une secousse... devant ce spectacle extraordinaire. Tout s'amenuise, s'évanouit... Me voici bien réveillé de V hallucination merveilleuse.
Au même instant, Michel le terrassier me touchait le bras. Il me montra une pièce de monnaie portant effigie couronnée.
— a Maît' Jean, dit cet homme simple, ca serait-il point par hasard la figure du Roi Daqobert, dont au sujet duquel no'z' a fait des chansons? Ça serait ben m'n' idée, quasiment. Depuis que vous faites des trous dans la terre, no'z' en cause beaucoup, de ce roi-là, dans les écoles alentour... $
L'HOSTELLEÏtlE
Les siècles ont passé.
f Quand je me retourne pour embrasser les âges, je ne vois plus que quelques types représentatifs de la race, hautes Tiges, Lys émergeant seuls) en ce mystique Jardin qui s'appelle «Le Temps ».
N'est-il point permis de faire la cueillette des supériorités, de composer un bouquet de cimes allier es?...
L'élite seule reste digne d'attention... seules, les âmes éminentes, pousses de second degré, création de choix greffée sur ente humaine i
Le surplus... les autres... foule anonyme, jonchée de feuilles, litière, humus, faiseurs de substance, sédiments, qui, de loin, et d'en bas, par leur amas pourrissant, sustentent l'Humanité -r- pour le jour où elle fleurira.
Mais elle ne fleurit pas tous les ans.
L'HOSTELLEHIE 37t
...En cet Estuaire, aux yeux du rétro- spectateur, on dirait que les Figures s'évoquent, d'elles-mêmes* Chacun de ces Êtres éminents vint ici, comme un passant. Bientôt, devenu familier et familial, ce nomade se transforma en fils:
A Rome, le même mot « hostis », vocable de défiance, désigna l'ennemi, et l'étranger franchissant le seuil des aïeux.
Notre sol accueillant fait de tout inconnu un hôte — lui insufflant, avec la chaleur de ses foyers, son âme.
Et c'est pourquoi, à cette Patrie d'adoption, les hôtes, extranei, se consacrent. U habitat exerce usucapion sur Vhabitant. La vie étrangère s'identifie au Sol : elle devient une strophe de cet Hymne aborigène, où vibrent toutes les énergies foncières. Par elle, semble chanter ce verset du Psalmiste: « Magnificat anima mea... » Mon âme magnifie ce pays.., le Seigneur... la bienveillante et hospitalière Cybèle.
A tous hôtes de l'Estuaire, à ceux qui vinrent et qui viendront, un des enfants de la Maison devait bien le salut.
L'Hostellerie est toujours là...
Elle a vu défiler les incultes Calètes; les Romains superbes; les Franks, athlètes de la vie; les Northmans presque amphibies. Elle a vu partir la ruée des humains : elle a recueilli et nourri les aventuriers qui voulurent la conquête du monde. Elle fut une ruche et un refuge. A tous voyageurs, elle distribue le viatique.
Elle attend d'autres mascarets vivants, les races en exode ou en gestation, les Pèlerins d'idéal, les porteurs du rêve humain.
UHostellerie attend, indifférente, méprisante, en sa pérennité.
Blanche et bleue, somptueuse, parée, elle semble un palais prêt à recevoir les Chefs, lès maîtres de révolution, les pasteurs de peuples en migration.
Demeure animée, songe-t-elle, $n sa morne conscience, à ceux qui partirent, à ceux qui entreront?...
Vaste sous le ciel tragique, elle se tient, jamais close, ouverte toujours...
Vous la voyez?... avec ses chambres qui sont des villages — avec lacoulée de ses fleuves, couloirs qu'illuminent les phares — le parvis de ses alluvions,
— ses ombreux sentiers, ses plaines nacrées et ses pelouses — ses champs aquatiques, où piaille le gibier, ses triques fourmillantes de poisson, ses parcs, ses viviers — ses mets exquis, ses fruits savoureux et cent troupeaux de prés-salés — toutes les races humaines et végétales qui mourront avec Elle — avec trois Huis gigantesques dont les gonds n'ont point de vantail — avec les orchestres que font la vague, V aquilon, Vaile des insectes et des oiseaux — ses fêtes phosphorescentes, la nuit
— la gloire de ses aubes, la grâce mourante de ses crépuscules, la majesté de ses couchers de soleil sur V Atlantique, alors que la Matière, diluée, étincelante, éthérée, flamboie — avec l'horlogerie berçante des mascarets, rythmes visibles de V Élément sous la Loi de Gravitation — la leçon de fatalisme que donne cette succession des flux, reflux, déclins, visions, de vide et de mort — V Océan qui, deux fois le jour, vient, obéissant et pieux, se prosterner sous la main de Dieu — l'étendue