DÉPARTS
Mon enfant, ma sœur, Songe à la douceur 'D'aller là bas vivre ensemble.
Charles Baudelaire.
Fuir ! Là bas juir ! Je sens que des oiseaux sont ivres 'D'être parmi l 'écume inconnue et les deux... Stéphane Mallarmé.
Partir, c'est mourir un peu.
Edmond Haraucocrt.
A la pointe du Raz, par un grand coup de vent, Je vis, s'échevelant au loin, cavales soûles, Dans le galop sans fin de leur course en avant, Venir de l'Atlantique illimité les Houles.
Le vent d'ouest, vers le cap tranquille et les bravant. Avec un bruit semblable à la clameur des foules, Précipitait leur masse énorme, l'enlevant Au dessus de la côte où s'entr'ouvraient des goules.
Les cœurs tumultueux sont pareils à la mer : Qu'il vente de l'Amour ou du Rêve, qu'il vente De l'Idéal ou du Désir, le souffle amer
Les emporte au dessus de la Vie, en tourmente, Et mêmes sont les bonds et même la fureur Des Houles de la mer et des Houles du cœur.
Départ
Navita sed tristis nunc bos, nunc accipit illos. Virgile.
Je partirai ! Steamer balançant ta mâture, Lève l'ancre pour une exotique nature !
Stéphane Mallarmé.
C'est un soir tout fleuri d'étoiles et de lune ; La mer sommeille et chante en sommeillant ; la dune Au loin serpente avec des courbes sur l'azur ; Dans le port, au vent frais de la nuit qui le roule, Un grand steamer prêt a s'élancer d'un vol sur Vers les pays lointains cachés dans le futur, Rêve au balancement rythmique de la houle.
La mer sommeille et chante en sommeillant. Des sons De cloche ont évoqué de suprêmes frissons, Et c'est l'adieu qui chante on ne sait ou qui pleure Du grand steamer qui va s'enfoncer dans la nuit. Des passagers sont là, s'embarquant. Voici l'heure, Pour les Tristes, d'aller vers une aube meilleure Suivre un profil perdu de bonheur qui s'enfuit.
Au loin serpente avec des courbes sur les vagues
Le feu d'un phare au fond des flous d'horizons vagues ;
Et bientôt, par delà le môle, loin du port,
Le steamer, orgueilleux des fanaux qu'on allume
Là haut dans la mâture, en bas à chaque bord,
Vers les mystérieux soleils pâles du Nord,
Dardera ses yeux rouge et vert, perceurs de brume.
Dans le port, au vent frais de la nuit, calme et doux,
Si frêles que l'on fléchirait les deux genoux
Pour leur offrir des lys aux soirs des beaux dimanches,
Et flottant comme en songe au dessus de la mer,
Onduleuse hantise aux plis des robes blanches,
Des femmes ont franchi la passerelle en planches
Et sont debout sur la dunette du steamer.
Le grand steamer qui va partir halète et fume, Et je sens que mon cœur se gonfle d'amertume,
Car ces femmes en blanc dont se meurt le contour, C'est l'amour qui s'en va peut-être... Je frissonne ! O pauvre que tu es avec ton ennui lourd, Ecoute bien, peut-être est ce un appel d'amour, Ce dernier tintement de la cloche qui sonne !
Vers les soleils du Nord le steamer est parti,
Et dans mon cœur un glas d'amour a retenti,
Et je revois là bas les frêles passagères,
Si blanches comme un vol fuyant de blancs espoirs,
Si languides parmi les étoffes légères,
Faisant jouer de leurs petites mains si chères,
Indolemment, l'adieu qui navre des mouchoirs.
Rêve au balancement rythmique de la houle,
Rêve et toujours refais ton rêve qui s'écroule,
O cœur ! sache espérer encor ; si l'amour part
Au monotone chant des marins dans la hune,
C'est qu'il est d'autres cœurs qui souffrent quelque part
Prie afin que l'amour ne vienne pas trop tard,
Par un soir tout fleuri d'étoiles et de lune !
Le Vapeur
En escrivant ceste parolk, A peu que le cueur ne me fend.
Villon.
J'ai suivi la route, la même Où, toute blonde je te vis, Rayonnante comme un poème, Apparaître à mes yeux ravis.
Je te fus l'étranger qu'on frôle ; Tu me regardas en passant, lit ramenas sur ton épaule Ta pelisse couleur de sang.
LE VAPEUR
J'eus dans la gorge comme un râle A te contempler d'aussi près, Et si tu m'avais vu si pale.
Hélas ! Pourquoi t'en être allée, O jeune fille que j'aimais ?
Tu m'as fait L'âme désolée D'un deuil que je porte à jamais.
Le même souvenir surnage,
Toujours précis, toujours amer...
J'ai refait le pèlerinage
Sous le même soleil d'hiver.
Ce soir, sous le grand ciel dormant.
Comme sorti de quelque tombe Un cri d'appel, étrangement, Monte dans la brume qui tombe.
Ce cri ravive mon désir Tandis que j'écoute les heures :
C'est un vapeur qui va partir Pour le pays où tu demeures.
Quand l'aube éclairera mon front De son ironique sourire, Les passagers respireront L'air que ta poitrine respire !
Eux aussi pensent à demain, Car il en est à qui, peut-être, Tu feras^ signe de la main, En te montrant à ta fenêtre.
Oh ! ce soir, guettant l'horizon, Si tu rêvais, à la mer haute, Au fiancé que ta maison, Demain, recevra comme un hôte !
LE VAPEUR
Ce doit être un cottage blanc, Environne de grandes serres Où des lianes s'enroulant Décrivent des courbes légères.
Le cottage sourit au fond ; Toutes les portes sont ouvertes ; On entend seul le bruit que font Les oiseaux dans les branches vertes.
La vérandah, discrètement, Abrite la marche où tu poses, Dans un froufrou d'ailes charmant.
Tes pieds chaussés de mules roses.
Un ruisseau dont le calme endort Argenté le vert des prairies, Et de hautains cygnes du nord Y promènent leurs songeries.
Et, le soir, sous les peupliers,
Quand tu vas cueillir des pervenches,
Les nobles cygnes familiers
Viennent mander dans tes mains blanches.
Ta chambre est ouverte au midi Sous des floraisons de glycines Où tu vas, d'un geste hardi, Cueillir des fleurs que tu dessines.
Ton profil, adorablement, Dans les grappes de fleurs se joue.
Et c'est comme un encadrement De fleurs qui fleurissent ta joue.
De ton lit, quand le temps est clair, Vers le large, au delà des grèves, Avec les barques sur la mer Tu laisses s'envoler tes rêves.
LE VAPEUR
Et quand, les yeux las de sommeil.
Tu peignes tes tresses profondes, Il semble que dans du soleil S'épanchent des rivières blondes
Où tes mains blanches vont nageant, Toutes pareilles aux beaux evgnes Dont la troupe aux frissons d'argent Obéit à tes moindres signes.
Toute pale, l'air abattu, Au bord de l'eau tu t'es assise..
Jeune fille, à quoi penses tu, Ce soir, dans la brume indécise
As tu perdu le souvenir, En ton âme encore ingénue.
Du fiancé qui doit venir Sous les arbres de l'avenue ?
l6 LES HOULES
Pourquoi donc, dans ton regard pur, Une souffrance qui persiste, Comme un nuage sur l'azur, Met elle un vague reflet triste ?
Tu rejettes sur le gazon, Avec un plissement de lèvre, Le doux poème où Tennyson A chanté la reine Genèvre.
Qu'importent les rêves anciens Que voulut vivre le poète ?
Jeune fille, tu te souviens D'un souvenir qui t'inquiète !
C'est quelque chose d'incertain Comme un sourire d'ame lasse, Un vol fuyant de rêve éteint Qui va, qui revient et qui passe
LE VAPEUR
Un refrain de vieille chanson, Très lente et douce et monotone Comme un passage de frisson Dans les feuilles couleur d'automne.
Cela vient de très loin, d'an tan, Plaintif, et pleure dans la bise.
Et ride les eaux de l'étang Au bord duquel tu t'es assise.
Et tu regardes vers la mer.
Jeune fille, plus assombrie A mesure que plus amer En ton être un souvenir crie.
Puis tu retournes à pas lents Vers la charmille où tu médites.
Par les crépuscules dolents, Dans la saison des clématites !
A ta fenêtre, dans la nuit....
Un froid te glisse au long des moelles A suivre un profil qui s'enfuit, Confusément, sous les étoiles.
L'obsession toujours grandit, Et voici des frissons de fièvre ; Et le mot que tu n'as pas dit, Maintenant, te vient sur la lèvre.
Et là bas, là bas, tu revois Le soir de jadis et la brume, Et le jeune homme dont la voix Etait empreinte d'amertume.
Vers la grève, tout près, au bord De la dune où bat la mer haute, Un cri triste comme la mort, Dans le silence de la côte,
LE VAPEUR
Jusqu'à toi vient de retentir....
O jeune fille, écoute et pleure C'est un vapeur qui va partir Pour Je pays où je demeure !
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La lune incendiait le grand boulevard blanc ; Un souffle las comme un râle de poitrinaire Jouait un peu parmi le feuillage tremblant.
La haut, des fleurs nageaient dans le frisson lunaire. Des fleurs d'acacias dont se poudrait l'azur, Coquettement, pour quelque fête imaginaire.
Les étoiles pâmaient leur nonchalance sur Le mol oreiller bleu d'alcôves idéales, Et si mélancolique était le soir et pur,
Et l'air se parfumait d'odeurs si liliales, On ne sait d'où venant aux souffles argentés Par les chemins tendus de grâces nuptiales,
Que l'on rêvait en ce silence des étés, De la mystérieuse et lointaine agonie D'une pâle forêt de lys desenchantés.
Or, à cette heure exquise où l'âme communie
Avec l'âme des soirs ineffablement doux,
Et sent passer l'amour comme une Epiphanie
Au vol exaspérant de grands papillons roux,
Nous marchions tous les deux sans rien oser nous dire,
Car d'autres étaient la, qui marchaient près de nous.
Et les autres causaient et c'était un martyre De marcher côte à côte, en nous frôlant ainsi, Sans pouvoir seulement échanger un sourire.
Nos âmes s'attristaient encore de ceci
Que l'un de nous devait, à l'aurore suivante,
S'en aller pour toujours peut-être, et le souci
De ce départ planait ainsi qu'une épouvante
Sur nous, dans la clarté nocturne du chemin
Que les feuilles troublaient de leur ombre mouvante.
Et je ne pus serrer votre main dans ma main. Et d'un ciel inconnu de moi, chère adorée, Vous suivîtes la route, hélas ! le lendemain !
Si vous vous rappelez cette ultime soirée, Et combien douloureuse elle lut, je ne sais ? Moi. je ne l'oublierai jamais et je me crée,
Ce soir, au rythme égal et lent de ces tercets, Un soir pareil au soir où nous nous attristâmes, Et tout au fond du souvenir je revois ces
Etoiles qui piquaient leurs innombrables flammes Aux vastes profondeurs du ciel étincelant, Et, parmi le silence où se causaient nos âmes.
Là bas, là bas, sans fin, le grand boulevard blanc Que la lune, pour quelque fête imaginaire, Eclairait à travers le feuillage tremblant,
Et les fleurs qui neigeaient dans le frisson lunaire.
Ad faces
II pleure dans mon Comme il pleut sur .
Paul Verlaine.
L'heure tombe lente et grise Où les soirs sont confidents Du pauvre cœur qui se brise A se voir vivre en dedans.
La tristesse m'enveloppe Du suaire vespéral Dont le rêve misanthrope Aime à recouvrir son mal.
La chambre est petite et basse ; Des rideaux aux froncis lourds Descend vers mon âme lasse La caresse du velours.
Une indécision flotte Sur les désirs assoupis, Et quelque chose sanglotte Au creux souple des tapis.
Remémorante du leurre A l'âme éprise d'azur, On dirait qu'une voix pleure Dans les flous du clair obscur.
L'obscurité m'enlinceule, Et mon âme a peur un peu De se sentir toute seule, Toute seule auprès du feu.
Et j'évoque mes vieux rêves, Mes vieux rêves tous éteints, Dans la brume où tu t'élèves, Glas des souvenirs lointains.