PROLOGUE D OUVERTURE
La fille dont s'éprit jadis le doux Merlin
Pour ses cheveux aux fils d or vierge, Viviane.
Encharmera de son bleu regard diaphane o t t
Les Manceaux subjugués par ce charme félin.
La Bretagne fera bretonne Mélusine Et breton ce rêveur exquis, le roi René, En échange de qui dûment sera donné Merlin, barde d'Armor, à la terre angevine.
Et, groupés de la sorte et la main dans la main, Gens d'Anjou, du Poitou, de Bretagne et du Maine, Nous serons sûrs, nous tous qu'un même idéal mené. D'aller au même but par le même chemin.
Et. de cette union très simplement conclue En l'amour des petits pays d'où chacun sort, Renaîtra plus vibrant que jamais et plus fort Notre amour pour le Grand Pays que je salue !
Le Kreisker
Impassible troueur d'azur, ô Kreisker, tel, Dans ton effort vers l'espérance, Qu'un grand geste de Christ érigé sur le ciel
Comme un symbole de souffrance ; Roi des clochers à jour qui dominent l'Armor
Et qui portent dans leurs spirales Le mépris glorieux de l'homme et de la mort
Jusqu'au faîte des cathédrales ; O Kreisker, ô bijou du pays de Saint Pol,
Tour si délicate et si haute Qu'ii n'en est point, depuis Kemper jusqu'à Paimpol,
De pareille au long de la côte ;
LE KREISKER 137
O Kreisker endormi sur tes quatre piliers.
Avec l'infini pour enceinte, Et qui protèges les marins sur leurs voiliers,
Du milieu de la Cité Sainte ; O Kreisker, dernier hls des âges merveilleux
Que nul art ne pourra revivre.
Ou se magnifiait l'idéal des aïeux
Dans la pierre comme en un livre ; O Kreisker, o Kreisker, si fin, si délié,
Ta flèche inaccessible semble Le gigantesque et miraculeux escalier
Par où, les Temps finis, ensemble, Vers le Sauveur et vers la Vierge, les Bretons,
Fidèles aux vertus celtiques, Monteront en chantant comme on chante aux pardons
Les vieux sônes et les cantiques !
Et tandis que j'évoque, ô Kreisker, ton profil,
Je revois ce pays d'extase, Cette grave cité de mvstère et d'exil
Q ui médite et prie à ta base ; Et ce fier souvenir, ô Kreisker, est de ceux
Qui hantent toujours les mémoires
Quand on a vu, du haut de ta splendeur, les cieux S'ouvrir jusqu'aux Montagnes Noires !
Et maintenant, Kreisker, en mon âme tu vis, Comme au fond d'un décor magique.
Plus grandiose encor qu'au soir où je te vis. Sur l'or d'un couchant nostalgique.
Le soir tombait dans la langueur des fins d'été.
Sur la plaine et sur la montagne, Un soir couleur de rêve et d'automne attristé
Comme il n'en tombe qu'en Bretagne.
Le ciel était d'un rose exquis ; la mer, là bas,
Frissonnait sous des baisers roses, Et des feux s'allumaient sur le phare de Batz
Dans le crépuscule des choses.
Du côté de Saint Jean du Doigt, dans les vallons
Flottait une vapeur lointaine, Et la chapelle où les dévots aux cheveux longs
Trempent leurs yeux dans la fontaine.
Toute blanche, élevait à droite de la mer
Son clocher parmi la verdure, Et, vers le sud. les monts d'Arré, sur un fond clair.
Profilaient leur échine dure.
LE KREISKER I 39
Et, tandis que, venant du pays de Tréguer,
J'allais, Saint Pol, vers ton église, Au détour d'un chemin, devant moi, le Kreisker
Dressa soudain sa masse grise.
Lys de pierre, il rayait de blancheur l'Occident
Au droit de ses lignes très pures, Et les fleurs de granit, toujours plus s'étendant,
Irradiaient leurs découpures !
Hiératiquement, les quatre clochetons,
Autour du grand lys de prodige S'épanouissaient comme autant de rejetons
Eclos sur une même tige.
Et des harpes, en ce ciel rose, en ce soir bleu,
Frémissaient devant ma paupière, Et le rose et le rose, en passant au milieu,
Chantait dans les harpes de pierre !
Et le rose et le rose, au travers de la tour
Déroulait de fines écharpes, Et le rose dans les roses granits à jour
Faisait toujours vibrer les harpes !
Et la pierre vibrait encore et je rêvais,
Songeant aux penseurs, aux poètes Dont le vol au dessus de nos siècles mauvais
Est pareil au vol des mouettes.
O Poète, que ton âme soit un Kreisker,
Haute et sublime d'envolées, Et qu'elle aille chercher au hasard de l'éther
Les espérances en allées.
Ouvrage-la, Poète, avec un saint amour,
Puis fleuronne-la de dentelles, Et qu'elle vibre et qu'elle chante , étant à jour,
Au souffle des voix immortelles !
Q.ue le bleu des midis, que la pourpre des soirs,
Librement, passent dans ton âme, Et qu'au milieu des ciselures d'ostensoirs
Brille l'inextinguible flamme.
Toi qui rêves, ouvre ton cœur à tous les vents,
Et qu'à travers l'âme sans voiles, La complainte des morts et le chant des vivants
Montent, le soir, jusqu'aux étoiles !
Tel. je rêvais, et le Kreisker, troueur d'azur, Aux clartés que la lune épanche,
Dressait toujours son geste symbolique et sûr, Geste de Christ, dans la nuit blanche.
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