ORGUES DE BARBARIE
L'instrument des tristes, oui vraiment.
Stéphane Mallarmé.
Que lugubre, les soirs, et comme elle fait peine,
Cette phthisique et lamentable rêverie,
Si triste qu'elle semble une tristesse humaine !
SYMPHONIE VESPERALE 147
Que lugubre, ce rêve mort qui se promène. Fantôme revenant vers l'âme endolorie, Dans le cylindre des orgues de Barbarie.
Dans le cylindre des orgues de Barbarie
Geint comme une complainte étrange d'âme en peine.
La complainte qui soit la plus endolorie ;
Et, vrai, l'on ne peut mieux bercer sa rêverie
A l'heure de langueur où le soir se promène,
Que dans cette musique atrocement humaine.
O musique de foire, oui, mais musique humaine Dans le cylindre des orgues de Barbarie. Musique éparse. ambulante, que l'on promène Avec les tourniquets et les chevaux de peine, Et dont, les soirs, fait se mouvoir la rêverie L'homme tournant la manivelle endolorie !
Et ce sont tes douleurs, ô rosse endolorie, Pauvre cheval qui traînes la bêtise humaine, Ce sont bien tes douleurs que cette rêverie Dans le cylindre des orgues de Barbarie : C'est ton cou se gonflant, ton échine qui peine, C'est ton martyre tout entier qui s'y promène.
Et les chevaux de bois que ta courbe promène, Semblent rire à te voir, la bouche endolorie, Tourner, tourner toujours dans ton cercle de peine ; Et le haut jeu des flûtes sur la voix humaine, Dans le cylindre des orgues de Barbarie, Dit ce rire à travers la veule rêverie.
Tel le poète que sa folle rêverie,
Autour de l'idéal obstinément promène,
Et le cylindre des orgues de Barbarie,
C'est la chanson de sa jeunesse endolorie
Et les illusions, leurre de l'âme humaine,
Qui chantonnent encor dans les soirs, avec peine !
Peine, peine toujours, sanglote, ô rêverie ! Toute humaine douleur, poète, se promène Endolorie en les orgues de Barbarie.