CHAPITRE XIII
Ce fut avec un vif battement de cœur que les deux cousines virent la nuit arriver, que, retirées dans leur petite chambre, elles écoutèrent chaque tintement de l'horloge qui les rapprochait d'un moment si redouté et si désiré à la fois. Enfin, quand toutes les lumières, tous les bruits de la maison et de la rue se furent éteints, elles soufflèrent à leur tour leur lampe et attendirent clans l'obscurité.
Une lune brillante éclairait la cour et le jardin et leur permettait d'épier sans être vues. Le calme régnait au dehors ; le vent lui-même oubliait d'agiter la cime des grands arbres, dont la silhouette immobile se découpait sur un ciel ruisselant d'étoiles. Seul, le chantre des nuits, le rossignol, veillait et lançait dans le silence ses notes de cristal et ses cadences amoureuses.
Deux heures venaient de sonner. Doucement appuyées l'une contre l'autre, magnétisées par le
regard fantastique de la lune, les jeunes filles allaient céder au charme ineffable de cette heureuse nature endormie sous l'œil de Dieu, lorsqu'un aboiement saccadé les tira de leur torpeur.
Se tenant par la main, elles s'approchèrent de la fenêtre, et, protégées par les plis du rideau, plongèrent leur œil sous les sombres massifs du jardin. Troublé clans ses rêves, Ralph s'agitait en pleine lumière et provoquait l'attention par ses cris furieux, sans se douter que sa bruyante sollicitude fût si mal accueillie.
En effet, pleines de dépit, Ursule et Louise maudissaient cette vigilance qui pouvait éveiller la maison, lorsque ses aboiements firent place tout à coup à ce grognement câlin et langoureux qui salue l'approche d'un ami.
Plus de doute ; l'instinct de Ralph répondait à leurs pressentiments; aussi fût-ce sans effroi que les deux cousines virent s'ouvrir la porte verte du jardin et une figure humaine apparaître clans l'enceinte lumineuse de la cour. C'était bien lui. Le joyeux lévrier bondissait autour de son jeune maître, se roulait à ses pieds, obéissant à grand'peine aux gestes réitérés qui lui commandaient le silence.
Quand il eut enfin calmé la turbulente affection du bon animal, Julien s'approcha sans hésiter du
vieil amandier ; puis, s'aidant de son tronc noueux et du treillage de jasmin qui tapissait la muraille, parvint en un instant à la fenêtre, où il déposa un bouquet de fleurs des champs semblable à celui de la veille.
Après être resté quelques minutes en contemplation devant cet asile de toutes ses affections, comme s'il eût hésité à manifester sa présence, il poussa un profond soupir, et se disposait à descendre, lorsque, sondant une dernière fois les ténèbres, il aperçut deux figures immobiles à moitié cachées sous les plis du rideau.
Cédant à un mouvement involontaire, il fut sur le point de pousser un cri. A la clarté mélancolique de la lune, à cette heure de la nuit, en voyant ces visages pâles dont les yeux restaient invinciblement fixés sur lui, il crut un instant à l'apparition de deux spectres. Une idée pleine d'épouvante et de folie courut son cerveau. Il se dit que ses compagnes étaient sans doute mortes et que c'étaient leurs ombres qui se tenaient ainsi collées aux carreaux de la chambre, pour accueillir sa visite et lui faire un dernier adieu.
Pourtant, rappelant à son aide la raison qui lui échappait, il se rapprocha et se hasarda à demander :
'(Louise, Ursule, mes sœurs, est-ce vous?»
A cette voix, le rideau s'écarta, la fenêtre grinça sur ses gonds et, pour toute réponse, Julien vit se tendre vers lui deux mains amies qu'il saisit et couvrit de baisers.
« Que Dieu nous pardonne cette imprudence, puisqu'il voit nos cœurs, s'écria Louise. Entre vite, Julien, et ne méprise pas deux pauvres filles qui méconnaissent pour toi les lois du monde.
— Vous mépriser, chères sœurs, moi qui voudrais vous entourer jour et nuit de mon respect, de mon affection!
— Oui, reprit Ursule, ce que nous faisons est fautif sans nul doute, puisque nous rougirions de l'avouer ; mais en présence des graves circonstances...
— Elles sont terribles en effet, ajouta Louise ; les connais-tu dans toute leur gravité, en as-tu sondé les dangers?
— Ah! s'écria Julien, qu'il me soit permis d'écarter ces abominables pensées de mort et de guerre civile, pour me livrer à la joie de vous contempler, de vous interroger ; car il y a des siècles qu'un pareil bonheur ne m'a été donné... Voyons, Louise, toi si bonne, si douce, pendant ces affreux jours, qu'as-tu fait de ton heureux caractère, de ton calme et de ta gaîté ?
Tu pleures, triste réponse... Et toi, ma pieuse Ursule, as-tu puisé dans ton saint mysticisme cette austère vertu qu'on appelle résignation?... Tu gardes également le silence... Ah ! si la sinistre clarté de la lune ne me trompe pas, d'où te vient ce visage pâle, ces yeux caves, ces joues amaigries ? Tu as souffert, tu souffres encore ?
— Ce n'est rien, l'émotion d'hier, la joie d'aujourd'hui...
— Hélas ! poursuivit Louise, il n'est que trop vrai!... Frappée dès le premier jour par la mort lamentable de notre mère, elle n'a plus trouvé de courage pour supporter les horreurs de la guerre, les dissensions de famille, enfin la cruelle absence d'un ami, d'un frère.
— Quoi! à travers tant de ruines et de malheurs, j'aurais trouvé place dans ses souvenirs ?
— En peux-tu douter? Vois ces larmes où rayonne la joie, cette joie où perce la crainte.
— Merci, mille fois merci... mais dans cet état d'abattement, pourquoi veiller ainsi? C'est vouloir se tuer.
— Sans doute, mais le moyen de la persuader ! Elle a voulu t'attendre, te voir.
— Comme toi, se hcâta d'ajouter Ursule.
— Oh! moi, c'est bien différent, je le pouvais sans mérite et sans danger.
— Vous me saviez donc ici, fît Julien attendri ?
— Il eût fallu ignorer le langage des fleurs. En voyant ce bouquet, Ursule a compris de suite et annoncé ton retour.
— Nos cœurs ont parlé en même temps, reprit mademoiselle de Lavarennes... Louable ou blâmable, je ne saurais accepter à ton détriment cette prescience ou cette supériorité d'affection.
— Pourquoi t'en défendre?
— Par conscience et par amour de la vérité... Écoute, Julien, en te faisant connaître mes peines, en taisant les siennes, Louise est trop généreuse. Si, plus fort que le mien, son corps a mieux résisté, son Ame n'en a pas été moins ravagée. Ces angoisses, ces douleurs, qu'elle vient de peindre, elle les a senties comme moi, mieux que moi, car, semblable aux saintes filles, qui mènent une vie d'abnégation, elle cache ses blessures pour soigner celles des autres ; va, je connais son âme, ta place y est également et profondément marquée. »
Le cœur gonflé, la gorge serrée, Julien ne put trouver un mot de reconnaissance ; Louise se tut également et baissa la tête devant cet aveu fait eu son nom, sans oser le démentir. Ces paroles presque solennelles, ces réticences, ces intonations pleines de nuances, ce sympathique attendrissement dont ils se sentaient baignés, avaient une élo-
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quence invincible qui les courbait sous le même souffle.
Un silence profond s'en suivit, pendant lequel toutes les voix de la jeunesse éclatèrent en concerts harmonieux clans l'âme des trois enfants. Un monde nouveau s'ouvrit pour eux. En sentant se transfigurer ainsi des sentiments, qui jusque-là les avaient à peine agités, ils comprirent qu'enveloppés dans les liens d'une triple et inséparable affection, ils vivaient désormais du même esprit, du même corps/
Pourtant, leur imagination s'égarant trop avant dans les vagues profondeurs de l'avenir, la prudente Louise pensa la première qu'il importait de rompre le charme et de sortir de ces douces et dangereuses rêveries.
« Faisons trêve, dit-elle, à cette énervante sensibilité, pour contempler froidement la réalité qui nous presse. Voyons, Julien, fais-nous en peu de mots le récit de ta vie depuis notre séparation.
— Il sera bien court, si je ne puis vous raconter l'histoire de mon cœur. Après la bataille, nous avons suivi d'Yvoi jusqu'à Bourges, où mon père, loin de calmer ses colères, retrempa son fanatisme clans celui de ses ardents coreligionnaires... Il y a deux jours seulement, nous avons; quitté cette ville pour revenir ici.
234 LES HUGUENOTS d'iSSOUDUX.
— Dans quelle pensée, dans quel but?...
— A d'autres je dirais que l'amour du sol natal est la seule cause de cette imprudence ; mais à vous, qui avez en vos mains mon âme et ma vie, je ne saurais cacher la vérité, si affreuse qu'elle soit... Malgré la cruelle expérience, malgré les dangers qui l'entourent, malgré mes supplications, mon père ne peut abandonner sa cause et sa vengeance. Muni des instructions du capitaine d'Yvoi, il revient ici dans l'espoir d'agiter son parti, en lui annonçant que l'armée du Triumvirat se morfond devant Bourges, qu'il suffit de se lever sur tous les points en même temps pour l'ésraser et assurer la victoire.
— Mais ce jont encore des séditions, des désastres !
— Cent fois je l'ai supplié de renoncer à cette terrible mission, il a été inflexible, il m'a répondu durement de me retirer si j'avais peur ou si je reniais ma foi... Que faire?.. L'abandonner quand il n'a pins d'autre soutien ? Impossible... J'ai pris le parti de le suivre.
— Mais, c'est le suivre à la mort, au crime.
— Je le sais, et ne veux pas même y penser, car mes idées se perdent.
— Et depuis votre séjour dans ce pays, qu'avezvous fait, où êtes-vous cachés ?
— Le jour, retiré à son domaine de Lizeray, sous l'habit d'un bouvier et sous le nom de Mathieu Désages, mon père y reçoit ses amis, et, quand vient le soir, s'introduit dans la ville, parcourt les environs dans l'intérêt de son œuvre impie. Quanta moi, navré jusqu'au fond du cœur, j'évite autant que possible de me mêler à ces trames, je parcours les bois où je rêve, et la nuit je me hasarde à me rapprocher de vous.
— Sais-tu que le collègue de ton père, Rober Barbier, a été surpris, arrêté clans un prêche ?
— Je le sais, mon père s'y trouvait.
— Et toi?
— Je ne l'avais pas suivi, et telle est ma triste position, que je m'en serais fait un reproche éternel, s'il lui fut arrivé malheur.
— Mais, c'est affreux de se dévouer ainsi, sans passion, sans conviction à une œuvre qu'on réprouve.
— C'est la fatalité; ne sommes-nous pas maudits?
— Vois-tu, s'écria avec accablement Ursule, il me donne raison, il ne croit plus à l'espérance, à l'avenir... Va, tout est bien fini.
— Julien, reprit Louise avec un accent de reproche, tu oublies que nous avons un corps malade à soigner, une âme à reconforter; et cependant tes paroles sont pleines de découragement.
236 F.ES huguenots d'issoudun.
— J'ai eu tort, fît le jeune homme. J'ai oublié de regarder le destin avec l'œil d'un homme, de croire en la providence avec le cœur d'un chrétien ; j'aurais dû songer que la miséricorde de Dieu est infinie, qu*il ne peut manquer d'intervenir en faveur de deux anges comme vous, qui n'avez cessé de glorifier son nom et de placer en lui votre confiance. Implorons donc cette sainte vertu qui prend l'homme tout petit, le suit pendant sa vie et ne l'abandonne pas, même quand il descend les marches du tombeau. Arrière les tristes pensées; profitons de cette heure bénie, parlons de notre bonheur passé, réveillons l'espérance.
— Je le voudrais, interrompit Louise montrant l'horizon, mais la lune pâlit, le jour approche, il faut partir.
— Sitôt ! murmurèrent Ursule et Julien.
— Soyons sages, Ursule a besoin de- repos. Vois la pâleur de son teint.
— Je pars, fit résolument le jeune homme... mais je reviendrai... demain.
— Non... cette émotion, cette veille surpassent déjà ses forces, ne tentons pas le sort, si nous voulons qu'il nous protège.... Nous te savons près de nous, battant du même cœur, brûlant de la même affection. Patience.
■ — Patience, cela est bien facile à dire.