‹ Les Huguenots d'IssoudunChapitre 27 sur 43 · T R 0 P COU R T E 3 0 I B · texte numérisé non relu

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certain, c'est qu'un grand conciliabule s'est tenu cette nuit à Villatte.

— Dans le temple des protestants.

— Oui, mon cher Monsieur.

— D'où le savez-vous ?

— J'ai vu de mes deux yeux passer Robert Barbier dit La Croix, qu'un fort piquet de hallebardiers conduisait pardevant M. le gouverneur, avec six tondus de ses amis.

— Gomment, Robert Barbier, le ministre réformé ?

— Lui-même.

— Il faut que le drôle soit possédé du démon, pour venir se jeter ainsi dans la gueule du loup;

— Cela ne fait aucun doute.

— Où l'avait-on surpris ?

— Je vous le répète, au temple de Villatte, où ils ont tenu leur sabbat. Je le tiens de bonne source, d'un témoin oculaire, de maître Gaucher, le bras droit de M. de Sarzay. Voici comment la chose serait arrivée : ce matin, vers deux heures, Gaucher faisait sa ronde avec six de ses hommes, sans penser à mal, et se préparait à rentrer au château, lorsqu'en passant devant le temple, son attention fut éveillée par un bruit inusité. Ayant fait halte, il prêta l'oreille et entendit distinctement une voix lente, monotone

ii'l LES HUGUENOTS D ISSOUDUX.

et nasillarde qui semblait prêcher dans le désert ; car, à part cette voix, calme absolu. Justement étonné, il monta sur une borne, se hissa jusqu'à une petite fenêtre et regarda dans l'intérieur. Au dedans comme au dehors, obscurité complète, et pourtant la voix continuait son éternelle psalmodie. Notre homme n'en revenait pas et se demandait si ce ne serait pas quelque cerveau malade ou quelque fantôme huguenot, venant après sa mort exercer son éloquence sur l'ancien théâtre de ses triomphes. Quoi qu'il en fût, bien résolu à tirer la chose au clair, Gaucher se souvint que derrière l'autel se trouvait une petite porte, défoncée lors du siège, et qui depuis n'avait jamais été remplacée. Ayant donc commandé à ses hommes le plus grand silence, il fit le tour du temple, s'introduisit avec une extrême précaution et se tapit avec les siens entre deux piliers, dans l'endroit le plus sombre, de manière à ne rien perdre sans se compromettre...

— Et que vit-il?

— Rien d'abord, car, ainsi que je vous l'ai dit, il n'y avait pas la moindre lueur de cierge ou de lanterne borgne. Pourtant ses yeux s'habituant peu à peu à l'obscurité, il crut entrevoir, à la faible clarté des fenêtres, une douzaine de

spectres qui paraissaient écouter un autre spectre monté sur un banc, pérorant et gesticulant.

— Mais c'est un conte de l'autre monde.

— Pas tout à fait, car il ne lui fallut pas longtemps pour reconnaître qu'il avait affaire à des êtres en chair et en os, et qu'il était tombé dans un nid d'hérétiques, conspirant bel et bien contre la foi et la loi.

— Bah ! et que disaient-ils ces mécréants ?

— Toutes les choses que je vous ai déjà narrées sur l'état de la ville de Bourges, sur les espérances qu'il fallait en concevoir, sur l'urgence d'organiser de nouvelles séditions ; le tout en langage métaphorique, biblique et satanique.

— Quelle misère ! Et sans doute ce Bobert Barbier était venu tout exprès pour rassembler les chefs du parti et bouleverser la ville, au moment où elle commençait à se calmer ?

— Précisément, aussi, quand il fut bien convaincu de ses affreuses intentions, Gaucher poussa du coude ses compagnons, se glissa avec eux de pilier en pilier; puis, quand il fut à portée, s'élança comme un chat sur le prédicateur, le prit au collet et lui posa résolument son poignard sur la gorge, si bien que Bobert Barbier, croyant sa dernière heure arrivée, se laissa garrotter comme un innocent. Pendant ce temps, les hal-

lebardiers avaient également saisi chacun leur homme, bien contristés de ne pas avoir quatre bras et de voir échapper la moitié de leur proie. Enfin, consolés par l'assurance d'avoir fait leur devoir, ils conduisirent ces malheureux à la prison, où ils passèrent la nuit, et, ce matin les en tirèrent pour les faire comparaître devant M. de Sarzay qui, ajoute-t-on, se serait hâté de dépêcher à Bourges un courrier extraordinaire pour prendre l'avis du Roi et des triumvirs. Voilà l'affaire dans tous ses détails.

— Et vous prétendez les avoir vus et reconnus, fit Ursule avec une inquiétude croissante ?

— J'ai parfaitement reconnu Robert Barbier, ce damné ministre ; quant aux autres, ils m'ont paru étrangers.

Ursule respira, pourtant elle ajouta après quelque hésitation :

— Parlait-on de ceux qui s'étaient échappés ?

— Sans nul doute, on faisait même à ce sujet mille suppositions et commentaires.

— Parmi tous ces discours, n'auriez-vous pas entendu des noms de connaissance, par exemple ceux de...

— Quelle idée! interrompit M. de Lavarennes.

— Dame, mon cher Monsieur, reprit le poëte, c'est une pensée qui m'est venue tout d'abord

TROP CHL'RTK JO 1 E.

comme à Mademoiselle, et j'avoue que j'ai éprouvé un grand soulagement en ne voyant pas mes craintes réalisées. Quant à leurs noms, je dois encore avouer qu'ils se sont trouvés mêlés à ceux de cent autres, comme on devait s'y attendre, vu le rôle important qu'ils ont eu le grand malheur de jouer ici.

— Dieu veuille qu'il ne nous arrive pas de nouveaux malheurs, dit Ursule entraînant Louise à l'écart ; tu le vois, ma joie a été de courte durée et va se changer en mortelle inquiétude.

— Toujours la même. Ne sauras-tu une.fois dans ta vie goûter un instant de bonheur sans mélange ?

— Le puis-je?... Ce retour dont je me réjouissais follement, c'est sa perte, la nôtre... Tu l'as entendu, les conspirations, les dangers vont renaître. Plus que jamais il faut l'attendre, le voir, lui parler, mais pour le supplier de fuir loin de ce pays maudit, à l'autre bout du monde, dût cette nouvelle séparation anéantir toutes mes espérances.

— Pauvre amie, ta tête s'égare et ne sait où arrêter ses désirs. Absent, tu le voudrais ici; présent, tu demandes son départ.

— C'est vrai, je suis folle, égoïste ; je t'obsède de mes craintes, de mes douleurs, sans respecter les tiennes.

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— Ne pense à moi que pour te soigner et revenir à la raison. Ton bonheur n'est-il pas le mien?... Voyons, sèche tes pleurs, Ton père nous observe, le pauvre homme ! Ne détruis pas du premier coup la seule joie qu'il ait ressentie depuis si longtemps. »

Et l'affectueuse fille, essuyant les yeux de sa sœur, la ramena près des deux vieillards, inquiets déjà de cet à parte.

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