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CHAPITRE XIV

NOUVELLES ALARMES

Comme bien on pense, toute la matinée se passa entre les deux jeunes filles à commenter l'événement de la nuit, à se rappeler chaque parole, à dérouler l'éternel fuseau des suppositions et des rêveries, travail plein d'inanité dans lequel le malheureux se complaît et cherche à noyer sa peine.

Elles furent distraites de leur interminable entretien par un bruit extraordinaire parti de la rue et par la voix de Solange qui, inquiète de leur absence, les sollicitait de venir admirer le grand concours de monde qui se pressait sur la place.

Elles trouvèrent au balcon M. de Lavarennes secouant la tête et leur montrant du doigt un peloton de gens d'armes qui descendait la rue, trompette en tête, et suivi d'une population turbulente.

« Que se passe-t-il, mon père, s'écria Ursule ; cela va-t-il recommencer !

— Je ne sais • d'après ce qu'on saisit en l'air, on publierait des nouvelles importantes venues de Bourges, et un édit du Roi, en réponse au message

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de M. de Sarzay; ce que je suis tenté de croire, car voici le héraut du gouverneur, monté sur son cheval blanc, en grande tenue de cérémonie; écoutons. »

En effet, quelques instants après, le cortège s'arrêtait sur la place, en face des fenêtres de la maison Jugand ; les trompettes commandaient le silence et le crieur public débitait de sa plus belle voix, la proclamation suivante :

« Au nom de Sa Majesté catholique, Charles IXe, » roi de France, de madame Catherine de Médicis » reine mère et régente,

» M. Charles de Barbançois, seigneur de Sarzay » fait savoir aux bourgeois et manants d'Issoudun, » confiés à sa garde, que :

» Vu la rébellion obstinée de la ville de Bourges, >> vu les grandes séditions excitées par les héréti- » ques dans les pays environnants, vu notamment » le détestable complot découvert, il y a deux jours, » au temple de Villatte, en la dite ville d'Issoudun ;

» Il est urgent d'aviser aux moyens les plus » prompts et les plus efficaces de mettre fin à ces -> criminelles entreprises ;

» Qu'en conséquence, toute la province du haut " et bas Berri est, dès aujourd'hui, déclarée en '> état de siège;

» Que tous les gens de la religion protestante

réformée, de tout âge et de tout sexe, tolérés jusqu'alors, devront quitter dans le jour même la ville d'Issouclun et le territoire qui en relève, sous peine d'être jetés dans les prisons et voir leurs biens confisqués;

» Que les chefs de sédition, les ministres tenant prêches, conciliabules, réunions publiques ou secrètes, seront immédiatement saisis et punis de mort ;

» Que quiconque, par un zèle coupable, les aura retirés chez lui ou facilités dans leur fuite, sera considéré comme complice et subira la même peine ; » Que les habitants vivant dans le giron de l'Église romaine devront se tenir prêts à être en armes pour déjouer les trames sataniques ourdies contre la foi; mais, en même temps, qu'il leur est expressément défendu de rien entreprendre contre la vie et les propriétés, hors le cas de légitime défense et de service royal.

» Sur ce, que Dieu tienne en sa garde les bons » catholiques et fidèles sujets de Sa Majesté. »

« Vive le Roi ! » crièrent d'une même voix les vignerons et les gens de faubourg, tandis que consternés et tremblants, quelques malheureuxsuspects d'hérésie gagnaient au large, pour porter à leur famille cette terrible nouvelle.

a Mort de ma vie! fit tristement M. de Lava-

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rennes, nous voilà revenus au beau temps des complots et des proscriptions. Des deux parts les hommes sont implacables. Mais que veut maître Habert que j'aperçois dans la foule avec sa mine effarée et ses signes de détresse? Ne serions-nous pas au bout, et que va-t-il nous apprendre?.. Descendons.

Et présentant le bras à la pauvre Ursule à moitié morte de frayeur, il rejoignit dans la chambre basse le poëte dont l'air mystérieux n'annonçait en effet rien de bien rassurant.

« Voyons, maître François, fit M. Claude, que nous apportez-vous encore? Vous voilà tout bouleversé.

— Hélas ! mon cher monsieur, répondit le vieillard, en fermant soigneusement la porte et les fenêtres, je suis véritablement honteux d'être un oiseau de mauvaise augure et de n'arriver chez vous qu'avec de méchantes nouvelles. Mais aujourd'hui, qui pourrait se vanter d'en tenir une bonne en sa possession?

— ■ Sans doute, mon ami, mais faites vite, qu'y a-t-il, au nom du ciel!

— Vous venez d'entendre l'édit du Roi, et les rigueurs prononcées contre les protestants, surtout contre leurs chefs tenant prêches et conciliabules.

— Parfaitement, mais en quoi cela nous touche-t-il?

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— Votre frère Gaspard n'est-il pas ministre reconnu et très-zélé de cette damnée religion?

— Pour son malheur et le nôtre.

— Eh bien ! l'édit du Roi le menace directement.

— Oui, s'il n'avait eu la prudence de se tenir à distance, et s'il était assez fou pour imiter ses collègues, en venant se jeter dans la gueule du loup.

— Mais c'est précisément ce qu'il a fait.

— Par la sainte messe, Habert, qui vous a dit cela ?

— On ne me l'a pas dit, je l'ai vu.

— Vous avez va Gaspard?

— De mes deux yeux.

— Quand cela !

— Hier soir à neuf heures.

— Impossible.

— C'est très-vrai, et, pour surcroit de malheur, je n'ai pas été seul à le reconnaître.

— Voyons, réfléchissez bien, c'est grave, trèsgrave.

— Pardieu, voilà pourquoi vous m'en voyez si contrit.

— Contez-nous donc cela, fit M. de Lavarennes en rapprochait sa chaise, tandis qu'Ursule et Louise, les mains jointes, le coup tendu, restaient suspendues aux lèvres du poète.

— Vous n'ignorez pas, reprit celui-ci, que, depuis les événements, j'avais pris l'habitude de faire, chaque soir après souper, une petite tournée dans la ville pour voir de quoi il retournait dans les quartiers habités par ceux de la religion; partant, si nous pouvions dormir en paix. Quand tout était calme, je revenais joyeux, rêvant quelques rimes et me couchais content. Depuis quelques jours, en voyant la bonne tournure des choses, je commençais à me rassurer, lorsque nous est arrivée la fâcheuse nouvelle de la prise de Robert Barbier. Hier soir donc, voulant connaître ce que l'on disait à ce sujet, je pris mon manteau couleur cle muraille et je m'acheminai du côté de Villatte. Dès le premier abord, j'y remarquai une fermentation inusitée. On allait et venait d'une porte à l'autre, causant et chuchotant, se taisant dès que paraissait un nouveau visage. Sans m'effrayer des regards de méfiance qu'on jetait sur moi, j'avançais toujours, quand je fus accosté par un promeneur qui m'apostropha par mon nom. C'était le capitaine Hémard, ce moine défroqué dont le maréchal de St.-André nous a doté à son passage. « Que faites-vous donc à cette heure et en cette tenue, maître Habert, me dit-il? — Ce que vous faites vous-même, capitaine, je promène mon souper pour le repos de mon corps. — Et vous huguenotisez quelque peu, en

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tout bien tout honneur sans cloute, et pour le besoin de la cause catholique. — Il faut bien connaître de tout. — C'est mon avis ; aussi nous allons taire route ensemble et examiner ces parpaillots qui me semblent ce soir fort éveillés. » Malgré mon dépit de me trouver en semblable compagnie, il faut vous dire que je n'osai m'esquiver, à cause de l'amitié toute particulière que ce diable d'homme semble m'avoir vouée pour ma réputation. Il ne me rencontre jamais sans me demander des nouvelles de Parnasse; cela lui rappelle, prétend-il, son ancien métier de clerc et le beau temps où, lui aussi, cultivait les belles-lettres et la rhétorique.

« Abrégeons, mon ami, interrompit M. de Lavarennes...

— C'est juste, reprit le poëte , je mégare... Donc bon gré, mal gré, je suivis frère Toussaint à travers les rues jusqu'au temple deVillatte. Quand nous fûmes en face de cette caverne diabolique : — Voulez-vous, me dit-il, voir les lieux où ces damnés coquins tenaient hier soir leur sabbat, et comment on les a pris au piège? — J'y consens, répondis-je, toujours par complaisance. — Venez par ici, suivons le même chemin que Gaucher. — Et il m'entraîna vers la petite porte de derrière, par où s'étaient introduits les soldats... Mais à l'instant où nous allions y pénétrer, nous nous trouvâmes nez

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à nez avec un sombre personnage, comme moi drapé de son manteau et qui détourna précipitamment les yeux à notre approche. Si faible que fut la clarté du soir, si rapide qu'eût été le mouvement de l'étranger, il n'y avait pas à s'y méprendre. « Ventre-de-loup, s'écria le capitaine, c'est lui. — Qui, lui? répondis-je de mon air le plus innocent. — Comment, vous n'avez pas aperçu ce vieux blaireau à poil gris; je ne l'ai vu qu'une fois, le jour du jugement des gars de Sainte-Lizaigne, cela m'a suffi pour graver son image dans ma mémoire. Vous qui, si je ne me trompe, viviez presque sous le même toit, vous n'auriez pas reconnu Gaspard Jugand, ce... allons donc.» Malgré mes dénégations et mon ton candide, le soudard hocha la tête, se gratta le front, frappa du pied, puis, saisi d'une résolution subite, me souhaita rapidement le bonsoir et se glissa dans les ténèbres comme un chat à la piste d'une souris.

« L'a-t-il rejoint?

— Je ne sais, car depuis ce temps, je ne les revis ni l'un ni l'autre.

— Mais que supposez-vous?

— Connaissant le capitaine et sa nature de sbire, je suppose qu'il aura sournoisement suivi notre homme jusqu'à sa cachette, pour en donner avis à qui de droit.

— Et vous croyez avoir reconnu Gaspard ?

— J'ensuis certain.

— Alors il est perdu comme Robert Barbier.

— C'est mon avis, à moins d'un miracle du ciel?

— Que pouvons-nous faire, bon Dieu?

— Je vais vous le dire, interrompit Ursule, plus pâle qu'une morte, mais il n'y a pas à perdre une minute.

— Alors, parle vite, voyons.

— Il faut monter à cheval, aller trouver votre frère, l'avertir du danger et l'engager à fuir, comme si Issoudun devait s'écrouler sur lui.

— C'est facile à dire, mais j'ignore sa demeure.

— Je la connais, moi.

— Toi?

— C'est un secret que je vous livre, à vous, mon père, à vous, mes amis, un secret terrible et précieux dont dépend la vie de mon oncle, de Julien.

— Tu connaissais donc leur présence ici?

— Hélas! oui, depuis deux jours.

— Comment cela ?

— En vérité, vous allez nous mépriser, nous maudire peut-être, mais qu'importe?

— Parle de suite, ne crains rien ; je n'ai plus le courage de blâmer ou de maudire personne.

— Écoutez donc. »

Alors Ursule ut Louise racontèrent en rougis-

Nouvelles a la km es.

sant ce qui leur était arrivé, leur surprise à la vue du bouquet trouvé sur la fenêtre, la conclusion qu'elles en avaient tirée, et enfin cette entrevue nocturne avec Julien, qui leur avait appris la demeure, les desseins et le nom supposé de son père.

h Je vous confie tout cela, ajouta Ursule, parce que je sais que le repentir a étouffé à tout jamais la haine clans votre cœur, et que vous ne balancerez pas à secourir ces malheureux.

— Mais, je te le répète, Gaspard ne voudra ni de mes secours ni de mes conseils.

— Qu'importe, vous aurez fait votre devoir ; n'hésitez pas, mon père. Il faut les sauver à tout prix. Partez, partez, je vous le demande à genoux pour votre honneur, pour votre neveu, pour moimême.

— Pour toi?

— Oui, car s'ils sont pris, s'ils meurent, j'en mourrai.

— Que veux-tu dire ? »

Et il consultait la physionomie de Louise qui, par son geste et son regard, le suppliait également de céder.

« Mais vous ne comprenez donc pas, s'écria Ursule avec un éloquent et suprême effort, quand je vous dis qu'il y va de mon bonheur, de ma

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santé, de ma vie; vous voulez donc me forcer à rougir en m'arrachant un dernier secret, un dernier aveu ?

— Habert, fit M. de Lavarennes, courez à l'écurie et sellez mon cheval ; il faut que, dans cinq minutes, je sois sur la route de Lizeray... et toi, mon enfant, achève... »

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