JUILLET
Mauvais propos de « nouveaux convertis ».
La déposition qu'on va lire relate quelques-unes des facéties injurieuses que les religionnaires « nouveaux convertis » se permettaient contre le culte catholique. Par de tels propos ils fournissaient contre euxmêmes des armes redoutables. — Notre petit dialogue est pris sur le vif.
L'an 1687 et le 21'' jour de juillet, à Campagne, pais de Foix, diocèze de Rieux, sénéchaussée de Pamiés, par devant moy, notaire royal des Bordes et témoings, a compareu eu personne le s*" Guilhaurue Estaque, premier consul de Sabarat, lequel a dict que ce jour d'iiuy, environ les 8 h. du matin, estant il dans la maison de Michel Saint-Martin, habitant dud. Sabarat, y seroit survenu les nommés Izaac Manès et Izaac Ballongue, nouveaux convertis, accompagnés de quatre ou ciuq d'autres aussy nouveaux convertis, lequel Manès s'adressaut au comparant luy auroit dict : Invitte 7noy à la /este S'*^ Anne, qu'est la feste localle dudit Sabarat, et le comparaut luy auroit rejjarty : qu''il rinvitât plustot à la feste de S'' Jaques, qicest la feste localle des Bordes, et qu'après il rinviteroit. Et après ledit Manès, profanant l'honneur et le nom de ses saiuct et saincte, luy auroit encore dict : quHl rinvitât plus tôt et qu'il mit 5'" Anne devant S^ Jaques et il verrait qu'il la suivra comme faict U7t cheval une cahalle [une jument]. Et led. Ballongue prenoist plaizir à ses parolles et ftiizoit de rizées.
Sur quoy led. comparant lui auroit dict : quil avoit un grand tort défaire comparaison des sainctz avec les bestes.
Et d'aultant que ce sont des parolles injurieuses aux sainctz et que tel discours mérite punition exemplaire, led. comparant, tant pour la descharge de sa conscience que pour le deub de sa charge, en a volu dresser son présent verbal pour servir en temps et lieu où et par devant qui il appartiendra, et a requis à moy, notaire, le luy rettenir.
Concédé ez présences de Bernard Guilhamotte, fils à feu Jean; Jean Suttra, Jeanne et Bernard Lasserre, tisserant, habitans dud. Campagne, soubsignés.
B. Guilhamotte; Sutra; B. Lasserre; Baron.
Veu le présent verbal, nous, commissaire subdélégué par M^'' l'Intendant, ordonnons que les nommés Manès et Ballongue seront pris au corps et conduits, en bonne et seure garde, dans les prisons les plus prochaines des lieux des Bordes et Sabarat. Donné à Pamiés, le 24 juillet 1687.
De Malenfant, conseiller subdélégué.
(Arch. de la Haute-Garonne : Évêché de Rieux.)
Assemblées de eeligionnaires dans le diocèse de Rieux.
La plus célèbre de ces réunions au xvii'^^ siècle, dans le diocèse de Rieux, est celle cjue jn'ésida le prédicant Gardel dans les bois qui avoisinaient le Mas-d'Azil, du côté de Camarade, de Sabarat et de Gabre. Dénoncé et condamné par contumace à être pendu sur la place publique du Mas-d'Azil, Gardel évita le supplice : il s'était réfugié en Allemag-ne. Plusieurs de ceux qui furent convaincus d'avoir assisté à la réunion furent condamnés aux galères à vie \ par jugement du 23 octobre 1697. — D'autres assemblées, tenues en 1735, 1744, etc., préoccupèrent les délégués du pouvoir royal. On trouvera dans les pièces qui suivent l'effet que produisit la constatation de ces réunions de religionnaires et les précautions que l'on prit contre les délinquants.
Le prédicant dont il s'agit dans le premier de nos documents se nommait Galatin. Il était originaire de Saint-Girons, ancien doctrinaire converti à la réforme. Le lieutenant de la maréchaussée auquel il est fait allusion s'appelait Dalomont.
1. — • Missive de M. de Jaillaiz au sujet des assemblées de religionnaires.
A Perpignan, le 22 août 1735.
Monsieur. Il y a quelque temps qu'on parle, dans le pays de Foix, de prédicant, d'assemblées de religionnaires et de leurs mouvements. J'ai eu l'honneur de vous en informer et je vous ai
' Voyez leurs noms au chapitre V de YHistoire du protestantisme français, pp. 237-241. « L'âme du mouvement religieux dans les communautés qui avoi- « sinent le Mas-d'Azil fut Gardel, menuisier du Mas. Ce prédicant, qui n'avait a reçu que bien peu d'instruction, avait néanmoins une connaissance appro- « fondie des Ecritures... On parle de sa piété... Il convoque bon nombre (c d'assemblées religieuses dans les bois qui avoisinent le Mas, soit du côté de « Camarade, soit du côté de Sabarat, soit enfin du côté de Gabre... L'une « d'entre elles fut découverte, ce fut celle qui avait été convoquée à la verrerie (c de la Bade, terre de Gabre, 31 août 1697. [Deux cents personnes y assiste taient.] Gardel remplit les fonctions de prédicant. Le lendemain, les agents de « l'intendant, informés de ce qui s'était passé la veille, se mettent à l'œuvre, (( font rapidement leur enquête, et de Broglie, lieutenant général, s'empresse de (( déclarer de prise de corps tous ceux qui avaient pris part à l'assemblée. « Gardel, qui ne se faisait nullement illusion sur le sort qui l'attendait en sa « qualité de prédicant, se réfugia en Allemagne, d'où il venait tous les ans pour « voir sa femme et pour convoquer et présider de nouvelles assemblées... Il fut « condamné par contumace à être pendu à une potence qui devait être dressée à « cet effet sur la place du Mas-d'Azil. Il fut assez heureux pour pouvoir, « pendant plusieurs années, venir voir sa femme. Malheureusement, ce bonheur « ne lui fut pas accordé longtemps, car le 18 mars 1703, de Bâvillc déclare <( qu'il sera arrêté et conduit daus les prisons de Toulouse, et procès lui sera (( fait et parfait, etc. » (Ibid.)
marqué, par ma lettre du 4 mai dernier, que je ne voyais aucune preuve certaine ni sur ces assemblées, ni sur le prédicant, qu'on disait seulement qu'il y avait des assemblées et que vraisemblablement il y avait un chef; mais qu'on ne s'accordait ni sur le lieu ni sur les circonstances. Cependant j'envoyai dès lors, par précaution, une briofade de maréchaussée au Mas-d'Azil où elle est encore. La chose devient à présent plus sérieuse, et il me revient de plusieurs endroits que les assemblées sont réelles et qu'elles se tiennent à une lieue du Mas-d'Azil, dans la juridiction de Gabre, paroisse située en Languedoc. J'en ai donné avis à M. de Bernage et j'ai l'honneur de vous envoyer ci-joint les copies des cinq procès-verbaux qui m'ont été adressés par mes subdélégués et par le lieutenant de la maréchaussée; leur lecture vous fera connaître, monsieur, que ces gens là se sont assemblés en grand nombre les nuits des 30 au 31 juillet et du 4 au 5 de ce mois.
Quoique dans le nombre de ceux qui sont nommés dans ces procès-verbaux l'on ne remarque aucune personne de considération, et que ce sont tous des gens du bas peuple suivis de femmes et enfants, je crois néanmoins qu'on ne doit rien négliger pour dissiper cette canaille dont on m'assure que la plus grande partie est armée. Ces mouvements peuvent tirer à conséquence, le pays de Foix est voisin de la partie du Languedoc qui confine aux Cevennes ; s'il y a de l'intelligence entre les religionnaires de ces deux provinces, comme on peut le présumer, ils seraient en état de se donner la main et je tiens qu'il convient mieux d'y remédier plus tost que plus tard.
L'insolence avec laquelle on a été à ces assemblées me paraît une marque que ces gens là lèvent le masque. Nous n'avons point de troupes en Roussillon, les quartiers de celles qui sont en Languedoc sont fort éloignés du pays de Foix, et les trois brigades de maréchaussée qui y font leur résidence ne sont pas en état de la continuer.
J'ai hésité jusques à présent sur le parti que l'on pouvait prendre en cette occasion : j'ai pensé qu'il serait d'une dangereuse conséquence, dans la conjoncture présente des affaires, de faire un éclat et qu'il était seulement question d'observer les mouvements de ces gens là qu'il fallait laisser en repos tant qu'ils n'agiraient
pas ouvertement contre les ordres du Roi; mais je crois qu'aujourd'hui il convient d'en agir autrement, et que si l'on demeurait dans le silence ils en deviendraient plus hardis et plus téméraires. Dans ce point de vue j'ai donné ordre au lieutenant de la maréchaussée de faire en sorte d'arrêter le prédicant et les trois particuliers du Mas-d'Azil que l'on dit avoir été le chercher à Montaubau. Ils sont nommés dans le procès verbal des consuls dud. lieu du 5 de ce mois. Si on peut les attraper je les ferai interroger afin de faire en sorte de découvrir quelque chose des projets de ces gens là.
Il me parait bien à propos de les faire désarmer ; mais peut-on faire cette opération sans troupes, et trois brigades de maréchaussée pourront-elles y parvenir ? Je mande cependant au lieutenant de la maréchaussée d'y procéder autant qu'il croira pouvoir le faire sans exposer sa petite troupe.
Les assemblées illicites avec port d'armes sont de la compétence des prévôts, ce lieutenant m'a demandé la j^ermission d'informer de celle-ci. Je lui ai marqué que cette procédure me paraissait, quant à présent, prématurée et je ne vois pas qu'elle pût produire un grand effet. Il faut quelque chose de plus fort pour arrêter les gens de cette espèce, et j'estime que deux escadrons de cavalerie ou de dragons, logés dans les paroisses du Mas d'Azil, Camarade, les Bordes, le Caria, Saverdun et Mazères, feraient plus d'effet que toutes les informations qu'on pourrait faire. Cette troupe contiendrait les religionnaires et rassurerait les anciens catholiques, et il me paraît que c'est le seul objet auquel on doit s'attacher pour conserver la tranquillité dans ce pays là, d'autant mieux que nous ne voyons point que les religionnaires, qu'on dit être armés, aient fait aucun désordre. Il n'a été encore question que de ces deux assemblées dont j'ai la preuve et où il paraît qu'il ne s'est trouvé que de la populace.
J'informe M. Daugervilliers de ce que j'ai l'honneur de vous marquer, afin de le prévenir sur les troupes que je propose d'envoyer.
Je suis avec respect, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur. Jaillaiz.
(Arch. nationales : TT 322.)