‹ Les Huguenots du seizième siècleChapitre 108 sur 154 · De Fèlice, p · texte numérisé non relu

De Fèlice, p

Transportons-nous à présent en 1562. L'Église protestante avait soufTert patiemment les plus atroces persécutions. Elle était Jeune, vigoureuse, animée de fortes convictions. Vingt fois on avait violé la foi qu'on lui avait jurée. Elle comptait ilans son sein grand nombre de fiers gentilshommes qui, la main sur la poignée de leur épée, ne pouvaient comprendre qu'il fallut continuer indéfiniment à tout supporter. Il ne fallait qu'une goutte pour faire déborder la coupe; le duc de Guise y versa des flots de sang.

Je transcrirai ici un remarquable passage d'Agrippad'Aubigné: «Il est à noter pour jamais que, tant qu'on a fait mourir les réformés sous la forme de la justice, quelque inique et quelque cruelle qu'elle fût, ils onttendu les gorges et n'ont point eu de mains. Mais quand l'autorité pubfique, le magistrat, lassé des feux, a jeté le couteau aux mains des peuples et, par les tumultes et grands massacres de France , a ôté le visage vénérable de la justice et fait mourir aux sons des trompettes et des tambours le voisin par son voisin, qui a pu défendre aux misérables d'opposer le bras au bras, le fer au fer, et de prendre d'une fureur sans juslice la contagion d'une juste fureur?»

D'Aubigné a mille fois raison. On conçoit la fureur qui s'empara des gentilshommes huguenots quand la nouvelle du massacre de Vassy, bientôt suivi de celui de Sens, vint à se répandre. On conçoit qu'ils sentirent la nécessité de s'organiser, de resserrer les liens qui les unissaient; on conçoit que, d'un élan spontané, ils coururent aux armes. Calvin avait réussi, jusqu'en 1559, à les contenir; après Vassy, personne ne l'eût pu.

Écoutons, pour ce qui est de l'origine de la guerre civile,

un historien dont on ne saurait méconnaître l'impartiafité.

M. II. Martin commence par i-aconter la comédie jouée à

Saverne, où les cardinaux de Lorraine et de Guise, les ducs

SM ir PARTIE. — LA VIE DES HUGUENOTS.

de Guise et d'Aumale avaient donné rendez-vous au duc Christophe de Wurtemberg, qui y vint avec ses docteurs, dans l'espoir il'une réconciliation entre les deux Églises. Le duc François joua parfaitement son rôle. Il fit semblant d'être presqîie luthérien, afin de fermer aux huguenots la grande pépinière des soldats, l'Allemagne. Le duc Christophe à peine parti, les Guises font pendre, à leur passage à Saint-Nicolas en Lorraine, un artisan qui avait fait baptiser son enfant selon le rite réformé. De là , le duc et le cardinal vont visiter leur mère, la douairière Antoinette de Bourbon, dans sa résidence de Joinville. A quelques lieues de là, se trouve la petite ville commerçante de Vassy. «Le duc François, parlant pour Paris, prit sa route par Vassy, avec une nombreuse escorte militaire, et arriva le dimanche à l'heure du prêche. Il avait projeté de fermer le prêche d'autorité et de disperser violemment la congrégation, en foulant aux pieds l'édit du 17 janvier; ceci n'est pas douteux: au lit de mort, on dit qu'il se défendit d'avoir prémédité davantage\ Quoi qu'il en soit, il paraît que Guise envoya quelques-uns de ses gens sommer le ministre et les notables huguenots de venir le trouver; les domestiques du duc, en entrant dans la vaste grange qui servait de temple, débutèrent par des injures et des coups de feu : les réformés essayèrent de les repousser et de se barricader; mais les arquebusiers du duc arrivèrent, et la lutte s'engagea entre trois ou quatre cents soldats armés jusqu'aux dents et un millier d'hommes, de femmes, d'enfants, n'ayant pour défense qu ' des pierres et des bâtons. Le duc était accouru pour arrêter le désordre, à ce qu'il prétendit depuis; il n'arrêta rien , et, quelques pierres ayant atteint un de ses officiers et lui-

1. Voir dans H. Martin les respectables autorités sur lesquelles il s'appuie.

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même, la rage de ses gens redoubla; le carnage dura une heure entière dans la grange, sur le toit, dans la rue... »

Voilà le fait qui mit aux huguenots l'épée à la niaiii.

L'intègre La Noue le dit expressément. Les seigneurs huguenots «jugèrent que ce petit orage était un présage certain d'un plus grand , et qu'il convenait penser plus loin qu'aux choses présentes». Il ajoute que les églises protestantes de France, «(imaginant déjà avoir quelque repos assuré», songeaient bien plus à faire bàlir des temples qu'à amasser «des provisions militaires pour se défendre».

Puis , il raconte que ce fut instinctivement et sans préméditation que les nobles huguenots se groupèrent autour de leurs chefs à la nouvelle de Vassy. «Aucuns ont pensé qu'on avait prémédité ceci de longtemps, ou qu'il était advenu par la dih'gence des chefs; mais je puis affirmer que non, pour avoir été présent, et curieux d'en rechercher les causes. Il est certain que la plupart de la noblesse, ayant entendu l'exécution de Vassy, poussée d'une bonne volonté, et partie de crainte, se délibéra de venir près Paris, imaginant, comme à l'aventure, que ses protecteurs pouvaient avoir besoin d'elle. Et, en cette manière, partaient des provinces ceux qui étaient plus renommés , avec dix , vingt ou trente de leurs amis, portant armes couvertes, et logeant par les hôtelleries ou par les champs en bien payant, jusques à ce qu'ils rencontrèrent le corps et l'occasion tout ensemble. Plusieurs d'entre eux m'ont assuré que rien ne les fit mouvoir que cela ' . »

A ces témoignages nous en ajouterons de plus formels encore, qui achèveront de laver les huguenots du reproche, si souvent répété, d'avoir agité le royaume.

t. Mémoires, etc., édition Poujoulat, t. IX, p. 589.

Jean de Mergey, g-entilhomme champenois , qui raconte ce qu'il a vu avec une simplicité et un naturel dignes de toute confiance, a eu entre les mains une lettre de la reinemère au prince de Gondé, à qui elle écrit «qu'il eût pitié de la mère et des enfants, pour les tirer de la captivité où ils étaient», c'est-à-dire des mains du duc de Guise : ainsi point de doute, font observer les éditeurs de ses Mémoires, sur la véritable cause de la guerre civile'.

Le jésuite Golonia,.dans son Histoire littéraire de Lyon, raconte que le parti des huguenots grossissant visiblement chaque jour dans cette ville, les magistrats, appuyés par le clergé métropolitain, prièrent la cour d'en arrêter les progrès. Le gouverneur de la ville, sommé de s'expliquer, répondit que les réformés «voulaient demeurer très-humhles sujets et obéissants , mais quant à leur âme, l'avaient dédiée à Dieu-)). Sublime parole qui rend d'une manière admirable la pensée des huguenots : ils ne demandaient qu'à être de bons sujets et à disposer librement de leur âme.

Galvin exprime à différentes reprises le même sentiment.

Le 16 septembre 1557, il engage l'église de Paris à tout souffrir sans se révolter contre ses bourreaux : « De fait , il vaudrait mieux que nous fussions tous abîmés, que l'Évangile de Dieu fût exposé à ce blâme , qu'il fît armer les gens à sédition et à tumulte \ »

Il écrit à la duchesse de Ferrare : «Je puis protester qu'il

1. Mémoires de Jean de Merrjey, dans la collection Poujoulat, t. IX, p. 557.

2. France proteslante , t. I, p. 19. Cette lettre du comte de Sault est du 19 octobre 1561.

3. Voir la lettre entière dans les Lettres françaises , à la date indiquée. Cp. Alh. Coquerel tils, Précis de l'Histoire de l'Église réformée de Paris, V<= Partie, p. 23.

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n'a tenu qu'à moi que, devant la g-ueire, gens de fait et d'exécution ne se soient efforcés de l'exterminer du monde (il s'agit de l'égorgeur de Vassy), lesquels ont été retenus par ma seule exhortation.»

Dans son épîtro dédicatoire à Fiaiiçois F'', placée en tète de Vlnstilittiou , après avoir protesté avec énergie contre ceux qui ont rempli les oreilles du roi par «d'horribles rapports» pour lui rendre odieuse la cause protestante, il continue en ces termes: «Nous sommes injustementaccusès de telles entreprises, desquelles nous ne donnâmes jamais le moindre soupçon du monde. Et il est bien vraisemblable que nous, desquels n'a jamais été ouïe une parole séditieuse, et desquels la vie a toujours été connue simple et paisible, quand nous vivions sous vous, Sire, mochinio)is deroiver' ser les royaumes ! Oui plus est , maintenant étant chassés de nos maisons, nous ne nous lassons point de prier Dieu pour votre prospérité et celle de votre règne'....» Passage qui prouve évidemment que, déjà vers 1535! les adversaires des réformés trouvèrent commode d'exciter contre eux la colère des autorités du pays, en les accusant de machinei^ (le renverser les royaumes!

Bien plus : au chapitre xx du livre IV de son admirable ouvrage-, le grand réformateur s'évertue à démontrer que les chrétiens doivent obéissance même à de mauvais souverains, à la condition toutefois que cette obéissance ne les détourne pas de l'obéissance envers Celui «sous la volonté du(juel il est raisonnable que tous les édits des rois se contiennent». Tout souffrir plutôt que de renier Dieu, voilà la pensée de Calvin. Pas un mot pour pousser à la révolte.

I. Édition des Œuvres de Calvin, par MM. liauiii , Cuuitz ot Reuss, t. IV.

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