‹ Les Huguenots du seizième siècleChapitre 122 sur 154 · Les Huç/uetiofx et les Èpreiocs · texte numérisé non relu

Les Huç/uetiofx et les Èpreiocs

Le terrain sur lequel nous allons nous placer à présent n'est pas entièrement nouveau pour nos lecteurs.

Nous y avons Jcjà fait, malgré nous, plus d'un pas. Mais il manquerait, ce nous semble, quelque chose à notre étude, si nous n'essayions pas de résumer, comme en un tableau unique, .les sentiments spécialement chrétiens que nos ancêtres manitestèrenl dans les épreuves, et particulièrement la résignation.

Qu'on ne dise pas que la résignation est la vertu des lâches. Lâches! on a vu si les huguenots le furent !

Mais il y a, dans toute vie, des épreuves inévitables sous lesquelles bon nombre d'âmes ou bien se révoltent ou bien plient et s'affaissent, mornes et désespérées, tandis que la foi, qui enseigne à croire en un Dieu vivant tenant dans ses mains les fils de toutes choses, dirige les regards du croyant affligé vers les régions sereines de la vie future et vers un Dieu « qui n'est pas loin de chacun d'entre nous».

Je n'ai point ici à discuter les raisons ni les conséquences de ces deux manières de se soumettre au malheur. Je raconte. J'ai à faire connaître le sentiment qui soutenait nos ancêtres quand l'afïïiction les accablait; je ne sortirai point de mon rôle d'historien.

On nous permettra d'interroger, ici encore, des hommes que nous avons mis plus d'une fois en scène, Condé, Coligny, sa femme, d'Aubigné, Casaubon, La Noue, Calvin. Nous sommes d'autant plus disposé à les écouter en cette circonstance, qu'on ne saurait les accuser d'avoir été des esprits faibles, bornés, inintelligents. Nous voyons d'ailleurs, à bon droit, en eux la personnification du protestantisme du seizième siècle : étudier leur vie, c'est étudier

2fi8 ir PARTIE. — LA VIE DES HUGUENOTS.

celle de leurs nombreux coreligionnaires au sujet desquels l'histoire, avare de documents, ne nous a conservé aucun renseignement.

De même que les flots courroucés finissent invariablement par pousser vers la plage les navires que bat la tempête, de même nos huguenots, quand l'infortune les [)0ursuivait, ne cessaient de revenir à l'Ecriture sainte.

Voyez La Noue captif dans le château de Limbourg. Le toit effondré l'expose. à toutes les injures du temps. Le Jour ne pénètre que par une étroite ouverture dans son étroite prison dont le sol est détrempé par la pluie. Il est si mal traité, (jue dans sa première lettre il se compare, non pas à un gentilhomme pris les armes à la main, mais à un Turc saisi par les chrétiens, à un criminel destiné au dernier supplice. On lui notifie qu'il ne sortira jamais de prison à moins de consentir à se laisser crever les yeux, — et il n'est pas éloigné de se soumettre à cet affreux supplice, tant il désire finir ses jours au sein de sa famille! Mais sa douceur finit par toucher le gouverneur du château, qui n'exécute pas à la lettre les instructions du prince de Parme. M'"^ de La Noue obtient à grand'peine d'avoir trois entrevues avec son mari ; c'est une consolation pour lui ! Et puis l'Ecriture sainte, dont il fait assidûment la lecture, lui apprend à supporter toutes les infortunes. « A voir ses lettres, écrit alors W^^ de La Noue, je le trouve comme tout transformé, et semble qu'il n'ait plus rien de commun avec le monde, mais qu'étant de cœur et d'affection tiansporté au ciel, il ne goûte plus que ce qui est divin et céleste'. »

Odet de La Noue, digne fils d'un tel père, puisa à la

1. Mémoires, etc., édition Poujoulat, t. IX, p. 586. France protes- Uinte, t. VI, p. 281,

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même source le courage, la résignation, les consolations. Pendant sa captivité vu P'iandre, il conij)usa un volume »le poésies chrétiennes, sur la vengeance, les adversités, la maladie, la guérison, le remède, poésies qui font le plus grand honneur à la supériorité de son espi'it et à la honte de son cœur. En voici une qui donnera une idée du volume entier.

■ Que riiomme est fou d'oinployer laul do peiuo A conserver ce pauvre corps uiorlol!

Et se montrer à l'ilme si cruel Qu'il n'a souci s'elle est malade ou saine.

C'est loutelois elle qui, souveraine, Commande en nous comme dans son iiôlel. Si elle est folle, il faut que l'on soit tel. L'aveugle suit le guide (pii le mène.

Mais qui lairrait le soin de sa maison A quelque sot dépourvu de raison , ^ Serait-il pas tenu pour une bêle?

Et cependant on estime fort beau De se laisser gouverner à sa tête Où bien souvent n'y a point de cerveau '.

Duplessis-Mornay, après la mort de sa vertueuse épouse, ne trouva de consolations que dans les visites et lettres de ses nombreux amis, mais « principalement en la parole de Dieu et en saintes méditations pour se détacher de jour en jour du mondé*».

(Jue trouvèrent-ils donc dans rÉcriture, les Duplessis- Mornay, les La Noue, les Cohgny, dans cette Ecriture qu'ils

1. France pnjtesta)ite , t. V[, artirl(,> Odkt uk La .N'iiur. l. Ue Licqufs, op, cit., p. 32i.

ne quillaient jamais? De grandes pensées, un Dieu qui châtie ceux qu'il aime et qui a compté tons les cheveux de notre tête. De là leur calme, leur tianquille acquiescement à la volonté divine, leur joyeuse résignation aux épreuves.

Il existe de d'Aubigné un charmant opuscule, sur la douceur des afflictions, tellement rare qu'on a pu l'assimiler à certains manuscrits, tellement éloquent qu'on a pu l'appeler son chef-d'œuvre. Le but de ce livret est évident: il a été composé dans l'intention de soutenir la sœur de Henri IV, Catherine, duchesse de Bar, contre les obsessions de ses convertisseurs. Nous n'en communiquerons qu'un court fragment qu'on pourrait intituler : De la véritable beauté.

«...Les beautés tant affectées par les dames de ce temps sont bien d'une autre sorte. L'affliction les ternit : c'est elle qui donne de si vives couleurs, que les affligés pour Dieu passent en blancheur la neige. La raison en est bien aisée à trouver, parce que près des cœurs désolés le Seigneur volontiers se tient.

« C'est ce qui a fait reluire quelques visages de beautés sans mesure, comme l'Écriture témoigne de Moïse et de saint Elienne...

« Tout Paris est témoin que telles beautés non accoutumées parurent au visage de la damoiselle de Graveron et de ses deux sœurs, qui furent couronnées du martyre au temps des barricades. Bienheureux sont ceux que l'esprit de Dieu éclaircit et polit, et qui, comme un cristal reluisant, ou plutôt comme les astres, renvoient les rayons de la face de Dieu qui se mire en eux, aux yeux des anges et des humains... Tous ces rayons éloignés du grand soleil de lumière ne sont que petits gages de la beauté sans mesure, de la félicité indicible, de l'incompréhensible splendeur qui est préparée aux agneaux de Christ, en la face de

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rÉternel'. » Voilà, sous de gracieuses images, ce (|ui tloiinait aux huguenots la joie dans les larmes : le ferme espoir de voir de près celle beauté sans .mesure, celte incompivhensible splendeur que vingt siècles avant eux Platon avait entrevue dans ses rêves... et la communion intinre et constante de leur âme avec ce Dieu qui se lient volontiers près des cœurs désolés.

Nous trouvons, en d'Aubigné lui-même, la preuve de ce que nous venons d'écrire. Ce grand guerrier, cet illustre écrivain, convient mainte fois, sans ostentation ni honte, qu'il se réfugia dans la prière comme dans un j)ort tranquille. Il se trouvait, en 1583, dans l'île d'Oleron, à la tête d'un corps de onze cents lionmies : ses troupes sont chassées de l'île; il est, lui-même, fait prisonnier. «Au plus fort de mon angoisse, dit-il à ses enfants, je fis une prière à Dieu, laquelle ayant été suivie, le lendemain, de ma délivrance, je la mis en vers latins, et vous la trouverez dans mes papiers..,.» Une autre fois, Henri IV voulut le faire enfermer à la Bastille, lui, son fidèle serviteur, parce qu'il avait bravement défendu la cause huguenote; M'"® de Châtillon lui révéla tout et le conjura de partir la nuit même. Mais d'Aubigné lui répondit, sans s'émouvoir, qu'il allait implorer l'assistance de Dieu, et qu'après l'avoir invoqué d'un cœui' fervent il verrait ce qu'il aurait à faire. « Mon inspiration, raconte-t-il, fut de m'en aller le lendemain de grand matin trouver Sa Majesté, et après lui avoir représenté en bref mes services passés, de lui demander une

pension, ce que, jusqu'alors, je n'avais point voulu faire. Le roi.... m'embrassa soudainement et m'accorda sur-lechamp ce que je demandais » Scène charmante où se

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