‹ Les Huguenots du seizième siècleChapitre 2 sur 154 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Nécessité d'une réforme des croyances et des mœurs.

Jean Bouchet et s-a Déploration de l'Église. — Innocent VIII. — Érasme. — Clémenges. — Gerson. — Saint Bernard. — Pétrarque. — Vaudois et Wiclélîtes. — Résistance du clergé. — Nombreux abus. — Rélormos dans la discipline, insuflisantes. — Taxes de la chancellerie romaine; citations sommaires. — Croyances et mœurs, solidaires.

Quand la Réforme éclata en France, elle était, depuis des siècles, annoncée, instamment réclamée par les plus illustres représentants de la poésie, des lettres, de l'Église même.

On sait avec quelle énergie les saint Bernard, les Dante, les Pétrarque, les Clémenges, les Reuchlin, les Érasme protestèrent contre la corruption du clergé, l'avilissement des mœurs, les désordres qui avaient envahi jusqu'au sanctuaire.

A l'aurore même du seizième siècle, un poëte catholique, dont Rabelais appelle les écrits « tant doux et melliflues » ,

Jean Bouchet, publia un petit livre non moins curieux que rare, intitulé : la Déploralioii de l'Eglhe militante. L'Eglise, en deuil, y expose, dans des vers brûlants d'indignation, les causes de sa tristesse. S'adressant aux princes de France, elle s'écrie :

Cessez, cessez me donner ornements, Calices, croix et beaux accoutrements.

Faites que j'aie "ministres vertueux

Elle apostrophe les docteurs :

0 gens damnés! ô gens sans conscience!

Puis, vient le tour des «prélats et autres gens d'Eglise» :

Bagues portez, bouquets et affiquets, Vos heures sont dites pargrant contrainte.

Si, d'aventure, y a quelque forfait Qu'on ait commis, ou quelque cas infect, A celui faire, y aura quelque prêtre.

Les indigens, pauvres et souffreteux, Vous les laissez devant vos huys mourir.

Elle stigmatise les cardinaux et évéques non moins que les petits dignitaires, qui n'ont souci que d'obtenir de riches prébendes. Elle dit des premiers que :

On ne connaît en eux dévotion , Mais tous abus et dépravation.

Les derniers, elle les accuse avec une véhémence inouïe :

Prélats, curés, chanoines, prébendes.

Plus me faites de maux que les étrangers;

En tant de points mes lois vous excédez : Mes biens troquez, vendez, changez, cédez, Comme niarcliands leur marchandise aux changes. Dieu vous vendez plus souvent que Judas, Et les deniers entre vous butinez ...

Enfin, regardant plub haut encore, elle somme les rois chrétiens de prendre en main la cause de la Réforme :

Rois chrétiens de France et d'Angleterre , D'Ecosse, Espagne et de toute autre terre, Si vous aimez Jésus, votre Sauveur, Vous tâcherez, par assemblée sainte. De faire faire au pape un bon concile Pour réformer doucement, sans contrainte. Mes ministres : autrement suis éteinte

Par négligence et paresse imbécille

Ne vous veuillez aux petits diriger , Premièrement, ainsi que l'on a fait, Si vous voulez faire ouvrage parfait, Que les plus gtands eux-mêmes se réforment '.

Ce que disait, en 1512, l'honnête et pieux magistrat Bouchet, d'autres l'avaient dit avant lui, deux, trois siècles auparavant, et presque dans les mêmes termes. Le mal qu'il signalait, les princes mêmes de l'Église avaient été obligés de le reconnaître; des conciles avaient essayé d'y porter remède : ils avaient échoué dans leur entreprise , effrayés à l'aspect de l'étendue des abus à corriger.

Avant l'hérésie de Luther et de Calvin, « il n'y avait pres- (|ue plus de religion » , selon l'aveu du grand pourfendeur

I. Voy. \c beau travail de M. Doucn {l'Église avant la Réforme), dans le Bulletin de la Société de l'Histoire du protestantisme français , t. V, p. 200 ft suiv.

4 r'= PARTIE. — LA FOI DES HUGUENOTS.

d'hérétiques, de Bellarmiii *. Cela ne saurait se nier : le pape Innocent VIII n'a-t-il pas dû renouveler, le 9 avril 1488, une constitution par laquelle il était défendu aux prêtres de tenir des auberges, des maisons de jeux, des lieux de prostitution, et de se faire pour de l'argent les entremetteurs des courtisanes '""?

Et Érasme n'a-t-il pas fait secouer à la folie ses grelots sur «ces pontifes impies, qui permettent par leur silence que l'on abolisse Jésus-Christ, qui le lient par leurs lois mercenaires , qui le falsifient par leurs interprétations forcées, et qui l'étranglent par leur vie empestée, pestilente vitâ jugulant y> !

Ces paroles d'Erasme que sont- elles sinon l'écho de celles de Clémenges : «Voiler une fille aujourd'hui, c'est la prostituer » ; de ces autres encore : « Le peuple croit si peu à la vertu des prêtres, qu'ils ne sont reçus dans les paroisses qu'à condition d'amener avec eux leur concubine» ^?

Gerson en avait dit tout autant : il avait appelé les couvents de religieuses des espèces de lieux de prostitution ; les cathédrales, des cavernes de brigands et de voleurs. II avait reconnu que, sous le nom de servantes et de gouvernantes, les prêtres nourrissaient des concubines. Il avait déploré que les images fussent tellement multipliées et diversifiées qu'elles portaient le peuple à l'idolâtrie*.

Avant Gerson, avant Clémenges et Erasme, un homme tout aussi grave, saint Bernard, avait élevé sa voix élo-

1. ConcioXXVIlI, Opéra, t. YI, col. 296, édit. Colou. 1G17, d'après le Bulletin, t. V, p. 266.

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