I. Frditci- prolt'slnnlc . I. VII
menace, malgré les charrettes qui coupent les rues en guise (le barricades. De ceux qui tentent cette dangereuse sortie, un seul périt; atteint d'un conp de pierre, il tombe; on le met à l'instant en pièces, au point de lui faire perdre toute forme humaine.
II ne restait dans la maison (pie des femmes, des enfants et quelques hommes trop âgés ou trop timides pour suivre les autres. La populace (ce sont les expressions mêmes de la France 'protesùmte) , pressentant avec le sûr instinct de la hyène qu'elle ne trouverait plus de résistance, se mit en devoir de forcer la porte. C'en était fait de ces infortunés, lorsque Martine, procureur du roi au Chàtelet, arriva fort à propos, suivi de commissaires et d'un grand nombre de sergents, qui continrent, avec peine, la multitude furieuse d(! voir sa proie lui échapper.
Au spectacle de terreur et de désolation qui s'offrit à lui lorsqu'il entra dans la maison, Martine fut ému jusqu'à verser des larmes. Cependant il avait à remplir sa charge, et il se mit en devoir de dresser son procès-verbal. Il constata : «qu'en attendant que tous fussent assemblés, le ministre avait prié Dieu, toute la compagnie ayant les genoux en terre, et qu'après avoir exposé l'institution de la Cène, montré quel en était l'usage et comment on s'y devait présenter; après avoir aussi excommunié tous séditieux, désobéissants à leurs supérieurs, paillards, larrons, etc., leur dénonçant de ne s'approcher de la table; qu'après toutes ces choses, ceux qui avaient été jugés capables de ce sacrement s'étaient approchés de ladite table, et avaient reçu du pain et du vin de la main des ministres, avec ces paroles : C'est la communion du corps et du sang du Seigneur; que prières s'étaient faites pour le roi et la prospérité du royaume, pour tous pauvres affligés, et, en général, pour toute l'Église, aussi que quelques psaumes s'étaient chantés.»
riIAP. IV. — LA RÉFORME, AFFAIRE DE CONSCIENCE. 63
Voilà tout co qui s'était passé : le culte avait été célébré dignement, sérieusement.
Cependant, dès le lendemain, l'imagination populaire, si prompte à admettre les bruits les plus absurdes, était vivement frappée. Los protestants, disait-on, se livrent, dans leurs réunions religieuses, aux actes de la plus révoltante immoralité : ils s'assemblent pour immoler de petits enfants! C'est pour repousser ces atroces accusations — qui, du reste, avaient déjà été dirigées contre les premiers chrétiens par les païens — que les ministres de Paris publièrent deux Apoloijics, qui furent répandues en grand nombre jusque dans le Louvre, et dont la plus longue a été réimprimée dans le Martyrologe de Crespin.
Mais reprenons le récit des événements. Après avoir dressé son procès-verbal, le procureur fît lier deux à deux tous ceux qu'il avait trouvés dans la maison, hommes et femmes (ces dernières au nombre d'une centaine); puis, il les conduisit dans les prisons du Châtelet, à travers les injures, les menaces, les coups d'un peuple furieux qui remplissait les rues. «Dieu, fait remarquer le pieux Crespin, voulait ainsi triompher en l'opprobre et ignominie des siens.»
Le lugubre cortège arrive ainsi au Châtelet. On plonge les prisonniers dans des cachots infects; on les tient au secret le plus rigoureux. Dès le 17 septembre, trois accusés sont amenés à la barre; savoir, deux anciens de l'église de Paris : Nicolas Clinet, vieillard de soixante ans, et Gravelle, avocat au parlement; enfin, Philippe de Luns, toute rayonnante de sérénité, de beauté, de jeunesse. Il est vrai que, « venant devant ses juges, elle soupirait quelquefois; mais, ajoute Crespin, cependant elle répondait toujours <riin fi'anc courage, et allègrement».
On a conservé son inlcirogatoire tel qu'il l'ut copié sur
les pièces mêmes déposées au greffe. En voici quelques fragments auxquels nous laissons (oui le charme de leur forme antique :
D. Interrogée par le lieutenant particulier si elle ne voulait pas croire à la messe.
R. (Jii'olle voulait seulement croire ce qui est au Vieux et Nouveau Testament. .
/). Si elle voulait recevoir le sacrement de l'hostie.
/?. Qu'elle ne voulait rien faire ((ne ce que Jésus-Christ avait commandé.
J). Depuis quel temps elle s'était confessée au prêtre.
R. Qu'elle ne savait, et que tous les jours elle se confessait à Dieu, comme il avait commandé. Et ne croyait qu'autre confession fût requise et instituée par Jésus-Christ, pour ce qui lui seul avait puissance de pardonner les péchés.
l). Ce qu'elle sentait des prières adressées à la Vierge Marie et aux saints.
R. Qu'elle ne savait autre oraison à faire que celle que Dieu lui avait enseignée, s'adressant à lui par son Fils Jésus- Christ et non autre. Bien savait-elle que les saints du Paradis sont hienheureux, mais ne leur voulait adresser ses prières.
D. Ce qu'elle croyait des images.
R. Qu'elle ne leur voulait porter aucunement révérence.
D. De qui elle avait appris cette doctrine.
R. Qu'elle avait étudié au Nouveau Testament... Et quant à la puissance que le pape s'attrihue à faire ordonnances, elle n'en avait rien trouvé au Nouveau Testament. — Et ainsi de suite.
Je me hâte d'achever, pour ensuite conclure.
Un nouvel assaut des docteurs de Sorbonne échoue contre la constance de M™® de Luns: il ne lui reste qu'à mourir. Elle est jetée, avec ses coaccusés, dans un tombereau pour
être conduite au lieu du supplice. Un prêtre s'approche d'elle pour la confesser; elle le repousse en lui disant qu'elle se confesserait à Dieu, qui seul peut remettre les péchés. La cour avait ordonné que les condamnés qui refuseraient de se convertir auraient la langue coupée; les trois malheureux subirent courageusement cette barbare mutilation. «La constance de Gravelle était merveilleuse, et les soupirs qu'il jetait sans cesse, la vue tournée vers le ciel, montraient bien l'ardeur de son affection en priant Dieu. Clinet avait aussi toujours la vue en haut, mais semblait plus triste que les autres, pour ce qu'il était déjà abattu de vieillesse, et de sa nature était blême et tout défait. La damoiselle semblait encore les surmonter en constance, car elle n'était aucunement changée de visage, mais assise dessus le tombereau, montrait une face vermeille, voire d'une excellente beauté. Elle avait auparavant pleuré son mari et porté le deuil, habillée de linges blancs à la façon du pays; mais alors elle avait posé tous ses habillements de veuvage et repris le chaperon de velours et autres accoutrements de joie, comme pour recevoir cet heureux triomphe et être jointe à son époux Jésus-Christ. Étant arrivés à la place Maubert, lieu de leur mort, avec cette constance, ils furent brûlés: CHnet et Gravelle vifs, la damoiselle étranglée, après avoir été flamboyée aux pieds et au visage. Ce triomphe fut admirable.^) (Crespin.)
Oui, ce triomphe fut admirable. Mais, nous le demandons, qu'est-ce qui donna à Gravelle, à Clinet, à Philippe de Luns, à Louis de Berquin, à Etienne Dolet, à Louis de Rochète à Jean Leclerc, à tant d'autres glorieux martyrs, avant et après 1559, qu'est-ce qui leur donna la fermeté, les remplit de joie, les southit jusqu'au moment suprême? Certes, ce ne fut point la conviction que Dieu retire les uns de la condamnation générale et y laisse les autres pour dmo?i<rer
06 r* PARTIE. — LA FOI DES HUGUENOTS.
en eux sa justice, encore moins la pensée que les petits enfants, dès le ventre de la mère , sont voués à la damnalion. Ce fut, d'une part, l'horreur que leur inspiraient les dogmes catholiques évidemment contraires à la lettre et à l'esprit de la Bible; ce fut ensuite le profond sentiment que nulle part, plus et mieux que dans la Bible, ils n'avaient trouvé cette nourriture spirituelle après laquelle soupirait leur âme.
La plupart d'entre eux eussent certainement été fort embarrassés de formuler nettement leur théologie; certainement encore l'accord parfait était loin de régner entre leurs convictions; mais tous ils purent dire du plus profond de leur âme: Christ est ma vie et la m'ort m'est un gain.
Gela suffisait pour les aider à bien vivre et à bien mourir.