‹ Les Huguenots du seizième siècleChapitre 66 sur 154 · Bulletin, t. 1, p · texte numérisé non relu

Bulletin, t. 1, p

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L'jiUitiule (jiio [)i'irent les luiguenols ù l'égard iJe la Renaissance est significative. Ils lui tlevaienl beaucoup et ne se monlrèrenl pas ingrals envers elle. Ils y virent un bienfait de Dieu cl un moyen de propager l'Évangile, mais lien qu'un moyen, .\ussi se séparèrent-ils de ses [)arlisans exclusifs. Ils laissèrent ceux-ci se tourner vers l'antiquité païenne, se réservant à eux-mêmes d'appliquer au présent les enseiguements du christianisme, mais non sans partager avec les amis de la Renaissance celte forte éducation classique qui polit l'esjiritau contact deschefs-d'œuvreanli(pies.Parunpencliant naturel les bommes les plus instruits se sentirent attirés vers la Réforme et, à son tour, la Réforme, <pii prêchait le libi'e examen, poussa ses adeptes vers la science. Vers la fin du seizième siècle, les trois quarts des hommes instruits, suivant Catherine de, Médicis, étaient protestants'. Ce n'est pas une petite gloire pour l'Église protestante que d'avutr compté parmi les siens, non-seulement Cujas et Dumoulin, «ces deux flambeaux de la législation française, maisCoras, Duaren, Doneau, Baudouin, Ilotman et tant d'autres dont les savants travaux n'ont pas médiocrement contribué à tirer l;i science du droit du chaos où l'avait plongée le moyen âge».

.\ treize ans, d'Aubigné faisait autant isde vers latins qu'un habile écrivain en pouvait faire en un jour »; à sept ans et demi, il traduisit le Crito de Platon sur la promesse que lui fit son père de le faire imprimer avec son effigie enfantine en tète du livre*. L'urbanité des manières appartenait en France à toute la noblesse, mais l'instruction distinguait les réformés. Protestantisme obligeait.

Henri Estienne se souvient d'avoir vu à la table hospita-

I. Mémoires de J. A. de Tliou , collecliua l'uujuiilal . t. .Vl , |i. '208. i. Praitce piotisluiKi' , I. I, [». I»j0.

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lière de son père jusqu'à dix savants étrangers; pour bien les recevoir, tout le monde, même les servantes, ne parlait que latin. Dans l'imprimerie régnait une activité qui faisait l'admiration de tous ceux qui furent à même d'y pénétrer'.

Palissy, auquel il faut revenir encore, peut passer pour l'un des précurseurs de Descartes. Il a tout entrevu : la dilatation des gaz par la température, la théorie des puits artésiens , la loi de la formation des nuages , l'origine des glaces flottantes, et toujours il entremêle ses dissertations scientifiques de paroles bibliques et de réflexions morales. Dans le traité des Pierres et de la Marne, par exemple, le potier saintongeais , génie pénétrant, établit, avec un instinct vraiment prophétique, «des théories rationnelles que la science ne fait encore de nos jours, après un laps de trois siècles, que formuler avec plus de précision et traduire en usages vulgaires : l'accroissement des corps organiques par l'action végétative {intiissusception) et des corps inorganiques par addition congélative {juxtaposition); la porosité des corps; les forces occultes de l'aflînité et de l'attraction, dont il emploie même les termes; le système du sondage des terres, la stratification du sol, lesjaiflissements artésiens; les modes de pétrification, et puis, à la question: où as-tu trouvé cela? il répond: je n'ai point eu d'autre livre que le ciel et la terre. Et est donné à tous de connaître ce beau livre^...)) Un peu plus loin, à peine a-t-il dit que les secrets de l'agriculture ne doivent être celés, qu'il ajoute: «la parole de Dieu ne doit être celée»! II est infatigable à faire des découvertes utiles, bien qu'il soit souvent «rempli de grandes tristesses» !

Pour propager les lumières, la Réforme couvrit le sol de

I. .Sayoïis, Étinles liUéruires , ulc, t. H, p. 71. ■^. Uulleliu , t. II, p. .•)2!).

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la France d'un réseau d'académies où se devaient enseigner, outre la théologie, la juris|)ru(lencc, la médecine, la physique, La première dr cci^ utiU;s inslilulions fut créée à Orlhez, sous les auspices de Jeanne d'Albrel, en 1566; elle dura, non sans de fréquentes interruptions, jusqu'en 1620. D'autres furent fondées à Nîmes, à Montpellier , à Montauban, à Saumur, à Sedan, régie, chacune, pai' des règlements particuliers, jusqu'à ce que le synode national tenu à Gap, en 1603, essayât de les soumettre à un régime uniforme'. Grand nombre d'hommes éminenis y firent, pendant un siècle, leur éducation scientifique.

La viguem" de l'intelligence n'empêcha pas, chez les huguenots, la finesse de l'esprit.

Lesdiguières, voulant annoncer à sa femme, en 1586, une victoire qu'il venait de remporter, écrivit ces deux lignes: «Ma mie , j'arrivai ici hier, j'en pars aujourd'hui: les Provençaux ont été défaits. Adieu*.»

Personne n'eut l'esprit plus prompt à la repartie que Condé. A l'entrevue qu'il eut, en 1562, près Boyiancy, avec la reine-mère, celle-ci, se voyant entourée de tant de casaques blanches, demanda en riant au prince «qu'est-ce qu'il voulait faire de tous ces meuniers-là» ? — «C'est pourcharger vos ânes. Madame», répliqua-t-il sur-le-champ.

La reine de Navarre pouvait rivaliser d'esprit et de logique avec les plus forts. En 1563, le saint-siége avait résolu de frapper un grand coup. Le pape Pie IV, à la sollicitation du roi d'Espagne, donna l'ordre à ses inquisiteurs d'excommunier tous les hérétiques ou suspects d'hérésie, sans consi-

1. Bulletin, t. Il, p. i,J, article de .M. le professeur -Nicolas. Voir aussi, sur l'Acadôuiic «le Saumur, cinq lettres àDiiplessis-Mornay, Bi'l- Iftiii , t. XVm, p ',70.

î. France protestante , t 11, p. 37 i.

déralioii de rang ou de titres. Jeanne était trop coupable aux yeux du souverain pontife pour que sa couronne fût respectée. Mais avant d'en venir à ces extrémités, Pie IV voulut au moins donner à ses actes une apparence de modération. Il chargea le cardinal George d'Armagnac, archevêque et légat d'Avignon, de tenter un dernier effort pour ramener la brebis égarée dans le giron de l'Eglise.

Le cardinal lui écrivit une longue lettre; elle répondit par retour du courrier :

«Je n'ai point entrepris de planter nouvelle rehgion en mes pays, sinon y restaurer les ruines de l'ancienne. Par quoi je m'assure de l'heureux succès, et vois bien, mon cousin, que vous êtes mal informé tant de la réponse de mes États que de la condition de mes sujets — Je ne fais rien par force: il n'y a ni mort, ni emprisonnement, ni condamnation, qui sont les nerfs de la force.»

Il avait accusé ceux de la religion d'une infinité de meurtres, larcins, voleries, sacrilèges, rébellions, apostasies; elle répond avec indignation: «Vous me faites rougir de honte pour vous, quand vous alléguez tant d'exécrations que vous dites avoir été faites par ceux de notre religion : ôtez la poutre de votre œil, pour voir le fétu de votre prochain; nettoyez la terre du sang du juste, que les vôtres ont répandu, témoin ce que vous savez que je sais — Vous me priez de ne trouver étrange ni mauvais ce que vous dites: étrange, non, pour la profession que vous faites; mais mauvais, oh! oui, le plus mauvais du monde — » Il s'était attaqué aux ministres: elle les défend. «Je connais bien par la description que vous faites de nos ministres, que vous ne les avez hantés, ouïs, ni connus, car ils ne prêchent rien que l'obéissance des princes, la patience et l'humilité, suivant l'exemple de leurs patrons, les martyrs et les apôtres.»

Elle l'a surpris en flagrant délit d'ignorance : elle le

raille sans pitié. Après lui avoir reproché que les honneurs de Rome lui ont vraisemblahlenient obscurci l'entendement : « Lisez, lui dit-elle, lisez une autre fois mieux les passages avant que les alléguer mal à propos; encore me serait-il pardonné à moi qui suis une femme, mais un cardinal élre si vieil et si ignorant, certes, mon cousin, j'en ai honte pour vous »

Entm, prenant un ton plus viril encore, elle fait appel à sa conscience :

« Je ne suis tant marrie de chose du monde que de vous voir, à qui Dieu a fait la grâce autrefois de faire voir sa vérité, la rejeter ainsi et supporter tant d'infâmes idolâtries qui sont la ruine de votre conscience , et néanmoins l'avancement de vos biens et honneurs mondains. Je crois que si vous ne péchez contre le Saint-Esprit, pour le moins vous en approchez de fort près. Et vous prie de vous hâter de venir à repentance, autant que votre péché ferme la porte à la miséricorde de notre Dieu J'ai pitié de votre prudence mondaine, que j'estime, avec l'apôtre, vraie folie devant Dieu, lequel, je m'assure, ne me frustrera de l'espérance que j'ai en lui Votre doute vous fait trembler et

mon assurance m'affermit Il me semble entendre en

vous le roi Achab, parlant au prophète Élie; mais ce prophète vous répondra à vous, qui avez abandonné Dieu, ce qu'il répondit à ce roi impie: C'est vous qui troublez Israël , vous qui faites des ligues en France contre Dieu et les commandements du roi ' ...»

On ne saurait ni raisonner plus fortement, ni mieux parler.

1. France protestante , t. I, p. 41. Voir toute la réponse dans M"« Vauvilliers, t. 1, p. 356, et dans Olhagaray, Histoire de Fuix , Bc'aru et Navarre. Paris, 1609, 10-4", p. JiC.

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