ARTE ET MARTE
Au-dessous, les armes de la maison.
Également sur le plat, verso, le nom de Charlotte Arbaleste, avec les paroles connues : L'esprit et la force vient de Dieu, puis les armes parlantes des Arbalestes (arbalètes), encadrées dans une torsade.
Au dos sont gravées ces lignes:
J'ai donné cette Bible
à ma fille
de la Tabarière.
Ph. de Mornay. Arte et Marte.
Sur une deuxième garde, en parchemin également, on lit ces paroles, écrites de la main de Duplessis:
L'Éternel est ma lumière et ma délivrance; de qui aurais-je peur?
L'Éternel est la force de ma vie; de qui aurais-je frayeur?
Pour Anne de Mornay, dame de la Tabarière
ma fille.
Ph. de Mornay.
A Bodet, le 29 septembre 16-20.
I Bulletin, t. I, p. 202.
Au-dessous, les paroles suivantes tracées de la main d'Anne de Mornay :
Cette Bible m'a été donnée par Monsieur Du l'ieasis, mon très-honoré père.
Jedésirequ'après moi elle soitpourPhilippesdeNouhes mon lîls aîné et qu'il la lise soigneusemenl pour y apprendre à connaître et servir Dieu en la Sainte Trinité et qu'il se représente pour s'y accourager l'exemple de son grand'père duquel il reçoit nourriture et se ressouvienne continuellement des vœux que moi sa mère ai faits pour lui. Fait à Bodet ce 30 oct. jour propre que Dieu nous a conjoints par le saint mariage son père et moi il y a dix-sept ans.
Anne de Murnay, 16^0.
Et à la suite de ces lignes, cette autre inscription que la pauvre mère a tracée dix ans plus tard et qu'on ne saurait lire «sans se sentir remué et attendri jusqu'au fond de l'àme » :
A François de Nouhes, maintenant, puisqu'ainsi a plu à Dieu, notre fils unique.
Mon enfant, j'avais reçu ce présent de votre grand'père, et, pour la dignité du don et du donneur, je l'avais dédié à votre frère, notre lils aîné et bien-aimé. Depuis que Dieu l'a voulu combler de tous biens là -haut, nous navrant de douleur, ce qui nous peut consoler, c'est que vous succédiez à sa vertu et piété, et en voici la droite règle que je vous mets en main avec les mêmes vœux et constitution que j'avais fait à votre pauvre frère.
A. M. Ce -29" Juillet 1630.
Plus loin, elle marque la date de la mort de ce même lils aùié et bien-aimé.
« // nous a devancés ylorieusenient dans ces joies éternelles et a laissé une mémoire de sa vertu qui servira d'aiguillon et d'exemple aux autres »
Api-ès avoir décrit avec un soin religieux cette vénérable Bible de famille, M. Read s'écrie avec une émotion qui se conçoit : «Quels accents pénétrants de résignation, quel parfum de profonde et simple piété dans ces épanchements intimes! Comme l'on sent que le vrai christianisme vivant est là!... Est-il rien de plus simple, de plus touchant que cet intérieur, dont le hasard a voulu que les secrètes vertus et la vie assurée en Dieu nous fussent ainsi révélées!.. . »
La famille de Duplessis-Mornay ne fut point, sous ce rapport, une exception. Des miUiers d'exemplaires des Saintes Ecritures furent à la fois les conseillères et les confidentes des familles huguenotes. D'autres livres, ces Bibles elles-mêmes leur servaient à enregistrer les événements de la famille, joies ou afQictions. Ainsi, il s'est conservé, dans un cabinet du château de Chàtillon-sur-Loing-, un volume où sont écrites, de la main de M. l'amiral, la naissance de ses enfants et la mort de sa première femme, Charlotte de Laval'.
Gomment se célébrait le culte au sein de la famille d'un grand seigneur huguenot, quelles étaient ses habitudes de piété au foyer domestique et même sous la tente , c'est ce que nous font connaître les Mémoires de Coligny, rédigés sans doute par l'un des fidèles serviteurs de l'amiral, Cornaton, qui n'a omis aucun détail.
Aussitôt après le lever de l'amiral , « ayant pris sa robe de chambre et s'étant mis à genoux, comme aussi tous les autres assistants, il faisait lui-même la prière en la forme
Bulletin, t. I, p. 275.
CIIAP. II. — DÉTAILS. 107
accoutiiniée aux églises rie France; après lacjuelle, alteiidaiit iheiire du prêche, (jui se faisait de deux jours l'un, avec le chant des psaumes, il donnait audience aux députés des églises qui lui étaient envoyés, ou donnait le temps aux afTaires pul)li(|ues dont il conlinunil encore un [)eu à traiter après le prêche jusqu'à l'heure du dîner.
« Etant debout près de la table dressée et sa femme à son côté, l'on chantait un psaume, et puis l'on disait la bénédiction ordinaire : ce qu'une infinité, non-seulement de Français, mais de capitaines et colonels allemands peuvent témoigner qu'il a fait observer, sans intermission d'un seul jour, non-seulement en sa maison et son repos, mais aussi dans l'armée. La nappe étant ôtée, se levant et tenant debout avec les assistants, il rendait grâces lui-même ou les faisait rendre par son ministre.
« Le même se pratiquait au souper; et voyant (juc tous ceux de sa maison se trouvaient malaisément à la prière du soir, au temps qu'il fallait reposer, il ordonna que chacun vînt à l'issue du souper, et qu'après le chant des psaumes la prière se fît. Et ne se peut dire le nombre de ceux d'entre la noblesse française qui ont commencé d'établir, dans leur famille, cette relirjieuse règle de l'amiral, qui les exhortait sDuvent à la véritable pratique de la piété, disant que ce n'était pas assez que le père de famille vécût saintement et religieusement, si par son exemple il ne réduisait les siens à la même règle. »
Un dernier trait de ce récit, le plus touchant peut-être, achève de nous initier aux devoirs religieux que s'imposaient les chefs des grandes familles protestantes. « Lorsque le temps de la cène s'approchait, il appelait tous ceux de sa maison, leur représentant qu'il ne lui fallait pas seulement rendre compte à Dieu de sa vie, mais aussi de leurs déportements, et il les réconciliait ensemble, s'il y avait
quelque dissension entre eux. » Admirable réalisation de la prêtrise universelle proclamée par les Ecritures!
Quelles bénédictions spirituelles de pareilles habitudes de piété ne durent-elles pas appeler sur les époux chrétiens! Se retrempant sans cesse aux sources mêmes de la foi, comme ils durent y puiser cet amour qui apprend à supporter, à consoler, à redresser, à encourager, à tout subordonner au devoir!
M"^*^ Duplessis-Mornay, sur le point de rendre l'àme, fait à son mari une dernière recommandation : elle lui fait promettre de ne point se rendre moins utile à l'Église par la tristesse qu'il recevrait de sa mort '. Toute sa vie n'avait été qu'une série d'actes de dévouement à son mari. On la voit, frêle, délicate, oubliant les exigences de sa santé, du moment qu'il s'agit de lui rendre service; ne redoutant aucune fatigue, montant à cheval , courant le pays pour le tirer d'embarras dans des circonstances diflficiles^; se chargeant à elle seule d'élever, pour ses frères, un temple à Saumur, pendant que Mornay prépare des édits en leur faveur ou combat à côté du roi pour défendre leur cause "*; veillant avec une tendre sollicitude sur la santé de son époux lorsqu'elle se trouve auprès de lui*, et se faisant, en quelque sorte, son ange tutélaire, lorsque le sort des armes l'a fait tomber entre les mains des ennemis'*; le secondant enfin de son mieux dans les moments les plus critiques de sa vie si agitée, et surtout lors de la fameuse conférence de Fontainebleau, où Duplessis fut livré au cardinal Du Perron par le roi lui-même.