‹ Les Huguenots du seizième siècleChapitre 86 sur 154 · Mémoires, t. 1, p · texte numérisé non relu

Mémoires, t. 1, p

On sait quelle fut l'occasion de cette conférence. Mornay avnil publié, en 1598, un Traité sur l' Eucharistie, dans lequel il appuyait sa théorie sur près de six mille passages lires d'autours catholiques. Du Perron s'étant engagé à prouver que ce livre rouleiniait «cin(j cents faussetés énormes», le roi, qui tenait à complaire au pape, voulut qu'on nommât des commissaires, qu'une conférence publique eût lieu; il voulut que contentement fût donné au pape et que l'affaire fût conduite au déshonneur des hérétiques '.

Ainsi fut fait. Mornay est pris au dépourvu. On ne lui accorde pas les livres dont il a besoin. On lui donne à dessein d'autres éditions que celles dont il s'est servi, et, quoique les cinq cents allégations impugnées de faux par Du Perron eussent été réduites à une douzaine de passages, les catholiques n'en chantèrent pas moins victoire, et le roi soupa, le soir de cette prétendue conférence, dans la salle où elle avait eu lieu, tout comme il eût fait sur un champ de bataille le soir d'une glorieuse victoire !

Que l'on se figure la douleur que dut éprouver Duplessis en se voyant trahi, sacrifié par un maître pour lequel il avait, pendant une longue série d'années, exposé ses jours et prodigué ses meilleures forces! A côté du rôle faux et odieux joué, à cette occasion, par Henri IV, qui alla jusqu'à se vanter d'y avoir fait merveille et dont la rehgion, selon l'énergique expression de l'un de ses contemporains, se détrempait peu à peu dedans les voluptés, combien on aime à voir la physionomie douce et religieuse de M'"^ de Mornay! Tandis que Mornay a l'âme consumée par le double

I. Histoire de Mornay, p. 263 et suiv. Mémoires , t. I, p. 368. Voir aussi i Bulletin, t. XVIII , p. 485) le jugement que porta sur cette conférence Casauboii, qui incline à trouver que l'avantage re.^ta au prélat catholique.

regret d'avoir été livré sans défense à un ennemi déloyal et d'avoir vu tourner à scandale une entreprise qu'il espérait faire tourner au profit de son Eglise, Charlotte, à peine relevée d'une grande maladie , sollicitée par de pressantes affaires domestiques, court de tous côtés, s'adresse à tous ses amis, pour faire tein"r à Duplessis tous les livres dont il peut avoir besoin; puis , après la conférence, son mari étant tombé malade, elle supplie Dumoulin de faire un compte rendu sommaire de ce qui s'est passé à la conférence de Fontainebleau, pour prévenir les mauvais bruits, pour mettre à couvert l'honneur de son époux qu'elle court enfin, après tant de démarches pénibles, consoler de sa disgrâce! Duplessis-Mornay, il faut bien le dire, était digne de tant de dévouement. Jamais mari n'eut pour sa femme plus de tendresse. Quand ces nobles parents perdirent leur fils, M. de Bauves, leur affection mutuelle donna lieu à une scène vraiment déchirante. Depuis plus d'un mois le jeune homme avait perdu la vie, sans que ses parents en fussent informés. Ils se perdaient en conjectures sur un si long silence, n'osant se dire leurs sombres appréhensions. Enfin deux hommes montent lentement vers le château de Saumur. Duplessis, le premier, s'avance vers eux; rien qu'à les voir, il a tout deviné. «J'ai perdu mon fils, j'ai donc perdu ma femme», s'écrie-t-il , et, se rendant auprès de sa femme, il lui dit: «C'est aujourd'hui, ma mie, que Dieu nous appelle à l'épreuve de sa foi et de son obéissance; puisqu'il l'a fait, c'est à nous à nous taire.» Charlotte, bien qu'elle s'attendît à la fatale nouvelle, «entre en pâmoison, non sans apparence d'y succomber». Quand elle sort de son évanouissement, sa première parole est toute de résignation : «La volonté de Dieu soit faite !» Sa douleur cependant est extrême. Elle écrit à ce sujet: «Le surplus se peut mieux exprimer à toute personne qui a sentiment, par le silence. Nous sentîmes arra-

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cher nos entrailles, retrancher nos espérances, tarir nos desseins et nos désirs; nous ne trouvions un lojig temps que dire l'un à l'autre, que penser en nous-mêmes, parce qu'il était seul, après Dieu, nuire discours, notre pensée....»

Duplessis, plus fort que sa femme, ne songea plus qu'à la consoler. C'est pour cela qu'il composa ses Larmes, où domine l'accent de la résignation, bien que la voix du regret y parle bien hnul : <i Nature a répandu ce qu'elle avait de larmes; il est temps que la raison, que la piété donnent les leurs. Nous avions un fds unique: tu l'avais, Seigneur, accordé à nos vœux — Et concertaient tellement en lui les dons du corps et de l'esprit, que, pour être vigoureux, agréable, savant, courageux, droiturier, il n'en abusait point à insolence, à lasciveté, à vanité, n'en était de rien plus fier, de rien moins traitable... Je revivais, plus que vivant, en lui'...» Ainsi se lamente ce héros chrétien; ainsi il se console.

On aura lemarqué ce trait qui domine dans l'affection conjugale de ces époux-modèles: elle se subordonnait à l'amour du bien public et spécialement de la cause chrétienne.

Sacrifier tout à la loi du devoir, tel fut aussi le principe dont s'inspirait la tendresse conjugale de Coligny.

Par un rare bonheur, nous possédons la dernière lettre qu'il écrivit à sa femme. Elle est du 18 août 1572 : « Mon amie, je vous écris ce mot de lettre pour vous avertir qu'aujouid'hui les noces de Madame, sœur du roi, et du roi de Navarre ont été célébrées. 11 se passera trois ouquatrejours en festins, mascarades et combats. Le roi m'a promis de m'accorder ensuite quelques jours pourmettre ordre à plusieurs plaintes qui se font en divers endroits de ce royaume, au

l. Voir, iur .M. de Bauves, la Notice du M. Gaufrés, UuUeliUj t. Wll.

sujet de l'infraction de l'édit. Il est bien raisonnable que je m'emploie à cela autant qu'il me sera possible; et quoique j'aie infiniment envie de vous voir, j'aurais néanmoins regret, et je crois que vous l'auriez aussi vous-même, si je négligeais de m'employer de tout mon pouvoir dans une telle affaire. ... Si je ne considérais que ma propre satisfaction, j'aurais bien plus de plaisir à vous aller voir, que je n'en ai à cette cour, pour beaucoup de raisons que je vous dirai. Mais il faut avoir plus d'égard au bien public qu'à son intérêt particulier. J'ai plusieurs autres choses que je réserve de vous dire quand je pourrai vous voir, de quoi j'ai une si bonne envie, qu'il ne vous faut pas penser que je perde ni jour ni heure.... En attendant, je prie notre Seigneur, ma fille, mon amie, de vous avoir en sa sainte garde et protection.»

Ne dirait-on pas que de sombres pressentiments, traversant l'âme de Coligny, le portèrent, cette dernière fois qu'il écrivit à Jacqueline d'Entremont, à lui dire, avec plus d'insistance que de coutume, combien il l'aimait et combien aussi le bien public lui tenait à cœur?

Ce qu'il lui disait, cette fois-là, sa première épouse le lui avait dit à lui-même, dans cette nuit mémorable où, après le massacre de Vassy, elle le détermina à se mettre à la tête des huguenots armés.

Pendant deux jours, plusieurs gentilshommes l'avaient vainement sollicité de se joindre à eux. La seule pensée de voir sa patrie livrée aux horreurs de la guerre civile le faisait frémir. Il avait en horreur l'anarchie. Et puis le parti protestant se laissera-t-il diriger par lui? Pourra-t-il, en bonne conscience, faire appel à l'étranger? Ses amis venaient de le quitter, en proie à mille pensées tumultueuses. Tout à coup, sa femme, couchée à ses côtés, éclate en sanglots. L'amiral, effrayé, s'assied sur son ht et lui demande

la cause de ses pleurs. Elle lui tient le laugage suivant, dont rauthenticité nous est garantie par Agri|)pa d'Auhigné :

(.(C'est à grand regret, Monsieur, que je trouble votre repos par mes inquiétudes. Mais les membres du Cbrist étant déchirés comme ils le sont, et nous étant du même corps, quelle partie pourrait demeurer insensible? Vous, Monsieur, ne soulTrez pas moins vivement que moi, mais vous avez plus de force à le cacher. Trouverez-vous mauvais que votre fidèle compagne, avec plus de franchise que de respect, verse ses pleurs el ses pensées dans votre sein? »

Elle lui rappelle le repos, la tranquillité dont ils jouissent; mais, continue-t-elle, «les corps de nos frères, chair de notre chair et os de nos os, sont les uns dans les cachots, les autres gisants sur le sol, à la merci des chiens et des corbeaux. Ce lit m'est un tombeau parce qu'ils n'ont point de tombeaux; ces linceuls me reprochent, puisqu'ils ne sont pas ensevelis. Pourrons-nous dormir paisiblement et couvrir par nos ronflements les derniers soupirs de nos frères mourants? Je repassais ici dans ma mémoire les prudents discours par lesquels vous fermez la bouche à MM. vos frères. Leur voulez-vous aussi arracher le cœur et leur ôter le courage, après leur avoir fermé la bouche? Je tremble qu'une telle prudence ne soit des enfants du siècle, et qu'en étant si sage selon les hommes, vous ne soyez pas sage selon Dieu, qui vous a donné la science de capitaine. Pouvez-vous consciencieusement en refuser l'usage à ses enfants? Vous m'avez avoué que votre conscience vous réveillait quelquefois; elle est la voix de Dieu. Craignez-vous que Dieu vous condamne de la suivre?

«L'épée de chevalier que vous portez, est-elle entre vos mains pour opprimer les affligés ou pour les arracher des ongles des tyrans? Vous avez reconnu que vos frères agissent selon la justice en prenant les armes, puisqu'ils y sont

forcés. Votre cœur pourrait-ii bien cesser d'aimer le droit par la préoccupation du succès?.... Monsieur, j'ai sur le cœur tant de sang des nôtres versé! Ce sang et votre femme, dans ce lit même, crient au ciel jusqu'à Dieu contre vous, et déclarent que vous serez le meurtrier de ceux que vous laissez massacrer!»

M""® l'amirale avait fait vibrer toutes les cordes sensibles de son mari. Il résiste néanmoins. Il lui énumèro toutes ses raisons : les difficultés de l'entreprise, les trahisons à craindre, le petit nombre des huguenots qui seront infailliblement écrasés, les horreurs de la guerre civile, la honte d'un insuccès, peut-être la faim et la nudité à supporter, c'est ce qui l'arrête. Il termine par ces mots : « Examinez encore si, après avoir vu votre mari traîné et exposé aux outrages de la multitude, vous pourrez supporter la mort de la main du bourreau, et enfin soutïrir que vos enfants déshonoi'és soient les valets de vos ennemis , et que ceux-ci, enrichis par la guerre, triomphent de vos douleurs. Je vous donne trois semaines pour vous éprouver; et quand vous serez bien affermie contre de pareils malheurs, je m'en irai périr avec vous et avec nos amis. » — « Ces trois semaines sont écoulées, répond sur-le-champ l'héroïque femme en qui l'attachement pour son Eglise parle plus haut que la peur; vous ne serez jamais vaincu par la vertu de vos ennemis; exercez la vôtre, et ne mettez point sur votre tête les morts de trois semaines. Je vous somme, au nom de Dieu, de ne plus nous tromper, ou je serai témoin contre vous dans son jugement ! »

Et Coligny, vaincu par l'éloquence de sa femme, monte à cheval sans retard et va rejoindre Condé à Meaux. Et Charlotte de Laval, toute sa vie durant, seconda vaillamment, au milieu des plus redoutables épreuves, son mari à qui elle avait fait un devoir de les affronter!

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Bien des époux huguenots montrèrenl (jue leur niïeclion était plus forte que la mort. Ceux-ci pleurèrent longtemps l'épouse que la mort leur avait enlevée; celles-là ne se lassèrent point de poiM'suivre la réhahililation d'un mari dont Tlionnenr avait été injustement flétri.

Un nommé Caillou avait été accusé d'avoir volé un calice en argent à l'église paroissiale de Sion. 11 fut , mais sans rien avouer, appliqué à la question et condamné à périr sur la roue. Son corps fut brûlé et ses cendres jetées au vent. Le voleur ayant été découvert, la veuve ilu supplicié employa le reste de ses jours à demander sa réhabilitation; ce fut en vain, mais- elle fit son devoir'.

Claude Brison, avocat à Moulins, fut arrêté par des paysans et noyé dans un étang (Crespin), puis attaché à la potence de la ville. Sa femme, « que Dieu avait douée d'une beauté singulière, accompagnée d'un amour vraiment remarquable envers son mari », ayant épuisé les larmes et les supplications pour obtenir le corps inanimé de son époux, conçut une vaillante résolution. Aidée de sa sœur, elle alla, au milieu de la nuit, enlever le cadavre et le déposa pieusement dans une fosse qu'elle avait creusée de ses propres mains sur la lisière d'un bois^

Après la mort de sa première femme, Suzanne de Lezay, d'Aubigné fut trois ans « ne passant guère nuits sans pleurer )). C'est à son sujet qu'il composa ces vers touchants :

Plus mes yeux asséchés ne pleurent; Taris sans humeur, ils se meurent :

L'âme la pleure el non pas l'œil.

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