Bulletin , t. II et V, passim
croire que l'ajnilié, dévotion et félicité que j'ai toujours gardée à Monsieur, de son vivant, sera maintenant toute recueillie en vous, et tant que je vivrai, ma personne avec tout ce qui en pourra dépendre, sera entièrement voué et dédié à vous faire très-humble service moyennant l'aide de Dieu...» Les lettres de Coligny et de sa femme , dont nous donnerons quelques fragments, nous permettent en quelque sorte de jeter un regard au fond de leur cœur, pour y découvrir le ressort secret de toute leur vie, le mobile caché de toute la conduite de ces natures héroïques.
Coligny s'exprime ainsi : « Je sais bien que les pertes fraîches et les premiers mouvements sont malaisés à dompter; mais il ne faut pas aussi que nous nous laissions succomber à l'ennui, mais il faut y résister, en marquant l'assistance de Dieu La plus grande consolation que vous et
tous ses amis pouvez avoir, c'est qu'en la foi en laquelle il a plu à Dieu l'appeler, il possède l'héritage que notre Seigneur a promis aux siens »
M""*^ l'amirale se laisse aller davantage à son émotion ; elle est femme. Mais sa lettre porte également l'empreinte des convictions communes à tous les huguenots.
«Madame, je crois que vous ne doutez point combien les nouvelles que nous avons eues de la Visitation et affliction qu'il a plu à Dieu de vous envoyer et à nous aussi, nous ont été ennuyeuses. Car, après vous, il n'y a personne qui l'ait plus ressentie, pour être l'amitié entre nous non point seulement d'amis, mais de frères , si elle ne peut être meilleure ni plus grande. Je vous prierai donc. Madame, croire que je voudrais que nous fussions un peu plus près voisines, car moi-même m'irais offrir et essayer à vous servir et assister de tout ce qui serait en ma puissance : ce que je vous offre par cette lettre, j'aimerais beaucoup mieux vous pouvoir dire et montrer par effet que le vous
écrire... Je m'assure, Madame, que Dieu vous assiste de telle façon et tant de gens de bien, que vous pratiquez la doctrine que Dieu nous donne, de telle sorte qu'en faites votre profit en cette affliction, et qu'après avoî'r senti la force qu'a encore la chair sur nous, retournerez à connaître que Dieu vous est père et qu'il visite ses enfants comme il lui plaît, et qu'il ne faut point murmurer contre lui, mais reconnaître que nous sommes ses créatures et nous mettre entre ses mains pour non-seulement marchander à Dieu, mais afin qu'il dispose de nous entièrement. Et il est si bon et si sage, qu'il saura mieux ordonner de nous que nous ne ferions nous-mêmes... »
Toutes ces lettres consolatoires, parties de tous les points de la France, se ressemblent. Elles n'expriment, à vrai dire, que deux sentiments: une amitié prête à tous les dévouements, une foi inébranlable en un Dieu tout-puissant, père de tous les hommes.
Nous ne quitterons notre sujet qu'après avoir montré encore l'amitié, sous toutes ses faces, tendre, sévère, active, affectueuse, dévouée, dans un homme dont la physionomie, austère au premier abord, attire davantage à mesure qu'on l'étudié de plus près, dans Calvin.
Dans un de ses livres dédié à Farel et à Viret*, Calvin s'exprime ainsi : « Je ne pense qu'il y ait eu jamais une paire d'amis qui aient vécu en si grande amitié dans la commune conversation de ce monde, comme nous avons fait ensemble dans notre ministère. J'ai fait ici office de pasteur avec vous deux : tant s'en faut qu'il y eût aucune apparence d'envie, qu'il me semblait que nous n'étions qu'un cœur et qu'une âme.» Les lettres du réformateur
I.. Commentaire sur l'épUre de saint Paul à Tite. Dédicace du 24 novembre Ifj49.
contiennent la preuve de la rigoureuse exactitude de ces paroles. Nous allons en donner quelques fragments d'après M. Jules Bonnet \ On verra que, si Calvin aimait ses amis, ce ne fut point au détriment de la vérité.
Le 15 septembre 1543, le réformateur ne craint pas de donner à Farel de sévères conseils.
«Il y a deux espèces de popularité: l'une, qui n'est que l'ambition déguisée, cherche à gagner par la flatterie la faveur des hommes; l'autre ne veut obtenir leurs suffrages que par la modération et la justice. Pardonne, mon cher Farel, si j'ose te dire que les fidèles ne te trouvent pas absolument sans reproche à cet égard... Tu sais mon amitié, ma vénération pour toi. C'est dans ces sentiments que je puise la force de te critiquer peut-être plus sévèrement qu'il ne convient, afin que les beaux dons que tu as reçus de Dieu ne soient obscurcis d'aucune ombre, et que les malveillants, qui ne cherchent qu'un prétexte à la calomnie, soient réduits au silence. »
Un autre jour, Farel va publier un livre; il le soumet à Calvin qui, cette fois-ci encore, lui parle avec une entière franchise : « Je reconnais dans ton ouvrage d'éclatantes vérités, voilées peut-être par l'obscurité du langage et la longueur des développements. Il est des hommes dont on ne peut rien attendre que d'excellent: tu es de ce nombre, et ton livre justifie à bien des égards cette présomption favorable. Mais comme les oreilles de nos contemporains sont devenues si délicates, tandis que leur pénétration est médiocre, je voudrais que ton style leur plût par sa simplicité même
t. Bulletin, t. XllI, p. 87 et suiv. ; t. XV, p. 14 et suiv. Signalous, en passant, le premier volume, paru tout récemment, d'une impartiale et savante biographie de Calvin par M. Kampscliulle, professeur à l'université de Bonn, Joh. Calvin, etc.. Leipzig, 1 vol. in-8», 492 p.
et que l'érudition dont tu fais preuve parût dans tout son jour. Voilà mon jugement sans réserve et sans fard. » (1549.)
Dans une circonstance plus délicate encore, Calvin n'hésite pas à présenter à son ami quelques observations sur un sujet « où la susceptibilité peut être si facilement émue ». Doué, comme prédicateur, d'une rare puissance, Farel ne savait pas toujours finir à propos. « Il est une chose, lui écrit Calvin, dont je dois t'avertir, c'est qu'on murmure, à ce que j'apprends, de la longueur de tes serinons. Fais en sorte, je t'en supplie, que ces plaintes ne dégénèrent en séditieuses clameurs et ne fournissent aux adversaires un sujet de médisance dont ils n'abusent que trop. >> (Lettre du 27 janvier 1552.)
L'année suivante, Farel tombe gravement malade. Calvin accourt à Neufchâtel pour lui faire de suprêmes adieux. Il revient à Genève, le cœur brisé ; mais il ne larde pas à apprendre la convalescence de l'ami qu'il n'espérait plus revoir ici-bas. Il lui écrit d'une main tremblante de joie : « Maintenant que la nouvelle de ton retour inespéré à la vie m'est parvenue, je n'ai plus qu'à goûter un bonheur sans mélange. Dieu veuille qu'ainsi que je t'ai enseveli avant le temps, tu me survives de longues années!» (Avril 1553.) « Le nom de Viret — ainsi continue M. Bonnet — est inséparablement uni à celui de Farel dans les amitiés de Calvin. Celui-ci entretient avec Viret les plus douces relations épistolaires. Durant presque vingt années, ce ne sont que continuels messages de Genève à Lausanne. Nouvelles du jour, événements qui intéressent l'ÉgUse ou l'Etat, épreuves domestiques, souvenirs, projets, confidences, on trouve tout dans cette correspondance qui n'est qu'une causerie, et qui, sans jamais rouler sur un objet de sentiment, est remplie des témoignages de la plus vraie affection... » Poli, prévenant dans les circonstances ordinaires de la
vie, Calvin sait trouver, aux jours de l'adversité, des paroles consolantes, des attentions délicates pour ses amis. En 1546, Yiret éprouva un grand deuil. Il perdit une femme chérie, la compagne des travaux et des épreuves de sa jeunesse. Rien de plus touchant que sa plainte : « J'étais, dit-il, tellement accablé de ce coup que le monde me semblait un désert! Rien ne pouvait plus désormais me plaire sous le ciel. Je m'accusais moi-même de ne pas supporter mon malheur, je ne dirai pas comme il convient à un ministre de Jésus-Christ, mais à un homme qui commence à connaître les grandes vérités de la religion. Moi qui professais d'être non-seulement un disciple, mais un prédicateur de la sagesse chrétienne, je ne savais pas user, dans l'excès de ma douleur, des remèdes que je conseillais à autrui. » Avec quelle gravité douce, quel accent persuasif et tendre ne s'élève pas alors la voix de Calvin ! « Que ne puis-je voler à Lausanne pour adoucir ta douleur, ou du moins pleurer avec toi ! Viens ici, bien-aimé frère, pour chercher un soulagement à tes maux, et fuir tout souci. Ne crains pas que je te charge du moindre fardeau. Tu te reposeras tant que tu voudras. Si quelque importun se présente, je serai là pour l'écarter. Tous nos frères, tous nos concitoyens prennent le même engagement à ton égard... Hâte-toi de. venir, pour reprendre force et courage. »
Plaçons-nous encore avec Calvin au chevet de maladie de la compagne de Laurent de Normandie, lieutenant royal de Noyon, « son ancien et perpétuel ami » , pour achever de nous convaincre de toute la profondeur avec laquelle le réformateur savait aimer ceux à qui il avait voué son amitié. « 11 faudrait, dit M. Bonnet, le chaste pinceau d'un Lesueur, d'un Philippe de Champagne pour rendre ces splendeurs toutes morales du ministère chrétien adouci par une affection plus humaine.» il continue en ces termes :
CHAP. II. — ETÉTAILS. 239
« A peine arrivée à Genève, aux derniers mois de l'an 1548, Anne de Normandie, petite-fille d'un président du parlement de Paris, parut atteinte d'un mal sans espoir. Elle vit approcher sa fin avec sérénité. Je cède ici la plume à Calvin : «En tout le cours de sa maladie, elle s'est montrée une vraie brebis de notre Seigneur Jésus, se laissant paisiblement amener à ce grand pasteur. «L'heure ap- «proche, disait-elle; il faut que je parte de ce monde. Cette «chair ne demande que de s'en aller en pourriture. Mais je «tiens pour certain que Dieu me retire en son royaume. Je «m'en vais à lui comme à un père.» Calvin est là, lui prodiguant de pieuses exhortations, commentant pour elle le Miserere qu'elle récite à voix haute: «Puis après, me prenant par les mains, elle me dit: «Que je suis heureuse, et «que je suis bien tenue à Dieu de ce qu'il m'a ici amenée «pour mourir!» Quelquefois elle disait bien: «Je n'en puis «plus!» Quand je lui répondais: Dieu pourra pour vous; il vous a bien montré jusqu'ici comme il assiste aux siens; elle disait tantôt: «Je le crois, et me fait sentir son aide.» Son mari était là , s'évertuant en sorte qu'il nous faisait pitié à tous, car menant un tel deuil que je sais, et étant pressé d'extrêmes angoisses, il avait gagné ce point d'exhorter sa bonne partie aussi franchement comme s'ils eussent dû faire un voyage bien joyeux ensemble
«Quand la parole lui eut failli, elle ne cessa pourtant de parler du visage, combien elle était attentive tant aux prières qu'aux admonitions qu'on faisait. Au reste, elle était si paisible qu'il n'y avait que la vue qui donnait signe de vie. En la fin, pensant qu'elle fût passée, je dis : Or, prions Dieu qu'il nous fasse la grâce de la suivre. Comme je me levais, elle tourna les yeux sur nous, comme se recommandant à ce qu'on persévérât à prier et à la consoler. Depuis n'aperçûmes nul mouvement, et trépassa aussi paisiblement
240 ir PARTIE. — LA VIE DES HUGUENOTS.
comme si elle se fût endormie.» {Lettres françaises, i.l, p. 295.)
Arrêtons-nous ici.
On aurait tort de conclure, de tous les faits que nous venons de citer, que tous les huguenots furent des modèles de toutes les vertus. Il y en eut beaucoup, sans doute, qui ne furent ni de fidèles amis, ni de bons époux, ni des enfants dévoués; la probité, le désintéressement, la loyauté, l'humilité, la charité, l'intelligence, la pureté des mœurs, privées et domestiques, ne furent pas uniquement de leur côté, cela est certain. Mais est-ce trop dire, quand on jette un regard d'ensemble sur tous les faits que nous avons énumérés, sur les témoignages que nous avons allégués, qu'au milieu d'un siècle corrompu les protestants remirent en honneur toutes ces vertus, à la fois naturelles et chrétiennes, devant lesquelles l'humanité s'incline involontairement?
Nous ne le pensons pas. Raemond l'a bien dit: il semblait que cette sainte Réformation dût ramener le siècle d'or.