Les Huguenots et l'Etat
Elle amena malheureusement, dit-on, les plus horribles guerres civiles dont l'histoire fasse mention. Lés huguenots furent de mauvais citoyens , des rebelles.
C'est là un préjugé dont nous allons démontrer toute la fausseté. Bossuet l'a formulé un des premiers, et depuis lors tous les ennemis de la Réforme ont reproduit l'accusation de l'illustre auteur de VHlstoire des variations. A l'entendre, les premiers chrétiens se laissaient conduire comme des agneaux à la boucherie; les réformés ont accepté, recherché l'appui des princes et même sont descendus sur les champs de bataille. Disciples d'un Sauveur qui
est esprit, «ils ont pris les armes de la chair, et ils devaient périr par les armes ».
Bossuet a tort. Les premiers réformés, eux aussi, selon son expression, se laissaient conduire comme des agneaux à la boucherie. Cela dura pendant quarante ans. Pour soutenir qu'avant 1562 la Réforme française fut autre chose qu'un mouvement purement religieux, il faut ou bien ignorer les faits ou bien les travestir étrangement. Ces femmes, ces ouvriers, ces ministres qui, pendant quarante ans, sacrifièrent leur vie sur les bûchers qui s'allumèrent d'un bout de la France à l'autre, furent de glorieux martyrs, pas autre chose. Ils n'obéirent qu'à un seul sentiment: au sentiment que l'Église romaine avait altéré l'Evangile , qu'entre le catholicisme et l'Évangile il y avait un abîme.
J'ai sous les yeux un volume du seizième siècle intitulé : les Faits de Jésus-Christ et du pape, dont je citerai quelques lignes :
Jésus-Christ fuit le royaume terrien, Mais le pape par force le fait sien.
Jésus d'épine s'est couronné piteusement, Et le pape de pierrerie et or somptueusement.
Jésus à ses disciples lave les pieds,
Mais ceux du pape par les rois sont baisés.
Jésus porte sa croix en grande douleur, Et le pape est porté en grand honneur.
Jésus donne à ses brebis la pâture.
Le pape n'a que de sa panse cure.
Es cieux veut Jésus que soit notre trésor; Sur terre ne demande, l'autre, que or.
Jésus es cieux monte en toute liesse;
Le pape en enfer tombe en grande détresse.
242 ir PARTIE. — LA VIE DES HUGUENOTS.
Qui oserait affirmer que dans ce volume tout soit erreur? que le parallèle qu'on y trace entre Jésus et le pape soit de tout point manqué? Nous accorderons que les vers naïfs que nous venons de citer sont empreints de quelque exagération. Mais, encore une fois, la pensée qui s'y révèle estelle toute contraire à la vérité? Et si cette pensée semblait à nos ancêtres ressortir clairement d'une étude attentive des Écritures; si, étudiant nos textes sacrés, ils arrivèrent à la profonde conviction que l'Eglise romaine enseignait tout autre chose que l'Évangile, qui ne comprendrait qu'il ne faut chercher que dans la pureté de leurs cœurs, dans l'ardeur de leur foi, l'explication de leur résistance à l'Église catholique?
Je sais qu'ils manquèrent parfois de prudence. Mais la meilleure des causes est-elle à l'abri de tout reproche? Estil juste de déclarer tout le protestantisme solidaire de quelques enfants terribles de la Réforme? Les excès mêmes, que nous regrettons, ne trouvent-ils pas leur excuse dans les iniques traitements que les huguenots eurent à subir à partir de 1524? Ne brouillons pas les dates. L'affaire dite des «Placards», assez innocente après tout, n'eut lieu qu'en 1534; la conjuration d'Amboise, en 1560, en d'autres termes, après que d'innombrables auto-da-fé eurent souillé le sol de la France.
On ne saurait trop le redire d'ailleurs: le protestantisme trouva tant d'écho en France que, d'après le cardinal de Sainte-Croix, le royaume, de 1561 à 1565, était à demi huguenot'. Et l'on trouverait étonnant que, enthousiasmés par de tels succès, surexcités aussi par l'opposition acharnée et sanguinaire de l'Église romaine, quelques sectateurs de la riéfurme se soient laissé entraîner à des excès blâmables?