Bulletin, t. IV, p
278 ir PARTIE. — LA VIE DES HUGUENOTS.
ment du règne de Dieu, une force inouïe de relèvement. Calvin en éprouva plus que tout autre les effets salutaires, lui qui, sur son lit de mort, quarid il faisait ses adieux aux ministres de Genève, put prononcer ces grandes paroles : «J'ai eu beaucoup d'infirmités lesquelles il a fallu qu'ayez supportées, et même tout ce que j'ai fait n'a rien valu. Les méchants prendront bien ce mot. Mais je dis encore que tout ce que j'ai fait n'a rien valu, et que je suis une misérable créature. Mais si puis-je dire cela que j'ai bien voulu, que mes vices m'ont toujours déplu, et que la racine de la crainte de Dieu a été en mon cœur; et vous pouvez dire cela aussi que l'affeclion a été bonne; et je vous prie que le mal me soit pardonné, mais s'il y a du bien, que vous vous y conformiez et le suiviez. » Ce furent là à peu près les dernières paroles de ce « grand athlète se retirant tout meurtri du combat de la vie' ».
Si nous en croyons M. Waddington, le biographe de Ramus, il est permis de voir dans ce célèbre adversaire du moyen âge plus qu'un illustre professeur; Ramus fut aussi un modèle de résignation chrétienne. Ses convictions l'obligèrent à différentes reprises d'abandonner sa chaire au Collège royal et d'errer dans les environs de Paris, caché sous divers déguisements. Songea-t-il jamais à se plaindre? Il avait, nous dit son biogi-aphe, l'âme forte et préparée à tout événement. (Juand, le ^C août 1572, des assassins, aux gages de son rival Charpentier, forçant l'entrée du collège de Presles, heurtèrent à la porte de son cabinet de travail, ils le trouvèrent attendant la mort dans le recueillement et la prière: ils le percèrent de coups, le précipitèrent encore vivant du cinquième étage et le tramèrent dans la Seine. Ils venaient de massacrer, sans s'en douter, un
l. Bulletin, t. XV, p. 17, article de M. Bonnet.
homme des plus distingués. Un trait touchant servira à mettre en rehef toute l'élévation de son caractère. Se souvenant de sa pauvreté première, il venait en aide aux pauvres écoliers; chaque année, quand il allait dans son pays natal, il s'informait avec sollicitude des enfants déshérités de la fortune qui montraient des dispositions pour l'étude, et il les élevait à ses frais. Il chérissait tendrement son pays et sa famille, nous dit encore M. Waddington, sa mère surtout, qu'il visitait souvent avec de riches présents. 11 n'oublia jamais les secours que lui avait autrefois donnés son oncle: il se chargea de son entretien sur ses vieux jours.
L'histoire des martyrs huguenots, si c'était le moment de la consulter, nous fournirait en nombre infini des exemples de la résignation avec laquelle nos pères surent accepter les plus cruelles épreuves. Nous y pourrions relever tout particuhèrement ce trait curieux que nonseulement ces glorieux témoins de l'Église protestante surent se résigner eux-mêmes à leur sort, mais qu'encore, du fond de leurs prisons, ils ne se lassèrent pas d'exhorter leurs frères à les imiter et à les soutenir de leurs prières. Leur chair frémissait , mais leur cœur était joyeux. Grespin a publié une partie de ces lettres. L'une d'elles, semblable à beaucoup d'autres, se termine ainsi: « Mes frères, ceci est quasi écrit de larmes et de sueurs découlantes; je vous prie que priions notre bon Père qu'il me fasse la grâce de persévérer jusqu'à la fin*.»
Nous avons fait connaître le doux et pieux Casaubon. Nous ne pouvons mieux faire, pour achever de peindre la résignation chrétienne de nos aïeux, que de nous permettre encore (quelques emprunts au journal de ce modeste savant. Ils plairont à ceux d'entre nos lecteurs qui
l. l'ruiice prolestmite , t. VIII, p. iôi.
aiment les confidences d'une âme chrétienne avide de science, mais plus avide encore de piété.
En décembre 1600, Casaubon écrit: «J'ai passé ce jour à la maison et dans mon cabinet, mais sans satisfaction, relisant par nécessité des travaux antérieurement achevés et essayant de les polir. Mais, ô vanité de l'élude, lorsque nous avons abandonné la méditation de ta Parole, ô Éternel Dieu ! »
A la date du 10 des kalendes de mai 1601 (Casaubon, écrivant en latin et en grec, prenait plaisir à suivre le calendrier des Romains), nous lisons : « De retour d'Ablon, j'écris ces lignes afin de te rendre grâces, ô Père, de ce que tu m'as donné à moi et à ma femme de participer à la sainte cène instituée par ton fils Jésus-Christ. Nous avons ressenti, elle et moi, une joie incroyable de ce bienfait... Affermis-nous, moi et les miens, dans la vraie foi. Donnenous la constance et l'énergie nécessaires pour tenir bon dans toutes les épreuves. Fais que nous tirions profit des tristes exemples que nous voyons chaque jour... Que dire de mon vieil ami, de Philippe du Fresne Canaie ? Lui qui vient de renoncer à la vérité qu'il a connue et professée pendant tant d'années, pour... Tu sais, ô Dieu, toi qui sondes les cœurs, combien cet événement m'a affligé, et parce cju'à mes yeux cet homme a outragé ta majesté, et parce que notre amitié bien connue a fait croire à bien des gens que je ne manquerais pas de suivre bientôt l'exemple de sa perfidie envers toi. Mais la terre se sera ouverte béante pour m'engloutir, avant que j'abandonne un iota de la vérité telle que je la connais. »
Six mois plus tard, le 4 des nones de novembre 1601, Casaubon proteste de nouveau de sa fidélité à sa foi pour laquelle il se montre prêt à tout souffrir, sans murnnircr: « La matinée a été consacrée à de pieuses occupations.
Nous avons assisté au prêche qui se fait dans le palais du roi... Entre autres machinations sataniques à l'aide desquelles on cherche à ébranler la foi de Madame, la sœur de notre grand roi, on lui avait affirmé que j'étais sur le point de renoncer à la vraie religion. J'ai donc cru de mon devoir (alors surtout que le ministre de cette princesse, digne et savant homme, le jugeait nécessaire) de lui déclarer la vérité. J'ai donc été la voir, et, sans fard et sans déguisements, je lui ai fait connaître très-explicitement mes convictions sur la vraie religion et sur le dissentiment qui existe entre nous et les prélats de l'Eglise romaine. J'ai confondu par l'exposé des faits ceux qui ont l'imprudence de prétendre que j'éprouve des doutes sur la véritable foi et que ma croyance est chancelante. 0 Dieu, toi qui connais les cœurs, tu sais qu'il n'en a rien été jusqu'à ce jour, grâce à ta bénédiction. Fais donc que je persévère, que je vive et meure pour toi ; fais-moi cette grâce, à moi et aux miens, je le demande de toutes les forces de mon âme, je t'en suppHe, je t'en conjure avec larmes...»
Dans le dernier extrait que nous allons communiquer, la piété de Casaubon, éprouvée par l'affliction, s'élève au ton de la plus touchante soumission à la volonté divine. Casaubon venait de perdre son neveu Pierre Chabanay, qui s'était rendu avec lui en bateau, par un froid extrême, à Ablon pour y assister au culte. A partir de ce jour, Pierre dut garder le lit. On n'omit rien de ce qui pouvait procurer sa guérison. «Mais, continue le naïf narrateur, tu en avais décidé autrement, ô Dieu, et, voulant appeler cet excellent et pieux jeune homme dans une vie meilleure, tu lui as commandé de renoncer à celle-ci. A toi, ô Dieu, soient honneur et gloire aux siècles des siècles ! Nous avons, nous qui restons, la consolation de penser que ce bon jeune homme a, durant toute sa vie, et particulièrement pendant le temps
(Je sa maladie, donné des preuves d'une remarquable piété . . . Il a montré d'une manière frappante et qui ne sortira pas de ma mémoire, ce qu'est une âme pieuse; c'est pourquoi je te rends grâces, ô Dieu, Père des miséricordes. Cette constance d'une âme animée de l'esprit de Dieu ne s'est pas démentie jusqu'au dernier souffle que, moi priant Dieu et ma femme étant présente, il a rendu avec tant de calme que je ne puis douter de son bonheur actuel. 0 Dieu, daigne étendre ta protection sur ce qui reste de notre maison et nous conserver avec ta bonté accoutumée. Console ma mère, cette seconde mère du défunt, à qui cette mort va causer une si grande douleur. Tu connais, ô Dieu clément, toutes les afflictions qui ont déjà éprouvé cette femme si excellente. Aie pitié d'elle, toi qui seul peux la consoler... Apporte aussi tes. consolations à ma femme... Elle et moi, ô Dieu, nous avons bien des causes de sollicitude. Le soin de notre famille porté à l'excès, et l'amour de nos enfants, nous tourmentent: nous les remettons pourtant, nous les confions volontiers à ta garde, et nousmêmes avec eux, ô Père miséricordieux ' ! »
Le Diaire de Casaubon contient, si nous ne nous trompons, maint enseignement. Il fait connaître la vie intime d'un sage érudit. Il nous initie, déplus, aux mille difficultés de la vie religieuse des fidèles de l'église de Paris, condamnés, après 1600, «au pèlerinage d'Ablon«. Il leur fallait vraiment une foi robuste, une volonté prêle à accepter toutes les tribulations, pour se rendre au temple au risque i d'être assommés, à leur retour, par une populace furieuse,! excitée par des placards tels que le suivant, conservé pai Lestoile (1605): «On fait savoir à tous écoliers, grammai-J