‹ Les Huguenots du seizième siècleChapitre 132 sur 163 · I. Meylan, Vie de CoHgny, 1862, p · texte numérisé non relu

I. Meylan, Vie de CoHgny, 1862, p

274 ir PARTIE. — LA VIE DES HUGUENOTS.

Quelle espèce d'infortune l'amiral ne connut-il point ! Qui fut jamais traité avec plus d'injustice? Qui supporta plus chrétiennement que lui les plus grandes douleurs? Il avait sauvé la France , en arrêtant dix-sept jours le roi d'Espagne devant Saint-Quentin. Le voici captif, tandis que le duc de Guise, profitant de son absence, se fait combler de faveurs. Où il avait semé, son rival moissonnait. Quelle coupe amère! Coligny la boit avec toute l'abnégation d'un chrétien. Il écrit : «Tout le reconfort que j'ai, c'est de penser que tels mystères ne se jouent point sans la permission de Dieu, laquelle est toujours sainte et raisonnable et qui ne fait rien sans juste occasion ; dont toutefois je ne sais pas la cause et dont aussi peu je dois m'enquérir, mais plutôt m'humilier devant sa providence en me conformant à sa volonté.»

Le 16 octobre 1569, il se trouve dans des circonstances plus difficiles encore. Plusieurs de ses amis l'ont abandonné, après le désastre de Montcontour. Ses adversaires triomphent; ses soldats menacent de refuser le service; ses biens sont perdus, sa santé est gravement atteinte. C'est alors qu'il écrit à ses enfants cette lettre que l'on a appelée l'une des belles pages de l'histoire de l'humanité : «Il ne faut pas nous assurer sur ce qu'on appelle biens, mais plutôt me^/re notre espérance ailleurs qu'en la terre, et acquérir d'autres moyens que ceux qui se voient des yeux et se touchent des mains. Il nous faut suivre Jésus-Christ, notre chef, qui a marché devant nous. Les hommes nous ont ravi ce qu'ils pouvaient; et si telle est toujours la volonté de Dieu, nous serons heureux et notre condition bonne, vu que celte perle ne nous est arrivée par aucune injure que vous eussiez faite à ceux qui vous l'ont apportée , mais par la seule haine qu'on me veut de ce qu'il a plu à Dieu de se servir de moi, pour

assister son ÉgUse Pour le présent, il me suffit de vous

admonester et conjurer, au nom de Dieu, de persévérer

courageusement en l'élude de la vertu....» On cherchera en vain, dans l'histoire, l'exemple d'un héros plus accompli. Horace avait fait le portrait, idéal du juste demeurant inébranlable au milieu des ruines de l'univers; Coligny réalisa l'idéal du poëte. C'est la foi qui fil de lui un héros chrétien.

Ici, le nom de M'"® l'amirale se retrouve tout naturellement sous notre plume. En elle, non moins qu'en Coligny, l'Evangile prouva toute sa vertu. On se figure l'immense douleur de la noble femme quand l'horrible nouvelle du meurtre de l'amiral parvint jusqu'à elle-. La confiance en Dieu ne l'abandonna pas un instant. Plusieurs années après la Saint- Barthélémy, François de Coligny, le fils aîné de la grande victime, raconta, dans des termes tout palpitants d'émotion, la douleur, le sang-froid, la résignation de sa belle-mère':

nM^^ l'amirale étant avertie de celte tant unique perfidie, comme elle était vertueuse et craignante Dieu, après s'être fortifiée en celte affliction extrême et s'être résolue qu'il se fallait conformer à sa volonté, nous fit appeler devant elle, nous autres petits enfants qui lors n'avions pas le jugement pour considérer la perte que nous avions faite, ni la main

de Dieu appesantie sur nous Nous vînmes nous présenter

à elle tous fondus en pleurs, larmes et gémissements qui sont les vrais témoins de la fâcherie, regret et déplaisir que les humains ont, et lesquels nous redoublions encore davantage la voyant elle-même pleurer et lamenter, où nous fûmes un espace de temps à nous faire pitié et compassion les uns aux autres, sans que jamais elle pût avoir le cœur de nous rien dire »

Cependant, les enfants interrompent de temps à autre

1. Kxtritit d'un livre contennnt plusieurs discours sur divers sujets écrits de la main de M. de Cliàlilloti, dans les Mémoires, etc., édition de I7SG, t. XX Vil, p. 492. Cp. Bulletin, t. XVI, p. 2i0 et suiv., article du comte Jules Dclaborde.

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leurs larmes, regardant attentivement leur mère « pour avoir consolation d'elle». Celle-ci, maîtrisant enfin son émotion, prend la parole «premièrement avec une voix basse et lente — »: «Hélas, mes enfants, dit-elle, j'ai fait une perle si grande et vous aussi, que je ne vous la saurais dire comme nous la sentirons ci-après, puisqu'il plaît à Dieu nous laisser survivants à celui que j'ai tant honoré durant ma vie, comme je fais encore et ferai tant que vive sa mémoire.

«Mais vous ne sentez pas à peu près le mal que vous avez, comme je fais moi maintenant. ... Il se faut résoudre de ce qui est passé, puisque c'est la volonté deDieu.Mms hélas! si j'ai perdu mon mari, faut-il que je perde mes enfants?.... Mais le même Dieu qui vous a gardés jusqu'à cette heure, vous conservera s'il lui plaît.»

Puis, M'"^ l'amirale se demande où elle ira se réfugier avec ses enfants. Elle ne peut songer à rester en France.

Il faut qu'ils fuient «la fureur insatiable» de leurs ennemis. Mais de quel côté diriger les pas de ces pauvres jeunes gens «n'attendant que l'heure, comme la brebis qu'on mène à la boucherie, pour avoir la gorge coupée »?

Elle ne sait que les embrasser tous l'un après l'autre.... et puis, «levant les yeux au ciel, à jointes mains, les larmes aux yeux: «Mon Dieu, dit-elle, je te supplie, puisqu'il te «plaît que je vive après celui que j'aimais tant, me faire la

«grâce que je voie ces pauvres petits enfants sauvés Et

«à moi qu'il te plaise me donner bonne patience pour en- «durer l'affliction qu'il te plaît m'envoyer.»

Alors régna dans la chambre «un silence lamentable et piteux». Cependant un ami de Coligny, Pontchartrain, étant venu s'offrir à servir à la famille éplorée de guide pour la mener en Allemagne , on déguisa au plus vite les enfants de l'amiral. Ils partirent après avoir baisé les mains de « cette bonne mère» qu'ils laissèrent «avec beaucoup de larmes».

Nous ne poursuivrons pas le récit du voyage de ces pauvres orphelins «déguisés en petits écoliers». Nous avons eu occasion de parler plus haut et de l'accueil bienveillant qu'ils trouvèrent en Suisse et des émouvantes péripéties que dut traverser M'"® l'amirale. Mais nous tenions à faire respirer à nos lecteurs le parfum de profonde piété qu'exhale le beau récit que nous venons de résumer.

A la résignation de Jacqueline d'Entremont, devenue veuve de Goligny, nous opposerons celle d'Idelette deBure, frappée dans son affection maternelle, celle de Calvin luimême. Une lettre de Calvin à Viret nous initie à sa douleur et à celle de sa compagne quand, en 1542, elle perdit le premier de ses enfants. «Salue, dit le réformateur à son ami, salue tous nos frères; salue aussi la femme, à laquelle la mienne présente ses remercîments pour les douces et saintes consolations qu'elle en a reçues. Elle voudrait pouvoir y répondre de sa main, mais elle n'a pas même la force de dicter quelques mots. Le Seigneur nous a porté un coup bien douloureux, en nous retirant notre fils; mais il est notre père, et il sait ce qui convient à ses enfants.)^

Un second enfant, un troisième ne vécurent pas davantage. Idelette ne murmura point: elle pleura. Son mari, plus fort qu'elle, se consola en songeant aux croyants dont il était le père spirituel : «Le Seigneur, écrivit-il, m'avait donné un fds; il me l'a ôté : que mes ennemis voient un sujet d'opprobre pour moi dans cette épreuve ! n'ai-je pas des milliers d'enfants dans le monde chrétien ' ? » Résignalion virile d'un homme qui accepte patiemment, mais sans se laisser abattre, l'épreuve même la plus douloureuse.

Il y a, dans le sentiment que l'on recherche sincèrement le bien, dans le désir de consacrer ses forces à l'avance-

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