Bulletin, t. III, p
catholique de ses amies, elle parvint enfin à sortir de la ville sans être reconnue. Mais il lui était réservé de plus terribles épreuves.
Les temps étant devenus plus durs, elle se décida à fuir également à l'étranger. Elle partit dans une charrette avec la plus jeune de ses filles. Soudain, la voici arrêtée et entraînée dans un bois par cinq ou six soldats qui lui signifient que, «par la mort! il faut qu'elle meure». Elle leur répondit qu'il leur tournerait à peu d'honneur de tuer une femme. «Et que feriez-vous, leur dit-elle, de ma peau? — Par la mort! nous la ferons tanner», répondirent-ils. «Vraiment, réphqua cette damoiselle; elle est assez tannée d'ennuis et de fâcheries.... — Par la mort! répond Herbelay, si faut-il que vous mouriez, car il nous est ainsi commandé, ou bien que nous autres mourions tous. — Il vaut donc mieux, répond la damoiselle, qu'une femme meure que deux hommes ; mais je vous prie de me dire pourquoi vous
me voulez faire mourir? A qui ai-je méfait pour
être traitée d'une telle façon?» Les soldats lui avouèrent qu'ils agissaient ainsi par ordre deGuillemettedeLamarche, dame de Brienne, qui avait eu «quelque sentiment de religion» avant son mariage, mais qui était devenue depuis une catholique très-bigote. Or, M'"^ de Marisy avait eu l'imprudence de faire en sa présence «comme une anatomie de la messe » , et la grande dame voulait la punir de ses blasphèmes.
«Ainsi donc cette damoiselle, ayant ouï tenir ce langage à Herbelay, élevant les yeux et les mains jointes vers le ciel, s'écria d'une voix fort haute et dit : Si cela est la cause de ma mort, je me sens bien heureuse! Et loué soit ce bon Dieu qui me fait cet honneur, qu'aujourd'hui je signe de mon sang sa sainte vérité! Laissez-moi donc prier mon Dieu, et puis disposez de ma vie comme vous voudrez,
Messieurs. Si vous aviez un ennemi qui vous eût fait autant de mal que la messe m'en a fait, je m'assure que vous ne l'aimeriez jamais. Croyez que je la hais encore davantage et l'ai en trop plus grande horreur que je n'avais lorsque j'ai parlé à ma dame. — Et que vous a fait la messe? — Du mal tant et tant, répond-elle , et trop plus que je ne saurais raconter. Elle me prive de la compagnie de mon mari, de la présence de ma fille que je suis contrainte d'abandonner, et tout ce qui est mien. Quand elle me rend entre vos mains pour me tuer, encore qu'il n'y eût que cela, comment me serait-il possible de l'aimer?»
Tant de présence d'esprit et de courage en face de la mort émut le capitaine Driguet, qui s'écria: «Mort! quelle constance est-ce là! Cela vient-il d'une femme? Mort! voyez si elle jette une seule larme! — Non, non. Messieurs, répondit-elle, cela vraiment ne vient pas d'une femme, mais de la pure grâce de mon Dieu qui me fait ainsi parler! — Par la mort! dit Driguet, si je devais être pendu, je ne souillerai point mes mains du sang de cette damoiselle. — Je loue donc et remercie ce grand Dieu, dit alors cette damoiselle, qui se sert aujourd'hui de vous pour me garantir de la mort prochaine. Messieurs, il me déplaît que je n'ai le moyen de reconnaître promptement la grâce que je reçois de vous. Mais voilà, dit-elle, montrant environ soixante écus, tout ce que j'ai pour l'heure, que je vous offre de bon cœur. Prenez-le, s'il vous plaît, et me laissez seulement pour faire mon voyage. » Driguet les refusa, et tirant de sa bourse cent écus, les présenta à la damoiselle, la pressant de les prendre.
Cependant le comte de Brienne, averti de ce que sa mère et l'aumônier avaient tramé contre M"® de Marisy, dépêcha en toute hâte après elle un de ses serviteurs, avec ordre de la garantir du danger ; l'émissaire du comte
trouva la pauvre femme occupée à remonter dans sa charrette. Driguet lui donna deux soldats pour l'escorter jusqu'à Saint-Aubin. — Cette femme aux prises, dans une forêt, avec quelques soldats qui ont ordre de la tuer, triomphant, par l'énergie morale, de la force brutale et en faisant jaillir l'étincelle de la générosité, quel rare spectacle, rare surtout au seizième siècle'!
A côté de l'heureuse exception que nous venons de faire connaître, que de cas où la constance et la fermeté des martyrs ne parvinrent pas à désarmer les égorgeurs! Il fut ferme aussi, ce pauvre Florent Venot% ancien prêtre catholique que l'on enferma pendant six semaines environ dans la chausse à l'hippocras, cachot horrible en forme d'entonnoh' où le malheureux prisonnier ne pouvait ni se tenir debout, ni se coucher, ni s'asseoir. Il n'en mourut point, il n'en devint pas même fou et il le montra bien à ses juges qui le condamnèrent à être brûlé sur la place Maubert après qu'on lui eut coupé la langue.
Avec lui fut brûlé (1 549) cet ouvrier tailleur du roi que le cardinal de Guise présenta à Henri II pour satisfaire sa fantaisie de voir un luthérien. « Diane, raconte M. Michelet, voulut que la scène eût lieu sous ses yeux, dans sa chambre. L'effet alla au delà de toutes les prévisions. Le pauvre homme, avec respect pour la majesté royale, se démêla habilement de toutes les arguties; mais, loin de céder, héroïque, inspiré des anciens prophètes, il dit à cette Jézabel qui s'avançait à dire son mot : Madame, contentez-vous d'avoir infecté la Fiance de votre infamie et de votre or-
!. Tiré de l'ouvrage manuscrit de Nicolas Pithou : Histoire ecclésiastique, etc., de Troyes, à la Bibliothèque impériale, collection Dupuy, u» 698, d'après France protestante , t. VIII, p. 257.