II. — Erreurs et défauts des huguenots
Nous avons promis de faire non pas l'apologie des huguenots, mais leur portrait fidèle.
Nous ne tiendrions pas notre promesse si, nous contentant d'avoir signalé en passant les défauts de quelques-uns
1. Lettre de Fr. de Morel, du 11 septembre 1559. Manuscrits de Genève, vol. 112. Article de M. Bonnet, Bulletin, t. XV, p. 454.
d'entre eux, nous ne consacrions quelques pages à mettre encore en relief certaines erreurs qu'ils eurent en commun avec tous leurs contemporains, quelques traits qui nous déplaisent dans la physionomie de ceux-là mêmes dont nous avons jusqu'ici relevé les grands et beaux côtés. Il ne nous en coûtera nullement de montrer les ombres à côté de la lumière, quelques défauts ternissant de hautes vertus. La perfection, où donc se trouve-t-elle? heureux ceux qui s'en approchent d'un pas ferme et décidé.
Plus éclairés que la plupart de leurs contemporains, ils ne furent pas cependant à l'abri de tout préjugé. Avec toute l'ardeur naturelle aux néophytes, quelques-uns d'entre eux se donnèrent le tort de se croire en possession de la vérité tout entière, et celui, non moins grand, de ne voir, dans leurs adversaires, que les représentants des erreurs les plus grossières. Et cependant que de superstitions populaires dont ils ne surent pas se dépouiller ! quel penchant, chez eux comme chez leurs ennemis, à faire au merveilleux une large part dans leur vie !
Je voudrais ici donner quelques preuves à l'appui de mon dire, laissant au discernement de mes lecteurs le soin de trouver la limite délicate qui sépare la vérité, croyable bien qu'extraordinaire, des pures rêveries de l'imagination. On sait avec quelle facilité les esprits s'enflamment, au temps des grands mouvements religieux. Tout leur devient présage. Dieu manifeste de mille manières sa colère. Il annonce qu'il va faire tomber sur ceux-ci ses foudres vengeresses ; il prodigue aux siens les marques visibles de sa présence. Il ne se contente pas de leur parler doucement au fond de leurs consciences ; il intervient à tout moment dans la vie des fidèles; il fait des phénomènes de la nature les organes de sa voix. Et ses fidèles comprennent son langage. Ils le croient du moins. Ont-ils toujours tort?
Encore une fois, que chacun prononce. Pour nous, reprenons notre rôle de narrateur.
Le cardinal Charles de Lorraine mourut à A\ignon, le 26 décembre 1574. Or, le jour de sa mort et la nuit suivante, il s'éleva à Avignon, à Paris « et quasi par toute la France, un vent si grand et si impétueux, que de mémoire d'homme il n'avait été ouï un tel foudre et tempête. Dont les catholiques lorrains disaient que la véhémence de cet orage portait indice du courroux de Dieu sur la France, qui la privait d'un si bon, si grand et si sage prélat ».
A cette explication des catholiques, les huguenots en opposèrent une autre : c'était, disaient-ils, le sabbat des diables qui s'assemblaient pour venir quérir le fameux cardinal.
«Les partisans de ce dernier ^dit encore Lestoile) maintenaient qu'il avait fait une tant belle et chrétienne fin que rien plus. Les huguenots soutenaient, au contraire, que quand on lui pensait parler de Dieu durant sa maladie, il n'avait en bouche pour toute réponse que des vilenies... Or la vérité est que sa maladie était au cerveau, lequel il avait tellement troublé qu'il ne savait qu'il disait ni qu'il fesait'. Pour en parler sans passion, ajoute-t-il encore fort judicieusement, c'était un prélat que le cardinal de Lorraine, qui avait d'aussi grandes parties es grâces de Dieu, que la France en ait jamais eu. Mais s'il en a bien usé ou abusé, le jugement en est à celui devant le trône duquel il est comparu, comme nous comparaîtrons tous.»
Encore une parole originale de Lestoile sur le même cardinal : « Le bon arbre, dit notre Seigneur, se connaît par le fruit. Ce fruit était (par les témoignages mêmes de ses gens) que pour n'être jamais trompé, il fallait toujours croire le contraire de ce qu'il vous disait »