‹ Les Huguenots du seizième siècleChapitre 54 sur 163 · Ch. Schmidt, Gérard Rousse/, etc., j · texte numérisé non relu

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lante et sage, se multipliant pour secourir ceux qui sont dans la détresse sans pour cela encourager la fainéantise ; ces cantiques où tous les assistants, femmes et hommes, mêlent leurs voix pour invoquer Dieu et pour le bénir : autant de traits et de caractères communs à toutes les églises que le souffle évangélique fit naître.

Nous avons raconté les luttes du jurisconsulte Nicolas Pithou qui se décida, en 1559, pour l'Evangile et qui, pour pouvoir librement professer sa foi, se rendit à Genève, «laissant la plupart de son bien en la garde de Dieu». Quand il revint à Troyes, peu avant le massacre de Vassy, grande fut sa joie de trouver l'Eglise prodigieusement accrue en quelques mois et de remarquer Y amendement des mœurs qu'avait produit la prédication évangélique. 11 ne tarda pas à s'apercevoir qu'en la jeunesse qui, auparavant, était si dépravée que rien plus, il s'était fait un changement si subit et étrange que les catholiques mêmes en demeuraient tout étonnés. « Tels qui précédemment se laissaient aller du tout à leurs voluptés.... et s'étaient plongés en gourmandises, ivrogneries et jeux défendus, tellement qu'ils y passaient la plus grande et meilleure partie du ternps et faisaient un fort mauvais ménage, depuis qu'ils étaient entrés en l'Église quittaient du tout leur vie passée et la détestaient, se rangeant et soumettant allègrement à la discipline ecclésiastique, ce qui était si agréable aux parents de tels personnages que, quoiqu'ils fussent catholiques, ils en louaient Dieu. Et même toutes et quantes fois qu'ils voyaient quelque défaut en leurs enfants ou qu'ils étaient en mauvais ménage avec leurs femmes, ils avaient recours aux surveillants qu'ils connaissaient et les en avertissaient pour y mettre ordre'.»

t. Histoire manuscrite de l'église de Troyes, par Nie. Pithou. France protestante, t. MU, p. 252.

C'est un phénomène bien curieux que cet étonnemenl des catholiques eux-mêmes , à l'aspect du renouvellement des mœurs produit par l'Évangile. Plusieurs historiens du seizième siècle ont été à même de le constater. On vit des curés, auxquels leurs ouailles refusaient de payer la dîme, recourir aux ministres protestants pour les prier de faire rentrer leurs troupeaux dans le devoir. Un écrivain du temps nous raconte, à ce sujet, ce qui suit : «Plusieurs gens des villages en ces jours-là demandaient des ministres à leurs curés ou fermiers, ou autrement ils disaient qu'ils n'auraient point de dîmes : cela fâchait plus les prêtres que nulle autre chose.... En ce temps-là furent faits des actes assez dignes de faire rire et pleurer tout à un coup : car aucuns fermiers ennemis de la religion, voyant telles nouvelles, s'en allaient aux ministres, pour les prier de venir exhorter le peuple, d'où ils étaient fermiers : et ce afin d'être payés d^s dîmes *.» Gela n'est-il pas fort original ? -

C'est que les faits sont plus éloquents que tous les raisonnements du monde. La vie pure des huguenots, le sérieux qu'ils apportaient à leurs exercices religieux frappaient les esprits les plus prévenus. Il faut savoir avec quels merveilleux sentiments de repentance ils assistaient, par exemple, à leurs jeûnes solennels ! Casaubon écrit : «Toute l'Église de France célébrait aujourd'hui un jeûne solennel. Nous sommes allés au temple, où nous avons entendu, avec un vif plaisir, trois discours de Messieurs Dumoulin, Le Faucheur et Durand, lequel parla d'une manière si bien appropriée à la circonstance et avec tant de talent et de piété, que j'en fus tout ému et comme transporté. Aussi avonsnous bien vile oultlié, ma femme et moi, les dangers que

f. France ptotestante , t. VIK, j). 7'i.

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nous avions courus le matin, dans le mauvais petit bateau qui nous avait amenés, et nous avons prié Dieu de nous accorder plusieurs solennités semblables dans l'année'.» Par un heureux hasard il se trouve que Lestoile qui, on s'en souvient, n'appartenait pas à la communion protestante, a consacré quelques lignes au même jour de jeûne qui a produit une si vive impression sur Gasaubon. «Ce jour fut célébré le jeûne à Charenton, avec grande apparence de dévotion , au moins selon la forme simple qui s'y observe, car depuis huit heures du matin jusques à près de quatre , on n'y fit que prêcher, prier et chanter, sans que personne (ou pour le moins bien peu) sortissent de leur place et du temple, qui était tout plein. 11 y fut fait trois prêches, par MM. Dumoulin, Durand et Le Faucheur qui, entre les autres, exhorta fort pathétiquement le peuple à la pénitence et amendement de vie». Ces cérémonies simples telles que les synodes les avaient prescrites; la gravité des fidèles, la ferveur avec laquelle ils passaient des journées entières à chanter leurs psaumes et à écouter des appels à la repentance, contrastaient vivement, il faut en convenir, avec le culte matériel de leurs adversaires et avec le peu de recueillement que ceux-ci y apportaient le plus souvent.

Mais tout ce que nous venons de rapporter est fragmentaire. Qu'un homme digne de toute confiance vienne nous retracer, dans son ensemble, la vie des huguenots pour l'avoir vue de près, combien son témoignage aura de prix! — Eh bien, ce témoignage existe. Cet homme, c'est l'inventeur des rustiques (iyuUnes, l'excellent Palissy.

Revenons au fondateur de l'église de Saintes, à Hamelin. Palissy entre dans les détails les plus circonstanciés de la

l. Bulletin, t. m, p. 458.

vie de ce fidèle serviteur de Christ, Il raconte que, Flamelin s'élant rendu aux environs de Saintes, à Allevert, pour y gagner un «peuple de Dieu», les magistrats et l'évêque envoyèrent à sa poursuite «avec chevaux, gens d'armes, cuisiniers et vivandiers». L'ayant trouvé à quelque distance d'Allevert, ses persécuteurs l'amenèrent à Saintes, où il fut incarcéré comme malfaiteur, bien que ses œuvres rendissent certain témoignage qu'il était enfant de Dieu et directement élu. Il était si parfait en ses œuvres, que ses ennemis étaient contraints de confesser qu'il était d'une vie sainte, bien qu'ils n'approuvassent pas sa doctrine.

Palissy, qui alors avait déjà quelque renom, continue son récit pittoresque en ces termes: «Je suis tout émerveillé comment les hommes ont osé asseoir jugement de mort sur lui, vu qu'ils savaient bien et avaient entendu sa sainte conversion : car dès lors qu'il fut condamné — , je pris la hardiesse (combien que les jours furent périlleux en ce temps-là) d'aller remontrer à six des principaux juges et magistrats de cette ville de Saintes, qu'ils avaient emprisonné un prophète, un ange de Dieu envoyé pour annoncer sa Parole et jugement de condamnation aux hommes sur le dernier temps, leur assurant qu'il y avait onze ans que je connaissais ledit Phihbert Hamelin d'une si sainte vie, qu'il me semblait que les autres hommes étaient diables auprès de lui. y>

Les juges firent bon accueil à Palissy, qui les alla trouver chacun dans sa maison; mais, s'ils ne tuèrent pas l'évangéliste, «non plus que Pilate et Judas Jésus-Christ», ils le livrèrent néanmoins entre les mains de ceux dont ils savaient bien qu'ils le feraient mourir. Ils l'envoyèrent donc à Bourdeaux, où Philibert, mangeant à la table du geôlier, se retirait, tout de suite après les repas, dans sa chambre où il passait, seul, toute la journée, parce qu'il ne supportait

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point les «jeux et blasphèmes» qui se commettaient dans la chambre de son hôte et essaya en vain de les réprimer.

Pendant qu'il se trouvait en prison, un avocat, de ses amis, présenta au geôlier trois cents livres pour qu'il mît le prisonnier en liberté ; mais lui-même trouva qu'il valait mieux qu'il mourût par la main de l'exécuteur, que de mettre le geôlier en peine pour lui. Nous avons dit plus haut que, finalement, cet «enfant de Dieu» fut condamné à être étranglé et son corps réduit en cendres, sentence qui fut exécutée le 18 avril 1557.

Quelle fut l'influence exercée parHamelin? De quel esprit se montra animée cette petite église de Saintes dont il fut le créateur?

Laissons Palissy répondre à cette question. Son récit' est d'une suavité, d'un charme vraiment exquis. «Voilà comment notre église a été érigée au commencement par gens méprisés (des artisans), et alors que ses ennemis la vinrent saccager et persécuter, elle avait si bien profilé en peu d'années, que déjà les jeux, danses, ballades, banquets et superfluités de coiffures et dorures avaient presque toutes cessé : il n'y avait plus guères de paroles scandaleuses ni de meurtres. Les procès commençaient grandement à diminuer : car dès que deux hommes de la religion étaient en procès, on trouvait moyen de les accorder, et même bien souvent, devant que commencer aucun procès, un homme n'y eût point mis un aulre, quepremiè- , rement il ne l'eût fait exhorter à ceux de la religion.

«Quand le temps s'approchait de faire ses pâques, plusieurs haines, dissensions et querelles étaient accordées: il n'était question que de psaumes, prières, cantiques et chansons spirituelles, et n'était plus question de chansons dissolues et lubriques.

«Il était défendu aux hôteliers de ne tenir jeux, ni de

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donner à boire et à manger à gens domiciliés, afin que les hommes débaUchés se retirassent en leurs familles.

«Vous eussiez vu, en ces jours-là, le dimanche, les compagnons de métier se pourmener par les prairies , bocages ou autres lieux plaisants, chantant par troupes psaumes, cantiques et chansons spirituelles, lisant et s'instruisant les uns les autres.

«Vous eussiez aussi vu les filles et vierges assises péir troupes dans les jardins et autres heux, qui en cas pareil se délectaient à chanter toutes choses saintes; d'autre part, vous eussiez vu les pédagogues qui avaient si bien instruit la jeunesse, que les enfants étaient tellement enseignés, que même il n'y avait plus de geste puéril , mais une constance virile. Ces choses avaient si bien profité, que les personnes avaient changé leurs manières de faire, même jusqu'à leurs contenances*.»

Quelle séduisante peinture des mœurs des premiers réformés! et qui vaut, à elle seule, des milliers de volumes de controverse!

Mais, dira-t-on , Pahssy fut huguenot lui-même. Ce n'est pas là un juge impartial. On ne saurait être, en même temps, juge et partie.

Soit. Eh bien! il nous reste à appeler en témoignage un homme dont le jugement ne saurait paraître entaché de partialité, un historien du seizième siècle, qui a consacré à l'histoire de l'hérésie un volume de plus de mille grandes pages dont nous allons tout d'abord faire connaître l'esprit. Nous citons les paroles qu'on va lire, sans aucun sentiment d'amertume; mais nous ne pouvons ne pas les citer: on verra pourquoi nous y attachons une haute importance.

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