‹ Les Huguenots du seizième siècleChapitre 53 sur 163 · I. Bulletin, t. III, p · texte numérisé non relu

I. Bulletin, t. III, p

110 ir PARTFE. — I.A WK DFS [IIGIIENOTS.

cet an 1605, y eut à Paris une grande assemblée de Messieurs du clergé qui se tint, sous la permission de Sa Majesté, au couvent des Augustins; en laquelle se firent de belles propositions, peu ou point de résolution, de faste prou, de profit peu, de dépense beaucoup.» Après cet exorde quelque peu teint d'ironie, Lesloile continue : «Le vin et la bonne chère qui y présidaient causèrent, entre les présidents et prélats de la dite assemblée, de grands débats et altercations sur le fait de leurs préséances Et

enfin la décision de celte matière, comme des autres traitées en cette assemblée, se termina pour la plupart en coups de poing qui tombèrent sur ceux même qui n'en pouvaient mais. Un docte homme de notre temps en composa des vers qui furent divulgués partout '.»

Ces preuves ne suffisent pas. Il faut entendre encore, dans le procès que nous avons instruit, un prince de l'Eglise même, à savoir l'évêque de Valence, comparant, à l'assemblée de Fontainebleau (1560), en présence du roi François II, les mœurs des deux clergés. Ce parallèle, tracé par un évêque, est des plus piquants.

Le début consiste en une affirmation écrasante : «L'ordre ecclésiastique est tombé en un si grand mépris, que l'homme d'Église à peine ose-t-il confesser de quel état il est.»

Par contre, le clergé protestant est peint sous les couleurs les plus séduisantes par ce dignitaire de l'Eglise romaine, qui n'entendait nullement abjurer. Laissons-lui la parole.

«La doctrine, sire, qui amuse vos sujets, a été semée en trente ans, non pas en un ou deux ou trois jours, a été apportée par trois ou quatre cents ministres diligents et exer-

l. Bulletin, t. II, p. 284.

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ces aux lettres, avec une grande modestie, gravité et apparence de sainteté, faisant profession de détester tous vices et principalement l'avarice, sans aucune crainte de perdre la vie pour confirmer leur prédication, ayant toujours Jésus-Christ en la bouche, qui esX une, parole si douce, vp^eWe fait ouverture des oreilles qui sont les plus serrées et découle facilement dans le cœur des plus endurcis. Et ayant lesdits prédicants trouvé le peuple sans conduite de pasteur ni de berger, ni personne qui prît charge de les instruire ou enseigner, ils ont été facilement reçus, volontiers ouïs et écoutés. Tellement qu'il ne se faut point ébahir s'il y a grand nombre de gens qui aient embrassé cette nouvelle doctrine qui a été par tant de prêcheurs et par tant de livres si diligemment publiée.»

Veut-on savoir maintenant ce que l'évêquede Valence pensait de ses confrères et des papes, desquels il proleste qu'il «parlera avec tout l'honneur et toute la révérence qu'il leur doit»? C'est en gémissant qu'il confesse que, la chrétienté étant en proie à mille troubles, les papes ne surent que s'amuser à la guerre et entretenir l'inimitié entre les princes.

Lesévêques, pour la plupart du moins (dit-il), ont été paresseux, n'ayant devant les yeux aucune crainte de rendre compte à Dieu de leur troupeau ; leur plus grand souci a été de conserver leur revenu et d'en abuser en dépenses .scandaleuses : tellement qu'on en a vu quarante résider à Paris, pendant que le feu s'allumait en leurs diocèses. Bien plus : on voit des ignorants et des enfants pourvus d'évêchés. En un mot : les évêques qui sont « les yeux de l'Eglise ont été bandés» ; les colonnes ont fléchi et sont tombées à terre, sans se relever*Les menus prêtres enfin, «par leur avarice, ignorance et vie dissolue, se sont rendus odieux à tout le monde».

Gomment porter remède à un mal si étendu? Comment relever la religion?

112 ir PARTIR. — LA VIE DES HUGUENOTS.

D'abord en publiant l'Écriture et en l'interprétant sincèrement et purement.

Puis, prenant à partie les grandes dames : «El vous, leur dit l'orateur, vous Mesdames les reines, pardonnez-moi, s'il vous plaît, si j'ose entreprendre vous supplier qu'il vous plaise ordonner qu'au lieu de chansons folles, vos filles et toute votre suite ne chantent que les psaumes de David et les chansons spirituelles qui contiennent louange de Dieu. Et souvenez-vous que l'œil de Dieu passe sur tous les lieux et hommes de ce monde, et ne s'arrête sinon là où son nom est mentionné, loué et exalté.»

Enfin, et c'est beaucoup de la part d'un évêque, l'orateur distingue deux sortes de réformés.

Les uns se contentent de savoir qu'il ne faut point aller à la messe, qu'ils peuvent manger chair en carême, qu'ils ne sont plus tenus d'aller à confesse et peuvent médire des prêtres; d'autres, au contraire, ne voudraient pour rien au monde offenser le roi. «Par leur vie et par leur mort, on connaît bien qu'ils ne sont mus que d'un bon zèle et ardent

désir de chercher le seul chemin de leur salut Ils ne

tiennent compte ni de la perte des biens, ni de la mort et de tous les tourments qu'on leur veut présenter.» Laissant son cœur déborder et sa conscience parler, le pieux évêque dit, en terminant: «Il faut que je confesse que toutes les fois qu'il me souvient de ceux-là qui meurent si constamment, LES CHEVEUX ME DRESSENT EN LA TÊTE , et suis Contraint de déplorer la misère de nous qui ne sommes touchés d'aucun zèle de Dieu ni de la religion'.» Aveux touchants, paroles émues, bien propres à empêcher d'immenses désas-

1. Mémoires de Conde . dans la collection l'oujoiilal, t. VI. p. 558 et suiv.

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très, si l'évêque de Valence n'eût pas été le seul évêque à en prononcer de si chrétiennes.

Le plus violent adversaire de la Réforme française , Floriniond de Raemond, ne peut s'empêcher de dire, lui aussi, son nosirâ culpâ quand , après avoir traité Luther, Méianchthon et Calvin de fameux imposteurs, il continue en ces termes : ((Surtout les vices et l'ignorance de plusieurs prêtres (confessons hardiment que tous nos malheurs sont en partie visihiement nés de là) leur servirent d'un beau prétexte pour les éloigner de l'ancienne Église *.»

Voici un aveu plus curieux encore que nous trouvons dans un rapport de M. d'Urfey à Henri IL D'Urfey tient le roi au courant de ce qui se passe au conclave, après la mort du pape Paul III; quelques-uns, dit-il, ont mis en avant le cardinal de Sainte-Croix: ce nom eût passé, si ledit cardinal n'eût été « trop homme de bien pour être pape^ ».

Les Mémoires dans lesquels se trouvent ces paroles nous apprennent d'ailleurs, dans la liberté de leur langage, que le secret de toutes les négociations, dans un conclave, a toujours été «d'arriver bien garni d'argent».

Nous finirons par une dernière remarque.

Le chroniqueur catholique Michel de Castelnau, arrivé à l'an 1562, fait observer qu'en ces temps les évêques, curés, religieux et autres pasteurs catholiques prirent plus de soin de veiller sur leur troupeau et aux devoirs de leur charge. Quelques-uns se mirent à étudierles saintes lettres uïl'envi des ministres protestants qui attiraient les peuples de toutes

1. Histoire de la naissance, progrès et décadence de l'hérésie de ce siècle. Paris , 1610, ^-4°, p. 903.

2. 11 décembre 1549. Mémoires de Fr.de Lo7-raine , duc de Guise, collection Poujoulat, t. VI, p. 23 et p. 4 delà Notice des éditeurs placée en lètc des iMcniolres.

parts, et, craignant que lesdits ministres n'eussent l'avantage sur eux par leurs prêches et n'y atlirassent les catholiques, ils commencèrent aussi à prêcher plus souvent que de coutume '»...

Voilà , si nous ne nous trompons, plus de preuves qu'il n'en faut pour établir l'imperfection criante des mœurs nées, au seizième siècle, à l'ombre de l'Eglise romaine.

L'importance de la plupart des auteurs, en partie fort peu connus, dont nous avons invoqué le témoignage , l'ingénuité des aveux qu'ils ont laissé échapper, le fait que la plupart d'entre eux ont appartenu à l'Église romaine, tout concourt à donner raison à ceux qui soutiennent, non pas qu'il n'y eut plus, au seizième siècle, dans l'Eglise de Rome, ni piété réelle, ni moralité, — nous n'irons pas jusque-là, — mais que la corruption des mœurs était terrible, du temps même de la Réforme, tant à Rome qu'à la cour de France, dans les rangs du clergé comme dans ceux de la bourgeoisie.

Détournons à présent les yeux de ce siège papal où l'on ne s'asseyait qu'à condition de ne pas être trop homme de bien; de ces évêques avares, dissolus et paresseux, qui à peine se laissent stimuler par le zèle des prédicants et qui, en 1605 encore, n'ont souci que de bien se «repaître et se gorger»; de ces guerriers farouches qui savent si bien pratiquer le précepte d'après lequel la fin justifie les moyens; de ce peuple à qui l'on a appris à «avaler des chameaux et à coulerdes moucherons», peupleignorant, dévot, sanguinaire, âpre à la curée des hérétiques; de cette^'cour enfin où tous les scandales s'étalaient effrontément; de cette compagnie la plus maudite et corrompue qui fût jamais, et interrogeons les écrivains du temps sur les mœurs des victimes.

1. Mémoires de Casteinau, collocliori Poujoulat, t. IX, p. 450.

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Nous en prévenons nos lecteurs: ils vont se trouver en pleine idylle.

Nous allons faire paraître devant eux, non pas ces huguenots éprouvés par le fer et le feu, au caractère de granit, tels qu'ils sortirent de luttes qu'ils ne cherchèrent point, mais qu'ils acceptèrent héroïquement, un contre dix, une fois qu'elles furent devenues inévitables: mais des hommes simples, doux, austères, pieux, ne demandant qu'à vivre en paix et à pratiquer toutes les vertus du chrétien; non pas encore les promoteurs du progrès sur tous les champs de l'activité humaine, mais les humbles représentants de l'esprit chrétien au foyer domestique. Et, pour le dire tout de suite, les tableaux idylliques que nous allons retracer n'auront rien de romanesque; ce n'est pas notre imagination qui en fera les frais, c'est l'histoire pure de tout alliage.

Nous laisserons à des témoins oculaires et, en partie, prévenus contre nos ancêtres, le soin de nous dire quelle fut la vie des jeunes communautés protestantes que le souffle des guerres civiles n'avait pas encore ternies.

Je n'ignore pas que, vers 1572, la piété des huguenots avait bien perdu de la pureté des premières années; je sais qu'alors plusieurs d'entre eux ne respiraient à l'aise que dans le tumulte des camps et l'ivresse des batailles.

Cinquante ans plus tard, le malheur avait raidi leur tenue et bronzé leur front. Austère en général était le réformé dans sa vie domestique, fière son attitude en public, et sa gravité importunait comme une marque de confiance superbe en lui-même, comme un signe d'or-

gueilleuse indépendance. « Renfermé dans un cercle borné d'habitudes domestiques, il ne cédait que lentement au luxe qui allait croissant autour de lui. L'ordre et l'économie régnaient ainsi naturellement dans sa famille et faisaient prospérer ses affaires; la simplicité même de son culte, la rareté des fêtes qu'il célébrait lui étaient encore un avantage temporel dont s'irritait le petit peuple catholique, à qui, laborieux et industrieux, les réformés avaient l'air de reprocher continuellement sa moindre diligence, son défaut d'industrie et sa pauvreté. »

Ce portrait que M. Sayous, avec sa plume sobre et discrète, trace du Genevois au commencement du dix-septième siècle', tout intéressant qu'il est, ne saurait pas non plus nous faire concevoir une idée exacte des mœurs de nos ancêtres pendant la première moitié du seizième siècle, de leurs habitudes religieuses, du ton qui dominait dans leur vie. Il y manque les couleurs douces, les teintes tendres et molles; de charme a disparu, il n'est resté que des contours un peu roides et par trop sévères.

En 1525, la Réforme allemande venait de conquérir Strasbourg. Gérard Roussel, qui alors se trouvait dans cette ville libre protestante où le peuple, les savants, rivalisaient de zèle avec le Magistrat, Roussel, disons-nous, frappé du spectacle qui se présentait à ses yeux émerveillés, s'empressa de communiquer ses impressions à Rriçonnet. La description qu'il fait à un évêque français de la ferveur religieuse qui venait de s'emparer de ce petit peuple allemand, a quelque chose de si piquant, elle rappelle d'ailleurs par tant de côtés la vie des communautés protestantes

1 A. Sayous, Histoire de la littérature française à l'étranger, depuis le commencement du dix-septième siècle. Paris, l8o3, p. 214.

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nouvellement nées sur le sol de la France, que nous ne résistons pas au plaisir d'en reproduire quelques fragments.

« Presque tout ce que je vois ici, ce qu'on fait pour exciter et propager la piété, le soin des ministres de la Parole à procurer au peuple, à presque toutes les heures du jour, une nourriture spirituelle sans aucun mélange de ferment pharisaïque , tout cela te remplirait de joie si tu en étais témoin.

« Dés cinq heures du matin on prêche dans les différents temples de la ville et on y dit des prières communes. A sept heures la même chose a lieu; à huit heures, il y a sermon dans la cathédrale, accompagné du chant des psaumes traduits en langue vulgaire; le chant des femmes se mêlant à celui des hommes produit un effet ravissant.

« A quatre heures de l'après-midi, il y a de nouveau, dans le même temple, prédication précédée et suivie de chant; par les cantiques avant le sermon on demande au Seigneur d'être rendu capable de recevoir la semence évangélique, et par ceux qui suivent on lui rend grâces de l'avoir reçue.

« Bien que le nombre des services divins paraisse trèsconsidérable, il n'en est pas un pourtant qui ne soit fréquenté par une foule nombreuse, avide d'entendre la parole de Dieu. Combien serais-je heureux de voir chez nos compatriotes un désir pareil !

« Les leçons publiques ne sont pas moins fréquentées ; elles sont faites par des hommes aussi distingués par leur piété que par leur science, et qui expUquent le texte original des deux Testaments d'une manière naturelle, simple et édifiante , sans obscurcir l'esprit des auditeurs par une fumée scolastique. Nul ne cherche à faire parade des trésors de son propre génie ; tous n'ont en vue que les piogrès de la piété chrétienne par le moyen d'une inter-

prétation sincère de la parole de Dieu. Ce sont, en vérité, des hommes extraordinairement savants, et tels qu'il serait difficile d'en trouver ailleurs de pareils, quoiqu'aux yeux du vulgaire ils soient de peu d'apparence, n'ayant pas honte de pourvoir à leur subsistance par le travail de leurs mains, conformément à la doctrine de l'apôtre, pour ne pas tomber à la charge de leurs frères. Quant à moi, je ne puis qu'admirer l'exemple de ce pieux dévouement; il m'est impossible de l'imiter, quelque désir que j'en aie.

« Je suis réjoui, en outre, de la sollicitude qu'on a pour les pauvres; par de sages mesures, on fait que, pas un seul jour, les vrais indigents ne manquent de pain , en même temps qu'on évite d'entretenir les hommes valides dans la paresse. Le Magistrat consacre à ce but une partie des deniers publics , en y ajoutant le produit des aumônes et des collectes faites parmi les habitants; dans toutes les églises on a établi, à cet effet, des troncs où chacun dépose son offrande' »

Entre cette ville fort considérable alors déjà où le culte protestant se célébrait sans entraves et où des savants distingués interprétaient la Bible en expliquant les textes, grec et hébreu, — et ces nombreuses localités de peu d'apparence, éparpillées sur le sol français, où, le plus souvent, de simples colporteurs, des hommes du peuple, ne sachant pas le premier mot des langues anciennes, expliquaient, en 1525, les Saintes Écritures, il y avait des différences qui sautent aux yeux. Mais aussi que d'analogies! La modestie de ces hommes de science qui ne croient point déroger en pourvoyant à leur subsistance par le travail de leurs mains; cet ardent désir de vérité qui s'est emparé d'une ville devenue protestante ; cette charité hvû-

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