Bulletin, t. IV, p
i50 11' PARTIE. — LA VIE DES HUGUENOTS.
Bèze, ce noble et doux vieillard, ce patriarche des églises réformées, grave et sévère là où il fallait, savait se laisser aller à un enjouement plein de charme. Il y a dans le petit tableau qui suit, bien qu'il ait pour point de départ le plus humble détail de la vie ordinaire, quelque chose qui rappelle à la pensée l'une des images les plus douces et les plus frappantes de l'Évangile: «Jérusalem! Jérusalem! Que de fois j'ai voulu rassembler tes enfants comme une poule rassemble ses poussins sous ses ailes !» Bèze donc écrit au ministre bâlois Jacques Grynseus, avec lequel il entretenait une correspondance intime:
«Aujourd'hui, jour de saint Jean-Baptiste, et 77® anniversaire de ma naissance, ma vieille servante m'a annoncé à mon réveil qu'une poule que nous avions crue perdue depuis qu'elle avait été achetée, il n'y a qu'un mois, a reparu tout à coup dans la basse-cour, avec une escorte de quinze beaux poussins. Vous voyez par ce détail familier comme j'en use sans façon avec vous. J'ai rendu grâces de cet accroissement de richesses à l'Auteur de tout bien, et j'y ai vu, vous le dirai-je? — sans pour cela me croire coupable de superstition — le présage de quelque faveur spéciale... J'ai même composé à ce sujet une épigramme, et je vous l'envoie, afin de ne pas vous laisser étranger à ces légers délassements de mon esprit.
Une poule achetée au prix de dix sols,
Me donne en un mois quinze petits poulets.
Et moi, ô Christ plein de bénignité, quels fruits t'ai-je donnés
Pendant les soixante-dix-sept années que j'ai vécues jusqu'à ce
jour? Et pourtant, quel tribut ne devait pas te rapporter ce champ Que lu as payé si cher, et cultivé de tes mains depuis un si long
temps,
Cette âme, hélas! dégénérée, mais non à ce point De renier son divin Auteur et sa céleste origine!... Pardonne, Seigneur, et accorde une seule grâce à mon humble
prière :
Sois pour moi comme la poule, et que je sois comme un de tes
poussins ' !