La Volonté
Volonté de huguenot, volonté de fer. Cette parole proverbiale peint admirablement l'énergie du peuple huguenot. Les réformateurs donnèrent l'exemple. L'activité de Calvin fut prodigieuse. 11 pouvait dire comme Luther : «; N'avons-nous pas, pour nous reposer, l'éternité? » Le fougueux apôtre Farel était dévoré par le besoin d^agir. Une fresque grossière qui décorait autrefois les murs d'une humble chambre du Val de Ruz, le représentait' le bâton à la main, dans un costume presque indigent, tel qu'on l'avait vu tant de fois parcourir la vallée, exhortant, encourageant, priant avec tous, se dépensant pour tous. Il fut l'apôtre des multitudes et n'avait souvent pas un lieu où reposer sa tête. Son enthousiasme était sans pareil , sa voix rappelait le tonnerre.
La vie de Palissy prouve, d'une manière éclatante, tout ce que peut une volonté ferme, soutenue par la religion.
Il fut pauvre, mais la pauvreté ne servit qu'à l'aiguillonner davantage. Les poignants reproches de sa femme, les lâches railleries de ses voisins ne le découragèrent point. Un jour, il n'a plus de quoi chauffer son fourneau ; il n'hésite pas : tous les objets en bois qu'il trouve dans sa maison, les tables, le plancher même, il livre tout aux flammes, il sacrifie tout à ses inventions. « J'étais en une telle angoisse, écrit-il, que je ne saurais dire, car j'étais tout tari et desséché à cause du labeur et de la chaleur du fourneau; il y avait plus d'un mois que ma chemise n'avait séché sur moi ; ^onv me consoler, on se moquait de moi;
l. Bulletin, t. XIV, p. 355, d'après son biographe, M. Junod.
et même ceux qui me devaient secourir allaient crier par la ville que je faisais brûler le plancher, et par tel moyen l'on me faisait perdre mon crédit, et m'estimait-on être fol. Les autres disaient que je cherchais à faire la fausse monnaie et m'en allais par les rues tout baissé comme un
homme honteux : j''élais endetté en plusieurs lieux, et avais ordinairement deux enfants aux nourrices, ne pouvant payer leurs salaires; personne ne me secourait »
Ces (( pauvretés et ennuis » ne le rebutent point. Il se raidit contre l'adversité. Il se fait architecte, maçon, gâcheur, construit à lui seul ses fours. La première cuisson réussit. Il prépare alors ses émaux, il pile, il calcine ses matières, il les broie, il applique ses couleurs et met le tout dans le fourneau. Mais hélas! de petits cailloux, se trouvant dans le mortier dont il s'était servi, éclatent sous l'action du feu, et les éclats, rejaillissant sur ses émaux, s'y incrustent.
Il en tombe malade, d'autant que ses créanciers accourent, sachant qu'il allait «désenfourner». Nouvelles tentatives, nouveaux revers. Ce sont les cendres que la violence du feu a chassées sur ses vases, et qui s'y sont attachées. Mais il s'éclaire, il s'instruit par ses souffrances mêmes; sa vie n'est que le combat perpétuel d'un homme de génie aux prises avec la nature pour se l'assujettir'. Et cela dure pendant quinze ou seize ans !
Plus d'une fois, il passe pour insensé. Il raconte quelque part: «J'ai été plusieurs années, que n'ayant rien de quoi faire couvrir mes fourneaux, j'étais toutes les nuits à la merci des pluies et vents, sans avoir aucun secours, aide ni consolation, sinon des chats huants qui chantaient d'un
1. Nous ne donnons qu'un court résuni6 du bel article deMM. Haag, France prolestante , t. VUl, p. 7U et suiv.
côté et les chiens qui hurlaient de l'autre ; parfois il se levait des vents et des tempêtes qui soufflaient de telle sorte le dessus et le dessous de mes fourneaux, que j'étais contraint de quitter là tout, avec perte de mon labeur, et me suis trouvé plusieurs fois qu'ayant tout quitté, n'ayant rien de sec sur moi à cause des pluies qui étaient tombées, je m'en allais coucher à la minuit et au point du jour, accoutré de telle sorte comme un homme que l'on aurait traîné par tous les bourbiers de la ville, et en m'en allant ainsi retirer, j'allais bricolant sans chandelle et tombant d'un côté et d'autre comme un homme qui serait ivre de vin, rempli de grandes tristesses...» Que de fois, quand venaient ses grandes tristesses, Palissy ne dut-il pas redire sa parole favorite : Pauvreté empêche les bons esprits de parvenir! Que de fois aussi le grand artiste chrétien ne dut-il pas, pour ranimer son courage, s'écrier : C'est un rempart que notre Dieu !
Comme nous en sommes à parler des vertus fortes de nos ancêtres, nous voudrions, avant de passer à une autre partie de notre sujet, consacrer quelques lignes à certaines huguenotes qui firent preuve, elles aussi, dans diverses circonstances, d'une rare énergie mise au service de la cause qu'elles avaient embrassée.
La persévérance de Jeanne d'Albret est trop connue pour que nous nous y arrêtions longuement. Mainte fois cette illustre chrétienne inspira à ceux qui l'entouraient les plus mâles résolutions. Ainsi, après la bataille de Jarnac, quand l'amiral passa en revue toutes ses forces près de Tonnay- Charente, Jeanne présenta son fils « au gros de la cavalerie, puis à celui de l'infanterie; et là, après avoir prêté un serment notable sur son âme, honneur et vie, de n'abandonner jamais la cause, en reçut un réciproque ». Son fils fut proclamé chef «avec cris et exultations: les cœurs étant mer-
veilleusement émus par une harangue de la reine qui mêla, d'une belle grâce, les pleurs et les soupirs avec les résolutions' ».
L'historien Mathieu^ constate le même fait: «Au déclin des espérances de ce parti, après la mort du prince de Condé , lorsqu'il était du tout affaibli et comme ruiné, toutes les forces du roi et les haines du peuple tournées contre lui, elle vint trouver les restes misérables de l'armée, offrit sa vie, ses moyens, ses enfants à la défense de la cause; et, pour en relever les ruines, elle y mit tout son bien, ahéna ses terres, engagea ses bagues, son grand collier d'émeraudes, deux riches pièces du cabinet des rois de Navarre, et exhorta tout le pays de préférer sûreté et la liberté de conscience aux assurances des honneurs, des grandeurs et de la vie même. » Cette âme forte excellait à électriser celle de son fils, l'âme du peuple huguenot tout entier.
D'autres femmes, sans être aussi haut placées qu'elle, eurent l'âme aussi vaillante que la sienne.
Après la bataille de Saint-Denis (1567) les chefs huguenots rencontrèrent deux grandes dames qui venaient d'Orléans pour les voir, et qui n'étaient rien moins que Françoise de Longueville, princesse de Condé, et Charlotte de Laval, l'épouse de Coligny. Dans leur tendresse et leur enthousiasme, elles accouraient pour complimenter leurs maris et toute l'armée protestante sur la bataille de Saint- Denis, comme sur une victoire. Elles avaient avec elles leurs femmes, toutes nobles, plus décentes que les filles d'honneur de Catherine et plus vertueuses, mais tout aussi jeunes et aussi belles. Cette apparition réjouit le camp des
1. D'Aubigné, Histoire universelle , Amsterdam, 1626, t. I, p. 399.