Mémoires, etc., édition de 1786, t. XXVII
l'un de ses sermons: «Il faut que l'Esprit soit notre maître, et qu'il touche nos affections en sorte que nous soyons tous conformés ensemble par un même lien d'amitié et de confraternité. Nous ne pourrons pas accorder l'un avec l'autre sinon que l'esprit de Christ nous pousse à cela. ... Tant que nous serons en haines et en dissensions, il est impossible que nous puissions élever notre voix à Christ d'un commun accord et pour le prier comme il appartient. Et cela nous doit bien toucher au vif, afin que nous apprenions de ne point lâcher la bride à nos méchantes affections, à haines, murmures, à dissensions et envies contre nos prochains, mais cjue plutôt il nous faut être tellement conformés ensemble en paix et vraie union, que ce ne soit qu'un même esprit et une même volonté que de nous tous... »
Ce que prêchait Calvin, il le pratiquait. Les églises de son temps le vénéraient comme un père spirituel; il était attentif à tous leurs besoins, s'intéressait aux plus humbles de leurs membres et redoublait pour eux de tendresse dès qu'ils avaient à souffrir pour l'Évangile. M. Gaufrés a pu faire, uniquement en puisant dans les Lettres françaises de Calvin (édition Bonnet), une description des plus attrayantes de la charité du grand réformateur'. Calvin, dit-il, exerçait ce qu'on appelle la cure d'âmes avec un soin, un dévouement incomparables; rien ne lui échappait et il n'oubliait personne, quoique sa paroisse s'étendît aussi loin que l'Europe protestante .. . Il se multiplie pour être à la fois sur tous les points ; le môme jour, à quelques moments d'intervalle , on le voit attirer l'attention d'un prince sur les plus graves intérêts de la Réforme, et adresser les conseils les plus fraternels au plus humble des prisonniers. Les
l. Itn/lr/ùt, t. IV, p. 417.
souffrances de ces derniers émeuvent'surtoiit ses entrailles; il fait en leur faveur toutes les démarches; il emploie tout ce qu'il a d'amis puissants ou bien disposés; il recueille lui-même l'argent nécessaire. Toute l'âme du réformateur est dans cette prière qu'il adresse au roi d'Angleterre, en faveur d'un seigneur français: «Je vous supplie, au nom de Dieu, le plus affectueusement qu'il m'est possible, voire d'aussi grand désir que je voudrais le faire pour ma propre vie, qu'il vous plaise m'octroyer cette requête, de le faire demander au roi de France, afin qu'il le laisse aller hors de son pays, avec sa femme aussi bien détenue, et ce qu'il pourra retirer de son bien.» (Lettres, t. I, p. 376.)
Il est plein de reconnaissance envers Jean Liner pour son infatigable dévouement aux pauvres captifs : « Trèscher seigneur et frère, nous avons tous à rendre grâces à Dieu de ce qu'il vous a choisi pour aider nos pauvres frères qui sont là détenus par les ennemis de la foi . . . Vous avez aussi à vous réjouir de l'honneur qu'il vous a fait, en vous employant à un service tant digne et honorable, et vous donnant grâce d'y fournir. » (Lettres, 1. 1, p. 348.)
Il y fournissait lui-même, et sans compter: «Encore qu'on ne trouvât promptement argent par de là, si ferai-je de tels efforts, quand je me devrais engager tête et pieds, qu'il se trouvera prêt ici. » (Lettres, t. II, p. 150.)
Son désintéressement (dit encore M. Gaufrés) ne connaissait pas de limites. Le réformateur en raconte à Jeanne d'Albret un singulier exemple. A l'époque où le roi de Navarre, son époux, penchait vers la Réforme, il se trouvait parfois dans de graves embarras financiers. Il fut une fois obligé de demander «si on ne pouvait pas le secourir de quelques deniers ». Calvin fit tant qu'on lui promit à Genève quarante mille livres. « Quand c'est venu à payer, ajoute l'imprudent réformateur, je ne savais de quel côté me tourner, cdiv jamais
je n'ai été homme de finances, el je puis vous assurer, Madame, que de si peu que j'avais qui était quasi rien, je m'étais épuisé jusqu'à la monnaie dont il me fallait acheter mes provisions chacun jour. Mais Dieu merci , la contribution se fit, dont le feu roi me promit de satisfaire... Ce que j'en parle n'est pas pour être remboursé d'un denier de ce que j'y ai mis du mien, mais pour m'acquitter envers les amis qui m'ont aidé en ce besoin, et comme racheter mon honneur. » {Lettres, édition Bonnet, t. II, p. 521.)
«Nous n'avons pas à louer sans doute (dit en terminant l'écrivain que nous citons) l'habileté de cette opération financière, et le plus simple bourgeois de nos jours aurait pu donner maint avis utile à Calvin. Avec un traitement de cinq cents florins genevois (environ 250 fr.), un peu de bois et de vin et quelques meubles prêtés, il est plus sage de ne pas traiter de ces matières avec les rois. Mais qui ne pardonnerait beaucoup à une simplicité si touchante, à une charité si naïve ? »
C'est ainsi que Calvin entendait la charité, l'amitié, la confraternité : non content de l'enseigner, il la pratiquait. C'est elle qui porta tous les huguenots à se considérer comme membres d'une grande et unique famille. D'eux aussi, comme autrefois des premiers chrétiens, on pouvait dire : Voyez comme ils s'aiment'!
I. iNoiis citerons encore, avant de quitter ce sujet, le Règlement sur la distribution des aumônes aux pauvres de l'église réformée de Paris, 1561 {Bulletin, t. I, p. 255). On verra, en le lisant, avec quel soin on procédait à l'application du principe de la charité. Les aumônes devaient être distribuées par huit notables bourgeois et habitants de la ville de Paris, plus quatre surveillants etdes diacres, «en tel nombre que l'opportunité le requerra». Afln qu'il n'y ait nul soupçon au sujet de l'emploi de l'argent, «les diacres seront tenus par chaque semaine de faire visite par les maisons des nécessiteux». De plus, «lesdits bour-