‹ Les HymnesChapitre 13 sur 25 · AUX DEUX YEUX DE LA LOI · texte numérisé non relu

AUX DEUX YEUX DE LA LOI

A REXÉ QUINTON

la plus sauvage débauche de la vie.

Alan Seeger

Un moignon de clocher, la neige.

Des murs brûlés, un toit béant.

La ruée âpre et sacrilège D'un crépuscule du néant.

Aux creux de monceaux de ferrailles Des flaques de lune. On dirait Que suent d'angoisse les murailles.

Tout tremble et grince. Tout paraît.

Une charrue agenouillée Contre un tas de fumier nous suit.

Bonne ouvrière à face rouillée.

D'un regard triste dans la nuit.

Sous l'affaissement du silence,

Supplier un maître méchant.

Une porte entr'ouverte lance

Un coup d'ceil louche au soir couchant.

Et le ciel déchiré tressaille.

Les balles miaulent leur sabbat.

Fauché d'un seul coup de cisaille Un grand pin contre un pont s'abat.

Nous rampons presque. L'ombre gronde...

A travers son huis écroulé

Un vieillard, sur sa table ronde.

Garde un verre de vin gelé.

Un poilu l'appelle à voix basse.

Le buveur immobile dort.

— « Eh! le vieux, passe-nous la tasse...

— « Chut ! souffle un autre. C'est un mort. »

Nous longeons les murs de l'église.

Un obus, sur l'autel vautré.

Souffleté le Christ qui s'enlize Dans le cimetière éventré.

Ombres, sorcières ricanantes.

Tout se fige, tout a bleui Sous les lumières tâtonnantes Du projecteur évanoui.

Nous nous jetons dans la tranchée.

Et dans le ciel compatissant Monte, sur la côte ébranchée, La lune au front taché de sang.

Et l'aube rose vient... Des flocons de fumée au loin marquent les lignes. L'hiver pâle et sanglant se lève. La tranchée est dans un champ de vignes... Je sens venir à moi comme un Bacchus chrétien. Sous sa capote ouverte Brille son mince corps, mélancolique et blanc.

Et la prairie est verte Dans le vent que sa joue effleure, la tranchée est toute en marbre d'or, La plaine pourpre fume, et moi je suis léger comme si j'étais mort. Sur mon front qu'il parfume est-ce que, dans la boue, auréolé d'obus. Les autres voient, blessé mais pur, voient le Sauveur? Ils s'endorment, fourbus, l'ai bu du vin... Le vin a l'âme pour amante

De l'homme sûr, de l'homme fort.

Il prend dans sa robe écumante

La vie un jour, un jour la mort.

Le vin des bras noirs de la Guerre

S'échappe et rit, mais bondissant :

« Tes fureurs valent ma colère.

Tes pleurs mon œil compatissant. » Le jeune Roi Est devant moi. Deu.x grappes de cheveux rayonnent sous son képi mis de travers. Est-ce un bidon, à sa hanche, l'amphore ? Ensanglanté, sous sa main blanche, c'est un cœur Plein d'aurore...

Je ne dors pas. Je vis. Je m'abandonne au.\ délices de l'univers,

Au vin...

Il chante en moi. C'est lui. Sous le brouillard, le canon et la neige L'ont poursuivi, l'ont insulté. Le voici, souriant, traînant dans son cortège Le fantôme exalté du vieux, hier frappé devant son \crre plein, qui danse. De purs cyprès neigeux, dans l'aurore, lui tracent une allée ardente de rayons. Agitant leur lance sonore, les Thyades, seins nus, font signe aux avions, Et le thiase écumeux qu'on bombarde s'empourpre. Des pivoines, des fraises. Des roses, des rosiers éparpillés rutilent. Lui, dans la fraîche fournaise, A leurs cadavres déchirés sourit. Blanc Bacchus dans la neige ! Il s'assied sur l'essieu D'un canon qui fleurit. Il est calme, il est pur, il est beau, comme un dieu. En vain, la mort s'échevèle et l'agrippe. Il rit, le Vin !

Midi bientôt. L'un après l'autre, chaque type de sa niche est sorti. Repas froid, mais du vin. Ils mangent, au soleil.

Ils trempent dans un rouge quart Leur pain durci, leur pain gelé. L'horizon s'embrume, assourdi.

Midi. Je songe à nous, Xavier, sur le vieux port. Du vrai soleil Rit dans mon quart...

Le vin est le ciel qui commence Sur les cimes de l'être en feu...

Du vrai soleil... le vin qui ruisselle des toiles. Un vin noir, un vin de démence Pousse aux enfers l'homme sans dieu.

Malheur à qui s'arrête en route, A qui laisse son verre plein...

Un vin d'étoiles

Et de soleil...

Le vin sombre de la déroute N'enivre point le chef serein.

Du vin pur... Je suis dans l'armée

Une goutle de vin sanglant, dans l'immense vendange Embrumée, sous le grand pressoir ruisselant, je suis dans le grand vin de France un flot d'extase Qu'écrase la Guerre aux rouges mains dont je suis enivrée, un cœur, un rouge flot Dans la rouge cuvée...

Bacchus chrétien!... Tout se transforme.

Le jour s'en va, l'ombre revient.

Je suis sous le pressoir énorme Une goutte de sang chrétien.

Dans ces vendanges de la foule Que boit le monde frémissant Au vin des noirs raisins qu'il foule Le Vendangeur mêle son sang.

J'ai vu le Christ, entre deux anges.

Sur un vitrail de Vézela3^ Fouler au vin de ses vendanges Tout le sang dont il ruisselait.

Le beau Torse n'est qu'une plaie...

Au bas du coteau, chaque soir.

On emporte sur une claie Les raisins sanglants au pressoir.

Et tendrement commence, avec le jour qui tombe le Mystère

quotidie

=Cîis^

Les Anges el les J^lcloires : A tout ce sang. Sauveur, au vin dans les bidons, ajoutez votre Image

Et que l'arniée en lui communie avec vous sous les espèces du courage...

Seigneur, voici leurs quarts, le calice de fer de leur tragique agape. Un autel, quelque part, est dressé pauvrement. Une capote sert de nappe..

La neige l Ils ont froid. Ils ont faim. Ils meurent La tranchée j Dans leur doux cœur vo^'ez

Les étoiles ( Ils vous cherchent, Seigneur

La neige ( Dès que vous paraissez La tranchée } Qu'importe l'apparence où vient votre splendeur

Les étoiles ( Ils vous adorent

La neige l Engourdis, entassés, ployés La tranchée ' Contre eux leurs fusils pleurent Et leurs linceuls implorent

Les étoiles ( Dans ces trous sans splendeur Visitez-les, Seigneur

L'âme : Que veux-tu, mon frère?

Le corps: Du vin.

Les étoiles i Le vin est la gloire vivante Homme, écoute chanter le vin

Le vin l C'est le Cœur libre que je chante

Le Corps heureux, l'Esprit divin

Les hommes / Au fond des coupes de fer blanc Le vin, dans les quarts <| La Liberté rayonne

Les étoiles ( Sous le sang de la foi

Les hommes ( Souffrir, mourir, qu'importe

Le vin < Etre libre, être heureux, être fort : c'est la loi

Les étoiles ( De l'être vrai

Les hommes l Le monde est beau ! Qui s'abandonne

Le vin < A son destin sanglant Je ressusciterai

Les étoiles f Etre fort, c'est la loi Etre heureux, c'est la foi

La boue : Pourquoi

Pourquoi te bats-tu?

Le fin : Le monde

De la joie et de la vertu Appartient à qui s'est battu.

La neiije : Dans le combat, l'ivresse abonde Dans la Guerre, l'homme s'accroît

Léo' éloilej- : La France heureuse verse au monde

Le vin immense de sa foi. •

Le poète : C'est vrai, ce qu'à vingt ans nous rêvâmes la Guerre le jette à pleines mains. Il n'est pas de plaisir qui dans ma vie approche de ces jours surhumains. Le monde s'endormait. Les races décrépites s'éteignaient. La Joie Etait là, mais combien étions-nous qui sachions, dans un rire olympien, La forcer chaque jour... Et cette ardente proie, et ce terrible amour, La Guerre à tous les jette avec des cris d'amour.

Nous nous sommes battus... L'injustice? Le droit? Ah! d'abord, être roi Des splendides désirs qui nous peuplent le sang, être maître du monde Qiii partout gronde, autour de mon songe, puissant...

Pourquoi je me bats ?

Ah ! pourquoi Est-il si jeune et fort, le monde devant moi ?

Les é toiles : Il fut en sang, il fut en flammes.

Mais combien vos ruts furent beaux

Les ifieiix ares : Lorsqu'on riant nous nous dressâmes Dans la colère des tombeaux

Le fin : Dans ces grands matins lubriques Où, mes pampres en lambeaux.

J'allumais mes fils lyriques, O canons, à vos flambeaux.

Ce fut la bacchanale... On n'avait jamais vu, sous les pampres du ciel, Un tel brasier d'amour. Fête pure. La mort avait un goût de miel. D'un miel sombre, de moi. Les cœurs en étaient fous. Fous de lo-ut ce que j'aime, Amoureux en haillons, ils étaient pleins de boue et noirs, pleins de rayons. Il s'égalaient aux dieux. Ils étaient Dieu lui-même. Ils créaient dans la mort. A pleins sens radieux ils épousaient la mort.

Vous qui cherchez la vie, ô mes fils, elle est là. Partout où l'on se bat

Et partout où l'on aime. Où l'on souffre et désire, où d'autres croient mourir.

A plein plaisir, mes fils, pleine âme, plein délire.

Pourquoi te bats -tu ?

Tu te bats Pour que le monde en toi couronne un jeune roi. Tu te bats Pour tout ce que la mort aux lâches ne prend pas.

La tranchée ( La force est la vertu des maîtres

Le vin < L'esclave a-t-il un cœur

Les étoiles ' A-t-il une raison

La tranchée ( Vivre fibre et mourir

Le vin < Le lâche a-t-il un cœur ? a-t-il une maison

Les étoiles ' ' Est-il un homme

La tranchée l Tends ton bidon, pâle vainqueur

Le vin < Tendez vos quarts, ô prêtres O mon fils, bois-moi comme

Les étoiles ' L'âme de ta maison L'indomptable raison

La neige K O communions ! ô pauvres tables Le Mystère va s'accomplir

Le vin ' Venez venez, mes misérables

Le ciel des rêves va s'ouvrir

Les coteaux ( Empampré, couronné, le glaive La Marne } Dans mes sanglantes mains

Le Bacchus champenois f Le Glaive éclate et rit

Les coteaux ! Le glaive dans les grappes La Marne ; A mis la flamme, courte et droite, de l'Esprit

Le Bacchus champenois ( Pleure, Allemagne

Les coteaux ( Pensifs ivrognes, lourds Germains La Marne < La Coupe que J'élève Au cœur de la Champagne

Le Bacchus champenois ' De feu pétille et rit Du \in fort de l'Esprit

Baccbiuf aux malheureux qui /wav/î/ : Vous vous êtes battus... Le Glaive droit ra3'onne. Mes esprits, mes charnels. De tous vos corps ensemble un h3'mne monte. Il est des moments éternels. Mais votre libre cœur, votre pensée ardente, elle est à vous, à moi... Le monde, coupe pleine, est à la bouche ardente, est au cœur qui le boit.

Et lentement s'achève, avec la nuit qui tombe, le Mystère

quotidien.

Est-ce le sommeil qui me gagne 1 Le ciel s'en va, la neige bruit.

Sur toute la blanche campagne Tourbillonne la blanche nuit.

Les étoiles, en sentinelle, Ont, le long de leur camp prolond.

Creusé leur tranchée éternelle...

Quel est ce cri qu'elles me font ?

Rumeurs de fête ou de bataille.

Quel thiase danse aux firmaments?

Un colombier de feu tressaille A chacun de mes mouvements.

Les Thyades étincelantes, La torche au poing, se ruent sur moi. Dans quelles rondes aveuglantes Me sacrent-elles Ciel et Roi?

Quel est ce dieu qu'elles déchirent?

Quel Bacchus sanglant leur sourit?

Les sens du monde qui déhrent S'étreignent autour de l'Esprit.

Tout s'éteint. Silence de tombe.

On va venir me relever.

Ai-je dormi ? La neige tombe.

Le jour terrestre s'est levé.

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