‹ Les hysteriquesChapitre 108 sur 265 · D. — SOMNAMBULISME SPONTANÉ DANS L'HYSTÉRIE GRAVE · texte numérisé non relu

D. — SOMNAMBULISME SPONTANÉ DANS L'HYSTÉRIE GRAVE

Après les attaques de sommeil que nous venons de relater, il convient de citer les faits de somnambulisme spontané qui ne sont pas rares dans l'hystérie grave.

Nous n'avons pas à parler ici du somnambulisme en général. Ce phénomène si étrange se montre sans doute chez un grand nombre de névropathes, et même chez beaucoup de jeunes sujets en dehors de l'état morbide; mais il est indispensable, au point de vue qui nous occupe en ce moment, d'enregistrer l'extraordinaire observation suivante, due à M. Mesnet. On y verra une hystérique somnambule, extatique et cataleptique et présentant ces trois étals morbides sous leurs formes les plus complètes, et presque toujours associés.

Le fait le plus curieux, au point de vue médicolégal, c'est que l'acte accompli invariablement pendant

l'accès de somnambulisme était une tentative de suicide, tandis que la malade, à l'état normal, éveillée et jouissant de la plénitude de sa conscience, ne manifestait jamais de sinistres projets.

OBSERVATION XIX. — Hystérie grave apparaissant sans cause appréciable chez une femme de trente ans. — Attaques convulsives extrêmement fréquentes. — Catalepsie. — Extases. — Somnambulisme spontané; tentatives réitérées et variées de suicide pendant l'étal somnambulique. — Curieuses lettres écrites pendant le sommeil. — Hallucinations. — Combinaison et alternances des états extatique, cataleptique et somnambulique. — Guérison.

Madame X....,âgée de trente ans, d'une santé habituellement bonne, n'a jamais présenté, clans sa jeunesse, d'accidents nerveux. Ses périodes menstruelles, établies de bonne heure, se sont toujours montrées avec régularité. Elle a eu quatre enfants, un seul mourut ; les trois autres sont bien constitués et d'une bonne santé. Dans la vie habituelle, madame X.... n'a jamais présenté la sensibilité, l'impressionnabilité exagérées qui appartiennent aux tempéraments nerveux; elle a une éducation en harmonie avec la position sociale qu'elle occupe. Aucune condition héréditaire à noter; rien en un mot dans les antécédents qui eût pu faire prévoir la maladie pour laquelle nous lui avons donné des soins.

Au mois de mai 1855, elle fut prise, sans cause appréciable, d'accidents convulsifs présentant d'ailleurs tous les caractères des accès d'hystérie. Quelque temps après, une rémission étant survenue, on la conduisit aux bains de mer, dans l'espoir d'obtenir une amélioration plus marquée, sinon une guérison complète; il en fut tout autrement. La malade fut ramenée à Paris, et, malgré les soins de sa famille, malgré tous les secours de l'art qui lui furent prodigués, son état alla en s'aggr avant.

C'est cà partir de ce moment que, soumise à notre observa-

lion, nous lûmes témoins de ses violents accès d'hystérie.

Nous prîmes, dès le premier jour, la peine de l'aire noter très exactement, parles domestiques qui ne la quittaient pas, le nombre et la durée des accès convulsifs qui se montrèrent au nombre fabuleux de '.'27 en 20 jours, pour diminuer progressivement lorsque parurent les accès somnambuliques.

Depuis quelque temps elle ne mangeait presque pas, elle restait constamment alitée, elle était dans un étal d'affaissement très marqué, et un bruit de souffle au premier temps du cœur, se prolongeant dans les vaisseaux du cou, fut perçu par nous dès le début.

Pendant le mois d'octobre les accès d'hystérie, caractérisés par un sentiment de brûlure s'irradiant à l'estomac, au pharynx, par des spasmes au larynx déterminant un bruit analogue au hoquet, se succédèrent presque sans rémission.

Madame X était plongée dans un état d'hébétude qui ne

In permettait pas de répondre à nos questions. L'exploration de la sensibilité, faite avec soin et avec toutes les précautions convenables, nous permit de constater qu'elle était complètement abolie dans les membres inférieurs, très obtuse dans les supérieurs, excepté à gauche, au niveau de Facromion; la pression du doigt, même légère, faite sur ce point, déterminait de la douleur accusée par la malade, qui essayait de s'y soustraire. La face était insensible; le cou, les parties antérieures du tronc, les gouttières vertébrales aussi, étaient privés de sensibilité; un seul point très limité, situé entre les cinquième et sixième côtes gauches, était extrêmement sensible; la sensibilité était abolie sur les muqueuses de tous les organes des sens.

Le 15. — On observe pour la première fois de la catalepsie; voici ce qui se passa : après un violent accès d'hystérie pendant lequel l'énergie des mouvements musculaires avait été telle que le corps plié en arc reposait sur le lit par la tête et

l'extrémité des orteils, madame X retomba surson lit dans

un état de résolution complète; le pouls était calme, battait

80 fois p.ir minute, la respiration régulière, le visage sans expression, les yeux fermés; le bras droit, qu'on avait pris pour tàter le pouls, resta levé; je fis alors asseoir la malade, je soulevai les membres inférieurs, ils conservèrent la position qu'on leur avait donnée, et madame X , ne reposant

plus que sur les ischions, se maintint dans cette position fatigante sans qu'aucun des muscles du visage se contractât et accusât la moindre douleur. Cet état dura un quart d'heure environ; il cessa comme il avait commencé, par un grand cri, auquel succédèrent les mouvements spasmodiques du larynx et du pharynx; puis, après deux minutes de convulsions pendant lesquelles la malade écartait ses vêtements et semblait vouloir éloigner un obstacle qui s'opposait à l'entrée de l'air dans sa poitrine, elle revint complètement à elle, nous parla quelques instants, pour retomber encore dans un accès d'hystérie.

Après divers incidents l'état pouvait être caractérisé par ces mois : inertie morale et physique.

Le IL — Le médecin de madame X... vient la voir; il l'engage, comme nous, à faire quelques elTorts pour modifier son état; il lui tient un langage plus ferme que d'habitude, elle s'en étonne. On lui présente une lettre : aussitôt violentes attaques d'hystérie, avec catalepsie; trois fois on lui présente la lettre, trois fois elle est reprise de convulsions, et, au sortir de chaque accès, elle n'a nullement conscience de ce qui vient de se passer, elle a oublié la lettre qu'on lui a présentée.

Depuis ce moment jusqu'au 20 décembre, on remarque beaucoup d'apathie; on obtient à grand'peine de faire marcher la malade dans son appartement, bien qu'elle se soutienne mieux. Je l'oblige à descendre au jardin, mais bientôt elle se plaint de ne pouvoir se soutenir ni marcher, et elle remonte dans son appartement.

Moyenne des accès, 10 par vingt-quatre heures.

Le 29. — Depuis quelques nuits, la domestique de veille

^5-: SOMU LMBDUSME 6PONTÀNI .

percevait qu'a trois heures du malin, madame X , après

un accès d'hystérie, tombait en catalepsie, puis était agitée, causait tout haut, voulait sortir de son lit, on elle avait souvent beaucoup de peine à la retenir : à cinq heures, cet étal d'agitation cessait après une nouvelle convulsion hystérique, et vers sept heures du matin la malade s'endormait. Nous donnâmes l'ordre à la domestique de ne s'opposer eu rien aux mouvements de la malade, et de venir nous prévenir. Voici les phénomènes que nous avons observés et recueillis, M. le l>r Motet et moi :

Somnambulisme /lu -l^ilrcembre. — A trois heures, madame X est prise de convulsions d'une grande violence,

puis elle se lève, s'habille, fait sa toilette seule, sans aide, déplace les meubles qui s'opposent à son passage, sans jamais les heurter : autant elle était insouciante et peu active dans la journée, autant elle met de vivacité à accomplir pendant la nuit les actes les plus variés. Nous la voyons se promener dans ses appartements, ouvrir les portes, descendre au jardin, sauter sur les bancs avec agilité, courir , et tout cela,

fait beaucoup mieux que pendant la veille, puisqu'il lui fallait alors un bras pour la soutenir. La démarche était assurée; le regard d'une fixité remarquable, la pupille très dilatée, pas de clignement, le pouls calme, régulier, la sensibilité complètement abolie. Pas de réponse ni d'attention aux questions qu'on lui adresse, et cependant elle nous voit, mais sans nous reconnaître; nous ne sommes pour elle que des obstacles matériels, qu'elle tourne quand nous nous mettons devant elle pour lui barrer le passage. A cinq heures

moins dix minutes, madame X quitte le jardin, remonte

dans sa chambre, se hâte de se déshabiller, de se mettre au lit, comme si elle avait le pressentiment que la crise allait cesser, et, à peine couchée, elle est prise d'un accès d'hystérie au^si violent que le précédent. Elle se réveille, s'asseoit sur son lit, s'étonne de voir la domestique levée, de nous trouver près d'elle, et nous en demande la cause : elle ignore

FAITS ÉTRANGES PENDANT LE SOMMEIL. -j:,:J

complètement ce qui vient de se passer. Dans la journée, elle s'aperçoit de la disparition d'objets dont elle s'était servie la nuit; elle s'en plaint bâillement, et, soupçonnant la fidélité de sa domestique, nous prie de la renvoyer pour lui en donner une autre. L'oubli était donc complet.

Le 30. — Les mêmes phénomènes se répèlent exactement semblables à ceux de la nuit précédente.

Somnambulisme des 31 décembre et 1er janvier. — La scène fut bien différente : à Irois heures du matin, la convulsion hystérique apparut beaucoup plus violente encore, et fut suivie sans transition de catalepsie, puis d'extase. L'hallucination de l'extase devait être effrayante, à en juger par l'expression de la malade et l'altitude qu'elle nous présentait : elle était assise sur son lit, les yeux fixes, largement ouverts, les bras étendus, paraissant suivre toutes les péripéties d'un drame qui se passait sous ses yeux; puis brusquement elle se jeta en avant, en s'écriant : « Laissez-les-moi! Laissez-lcs-

moi! Ne les faites pas mourir! Ces affreuses bêles vont

les dévorer! » Et elle poussa un cri déchirant. C'est alors qu'elle se leva, s'habilla comme les nuits précédentes, à cela près qu'elle agissait avec une activité plus grande. Aussitôt sa toilette terminée, elle court à sa fenêtre, saute sur l'appui de la croisée, essaye de se précipiter : la persienne fermée l'arrête, elle la secoue violemment, essaye de la disjoindre; elle se précipite dans la chambre, et tombe sur le parquet sans se réveiller. Elle monte sur les chaises, sur la commode, se précipite encore; ses traits contractés, ses gestes violents, témoignent du mécontentement que lui cause notre intervention, mais elle ne nous reconnaît pas et ne prononce aucune parole. L'un de nous passe dans la pièce voisine, ferme d'un tour de clef la porte de l'appartement, dans la crainte qu'elle ne veuille sortir; elle accourt aussitôt, veut s'emparer de la clef, et lutte avec celui de nous qui l'avait en sa possession. Nous éteignons la lumière; elle va aussitôt à sa table de nuit, prend une boite d'allumettes, et rallume la lampe.

A cinq heures, elle se déshabille, se couche, et est prise d'un accès d'hystérie : nous avions eu le soin d'enlever la pendule qui était sur la cheminée, pour que rien ne lui fit connaître l'heure.

Somnambulisme du 2 janvier. — Les essais de précipitation ayant échoué, madame X prépara et exécuta devant

nous une nouvelle tentative de suicide. Après avoir parcouru les différentes pièces de son appartement, après avoir ouvert ses meubles, ses tiroirs, en témoignant une vive impatience comme si elle n'eût point trouvé ce qu'elle cherchait, elle prit un des cordons de son jupon, le tira violemment entre ses mains pour en essayer la solidité, (it une anse à l'une des extrémités, monta sur une chaise, et attacha solidement l'autre bout à l'espagnolette de sa fenêtre. Ces préparatifs terminés, elle resta immobile, comme plongée dans une réflexion profonde, puis se mit à genoux, fit le signe de la croix, et sembla prier pendant quelques minutes. C'est alors que nous la vîmes s'approcher de la fenêtre, monter sur un tabouret, se passer le nœud autour du cou, et s'abandonner à son propre poids. }sous étions aux dernières limites de l'expérimentation, je coupai la corde, et la pauvre malade témoigna, par l'expression contractée de son visage, du mécontentement que lui causait la main invisible qui luttait ainsi contre ses projets.

Somnambulisme du o janvier. — La nuit suivante nous fûmes témoins d'une autre tentative plus digne encore que la précédente de fixer l'attention. Le lendemain de cette scène si émouvante, le somnambulisme revientà son heure fatale :

madame X imagine un nouveau moyen de suicide. Elle

prend un verre, le remplit d'eau, cherche son porte-monnaie, y trouve plusieurs pièces de dilférentes valeurs, choisitentre quelques sous ceux qui lui semblent les plus sales, et les dépose au fond du verre. La liqueur ainsi préparée est portée par file dans son armoire, dont elle a soin de fermer la porte; aussitôt elle va s'asseoir à sa table de travail, placée dans la

FAITS ÉTIiAM.ES PENDANT LE SOMMEIL. 25g

pièce voisine, et commence une lettre qu'elle adresse à sa famille. Pendant ce temps, je m'étais éloigné pour prendre le

verre, quand madame X , qui n'avait nullement remarqué

mon absence, accourt au léger bruit que fait la clef, et s'en empare avec rapidité : elle marche avec agitation dans sa chambre, monte sur l'appui de sa fenêtre, en descend presque aussitôt, revient à sa table, et continue sa lettre avec une aisance et une facilité d'expressions qui ne lui étaient point habituelles à l'étal de veille.

Voici quelques-unes de ses phrases : <c Je veux mourir! ma santé, je le vois bien, ne reviendra jamais; car, je le sens, ma tète est perdue! Adieu. Lorsque vous recevrez cette lettre, je n'aurai plus longtemps à vivre ; demain, à pareille heure, j'aurai pris le fatal poison qui, dans ce moment, infuse. Encore une fois, adieu ! »

La lettre était correcte, parfaitement écrite, et portait même la date du jour commencé quelques heures avant.

L'heure où la crise devait se terminer était venue ; madame X se déshabille, se couche, est prise de convulsions comme d'habitude, et à son réveil nous témoigne sa surprise tic nous voir près d'elle. Nous eûmes bien garde de lui parler de ce qui venait de se passer. Nous la vîmes toute la journée fort contrariée de ne point trouver la clef de son armoire, qui renfermait des objets de toilette dont elle était obligée de se passer; c'est en vain que nous la cherchâmes dans tout l'appartement; et elle se prit à suspecter de nouveau la fidélité de sa bonne.

Il n'y avait point de doutes possibles, l'oubli était encore complet!

Somnambulisme du i janvier. — A trois heures, madame X est prise de convulsions hystériques, d'extase

avec hallucination, et entre dans le somnambulisme en s'écriant : « La mer va les engloutir ! » Elle se lève, s'habille, va droit à sa fenêtre, prend la clef qu'elle avait, la nuit précédente, suspendue à notre insu entre deux lames

de la persienne, ouvre >on armoire, et porte sur sa commode, au pied d'un crucifix, le verre qui contenait la boisson préparée. Je verse précipitamment l'eau qu'il renfermait, et je

la remplace par de l'eau sucrée, à l'insu de madame X ,

occupée dans une autre pièce. Quelques instant- après, elle se rapproche; les coudes appuyés sur la commode, la tète entre les deux mains, elle fixe les yeux sur le Christ, et semble prier avec un profond recueillement; sa figure s'anime peu à peu; elle saisit le verre avec quelque hésitation et le jette aussitôt sur le parquet, revient à sa table, et écrit à sa famille cette autre lettre que voici :

« Au moment où j'allais prendre celte boisson meurtrière, un ange m'est apparu et a fait comme dans le sacrifice d'Isaac;il m'a retenu le bras en me disant: « Penseà ce que tu vas faire, tu as mari et enfants! » Alors, en entendant ces paroles, mon cœur a frémi, et j'ai senti renaître en moi l'amour conjugal et l'amitié maternelle; mais mon cœur est encore bien malade et ma tète bien faible. Pardon encore une fois de celte faute si grande à vos yeux et aux miens! »

Cette seconde lettre, rapprochée de la première, s'en distingue par une écriture moins nette, des lignes moins régulières; elle porte le cachet de l'émotion vive au milieu de laquelle elle a été écrite.

A cinq heures, la malade se remettait au lit, se débattait dans un accès d'hystérie, et, en nous voyant près d'elle, nous remerciait de nos soins, nous demandait si elle avait été plus malade, étonnée qu'elle était de notre visite à une heure si matinale. Dans la journée, en apercevant à son armoire la clef qu'elle avait tant cherchée la veille, elle fut fort surprise, et nous dit qu'elle vivait au milieu de mystères (jui la fatiguaient, qu'elle avait bâte de rentrer dans sa famille.

Ce fut là le dernier terme des tentatives de suicide faites par madame X ; depuis lors, elle ne nous présenta plus

rien de semblable, bien que le somnambulisme se répétât plusieurs nuits encore.

La journée du lendemain ne fut pas moins remarquable, à cause de la succession rapide de toutes les manifestations

que nous avions observées jusqu'alors, à cause de leur singulier mélange; et quelle que soit déjà la longueur de cette observation, je ne puis passer sous silence des faits qui prouvent, à l'évidence, l'identité de tous ces phénomènes.

Journée du 6 janvier. — A midi, le beau-frère de madame X vient la voir; elle l'aperçoit de loin, et est prise

aussitôt d'un violent accès d'hystérie. Cet accès dure dix minutes, est suivi d'une période de catalepsie d'environ dix. minutes aussi; puis, survient un second accès d'hystérie de cinq minutes qui se termine par un cri, au milieu duquel nous entendons ces mots, répétés plusieurs fois : « Emmenez-moi! je veux voir mes enfants! » Madame X

revient à elle; on essaye de la calmer en lui parlant de son état, lui disant qu'elle a besoin de soins ; elle nous comprend à peine. Il était alors midi et demi; son heau-frère la quitta, et, à partir de ce moment, nous restâmes près d'elle jusqu'à six heures du soir.

Elle n'eut plus alors de répit; nous vîmes tour à tour se succéder l'hystérie, la catalepsie, l'extase, le somnambulisme, et ces névroses se mêler l'une à l'autre.

A peine son beau-frère l'eut— il quittée, qu'un nouvel accès

d'hystérie éclata avec une intensité extrême; madame X

eut des mouvements convulsifs d'une telle énergie que, la tète renversée en arrière, reposant sur le sol, les pieds appuyés par l'extrémité des orteils seulement, l'arc formé par la colonne vertébrale était distant du sol, dans le point le plus élevé, d'au moins 50 centimètres.

Nous profitâmes d'une période de catalepsie pour déshabiller la malade et la mettre au lit; nous avions constaté son état cataleptique en la mettant en équilibre sur les ischions, les bras levés en l'air, et les membres inférieurs Legrand do Sacllk: Les hystériques. 17

S0MNAMB1 i tSME SPONTANÉ.

soulevés pareillement. Elle resta environ dix minutes dans cette position, ne touchant le sol que par une surface à peine égale à la paume des deux mains; le pouls était calme, régulier, battait 90 lois par minute; puis, nous vîmes sa physionomie changer d'expression, la respiration devenir plus fréquente et plus bruyante, les yeux s'entr'ouvrir et se diriger vers un point de la chambre qu'ils ne quittèrent plus. Nous suivions attentivement toutes les nuances île la

pensée de madame X ; elle avait bien évidemment une

hallucination de la vue : son visage exprimait le plaisir, le bonheur ; elle étendit les liras, se souleva lentement, s'assit sur son lit, avança le corps tjt les bras dans la direction de sou reg ird, 1 1 resta quelques secondes ainsi dans une véritable extase: tout à coup, elle ferma violemment les bras sur sa poitrine, on eût dit qu'elle y pressait quelqu'un : puis elle poussa un cri affreux et dit : « Ne me les enlevez pas, m< s

enfants, mes chers enfants, laissez-les-moi! » Un nouvel

accès d'hystérie survint, aussi violent que le précédent, et,

quand il fut terminé, madame X passa la main sur son

front et nous dit : « Où sont-ils? pourquoi me les enlevé i.' » En vain nous essayâmes de la rassurer; nous lui

dîmes qu'elle avait fait un rêve, et qu'elle avait pris pour une réalité ce qui n'avait existé que dans son imagination. Rien ne put la convaincre; elle eut tout aussitôt une nouvelle convulsion, suivie de catalepsie, puis d'extase; c'était un spectacle émouvant de voir les impressions se traduire sur sa physionomie, le geste ajoutait encore son expression à celle du visage; ses enfants étaient toujours bien là devant elle; un moment, elle crut les saisir, ses mains se fermèrent contractées; elle luttait contre une force plus grande que la sienne qui cherchait à les lui arracher; nous la voyions résister avec une incroyable énergie; et, comme si vaincue par une puissance plus grande que la sienne contre laquelle ses efforts se brisaient, elle poussa un cri de douleur affreux, et de l'extase tomba dans un accès d'hystérie, au milieu

duquel elle prononçait ces mots : « C'est par trop cruel de nir les enlever! je vous en prie, laissez-les-moi! »

Elle ne revint pas à elle, et sembla vouloir sortir de son lit. .Nous la laissâmes faire; elle s'habilla précipitamment, et, sans dire un mot, le regard fixe, sans expression, elle se dirigea vers la porte et descendit dans le jardin.

Nous lui offrîmes le bras; elle accepta, et nous commençâmes à nous promener. Arrivée ;'i la porte du jardin, elle voulut sortir : nous nous y opposâmes. Elle ne lit pas de résistance; tout à coup, elle s'arrêta et nous dit : « Y a-t-il bien loin d'ici chez moi? — Pourquoi, madame? — C'est que je veux partir ; mes enfants m'attendent. .» Nous ne lui répondons pas et nous continuons à marcher, lui faisant quelques questions auxquelles elle ne répond pas et ne porte du reste aucune attention. Nous (''lions près d'un banc : elle monte dessus et semble vouloir escalader le mur; elle descend, marche, s'arrête encore : « Je vois mes enfants, » dit-elle. Elle quitte mon bras, les mains étendues, l'œil Gxe et dirigé vers un point; elle avance lentement ses pieds l'un après l'autre, semblant craindre de troubler par le moindre bruit la vision qui l'occupait tout entière. Bientôt, elle ne fait plus aucun mouvement. Nous lui levons les bras : ils gardent la position que nous venions de leur donner; le pied gauche était resté eu arrière, appuyé par les

orteils sur le sol, nous le soulevons aussi, et madame X

resta debout, immobile, en équilibre sur le pied droit pendant au moins cinq minutes. Ce n'était plus de l'extase pure, c'était en ce moment de la catalepsie, et ces deux phénomènes étaient survenus au milieu d'un véritable somnambulisme.

Elle était complètement insensible et respirait à peine : ses bras s'abaissent peu à peu, sa tète s'incline, la respiration devient plus fréquente, et un accès d'hystérie est la fin de cet état.

Revenue à elle, nous lui demandons ce qu'elle avait, et

elle nous répète encore : t Je viens devoir mes enfants; on

ne nio h s laisse que quelques instants, el on les emporte. C'est affreux! »

Un momentaprès, elle veut se remettre eu marche pour les rejoindre; nous la suivons. Elle se croyait sur la rouir. et chaque pas, disait-elle, larapprochail île ses enfants. Nous marchons un peu plus vile, elle accélère sa marche connue nous; oous commençons à courir, elle court aussi, et nous sommes alors témoins d'un fait bien remarquable. J'avais quitté le bras de madame X , et je lui avais dit, toujours nouant près d'elle, qu'il fallait faire ainsi vingt fois Le tour du jardin; elle m'avait répondu machinalement qu'elle le voulait bien. Depuis quelques minutes, elle ne parlait plus, les traits de son visage n'avaient plus aucune mobilité, le regard était redevenu fixe, et cependant les mouvements se continuaient avec la même allure. Frappé de l'expression de madame X , je m'arrêtai; mais elle, semblable à une machine mue par un ressort, continue à accomplir seule le mouvement qui lui avait été imprimé, allant sans hésitation , mais aussi sans conscience, dans la route tracée devant elle; et cette femme, brisée par les accès antérieurs, lit ainsi, sans témoigner de fatigue, sans proférer un seul mot, dix fois de suite le tour du jardin.

.Nous l'arrêtons : elle reste immobile, ne répond point à nos questions; mais bientôt elle passe de l'impassibilité à l'animation : son visage rayonne de joie, elle ouvre ses bras, fait quelques pas, rejette vivement sa tête en arrière, la prend dans ses deux mains, pousse un cri de douleur, tombe en convulsions, et revient à elle en nous disant : « Où sontils? je viens cependant bien de les voir là! » et son doigt nous montrait la place où elle avait cru voir ses enfants.

Les phénomènes que je viens de décrire se prolongèrent rémission tout le reste de la journée : singulier mélange d'hystérie, d'extase, de catalepsie, de somnambulisme!... Cependant, il est un fait que je ne veux point

passer sous silence : Vers quatre heures, on vint m'ayertir qu'une caisse contenant divers objets venait d'arriver à

l'adresse de madame X l'espérai un instant que cette

circonstance pourrait faire diversion et modifier son état; cinq fois de suite, je retirai de la caisse les lettres et les objets qu'elle contenait (ménageant les surprise-, je voulais les rendre plus vives), cinq fois de suite elle passa par les mêmes phases d'hystérie, d'extase et de catalepsie, de calalepsie, d'extase et d'hystérie, perdant à chaque accès le souvenir de ce (pie nous lui avions montré, et revoyant chaque chose comme si c'était la première fois.

Somnambulisme de la nuit du 0. — Les accidents si multipliés de la journée nous faisaient redouter la crise de la nuit. A trois heures du matin, madame X..., comme les nuits précédentes, se lève, s'habille. En arrivant près d'elle, je lui souhaite le bonjour; elle me tend la main. Je lui demande >i elle va mieux; elle me fait signe que oui. Sa toilette laite, elle se dispose à sortir. Je lui dis qu'il fait bien froid, qu'il est plus sage de rester dans sa chambre. Elle m'écoute, n'insiste pas, se met à sa table, et écrit à son mari une lettre très raisonnable pour le remercier de la caisse qu'il lui a envoyée dans la journée, lui disant que, malgré le désir qu'elle a de retourner chez elle, elle attendra patiemment sa guérison complète. A cinq heures, elle se couche : survient l'accès d'hystérie ; elle se réveille, ne témoigne aucun étonnement de nous voir près d'elle, et nous remercie affectueusement de nos soins. Interrogée sur la journée précédente, elle ne peut rien en dire, et la preuve qu'elle n'a pas en effet un seul instant de calme, c'est qu'elle avoue que ce jour n'avait point existé pour elle, qu'il était à rayer complètement de sa vie.

Du 7 au 13 janvier, nous observâmes à peu près les mêmes phénomènes; toutefois leur intensité fut moins grande, riutelligence devint peu à peu plus nette. Le 11, les accès s'éloignèrent un peu, et le calme reparut; pen-

SOMNANBULISME SIMULÉ.

dant la np.it, le somnambulisme n'en exista pas moins avec >a dorée invariable de Aouk heures : ce ne fut qu'à cinq heures 'I i matin qu'il cessa, ne laissant aucun souvenir de ce qui s'était passé.

\ dater de ce jour, le somnambulisme ne reparut pins; seulement il y eut pendant cinq on six nuits encore une période d'excitation, pendant laquelle la malade s'entretenait avec sa fille aînée. Taisant à la fois les demandes et les réponses. Cet étal durait de trois à cinq heures, et répondait exactement aux périodes de somnambulisme.

Quelques mois pins tard, après divers troubles gastriques, madame X.... était guérie, et rendue à sa famille. Elle est devenue enceinte, et sa grossesse est arrivée à terme sans accident.

Il esl bon de savoir que des hystériques ont simulé le somnambulisme.

J'ai insisté à plusieurs reprises sur la tendance si remarquable à la simulation dont font preuve ces malades. Par exception, en simulant le somnambulisme ou tel autre symptôme de l'hystérie grave, elles auront un but intéressé : elles chercheront à se l'aire déclarer irresponsables de tel ou tel acte répréhensible qu'elles auront pu commettre. Mais le plus souvent elles simuleront sans autre motif (pie la puérile satisfaction d'intriguer les personnes de leur entourage ou les médecins qui les soignent. C'est le lieu de rappeler ce qu'a dit M. Lasègue : « N'est pas simulateur qui veut. » Le seul l'ait de simuler sans motif plausible est un acte pathologique.

Rapportons ici un cas de simulation de somnambulisme qui faillit échapper à la clairvoyance d'un obser-

SI PERCHËEUES.

valeur aussi sagace et aussi expert en matière d'hystérie que Tétait Criquet1.

OBSERVATION \\. - Prétendu sommeil somnauibuli.iue. — Fausses - riions. - Sopercheries diverses. — Fourberie démasquée.

Au mois d'avril 1857, entre à la Charité, salle Sainte Marthe, n° 39, service de Briquet, une femme de trentecinq ans. sorte de virago, bieD musclée, trapue, d'une physionomie mobile, rusée, éclairée par deux petits yeux gris brillants, qui se plaint d'être tourmentée par des convulsions depuis plusieurs années, et d'avoir un sommeil somnambulique pendant lequel elle se livre à des travaux dont elle n'a nulle conscience. Briquet, qui déjà l'a observée, confirme en effet ses dires, la considère comme une malade digue de fixer l'attention, en raison de l'association de ses trouhles nerveux.

Elle dit ne souffrir ni de la tête, ni de l'estomac, ni du ventre. Elle est bien réglée: La sensibilité est conservée partout, sur les muqueuses oculaire, olfactive, buccale, etc. Il y a « exagération de la sensibilité à l'épigaslre et dans la gouttière vertébrale gauche; » l'appétit est bon; elle digère bien, urine et va à la selle régulièrement. Elle annonce qu'elle a une attaque tous les matins, à six heures, qui la laisse très souffrante et très fatiguée.

En effet, le lendemain malin, au dire de l'infirmière, elle s'est levée avec le jour, s'est habillée, est allée prendre, dans un coin de la salle, une brosse, des chiffons, de la cire, et s'est mise à nettoyer et à frotter les tables de nuit et les planches de lit de tous les malades; elle a commencé par un bout de la salle, et a passé successivement en revue tous les lits avec un soin minutieux et avec la plus grande régularité.

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