EXPOSÉ GÉNÉRAL DU SUJET
L'hystérie a été longtemps considérée comme une affection à caractères fantaisistes, étranges et inattendus, à marche capricieuse, à type essentiellement instable, échappant par sa nature à toute description didactique. D'après cette tradition si erronée, aucune loi n'étant applicable à l'hystérie, aucune règle ne s'adaptant. à la symptoniatologie de cette névrose, comment serait-il possible d'exposer dogmatiquement un état pathologique qui n'est en somme qu'un protée?
Sans vouloir faire table rase de tous les enseignements du passé, je vais m'appliquer à détruire certaines opinions inexactes et à combattre certains préjugés qui ont fait trop facilement leur chemin dans le monde. J'espère, entre autres choses, arriver à démontrer d'après les auteurs, que les travaux entrepris sur l'hystérie n'ont souvent donné lieu qu'à d'immenses efforts d'imagination. En m'appuyant, au con-
Legrand du Saille. — Les hystériques. 1
j LES HYSTÉRIQUES.
traire, sur la froide observation des faits; en groupant en un faisceau tontes les connaissances pratiques, précises el variées, que permet d'acquérir chaque jour le minutieux examen des malades; en étudiant simplement l'hystérie el tes hystériques, comme on a étudié le rhumatisme et les rhumatisants; en écartanl les théories si nombreuses qui se sont produites et en les remplaçant par des faits soigneusement observés, il ne me sera pas liés difficile de prouver que l'hystérie n'est point ce composé bizarre de signes somatiques incohérents dont il a «''lé tant parlé; que Ton peut déterminer ses caractèresel ses lois, prévoir ses manifestations et ses conséquences, formuler enfin d'avance son traitement rationnel. En médecine, rien ne doit être livré au hasard.
L'état somatique des hystériques, qui a toujours eu le privilège exclusif de fixer l'attention des observateurs, n'est pourtant que l'un des aspects de la question. L'état mental de ces malades et la médecine légale qui leur est applicable, constituent deux autres points d'une importance exceptionnelle. En les traitant, j'aurai à relater des faits bien peu soupçonnés encore, et qui, je le crois, exciteront autant l'intérêt quel'étonnement.
Il v a plus de vingt ans que1, dans une rapide étude médico-légale, je me posai cette question : l'hystérie a-i-elle droit aux bénéfices de l'article 64 du Gode pénal? et j'ajoutais : « Il y a quelques jours à peine, la réponse eût été négative ; aujourd'hui, voici que le doute a tenté de se faire jour. » Le doute s'est fait jour, en
1. Legrand du S;uillr, Elude médico-légale sur l'hystérie (Annales médico-psychologiques, 1860]
CONSIDÉRATIONS PRÉLIMINAIRES. :j
effet, et le problème de la responsabilité des hystériques a été sérieusement soulevé depuis lors en maintes circonstances.
Il existe à Paris cinquante mille hystériques environ, dont dix mille ont des attaques. Ce n'est donc pas chose rare que d'avoir un avis à émettre sur les actes délictueux ou criminels commis par ces malades. L'hystérique est chaque jour mêlée à de nombreuses contestations judiciaires. Trop souvent le défenseur ou le ministère public sont portés, suivant la situation qu'ils occupent dans le débat, soit à rejeter sur le compte d'un état morbide des faits délictueux, commis d'ailleurs en pleine connaissance de cause, soit à nier la réalité d'un état mental qui explique et, dans une certaine mesure, excuse ces faits. C'est au médecin qu'incombe la tâche délicate et quelquefois périlleuse d'apporter la note juste dans le procès, de détourner les juges d'une indulgence imméritée ou de les prévenir contre une sévérité injustifiable. On le voit, la nécessité pour lui de bien connaître l'état mental des hystériques ne s'impose que trop !
L'histoire de l'état mental des hystériques a été d'ailleurs travestie comme à plaisir par les publicistes et les romanciers. On est allé semant dans le public les idées les moins scientifiques, les plus fausses, soit sur les causes, soit sur les manifestations de la névrose : de là des préjugés, des opinions erronées, des préventions sans fondement, contre lesquels il importe que le médecin lutte chaque jour.
Or, si les travaux sur l'hystérie se sont succédé, projetant la lumière sur bien des points encore obscurs
i Lis HYSTÉRIQUES.
il v a peu d'années; si les symptômes somatiques ont été minutieusement observés; si l'élude îles causes, des troubles de lamotilité et de la sensibilité, des caractères des crises, a été patiemment poursuivie et a fait L'objetde longues et le plus souvent d'instructives monographies ; malheureusement, les modifications si importantes du caractère, des instincts de l'hystérique, les détails et surtout la conséquence de son état mental, ont été à peine indiqués à la hàle, effleurés en passant. Qu'on relise en effet les traités, qui, depuis le commencement de ce siècle, ou! été écrits sur la matière, ceux de Tissot', de Louyer-Villcrmay", de Georget3, de Dubois (d'Amiens)4, de Brachel \ de Landouzy6, l'œuvre si remarquable et si pleine de faits de Briquet1, sans parler de publications plus récentes de MM. Charcot, Bernulz, etc., dont chacun sait l'importance, on y cherchera vainement une description méthodique des phénomènes psychiques de l'hystérie.
C'est au silence de la plupart des auteurs classiques sur ce sujet, qu'il faut vraisemblablement rapporter, au moins en partie, la regrettable insuflisance de beaucoup de médecins sur la matière, insuflisance que des débats judiciaires ont trop souvent mise en relief. C'est parce que ces médecins n'étaient pas assez au
I. Tis-ut, Traité det nerfs, Paris, 1768. -j. Louyer-Villermay, Traité des maladie» nerveuses, 1816. I. Georget, Diction, de médecine en 30 vol. art. Hystérie, Paris, 1837. I. Dubois (d'Amiens), Histoire philosophique de l'hypochondrie et de V hystérie, Paris 1837.