AFFAIRE LA RONCIERS
contradictions et impossibilités matérielles contenues dans le récit de l'attentat, tel que le faisait la victime. — Les lettres anonymes, écrites sur un papier identique à celui sur lequel Marie de M... faisait ses devoirs et très rare dans le commerce, étaient reconnues par quatre experts comme n'émanant évidemment pas de la Roncière, et présentant au contraire, malgré quelques déguisements, de nombreux rapports de similitude avec l'écriture de mademoiselle de M... — Portant la question sur son véritable terrain, M" Chaix d'Est-Auge, par une prescience fort remarquable à cette époque où la pathologie nerveuse était encore si mal connue, conclut que les lettres anonymes ont été l'œuvre de Marie de M... et qu'il n'y a pas eu d'attentat, sinon dans l'imagination d'une jeune fille, peut-être hallucinée, en proie en tout cas à une névrose étrange sans doute, mais certaine. Par les rapports des docteurs Bailly, Récamier et OUivier (d'Angers), il a été établi que Marie de M... était affectée de mouvements spasmodiques très prononcés et d'accidents morbides présentant à la fois les caractères delà catalepsie et du somnambulisme. Elle avait chaque jour plusieurs accès, revenant à heure fixe, caractérisés par un mal de tète atroce, les grimaces les plus bizarres, des mouvements automatiques des membres et un état d'insensibilité complète de la vue et de l'odorat; on pouvait lui faire respirer impunément de l'ammoniaque.
Le fait suivant, relevé par l'instruction, prouvait que la jeune fille n'en était pas à son coup d'essai en fait d'inventions aussi mensongères que romanesques. Un jour, un homme vêtu en bourgeois, qui se tenait sous les fenêtres de L'hôtel de M..., ayant applaudi d'une façon inconvenante un morceau de musique joué au piano par madame de M — la jeune Marie avait annoncé peu après avec une émotion profonde qu'elle venait de voir cet homme se jeter dans la Loire; puis des bateliers l'avaient repêché, privé de sentiment, et rappelé à la vie. Cette prétendue tentative de sui-
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cide, dont la jeune fille avait été le seul témoin et dont de minutieuses perquisitions démontrèrent la fausseté, avait été suivie de deux lettres d'amour anonymes, adressées à madame de M... parle romanesque noyé.
Ainsi mademoiselle de If... était atteinte d'une maladie nerveuse ou mentale indéfinissable, qui la poussait à fabriquer de fausses lettres, à inventer des histoires invraisemblables, à se croire et à se dire victime d'attentats imaginaires et à recourir aux simulations les plus compliquées pour justifier ses allégations accusatrices. Cette affection, que Me Chaix d'Est-Àuge déclarait indéfinissable en 1835, tout en attestant sa réalité, nous la connaissons bien aujourd'hui; c'est l'hystérie! Un célèbre médecin aliéniste, qui, interne d'Esquirol à cette époque, fut placé près de mademoiselle de M... pendant la durée du procès, nous a affirmé que la nature hystérique de ses accidents nerveux n'était pas douteuse. Rien ne nous semble donc plus facile à expliquer que celte affaire d'assises en apparence inexplicable.
Par malheur, l'opinion publique était tout à fait prévenue contre le malheureux accusé et émue de pitié en faveur de sa prétendue victime. Le jury, subissant à son insu ce courant d'opinion, subjugué d'ailleurs par l'éloquence entraînante de Berryer, déclara M. de la Roncière coupable de tentative de viol et de blessures volontaires avec admission de circonstances atténuantes : la cour condamna à dix ans de réclusion cet infortuné, qui subit en entier sa peine à Clairvaux et faillit perdre la raison à la suite d'une si dure épreuve. M. de la Roncière fut enfin réhabilité en 1849 sur le rapport favorable du garde des sceaux, Odilon Barrot, qui avait été l'avocat de ses adversaires. Toutefois les motifs invoqués étaient puisés, non pas dans l'erreur judiciaire, mais dans la conduite régulière et parfaitement honorable de l'homme qui avait dignement subi sa peine. Puisse le récit de cette terrible erreur judiciaire, qui n'a encore été proclamée nulle part à notre connaissance, servira réparer dans une certaine