Lcgrand du Saulle, La folie devant les tribunaua
« Celte malheureuse demoiselle, que j'ai souvent reçue dans mon cabinet, a été examinée par moi, et je n'ai jamais reconnu le moindre dérangement dans ses idées, bien au contraire. J'ai voulu étudier s'il y avait une monomanie, une idée lixe, je n'ai rien vu de tel dans son esprit. J'ai besoin d'être renseigné pour savoir quelle est la règle de conduite que j'aurais à adopter dans le conflit entre le père et la fille, etc. Veuillez m'honorer d'une réponse. »
Rf. DagroD répondit que mademoiselle X*** avait été sérieusement malade, que son père avait agi sagement en la faisant traiter dans une maison d'aliénées, et qu'il craignait bien que cette instance en justice ne lut un symptôme de rechute.
En réponse à cette déclaration, il reçut le 13 juillet une assignation pour répondre à une demande en dommagesintérêts de 25 000 francs, intentée par mademoiselle X*'* contre son père et contre lui. Le procureur impérial demanda, en ce qui concernait le médecin, le rejet de la demande jusqu'à ce qu'on eût rapporté une autorisation du Conseil d'État.
Mademoiselle X*** poursuivit son père seul, qui lui répondit par une demande en nomination d'un conseil judiciaire, comme dissipant sa fortune en procès inutiles.
Le tribunal accueillit cette demande, et aujourd'hui, mademoiselle X*** vit en liberté, privée de la libre administration de ses biens; mais il s'était trouvé un des avocats les plus distingués du barreau de Paris pour plaider contre le père. La cour de Poitiers n'en a pas moins confirmé le jugement des premiers juges.
406 rU'SSKS I.MI'l I AIIONS
OBSERVATION LM1. — Simulation d'attentats par une hystérique. —
Deux hommes accusés. — Introduction de corps étrangers dan- le vagin et le rectum. — Simulation de vomissemens stercoraux.
Dans une petite commune de la Vendée, vivait une fille que chacun croyait paralysée el aveugle. Cette fille est un jour l'objet d'une odieuse agression. Sept hommes entrent, l'attachent, lui introduisent quelque chose de brûlant dans les parties génitales. Elle s'évanouit. En revenant à elle, elle accuse deux individus. Des soins lui sont donnés, et en la mettant sur le vase, on entend un choc : on ramasse un morceau de fer. On examine alors la prétendue victime, et on trouve treize morceaux de fer rouilles, de forme oblongue, dans la cavité vaginale: un autre était dans le rectum. Quelques jours après, on retrouve deux lames de couteau de 8 à 9 centimètres et un rouleau de fil de fer.
Les deux individus accusés furent mis en jugement. La jeune fille est transportée à l'hôpital : là, elle arrive aphone et elle déclare qu'elle n'a point été à la selle depuis seize mois, mais qu'elle vomit des matières fécales tous les 2 ou 3 jours. Pendant deux ou trois mois effectivement la malade ne va pas à la garde-robe. Mais on s'aperçoit un jour que deux mouchoirs avaient été souillés par de la matière fécale, puis que la malade avait sous les aisselles des gâteaux de matières stercorales et qu'enfin elle avait décousu sa paillasse dans une étendue de 10 à 12 centimètres et qu'elle y avait enfoui une grande partie du produit de ses déjections.
D'ailleurs, un examen attentif ne montrait aucune déchirure ni du vagin, ni du rectum. Il était donc vraisemblable que les corps étrangers avaient été introduits successivement et par la prétendue victime elle-même.
Les deux premiers experts commis avaient cru à l'attentat; M. Merland, contre-expert, s'attache abattre en brèche l'opi-
nion émise par les premiers médecins et établit qu'il s'agissait, clans l'espèce, de simulation hystérique.
Les accusés furent acquittés en police correctionnelle, et de nouveau par la cour, après appel du ministère public.
Voilà un cas où la supercherie a été découverte, où la vérité a triomphé de l'erreur ; mais que doit-on penser des cas où la justice, trompée par les menées machiavéliques de l'hystérique, vient à commettre de lourdes fautes?
Je ne connais rien de plus affligeant et à la fois de plus instructif que l'observation suivante :
OBSERVATION LVI1I. — Vengeance d'une hystérique. ~ Simulation de blessures. — Quatre personnes accusées faussement. — Exploitation de la commisération publique. — Vol. — Fabrication de faux testament. — Détention perpétuelle.
Marie X*'*, âgée [de vingt-six ans, devait épouser Martin, qui au dernier moment revint sur ses intentions premières et refusa l'union.
Marie X*** était très nerveuse, avait souvent des mouvements spasrnodiques et de fréquentes syncopes. D'ailleurs, elle était d'un tempérament très vigoureux, douée d'une audace inouïe et d'un aplomb imperturbable.
Un matin, tous les ceps furent coupés dans une vigne appartenant à un magistrat de Besançon. Marie aussitôt dénonça Martin et son frère, et les deux accusés furent condamnés.
Au bout de quelques mois, Marie montrait des blessures et dénonçait comme l'auteur de la violence un des oncles de Martin. La cour d'assises condamnait l'accusé à cinq ans de réclusion.
Peu de temps après, nouvelles blessures, nouvelle accusalion, dirigée cette fois encore contre un oncle de Martin. Un
véritable tollé se produisit dans le pays contre le prétendu coupable, qui fut accueilli par des imprécations et des buées et néanmoins acquitté parle tribunal.
Un jour, la vache de Marie *"* est trouvée avec les pis coupés; une autre fois, c'est le l'eu qui prend à sa maison.
La pauvre fille devient dès lors l'objet de la commisération publique, l'héroïne de la contrée. On se presse autour d'elle, les secours et les généreuses aumônes viennent de toute part. La voici faisant pendant à Marie Mesle, la célèbre stigmatisée du Tyrol, vers laquelle se sont dirigés tant de saints pèlerinages.
Mais bientôt, l'enthousiasme se calme. La mère de Marie court, de village en village, au-devant de la charité et des aumônes qui ne viennent plus spontanément.
Puis la défiance se manifeste, la malveillance fait place à l'enthousiasme. Marie *** est obligée de quitter le pays. Elle entre, comme domestique, chez un cabaretier de Giay, vole et est condamnée.
Graciée à l'occasion d'un grand événement politique, elle revient dans son village, près d'Arbois, et épouse un vigneron.
Un jour, elle est prise d'attaques d'hystérie, constatées par le docteur Bergeret. Quelque temps après, son mari meurt et on suppose un empoisonnement, qu'il est impossible de démontrer; Marie fabrique un faux testament; découverte, elle est condamnée à la détention perpétuelle.
Le cas qui suit ne présente pas moins d'intérêt que le précédent.
OBSERVATION LIX. — Affaire Sagrera. — Six personnes faussement accusées par une hystérique. — Condamnation. — Innocence îles condamnés reconnue, grâce à l'intervention de médecins français.
Il y a dix-huit ans, madame Sagrera, riche Espagnole, âgée de quarante ans, fille d'un père apoplectique et d'une mère mélancolique, donna lieu à une série île procès très regrettables. En proie à «les attaques d'hystérie convulsive, cette daine était capricieuse, mobile, indifférente, loquace; elle tenait des conversations déplacées, racontait des histoires absurdes, se disputait avec ses domestiques, commettait des excentricités, avalait parfois des allumettes chimiques et se livrait dans la correspondance à de véritables divagations.
Transférée dans une maison de santé, à Barcelone, elle porta contre son mari, ses deux beaux-frères et trois médecins éminents les plus criminelles accusations. Ces six hommes furent poursuivis, renfermés dans les cachots de Valence et condamnés les uns à dix-huit, les autres à vingt années de prison. La peine fut commuée plus tard en celle de l'exil!
Un cri de détresse, poussé par l'une des victimes de cette grave erreur judiciaire, se fit entendre jusqu'à Paris, et la Société médico-psychologique, sous la présidence de M. Delasiauve, résolut d'intervenir et nomma une commission composée de MM. Ch. Loiseau, Legrand du Saulle et Brierre de Bois mont. Nous étudiâmes pendant plusieurs mois, mes collègues et moi, un dossier de huit cents pages in-folio, ne contenant que des pièces légalisées par M. le chancelier du consulat de France à Valence; nous eûmes ensemble de nombreuses conférences, et nous rédigeâmes enfin un rapport très net et extrêmement considérable, concluant à l'état de folie hystérique de la dame espagnole et à
l'innocence absolue des condamnés. Ces hommes sont aujourd'hui graciés, réintégrés, réhabilités. L'un îles médecins Ja même été investi depuis de très hautes fonctions ol'liciell
Pour compléter dignement cette liste de simulations et d'attentats ayant abus.' la justice, il convient de relater ici un véritable drame judiciaire dont une hystérique fut la cause. Ce procès aboutit à la condamnation imméritée d'un malheureux jeune homme, qui subit en entier sa peine et attendit quatorze ans une incomplète réhabilitation!
OBSERVATION LX. — Affaire La Roncière. — Innombrables lettres anonymes. — Simulation de tentative de viol et d'assassinat par une hystérique de seize ans, appartenant au plus grand monde. — Erreur judiciaire. — Condamnation.
En 1834, le général baron de M..., commandant en chef de l'École de cavalerie de Saumur, habitait cette ville avec sa famille, composée de sa femme encore jeune et belle, et de deux enfants, un petit garçon et une petite fille, Marie, âgée de seize ans. Celle-ci fut l'héroïne du terrible procès dont nous allons résumer les principaux incidents.
Parmi les officiers de l'École qui assistaient aux réceptions de l'hôtel de M..., se trouvait un lieutenant de lanciers, âgé de trente ans, Emile-Clément de la Roncière, fils d'un lieutenant général, mais que des incartades de jeunesse avaient brouillé avec sa famille. Marie de M... se plaignit un jour à ses parents que le jeune lieutenant, placé à côté d'elle à dîner, lui eût tenu ce propos inconvenant : « Vous avez, mademoiselle, une mère charmante; mais vous êtes bien malheureuse de lui ressembler si peu. » — Déjà depuis quelque temps une pluie de lettres anonymes tombait dans l'hôtel,
AFFAIRE LA RONCIÈRE. Ml
on en trouvait dans tous les coins, il en arrivait par la poste : les unes contenaient des déclarations d'amour pour madame de M... ; les autres, des outrages et des menaces pour sa fille. A Paris, l'année précédente, madame de M... eu avait reçu de semblables, mais n'en avait, pas tenu compte. Bientôt il en vint de signées avec des initiales si transparentes (E. de la R.), que madame de M... avertit son mari.
En même temps, une lettre delà même écriture parvenait à un autre officier reçu cbez le général, M. d'Est..., et, supposant une intrigue entre lui et la jeune Marie, l'engageait à compromettre celle-ci, en remettant à sa mère un billet en forme de déclaration d'amour, signé Marie de M... et contenu dans la lettre anonyme.
Le général lui-même reçut un écrit par lequel on l'avertissait qu'une machination était tramée contre son repos et que sa fille était menacée du déshonneur. Aussi le lieutenant de la Roncière s'élant présenté à une soirée de l'hôtel de M..., fut-il sommé par le général de n'y plus revenir; tandis que ce jeune homme, au comble de la surprise, cherchait à avoir l'explication de l'affront qui lui avait été infligé par son supérieur, l'hôtel de M... était, le surlendemain, le théâtre du plus dramatique événement.
A deux heures du matin, la gouvernante de Marie de M..., entendant des plaintes dans la chambre de sa maîtresse, y pénètre, et la trouve étendue sur le carreau, en chemise, tachée de sang, un mouchoir serré autour du cou et une corde autour de la taille. La jeune Marie raconte qu'un homme, reconnu par elle pour être le lieutenant de la Roncière, malgré un morceau d'étoffe qui lui cachait le visage, avait pénétré dans sa chambre par la fenêtre en brisant un carreau, l'avait terrassée, et, après avoir inutilement cherché à la violer, l'avait frappée de coups de couteau dans les parties les plus secrètes. Les parents, avertis seulement le lendemain, tiennent secret l'attentat ; il est à noter que, deux jours après ses blessures, Marie de M... dansait dans un bal; elle ne
FAUSSES IMPUTATIONS, montra |>oiut? même à sa mère, les plaies secrètes dont elle se disait atteinte, et, trois mois après, un médecin, commis
par la justice, ne put constater qu'une cicatrice à peine visible de trois lignes de longueur et d'une ligne de largeur.
Cependant la famille de M... continue à recevoir des lettres signées E. de la Ronc, dans lesquelles le signataire se vante de son crime dans les termes les plus odieux. Marie sort un jour de son cabinet de toilette, tenant un billet anonyme plein de menaces pour les siens, qu'elle vient d'y trouver ; elle tombe en proie à des spasmes nerveux effrayants; elle a des hallucinations : « Homme rouge!... Le papier!... On assassine mon père et ma mère! » s'écrie-t-elle. Pendant deux jours, elle est dans un état si horrible qu'on lui donne r extrême-onction.
Dès lors, le parquet est saisi de l'affaire; le lieutenant de la Roncière, qui dans l'intervalle s'était battu en duel avec M. d'Est..., est emprisonné; — et pourtant, l'ail incompréhensible, les lettres signées de lui parviennent encore, à sa victime. Ainsi, arrivant a Paris en voiture avec ses parents, .Marie de M..., qui, par une froide soirée d'hiver, tenait son bras au dehors de la portière, s'écrie qu'on vient de lui casser le bras, tant elle a reçu un choc violent; aussitôt, on trouve à côté d'elle, dans la voiture, un billet chiffonné, anonyme, mais de la même écriture que les autres.
L'instance criminelle s'engage;E. de la Koncière comparait devant la cour d'assises, défendu par M" Chaix d'Esl- Ange; les parents de Marie de M... se sont portés partie civile et leur cause est soutenue par l'illustre Berryer et Odilon Barrot. Nous ne pouvons entrer dans le détail des péripéties de ce procès, qui passionna la France en 1835; nous n'en voulons retenir que les faits instructifs au point de vue qui nous occupe.
Le défenseur de l'accusé, dans une plaidoirie qui peut être considérée comme un modèle de sagacité médicolégale, s'attacha à faire ressortir les invraisemblances, les