VOL SANS MOTIFS
OBSERVATION LXIII. — Vol accompli sans motif explicable, par impulsion pathologique. — Hystérie somatique et psychique. — Hérédité morbide. — Irresponsabilité.
La femme Ch... est accusée d'un vol de vingt et une poules. Ce vol a été accompli la nuit dans les circonstances suivantes racontées par la femme elle-même. «Depuis longtemps, mon mari me fuit; dans l'intention de le voir, j'avais le soir quitté la maison où j'étais domestique, et j'étais allée au village voisin, à la maison que nous occupons. Il ne vint pas, je me faisais bien des illusions; vers deux heures du matin, l'idée me vint d'aller voler des volailles, etc. »
La femme Gli... alla vendre ensuite les poules qu'elle avait volées; elle les proposa à vil prix, aussi fut-elle tout de suite accusée par le marchand ; elle avoua son vol, laissa tout entre les mains de celui-ci; rentrée chez elle, elle mangea comme de coutume, alla voir sa mère, ne fit paraître aucune émotion; rencontrant ensuite une voisine, elle lui fit part de son vol. Le lendemain, elle fat arrêtée et menaça de se tuer. Ce fait donna l'idée d'une expertise.
On voit les circonstances vulgaires du délit; il faut tenir compte de la situation sociale de l'inculpée. Voyons ses antécédents.
Née de parents peu intelligents, nerveux, — mère bizarre, sans jamais avoir été aliénée, — la femme Ch... était nerveuse, irritable; son sommeil était agité, son appétit capricieux. Elle sait lire et écrire, mais son intelligence est faible; de plus, elle a été très mal élevée.
Chez elle, la menstruation s'est établie tardivement ; dès cette époque, son caractère devint irascible, jaloux ; elle manifesta des tendances erotiques ; son amour de la famille, peu développé, il est vrai, fit place à de la haine. Mariée, elle rendit son mari malbeureux, elle essaya même de le frapper avec un instrument tranchant.
12g VOL SANS MOTIFS.
Devenue enceinte, elle accoucha d'un enfant qui ne vécut que quinze jours, mais son étal no fut pas modifié, elle montrait de la tendance à briser, déchirer, était jalouse de son mari, l'accusait d'entretenir des relations avec ses voisine-. A diverses reprises, elle a fait des menaces de suicide. Son caractère fantasque et violent l'avait rendue insupportable comme domestique.
Examen direct. — La femme Cb... est de constitution assez robuste, mais actuellement elle est pâle, amaigrie, anémique; moralement elle est déprimée, elle parait en proie à de nombreuses illusions : elle est sûre, dit-elle, qu'elle entend des filles de son pays qui parlent mal d'elle. Les jours suivants, Paliéniste chargé de son examen la trouve améliorée. A l'époque de ses règles, elle redevient agitée, veut sortir, préfère mourir, se montre aggressive, déchire ses vêtements; puis de nouveau le calme reparait.
La femme Ch... présentait bien un ensemble de troubles psychiques propres à l'hystérique. Si peut-être les signes somatiques n'ont pas été remarqués suffisamment, l'expert, s'en tenant aux symptômes moraux, s'est absolument prononcé pour l'état d'hystéricisme. Se basant sur les circonstances qui avaient accompagné le vol. sur les antécédent- de la femme Ch..., sur son état d'excitation maladive au moment de l'accomplissement de l'acte, le D1 Combes conclut à l'irresponsabilité.
Voici d'autres observations de vols commis par des hystériques dans les circonstances les plus diverses.
OBSERVATION LXIV. — Vol de cinq couverts de maillechort commis dans un restaurant par une hystérique. — Acquittement1.
Dans le mois d'octobre 1845, une femme dans une position aisée dînait avec son mari, ses enfants et sa domestique
1. Annales d'hygiène et de médecine légale, 1817 (Boys de Loury).
VOLS HIVERS. il:)
dans un cabinet particulier d'un restaurateur du Palais-Royal.
— Elle fut surprise par un garçon, au moment où elle cachait dans ses poches plusieurs couverts qui avaient servi au dîner. — On ne soupçonna pas de complicité le mari, qui, en ce moment, tournait le dos à sa femme et montrait par la fenêtre le jardin à ses enfants.
Conduite immédiatement devant le commissaire de police, celte dame ne put nier que les couverts eussent été trouvés sur elle, mais elle ne put expliquer les motifs qui l'avaient portée à s'en emparer. — Plusieurs témoins vinrent déposer sur l'évidence du fait, en même temps que d'autres personnes attestaient que la dame X... leur était connue par des antécédents trop honorables pour qu'on pût admettre une pareille faute.
M. Boys de Loury chargé de faire un rapport sur
son état mental, recueille les renseignements suivants.
Il n'y a pas d'aliénés dans la famille de cette dame; sa mère est morte phthisîque. Pendant son enfance, elle a été atteinte d'une affection grave du cerveau ou de ses membranes, accompagnée d'un violent délire et suivie d'une convalescence très longue. — Depuis lors, sa santé physique est bonne; mais d'un caractère vif, emporté, elle a toujours été capricieuse et indomptable.
Aujourd'hui, à trente ans, elle est mariée et mère de deux enfants, mais ses sentiments n'ont rien perdu de leur exaltation.
Il y a cà peine deux ans, elle s'est donnée en spectacle dans la rue, ameutant les passants par ses cris, pour un sujet des plus futiles : la bonne de son enfant était un peu en retard.
Juive, très attachée à son culte, elle a dû assister, il y a quelques jours, au spectacle de son frère abjurant sa religion pour épouser une chrétienne ; — au moment de la cérémonie, elle est prise de spasmes nerveux, perd connaissance. Les règles survenues la veille se suppriment, elle se plaint d'un mal de tète atroce.
i-ll VOLS DIVERS.
Le lendemain, on la voil sortir, la figura bouleversée, la
toilette en désordre, et c'est le soir de ce jour qu'elle commet son larcin.
Devant le magistrat, elle déclare ne pas se souvenir de cet acte; en même temps survient une attaque nerveuse qui oblige de suspendre l'interrogatoire.
Rappelant ces accidents nerveux si caractéristiques, et rapprochant de la situation honorable et aisée de cette dame le peu d'importance et la nature des objets volés (cinq couverts de maillechort), le DrBoys de Loury n'hésite pas à mettre celte action sur le compte d'une aberration momentanée des facultés intellectuelles.
Les poursuites sont arrêtées.
OBSERVATION LXY. — Vol de porte-monnaie contenant une somme insignifiante par une hystérique qui semble n'en avoir eu aucun besoin. — Troubles intellectuels passagers. — Responsabilité partielle.
Alphonsine Ch..., âgée de vingt-quatre ans, fait des boutonnières pour un fabricant de chaussures et gagne de 2 francs à 2 fr. 40 par jour. Son mari est ajusteur au chemin de fer d'Orléans et gagne 7 francs. Elle a deux enfants, n'est point dans la misère et déclare n'avoir point de besoins.
La prévenue est physiquement mal portante; elle est pâle, maigre, anémique, gastralgique; elle s'alimente capricieusement et dort mal ; elle éprouve enfin de fréquentes irrégularités menstruelles. En ce moment, elle n'est point enceinte, ainsi qu'elle l'avait d'abord supposé.
Cette femme rapporte qu'elle a été prise parfois d'une impulsion irrésistible au vol; qu'elle savait bien qu'elle allait mal faire, qu'elle tentait de se raisonner, mais qu'il lui était impossible de résister et qu'elle se rendait alors sciemment l'auteur de diverses soustractions. Il y a deux ans, par exemple, elle aurait volé de la sorte et aurait été condamnée à deux mois de prison.