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ÉTAT MENTAL DES VOLEUSES

au congrès la raison de mon silence inattendu. M. Lasègue m'eût obligé à conserver une priorité que j'étais heureux d'abandonner tacitement.

Mon vœu s'est accompli le jour où la Société de médecine légale a porté à l'ordre du jour de ses travaux la question qui était restée vierge au congrès. Mon savant confrère est venu exposer le résultat de ses observations, et je pris la parole immédiatement après lui, dans la même séance.

Je tiens à faire une remarque tout d'abord. Le titre que je donnai à ma communication, lorsque je l'annonçai au congrès, est un peu différent de celui qui a été adopté par M. Lasègue. M. Lasègue dit vols aux étalages, je dis vols dans les grands magasins. Si je me sers de celte dernière expression, ce n'est pas par désir de créer une terminologie nouvelle qui parait différer peu par sa signification de celle qu'a choisie mon savant confrère.

Les vols aux étalages ont existé de tout temps. Commis soit par des malfaiteurs, des indigents que la faim aiguillonne ou des enfants pervers, soit par des faibles d'esprit, des paralytiques généraux ou des déments séniles, ils ont éveillé, à toutes les époques, l'attention et la sollicitude des moralistes, des médecins et des criminalistes. Ils appartiennent à un ordre de faits très connus que je ne veux nullement aborder ici. L'actualité, l'intérêt scientifique et les données médico-légales sont ailleurs. Les vols dans les grands magasins, au contraire, exécutés par certaines catégories de femmes, sous l'influence ou avec la coïncidence fréquente de

conditions physiologiques et pathologiques déterminées, constituent vraiment des faits parisiens tout à fait contemporains, puisqu'ils ne remontent qu'à la date récente de la fondation et de l'ouverture des grands magasins eux-mêmes.

Ces immenses galeries, aussi librement accessibles aux oisifs, en quête de distractions ou d'aventures, qu'aux acheteurs sérieux, contiennent et étalent à l'envi aux regards les plus riches étoffes, les plus luxueux objets de toilette ou les plus séduisantes superlluités. Des femmes de toutes conditions, attirées dans ces élégants milieux par l'instinct naturel à leur sexe, fascinées par tant d'imprudentes provocations, éblouies par la profusion des dentelles et des bibelots, se trouvent surprises par une incitation soudaine, non préméditée, presque brutale : elles posent une main inhabile, bien que furtive, sur l'un des articles exposés, et les voilà qui biffent d'un trait irréfléchi le passé le plus recommandante, elles s'improvisent voleuses, se font délinquantes ; bientôt il va leur falloir rendre des comptes à l'administration et à la justice.

Toutefois, il importe d'établir des distinctions; d'une part, toutes les voleuses ne sont pas des malades, et, d'autre part, les voleuses morbides sont loin de présenter un état mental identique dans tous les cas et le même constamment; la volonté et la liberté morale ne sont pas chez toutes compromises à un égal degré.

En thèse générale, les vols dans les grands magasins constituent des actes délictueux, demi-pathologiques ou pathologiques.

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