VOLS DÉLICTUEUX
a. Vols délictueux. Des aventurières de profession, ayant souvent les plus déplorables antécédents, vivant habituellement en concubinage avec des escrocs, sont fréquemment surprises en flagrant délit de vols. Elles ont d'ordinaire des complices qui se chargent de faire disparaître les objets volés; ou bien, lorsqu'elles travaillent seules, elles sont vêtues d'une grande robe à double jupe, avec une fente diagonale, dans laquelle elles enfouissent des pièces de soie, de velours, des dentelles, de la lingerie, et toutes sortes d'objets. Ces voleuses, cela va sans dire, sont responsables et tombent sous l'application de la loi.
Il peut arriver que des femmes, chez lesquelles on relève des antécédents très nets d'hystérie, aient commis des vols dont elles doivent être considérées comme parfaitement responsables, et dont le médecin ne peut songer à les exonérer en se fondant sur les accidents névropathiques antérieurs, si d'ailleurs leur état mental n'a pas été troublé par la névrose. Nous citerons comme exemples de ces cas les deux rapports médicolégaux suivants.
OBSERVATION LXXII. — Hystérique coupable de vol et responsable.
Emilie V... est confectionneuse; elle est âgée de vingt-quatre ans et habite chez ses parents.
Son père est fabricant de robinets, sa mère est institutrice. Elle emploie fréquemment deux ou trois ouvrières.
Atteinte d'hystérie, facilement impressionnable et irritable, elle s'excite et s'exalte à la moindre contrariété, est prise d'étoufl'ements, de constructions à la gorge, de pleurs imino-
dérés et d'attaques convulsives. En toute chose, elle manque de sang-froid et de pondération, elle s'enthousiasme ou se désole. Elle a un sommeil souvent troublé, est sujette à des frayeurs, rêve, parle haut ou crie.
La prévenue présente actuellement un faible degré d'anémie; elle est gastralgique et éprouve quelques palpitations de cœur, une suppression menstruelle datant de trois ou quatre mois et un écoulement blanc très prononcé. Rien n'autorise à admettre la présomption d'un commencement de grossesse.
Tout cet ensemble de phénomènes nerveux est compatible avec la raison, la liberté morale et laresponsabilité. Emilie V... est intelligente et donne sur la nature du fait qui lui est reproché, des explications que la justice est seule apte à apprécier, mais ce qu'il importe de faire remarquer, c'est qu'elle n'invoque point un état mental particulier pour sa justification. Elle est abattue et découragée en ce moment, mais sa tristesse parait surtout tenir à ce fait que ses parents ne sont point venus la voir à Saint-Lazare. Elle n'a point le repentir de la faute, elle a la nostalgie de la famille. Elle ne songe point à réclamer sa liberté, elle supplie qu'on fasse venir sa mère. Il y a là une sentimentalité de bon aloi.
Eu résumé :
1° Emilie V... est affectée de névropathie hystérique de faible intensité;
2° Elle n'est point aliénée;
3° Elle est responsable.
OBSERVATION LXXI1I. — Hystérique voleuse et responsable.
La veuve B. est une femme loquace, exaltée, à imagination vive et à passions violentes. Elle est intelligente et ne délire aucunement ; elle n'est donc point aliénée. Toutefois, elle a dû être hystérique. Elle prétend avoir été institutrice et dame
de compagnie. A l'entendre, son mari exerçait la profession d'horloger et la maltraitait très fréquemment; il avait des exigences génitales que les plus grands excès vénériens n'arrivaient point à modérer; il poursuivait de ses assiduités criminelles des élèves du petit pensionnat de sa femme et ne s'arrêtait même pas en face de l'innocence de sa propre fille! Toutes ces assertions sont-elles fondées? En tout cas, le sieur B. s'est pendu.
Restée veuve, la femme B... déclare qu'elle a eu des amants, beaucoup d'amants. Elle avait deux filles, qui aujourd'hui sont mariées. L'une d'elles se griserait, « ferait la noce,» et aurait cherché à empoisonner sa sœur. « Elle a un tempérament de feu, c'est tout à fait son père. On ne peut pas la rassasier. »
On le voit, la veuve B... a une véritable intempérance de langage. Elle se livre à une foule de confidences, vraies ou fausses, que personne ne songe à solliciter d'elle. Elle a l'exagération, l'inconséquence et l'exaltation de la femme hystérique, mais elle ne déraisonne point.
Relativement à l'acte incriminé, elle se borne à le nier ou à le justifier à sa façon.
En résumé :
La veuve B... est une femme beaucoup plus perverse que malade. J'estime qu'elle n'est ni folle, ni irresponsable.
b. Vols pathologiques . 11 s'agit là d'imbéciles, d'anciens hémiplégiques, d'hystériques aliénées, de vertigineuses épileptiques avec impulsions, de malades atteints de paralysie générale ou de déments séniles.
Les vols commis sont en général absurdes. Les objets ne sont pas dissimulés, souvent le délinquant les tient ostensiblement à la main.
OBSERVATION LXXIV. — Folie hystérique. — Idées de suicide. — Vol et complicité. — Irresponsabilité.
La fille Philomène G..., inculpée de vol et de complicité de vol avec son amant, qui la battait, a trente-deux ans;
elle est couturière. A dix-sept ans, elle accouchait à Cocliiu de deux jumeaux morts au bout de quelques jours. Elle a été en traitement à Sainte-Anne avant la guerre; elle est impulsive, ardente, exaltée, et, dans ses accès de violence, elle mord. Elle a des moments d'absence pendant lesquels elle n'a plus sa tête, dit-elle. Comme autres antécédents on relève une fausse couche à Lariboisière et une morsure de chien, paraît-il enragé, il y a quatre ans.
Chloro-anémique, Philomène G... présente la plupart des manifestations de l'hystérie grave ; elle a été aphasique. Elle a des préoccupations hypochondriaques constantes et des idées de suicide qui l'ont portée à essayer de se jeter dans des puits. C'est en somme une hystérique presque aliénée et irresponsable.
c. Vols demi-pathologiques. Entre les vols purement délictueux et les vols pathologiques dont je viens de parler, s'en placent d'autres qui doivent plus spécialement nous intéresser et qui ont directement trait au sujet que j'étudie, ce sont les vols que j'appelle demipathologiques.
Les voleuses appartiennent ici à plusieurs catégories différentes.
Tantôt il s'agit de filles ou de femmes bien élevées, appartenant à un milieu honnête, n'ayant jamais été compromises judiciairement, vivant dans l'aisance ou ayant de la fortune. Leurs vols jurent avec tous les
précédents. Les voleuses n'avaient nul besoin des objets volés ou ne pouvaient pas s'en servir. Lorsqu'on examine attentivement l'état intellectuel de ces malades, on constate qu'on a affaire à des personnes qui présentent une certaine faiblesse d'esprit, parfois de l'hérédité morbide, qui sont arrivées à l'âge de la ménopause, et chez lesquelles des pertes utérines ont déterminé un certain degré d'affaiblissement général et fait naître ou réveillé des accidents hystériques.
Telle était la malade dont l'histoire est consignée dans un rapport médico-légal fait par moi avec M. Jules Worms, médecin en chef honoraire de l'hôpital RoLhschild, médecin en chef de la préfecture de la Seine.
OBSERVATION LXXV. — Pertes utérines, troubles de la ménopause. — Hystérique vertigineuse et impulsive. — Vol dans les magasins du Louvre. — Irresponsabilité.
Madame M..., vers l'âge de dix-sept ans, a été atteinte d'une fièvre typhoïde grave. Très peu de temps après, elle a commencé à présenter des accidents hystériques, consistant principalement dans de la constriction à la gorge, des étouffements, des crises de larmes, des accès passagers de grande excitation intellectuelle et des troubles de la sensibilité générale. Pendant ses périodes menstruelles, on observait des absences momentanées de mémoire, une tendance très accusée à la mélancolie, des actes étranges et inexpliqués.
Son niveau mental est d'ailleurs toujours resté au-dessous de la moyenne. Il est très faible.
Une première fois, pendant l'une de ses grossesses, madame M... a volé un ruban dans un magasin, et elle a immédiatement préparé avec ce ruban une petite cocarde pour un bonnet d'enfant. Depuis, et toujours pendant ses époques,
elle a été instinctivement attirée vers les étalages des grands magasins, et il lui est arrivé un certain nombre de fois — elle l'avoue avec une très grande bonne foi — de se sentir inquiète, agitée et portée irrésistiblement à mal faire. Moins d'une minute après, sans qu'elle eût pu se rendre compte de ce qui s'était passé, elle s'éloignait, tenant à la main, aux yeux de tout le monde, un objet soustrait, qu'elle n'avait cependant point désiré et dont elle n'avait nul besoin.
Madame M..., héréditairement prédisposée à la folie, est arrivée en ce moment à l'âge critique. Elle a de temps en temps des bouffées congestives à la face, des demi-évanouissements, de l'hémianesthésie cutanée à droite, des éblouissements vertigineux, ou des égarements passagers, pendant lesquels elle manque absolument de lucidité et de raison. En proie h cet état, et sous l'influence déprimante d'une perte utérine, elle vient encore de commettre dans les magasins du Louvre un acte certainement inconscient;
En résumé :
1° Madame M... est très peu intelligente, hystérique, vertigineuse et impulsive;
2° Elle ne jouissait pas de sa liberté morale au moment où elle a accompli l'acte qui lui est reproché.
Il n'est pas rare que la mère d'une hystérique profite du peu d'élévation intellectuelle de sa fille, de la faiblesse de sa volonté, pour la dresser au vol et profiter du produit de ses rapines irréfléchies. La mère jouy alors le rôle de receleuse, et elle est en fait la véritable coupable. Si l'on examine attentivement l'état mental des voleuses, on constate, comme j'en ai fait depuis longtemps la remarque, que les malades, interrogées sur le délit dont elles sont accusées, donnent à peine des explications et ne cherchent pas à se justitier. Lorsqu'on
li-i VOLS DEMI-PATHOLOGIQUES.
les questionne, elles répondent : « Je ne sais pas pourquoi, c'est incompréhensible; je ne manque de rien: je n'avais pas besoin de tel objet, j'avais de V argent pour payer. »
Elles ne sont point révoltées de se trouver en prison, et ne protestent que mollement; quelques-unes pleurent, mais ne songent aucunement au déshonneur qui va peser sur elles, ou à la douleur des amis et des parents qui s'intéressent à leur conduite.
D'autres fois, les voleuses sont des femmes enceintes qui se laissent aller à dérober des objets inutiles et toujours les mêmes, qu'elles dissimulent avec un grand soin.
OBSERVATION LXXVI. — Vol dans un magasin. — Hystérie, délire mélancolique. — Grossesse. — Irresponsabilité.
La femme C... est âgée de vingt-huit ans, elle est chloroanémique et hystérique. Elle a eu six grossesses déjà, mais a avorté trois fois, et elle a perdu deux enfants sur trois.
En 1873, à la suite d'une fausse couche, elle a eu un accès de délire passager.
La femme C... s'est toujours montrée grondeuse, irritable, fantasque, capricieuse, jalouse, mobile, d'une humeur changeante et d'un caractère difficile. Comme toutes les femmes à impressionnabilité nerveuse excessive et hystériforme, elle a eu des troubles gastriques, de la leucorrhée, des pertes utérines, des migraines et des névralgies. Elle passait souvent, sans transition, d'une gaieté anormale aune tristesse découragée, du rire aux larmes. On avait môme noté parfois des idées de suicide chez elle.
Le 5 février dernier, elle a volé dans un magasin, sans motifs et sans besoin. Elle a obéi machinalement à une im-
pulsion subite et inconsciente ; elle ne se rend pas un compte bien exact de ce qu'elle a fait et elle n'en a conservé qu'un souvenir confus.
Quelques jours après, a éclaté un franc accès de délire mélancolique, avec illusions sensoriales étranges, demi-stupeur, idées de suicide, insomnie, sensiblerie, inappétence et accablement général. Ne pouvant pas recevoir à son domicile les soins nécessaires, on l'a dirigée sur l'asile de Ville-Evrard et elle y est réellement soignée avec sollicitude.
Sachant que cette malade avait eu du délire à la suite d'une fausse couche, en 1873, je cherchai s'il n'y avait pas aujourd'hui une cause utérine. Or, la femme C... présente en ce moment tous les signes d'une grossesse présumée, remontant à environ 50, 55 ou GO jours.
L'état mental de la malade est extrêmement amélioré en ce moment et la guérison est tout à fait prochaine.
Relativement à l'acte incriminé, je ne crois pas à une somme possible de liberté morale et de responsabilité légale.
En résumé :
1° La femme C... est affectée d'hystérie;
2° Elle est très probablement enceinte;
3° Elle est convalescente en ce moment d'un accès de délire mélancolique;
4° Elle a commis un vol inconscient.
Enfin, fréquemment, on a affaire à des jeunes filles ou jeunes femmes hystériques avec ou sans attaques convulsives, mobiles, fantasques, coquettes, étranges, assez mal pondérées intellectuellement; exerçant le plus souvent les professions de lingères, de modistes, de demoiselles de magasins, d'institutrices, engagées fréquemment dans des liens illégitimes ou cherchant à se marier. Elles volent de la lingerie, des gants, de la parfumerie, des rubans, des fleurs artificielles, des
porte-monnaie et dos bibelots. En général, celles-ci ne dérobent que des objets pouvant leur servir, répondant à leurs instincts de coquetterie.
La plupart du temps, fait bien digne de remarque, les vols sont commis la veille ou le jour de l'apparition des règles, et sous l'influence manifeste d'un état mental spécial, de dispositions intellectuelles un peu exceptionnelles.
OBSERVATION LXXVII. — Hystérique fille d'un paralytique général.— Institutrice, pais femme entretenue. — Excentricités, prodigalités. — Idées de suicide. — Langage et style exaltés. — Vol dans un magasin. — Irresponsabilité. — Acquittement1.
Lorsque A... F... nous fut présentée pour la première fois, à la prison Saint-Lazare, nous ne pûmes nous défendre d'un sentiment, de méfiance. Cette jeune femme, d'une mise presque élégante, conservant au milieu des détenues une certaine coquetterie dans la toilette, dans le maintien, nous semblait pouvoir être l'une de ces femmes astucieuses qui cherchent, en simulant des troubles de l'intelligence ou du système nerveux, à échapper aux conséquences des actes dont elles se sont rendues coupables. Mais cette première impression ne tarda pas à disparaître.
A... F..., âgée de trente et un ans, est née à Paris d'un père qui est mort de paralysie générale. Placée de bonne heure dans un couvent, elle s'y montra d'un tempérament nerveux excessif, d'un caractère mobile porté à l'exaltation et à d'incroyables exagérations. Aventurière et capricieuse, elle partit pour la Piussie, remplissant dans une famille les fonctions d'institutrice; elle abandonne bientôt cet emploi, sans motifs, et revient en France, malade, sans ressources.
1. Motet, in Ann. méd. psychol., 5' série, t. VI, p. 368, 1871.
Recueillie par un homme plein de bienveillance pour elle qui lui fait donner des soins, elle appelle et abandonne de longues séries de médecins, devient difficile, insupportable. Une grossesse vient encore aggraver son état ; des accidents nerveux de toute nature éclatent; violente, emportée, elle frappe ou insulte ses domestiques ; ses crises se terminent par des larmes. A la suite, elle est tourmentée par des idées de suicide que la pensée seule de son enfant, qu'elle allaite, l'empêche de réaliser.
Sa conduite cependant reste assez régulière pour faire croire qu'elle est la femme légitime de...., mais ses actes la font passer pour excentrique, bizarre. Elle n'a pas de besoins, son existence et celle de son enfant sont largement assurées, et cependant elle règle si mal ses dépenses qu'elle est toujours à court d'argent. Pour satisfaire ses caprices si nombreux, elle forme des plans qu'elle ne tarde pas à abandonner : elle prend des leçons de musique avec l'espoir d'être engagée à l'Opéra-Comique, elle travaille pendant quelque temps en cachette pour un magasin de couture, etc., etc., sans mettre un frein à son amour des dépenses, des prodigalités. Elle ne résiste jamais à la tentalion d'acheter ce qui flatte sa vue, alors même qu'elle ne peut en faire aucun usage. C'est ainsi que l'on trouve chez elle neuf châles, des dentelles, des chiffons et autres objets de toute nature enfouis et oubliés dans ses tiroirs.
Elle est enfin arrêtée sur la plainte d'un marchand de nouveautés qui l'accuse d'avoir soustrait divers objets de prix. Devant le commissaire elle fait des aveux complets sur lesquels elle revient aujourd'hui.
Nous sommes témoins, à la prison Saint-Lazare, d'accidents nerveux fréquents, mais qui n'ont peut-être pas la même intensité que ceux que nous avons déjà signalés ; il n'y a plus de spasmes, de suffocations. Ses réponses sont sensées, mais il est impossible de se faire une idée du vagabondage de son imagination ; son langage traduit les conceptions les
plus fantasques, les plus exaltées et dans un langage rechercha, prétentieux.
« Si les esprits veillent sur les âmes ulcérées, dit-elle dans une de ses lettres, qu'ils m'appellent à eux lorsque j'aurai revu mon ange dans une atmosphère digne de lui.. Oui, le revoir sous un beau ciel, dans la forêt silencieuse, près des fleurs! Ah! mon ange aux cheveux blonds, c'est lui, c'est vous! Qu'il m'embrasse encore, et après, après, que Dieu m'appelle, je serais digne de lui ; car d'où je suis on ne peu sortir que perdue ou martyre. » A côté de ces phrases exaltées arrivent sans transition des demandes tantôt d'un peu d'argent, tantôt d'objets de toilette, etc.
Nous avons cherché à savoir d'elle comment s'étaient produits les faits incriminés. Elle affirme avec énergie n'avoir jamais eu l'intention de voler. « Il y a des moments où je ne sais plus ce que je fais; il m'arrive quelquefois au milieu de la rue de m'arrêter court. J'appelle mon enfant ; il est là tout près de moi, je ne le vois pas. D'autres fois je suis agitée, inquiète; j'éprouve le besoin de sortir. Si je vois quelque chose qui me plaît, je veux le posséder; je ne pense pas à ce que cela peut me coûter, il me le faut, et si je rencontre un obstacle, je suis plus troublée encore, je désire plus vivement : il m'arrive ainsi de me faire remettre des objets dont je n'ai pas besoin et qu'à un autre moment je ne chercherai pas à me procurer. On ne me refuse rien, j'ai tout ce qu'il me faut, mais quand je me sens prise du désir d'avoir un objet, rien ne m'arrête plus, je ne pense plus qu'à cela; c'est comme une idée fixe qui me tourmente jusqu'à ce que je l'aie satisfaile. C'est surtout au moment de mes époques que je suis ainsi agitée; après cela, je suis calme, mais quelquefois triste, abattue, tourmentée par des visions, et j'ai l'idée de me faire mourir. »
Celte idée de suicide, nous l'avons retrouvée dans ses lettres; elle y est exprimée nombre de fois, mais nous n'avons pas appris qu'aucune tentative ait été faite.
Nous n'avons pas constaté d'accès d'hystérie convulsive, mais l'ensemble des phénomènes psychiques relevés par nous établit de la manière la plus absolue, la plus nette, l'existence de cette névrose avec la prédominance des troubles psychiques si souvent observés dans cette affection.
Nous estimons donc que, sans être une aliénée dont l'état réclame le placement dans un asile, elle doit être considérée comme absolument irresponsable des actes qui lui sont imputés.
Le tribunal, acceptant les conclusions de ce rapport, a prononcé l'acquittement de A... F...
De 18G8 à 1881, j'ai interroge, au dépôt de la préfecture de police, 104 malades accusées de vol. Le plus grand nombre de ces voleuses, on va le voir, se composait d'hystériques et appartenait à la catégorie dont je m'occupe.
Au surplus, voici le détail de ma statistique.
Su r 1 0 i voleuses pathologiques ou demi-pathologiques j'ai trouvé :
a. — Vols pathologiques.
Très faibles d'esprit 4
Hystériques aliénées 9
Démentes hémiplégiques -
Démentes avec paralysie générale 5
Démentes séniles 5
Total 24
Legrand d u Saclle. Les hystériques. 29
450 VOLS DEMI-l'ATHOLOGIQUES.
b. — Vols demi-pathologiques.
Hystériques de 15 à i"2 ans au moment de la période menstruelle 35
Hystériques se trouvant dans les mêmes conditions d'âge , mais en dehors de la période menstruelle 6
Filles ou femmes héréditairement prédisposées à l'aliénation mentale (avec plus ou moins de manifestations hystériformes) 24
Femmes à l'âge critique ou débilitées gravement, à la suite de pertes utérines 10
Femmes enceintes 5
Total 80
Ce que je veux surtout faire ressortir de ces chiffres, c'est que sur 25 cas de vols pathologiques, 9 femmes étaient hystériques aliénées, et que, parmi les 80 voleuses demi-pathologiques, il n'y avait pas moins de 41 femmes présentant à des degrés divers les Symptômes de l'hystérie.
Cette statistique est évidemment significative.
11 est un point qu'il ne faut pas perdre de vue, dans 'appréciation de l'état mental des malades qui se livrent au vol dans les grands magasins, c'est que, s'il a là, de par le fait du luxe de l'étalage, du faste qui brille aux yeux du visiteur, une incitation puissante, il y a surtout chez nos voleuses pathologiques, hystériques ou non, une résistance insuffisante à un entraînement délictueux. Dès lors, le médecin doit moins tenir compte, dans le jugement qu'il est appelé à formuler,.
de la vivacité de l'impulsion que du degré de débilité intellectuelle des coupables.
C'est moins le côté actif de l'intelligence qu'il s'agit d'apprécier, que le côté jw.ssif qu'il est nécessaire de scruter, de mesurer, en quelque sorte.
OBSERVATION LXXV1II. — Hystérique hypodiondmque. — Vol. — Responsabilité limitée.
Alexandrine N..., âgée de cinquante-quatre ans, a toujours eu une mauvaise santé et elle a traversé toute une série d'accidents hystériques, gastralgiques et hypochondriaques, avec très fréquents maux de tête, paroxysmes d'exaltation intellectuelle, exagération de pratiques religieuses, émotivité très facile, pleurs sans motifs et actes parfois excentriques.
Très amaigrie et constamment préoccupée des moindres détails de sa santé, je l'ai vue se priver complètement d'aliments pendant plusieurs jours, au Dépôt de la préfecture, et elle prétextait alors qu'elle ne voulait point accroître sa constipation ! Du reste, elle s'est composé une alimentation spéciale : elle ne mange point de viande et ne boit pas de vin. Je lui ai fait donner du lait et elle en a accepté.
En s'imposant une hygiène aussi débilitante et de pareilles privations, Alexandrine N... veut-elle faire pénitence et être agréable à Dieu, ou croit-elle être utile à sa cause? Je suis porté à admettre que, dans l'espèce, c'est l'hypochondrie qui est la note dominante.
Pielativement à l'acte incriminé, je le trouve tellement absurde et tellementen dehorsdes habitudes et des tendances de l'inculpée, que je pense qu'il a pu être le fait d'une absence momentanée, d'une aberration soudaine et inconsciente. Toutefois, je suis obligé de déclarer que la prévenue ne présente en ce moment aucun délire proprement dit,
qu'elle est calme, lucide et en apparence très raisonnable, quoique préoccupée à l'excès île sa santé, et qu'enfin son étal physique laisse énormément à désirer. En conséquence, la force de résistance a dû être infiniment
moindre chez Alexandrine N. que chez une femme bien portante. Peut-être même, au temps de l'action, la responsabilité n'a-t-elle point existé du tout.
OBSERVATION LXXIX. — Vol. — llystéro-épilepsie avec troubles passagers de l'intelligence. — Responsabilité limitée.
Antoinette V..., inculpée de vol dans un magasin, a trentesix ans; elle est atteinte de chloro-anémie et d'attaques bystéro-épileptiques. Elle a tous les quinze jours des migraines qui durent vingt-quatre heures et s'accompagnent de vomissements. Deux ou trois fois par mois, elle a des accès caractérisés par un sentiment de peur, des syncopes, des vertiges, des attaques de nerfs avec perte de connaissance, de l'amnésie. Après ces crises, elle est courbaturée, accablée, avec une sensation persistante de constrictionàla gorge, des idées noires et des préoccupations hypochondriaques.
Ce qui est à noter surtout, c'est qu'elle a des troubles passagers de l'intelligence, de la mémoire et de la volonté, et qu'elle donne des signes manifestes d'égarement et de délire après chaque attaque couvulsive, pendant une durée de une à trois heures.
11 est, dans l'espèce, impossible de délimiter avec rigueur quel a été exactement l'étal mental au moment de l'acte incriminé.
Chez la voleuse de profession, il y a l'excitation préalable et la satisfaction du succès; chez la voleuse pathologique, on constate au contraire un contentement très médiocre du fait accompli, parce que l'intel-
ligence est troublée ou débile, et le vol lui-même n'est qu'un épisode, au milieu des manifestations psychiques plus ou moins complexes que présente la voleuse. C'est par l'étude attentive de ces manifestations, des symptômes somatiques qui les accompagnent et achèvent de caractériser l'hystérie, que doit surtout être guidé le médecin, dans l'appréciation médicolégale qu'il est appelé à porter.
Plus d'une fois, il aura à éviter des écueils, à se tenir en garde contre la supercherie et la simulation; car il n'est pas exceptionnel de voir des hystériques à un faible degré, qui se sont laissées aller au délit en toute connaissance de cause, simuler un état grave et se servir judiciairement de la névrose, dont elles ne présentent que des manifestations atténuées, comme d'un prétexte et d'une excuse. C'est là un point sur lequel je reviendrai d'ailleurs par la suite.
Enfin, après une telle accumulation de faits, dont chacun porte avec lui son enseignement, je crois devoir citer l'opinion d'un praticien éminent, qui en médecine légale a joui d'une très grande autorité : « Je me défie, dit Tardieu1, de la perversité instinctive des hystériques. J'ai eu plus d'une fois à examiner l'état mental de femmes qui sous cette influence s'étaient laissées entraîner à des vols qu'aucun autre mobile ne pouvait expliquer. Un juge d'instruction m'écrivait, il y a dix ans,la lettre suivante : « Une femme G..., qui est dans un état voisin de la fortune, dans une grande aisance dans tous les cas, s'est laissé tenter par un coupon de
1. Tardieu, Etude médico-légale sur la folie, p. 167 et suiv.
Âbi VOLS DEMI-PATHOLOGIQUES.
drap et l'a volé. Les explications fournies au sergent de ville qui l'a arrêtée, au commissaire de police qui l'a interrogée, à moi-même, m'ont prouvé que celte femme est âpre du bien d'autrui, qu'elle n'est pas folle du tout. Cependant, un docteur ayant fourni un certificat, j'ai cru devoir vous prier de la voir et de me dire votre opinion sur ses penchants. Sont-ils le résultat d'un dérangement des facultés? » On voit quelle était l'impression première du magistrat, mais, s'il est bon que l'expert la connaisse, il ne doit pas s'en préoccuper autrement que pour redoubler d'attention et apporter plus de soins encore à faire la lumière et à convaincre le juge. Dans ce cas particulier, je me trouvai en présence d'une femme encore jeune, affectée depuis de longues années d'hystérie confirmée, comptant trois aliénés dans sa famille du côté paternel. Elle est accouchée, il y a trois mois, a nourri pendant huit ou dix jours et a cessé parce que cela l'ennuyait. Elle parle avec lenteur, a parfois des absences, et présente dans une moitié du corps une agitation chronique. Elle avait reçu récemment une lettre annonçant que son enfant était malade en nourrice, et en avait ressenti une sorte de révolution, à la suite de laquelle elle était partie sans savoir où elle allait. Ses réponses, touchant le fait qui lui est imputé, sont évasives et mensongères. Mais elle se montre fort peu émue des conséquences qu'il peut avoir. J'ai insisté sur ces signes évidents d'un trouble des facultés, et le juge, se rangeant à cette opinion, rendit une ordonnance de non-lieu.
« J'ai été moins heureux, quoique tout aussi con-
vaincu, à l'occasion d'une jeune femme appartenant à une famille honorable et dans l'aisance, qui devait comparaître devant le tribunal correctionnel d'Amiens sous l'inculpation de vols nombreux. Des avis contradictoires avaient été émis sur son état mental par divers médecins, les uns affirmant, les autres repoussant la kleptomanie. A la demande de l'honorable et habile défenseur de cette dame, M. Gustave Dubois, je pris connaissance de la procédure et donnai un avis dans lequel je me plaçai au point de vue, non de la monomanie inadmissible du vol, mais des impulsions instinctives que l'hystérie provoque et explique. Les premiers experts avaient été induits en erreur, précisément parce qu'ils cherchaient un délire qui n'existait à aucun degré ; ils s'étonnaient des réponses pertinentes de la prévenue, et allaient jusqu'à voir dans sa tristesse, dans l'abattement de son attitude, et dans sa recherche de la solitude, qui contrastaient suivant eux avec l'intégrité du sommeil et de l'appétit, des preuves de simulation de la folie. Or cette jeune femme s'est formée tard et n'a jamais eu de régularité dans ses époques menstruelles, qui sont restées quelquefois supprimées pendant trois ou quatre mois. Elle a toujours été su jette à des maux de tête, à des étouffements, à des spasmes qui redoublaient au moment des règles. Son sommeil était souvent troublé par des cauchemars, par des réveils en sursaut et même par des accès de somnambulisme. Mariée à vingt et un ans, sa santé n'est pas devenue plus régulière, elle croit avoir fait une fausse couche. C'est seulement après cette époque
qu'elle a commencé à se livrer au vol, sous l'inlluence non pas seulement d'une tentation instantanée, mais d'une obsession constanle, ne pensant qu'à cela et sans cesse prête à recommencer. L'intelligence de cette jeune femme est bornée; mais elle est, au dire de son mari, d'une grande sensualité, agitée par des désirs très violents, qu'il se déclare incapable de satisfaire toujours. Je constate en outre des palpitations très fortes avec un bruit de souffle chloro-anémique ; et j'apprends qu'il y a eu dans la ligne paternelle un aliéné. Les objets volés consistaient principalement en étoffes, en effets d'habillement, en châles, enfin en nombreux vêtements d'homme. Pour moi il n'était pas douteux que la pauvre femme ne fût un type d'hystérique sujette à des impulsions morbides et n'ayant agi que sous l'influence d'une perversion des instincts et de la volonté. Mais je ne pus faire partager cette manière de voir par les juges qui prononcèrent une condamnation, d'ailleurs minime. »
§ lit. — ACTES CRIMINELS
Un grand nombre de faits ont nécessairement trouvé place dans les deux paragraphes précédents, parmi les actes insolites et délictueux. La clinique médico-légale de l'hystérie devient heureusement moins fertile, au fur et à mesure que l'on s'approche davantage du crime proprement dit. Tandis que les épileptiques commettent ces violences soudaines et ces effroyables attentats qui ensanglantent la société et frappent de terreur toute une