Le Commerce colonial
Si les économistes sont lous d'accord pour éritiquer le principe du monopole, base du ecommerce colonial, ils ne conçoivent pas tous de la même facon l’organisation de ce commerce. Alors que Mira-
(51) La brochure dé Condortet (Influénce de la Révolution d'Amérique sur l'Europe), n'est en réalité qu'un hommage rendu à ce qu'il croyait être l'application des idées pour lesquelles il lultait depuis longtemps. C'est là doctrine physiocralique que l’on, retrouve au fond des publications de Condorcet. Les physiocrates admettaient bien avant l'indépendance des colcnies américaines qu'il existe pour tous les hommes des droits naturels qu'aucune loj me peut légitimement enlever. Condorcet se réjouira de l'exemple donné par les colonies américaines. Peut-être les écrits des Physiocrates ont-ils exercé une certaine influence sur la déclaration des droits américaine®; ils ont d’ailleurs contribué à l'élaboration de là déclaration des droits française, en lui donnant un peii de son allure métaphysique.
beau et Dupont de Nemours réclament la suppression des compagnies et le commerce Hbre pour tous, l'abbé Baudeau au contraire, souhaite des compagnies sans monopole, tous les commerçants pouvant faire individuellement le commerce avec les Indes.
Adam Smith, partisan de la liberté complète du commerce, tolère cependant les compagnies de navigation pour les petits pays et les entreprises qui débutent. Morellet ne veut la liberté que pour les nationaux,
Idées de l'abbé Baudeau
L'abbé Baudeau étudie avec soin le commerce de l'Orient. Il admet qu'il est devenu nécessaire, depuis que le luxe en se répandant en Europe exige des produits que l’on ne trouve qu’en Orient. Aussi Baudeau ne veut pas que l’on abandonne le commerce de l'Orient. « Au lieu de délaisser le commerce de l'Afrique et de l’Asie orientale, le bien public exige que le gouvernement s'applique à lui procurer toute sa vigueur. Le commerce exotique est un commerce spécial que l’on ne doit pas assimiler au commerce européen. Les souverains d'Afrique et d'Asie ne connaisent point les lois de notre droit public ; leurs vastes empires sont comme inaccessibles à nos armes. » (52)
Aussi doit-on prendre toutes les précautions né-
(02) Baudeau. « Idées d’un citoyen sur la puissance du roi et le commerce de la nation en Orient. » p. 6
cessaires pour que le Commerce de l’Inde soit très sûr. [l est nécessaire d'armer de grands bateaux qui résisteront bien aux périls d’une longue navigation :
Il faut qu'il y ait des ouvrages fortifiés, pour que nos négociants puissent trafiquer à leur aise :
L'abbé Baudeau n’est pas partisan du commerce absolument libre.
« Des Marchands isolés qui se livreraient à quatre mille lieues de leur patrie à la discrétion des Indiens seraient Lôt ou tard les victimes de leur ‘éeurité, il faut des postes munis et gardés, beaucoup de petits, quelques-uns plus importants, c'est une nécessité trop facile à démontrer. » (53)
Si l’abbé Baudeau tient absolument à Ge que le commerce de l'Orient soit sûr, il veut aussi qu'il soit facile, ce qui ne peut exister qu'avec la liberté du commerce : Le trafic avec l'Afrique et l'Asie néces-
site de gros navires ; des postes fortifiés, mais ce régime n’est pas incompatible avec le principe de la liberté.
La navigation collective a de grands avantages sur celles d’un simple particulier : Si le bateau d'un particulier sombre, son propriétaire est ruiné, au
(33) Les moyens de procurer la sûreté du commerce exotique nous paraissent également nécessaires vu la différence des lieux, le génie des peuples, la nature des dangers. Les puissances maritimes de l'Europe sont d'accord sur la spéculation. Les Hollandais qui l'ont mieux réduite en pratique sont les plus puissants et les plus riches. Quiconque s'en éloignera le plus, s’approchera proportionnellement de l’opprobe et de la ruine. De petits vaisseaux particuliers des marchands isolés ne peuvent aller chercher aux Indes que leur perte. » p. 9.
contraire une compagnie peut supporter les risques de mer. (54)
Le commerce de l'Orient doit être étendu, or il ne peut être susceptible d'extension que si la sûreté et la facilité existent : Le commerce de la Compagnie des Indes était borné, car il était imbu de l’esprit de monopole.
« La Compagnie aimait mieux inrporter et exporter peu pour vendre plus cher, mais en quantité moindre, »
Conument concevoir la Compagnie des Indes ?
L'abbé Baudeau la concevait réduite uniqueinent à ces deux chjets : 1° établissement d'une messagerié navale en deux divisions ; son 2° objet sera la population des trois îles : on laisserait eritre les mains du roi la marine de guerre, les ports, les forferésses. Au contraire actuellenient, la Comipagnie des Indes est chargée de l'entretien des troupes, des forteresses : Ces charges nombretises absorbent une partie des fonds : De mênie le régime exclusif seraft banni : il ne peut d'ailleurs se maintenir qu'en ven-
(4) « S'il arrive des malheurs à un gros vaisseau d'un afmateur où d'une société particulière c'est une plaie cruelle à leur forttine et par contre-coup a commerce entier de l'Etat qui profittit de four aisance et de leur industrie. Stipposons au contraire une messagerie navale conmposée de gros navires apr parterant à la Cormpagnie qui férait les voitures publiques de toute Lx Nation. S'il arrive des accidents, (on voit qu'ils doivont être de bentccup plis rares), chaque négociant particither My perdra que la portion dé marchandises embarquées sur le vaisseau malheureux. » p. 16.
RG
dant peu de marchandises et très cher : c’est pour e-la que la Compagnie des Indes à toujours végété.
Avec le système proposé par l'abbé Baudeau, la Compagnie n'a presque plus de risques : on peut être assuré qu'elle aura chaque année des bénéfices suffisants : C'est un système capable de favoriser les intérêts des commerçants.
De la concurrence avec les nations européennes
Les Français faisant le commerce en Amérique auraient dû uniquement se préoccuper de faire fructifier leurs affaires. Au contraire, ils s'occupaient de celles de leurs voisins. « On a vu souvent l'esprit d'envie, de tracasserie, d’usurpalion, de monopole, agiter nos négociants ; on a saerifié le désir louable de faire du bien au plaisir abominable de faire du mal aux autres ; on doit éviter de la concurrence ce qui peut être susceptible de nuire. »
« Les deux malheureuses nécessités imposées à Ja Compagnie dès sa formation sont les vraies causes de toutes ses peines el de tous ses désastres. Elles doivent Ja gêner, l'oceuper, Faceabler, même en lemps de paix, À plus forle raison en temps de guerre, tous les dangers, toutes les pertes, tombent directement et uniquement sur les actionnaires qui forment à proprement parler la Compagnie. »
Îl serait à souhaiter que les personnes, les habitations, appartenant aux personnes belligérantes, fussent respectées, aux colonies, comme dans Îles guerres métropolitaines.
be
L'abbé Baudeau veut la prospérité des colonies, il reconnaît la nécessité d’une compagnie dont les attributions seront bien réduites ; c’est parce que la Compagnie des Indes était investie de la souveraineté, qu'elle périclitait et ne pouvait vivre par ellemême ; Le roi aurait l'entretien des troupes et des postes ; Les Français et les étrangers pourraient librement se servir de la Compagnie pour trafiquer dans l’Inde : À notre avis le système colonial de l'abbé Baudeau ne peut être critiqué. On désirait le commerce libre avec les colonies, mais il ne fallait pas qu'on oubliât ce que l’on devait aux compagnies privilégiées qui contribuèrent à organiser le commerce européen aux colonies. Baudeau voulait une compagnie exempte de monopole, prospère et ouverte à tous. (55)
Dupont de Nemours et Mirabeau et le commerce colonial
D'accord avec leurs théories sur le droit naturel, les Physiocrates n'admettaient pas qu'un gouvernement eût le droit d'attribuer à une compagnie particulière le monopole du commerce avec les colonies.
(59) On doit supposer que les nations d'Europe par le même esprit d'équité et de grandeur d'âme respecteraient en temps de paix el même en temps de guerre mos comptoirs ou simples forts comme nous respecterions les leurs ; qu’ils borneraient leurs hostilités, comme il se pratique en Europe, aux vaisseaux en pleine mer, et aux colonies françaises. Dans le cas où quelque particulier s'écarterait d’une conduite si sage il faudrait se garder d’user de représailles ». p. 38.
Dupont de Nemours trace un tableau très exact de l'historique des compagnies privilégiées.
La première compagnie n'avait pas prospéré :
vers 1640 une nouvelle compagnie se fonde : elle se ruine également : Le seul service qu’elle rendit fut de construire Fort Dauphin à Madagascar.
On créa, en 1664, la Compagnie des Indes Orientales, 4 millions furent avancés par le trésor : ce fut une entreprise très favorisée.
Malheureusement, les sommes avancées furent promptement dévorées et, au bout de vingt ans, la Compagnie n'était plus guère existante.
On fonda d’autres compagnies pour le Sénégal, en 1679, pour la Guinée, en 1685.
Une compagnie de Louisiane fut constituée en 1698. Les papiers émis par ces compagnies subirent une très forte dépréciation : on fut obligé de les remplacer. De la fusion de ces trois compagnies, naquit la Compagnie des Indes.
Cette Compagnie était plutôt une compagnie de rentiers qu'une compagnie de commerce : Les opérations de Law la lancèrent dans des affaires tout à fait différentes de celles qui lui étaient assignées en premier lieu : Sa fortune était énorme, huit cents vaisseaux, trois millions de rente, cinq millions de revenus sur la ferme des tabacs. Son Commerce pourtant périclitait, elle s’occupait d'émettre des billets, de distribuer des dividendes fictifs.
Lorsque le système de Law échoua, ce fut le même système qui continua : c’est de Paris que partaient tous les ordres concernant les colonies et sur-
CEE
tout la Louisiane. En 1755, la Compagnie n'avait plus aucun fonds disponible. Les dépenses trop lourdes de l’administration avaient ruiné l’entreprise. Un emprunt était nécessaire pour renflouer l'affaire. Morellet fut chargé par d'Invaut de renseigner d'une façon précise l'opinion publique sur l'Etat du commerce de l'Inde et de prouver que l’aide de l'Etat était absolument nécessaire : On connaît l'effet produit par le rapport de Morellet et les observations de Gournay. Necker répondit à Morellet ; les publications se succédèrent. Ce fut la grande querelle de la Compagnie des Indes.
Dupont de Nemours étudia le sujet d'une façon générale, ne se bornant pas seulement à attaquer la Compagnie des Indes : Son étude est une analyse: du, problème colonial dans son ensemble : Quelles sont les idées émises par Dupont ?
Les Compagnies doivent être ouvertes au commerce du monde entier sans privilèges, ni pour la Compagnie, ni pour les nationaux.
Voici le raisonnement de Dupont :
Il estimait que ce commerce pouvait se faire inimédiatement où médiatement et il envisageait successivement ces deux formes de commerce.
Les avances au Commerce de l'Inde, comme celles de tout commerce, sont de deux sortes : Avances annuelles, et avances primitives.
Dans les avances primitives, nous conprenons toutes les dépenses que l'on a été forcé de faire pour organiser Ta éblonté 'NStEOmENtS de défense, forts,
ärtillérie, vaisseaux ‘de guérre, lés instrüniénts de commerce, magasins, ports, inäclhines, ravires.
Le Cofinérée ne peut pas SubVenir seul à toutes les avances annuelles ; une part importanté, niêtne principale é8t à Ta charge de l'Etat.
Si Oh envisage lés Capitaux de Ta nation fran- Çaise exigés Par le Commerce de l'Inde, on voit qu'ils sont énormes :
Ne pourrait-on Pas faisser ce comtfnércée aux éothinérçants ? |
N'est-il pas dès lors périnis de Supposer que Si ja nation, au liéu de faire ‘par elle-même le commerce des Indes, laissait Ce KGin aux négociänts élfangers, aux natiotis qui ont déjà dés étäblisseiénts dans cétte pértie de l'Asie, qui ont dépénsé pour les créèr des capitaux Considérablès dont elles ne peuvent espérer le rémboursenient, la plupart des avances primitives où annuelles Le l'a France aurait à pourvoir seraient écOnomisées. »
Si l’on fait le calcul des sommes qui seraient éparghées avéc le commerce libre, oh arrive à Ga ‘millions.
« Les soixante mous ne seraientils pas plüs utilement employés à défricher dés terres, à faire des chemins, des camaux navigables et d'irrigation, des greniers, des moulins ; les Capilaux manquent chez nous pour Toutes Les entreprises utiles. » (56)
La France, en continwant à faire directement
(56) Dupont. Histoire du Commèrce de la Compagnie des Indes 1760. p. 18.
AO
le Commerce de l'Inde, payera plus cher ses marchandises ; le capital, mis dans cette affaire, aurait été employé plus utilement à l'intérieur du royaume (57). :
« Nous perdons par cette privation de capitaux une reproduction annuelle d'environ quinze millions qu'aurait fait naître la portion de ces capitaux naturellement consacrée aux entreprises rurales. »
En nous déterminant à acheter aux autres pays les marchandises de l'Inde, on peut gagner l'épargne de toutes ces pertes. |
D'autre part, la guerre lointaine est inséparable du commerce immédiat.
« Il n'est pas sûr que si nous faisons le commerce immédiat, nous aurons la paix dans l'Inde, car les établissements éloignés de la mère-patrie, exposés à la jalousie des barbares, seraient l'objet d'agression. Ces guerres lointaines nous coûteraient beaucoup d'argent (58).
(57) «€ L'Inde étant connue et ses productions ainsi que ses marchandises reconnues propres à nous procurer des jouissances, il serait absurde et injuste de nous en interdire l'usage. Toute loi prohibitive est mauvaise parce que toute loi prohibitive viole le droit que tous les hommes ont à se procurer des jouissances à rendre leur sort Je meilleur possible sans usurper sur la liberté et la propriété d'autrui. » p. 22.
@S) QI faut faire en cette matière ce que font les rois qui soudoient les troupes étrangères pour ménager les hommes de leur nation ce que font à Paris les particuliers qui ont beaucoup de courses à faire et qui me veulent pas fatiguer leurs chevaux quand il s'agit d'aller loin et que le chemin est mauvais : Ils Jouent des chevaux de remise : si les autres nations ont des capitaux à porter au loin à risquer ou à perdre tant mieux pour elles », p. 26.